DE LA NATURE DU PRINCIPE SULFUREUX DES EAU* THERMALES DES PYRÉNÉES
J'ai dit , au commencement de ce travail , que les chimistes n'étaient pas parfaitement d'accord sur la nature du principe sulfureux qui minéralisé les eaux des Pyrénées : je vais rappeler, en peu de mots , l'opinion de chacun d'eux ; j'exposerai ensuite mes expériences et mes idées sur ce sujet.
Nous avons déjà vu que Bayen considérait les eaux de Bagnéres-de-Luchon comme contenant du sulfure de sodium , et que Save , qui a contesté l'exactitude de cette manière de voir, avait essayé de démontrer que ces eaux doivent leurs principales propriétés à de l'acide sulfhydrique libre.
Toumier , sans tenir compte de l'opinion de Save, revint à la manière de voir de Bayen, et considéra l'odeur d'acide sulfhydrique exhalée par ces eaux comme étant le résultat de la décomposition des sulfures qu'elles renferment.
Longchamps admit l'existence d'un sulfure sim-
pie , peut-être mêlé d'un peu de polysulfure (sulfure hydrogéné).
Anglada, après avoir constaté que les eaux minérales des Pyrénées-Orientales étaient minéralisées par le mono-sulfure de sodium , étudia aussi celles de Bagnères-de-Luchon ; et voyant qu'elles se comportaient avec les réactifs, comme celles des Pyrénées-Orientales , il admit qu'elles contenaient le même sulfure que ces dernières.
Orfila admit aussi que les eaux sulfureuses des Pyrénées devaient leurs propriétés au mono-sulfure de sodium.
Cette manière de voir était généralement adoptée , et la nature du principe sulfureux des eaux minérales des Pyrénées paraissait suffisamment établie, lorsque M. Fontan présenta une nouvelle théorie. Ce chimiste considéra, en effet, le principe sulfureux de ces eaux comme étant un sulfhydrate de sulfure (SNa -h SH) (1).
(1) Celle manière de voir n'était pas absolument nouvelle , s'il faut en juger par le passage suivant que j'emprunte à Anglada : « Dans quelques analyses d'eaux sulfureuses, exécutées postérieurement à la publication de mon premier Mémoire sur le dégagement du gaz azole du sein de ces eaux, on a signalé, en effet, l'existence d'hydro-sulfales; mais on a également noté , comme phénomène concomitlant , le dégagement d'une certaine quantité d'acide hydro sulfurique libre; on en a conclu , ou du moins on a laissé entendre , que celait sous celle double forme que l'ingrédient caractéristique des eaux concourait à leur constitution (Angl., 6<-- Mémoire, p. 159\ »
Los idées de M. Fontan furent accueillies avec faveur ; des chimistes d'un très-haut mérite les adoptèrent, et la question si controversée de la nature de l'élément sulfureux paraissait avoir reçu une solution nouvelle et définitive, lorsque MM. Boullay et Henry , chargés par l'Académie de médecine de Paris de faire un rapport sur le travail de ce chimiste, déclarèrent que les preuves que M. Fontan faisait valoir n'étaient pas suffisantes, et l'engagèrent à lever lui-même, par des expériences nouvelles, les doutes que la lecture de son travail leur avait inspirés. Quelques années plus tard, ayant examiné les eaux de Cauterets et de Barèges , MM. Boullay et Henry déclarèrent qu'ils se rangeaient à l'avis d'Anglada et considéraient les eaux sulfureuses des Pyrénées comme minéralisées par le mono-sulfure de sodium. Tel était l'état de la question au moment où j'ai été chargé, par le conseil municipal de Bagnères-de-Luchon , de faire l'analyse des eaux de cette localité; j'ai dû, pour bien établir ma conviction, vérifier les expériences d'Anglada, celles de M. Fontan, celles de MM. Boullay et Henry, et faire moi-même tous les essais qui me paraîtraient de nature à conduire à la découverte de la vérité.
