‹ Ebauche d'un plan de météorologie médicaleChapitre 5 sur 23 · TERRESTRES · texte numérisé non relu

TERRESTRES

Nous voici arrivés en présence d’une série d’agents météorologiques dont les physiciens n’ont eu garde de s’occuper ; leurs instruments les plus sensibles auraient été muets pour en apprécier l’existence. Et cependant , en tant que qualités de l’atmosphère, ces agents sont , en médecine, d’une importance incontestée : nous voulons parler de ces émanations telluriques dont l’action délétère , en rapport avec le mystère de leur formation et la latence de leur état naturel , a été le point de départ des recherches les plus actives et des confusions les plus déplorables : tels sont , par exemple, les effluves marécageux.

Pour tout comprendre dans notre examen , nous diviserons en trois groupes les émanations telluriques susceptibles de

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donner ^ l’atmosphèie des (pialités dont Tliomnie vivant est péniblement impressionné, et qui, à ce titre, appellent d’une manière spéciale l’attention du médecin.

Un premier groupe de ces agens est constitué par les vapeurs et les gaz méphitiques.

L’air recueilli dans un égout de Paris a fourni à ^analyse, d’après M. Foissac :

Oxygène 13,79

Azote 81 ,2 1

Acide carbonique 2,01

Hvdrogène sulfuré 2,99

Respirer cet air méphitique serait s’exposer à une mort certaine. Dupuytren a expérimenté qu’il suffisait de d’hydrogène sulfuré dans l’air respiré, pour tuer des oiseaux en quelques secondes; il produit même déjà des accidents dans la proportion de

Un second groupe comprend les poussières charriées par l’air et mises en contact direct avec nos organes. Les unes , comme le duvet uniformément répandu sur les feuilles et les branches du platane, comme les poussières amylacées qui entourent les meuniers, les boulangers , les amidonniers , irritent mécaniq-uement les surfaces muqueuses sur lesquelles elles se déposent ( yeux, narines, larynx, bronches); les autres, outre cet effet, pénètrent par absorption dans l’organisme vivant , et déterminent alors une autre série de phénomènes : telles sont les poussières de noix vomique que respirent les pileurs de drogues, les poussières d’aconit, de jusquiame, de tabac, de chanvre , de coton , etc.

Un troisième groupe , enfin , comprend tous les produits

qui sont compris sous la dénominalion générale de |)nncipes infectieux : miasmes , effluves , émanations putrides, et de jmncipes contagieux ou virus halitueux. Ces derniers nous intéressent le plus. Emportés et dispersés au loin par les vents et les courants de l’atmosphère , ils contaminent parfois une grande étendue de l’air ambiant , et sont la source de maladies graves et nombreuses.

Principes infectieux. — Toutes les fois que des substances végétales ou animales tombent en putréfaction, elles donnent lieu à des émanations dont l’air devient le véhicule et dont l’action sur le corps vivant produit des maladies spécifiques dites infectieuses.

Quelle que soit la natuie de ces émanations, qu’elles dérivent de la putréfaction des substances végétales ou des substances animales, deux conditions sont nécessaires pour qu’elles se produisent: la chaleur et l’humidité. Ces conditions sont néces- 'saires, mais aussi leur effet est généralement immanquable.

Ainsi, matières organiques , air, chaleur et humidité , voilà les éléments de l’infection. Ces éléments se trouvent réunis dans les pays marécageux , dans les cimetières , dans les voiries, les amphithéâtres de dissection , etc.

Mais ce ne sont pas seulement les détritus organiques, végétaux ou animaux, qui produisent l’infection et donnent lieu à des maladies infectieuses ; ce sont encore les corps vivants sains ou malades, lorsqu’ils sont réunis dans un espace trop étroit. Le corps vivant est le théâtre et le sujet d’une décom- [)Osition moléculaire, continue, incessante, et qui s’opère à l’état de santé aussi bien qu’à l’état de maladie.

Qu’un certain nombi e d’hommes se trouvent réunis pendant • long-temps dans un espace trop étroit pour les recevoir et dont

l’üir ne se renouvelle pas suffisamment , l’atmosphèie de cet espace ne tardera pas à être viciée ; et si la viciation n’est pas assez énergique, assez complète pour que les individus soumis à son action succombent presque immédiatement , c’est-à-dire en 10, 12, 15, 20 heures, on ne tarde pas à voir survenir chez eux des fièvres putrides.

