MÉTÉOROLOGIE CLIMATOLOGIQUE
Déjà le Père de la médecine avait compris toute la portée de l’étude des lieux, c’est-à-dire de l’ensemble des connaissances qui se tirent de la nature même du sol, telles que sa hauteur relative, sa sécheresse ou son humidité, sa situation près de la mer ou des fleuves , notions auxquelles les découvertes modernes ont joint les qualités géologiques , la direction des rivières , les analyses des eaux , etc. : de là est née la topographie médicale propre à chaque ville , à chaque pays , science dont les matériaux épars, groupés par d’intelligents observateurs, ont formé la géographie médicale, c’est-à-dire le rapport du climat avec les grandes limites géographiques. A la première appartient l’analyse des faits propres à chaque contrée ; à la seconde appartiennent la synthèse de ces études, la détermination des lignes isothermes , des grands bassins soumis aux memes lois climatériques, aux mômes courants -, à cette dernière appartient encore la limite de ces régions , que telle grande épidémie, telle maladie ne sauraient franchir-, et si l’explication de ces lois admirables est encore à trouver , - leur représentation gra-
pliiquc est déjà d’un giand secours pour le médecin épidémiographe.
D’un autre côté , quand nous voyons les qualités passagères de l’atmosphère avoir une influence irrécusable sur le corps vivant , que ne devons-nous pas attendre des conditions permanentes qui agiront sur l’homme pendant long-temps, peutêtre toute sa vie? Nul doute que l’habitation dans tel ou tel lieu ne modifie notablement la constitution et ne devienne meme, dans certains cas , à raison de ces influences , la base d’une saine thérapeutique.
Notre activité vitale change avec les saisons ; elle doit aussi changer avec les climats, dont l’action peut être assimilée à celle d’une saison permanente.
Il est incontestable, dit le Prof. Dupré (1), que le climat agit puissamment sur l’homme , qu’il le modifie physiologiquement et par suite pathologiquement. Les objections d’HELVÉxius à cet égard sont demeurées impuissantes et n’ont été considérées que comme des paradoxes sans valeur par les hommes sérieux qui ne se soucient de l’esprit qu’alors qu’il ne se sépare pas du bon sens.
Pourquoi, en effet, doit se demander le médecin, l’Italien si vif, si pétillant, et l’Anglais si morose, si lent dans sa démarche? N’est-ce pas à son beau ciel que le premier doit son caractère riant, et la brume de la Tamise n’a-t-elle pas obscurci l’humeur sombre du second? Comparera-t-on l’homme qui vit dans les vallées de la Toscane ou le midi de la France avec le paysan des Marais-Pontins usé par la malaria , ou le malheureux habitant des gorges du Valais?
(1) Du diagnostic médical, p. 39.
M. Ganot (I) classe les divers climats, d’après leur tempcrature moyenne, de la façon suivante :
1" Climat
brûlant
de 4- 27®
2« Climat
chaud
de -4- 25o
3» Climat
doux
de -|- 20»
4» Climat
tempéré
de -f- 15®
5® Climat
froid
de -j- 10«
r>o Climat très-froid de -f- 5® à O®.
7o Climats glacés au-dessous de Qo.
Ces climats sont subdivisés en :
Climats constants dont la différence de température entie l’hiver et l’été ne dépasse pas 6° ou 8» (îles, mer).
Climats variables dont la même différence s’élève de 18 k 20®. ( Paris et Londres. )
Climats excessifs pour lesquels cette différence est plus grande que 30°. (Pékin et New-York. )
Ou bien encore en climats marins et continentaux.
Sous la zone tempérée , quatre états morbides distincts correspondent aux quatre saisons de l’année : inflammatoires en hiver, les affections deviennent catarrhales , à tendance inflammatoire au printemps, bilieuses en été, et catarrhales bilieuses à tendance adynamique en automne. Sous la zone torride, où règne en quelque sorte une saison unique, un été permanent , il n’y a aussi , à la rigueur , qu’une affection permanente : l’état bilieux. Enfin, dans les climats polaires, où l’été mérite à peine de compter , où un hiver très-long et très-rigoureux domine les autres saisons, là, comme entre
(1) Ganot. Physique, pag. 731.
les tropiques, il ri’y a qu’une aiïeclion unique: l’état inflammatoire. C’est là la confirmation évidente de cette loi formulée par le Prof^ Fuster sur l’efficacité dynamique des températures fortes, continues et durables : au-dessous du degré moyen, affections inflammatoires; au-dessus , bilieuses-, alternatives de la chaleur et du froid brusques et répétées , affections catarrhales avec prédominance bilieuse ou inflammatoire , selon que les vicissitudes atmosphériques ont de la tendance à monter ou à descendre sur l’échelle thermométrique.