Examinons d'abord les preuves que chacun des auteurs que je viens de citer fait valoir à l'appui de son opinion. Anglada s'appuyait surtout, pour soutenir que les eaux sulfureuses des Pyrénées contiennent un simple sulfure, sur l'identité de
propriétés qu'il constatait entre des eaux artificielles préparées avec du mono-sulfure de sodium et les eaux naturelles.
Recomposé sulfureux employé par Anglada, pour préparer ses eaux minérales artificielles, était celui qu'on désigne aujourd'hui sous le nom d'hydro-sulfate de soude cristallisé, et qui est considéré par les chimistes comme formé d'un équivalent de monosulfure de sodium uni à neuf équivalents d'eau (Boudet , Boullay, Henry). Le savant professeur de Montpellier avait eu soin d'analyser son hydrosulfate avant de s'en servir , et il avait constaté que 0 gr. 500 de ces cristaux lui avaient donné Ogr. 474 de sulfure d'argent, terme-moyen de plusieurs expériences très-concordantes. Le calcul en eût exigé 0 gr. 523. Ceci prouve que le sulfure employé par Anglada contenait, soit un excès de soude, soit de l'eau interposée; mais, à coup sûr, cette composition n'est pas celle d'un sulfhydrate de sulfure; car ce dernier, en supposant (ce qui est loin d'être démontré) qu'il pût cristalliser en se combinant avec neuf équivalents d'eau, eût fourni 0,905 de sulfure d'argent. D'ailleurs, il suffit de parcourir le sixième Mémoire d'Anglada pour acquérir la certitude que ce chimiste distinguait parfaitement le sulfhydrate de sulfure du mono-sulfure de sodium ; il désigne le premier sous le nom de surhydro sulfate, et il s'en est servi pour faire un grand nombre d'expériences.
Ceci posé, Anglada établit les faits suivants :
lrt Les eaux sulfureuses des Pyrénées, soumises à une ébullition peu prolongée , ne laissent dégager qu'une très-faible proportion d'acide sulfhydrique ;
2° L'eau artificielle , préparée avec le sulfure neutre de sodium, en laisse dégager tout autant; soumise à diverses épreuves , elle se comporte toujours absolument comme l'eau naturelle ;
3° Les eaux minérales des Pyrénées contiennent de l'oxygène en dissolution, et c'est cet élément qui, agissant sur le principe sulfureux, produit en même temps de l'hyposulfite de soude et un dégagement d'acide sulfhydrique ;
4° Les solutions de sulfhydrate de sulfure fournissent, lorsqu'on les fait bouillir , un dégagement plus rapide et plus abondant d'acide sulfhydrique que celles de mono-sulfure;
5° Les eaux minérales des Pyrénées ne fournissent pas immédiatement de précipité avec l'acide arsénieux.
Quelques citations feront comprendre l'opinion d'Anglada.
« L'hydrosulfate de soude artificiel, étant intro- » duit dans l'eau et soumis à l'ébullition , laisse » dégager de l'acide sulfhydrique , précisément à la » manière des eaux naturelles , au lieu qu'une » même dose de surhydrosu/fale (sulfhydrate de » sulfure) se comporte tout autrement sous l'in- » fluence des mêmes conditions en laissant dégager » le r/az acide avec une abondance peu comparable » (6e Mémoire, page 195). »
Plus loin :
« Ce n'est certainement pas à l'état de surhydro- » sulfate que nos eaux sulfureuses contiennent leur » ingrédient caractéristique ; cette espèce saline » serait bien autrement décomposable à la tempé- » rature de l'ébullition ; elle donnerait lieu au déga- » gement d'une bien plus grande quantité d'acide » hydrosulfurique, et le surhydrosulfate s'arrête- » rait à très-peu près, dans ce cas, à la produc- » tion d'un hydrosulfate neutre (6e Mémoire, » page 201). »
« Quelques phénomènes , que l'action de ces eaux » m'avait permis de noter , semblaient attester , au » premier abord, qu'elles contenaient, à côté d'un » hydrosulfate alcalin , une certaine quantité d'acide » hydrosulfurique libre ou en excès à une combi- » naison; mais je me suis assuré que ce n'était là » qu'un faux témoignage, puis qu'un hydrosulfate » neutre , soumis à l'influence des mêmes condi- » tions, ne laissait pas de se comporter à l'instar » de nos eaux des Pyrénées, et se prêtait également » à l'émission d'une certaine quantité d'acide hy- » drosulfurique (7e Mémoire, page 218). »
Anglada insiste beaucoup sur le rôle que l'air dissous dans l'eau sulfureuse joue dans la mise en liberté de l'acide sulfhydrique qui se dégage lorsqu'on la fait bouillir; il admet que l'oxygène altère le sulfure de sodium, tandis que l'azote dissous dans l'eau s'en dégage et entraine , par une action purement mécanique, l'acide sulfhydrique devenu libre.
