CONSTITUTIONS MÉDICALES
Dans le langage classique , l.es mots constitution médicale , épidémie catastatique , épidémies constitutionnelles sont synonymes : ils désignent les affections populaires produites par les qualités apparentes de l^ atmosphère , connues sous le nom de constitution atmosphérique (aeris (1)). Après Hippo-
crate , Baillou est le premier qui a étudié avec fruit les constitutions médicales. Sydenham et Raymond de Marseille ont fait connaître des fièvres qui peuvent durer pendant six mois. Sydenham appelait stationnaires ces fièvres que le médecin de Marseille qualifiait du nom d’épidémies , et Raymond gardait le nom de stationnaires pour des modes de maladies qu’il distingue en fort et en mou , et qui auraient régné pendant dix-neuf ans chacun. Fouquet a voulu nommer, d’après Galien, grandes épidémies les stationnaires de Sydenham, et, par opposition , petites épidémies bu petites stationnaires celles des saisons qui souvent ont aussi un caractère qui leur est propre. Mais l’air ambiant agissant par ses qualités appréciables ou apparentes, donne-t-il toujours lieu à ce que l’on appelle une constitution médicale ?
Non sans doute ; et il y a bien des saisons de l’année dans
(1) J. -J. Harder , épidémie de Râle. 1700, j). 188.
lesquelles des maladies aiguës se ■ présentent dans un état d’isolement complet les unes par rapport aux autres , et méritent alors le nom de maladies sporadiques. D’autres fois , au contraire, les maladies aiguës, qui régnent, offrent bien une physionomie commune, mais celle-ci peut dépendre des aliments et des boissons de la population atteinte, ou de toute autre circonstance étrangère à celle qui nous occupe. Ces maladies n’appartiennent pas à l’ordre des constitutions médicales.
Que faut-il donc pour qu’une constitution atmosphérique donne lieu à une constitution médicale? 11 est indispensable que les qualités de l’air propre à cette constitution atmosphérique soient bien tranchées, qu’elles persévèrent pendant long-temps, ou que, si elles changent, ces changements soient brusques et se répètent souvent.
Ainsi, prédominance et continuité des qualités atmosphériques, quelle que soit d’ailleurs la nature de cette action, telles sont les conditions essentielles d’une constitution médicale.
Mais quelles sont ces qualités? D’après la division classique et traditionnelle , elles se réduisent à quatre : le chaud , le froid, le sec et l’humide. Ces quatre qualités se combinent ensemble de manière à former quatre grandes constitutions atmosphériques , savoir :
La constitution chaude et sèche ;
La constitution chaude et humide-,
La constitution froide et sèche-,
La constitution froide et humide.
l.a constitution chaude et sèche engendre les maladies bilieuses -,
La constitution chaude et humide fait naître les fièvres putrides , adynamiques^ les affections convulsives ;
Vétat phlocjisliqiie ou inflammatoire est le fils légitime de la constitution froide et sèche \
Enfin les maladies catarrhales et rhumatismales dérivent de la constitution froide et humide (1).
Ce simple énoncé prouve déjà que, selon la judicieuse observation des Prob® Dubrueil et Reçu dans leur Rapport sur le choléia-morbus ( pag. 220): « Une épidémie constitutionnelle n’est à la rigueur que la généralisation d’une maladie sporadique. Il est facile de s’en assurer en parcourant les histoires de ces épidémies tracées depuis Hippocrate jusqu’à nous. On acquiert ainsi la certitude qu’aucune n’offre des caractères nouveaux : ce sont des affections inflammatoires, bilieuses, catarrhales; des pleurésies, des pneumonies, etc.; il n’en est aucune dont on ne puisse retrouver l’existence isolée dans tous les temps et dans tous les lieux. »
Nous verrons ailleurs qu’il n’en est pas de meme pour les grandes épidémies. Les qualités même qui sont nécessaires pour qu’une constitution atmosphérique puisse produire une con-
(1) Indépendamment de leur influence sur la production des maladies de l’ensemble, les saisons introduisent encore dans certains organes un mode de débilité relative qui les rend plus accessibles à l’action des causes morbifères. C’est ainsi que, d’après les observations de Sydenham et de Stoll , confirmées par l’expérience, l’hiver affecte principalement la tête, le printemps la poitrine, l’été et l’automne le bas-ventre. Il y a plus: la disposition de chaque organe aux diverses époques devient un moyen de solution des mauvaises dispositions introduites par les époques précédentes; et les saisons sont, les unes par rapport aux autres, des causes de guérison (*).
