INTRODUCTION
Depuis l’immortel traité de aere locis et aquis, la longue généalogie des médecins hippocratistes , et parmi eux surtout Celse et Galien chez les anciens , Van-Swieten , Hil- DENBRAND, Stoll 611 Allemagne , Pringle dans les Pays-Bas, Richard Morton , Thomas Sydenham , Huxham en Angleterre , Sarcone, Langisi, Ramazzini en Italie, Louis Mercado, Piquer
en Espagne , Fernel , Guillaume Baillou, Lepecq-de-la-Clô-
TURE, Raymond de Marseille, Fouquet en France, se sont largement occupés des études météorologiques dans leurs rapports
avec la pratique médicale , et les ont comprises ù leur manière ;
mais ils ignoraient bien des points que la science contemporaine a indiqués et mis en lumière. De nos jours , ces études ont -pris des proportions plus précises , le champ des recherches s’est agrandi , et de hardis explorateurs tels que Nollet, Delüc, ïoaldo, De Saussure, Priestley, Lavoisier, et plus près de nous Francklin, Gay-Lussag, de Humboldt, Douillet, Martins, Moreau de Jonnès, etc., ont donné toute leur activité à la découverte des rapports que les faits nouveaux présentés par le macrocosme pouvaient avoir avec le microcosme, pour parler le langage de Platon.
Mais si l’on consulte la plupart des ouvrages de météorologie moderne, l’observation qui frappe au premier abord, c’est le peu d’uniformité donné par leurs auteurs à l’étendue des objets qu’embrasse cette science.
En physique , on donne le nom de météorologie ( (xsTswpov météore, >>oyoç , discours ) à la partie de cette science qui traite des météores , c’est-à-dire des 'phénomènes et des modifications de I’atmospiière (1) pour les analyser et en chercher Vexplication (2). Cette définition, toute vague et compréhensive qu’elle paraisse , n’est appliquée cependant qu’à un petit nombre d’objets parmi lesquels l’électricité , la température et la pesan-
(1) M. Canot * déünilV atmosphère : la couche gazeuse qui enveloppe notre globe et est emportée avec lui dans l’espace.
(2) Kaemtz. Météorologie.
Traité de physique appliquée à la météorologie; 5c éd., 1855, p. ll'J.
leur de l’air occupent le premier rang. Cela se comprend pour les sciences exactes, qui ne peuvent s’occuper que des phénomènes appréciables à nos sens-, mais, en pratique, et surtout en médecine, l’étude de la météorologie ne saurait ainsi se restreindre.
. Voici le but que lui assigne Sénèque , cité par M. Foissac : « Elle considère , dit-il , les corps' placés entre le ciel et la » terre, comme les nuages, la pluie, les neiges et la foudre » qui fait la terreur des mortels -, en un mot , tous les phé- » nomènes dont l'atmosphère est l'objet ou la cause» » Or , il est bien des manières de faire cette considération ; on peut vouloir simplement , comme le dit M. Kaemtz , analyser ces phénomènes, ou en .rechercher la cause , ou bien les étudier au point de vue de leur rapport avec les êtres vivants : dans ce dernier cas, il est évidemment arbitraire de limiter les recherches météorologiques aux quelques conditions que nous signalions tout à l’heure.
Dans ces dernières années, les divers ouvrages qui s’intitulent de météorologie médicale , les chapitres et les mémoires de même nature épars dans l’immense bibliographie contemporaine , présentent une tendance évidente à agrandir l’horizon déjà si étendu de cette science. Ainsi le Professeur Fuster indique une série de modifications possibles dont la physique ne tient aucun compte.
« La MÉTÉOROLOGIE, dit-il, ne s’occupe pas seulement des états normaux de Vatmosphère , elle en étudie aussi les variations
fixes ei passagères , qu’elles viennent des intempéries y des aVconstances locales , ou des rapports de voisinage. » MM. Foissac et Gaspârin , dans deux bons ouvrages à tendances essentiellement pratiques, précisent encore plus. *M. Gasparin , dans son chapitre intitulé : météorologie , après avoir reconnu que y atmosphère ambia7ite est formée du mélange de plusieurs gaz et de vapeurs aqueuses tenant en suspension des sels , des corpuscules organisés', des débris végétaux ou animaux plus ou moins décomposés , et des poussières minérales ; après avoir constaté que c’est à travers Y atmosphère que nous arrivent le cdongfwe , ]ci lumière , Y électricité , fluides impondérés auxquels elle sert de récipient, de conducteur ou d’obstacle, selon l’état variable de ses mélanges , annonce qu’il va parcourir la série de tant d’éléments dans le but de rechercher les réactions auxquelles donnent lieu leur rapprochement ; et il s’occupe, en effet, des éléments fixes et variables de l’air, des fluides impondérés , des eaux et des vents, en un mot de tout ce qui a le pouvoir de donner à l’air ambiant une qualité quelconque.