Pareille chose , et à fortiori ^ s’observera dans une réunion d’individus malades. Qu’il y ait encombrement, que cet encombrement ait surtout lieu en été où les conditions de l’infection sont si faciles , et l’on verra bientôt se produire des fièvres putrides, le typhus, etc. Dupuytren avait reconnu , en effet , que toutes les fois que le nombre de malades s’élevait, dans ses salles , au-dessus d’un chiffre déterminé , la pourriture d’hôpital envahissait les plaies de ses blessés .

L’infection ne dérive donc pas exclusivement de la putréfaction des matières organiques frappées de mort , elle provient encore des émanations qui s’échappent du corps vivant sain ou malade.

Rien ne prouve que la nature de ces dernières émanations varie selon l’état de santé ou de maladie des sujets ; mais tout porte à croire que le mouvement continu de décomposition qui produit ces émanations est d’autant plus actif , que l’individu qui en est le sujet s’éloigne davantage de l’état de santé.

En résumé , les émanations infectieuses sont de trois ordres.

Tantôt elles proviennent de la décomposition des végétaux et des animaux ; ce sont les émanations marécageuses : on les désigne spécialement sous le nom 'd'effkives ;

' Tantôt elles proviennent de la décomposition des substances animales; ce sont les émanations des cimetières , des voiries ,

des aiiiphitliéalres de dissection : elles portent le nom d’ema/mtions putrides ;

Tantôt enfin les émanations infectieuses se dégagent des corps vivants, et elles sont plus particulièrement désignées sous la dénomination de miasmes.

De là trois ordres de maladies infectieuses : les effluviennes , les maladies par émanations putrides, et les maladies miasmatiques.

Cette distinction des maladies infectieuses, d’après la nature des émanations qui les produisent, appartient au Pro^ Ch. An&lada, qui l’a exposée dans son Traité de la contagion , et dont les travaux, complétant et rectifiant ceux de Nagquart , dans le grand Dictionnaire des sciences médicales, ont répandu sur cette question la plus vive lumière.

Les diverses émanations dont nous venons de parler ont pour effet commun la viciation de l’air qui en est le véhicule , et , par suite , la production de maladies en rapport avec la nature des émanations et les conditions au milieu desquelles ces émanations se formant.

Ainsi les effluves sont la condition admise aujourd’hui comme la plus générale pour la production des fièvres paludéennes ; quelques-uns même, avecM. Boudin, veulent les faire responsables de la fièvre jaune des Antilles , et même de la peste d’Egypte ; idée plus hypothétique que réelle, et qui est loin de nous paraître démontrée (1).

Les miasmes produisent la pourriture d’hôpital, les affections typhoïdes et particulièrement le typhus.

Que le typhus se développe dans un hôpital, dans une ville

(1) Voir ma Thèse sur la fièvre intermittente pernicieuse. Montp. , 1855.

assiégée ou dans un cam[) , il est toujours produit par les émanations des corps vivants agglomérés. Bien d’autres causes concourent sans doute à la production du typhus, mais ces causes sont secondaires , et la cause véritable, la cause capitale c’est l’infection miasmatique.

Dès que le nombre des malades excède les proportions du cube atmosphérique d’un hôpital , on voit les maladies se

modifier gravement dans leur aspect et dans leur marche , des

complications insolites surgir , telles que des gangrènes, des phlébites, des érysipèles, des accidents de résorption purulente. La viciation du sang se manifeste par des phénomènes de stupeur, d’ataxie, de prostration des forces. L’encombrement n’est pas étranger à l’extension de l’érysipèle, du croup, de la coqueluche , et sui tout de l’ophtlialmie des nouveau-nés dans les hôpitaux , et de la fièvre puerpérale dans les Maternités.

Les exemples abondent pour démontrer l’influence pernicieuse des exhalaisons qui se dégagent de la matière morte , altérée par la fermentation putride : des diarrhées , des dysentei ies , des fièvres graves et malignes à tendance gangréneuse ont frappé un grand nombre de personnes lors de l’exhumation des cadavres enterrés dans le cimetière des Innocents. Vaidy rapporte que des hommes chargés, quelques jours après une bataille, d’ensevelir les cadavres de soldats morts, furent atteints de fièvres graves : les fossoyeurs sont exposés aux mêmes dangers , s’ils procèdent sans précaution à l’exhumation de cadavres enterrés depuis long-temps. Chaque jour enfin nous montre le pernicieux effet d’un séjour trop prolongé dans les amphithéâtres de dissection.