(*) Dcprk. Diagnostic médical, p. 45. — Constit. médic. de 1833-34, dans .lournal des connaiss. médic, de Montp. , de MM. Rousset et Trinquier , année 1834 , pag. 317.
stitulion médicale , attestent Je mode d’action de l’atmosphère dans ces circonstances.
Les qualités de l’air agissant avec force et continuité, introduisent peu à peu dans le corps vivant une disposition particulière en rapport avec ces qualités et par suite de laquelle l’etre humain réalise un ordre déterminé de maladies.
Cependant , il importe de le remarquer^ l’influence extérieure n’a ici rien d’absolu, et son action est toujours subordonnée à la sensibilité de l’agrégat vivant qui peut , soit échapper à cette action , soit réagir contre elle de plusieurs manières.
Il résulte de là que les lois de l’action pathologique des constitutions atmosphériques sur l’homme ne sont pas d’une certitude absolue ou mathématique, mais qu’elles n’ont que ce qu’on appelle une certitude morale ,. c’est-à-dire un très-haut degré de vraisemblance , seule chose à laquelle puisse en général prétendre la médecine.
Il n’est donc pas étonnant que beaucoup de médecins, et de médecins de mérite, aient nié l’existence même de ces relations. Tâchons , le sujet en vaut la peine , de bien saisir les causes de l’erreur de ces médecins , et faisons d’abord la part des exagérations dans lesquelles sont tombés les partisans outrés des constitutions médicales.
Dans une constitution médicale, les qualités dominantes de l’air n’agissent pas seules et d’une manière exclusive pour la production des maladies régnantes. Les dispositions particulières inhérentes aux tempéraments , aux habitudes, aux passions, au genre de vie de chaque sujet, là situation des lieux qu’habitent les malades, la nature du terrain , celle des aliments , etc. , sont tout autant de conditions qui modifient l’action de la constitution atmosphérique, et quelquefois meme la neutialisent entièrement. Hippocrate l’avait déjà reconnu
d’ailleurs d’une manière foi’melle en divers endroits et notamment dans son ouvrage de aere^ locis et aqiiis,
Stoll commettait donc une grave erreur lorsque, se fondant sur ce qu’il avait affaire à une constitution bilieuse , il traitait toutes les maladies par la môme méthode , erreur qui a été cependant bien plus celle de ses disciples inintelligents que la sienne propre ; car , si Stoll se laisse emporter au-delà des boi nes de l’observation par son culte pour son humeur bilieuse qu’il faisait voyager par tout le corps, et à laquelle il attribuait une importance démesurée, au lit du malade on retrouvait le grand observateur , le grand praticien ; et Stoll n’était plus à beaucoup près aussi exclusif que dans ses théories. C’est ce qui faisait dire à Barthez , qui se connaissait en hommes : quel est le médecin qui, étant malade, ne serait pas heureux d’avoir Stoll au chevet de son lit ? On voit , en effet , en lisant avec attention ses ouvrages , que le praticien de Vienne maniait fort habilement la saignée , et que , même dans ses pneumonies et ses pleurésies bilieuses, dont on a tant parlé et dont plusieurs parlent encore tous les jours sans avoir ouvert le Ratio medendi , Stoll employait souvent une ou plusieurs saignées concurremment avec les évacuants.
Ce fait est d’ailleurs sanctionné par l’expérience des plus grands maîtres. Hippocrate, Sydenham, Freind, dit Boucher, dans ses Rudim. clin. , an VI, assurent évidemment qu’il peut régner des maladies diamétralement opposées dans des constitutions de l’air absolument semblables, et qu’il peut se manifester aussi des maladies du meme genre, de même nature, sous des constitutions atmosphériques différentes.
