Voici le morceau
« M. de Châteaubriand, courbé sous le poids de la gloire et u°° années, se retrouvait un jour aux abords solitaires du Lido, à l’extrémité des lagunes de Venise. Le ciel, la mer, l'air, le rivage des îles et l’horizon de l'Italie, tout se présentait aux regards du poète comme il l’avait autrefois admiré. C'était bien Venise avec ses coupoles sortant des eaux ; c'était le lion de saint Marc avec sa fameuse inscription: Paix à toi, Marc, mon évangéliste. C'étaient les mêmes splendeurs obscurcies dans la défaite et la servitude, mais empruntant aux ruines un charme qui n’avait point péri : c'était enfin le même spectacle, les mêmes bruits, le même silence, l’orient et l’occident réunis en un point glorieux, au pied des Alpes illuminées de tous les
« Je pars dans quinze jours pour la Bretagne, avec l'intention d'y passer deux ou trois ans, intention que mille circonstances Pourraient néanmoins déranger. J'aspire aux champs, à leur air si doux, à ce calme qui vous enveloppe comme un vêtement moelleux. MËine dans les beaux Pays, je n'aime point les villes. J'étais né pour tracer mon sillon en plein air, sous un ciel libre, et borné seulement Par quelques arbres à l'horizon. Les murs m'écrasent, Ils me déplaisent Partout, jusque dans les Parcs et les jardins. Oh! qu'ils devaient respirer À l'aise dans le vaste désert du monde nouveau, ceux qui virent les premiers le soleil se lever sur les jeunes forêts et les prairies sans bornes ! A présent la terre couverte de maisons, coupée de fossés, de murailles, de haies, n'est plus guère
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souvenirs de Rome et de la Grèce, Cependant le vieillard demeurait peusif et triste : il ne pouvait croire que ce fût là Venise, cette Venise de sa jeunesse qui l'avait tant ému, et | comprenant que c'était lui seul qui n’était plus le même, il livra aux brises de la mer qui le sollicitaient en vain cette parole mélancolique : « Le vent qui souffle sur une tête dépouillée ne vient d'aucun rivage heureux ».
Pour moi, en me retrouvant en présence d’une scène qui fut ma première initiation à la vie publique, je n'éprouve point, malgré la différence des âges, un si cruel désenchantement. Il me semble que ma jeunesse revit dans celle qui m’entoure, et au bruit de vos Sympathies pour nos heureux triomphateurs, à la pensée des joies plus intimes et plus profondes qui vont sortir du cœur de tant de mères, je me dirai à moi-même, content et consolé : « Le vent qui souffle sur une tête dépouillée vient quelquefois d’un rivage heureux ! » — Discours Prononcé à la distribution solennelle des Drix de l Ecole de Sorèse, le 7 août 1856.
qu'une prison pour l'homme. Etes-vous toujours contente de la vôtre ? N'éprouvez-vous point quelquefois le regret de la patrie ? Vos yeux ne se tournentils pas tristement vers elle ? Ne la cherchent-ils point au delà de ce beau lac qui déroule à vos pieds ses eaux limpides, dans ce lointain si plein d'émotions, où, quand le regard s'est arrêté, l'âme pénètre et pénètre encore ? Ulysse, assis sur le rivage de l'ile de Calypso, désirant d’apercevoir la fumée de son pays et puis de mourir, est une des choses qui m'ont toujours le plus profondément touché. »
Que l'on me permette une dernière citation, où Lamennais analyse la sensation mystérieuse et troublante que l’on éprouve à relire des lettres écrites à des personnes qui ne sont plus :
« Je n'irai point cette année à la campagne, à cause du temps que cela me ferait perdre. Heureusement que j'ai, dans mon petit logis, grand air et soleil, et une vue des champs qui fuit dans le lointain, comme tout ce qu'on désire et qu'on aime, un rêve de joie dans un rêve de vie. Rêve, c’est encore trop dire, mais la langue n’a pas de mot pour exprimer ce je ne sais quoi si vain et si fugitif.