Pour ce qui est des effets des émanations putrides dont je parle, il s’est élevé, il y a quelques années, dans un recueil scientili(|ue (les Annales d'Hygiène publique l. XllI), une

discussion dont je dois dire quelques mots, attendu qu’elle a eu pour conséquence de jeter dans beaucoup d’esprits des doutes sérieux sur les dangers des émanations putrides.

Ainsi on a fait remarquer que, dans les grandes villes, certaines industries utilisent des débris d’animaux comme dans les fabriques d’ammoniaque, de cordes à boyaux, etc., etc.-, que ces fabriques infectent l’atmosphère environnante dans un rayon plus ou moins prolongé, et que cependant les quartiers qui respirent cet air empesté n’offrent souvent pas plus de malades que les quartiers les plus sains des mêmes villes.

Au nord de Paris, et tout près des barrières, on faisait évaporer dans de vastes réservoirs les matières stercorales provenant des latrines de tonte la ville ; la terre était imbibée des parties les plus liquides, et les vents du nord et de l’est portaient sur les faubourgs voisins les émanations les plus infectes , sans que les habitants parussent en souffrir plus particulièrement en temps épidémique.

Il en était de même d’une boyauderie située tout près et dont les ouvriers se portaient aussi bien que les cultivateurs à deux lieues de là.

Mais ces foyers d’infection placés sur un lieu élevé étaient balayés par les vents qui divisaient et éparpillaient les émanations putrides , et d’ailleurs quelques faits isolés ne sauraient détruire l’opinion générale (1).

Ici encore, dans tous les cas, il y aurait lieu de rappeler les grandes lois , les lois spéciales de la causalité pathologique.

Les maladies infectieuses, qu’elles dérivent des effluves marécageux , des émanations putrides ou des miasmes, proviennent d’un foyer d’infection facile à déterminer, s’étendent en propor-

(1) Feruus. Dict. en 30 vol.

tion (le rélendiie et de l’activité de ce foyer ; et , si ce foyer est mobile , elles en suivent tous les mouvements , toutes les' directions. C’est ce que l’on a vu pour le typhus dans les grandes guerres de la République et de l’Empire : les armées qui en étaient atteintes le portaient partout avec elles et répandaient ainsi sur leur passage la souffrance et la mort.

Dans la dernière guerre d’Orient, les moyens de l’hygiène moderne ont évité de pareils désastres ; mais , en Crimée , à Constantinople , et surtout dans l’armée russe, on sait tous les ravages qu’ont produits les maladies infectieuses.

Quand le foyer d’infection n’est pas mobile , les vents peuvent puissamment concourir à la dissémination des émanations et les répandre dans un rayon de plusieurs lieues. Mais , dans toutes ces circonstances , ce rayonnement s’opère toujours du centre à la circonférence, progressivement et par une dissémination graduelle, a la différence des grandes épidémies qui' vont par sauts et par bonds, sans qu’on puisse se rendre compte des irrégularités de leur marche.

Une autre différence, d’ailleurs, qui sépare les maladies infectieuses des grandes épidémies, c’est que, si la thérapeutique échouesouvent dans leur curation, en revanche la prophylaxie est toute-puissante, pour ainsi dire, en ce sens que, en détruisant les foyers d’oü émane leur principe infectieux, elle est assurée d’en prévenir le retour , et que tous les efforts faits par l’autorité dans cette direction salutaire sont autant de coups portés aux épidémies de cet ordre.

Les maladies contagieuses, dit le Prob Duprê (1), éclatent subitement au milieu des populations qui ne s’attendaient pas à leur venue; les maladies infectieuses, au contraire, ont

(1) Manuel de clinique, notes de la traduction d’HiLDENBRAND.

habituellement des prodrômes qui les annoncent : les temps sont sans influence sur la solution des contagieuses , tandis qu’ils ont une action très-marquée sur la cessation des infectieuses.

Or, si nous nous rappelons les conditions assignées plus haut è l’infection : air, chaleur, humidité et matières organiques, nous déduirons la nécessité de se tenir en garde en présence de cette association d’influences météorologiques agis- 'sant sur les matières organiques , et la prophylaxie de l’infection pourra faire d’importants progrès.

Des précautions spéciales devront être prises dans les saisons et les époques de l’année qui présenteront réunies ces conditions météorologiques : le dessèchement des eaux stagnantes, la ventilation des habitations et la non agglomération des personnes, l’assainissement ou l’isolement des lieux où peuvent se former des émanations putrides , seront d’abord indiqués. Mais , si l’on n’a pu agir à temps , que les conditions réunies de l’infection existent , et que l’on ait lieu de craindre son action actuelle, on devra se servir de certains désinfectants dont l’expérience a démontré la valeur : les fumigations sulfureuses ou chlorurées, les aspersions chlorurées qui annihilent l’action toxique des émanations de nature végétale ou animale , trouveront alors leur place.