Considérant d’une manière générale la position des lieux, nous placerons en première ligne la latitude et la longitude. On voit, en effet, la fièvre jaune ne s’étendre que dans 54 degrés de latitude à peu près, et sa léthalité diminuer à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur; la peste rester le triste privilège des habitants de l’Asie ; le typhus se limiter à peu près à > l’hémisphère austral. Le type des formes lui-même ne paraît pas échapper à l’influence géographique. Ne pouvant entrer ici dans des détails complets , nous nous bornerons à étudier les contrées maritimes et Xintérieur des terres.
Contrées maritimes. — Il faut distinguer ici les bords de l’Océan sur lesquels le flux et le reflux de la mer impriment à l’air atmosphérique de violentes agitations , et nos plages méditerranéennes sur lesquelles nous trouvons des brises correspondant souvent avec les révolutions atmosphériques annuelles. Mais, dans l’un comme dans l’autre cas, sur les bords de la mer, l’air est vif, tonique , généralement pur et sain. Bien qu’il y ait des exceptions locales nombreuses, l’air maritime est moins froid et moins chaud que dans les autres pays tempérés; il y tombe moins de neige; et cela se comprend, car les plages sont généralement les pays les plus bas du globe. Le plus souvent bien abritées, elles ne sont que rarement sou-
mises à l’intliience des vents, ce qui explique, comme nous le disons ailleurs , la moindre sensibilité de température qu’y éprouvent les habitants. Ajoutons à ces qualités que l’air y est humide et souvent salé. Les côtes peuvent d’ailleurs être considérées comme relativement plus chaudes, et, en général, on peut les comparer à des contrées plus méridionales. C’est ce qui fait que notre littoral et les contrées maritimes du Piémont désignées sous le nom de Rivière de Gênes , participent des climats algériens ; nous y voyons le régime des pluies différer de celui des régions plus continentales de la France (1), et la brise de mer nous accorder ses bienfaits dans les saisons chaudes. Sur les bords de la mer, la rosée nocturne , est un phénomène constant. Quant à la formation des nuages, s’il y a , dans les environs , des montagnes un peu élevées, elles agissent en condensant ces vapeurs; si le pays en est, au contraire, dépourvu « l'eau dissoute dans Vatmosphère se » consume en partie ou s^épuise même pour les besoins des » végétaux y elle ciel reste serein (2).
A côté des climats maritimes nous placerons les climats insulaires dont légalité est des plus remarquables, A des latitudes où la chaleur est généralement peu élevée pour les continents, nous trouvons des îles jouissant d’une température égale et peu variable. L’île de Madère, par exemple, jouit d’un climat d’une égalité si parfaite , qu’à part de rares exceptions , le thermomètre n’y oscille guère qu’entre -j- 1 5® et 4- 25 ou 30° (3).
Les îles d’Hyères sont aussi fort renommées : l’on trouve
(1) Martins. Bulletin delà Société d’agriculture de l’Hérault, 1854.
(2) Carrière. Climat de l’Italie.
(3) Vieira. Thèse Montp., 1852.
surtout chez elles légalité du climat qu’on demanderait en vain à Nice, où il fait souvent plus chaud. Ce qui constitue donc un bon climat, ce n’est pas sa température à un jour donné, non plus sa moyenne, mais le peu d’oscillations qu’il doit subir: d’où un climat peut être bon , s’il est égal , en Russie aussi bien qu’en Italie ; et un phthisique se trouvera mieux, dans le nord, avec une température égale, que dans les contrées méridionales^ si les variations y sont trop brusques.
Contrées continentales. — Dans les régions plus intérieures se trouvent une foule d’éléments géologiques qui en modifient le climat.
Dans les lieux secs , élevés ou montueux , l’atmosphère est pure, sèche, vive, agitée, raréfiée. Les habitants doivent à ces conditions un tempérament bilioso-sanguin; ils sont musculeux , robustes. Dans ces régions, le soleil reste long-temps au-dessus de l’horizon , la brise y souffle plus doucement que dans les bas-fonds où elle s’engoufre; les miasmes ne s’élèvent pas jusqu’à elles, l’air est renouvelé, souvent brusquement, mais cet inconvénient est bien faible à côté de la stagnation si dangereuse de l’atmosphère. Les pluies n’y séjournent pas, leur action bienfaisante s’y fait sentir ; mais les eaux, s’infiltrant bientôt, l’air vaporise ce qui reste à la surface, et le pays échappe à ces maladies pestilentielles qui suivent si sou vent les grandes pluies dans les plaines, et, dans la plupart des cas, l’influence épidémique s’y trouve amoindrie.
