À PROPOS DE «VISIONS GASPÉSIENNES
Mademoiselle Blanche Lamontagne nous donne son premier recueil de poésies : Visions £&aspésiennes. Ce titre est local, particulier. 1] signifie bien que l'auteur a restreint sa contemplation à l'horizon de sa terre natale, de sa « petite » patrie. Ce qu'il a voulu chanter, ce sont les impressions éprouvées et reçues dans le cadre que son regard embrasse, les formes spéciales de vie qui y fleurissent, le genre de paysages qui le distingue. Alors pourquoi la pièce intitulée « La Gaspésie » ne vient-elle Pas en tout premier lieu ? L'on s'attendrait à Ja voir figurer d'abord dans un recueil qui prétend à être « régionaliste», La dédicace Aux femmes de chez nous, et surtout le couplet « obligé » au Canada, « Souhaits », ne devraient pas prendre la place des strophes proprement évocatrices du champ où le poète va promener son rêve et par lesquelles se justifie le titre de l'ouvrage. Mais ce n'est pas la seule erreur de disposition que nous
1. Visions gaspésiennes, par M" BLANCHE LAMONTAGNE. (Imp. du Devoir), Montréal, 1913, 82 pages.
ayons à signaler. Ou plutôt, je cherche en vain quelque ordonnance parmi ces poèmes : il n'y en a pas trace. Tout y est mis au petit bonheur et « va comme je te pousse ». Un paysage voisine avec un tableau de genre; une impression sentimentale, intime et essentiellement subjective, fait suite à un conte, une légende, ou même une pièce où la pensée se guinde en quelque effort. Les poètes modernes nous ont habitués à plus d'harmonie dans le groupement des sujets qu'ils traitent : leurs inspirations se rassemblent par ordre de familles et selon les affinités plus ou moins étroites qu'elles peuvent avoir entre elles. Et cet arrangement produit un effet qui est très agréable à l'œil et à l'esprit.
Je ferai pourtant à l'auteur un reproche plus grave, à savoir que son livre ne tient pas pleinement — tant s'en faut ! — les promesses précises renfermées dans son appellation. À part quelques exceptions, comme « Chez nous », « La Vieille Maison », « Renouveaux », « Fleurs de bruyère, » — ces Visions n'ont rien d'assez nettement gaspésien, rien qui nous fasse sentir et comme toucher ce «morceau» du pays canadien. Sans doute, les diverses régions de notre vieille Province n'offrent pas des caractéristiques aussi tranchées que celles qui séparent la Bretagne de la Touraine, par exemple. Cependant Montréal et ses entours se différencient suffisamment de la côte de Beaupré ; les Cantons de l'Est ont une tout autre physionomie
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que l'île d'Orléans. Et quant à la Gaspésie, je me suis laissé dire qu'avec ses vastes espaces un pe âpres, l'immensité de son horizon marin, sa ligne de côtes tourmentées et rocheuses, la nature de son sol, ses soleils tardifs, elle présentait des singularités attachantes pour qui a une certaine âme, singularités surtout faites de charme mélancolique. Or, c'est cela qui n'est pas assez profondément marqué dans l'œuvre de Mademoiselle Lamontagne : scènes ou paysages ne portent pas l'empreinte assez creusée du terroir ; ses tableaux n'ont pas une saveur assez forte d'authenticité. Les choses qu'elle dit, on pourrait les affirmer de pissque n'importe quel autre coin de notre territoire : ses Visions sont, pour la plupart, si peu frappantes que l’on se prend à penser ou que la Gaspésie manque de véritable originalité, ou que le peintre n'a pas su en saisir ni en dessiner les reliefs et les contours, en comprendre l'essence éparse et flottante.
Certains traits maladroits ne sont pas pour mieux nous « situer » dans l'atmosphère de là-bas, nous imprégner de couleur locale. Voyez, au cours des quelques strophes intitulées : « Ma Sœur », (p. 59) cette note invraisemblable :
Le soir, à son fuseau, tout comme notre mère, Elle poursuit très tard son cher et dur labeur ; Et pour se délasser, e/le nous lit Homère...