Principes contagieux. — Mais les principes infectieux ne sont pas les seuls dont l’atmosphère puisse être le véhicule ; il en est d’au très qui, sous le nom de virus halitueux, se trouvent aussi dans l’air ambiant. Ces derniers, tour à tour niés et admis, ont été l’origine d’une déplorable confusion entre l’infection et la contagion , sur laquelle le Prob Ch. Anglada a longuement insisté , et qu’il a , selon nous , définitivement élucidée.

Les principes infectieux , en elfet , diffèrent des virus hali-

tueux en ce qu’ils ne sont jamais le produit d’un acte raorl)ide spécifique. La distinction est évidente s’il s’agit de l’origine de ces principes dégagés des matières animales ou végétales en décomposition. Quand les miasmes s’échappent des individus sains ou malades placés dans certaines circonstances, ils constituent des foyers d’infection comparables à tous les autres , pouvant provoquer certaines maladies chez les individus placés dans le rayon de leur activité. Mais si , en vertu des actes pathologiques intimes , ils s’exhalent des corps malades avec des qualités particulières qui les rendent propres , à faire naître , chez les individus sains qu’ils atteignent , une affection morbide pareille à celle qui les a engendrés , il n’y a plus ici de miasme , de foyer diinfeclion proprement dit; il n’y a plus qu’un virus halitueux, et la contagion reprend tous ses droits. (Anglada, t. I , p. 35.)

Les virus halitueux sont communément l’apanage des maladies contagieuses fébriles , telles que les fièvres éruptives , la pourriture d’hôpital, la peste. La température, le nombre des malades rassemblés sur un même point, la stagnation de l’air , et peut être même son mélange avec quelques autres principes hétérogènes qui en altèrent la pureté, sont, dit le Prof. Anglada , les circonstances qui modifient et favorisent leur expansibilité, et conséquemment qui étendent leur sphère d’action malfaisante. Il nous suffit de les avoir signalées pour indiquer leur importance en médecine ; aussi , dans ces dernières années, les physiciens et les chimistes ont-ils tourné leurs études de ce côté. Les nombreux travaux entrepris sur la nature des eflluves attestent malheureusement l’insuffisance de nos procédés d’exploration. Mais est-ce à dire que l’avenir ne viendra pas à bout de ces difficultés? Nous espérons mieux des progrès si rapides à d’autres points de vue des sciences

physiques ; et ralliancc , chaque jour plus étroite, qui s’établit entre elles et la médecine pratique , ne peut qu’être trèsavantageuse à leurs futures applications.

L’étude si rapide et pour ainsi dire à vol d’oiseau que nous venons de faire des divers éléments dont doit s’occuper la météorologie médicale, et le point de vue auquel nous nous sommes constamment placé, nous permettent une conclusion. L’immense et si complexe tableau que nous venons de dérouler nous démontre d’abord combien compréhensive doit être l’étude du milieu dans lequel nous vivons. Les résultats morbides ou physiologiques que nous avons vus en être la conséquence, impliquent l’importance et la nécessité de cette étude, en même temps qu’ils indiquent de quelle façon elle doit être dirigée.

Parmi ces agents si divers, les uns, comme la chaleur, sont susceptibles d’être appréciés par les instruments que la physique nous donne ; les autres , comme les virus halitueux , ne sont appréciables que par leurs effets sur nous. Mais, pour que leur étude présente quelque utilité en médecine, il est indispensable de ne pas s’en tenir à la stérile recherche de la solution des problèmes que présente leur histoire théorique ; il faut, ainsi que nous l’avons fait, les mettre toujours les uns et les autres en rapport avec l’être humain.

Après avoir ainsi fait l’analyse de chacun de ces éléments, de chacune de ces qualités, de toutes les choses, en un mot^ qui , dans le milieu ambiant , agissent sur l’homme , il faut faire la synthèse de cette étude, et considérer l’ensemble de ces phénomènes en présence de leurs résultats.

L’étude des saisons et des climats dans leurs rapports généraux avec la topographie et la géographie médicale , celle des constitutions médicales et des épidémies, vont nous fournir les matériaux qui nous permettront de démontrer à ce nouveau point de vue le degré d’importance des études météorologiques pour la connaissance et le traitement des maladies.

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