Dans son premier Mémoire, publié en 1838 , M. Fontan conteste l'exactitude de la manière de voir adoptée par Anglada. Il établit d'abord, par l'expérience, que l'acide arsénié ux ne peut pas servir de réactif pour distinguer le sulfure neutre du sulfhydrate de sulfure, parce qu'il ne donne de précipité ni avec L'un ni avec l'autre. Le dégagement d'acide sulfhydrique qui accompagne l'ébullition lui parait une preuve de l'existence d'une certaine quantité de cet acide à l'état de liberté dans les eaux sulfureuses des Pyrénées; cet acide serait même excédant à la constitution du suifhydrate de sulfure qui se trouve dans l'eau. Au reste, je vais citer textuellement les passages qui me paraissent les plus importants, afin que la valeur des arguments de M. Fontan ne soit pas affaiblie par une interprétation qui pourrait n'être pas en harmonie avec la pensée de l'auteur,
« Nous sommes forcé de conclure de ces expé- » riences que l'acide arsénieux est un mauvais » réactif pour constater la présence de l'acide sulf- » hydrique libre clans nos eaux sulfureuses, et, » puisque nous avons vu que l'ébullition nous » portait à y admettre sa présence, nous nous » croyons autorisé à penser que les eaux sulfureuses » des Pyrénées contiennent toutes une certaine » quantité d'acide sulfhydrique libre, mais qui, en » général, est peu considérable. »
« Nous allons maintenant examiner la question » de savoir si le principe sulfureux qui ne se dé-
» gage pas par l'ëbullilion (1) est un sulfure simple » de sodium avec la formule NaS, ou bien un sulf- » hydrate de sulfure de sodium avec la formule » Na S -h H2S. Si la solution était concentrée , la » discussion serait bientôt vidée; il suffirait de » traiter l'eau par un sel de zinc ou de manganèse » qui formeraient un précipité blanc dans tous les » cas, mais qui produiraient une effervescence avec » dégagement d'acide sulfhydrique , si l'eau tenait » en dissolution un sulfhydrate de sulfure de so- » dium, tandis qu'il n'y aurait aucune effervescence » si elle contient un sulfure simple. »
«On pourrait, peut-être, en concentrant l'eau » à l'abri du contact de l'air, obtenir l'effet désiré; » mais je n'ai pas pu avoir recours à ce moyen. En » attendant, je me suis contenté d'examiner la » question à l'aide des opinions des auteurs les » plus distingués et des observations que j'ai faites, » à l'aide de mes expériences et de celles des chi- » mistes qui se sont occupés des eaux minérales. »
M. Fontan recherche ensuite si le sulfure de sodium , à l'aide duquel Anglada avait préparé des eaux artificielles possédant tous les caractères des eaux naturelles, était bien un simple sulfure de sodium; il pense qu'il n'en est pas ainsi.
«Evidemment, dit-il, Anglada commettait une
(1) M. Fontan admet que le sulfhydrate de sulfure peut résister à l'ébullilion , ce qui est contraire aux idées généralement reçues.
