‹ Eaux-fortes et tailles-douces [microforme]Chapitre 41 sur 41 · GS 5 OI · texte numérisé non relu

GS 5 OI

4 juin

Ma vacance a pris fin; il m’a fallu rentrer chez moi, hier, à la nuit froide. J'étais content de revoir mes chers objets, de me retrouver dans mon cabinet d'étude. Il est reposant. J'ai là tant de choses familières, accoutumées de participer à ma vie, qui me connaissent et qui m'aiment.

Courte visite à mes bois, tout à l’heure. Il faisait chaud. Le soleil versait une gloire. Ses rayons filtraient à travers les plus épais feuillages, venant poser sur le sol des taches blondes. Sur la colline, les bouleaux étincelaient. Le lac avait l’air d’une turquoise. Les îlots étaient comme autant de points d’or sertis dans un magnifique bleu de Sèvres...

6 juin.

De la hauteur où s'élève le château de ***, l’on jouit de l'un des plus grandioses points de vue qu’il m’ait été donné de contempler. Du château lui-même, il n'y a rien à dire. Cela ressemble à un hôtel pour touristes. C'est somptueux et baroque. Quel dommage que dans ce cadre unique l’on n'ait pas su élever un édifice qui se fût harmonisé avec les lignes majestueuses déssinées par la nature. Tournant donc le dos à cet immense hors-d’œuvre, je regarde devant

moi et j'oublie bientôt que les hommes ont défiguré cet admirable site. L'œil descend les pentes très douces qui aboutissent au lac M.... Ce lac est un joyau, chrysoprase et saphir, perle et diamant. Comme les rivages en sont capricieusement découpés! Des îles se posent dans son miroir, —intangibles émeraudes. Puis, c’est une succession de plans bien ménagés qui conduisent à une chaîne de montagnes encerclant l'horizon. Une riche draperie violette ondule sur ces sommets...

7 juin.

Beau temps toute la journée. Ce matin cependant, le vent était fort et soulevait des nuages de poussière. Quand donc fera-t-il serein, quand l'atmosphère serat-elle douce et égale ?

Cet après-midi, fait une course dans la campagne où sont éparses quelques-unes de nos familles. Ces bonnes gens goûtent-elles vraiment la paix des champs? Sont-elles aptes à sentir le charme profond des choses ? J'aurais aimé à m’enfoncer dans les bois épais. Comme je traversais un bosquet de

pins, je me suis enivré de la forte odeur résineuse

qui s'en échappait. Un gros ruisseau faisait mille détours à travers la prairie. Nature, que tu es belle ! Pourquoi faut-il demeurer à la ville ? 11 me plairait

tant de revenir à la terre, de vivre en intimité avec la « grande amie ! »...

7 juin,

Quelle nuit magnifique! Des souffles très doux passent dans l'atmosphère. L'azur est semé d’innombrables étoiles. Les feuilles de nos peupliers

bruissent légèrement comme un métal qu'on agiterait. Mais tout cela serait plus beau en pleine campagne. . Ici, les reflets électriques gâtent le nocturne. Des pas sur le pavé des trottoirs brisent l'harmonie des choses. Quand habiterai-je dans la seule compagnie des arbres, des fontaines et des oiseaux, là où l’ombre s’éclaire des seules lueurs célestes ?

8 juin.

Passé l'après-midi au bord du lac. Est-ce ainsi pour tous ? La vue de la grande nature produit souvent sur moi une impression de mélancolie. Je juge alors si vaines les agitations de l'existence, inutiles tant de travaux auxquels s'occupent les hommes. Le monde, de loin, m’apparaît comme un théâtre où se joue un drame dont le dénouement est toujours fatal. Et alors, pourquoi se donner tant de mal, si

l'issue de la vie est la même pour tous, si nous ne pouvons rien pour la retarder ou pour en conjurer le caractère redoutable ? Oui, tout est vanité, et il est bon de se placer, par instants, en dehors du mouvement qui nous emporte et de contempler de là l’inconsistance absolue de toutes les choses humaines. Mais l’on aurait tort de se laisser aller à l'indifférence désabusée, au désenchantement que ce spectacle peut faire naître. Il faut agir quand même, mais agir pour Dieu seul. Cela seul en vaut la peine, ordonner sa vie en vue de l'éternel. Tout le reste est folie et affliction de l'esprit Mon Dieu, je me dévoue aux réalités qui demeurent...

9 juin.

Il vente et il fait froid. Nos arbres sont secoués comme par des souffles d'automne. L'air est rempli de plaintes. Mais pourquoi me laisser influencer par ces variations de la température ? Mon « chez moi » est si bon ; mes livres, mes œuvres d'art me regardent

avec le même sourire. J'aime ces heures du soir que personne ne me ravit, où, le travail extérieur étant clos, je m'enferme en moi-même et je sens s'éveiller le monde de la pensée. C'est le meilleur moment de la journée, celui où je vis vraiment, où mon âme

s'ouvre et se dilate. Que d'inspirations nous viennent dans le silence de tout !