C’est , en effet, par ses qualités que l’atmosphère intéresse le médecin météorologiste-, mais ces qualités ne sont pas toujours de celles dont les instruments de précision accusent la présence : le meilleur instrument d’exploration est ici le corps de l’homme vivant. De sorte que , ne séparant pas les phénomènes météorologiques de leurfe résultats sur nous-mêmes, seul point de vue en rapport avec la connaissance et le traite-
ment des maladies , nous pouvons à notre tour définir la météorologie , celte science qui a joour objet V étude des conditions de V atmosphère dans ses rapports avec Votre vivant ^ et pour but V établissement des bases d*une climatologie universelko
En parcourant d’un regard rapide, d’après ces données , la
multiplicité des conditions météorologiques , leur dépendance
réciproque semble défier toute description méthodique. Parle-
,t-on des agents impondérables , l’air intervient comme modificateur ; veut-on décrire l’air , il importe d’en connaître la composition , l’état de repos ou de mouvement , ' la pesanteur , les oscillations , la température , le mélange avec les vapeurs
et les émanations miasmatiques. Est-il question de la tempéra-
ture , il convient d’examinei* la chaleur propre du globe , l’influence des vents, de l’hygrométrie, de l’exposition des lieux , de leur culture même et des habitations. Tous]ces agents, toutes ces conditions se modifient , se confondent, s’influencent. C’est cette complication qui fait que la météorologie est encore si peu avancée , bien qu’elle dépende principalement de sciences qui , elles, ont fait de grands progrès , l’astronomie , la phy- . sique et la chimie.
Nous disons principalement ; car, si la météorologie médicale emprunte largement aux sciences exactes, elle ne borne pas là ses sources de progrès ; bien mieux , ajouterons-nous , elle s^en méfie. Les instruments d’observation qu’elle leur emprunte n’ont pas toujours une précision absolue, ne sont
pas toujours comparables (l); malgré la rigueur apparente de leurs procédés d’observation , les résultats qu’elle en obtient flottent dans l’incertitude ; les formules mathématiques absolues auxquelles la conduisent les longues et persévérantes observations qu’elle fait, sous leur patronage , sur des qualités absolues , se trouvent à chaque instant en contradiction avec les faits et surtout avec ceux qui résultent de l’impressionnabilité vivante.
Placés dans des conditions d’exposition ou de ventilation diÊTérente , les thermomètres ne concordent pas. Adanson Mellier , Tard Y de la Brossy et M. Gergonne l’ont tour à tour constaté. C’est bien pire encore pour l’hygromètre; à quelques mètres de distance , toute comparaison devient impossible (2).
L’arithmétique elle-même, qui le croirait, est unanimement proscrite de l’étude des qualités atmosphériques relatives , qui sont alors négligées. Le P. Cotte, J. de Cassini, Ramond , DE Candolle et DE Hümboldt en exposent longuement les motifs.
D’autre part, la précision des instruments fut-elle ce qu’on la désire , il est des perturbations atmosphériques qui nous affectent péniblemént et dont ils ne sauraient s’émouvoir. Nos organes en tant que vivants , dit le Prof. Ch.
(1) Ramond. Mém. sur la form. du barom. (3c mém., 3c partie, p. 99).
(2) Annuaire du bureau de longitude; 1823, p. 189.
Anglada , sont plus expressionnables et d’une toute autre manière que tous les instruments de nos cabinets de physique. Les variations des vents nous font vivement ressentir leurs
effets , tandis qu’au milieu de ces perturbations le thermomètre reste impassible ou n’oscille que dans des limites de beaucoup inférieures à l’intensité de nos impressions personnelles, comme l’ont observé Pallas , Parry et le Prof. Ch. Martins. — Le baromètre reste quelquefois insensible à des commotions atmosphériques , à des orages auxquels le dynamisme humain est loin d’être indifférent.
Aussi le rôle du médecin est-il bien différent de celui du météorologiste proprement dit.
Son observatoire mobile, loind’êtreisolé au milieu de fespace, est établi au milieu même des populations, près du sol, dans les rues , au sein des habitations : c’est là qu’il étudie les phénomènes de l’air , au double point de vue du physicien et du disci pie d’HiPPOGRATE.