» erreur lorsqu'il croyait que les cristaux qu'il » obtenait en faisant passer un courant d'hydrogène » sulfuré dans une solution de soude étaient formés » de sulfure de sodium. Ces cristaux étaient un « véritable sulfhydrate de sulfure avec la composi- » lion suivante : No S H- H- S. Les propriétés du » sulfhydrate de sulfure sont les suivantes : il eris- » tallise en gros prismes qui se dissolvent dans » l'eau sans la colorer (1). »
Comme on le voit, M. Fontan se fonde pour rejeter l'opinion d'Anglada : 1° sur ce que l'eau sulfureuse naturelle laisse dégager de l'acide suif hydrique lorsqu'on la fait bouillir; 2° sur ce que les cristaux employés par Anglada n'étaient pas formés de mono-sulfure de sodium, mais bien de sulfhydrate de sulfure. J'ai prouvé tout-à -l'heure que tous les faits s'accordaient pour faire croire qu'Anglada avait bien employé un mono-sulfure. J'ai cité des passages de ses 6e et 7e Mémoires qui prouvent qu'il tenait à ne pas confondre ces deux combinaisons. J'ai dit aussi qu'on trouvait, dans son 6e Mémoire, la description des essais comparatifs qu'il a jaits avec des eaux artificielles contenant du monosulfure, et avec d'autres qui contenaient du sulfhydrate de sulfure.
Quant au dégagement d'acide sulfhydrique , Anglada l'avait observé, et il avait parfaitement
(1) Recherches sur les eaux minérales des Pyrénées, p. '<2 et 43.
compris qu'on pouvait en tirer un argument en laveur de l'existence d'un sulfhydrate de sulfure; mais il n'avait pas tardé à s'apercevoir que ce n'était, comme il le dit, qu'un faux témoignage, puisque le mono-sulfure de sodium , dissous dans l'eau distillée, laisse dégager à l'ébullition tout autant d'acide sulfhydrique que l'eau naturelle. Le dégagement de l'hydrogène sulfuré n'est donc pas une preuve suffisante de l'existence d'un sulfhydrate de sulfure. M. Fontan puise de nouveaux arguments en faveur de sa théorie dans la facilité avec laquelle on peut, en l'admettant, expliquer le phénomène du blanchiment; il oublie malheureusement qu'il n'y a, dans les Pyrénées, qu'un petit nombre de localités où les eaux sulfureuses aient la propriété de blanchir, et que, dès-lors, sa manière de voir se trouve appuyée sur un fait en quelque sorte exceptionnel.
Il est à regretter que M. Fontan n'ait pas cru devoir faire, à l'appui de sa théorie, des analyses qui pouvaient seules trancher cette question. En effet, nous avons vu plus haut qu'Anglada, avant d'admettre que les cristaux qu'il employait étaient formés de monosulfure de sodium , les avait analysés à plusieurs reprises , et que le résultat de ses essais, bien loin de lui fournir la quantité de soufre qui eût dû s'y trouver s'ils eussent été composés de sulfhydrate de sulfure, lui en avait fourni un peu moins qu'il n'en fallait pour faire un monosulfure. Il est aussi à remarquer que les recherches de
M. Félix Boudct, et celles postérieures de MM. Boullay et O. Henry, ont confirmé les résultats d'Anglada , et que ces chimistes, après avoir analysé les cristaux dont il s'agit, les ont considérés comme étant constitués par du monosulfure de sodium el de l'eau de cristallisation ; ils ont vu , en outre , que lorsqu'on veut les préparer, l'une des principales conditions de succès consiste à éliminer tout excès d'acide sulfhydrique qui retarderait la cristallisation ou même la rendrait impossible.
Il est donc parfaitement établi qu'Anglada ne s'était pas trompé et qu'il avait bien employé du monosulfure de sodium.
