‹ Eaux-fortes et tailles-douces [microforme]Chapitre 26 sur 41 · CS ES · texte numérisé non relu

CS ES

St-Eustache et de St-Charles, auxquelles quelquesuns des personnages prennent part. Et le nom de Papineau est salué avec enthousiasme :

O Papineau, ton nom, comme un aigle vainqueur, Plane majestueux sur ta jeune patrie.

11 porte l'espérance à son âme flétrie...

Çà et là, dans le poème, il y a de petits croquis de nature dans une note assez fraîche. Par exemple, ces vers du début :

Que j'aime à vous revoir, forêts de Lotbinière,

Quand vous ouvrez, ainsi qu'une iminense bannière, Aux vents légers du soir, aux rayons du matin, L Votre feuillage épais sur les coteaux lointains !

Que j'aime à vous revoir, quand le printemps se lève, Et que vos troncs puissants se tordent dans la sève !...

TonKourou est aussi une œuvre de jeunesse, je crois. Que si l'auteur avait à la refaire, je pense qu'il en serrerait l'intrigue d'un peu plus près, qu'il en élaguerait certains détails un peu touffus, qu'il s’efforcerait de mieux nous faire voir où nous conduit le drame, en en mettant mieux en relief les ressorts essentiels, en dégageant le nœud de l'action. Dans l'ensemble, en effei, c'est un peu « noyé». Mais il lui serait bien difficile d'apporter plus de ferveur et de sincérité dans la description de notre sol, l’évocation de nos coutumes archaîques, et de mieux ex-

primer tout ce qu'a de particulier, de « local », notre province, ce qui fait qu’elle a toujours une phvsionomie, une senteur bien à elle.

L'on connait ces très beaux vers d'Alfred de Vigny, dans son petit poème Za Neige :

Qu'il est doux, qu’il est doux d'écouter des histoires, Des histoires du temps passé,

Quand les branches d'arbres sont noires,

Que la neige est épaisse et charge un so! .:iacé !

Je me les murmurais à moi-même, en lisant le volume de LeMay, intitulé Contes vrais.

Je suis heureux, pour l'honneur des lettres canadiennes, que notre poète ait eu l’idée de cultiver ce genre, qui n'a pas vieilli. Pour trouver des contes, en effet, il n'est pas nécessaire de remonter à La Fontaine et à Perrault, ou même à Charles Nodier. François Coppée en a écrit ; et, sans parler de ceux de M. Anatole France, qui sont merveilleux comme forme, mais d’une mentalité un peu spéciale, le conte semble être le cadre flottant que M. Jules Lemaitre

préfère, pour y verser sa pensée aux nuances infinies, et si étrangère à tout dogmatisme. On lui en doit

de délicieux : il a, en quelque sorte, renouvelé cette forme d'art, et l'a merveilleusement adaptée à l'esprit moderne.

Ce n'était donc pas, de la part de LeMay, ressusciter une forme archaïque que de s'exercer dans le

es es

PSE nr esrenturT En 2e ne Res Re F

Fasamsaneus, rar

EEE

conte : C'était, au contraire, marcher de pair avec les plus raffinés des auteurs français contemporains.

Nous quittons ici les vers pour la prose. Cela ne signifie pas qu'on dise adieu à la poésie. La poésie, on la rencontre presque à chaque page. Elle déborde de ces récits, et tantôt mystique comme une élévation ; — voyez dans Sang ct Or, — Le Bœuf de Margucrite, — Mariette :

« Noël! Noël! Partie de l'orient en fleur, au milieu de la nuit profonde, une vague d'amour et de lumière s'est avancée jusqu'à nous... Et nos épaisses neiges et nos vents glacials ne l'ont point refroidie. Elle roule maintenant, pleine de mélodies suaves, vers le couchant qui veille dans l'attente. Sur son passage, tour à tour tressaillent les mers et les rivages ; les peuples, tour à tour, se prosternent et adorent. Noël! Le ciel est sans nuages, et, dans l'azur sombre, parmi les étoiles, la lune promène son croissant orgueilleux. Nul souffle ne berce les rameaux, et des ombres étranges dorment çà et là sur la couche immaculée de la neige. Noël! »

Tantôt purement et fraîchement idyllique, — voyez Le baiser fatal où Fantôme :