« J'avais désiré revoir ma correspondance avec cette excellente famille de Sennfft ; on me l’a renvoyée à partir de 1826. Je relisais ces lettres écrites à qui ? à des morts. Cette muette parole faisait sur moi une impression étrange ; il me semblait que j'étais plongé dans une atmosphère de tombeau, que j'en-
tendais, non pas des sons, mais une sorte de murmure, saisissable par l'âme seulement. Et l'œil interne voyait des ombres, des formes flottantes Passer et repasser, à travers une lumière indécise et pâle, semblable au reflet d’un fantôme ; et tout cela produisait en moi un mélange de douceur et de tristesse inexprimable. . , »
Si tout cela n'est pas de la poésie, et de la meilleure, de la plus essentielle, où donc y en a-t-il ? Lamennais, comme son compatriote Chateaubriand, reste l'un des plus grands poètes de notre langue ; et c'est comme poète qu'il vivra.
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Mistral
Dans notre dernier article, nous avons étudié un poète dont la vie fut éminemment tragique et sur lequel l'on pourrait à bon droit entonner la ballade des « poètes maudits », chantée par le pauvre Lélian. Lamennais tenait de ses origines un penchant marqué vers la mélancolie: la tristesse qui fait le fond de l'âme celtique l'avait imprégné dès le berceau, et jeté ses voiles sur sa jeune imagination. Appelé à incarner fortement sa race, il en portait donc le caractère inquiet et tendre, chimérique et passionné ; il devait ressentir et exprimer superbement cet incurable ennui qui fait qu’elle est comme exilée sur la terre, qu’elle aspire vers les mystères de l’au delà et qu'elle souffrira toujours de la nostalgie d’ailleurs. L'âpre destinée qui attendait le maître, à un moment de sa carrière, a eu pour effet de pousser au noir son génie, déjà suffisamment orienté vers les idées graves, par nature. Aussi peut-on dire de la poésie
de Lamennais qu'elle s'avance, comme la plaintive élégie, en longs habits de deuil. Elle n'est jamais riante, certes ; et, même quand elle daigne sourire, l'on distingue au coin de sa lèvre le pli de l’amer-
tume, ce petit lézard dont parle Henri Heine. Toutes ces gracieuses idylles, semées comme des oasis dans Paroles d'un croyant, par exemple, ont je ne sais quoi d'ineffablement triste. La phrase si belle que nous citions, « Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps ! » peint son œuvre autour de laquelle, comme autour des horizons humains, selon le mot d'un poète, «un sanglot vibre et roule. » Aujourd'hui le décor change et aussi le personnage. Des- cendons au pays où fleurit l'oranger. Nous nous y enivrerons de lumière et de parfums subtils. Nous y entendrons chanter la cigale. Nous y ferons connaissance avec un poète que la vie a comblé, et dont les inspirations sont d'azur et d'or comme le ciel provençal. Depuis le jour déjà lointain où Paris et la France saluaient, par la voix de Lamartine, l’éclosion de Mireille comme un miracle et disaient de son auteur : «c'est un Homère », Frédéric Mistral n'a cessé de cueillir le bonheur. D'autres poèmes, tout aussi frais que le premier, et encore plus achevés dans la forme, se sont succédé régulièrement, tressant peu à peu au jeune maître une parfaite couronne, Et tandis qu'autour de lui se levaient des disciples, que ses accords enthousiasmaient et qui voulaient à son exemple ressusciter l’idiôme natal, et rappeler la période brillante du gai savoir et des cours d'amour, Paris l'invitait à venir siéger sous la Coupole. A plusieurs reprises, l'Académie Française lui offrit-elle
l'un de ses nobles fauteuils. Alors que tant d’autres font de l'entrée à l'Académie l'objet des aspirations et des travaux de toute leur existence, Mistral, par fidélité à un principe, n’a pas voulu de l’immortalité qu'elle promet à ses élus. Ilen attendait une autre, plus conforme à ses désirs, et qui ne lui a pas manqué. Sans compter que le monde entier connaît son nom depuis longtemps et le vénère, son peuple, le peuple de cette Provence dont il s’est consacré à faire revivre le langage antique et harmenieux et les légendes dorées, voit en lui sa vivante image et le regarde presque comme un demi-dieu. 11 y a deux ans, à l’occasion du cinquantenaire de Mireille, il lui érigeait, à Arles, sous ses yeux mêmes, sur la place du Forum, une superbe statue de marbre, où l’aède, un bâton à la main, s'en va chantant sous le soleil les vieux airs de son pays. Il n'y a pas beaucoup d'exemples de poètes, achevant ainsi, dans la faveur de tous, une Carrière constamment glorieuse. Sur le sol de la France gallo-romaine, Mistral est le dernier des Césars triomphateurs, et son char est porté par une foule d'autant plus enthousiaste qu'il n’est fleuri que de lauriers pacifiques.