Mais non! cela n'est pas possible. Ce dernier hémistiche est pour le besoin de la rime. Il fait tort au sens général de la pice qui est d’une exquise simplicité, qui a un accent de vérité rustique. Introduire l’auteur de /'Z/iade dans ce tableau primitif d’un intérieur gaspésien n'est pas une touche heureuse. Et « L'Etoile » offre également un détail qui jure avec le milieu paysan dans lequel on nous transporte :
Regardant bien haut devant lui, Appuyé sur une épinette,
Dès que l'étoile pâle a lui
Un savant a mis sa lunette,
Mais où sommes-nous donc? Etsi«en Gaspésie », que vient faire ce « savant avec sa lunette?» Nous l'acceptons d'autant moins qu'il est « appuyé sur une épinette ». Quelle posture pour un astronome et en même temps quel affreux vers !
En dépit de ces naïvetés, de scènes imparfaitement observées ou de l'introduction d'éléments qui s’harmonisent mal avec le plan que l’auteur s’est tracé ou du moins l'intention qu'il a eue de refléter les choses de «chez nous », en dépit surtout d'une sorte d’imprécision dans le caractère « local », « régional » qui devait dominer dans cet ouvrage, en faire même tout le fond, Mademoiselle Lamontagne a de beaux dons de poète. Qu'est-ce que la poésie? Et par quoi le poète se distingue-t-il des autres mortels? Peut-être
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la définition que Lamennais en a dennée est-elle la meilleure que nous ayons et que ion puisse iamais trouver : « La poésie consiste à saisir les rapports secrets des choses. » Le poète voit des entit.s subtiles qui échappent au plus grand nombre ; jes réalités prennent à ses yeux des formes insoupçonnées ; le monde extérieur fait naître en lui une foule d'images et de pensées auxquelles son cerveau prête l'allure et la couleur de la vie. Or, le chantre des I ésions £&aspésiennes nous semble posséder la grâce magique de découvrir le mystère qui erre autour des choses et les enveloppe, d'extraire de la matière commune le sens et la beauté qui y dorment et que seuls les poètes savent éveiller :
O ma vieille maison, 6 ma maison bénie, Laisse-moi donc chanter ta muraille jaunie...
Ta fontaine cachée au milieu des avoines Et dont le bord abreuve encore des pivoines...
Tes coffres de noyer, ta hûche de sapin, La grande armoire rouge où l’on mettait le pain...
Les secrets enfoncés dans tes lambris obscurs, Les souvenirs d'amour qui dorment sur tes murs...
Cela est d’un vrai poète. Seulement l’ensemble de P
l'œuvre indique que ce poète n’est Pas encore en possession de tous ses moyens.
310] EAUX-FORTES « Mes premiers vers sont d’un enfant, »
a dit Musset de lui-même. Et je suis sûr que Mademoiselle Lamontagne se répète tout bas cet aveu. Le temps, l'étude, la réflexion, surtout le travail de la vie agiront sur son âme impressionnable pour l’affiner, l’aiguiser, la rendre plus sensible, plus vibrante aux souffles imperceptibles d'où naît l'essor, d’où s'exhale le lyrisme. Sans la lui souhaiter, je me dis que la souffrance serait pour elle une incomparable maîtresse. Aussi bien, elle en reconnaît elle-même l'efficacité dans le domaine de l'inspiration :
Toi qui, de beaux vers altéré, Guettes le mot qui rassasie, Si tu n’as pas encore pleuré Ne cherche pas la poésie !
Quant on écrit de pareilles choses, l’on est bien apte à se laisser façonner par les rudes leçons de l'existence et à en tirer tout le parti qu’il convient. Notre jeune poétesse peut donc espérer beaucoup, pour favoriser le développement de son talent, des contingences de l’avenir. A mesure que ses facultés s'ouvriront plus largement aux sentiments et aux émotions essentiels, elle s’efforcera sans doute aussi d'enrichir sa langue et de perfectionner son art. Pour être poète, il n’est pas requis de couler son rêve dans le moule du vers: mais du moment que l’on choisit
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d'enfermer les nuances de sa pensée ou les caprices de son imagination dans ce mode consacré, il faut savoir se plier à ses exigences. La prosodie a des traditions vénérables qu'il est imprudent de ne pas respecter. Les lois que les grands poètes ont fixées,
en la matière, sont admirables de sagesse. Qui les
suit résolument s'aperçoit bientôt qu’elles servent non pas d'entraves mais d'accompagnement à l'inspiration. À les observer, le rêve prend une musicalité dont l'effet se prolonge en ondes très douces. Les voix intérieures ont des résonances d'autant plus lointaines et profondes que les cordes de la lyre par quoi elles vibrent sont d’un métal plus pur. Rime, cadence, césure, chûte harmonieuse de l’hémistiche, — rien n'est négligeable de ce qui est destiné à donner plus de beauté mélodique et d'éclat soutenu à tout ce qui bouillonne d'idées et de sensations dans l’âme du poète, et qui demande à s'épancher au dehors et à se cristalliser en accents éternels.