Occupons-nous actuellement, de l'argument que M. Fontan tire en faveur de sa théorie, de la facilité avec laquelle on peut à son aide expliquer le phénomène du blanchiment.
Si l'on admet l'existence d'un suîfhydrate de sulfure , la théorie du blanchiment est la suivante :
« Le suîfhydrate de sulfure qui existe dans ces » eaux y est en dissolution très-étendue. Si cette » eau arrive directement à l'air libre , elle perd tout » son principe sulfureux sans se colorer : l'oxygène » de l'air se porte sur le sodium pour former de ia » soude, sur le soufre pour former de l'acide hypo- » sulfureux , et ces deux nouveaux corps se combi- » nent ensemble pour former de l'hyposulfite de » soude. L'acide carbonique de l'air s'empare d'une » portion de la soude pour former du carbonate de » soude , et l'acide hydrosulfurique ne trouvant
» plus de base avec laquelle il puisse rester com- » biné, se dégage et répand l'odeur qui lui est pro- » pre : c'est l'odeur qu'on sent auprès des sources ; » car le sulfhydrate par lui-même est inodore (1). » L'équation suivante représente, si je ne me trompe, la réaction telle que M. Fontan l'a décrite :
2 ( SN« -+- SH) -+- CO2 H- 0* = S2 O2 , Nao -4- Co2 , N«0 -h 2 SH.
Je ferai remarquer , en passant , qu'il est assez . extraordinaire que l'acide sulfhydrique, qui est si facilement détruit par l'oxygène de l'air en présence de l'eau, se dégage sans éprouver au sein du liquide lui-même une altération quelconque ; il eût été probablement plus rationnel d'admettre que l'acide sulfhydrique est décomposé , au moins en partie par l'oxygène de l'air, et qu'il contribue ainsi à transformer le monosulfure de sodium , qui était primitivement composé avec cet acide, en un polysulfure. L'expérience prouve, en effet, que lorsqu'on expose au contact de l'air libre une somtion, même très-étendue , de sulfhydrate de sulfure de sodium , le composé sulfureux se transforme eu grande partie en polysulfure de sodium-, ce dernier subit ensuite lui-même l'action décomposante de l'air et se transforme en hyposulfite et en carbonate de soude. La quantité d'acide sulfhydrique qui se dégage n'est considérable qu'autant que la solution
(1) Loc. cit. , page 4.
est très-chaude , et alors l'élévation de température n'est pas étrangère à sa séparation.
Les réactions auraient lieu dans l'ordre suivant
1° SN« , SH + 0 = HO -h S2Na ; 2° S2N« -h o* = S2o2 NaO.
En même temps que les réactions précédentes s'accomplissent, l'acide carbonique et l'oxygène de l'eau peuvent agir de la manière suivante :
SH , SNa -h HO + CO2 = CO2 NaO H- 2 SH.
On s'explique ainsi pourquoi la liqueur exposer à l'air libre contient bientôt du polysulfure de sodium , de l'hyposulfite et du carbonate de soude , pt pourquoi il s'en dégage de l'acide sulfhydrique.
Quand l'eau est ainsi exposée à l'air libre, elle ne blanchit pas ; mais si elle subit le contact de l'air dans des conduits ou dans des réservoirs qu'elle ne remplit pas en entier , les choses , dit M. Fontan, se passent comme il suit :
« Quand l'eau sulfureuse arrive dans un réservoir » dont elle ne remplit qu'en partie la capacité , » l'oxygène de l'air n'étant pas en aussi grande » quantité qu'à l'air libre, s'empare d'abord de l'hy- » drogène de l'acide sulfhydrique, avec lequel il a le » plus d'affinité , et met en liberté le soufre avec » lequel il était combiné; mais ce soufre, à mesure » qu'il devient libre, se combine avec le sulfure » existant pour produire un polysulfure, et l'eau
» prend alors la couleur jaune-verdâtre que nous » avons signalée.