C’est qu’en effet chaque individu conçoit à sa manière l’influence d’une constitution médicale. Boucher observait déjà, à l’Hotel-Dieu S‘-Eloi, en 179G, ce que nous observons encore
dans le meme hôpital , où nous voyons souvent , en été , une véritable constitution médicale bilieuse.
Chez les militaires, qui sont généralement des hommes jeunes, vigoureux, bien nourris, habitués à un travail réglé, mais non au-dessus de leurs forces, TalFection bilieuse tire de leurs dispositions personnelles le principe de son association, de sa combinaison fréquente avec un élément phlogistique, et la maladie régnante se présente souvent chez les soldats sous la forme de fièvre bilieuse inflammatoire , fièvre ardente , ou îtaucoç d’HippocRATE, maladie qui requiert de primeabord l’usage immédiat d’une émission sanguine générale , sous peine de voir les évacuants aggraver de beaucoup les symptômes.
Que si , du service militaire vous passez dans le service civil, vous trouvez là des hommes qui ont subi, eux aussi, les mêmes influences atmosphériques que les militaires, mais qui , placés le plus souvent dans des conditions très-dififérentes, ont exprimé l’impression morbide reçue , d’une manière différente aussi.
Parmi ces civils, en effet , beaucoup ne sont plus jeunes; beaucoup surtout ont une constitution affaiblie par des travaux immodérés, par une nourriture insuffisante, par des peines morales, etc. Aussi, chez eux, l’état bilieux s’établit-il, soit seul , soit associé à un état nerveux surtout chez les femmes, ou bien enfin avec un état de faiblesse , d’adynamie.
Aussi le traitement de ces malades consiste-t-il alors, pour les premiers, dans l’administration pure et simple des évacuants et des délayants; pour les seconds, dans l’association des antispasmodiques et des calmants avec les antibilieux ; et pour les derniers, enfin, après l’usage des évacuants et des délayants, dans l’emploi des toniques reconstituants, destinés à relever, à
restaurer diieclement les forces. Les élèves qui ont suivi les cliniques du Prof. Düpré , des ProP^-xAgrégés Barre , Combal et Bourely, ont pu observer, comme je l’ai fait souvent, les bons effets de cette méthode si utilement analytique.
Donc , nier l’action pathologique des constitutions atmosphériques parce que cette action ne s’exerce pas absolument sur tous les individus qui y sont exposés, ou parce que les conditions individuelles des sujets introduisent certaines variétés dans cette action ; nier , dis-je , sur de pareils fondements , l’action pathologique des constitutions atmosphériques , c’est méconnaître entièrement le véritable esprit de la pathogénie.
Tous les médecins hippocratistes en ont tenu un grand compte, et c’est sur cette base qu’ils ont établi l’existence de leurs fièvres cardinales : ces fièvres sont , d’après Stoll , l’inflammatoire qui règne au fort de l’hiver et au commencement du printemps ; la bilieuse qui se montre au cœur de l’été et au commencement de l’automne ; la pituiteuse ou muqueuse qui ne paraît qu’à la fin de l’automne et au commencement de l’hiver; enfin l’intermittente qui domine principalement au printemps et en automne, mais qui peut exister à toutes les époques de l’année.
M. le Proff Düpré réduit avec raison à trois groupes les fièvres annuelles de nos climats tempérés : les inflammatoires d’hiver, les bilieuses d’été, les intermittentes du printemps et de l’automne. Les caractères nerveux, putride , exanthématique , cachectique , semblent être toujours secondaires dans les fièvres épidémiques annuelles , et en former une anomalie (1).
(1) Düi’ré. Diagnostic medical , p. 44.
Ajoutons que , clans nos pays , l’état catarrhal est en quelque sorte à l’état stationnaire depuis longues années.