Les lieux bas et humides sont dans des conditions moins bonnes; l’air y est peu agité ; les miasmes y séjournent, ou bien le vent qui les chasse souffle avec tant de violence, qu’il devient presque un aussi redoutable , ennemi.
Le terre végétale des hauteurs y est entraînée; les eaux des pluies y séjournent long-temps; le sol en est fertile, et
les bi'illantes récoltes qu’il promet sont un dangereux appât pour les populations.
Quel pays plus beau , plus productif que le Milanais : le riz, le maïs y sont cultivés et arrosés sans peine; mais un ciel magnifique qui dore ces moissons est la cause fatale d’émanations funestes.
Dans ces vallées humides, les habitants sont lymphatiques, lâches et paresseux. Dans quelques-uns des bas-fonds se rencontrent le goitre et le crétinisme, La vallée de Maurienne , celle d’Aoste sont dans ce cas; aussi reconnaissons, avec
Fodéré (1), que les qualités fâcheuses de ces contrées tiennent
surtout à l’humidité atmosphérique.
En dehors des lieux élevés et des bas-fonds dont nous venons de parler , il existe des terrains qui peuvent se qualifier du nom de jolaines sans grandes inégalités, présentant des vallées peu profondes , des monticules et de petites plaines. C’est lù le terrain qui constitue la majeure partie des pays populeux ; c’est aussi celui dont les qualités météorologiques sont moyennes. Une santé florissante, une franche gaîté sont l’apanage de ses nombreux habitants.
La salubrité de l’air dans ces plaines varie avec la pluie, les vents, les saisons, les bords des rivières, des marais; mais elle est généralement bonne. Quelquefois , en raison des inégalités de terrain, il s’établit des courants, et les maladies y revêtent, suivant ces conditions si variables, des physionomies différentes.
Tel pays exposé au vent froid du nord verra dominer dans ses maladies le génie inflammatoire ; tel autre, plus humide, sera plus exposé aux affections rhumatismales; et réciproquement, tel autre, abrité du nord et exposé aux ardeurs du
(1) Traite du goitre, etc. An VIll.
midi , présentera une plus grande tendance anx maladies bilieuses.
Il faut distinguer encore les plaines sablonneuses : les Landes, la Sologne , les déserts , pays où le sol est mobile, l’ean rare , les vents fréquents et impétueux, pays d’ailleurs si déshérités de la nature , si peu peuplés qu’il est difficile d’apprécier la constitution de leurs nomades habitants.
Il n’en est pas de même des lieux marécageux dont la fertilité est un appât mortel pour bien des populations qui viennent y chercher la fortune et n’y trouvent souvent qu’une ' mort précoce.
Nous rencontrons ces terrains dans les pays où le sol manque de déclivité, dans les Marais-Pontins, la vallée du Pô, sur le bords de nos étangs, dans le voisinage des fleuves lents, étendus, dans la Camargue, la Bresse, la Mitidjà, à la suite des inondations, dans tous les lieux enfin où les brouillards s’élèvent au-dessus des plaines abandonnées par les eaux , où les végétaux déposés se corrompent au soleil, où le mélange d’eaux douces et d’eaux salées amène la mort des plantes aquatiques : la putréfaction, s’emparant de ces matières organiques , engendre des émanations funestes dont les effets dévastateurs ont dépeuplé certaines contrées.
Les constitutions médicales se lient aussi à l’existence des cours âfeaux. En effet, un fleuve, une rivière tant soit peu importants constituent ce que l’on appelle un bassin ; et à part les exceptions des lieux marécageux , le bassin est la limite géographique la plus naturelle. Un cours d’eau suppose des chaînes de montagnes, quelquefois éloignées, mais qui doivent exister de toute nécessité -, la ligne de partage sera la limite de la région climatérique comme celle de la région hydrographique. Les vents, en effet, suivant le coins de la vallée, le régime
des pluies sera subordonné à celui des vents. L’état hygrométi'ique dépendra de la température , et rien ne modifie plus cette dernière que le voisinage des montagnes et des cours d’eau.
Il est d’ailleurs des influences intermittentes fournies par les cours d’eau. La crue d’un fleuve est prévue et redoutée : le Nil sera prudemment évité quand il aura couvert la terre de ses sables limoneux-, le médecin devra en éloigner, à cette époque, les habitants disposés aux ophthalmies, aux fièvres et aux autres endémies périodiques qui accompagnent sa dangereuse visite.
Mais la salubrité « ne dépend pas seulement de la hauteur » du sol relativement aux eaux qui entourent ou parcourent » un territoire, dit l’intéressant auteur du climat de fitalie-, elle » résulte aussi de la nature des couches minérales. »
On a vu, en effet, des maladies s’arrêter avec la nature d’un terrain, et’celle-ci n’est pas indifférente à connaître.