» Lorsque l'eau jaune-verdâtre arrive au contact » de l'air libre , l'oxygène agit de nouveau sur tous » les éléments à la fois • il s'empare du sodium » pour former de la soude , d'un atome de soufre » pour former de l'acide hyposulfureux , qui se » combine avec une portion de la soude , et l'acide » carbonique s'empare de l'autre portion ; mais il » existe un atome de soufre en excès qui , n'étant » pas attaqué par l'air, parce qu'il n'existe pas de » base avec laquelle le nouveau corps qu'il produi- » rait pourrait se combiner, se précipite sous forme » de poudre blanche très-fine et donne à l'eau la » couleur blanche "qu'on lui connaît. Quand le pré- » cipité est déposé, l'eau a repris sa transparence , y> parce que Phyposulfite qu'elle contient est ïncot> lore. C'est par le même motif que les acides qui » ne troublaient pas l'eau quand elle était incolore , » la troublent subitement quand elle est devenue » jaune-verdàtre, etc. »
On peut représenter ce qui se passe par les deux équations qui suivent :
1° SNa, SH ■+- 0 = HO -f- S2 Na; -> 2 S*Na-hC02-h 0''= S2 O2 Nao-+-Co2 NaOH-S-'.
Si, au lieu d'un sulfhydrate de sulfure, on admetlait le monosulfure de sodium, la théorie précédente devrait, d'après M. Fontan , être modifiée :
« Le sulfure de sodium se dissout dans l'eau sans
» la colorer; et quand cette eau passe au contact de » l'air libre, l'oxygène de Pair se combine avec le » sodium pour former de la soude , avec le soufre » pour former de l'acide byposulfureux, qui se » combinent ensemble pour former de l'hyposulfite » de soude, qui est incolore. L'acide carbonique » s'est aussi combiné avec une portion de la soude, » parce que, d'après la théorie admise par Gay-Lus- » sac, l'acide hyposulfureux qui se combinerait à la » soude pour former un hyposulfite de soude aurait » la composition suivante : S- 0-, N«0. L'on voit » que, d'après cette théorie, l'oxygénation du so- » dium se fait avec plus de rapidité que celle du » soufre, et que, s'il ne se forme pas un poly- » sulfure , c'est parce que l'acide hyposulfureux » contient deux atomes de soufre contre un atome » de sodium.
» Quand l'eau serait dans les réservoirs avec un » air non renouvelé , l'oxygénation de la soude » marcherait avec plus de rapidité encore par rap- » port au soufre qu'à l'air libre, et il se formerait » un polysulfure , parce que tout le soufre ne s'oxy- » gênerait pas , et , lorsque l'eau jaune-verdàtre se- » rait arrivée au contact de l'air , elle se troublerait » toujours , d'après l'explication que j'en ai donnée.
» Cette théorie me parait moins satisfaisante que » la précédente. En effet, comme il arrive que l'hy- » posulfite formé passe à l'état de sulfite et de sul- » fate, il faudrait admettre que, s'il y a deux » atomes de soufre dans l'hyposulfite pour un
» atome de sodium , on obtiendra un sulfate qui » sera clans le même rapport, c'est-à-dire qu'on » aurait un véritable bisulfate, et l'eau devrait être » acide, ce qui n'est pas.
» D'un autre côté, comment pourrait-on admettre » qu'il existât de l'acide hydrosulfurique libre, et je » crois avoir démontré dans ces eaux cet état de » liberté, en présence du sulfure de sodium qui » joue un véritable rôle de base. Autant vaudrait » admettre cet acide à l'état de liberté en présence » d'un alcali en excès (1). »
Je crois que les effets de l'air libre sur le monosulfure de sodium , tels que les comprend M. Fom tan , sont assez bien représentés par l'équation suivante :
2 SNffi -f- CO^ -f- 0* = S*Ô2NoO -h CO'NflO.
Si , comme le croit ce chimiste, il ne se produit pas de polysulfure en pareil cas, rien ne prouve que l'oxygénation du sodium ait marché plus vite que celle du soufre.