« Henriette la folle, comme on l'appelait ordinairement, faisait souvent de longues promenades à pied sur les routes solitaires qui traversaient les prés et les bois. Au temps de la floraison, elle errait dans les prairies, où se berçaient, comme des ailes de

papillons, la renoncule d'or, le bluet d'azur et la blanche marguerite ; dans les champs ensemencés où se déroulaient les nappes odorantes du sarrazin et les vagues blondes de l’avoine et du blé. Ici, elle prenait un épi qu'elle mettait dans ses cheveux ; là, elle cueillait une marguerite qu'elle effeuillait ... »

Tantôt satirique, comme un peu partout, mais particulièrement dans Zes Marionnettes, qui commence par cette histoire de chantres au lutrin, se rengorgeant et prenant des airs d'importance, depuis qu'ils savent qu'ils parlent grec toutes les fois qu'ils chantent le « Xyr2e eleison » ; — et encore dans Fonlaine vs Boisvert ; et tantôt traversée d'un souffle d’héroïisme, comme dans ?etite scène d'un grand drame et Patriotisme. LeMay est né en 1837, l'année terrible. Son âme d'enfant à nécessairement été impressionnée par les échos de la lutte trop inégale que nos pères livrèrent alors contre l'Anglais. Et ce sont des souvenirs de ces temps malheureux qui revivent dans ces pages, souvenirs agrémentés d'une pointe de drôlerie.

Le style de ces contes est simple, facile, élégant, imagé, et coule de source. Il n'est peut-être pas indispensable, pour arriver à bien manier la prose, d'avoir fait des vers ; et l'on pourrait même me prouver, par l'exemple de tant de bons auteurs, que cela

ne l'est pas du tout. Je soutiens quand même que quiconque s’est exercé longuement à la discipline du

vers, s'est rompu aux exigences de la métrique, est mieux préparé qu'un autre à bien écrire en prose. Son oreille s'est formée à l'harmonie et la cadence de la phrase ; son vocabulaire est plus nombreux. Les expressions se présentent sous sa plume avec des délicatesses, des subtilités, des nuances et aussi des qualités mélodiques qui sont la récompense de ses efforts pour plier, pour assouplir et mouler sa pensée aux règles sévères de la prosodie, Je n’avancerai donc rien de risqué ni de paradoxal en affirmant que, chez LeMay, le prosateur est grandement redevable au versificateur et au poète.

Quoi qu'il en soit, la forme de ses contes est charmante. La narration rapide et entraînante vous emporte doucement ; le dialogue est spirituel et animé. Il faut féliciter l’auteur d’avoir mis un vêtement

élégant et aisé à ces légendes du « coin du feu » qui font partie de notre patrimoine et qui sont comme une émanation vague de l'âme populaire. Bien-

venus les écrivains qui fixent dans une bonne langue ces images confuses qui flottent autour de nos chaumières et qui donnent une vie impérissable à des récits qui ont bercé ou apeuré notre enfance — récits de maisons hantées, de loups-garous ou de croquemitaines — et qui portraiturent ces types saillants et primitifs que l’on rencontre encore dans nos campagnes !

Cela aide singulièrement à l'intelligence de la men-

talité d’une province ; cela est de la psychologie historique qu'il ne faut pas dédaigner. Les historiens à venir qui voudront pénétrer dans le cœur de notre population, telle qu'elle était encore au siècle dernier, avec son originalité, sa naïveté, son primitivisme, sa finesse paysanne, devront lire les Contes de LeMay, auxquels je ne vois de comparable dans notre littérature que Zes Anciens Canadiens et les Mémoires de Philippe-Aubert de Gaspé. Vraiment, ces contes, il semble qu'ils aient le privilège rare de nous refaire, à nous jeunes, une âme plus canadienne et de nous imprégner davantage de l'esprit de notre race. On les lirait d’ailleurs avec un plaisir extrême, quand ce ne serait que pour y revoir, y toucher, y sentir certains de nos paysages dans ces campagnes du « bordde-l'eau », de Lotbinière à l'ile d'Orléans. Ah ! que notre terre y exhale son parfum particulier !