J'ai rencontré Mistral une fois, à Arles même, et c'est l’un des charmants souvenirs de ma vie. J'arrivai dans cette ville un matin de la fin de mars. La neige tombait à flocons larges et mouillés. Et c'était tout
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époque surtout, de voir tomber du ciel de la fourrure d'hermine. Ma première visite fut pour les arènes. « Grand privilège, me dit le gardien, en m'ouvrant, de contempler les arènes sous la neige. Cela n'arrive pas une fois tous les dix ans. » Comme je descendais À l'Hôtel du Nord, bâti sur l'emplacement du Forum, et dans la façade duquel sont encastrées des ruines auth"ntiques du monument romain: « Mistral est ici, ne dit le propriétaire. Il est à déjeûner. Vous le reconnaîtrez parmi les hôtes. Il a son chapeau. Je vous présenterai à li tout à l'heure, si vous le désirez. [Il sera sans doute heureux de voir quelqu'un qui porte 1: nom de sa bonne ville. » J'entrai dans la salle à dîner, et tout de suite mes regards cherchèrent celui qu'on appelle partout là-bas, avec un accent d'amour, « le cher Maître ». Il ne me fut pas difficile de le distinguer. Son grand feutre mou jeté sur le côté de la tête, il était assis à une petite table, et causait avec un monsieur qui avait voyagé avec moi. Il parlait dans la langue du pays, le sonore et doux dialecte provençal. J'entendais monter ces syllabes, que je ne comprenais pas, mais qui fusaient dans l'air comme une musique. Et j'avoue que j'éprouvais une sensation délicieuse de me trouver dans le voisinage de l'un des plus grands hommes de notre temps. Le déjeûner fini, l'on eût la bonté de donner ma carte et de me présenter à ce géant. Et je ne parle pas ici au figuré. Car Mistral est un
colosse. Il est taillé en hercule. Ses larges épaules ont l'air faites pour supporter un monde. Et n'est-ce pas, en effet, tout son pays qu'il a soulevé, qu'il a pris sur la pente où il déclinait et auquel il a voulu faire remonter les sommets? Elle doit être bien forte, la race qui a pu produire un pareil type de vigueur et de souplesse. Et je comprends qu'elle se soit reconnue en lui et qu'il ait incarné pour elle ses espérances de renouveau. Et comme, d'autre part, son génie n'était pas moins puissant ni moins généreux que sa nature physique, Mistral a pu accomplir cette tâche, unique et auguste, redonner une âme, ui * physionomie à sa Provence, recom- Poser Ses traits primitifs qui allaient se perdant, se fondant dans le grand tout égalitaire et démocratique.
Avec quelle bonté, simple et parfaite, le poète m'accueillit et me serra la main, je ne saurais le rendre. Il voulut tout savoir de moi, d’où je venais, où j'allais, et comment il se faisait que j'avais nom : : Henri d'Arles. Et il me pressait de questions déjà amicales, paternelles, et sur sa figure, dans le son de
Sa voix, je sentais une Sympathie vraie, profonde,
pour l'étranger, le pèlerin tout à l'heure encore inconnu, qu'il semblait déjà prêt à admettre parmi les siens, ses frères éternels. « Je m'en vais à mon musée, me dit-il, après quelques moments. Voulezvous venir me rencontrer ]à ? je vous le ferai voir.
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