Mais la doctrine des constitutions médicales a été l’objet d’attaques plus sérieuses de la part de médecins parmi lesquels on est tout surpris de trouver Sydenham, RAMAzziNiet Mertens.
Ces illustres maîtres ne contestent pas l’influence des qualités de l’air sur les maladies catastatiques ou des saisons régulières; ils ne contestent pas davantage l’intervention de ces qualités dans les affections populaires, qui , sans en dépendre directement, en reçoivent néanmoins différentes modifications sous le rapport de leur forme , de leurs complications ou de leur traitement. Ils ne nient rien de tout cela : et comment auraientils pu le nier , quand ils ont eux-mêmes , et particulièrement Sydenham et Ramazzini , analysé l’influence atmosphérique , dans ces diverses circonstances, avec une si grande sagacité.
Quel est donc le nœud de la difficulté? Sydenham, Ramazzini et Mertens soutiennent que les affections populaires stationnaires ou fixes , comme les appelait le médecin de Londres , et dont la durée excède un an, par exemple, ne peuvent être rapportées aux qualités appréciables de l’air atmosphérique (1).
Et , à l’appui de leur opinion , ils invoquent plusieurs exemples remarquables d’affections populaires qui ont parcouru tontes leurs phases sous des conditions atmosphériques évidemment incapables de les engendrer. Aussi , forts de ces faits avérés , n’hésitent-ils pas à conclure que c’est bien gratuitement qu’on a imputé la production de ces affections aux qualités sensibles de l’air qui en sont fort innocentes, de même qu’elles ne sauraient être responsables d’une foule d’autres maladies populaires qu’on leur reproche tous les jours.
(1)Voir, pour cette discussion , Fuster, Maladies de la France , p. 94 et suiv.
Voik( robjectioii dans toute sa force , je me sei ais fait un scrupule de l’afbdblir ; car si , en matière scientifique , l’impartialité est toujours un devoir, elle est surtout de rigueur dans un sujet aussi ardu et aussi controversé que l’est encore aujourd’hui la question qui m’occupe actuellement.
Or , il me semble qu’à cette grave objection on peut adresser en fait et en droit une réfutation satisfaisante.
En fail, ces éminents observateurs se sont trop hâtés de conclure : après avoir constaté l’impuissance de la constitution atmosphérique coexistante pour expliquer les maladies en litige, ils auraient dû se demander si l’étude des constitutions précédentes ne pourrait pas fournir cette explication* Or, c’est ce à quoi ils n’ont pas songé , ainsi que l’a très-bien prouvé le Pro^ Füster.
Le temps me manque pour suivre cet habile et mordant dialecticien dans son attachante argumentation : je me bornerai à en résumer quelques points intéressants au point de vue de mon sujet.
Un seul exemple me suffira pour démontrer l’erreur dans laquelle la négligence des constitutions 'antérieures a entraîné Sydenham.
Depuis plusieurs années, la constitution médicale de Londi es était bilieuse, lorsque, en 1665, les maladies dominantes devinrent inflammatoires , et la peste même, qui ne tarda pas à s’y mêler, participa, dès son début, du caractère plilogistique de la constitution régnante. Cette complication en imposa à Sydenham, qui ne vit pas que le fond de la constitution médicale était essentiellement inflammatoire, et qui crut avoir affaire à une maladie nouvelle, et cela parce qu’il ne pouvait, par la considération des qualités actuelles de l’air, se rendre compte de la constitution régnante. Oi', Sydenham fournit lui-même la
réponse à la question qui l’avait arrêté, en nous apprenant que J’Iîiver de l’année précédente, c’est-à-dire de iGG4, fut extrêmement froid, et que la gelée, très-sèche, persista rigoureusement et sans interruption jusqu’à la fin du mois de Mars IGG5, époque à laquelle il survint un dégel subit.