J'ai relu aujourd'hui quelques études critiques de Brunetière. Brunetière est généralement si sûr et si honnête dans ses appréciations. Il a des principes très sages et très fermes en littérature, et il n'y a que profit à le suivre. Anatole France et Jules Lemaître ont sans doute un plus grand charme, mais leurs idées sont plus flottantes ; leur élégant scepticisme a quelque chose d'amollissant. Brunetière respire la plus mâle énergie. Comme ouvrage de longue haleine, j'ai entrepris la lecture des Mémoires d'Outre- Tombe. Il y a là beaucoup de pose. Mais quelle forme merveilleuse et définitive. Ce grand artiste a admirablement « soigné » son tombeau dans lequel je m'enferme avec lui pour longtemps...

10 juin.

Très beau nocturne. Pas même une brise. Tantôt, au soleil couchant, des rayons de soleil s'épandaient sur les pelouses, jouaient dans les feuillages. Une douceur est éparse dans les espaces. Il semble que l'azur du firmament en soit attendri. Les étoiles ont des rayonnements plus sympathiques. Mon Dieu, je veux vous aimer, et aimer en vous la multitude des âmes. Elles sont si belles, quand on les

voit, non dans leur enveloppe fragile, mais dans leur essence émanée de votre souffle, vivifiée sans cesse par votre vertu...

12 juin

La Revue des Deux-Mondes du premier juin vient de m'arriver. C’est toujours une grande joie pour moi que sa venue. Elle renferme des études si sérieuses, formulées dans une langue d’une correction et d'une clarté souveraines. Je vois que Louis Bertrand y continue son Saint Augustin. Cette monographie est extraordinairement révélatrice du

sublime Docteur; elle l'évoque avec précision, le rapproche de nous. Quelle âme: :mplexe et nuancée que celle d’Augustin ! Comme cadres divers où elle a évolué sont décrits avec . rmeté de dessin! Quelle fraîcheur et quelle touche si moderne dans les tableaux qui lui servent de fond !

14 juin

En traversant la rivière, j'ai vu un «motif» qui m'a rappelé telle eau-forte de Whistler: là-bas, un pont presque indistinct, aux trois quarts noyé dans de la nuit, tandis qu’en-dessous l'eau noire promenaît

de vagues fragments de lune. Oh! que l'ombre est transfigurante. En plein jonr, rien de plus plat que cette rivière avec son décor de rouges manufactures s’alignant en file interminable, ou de masures quelconques. Dans les demi-ténèbres, cela prenait figure de vieille estampe.…..

20 juin

Fini de lire le Chateaubriand de Jules Lemaiître. Il me semble que le ton en est en général trop sarcastique. Le critique ne prend pas son héros au sérieux. Le neuvième chapitre, consacré aux A moires d'Outre-Tombe, est le meilleur de tous. Ici, Lemaître admire franchement et simplement ; il quitte le ton badin et ironique pour exprimer tout le bien qu’il pense de cette œuvre grave dont la beauté n'a pas de défaillances...

Ah! si nous pouvions toujours avoir semblable température. La matinée surtout a été exquise. Pas de vent. Suffisamment de fraîcheur dans l'air, fraîcheur pénétrée de sève. Il avait plu pendant la nuit. Les gazons étaient nets, exhalaient un parfum tendre.

QUELQUES ÉTATS D’AME [ 329 2 juillet

Le Saint Augustin de Louis Bertrand a fini de paraître avec la livraison du quinze juin de la Revue des Deux-Mondes. La toute dernière partie, consacrée à relater la carrière épiscopale du grand Docteur, m'a semblé un peu « bâclée ». L'auteur a l'air de se hâter. Ces années si fécondes sont ramassées en trop peu de pages. Il y a là des beautés de premier ordre, sans doute, mais qui ne valent pas celles du commencement. Cette période de la vie d'Augustin me paraît un peu sacrifiée. C'est que les éléments dramatiques n'y abondent pas, comme dans le récit des luttes intimes qui ont précédé la conversion...

4 août.

Par désir de solitude et pour voir des horizons, j'ai gravi aujourd’hui le mont Un... Quel charme fatigant et sain dans cette ascension! A chaque instant se présentaient d’odorants coins d'ombre. Il avait plu, ce matin. Tout était humide et frais, plein de senteurs agrestes. Comme les bois sont autrement parfumés que la mer! A mesure que je m'élevais s’élargissait le point de vue: vallons, plaines, rivières, lointaines ondulations se déroulaient sous mes yeux en longue harmonie. A peine arrivé