Les sables absorbent la pluie , l’argile la conserve , les grès lui servent de passage rapide pour descendre dans les plaines : de là , si le sol est composé de roches poreuses, de sables avec un sous-sol marneux , de là des décompositions dès que le soleil viendra réchauffer la surface. Au contraire, fabsence d’émanations pernicieuses est constatée dans les terrains calcaires qui permettent l’écoulement de l’eau.
Les roches crayeuses , les productions volcaniques des États- Romains, composées de tufs et de matières poreuses qui tombent facilement en décomposition, répandent des poussières nuisibles à la salubrité de l’air.
Les solfatares, les émanations d’acide borique ou d’acide carbonique seront encore des causes de viciation pour la couche atmosphérique. Le terrain calcaire, d’après M. Boudin , se retrouverait toujours dans les pays ou règne le crétinisme.
C’est ici le cas de redire un mot de la chaleur terrestre dont l’action est , il est vrai , pour bien peu dans les phénomènes qui se passent à la surface du sol ; mais il n^en est plus de même à mesure que l’on pénètre dans les entrailles de la terre, et les populations entières, travaillant dans les mines , en subissent l’influence
Nul doute que les grottes chaudes ne doivent être une source d’étude pour le médecin, lorsque, dans certaines localités, les étuves naturelles sont de précieux secours pour la cure de certaines maladies ; lorsque, à l’effet de l’eau des piscines dans nos établissements thermaux , se joint , sans contredit , l’effet de la vapeur qui s’en échappe avec les gaz qui y sont contenus.
La production de l’acide carbonique et du feu grisou , dans les mines, est un fait qui intéresse directement le médecin des régions métallurgiques -, nous avons déjà eu occasion d’en parler.
A ces conditions de configuration ou de nature du sol viennent se joindre naturellement des notions sur la végétation-, et les qualités qu’acquiert l’atmosphère dans ses rapports avec elle sont du plus haut intérêt. L’acide carbonique absorbé par les plantes ajoute encore aux avantages que l’homme retire du règne végétal. Mais encore ne doit-on pas ignorer le danger de coucher dans une chambre qui contient des fleurs ( même sans odeur ) dont les émanations peuvent être mauvaises à la santé.
Dans nos campagnes d’Afrique , on a vu des soldats gravement malades pour avoir couché dans des bosquets de lauriersroses, et chacun sait qu’un ou deux pieds de cet arbuste seraient dangereux dans un appartement fermé. Rien dans ce fait qui puisse nous étonner: le végétal vit ; pourquoi , comme l’homme,
ne laisserait-il pas échapper des miasmes, et pourquoi leur action ne serait-elle pas délétère?
Faut-il croire, d’ailleurs, à un point de vue plus général, que les populations des forêts soient dans les mêmes conditions que les habitants des pays dépourvus d’arbres? L’influence des forêts sur les inondations est aujourd’hui un fait admis par beaucoup de savants : avec le déboisement , la terre laisse facilement écoulei’ l’eau pluviale-, les vallées qui auraient dû recevoir avec ménagement les bienfaits des eaux . courantes , voient descendre des torrents et avec eux souvent les inondations et les épidémies? D’ailleurs, qui peutméconnaître les modifications que lesforêts impriment aux vents, aux nuages? Qui ne sait que les arbres élevés en pointe soutirent û l’atmosphère son électricité , et que les orages se forment et s’épuisent à la cime des forêts? L’air qu’on respire dans les bois varie avec la nature des arbres qui les constituent ; déjà Celse, Pline, Boerhaave , Mead (de febribus lentis), recommandaient la navigation dans la phthisie , et cela dans le but de faire respirer aux malades l’atmosphère résineuse des bateaux construits, avec du bois de pin. De là à l’idée des fumigations gommeuses il n’y avait qu’un pas-, Mead les conseillait déjà en brûlant des résines sur des fers chauds ; aujourd’hui on a eu l’heureuse idée de faire habiter les phthisiques dans les forêts des Alpes, et de les y soumettre à des fumigations de bois résineux.
Bien plus , les forêts sont souvent un préservatif précieux contre les émanations telluriques : on a vu des défrichements considérables en France, en Algérie, donner lieu à des maladies miasmatiques qui jusqu’alors avaient épargné le pays ; en Amérique , dans les forêts vierges dont la terre , couverte d’une couche épaisse d'humus , est soustraite aux rayons
du soleil , ' l’abattage des arbres dans une petite étendue a suffi pour permettre le réchauffement du sol et rendre tout-à-fait insalubre l’air si pur qu’on y respirait.