Si , comme l’observe judicieusement l’auteur précité, au lieu de discourir à perte de vue, pour se rendre compte de ses constitutions épidémiques, sur l’origine et les effets des exhalaisons pernicieuses échappées du sol, si le sage Sydenham s’était laissé aller à son instinct d’observation , il aurait découvert dans le froid sec continu, très-rude et très-long, de l’hiver de 1GG4 , la cause naturelle des maladies phlogistiques de l’année 1GG5. Je dis plus : ce froid sec prolongé lui aurait fait pressentir la dispal'itionde la constitution bilieuse et l’arrivée probable de la nouvelle constitution. Prévenu de bonne heure par ces avertissements certains , il n’aurait pas été pris au dépourvu au mois de Mai suivant, lorsqu’il lencontra pour la première fois l’ébauche imparfaite de l’affection inflammatoire naissante; il l’aurait devinée, au contraire, à travers le masque de la constitution bilieuse à son déclin; il l’aurait alors attaquée avec les armes qu’il maniait si bien , sans attendre que la mort d’un de ses malades , victime de son traitement, lui apprît qu’il n’avait plus affaire à la constitution précédente.
Pour les maladies de 1GG5, on vient de le voir, Sydenham fournit lui-même à la critique les armes dont elle se sert pour le convaincre d’erreur; pour d’autres constitutions médicales, ce sont les médecins contemporains de I’Hippocrate Anglais , c’est Willis , c’est Morton, qui , évoqués par l’auteur dont nous résumons la discussion , comparaissent au tribunal de sa savante critique, pour combler les lacunes des observa-
lions de Sydenham , et jeter sur les catastases qu’il a décrites une lumière aussi sûre qu’inattendue.
Passons à Ramazzini : ce qu’il y a de singulier, c’est que l’illustre médecin de Modène admettait sans réserve les principes étiologiques que je défends en ce moment. Il établit , en effet, que les causes des maladies populaires doivent être recherchées non-seulement dans les qualités actuelles de l’air, mais encore dans ses qualités passées, attendu qu’il n’y a pas d’autre moyen de piévenir ces maladies, d’en discerner la nature et d’en déterminer le traitement.
El il étudie la constitution de 1690 conformément à ces principes , sur lesquels il revient encore vingt ans après.
Cependant un fait, un seul fait, mais un fait très-remarquable vient ébranler ses convictions.
En 1692-93-94, c’est-à-dire pendant trois années dont les constitutions atmosphériques sont très-différentes et même opposées, Ramazzini observe une épidémie grave de fièvre pourprée, qui éclate précisément au printemps de la plus régulière de ces trois années, et qui poursuit uniformément son cours dans la période triennale de ces états atmosphériques si divers. Ramazzini soutient que les qualités actuelles de l’air ne peuvent rendre compte de cette affection populaire. Et cela est évident, puisque, après avoir débuté en l’absence de toute intempérie, la maladie n’a déposé la pourpre, pour me servir des expressions du médecin italien , qu’après avoir duré trois ans, sous l’influence d’états atmosphériques très-différents et même contraires.
Mais Ramazzini va au-delà de l’observation en tirant de cette épidémie de fièvre pourprée la conclusion qu’elle ne relève pas des qualités manifestes de l’air auquel il est impossible d’attribuer les affections populaires prolongées.
Ici encore le Prof'' Füster emploie contre le médecin italien l’argumentation dont il s’est servi contre le praticien anglais.
Ramazzini lui-même^ et Baglivi , son contemporain, établissent qu’à l’apparition de cette fièvre pourprée , toutes les années antérieures, depuis sept ou huit ans, avaient été marquées par une intempérie continuelle. Or, s’appuyant sur l’autorité d’un des commentateurs d’HippocRATE (Desmars), M. Fuster démontre que les phénomènes principaux de cette fièvre pourprée sont parfaitement en rapport avec ce que l’expérience nous apprend de l’action morbide des intempéries antérieures, et il conclut , avec Desmars, que l’épidémie de Modène est la fille légitime de ces intempéries.
Je ne suivrai pas l’auteur que j’analyse dans la réfutation qu’il adresse à Mertens; il me suffit d’avoir montré comment, en fait, on peut renverser les arguments des médecins qui nient l’influence des constitutions atmosphériques sur les maladies que Sydenham désignait sous le nom de stationnaires fixes.