Il nous serait facile d'indiquer ce qu'il y a de défectueux, au point de vue de la langue et au point de vue de l’art, dans les Visions gaspésiennes. Ce n’est pas que l’auteur n'ait lu les poètes. Il traîne même dans son œuvre des lambeaux de rythmes connus qui, à leur place, sont magnifiques, mais qui, plus ou moins consciemment utilisés par une mémoire trop fidèle, prennent des allures étranges. Ainsi,
Alfred de Vigny a écrit, dans Le Maison du Berger, l’alexandrin superbe :
« J'aime la majesté des souffrances humaines ».
Chez Mie Lamontagne, cela devient, dans la pièce intitulée « Souhaits » :
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Sois béni, Canada, par tes luttes anciennes... Et par la majesté des croyances chrétiennes.
Ainsi, Baudelaire a écrit dans un sonnet célèbre, Les Chats :
« Amants de la science et de la volupté... »
Chez notre poétesse, cela devient presque le premier vers de « Ma Sœur » :
Amante du silence et des choses rustiques...
Ainsi, Victor Hugo a écrit majestueusement, dans Booz endormi :
« C'était l’heure tranquille où les lions vont boire. »
Dans les Visions gaspésiennes, cela devient, au cours de « La chanson des épis » :
Ecoute, quand la nuit commence à rembrunir Les ombres des forêts, où Les troupeaux vont boire...
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Et éutti quanti !
C'est qu’il ne suffit pas de fréquenter les forgeurs augustes de « rythmes souverains », ni d'apprendre par cœur leurs créations : il faut pénétrer les secrets de leur art, s'initier aux lois qui le régissent, s'en assimiler la vertu antique, et tâcher ainsi d'acquérir, à force de patience et de labeur personnel, la science parfaite du « métier » et la maîtrise du verbe.
« Travaillez, prenez de la peine »
dirons-nous, en terminant, à Mademoiselle Lamontagne. Ce sage conseil lui tiendra lieu, je crois, des meilleurs compliments, car elle n’est pas sans savoir que le Fabuliste ajoute :
« C’est le fond qui manque le moins. »
Quelques états d'ame
26 mai 191...
... Me voici dans la solitude la plus absolue. Je suis en plein bois, non loin d'un lac que je peux apercevoir par-dessus le faite des arbres. Mon habitation est des plus primitives : c'est une simple cabane de planches.
J'avais besoin de silence, d'isolement. Ici, il me semble que je vais retrouver mon âme, rassembler mes facultés qui s'étaient dispersées dans l'exercice des œuvres extérieures. Depuis longtemps, je n’ai fait que donner de moi-même. N'était-il pas raisonnable que je pusse m'abstraire un peu de tout ce qui me prend habituellement, me tire hors de moi? La solitude seule renouvelle l'esprit, rafraîchit la pensée. C’est dans la solitude que Dieu parle.
Je suis arrivé ici par le plus gai soleil. Tout était si calme sous la douce lumière. Vers le soir surtout, tout paraissait divinement apaisé. Pas un souffle dans les branches. Les bois se teignaient d’or, tandis que les oiseaux faisaient entendre l’adieu nocturne. Au sortir de la ville, quelle impression de se voir
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tout à coup face à face avec la grande nature. C'est comme un rêve. A cette heure, rien ne me parvient que le cri monotone des grenouilles, accentuant le silence solennel de l'espace. Dans le ciel sombre il y a des étoiles. Ah! comme leurs lueurs ici sont plus belles, plus mystérieuses qu'au-dessus des cités. Aucune clarté diffuse ne monte de la terre, pour se mêler à leur éclat, en atténuer le charme tranquille. Avec quelle grâce elles veillent sur moi. Parfois, une note perce le feuillage. C'est quelque oiseau qui sera inquiet pour sa nichée, ou qui voudra murmurer son amour. Je ne sais quelle influence sereine émane de tout, s'étend jusqu’à mon âme, l'enveloppe, la berce...
27 mai.