L’âge d’or de la science serait celui dans lequel le même expérimentateur pourrait à la fois posséder assez de connaissances médicales et météorologiques pour faire marcher ces deux sciences de concert. Mais le vita brevis , ars longa sera peut-être l’éternel obstacle à la réalisation de ce double vœu ; long-temps encore, sans doute, sera profondément vraie cette pensée de Pascal que Vhomme ne saura jamais le. tout de rien, pensée que Bossuet exprime à sa manière, en disant : Tmtelligence humaine est toujours courte par quelque endroit.
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De ce qui précède il résulte que nous ne saurions envisager dans ce travail les études météorologiques au même point de vue que le font les savants non médecins. Telles qu’ils les comprennent, c’est-à-dire réduites à la stérile constatation des moyennes, ces études, appliquées à l’art médical, ne sont autre chose qu’une fiction, selon l’expression du Prof. Ch. Anglada; ce mot indique que nous n’avons pas à nous en occuper, car elles sont sans le moindre rapport avec la connaissance et le traite- • ment des maladies. Le Professeur Fuster en a d’ailleurs présenté une critique aussi judicieuse que savante qui nous laisserait fort peu à dire. Il nous suffira d’observer une concordance générale entre l’échelle des variations météorologiques et celle des phénomènes vitaux , selon la force, ]â durée et la continuité de ces variations , conditions assignées par le Professeur Fuster à l’action organique de l’air ambiant.
Ainsi envisagée, la météorologie devient, sans contredit, le véritable fondement de la vaste étude des constitutions médicales , et renferme peut-être la clef d’une partie du problème pathogénique des grandes épidémies.
Mais si l’on ne peut évaluer, par des mesures précises , cette action de l’atmosphère, il est bon et même commandé, dit M. Fuster, de chercher à l’évaluer, d’après des mesures approximatives suggérées par l’expérience.
Réaumur, Cassini, Lalande en France, de Humboldt dans l’Amérique équatoriale, Moreau de Jonnès aux Antilles, ont étudié les iapj>orts ordinaires dans ces climats, entre les degrés
thermométriqiies et les vicissitudes de la sensibilité. Mais l’homme sain était le sujet de leurs expériences. M. Fuster , dans le cours de onze années d’études, de 1829-1840, a fait sept mille huit cents observations , où il a attentivement comparé les mouvements thermométriques et les divers états mormorbides correspondants.
Au-dessus comme au-dessous de 0° , les observations ont été contradictoires ; à -)-28o et même -f-BB®, tantôt froid , tantôt chaud , selon la tranquillité de l’air , l’état électrique ou les contrastes des températures diverses qui se succèdent.
Le 0° de l’échelle thermométrique varie avec les latitudes et les climats. Entre les tropiques , de 5° à 7® suffisent pour faire passer l’économie par des sensations extrêmes ; la pro- ' gression est plus lente dans les zones tempérées. Réaumur prétend que 5® thermométriqiies produisent sur la sensibilité générale de la peau le aiême effet qu’un ton sur la 'sensibilité spéciale de l’ouïe.
Mais vouloir tout dire dans un aussi vaste sujet serait une ambition impossible à satisfaire. Il faudrait, pour le traiter dans son véritable esprit, un de ces hommes qui, « sans être étranger à aucun fait, pût embrasser, dans des vues philosophiques d’une étendue illimitée , l’immense histoire des maladies populaires, avec tous les accessoires qui les accompagnent ; un homme qui , semblable à l’auteur du premier livre des épidémies , fut capable d’élever cette partie de l’art à la dignité des
sciences , pour nous servir des paroles appliquées ù Hippocrate
par un littérateur philosophe (1). » Nous ne saurions être celui-là.
Donner quelques exemples indiquant le degré d’importance des études météorologiques dans la connaissance et le traitement des maladies, tel est mon seul but.
L’aurai-je atteint si , prenant à part chacun des objets qui intéressent la météorologie médicale, je les place individuellement en regard du rôle qu’on leur attribue sur l’être humain ;
Si, étudiant par une vue synthétique et d’ensemble les données de ces prémisses, je juge la valeur des études météorologiques par les résultats qu’elles peuvent donner à la science dans la connaissance et le traitement des maladies considérées d’abord dans leurs rapports avec le sol, c’est-à-dire au point de vue topographique , en second lieu au point de vue de la multiplicité de leurs victimes et de leurs tendances thérapeutiques, comme maladies populaires ;
Si , enfin , je parviens à indiquer les ressources thérapeutiques dont elles peuvent être l’origine et l’occasion ?
C’est ce que démontreront les trois parties de ce travail.
• (1) D’Amador, pag. 17, Mcui. sur les const. méd. et les épid.