Mais , en droit , si je puis ainsi parler , c’est-à-dire au point de vue de la raison appuyée sur la science médicale , y a-t-il rien de plus naturel au monde que ce principe de Celse qui n’a fait que convertir en loi la pratique d'Hippo- CRATE : Neque solum inter est quales dies sint ^ sed quales ante prœcesserint.
Les autorités ne manquent pas d’ailleurs pour démontrer l’influence des constitutions atmosphériques antérieures.
Hippocrate a le soin de décrire les constitutions antérieures à celles dont il donne l’histoire. Ainsi, dans la constitution du livre des Épid., avant de décrire les quatre saisons de l’année , il déclare que les saisons antérieures avaient été sèches; et Galien expliquant les maladies de la 3^ constitution du
premier livre, et ne trouvant pas de cause suffisante dans les saisons décrites, suppose des intempéries antérieures, à' l’aide desquelles il donne des raisons plausibles des faits rapportés par Hippocrate.
Vallésiüs dit : Morbi prœsentes à prœteritâ temporum conditione fliiunt : accipiunt veràm etiam dilferentiam à conditione prœsentes^ quâ re ulriusqae oportet habere rationem (Vall. in libro F/Hipp.,§ VIH, texte V). Baillou dit aussi: Morem et ingeniiim morborum ex observatione tùm antegressorum , tüm prœsentium teinporum facile repeti ^ et ad normam istam diagnoscendi imb et medendi monumenta captanda esse. ( Ephem. Epid., lib. /, prom.)
Bacon pense également qu’il faut remonter aux saisons antérieures pour trouver l’origine de plusieurs maladies dont on recherche en vain la cause dans la saison présente. ( Sylva sylvar., cent. , exp. 584. ) Consulter Prosper Martian , Ra- MAZZINI, etc.
Fouquet ( Constit. des six premiers mois de l’an V ) combat aussi en ces termes l’erreur de Sydenham : « Sans cette considération { des constitutions antérieures), on ne saurait donner la solution d’un problème après lequel le médecin anglais s’est tant et vainement fatigué, savoir : pourquoi ,’ dans la constitution très-réglée de l'année, et avec cette médiocrité corrélative dans les qualités sensibles de l’air , il règne des maladies d’une marche inégale et de mauvais génie; et réciproquement pourquoi, sous des constitutions annuelles très-déréglées, trèsanormales , on a des maladies d’une marche égale ou suivie et d’un caractère bénin ? ,
Raymond de Marseille observe que c’est faute, de la part de cet illustre praticien ( Sydenham), de n’avoir pas tenu un journal exact de l’état du ciel , qu’il a pu nier l’inlluencc des saisons
IIG
sur les maladies. Il aurait vu que les années qui lui paraissaient se ressembler par leurs qualités sensibles, différaient néanmoins , par» ces qualités , des automnes ou des années précédentes, et que les années d’une constitution réglée, qui ont cependant été insalubres, ont succédé à des automnes ou à des années déréglées.
Mosea (dell’aria) avait fait, long-temps avant, le même reproche à Sydenham.
Or, qu’y a-t-il d’étonnant dans tous ces faits? « S’il est vrai , dit Broussonnet (1), que le mode stationnaire ne puisse s’établir sans l’action continuée des intempéries de l’air, il s’ensuit de là qu’une épidémie ne peut exister en meme temps que la cause qui l’a produite : cette cause doit être placée à une distance telle qu’on la distingue de son effet , et l’espace doit être assez long pour qu’il y ait constance dans l’action de la cause. Ce n’est donc pas dans la constitution actuelle de l’air qu’il faut rechercher le principe des épidémies, mais bien dans celle des saisons précédentes. » C’est aussi l’opinion du Proff Alquié (2).