L'observation des faits n'est pas favorable à la manière de voir de M. Fontan ; car tous les chimistes savent très-bien que lorsqu'on expose une dissolution, même très-étendue, de monosulfure de sodium à l'air libre, il se produit d'abord du polysulfure de sodium et du carbonate de soude , et plus tard de l'hyposulfite.
(1) Loc. cit., page5ï.
DES EAUX THERMALES. loi
2 SN7< -h CO2 -+- 0 = CO*NaO -+- S2Nrt. S2Na ■+■ 03 = S202,NaO.
Si l'eau contient de la silice, le polysulfure peut se produire sans l'intervention de l'acide carbonique de l'air.
2 SNa. -f- SIO3 -+- 0 = SI03NaO -h S2Na.
Il est fort probable que dans les cas ordinaires l'acide silicique n'est pas étranger à la réaction.
Lorsque l'eau qui renferme un monosulfure est placée dans un réservoir où l'air ne se renouvelle pas facilement, il se produit bientôt un polysulfure , parce que le sodium est plus tôt oxygéné que le soufre qui n'est pas brûlé en entier. Quand le polysulfure est formé , l'eau blanchit par les raisons que nous avons signalées plus haut en parlant du sulfhydrate de sulfure. Je ne comprends pas pourquoi M. Fontan pense que le polysulfure qui provient de la décomposition du monosulfure de sodium doit donner , par son oxydation , au contact de l'air, un bisulfate, tandis que celui qui provient du sulfhydrate de sulfure donnerait un sulfate neutre : ces deux polysulfures doivent, ce me semble, se comporter de la même manière et donner des produits oxygénés tout-à-fait pareils. Malheureusement, M. Fontan n'ayant pas représenté la réaction telle qu'il la comprend par des équations, on est fort en peine pour la retracer. Il me semble cependant que si l'un des deux coin-
posés sulfureux (monosulfure ou sulfhydrate de sulfure) doit se transformer à l'air en bisulfate de soude, c'est, selon toute apparence, celui qui contient le moins de soude. Or, c'est précisément le sulfhydrate de sulfure qui est dans ce cas. Dira-t-on que l'hyposulfite produit par le monosulfure a pour formule S-o2,NaO, tandis que celui qui provient du sulfhydrate aurait pour formule SO,NaO; mais alors il faut admettre une chose qui n'est nullement en rapport avec ce que l'on observe, à savoir : que lorsque le composé SNa -h SH est mis au contact de l'air, il se produit : 2 (SNa,SH) -+- O2 -h C02H- HO = SO,N«0 -f- C02,N«0 -h 3 SH.
C'est-à-dire que l'acide sulfhydrique est respecté par l'oxygène de l'air, tandis que le sulfure de sodium est brûlé le premier. Tout chimiste un peu expérimenté affirmerait que c'est l'inverse qui. doit se produire.
D'ailleurs , on ne voit pas pourquoi les choses ne se passeraient pas d'une manière analogue si l'eau contenait un monosulfure.
2 SNa-4- COM-HO-hO2 = SO,NaO -hC02N«0 -f-SH.
Il est donc bien clair que, de quelque manière qu'on envisage la constitution du composé sulfureux qui minéralisé les eaux des Pyrénées, les produits qui résultent de son altération par l'oxygène de l'air doivent être les mêmes.
Je reviendrai plus tard sur la théorie du blanchiment , et je lui donnerai des développements con-
venantes. J'en ai dit assez pour montrer que ce phénomène peut s'expliquer avec la même facilité, quelle que soit celle des deux théories qu'on adopte.
Résumons maintenant les travaux de MM. Boullay et 0. Henry.
Ces chimistes, après avoir fait une nouvelle analyse des cristaux d'hydrosulfate de soucie , recherchent des caractères propres à faire distinguer, sur-le-champ , le sulfure neutre de sodium du suifhydrate de sulfure , et ils signalent , comme ayant une certaine valeur, les réactions suivantes :