rar rh de menee-cham r soo

au sommet, un magnifique phénomène s'est produit. Le tonnerre grondait dans les espaces ; sur ces hauteurs, ses roulements avaient une sonorité absolue, une effrayante majesté. Bientôt, le ciel devint tout noir; une pluie terrible se mit à tomber. Tout le Paysage qu'un moment auparavant je pouvais embras-er du regard, se voila ; une brume épaisse le comblait. Le sommet de la montagne émergeait seul dans une ceinture de vapeurs mouvantes; il avait l'air d'une ile perdue au milieu d’un océan de brouillards. Du sein de la masse grise et molle qui nous cachait les abîimes s'élevaient, de place en place, comme des colonnes de fumée fusant en spirales gracieuses. Cela dura quelques minutes, — minutes traversées de superbes éclairs, minutes que les grondements de la foudre rendaient augustes. Et l’apaisement se fit. Un arc-en-ciel parut ; il naissait 1àbas, sur les colli .s, prenait sa source dans les bois et encadrait toute la montagne dans sa forme irisée

8 août.

La journée a été belle mais un peu chaude. Les heures précieuses de la matinée ont été consacrées au règlement de quelques affaires. Il n'y a pas que les livres qui instruisent : Je contact direct avec les hommes est tout plein d'enseignements. Leur âme

se révèle à nous dans une parole, un geste, un regard. Et l'âme est si belle! 11 n’est pas nécessaire qu'elle ait étudié, qu'elle se soit cultivée, pour que son éclat paraisse. En son état premier, elle a souvent un charme naïf supérieur au raffinement que donne l'éducation. ... D'une étude sur Virgile, que j'achève de lire, et qui est, tout au long, admirative, je garde cette impression que Virgile est sans doute d'une poésie intense. Mais qu'Homère l'emporte sur lui par plus de fraîcheur et de jeunesse. La poésie d'Homère, du viei/ Homère, a quelque chose de matinal et d'auroral; Virgile reflète un monde très savant : il est le produit d’une civilisation qui a déjà de longs siècles d'histoire. Et sa langue est empreinte de recherche, elle a de ces élégances propres aux races qui ont beaucoup vécu. Virgile est artiste dans ses développements, il insiste et raffine, tandis qu'Homère est tout court, il peint d'un mot, d’un trait, — infiniment expressif.

Homère ! Virgile ! — Je songe à tout ce qu'il y a dans la Bible, et je me dis que le Livre de Dieu fait pâlir leurs plus sublimes beautés.

16 août.

C'est l’heure que j'aime. Tout est silence et nuit. J'entends seulement le cri monotone des grenouilles,

au loin. Pas un souffle. Le temps est lourd. Dans un ciel chargé de vapeurs, j'ai vu monter tantôt une lune ardente. Les feuillages sont assoupis. Le sommeil des choses et des hommes permet à l'esprit de s'éveiller. La pensée n'est jamais plus active qu'à ce moment où tout repose. Les préoccupations ordinaires, tous ces mille riens dont se compose l'existence, tout cela tombe comme une matière inerte. Et l'âme dégagée de ses liens se met à flotter et à planer dans l'invisible. Quels horizons se découvrent! C'est aussi l'heure où Dieu parle :

Dieu parle. 11 faut qu'on lui réponde.

Le seul bien qui me reste au monde Est d’avoir quelquefois pleuré.

24 octobre

J'ai quitté la ville de bonne heure avec mon ami l'artiste F. Nous nous sommes dirigés vers ces paysages de beauté et de grâce disséminés sur les flancs du mont Un... Et nous voici installés sur les bords d’un petit étang. Lui prend ses pinceaux, tandis que je crayonne ces quelques notes. Tout est si tranquille. L'eau grise n’a pas une ride. Comme fond à ce miroir, d'un côté des champs bien verts qui fuient là-haut en ondulations douces, tout au bout, un rideau de forêts. Les arbres plongent leur sil-

houette dépouillée dans la transparente quiétude de l'étang. Leur image renversée et baignante n'est pas plus saturée d'eau que leur form: réelle, enveloppée de brouillard, prise dans un tissu serré de gouttelettes. Leurs lignes s'estompent, se fondent dans un cadre humide et flottant. Oh! que la ville me semble loin avec ses vacarmes, ses spectacles prosaïques. Quand donc pourrai-je m'établir à demeure dans les bois profonds, près d’une eau murmurante, dans le grand silence traversé d'harmonies champêtres ! ...

L'étang a une petite « chaussée » dont les planches mal jointes laissent filtrer de minces filets d'eau, qui tombent sur un lit de hautes herbes et de pierres en faisant une musique fluide et si douce. Il n'y a pas de soleil. La nature n’en est que plus intime et plus recueillie. Cet effet de brouillard met partout des voiles de rêve. Les choses sont comme fondues dans l'essence vaporeuse. Tout-à-l'heure, la brume a fait mine de se dissiper ; les arbres se dessinaient en plus clair; les linéaments d'un sommet apparurent ; la cime restait couronnée de son écharpe gazeuse.

Et voici que les « grisailles » redoublent d'intensité, que la forêt se perd en des profondeurs noyées...

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