Le ciel a été voilé tout le jour. Et il a fait froid. N'était la grande verdeur des feuillages, l’on aurait dit l'automne. Les oiseaux ont à peine chanté. J'espérais que leur ramage me réveillerait, ce matin. Mais non. De çà de là, quelques sons furtifs. Et ce fut tout. Quand le soleil ne se montre pas, que la température est maussade, les oiseaux restent au nid. Aussi mes bois semblaient déserts. J'ai fait comme les oiseaux, je suis demeuré chez moi. Je n’ai quitté ma cabane que pour aller manger chez le fermier voisin. J'ai lu beaucoup, auprès de mon
feu. Y at-il rien de plus beau au monde qu'un feu de cheminée? J'aime à observer les mouvements des flammes, à suivre leurs formes agiles et sinueuses, Et quelle musique saine que le crépitement des bûches!...
C'est la nuit. La pluie tombe. Tout le paysage est une masse d'ombre impénétrable et glacée. Je n'en trouve que meilleur mon abri, avec son feu qui Chante et qui l'éclaire. Ce feu est quelque chose de si vivant. Sans lui, le silence serait trop profond, je me sentirais trop seul. J'ai là un compagnon, un frère subtil. Bon feu, verse-moi ta lueur et ta chaleur pendant toute cette nuit.
29 mai.
Temps humide. Pas un souffle, Mes bois sont muets aujourd’hui encore. J'entends des oiseaux qui s'appellent. Mais pas de ces mélodies heureuses qu'éveille seul le soleil. Cette mélancolie des choses a toutefois sa beauté. La nature est toujours pleine de charme pour qui sait la voir, la sentir.
D’assez bonne heure je suis descendu au lac. Que tout était odorant! Quel parfum s’exhalait des feuillages mouillés ! Sur la rive opposée, les arbres flottaient dans une buée qui leur donnait une imprécision exquise. Non loin du bord est un ilot formé
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par un rocher couvert de mousse, un arbre au pied duquel de hautes herbes, des pousses nuancées s'arrangent en corbeille : jolie miniature. Cette tache verte fait si bien au milieu des eaux grises. Le long du sentier qui mène au lac, un ruisseau coule sur un lit tantôt moelleux, tantôt semé de cailloux où s’attache une chevelure d'émeraude. J'écouterais indéfiniment son murmure régulier et argentin. Des violettes croissent sur ses pentes...
30 mai
Dans l’après-diné, j'ai dû aller en ville pour quelques affaires. Elle m'a paru laide, Tout me semblait étroit et mesquin. Au sortir de la forêt, toutes ces maisons s'alignant le long de rues coupées à angle droit étaient une vision blessante. Combien vaut mieux le pittoresque imprévu, l'abandon de la nature! Et je plaignais les gens obligés d’habiter là toute l'année, au milieu du bruit, de la poussière, n'ayant à respirer que les fades relents qui montent de partout.
C'est avec hâte que j'ai regagné ma solitude. J'y suis revenu par le lac, sous la pluie battante. Les lointains étaient noyes de brouillard: cette atmosphère chargée augmentait les perspectives, donnait à tous ies plans successifs plus de profondeur. Des
nuages très bas rasaient la cime des arbres et s'enfuyaient sous l'horizon comme un rideau qu'on ouvre. Cette excursion m'a permis d'explorer tout le lax, car j'habite vers son extrémité. 11 y a, çà et là, les plus charmants îlots, semés comme pour varier le tableau. Je m'amusais à observer l'art avec lequel tout y est disposé. Aucune main n'a procédé à leur arrangement, et pourtant quel parfait mélange de couleurs parmi les essences qui y croissent ; comme les rochers gris accidentent de merveilleuse façon le paysage et font ressortir les teintes végétales. J'étais heureux de retrouver mon abri. L'eau tombait avec fracas sur le toit. Toute la nuit, cette musique monotone a continué de retentir. Quand la tempête fait rage au dehors, l'on goûte davantage la maison, fût-elle, comme celle-ci, une simple hutte; l'on apprécie mieux combien elle est protectrice. Mon feu était magnifique. J'ai éteint ma lampe et me suis assis devant l’âtre. Les flammes souples prenaient toutes les attitudes, coloraient la pièce de lueurs rc es qui tiraient à demi de l'ombre les objets rustiques qu'elle renferme. Quelle matière pour le rêve, de pauvres bâches qui flambent, le pétillement des bois résineux, l'éclairage impossible à décrire, les reflets fuyants que projettent des bois embrasés ! J'eusse préféré ne pas me coucher, ne pas dormir, mais rester là toute la nuit, devant cette merveille, ce clair obscur...