Voici maintenant que LeMay nous donne son «chef-d'œuvre». Je n'ose pas dire chef-d'œuvre absolument parlant, car c’est un si grand mot, cela, et que l'on a trop prodigué de nos jours, suivant la réflexion piquante de je ne sais plus quel académicien; mais son « chef-d'œuvre » à lui — œuvre sérieuse, longuement et lentement conçue et exécutée, à laquelle ses essais antérieurs l'avaient comme inconsciemment préparé et qui nous offre la fleur de

sa pensée, la synthèse de son talent, le couron-

nement de ses rêves et de son labeur poétiques.

ui nadia té mac es E DA RP PR D D 0 AE GER 2

re Li:

Cet ouvrage s'appelle Les Gouttelettes, et ne renferme que des sonnets. Il y en a, je crois, cent quatre-vingt-quinze. Tous ces petits poèmes de forme égale s'alignent sous des rubriques diverses. Et d'abord, le poète chante quelques souvenirs bibliques et évangéliques. Et l'on éprouve à ce sujet quelque surprise. Sans doute, il avait bien le droit de s'inspirer de ces choses augustes desquelles il à tiré un assez bon parti. Et l'on sait comme il est difficile d'être original en cette matière que tant d’'artistes ont exploitée. Mais LeMay ne nous avait pas habitués à ces envols en dehors de l'atmosphère canadienne. Je ferai la même remarque à propos de quatre sonnets dont l'un est consacré aux Pyramides et les autres à l'antiquité romaine. L'on est un peu dérouté en voyant notre poète du terroir abandonner nos rivages pour s'en aller si loin. Puisque ces derniers sonnets devaient entrer dans son ouvrage, leur place n'était-elle pas toute marquée après les sonnets bibliques? N'est-ce pas par une petite erreur de composition qu'ils se présentent après « Souffle religieux » et « Hommage », — séries qui nous transportent dans des domaines bien différents ?

Consolons-nous toutefois. Cette excursion lointaine ne devait pas durer longtemps. Notre poète nous revient tel que nous l'avons toujours connu, et pour ne plus nous quitter. 11 rentre dans son ambiance naturelle et va retrouver, pour peindre les

choses et les gens de chez nous, des accents dans lesquels passera la ferveur qui anime ses premiers poèmes, mais contenue, concentrée et d'autant plus intense, d'autant plus nourrie, C'est une œuvre de maturité que Les Gouttelettes. Au point de vue de l'essence comme au point de vue de l'art, elle marque une ascension considérable sur les précédentes, C'est toujours la même âme qui y vibre et qui y chante les mêmes amours et les mêmes rêves ; mais cette âme a réfléchi, a vieilli. Son enthousiasme premier a plus de profondeur ; ses analyses plus de psychologie et de vérité humaine. Son expérience de la vie s'y traduit en une forme plus voisine de la beauté, Et je ne sais quels rayons mélancoliques de soleil couchant viennent dorer tels de ces petits tableaux de nature et nous les rendre plus attrayants. Le charme indéfinissable des choses qui vont finir, de la «terre qui meurt », est épandu sur tous ces poèmes. C'est comme un adieu que dit le vieux poète à tout ce qui l'a charmé, et ces Gouttelettes sont faites de ses larmes discrètes. Et c'est à travers ces larmes qui s'irisent qu'il promène une dernière vision sur notre sol, sur nos mœurs rustiques, sur ses illusions d’autrefois.

À partir du moment où LeMay chante son foyer, c'est-à-dire depuis la page 81 jusqu'à la page 227, qui est la dernière, il ne s'écartera plus du genre où il excelle. 11 glanera dans notre histoire et puis

nous dispensera des grains de philosophie. Ce seront les « sonnets rustiques », les plus beaux peut-être, où quelques-unes des scènes déjà évoquées dans TonKourou revivront, mais ramassées, ciselées en finesse. Le domaine politique ne sera qu'effleuré, car le poète a toujours eu l'âme trop paisible et trop tendre pour se complaire dans les luttes de partis. Un souffle d'amour léger comme la brise du matin et comme elle virginal, viendra redire l'éveil de sa jeune âme à ce sentiment qui a chez lui quelque chose de religieux. Et comme eiles sont exquises, et fraîches, et pures, ses notations sur ce point! Et après, le poète, comme Dante, sera « pur et prêt à monter aux étoiles » !,

Il en redescendra bientôt pour se jouer dans quel-

ques fantaisies. Car LeMay, on l'a bien vu dans ses contes, est un peu humoriste. Sa mélancolie se relève d'une pointe de gaieté. Puis quelques paysages, des marines, et enfin le très bel « Ultima Verba » qui clôt ses chants. Mieux que toute analyse, une citation ou deux vous donneront la note de cet ouvrage :

1. Puro e disposto a salire alle stelle. Purg. cant. xxxu1-48,

Page 1