Est-ce que la cause ne doit pas précéder l’effet ; et quand cet effet est assez grave , assez profond pour se prolonger pendant trois ans , comme dans l’épidémie de Modène , est-ce dans le printemps môme au milieu duquel elle a éclaté qu’on doit en rechercher la cause? N’est-il pas plus naturel de demander la raison d’une aussi grave épidémie à une cause ayant agi pendant long-temps et ayant introduit au sein de la population qui l’a subie une modification pathologique profonde que n’ont pu
(1) Séméiotique, pag. 34.
(2) Doctrine de Montpellier, pag. 117, 4c éd.
changer les consliUilions atmosphériques différentes qui ont régné pendant les trois années de durée de cette épidémie ?
Du reste , ce qui se passe dans ces circonstances extraordinaires ne s’observe-t-il pas tous les jours pour la succession ordinaire des saisons ?
Avant que les maladies correspondant à l’automne , par exemple, fassent place aux maladies de l’hiver, ne faut-il pas que celte dernière saison soit bien établie, et qu’elle ait, pour ainsi dire, marqué de son empreinte les organismes sains avant que cette empreinte se reconnaisse dans les organismes devenus malades?
Et pour citer un fait d’un intérêt pour nous tout local , Rou- CHER observa, en 1796 et 1797, que la fièvre pituiteuse, nerveuse ou maligne qui se montra à Montpellier à la fin de l’automne , et que l’on confond trop souvent aujourd’hui avec la fièvre typhoïde, conserva ce caractère durant toute l’année et la communiqua aux constitutions qui s’établirent après elle.
Car , et cette idée se trouve en germe dans les écrits d’Hip- POGRATE, une constitution médicale n’est, à vrai dire, que le résultat d’une saison bien tranchée , de même qu’une saison n’est à son tour qu’un climat extrême en petit, et, pour ainsi dire, en miniature.
Or, à ce point de vue,, toute la question des constitutions médicales se réduit à celle-ci : est-il vrai que les maladies inflammatoires soient dominantes dans les climats froids et secs ; que les climats chauds et secs produisent plus spécialement des maladies bilieuses, etc. , etc. ?
Ainsi posée, la question est résolue. Voyez, en effet, ce qui se passe dans les climats chauds. La direction constante des mouvements vers la peau y entretient sans cesse une sueur copieuse qui épuise les forces et prépare insensiblement à
raclynamie. En outre , la température élevée de ces climats imprime au foie et au tube digestif une surexcitation directe et spéciale , et favorise la turgescence bilieuse , la polycholie , les flux hépatiques, le choléra-morbus sporadique, et les fièvres bilieuses continues ou rémittentes.
Dans les climats froids et secs , au contraire, l’atmosphère exerce sur le corps vivant une action tonique, les forces digestives prospèrent , l’appétit est énergique , les excrétions médiocres, la chylification parfaite -, la plasticité du sang est trèsgrande, le pouls plein et résistant. Aussi les fièvres inflammatoires, les mouvements fluxionnaires hémorrhagiques et les phlegmasies locales de toute espèce sont-ils les maladies dominantes de ces climats.
Une remarque importante et pleine d’actualité me paraît en ce moment de mise. Elle porte sur la nature des maladies engendrées par les qualités de l’atmosphère et constituant la catastase.
J’admets parfaitement que l’influence des constitutions atmosphériques , de même que celle des saisons et des climats , peuvent changer la direction des mouvements morbides, qu’une constitution chaude et sèche amène surtout des maladies de l’abdomen et du tube digestif, et une constitution froide et sèche des maladies de poitrine.
Sur ce point, pas de dissidence possible avec les nombreux auteurs qui, dans le dernier siècle surtout, ont écrit sur cette grande question de pathogénie.
Mais l’influence de la constitution régnante va-t-elle jusqu’à imprimer à toutes les affections actuelles une nature identique quels qu’en soient la forme et le nom , de façon que le génie de la constitution une fois trouvé, le traitement en découle naturellement , non dans scs détails sans doute , mais dans ses
indications essentielles et dans sa méthode générale. Ainsi l’ont soutenu les épidémiographes du dernier siècle. Pour mon compte, je me demande si cette opinion est le résultat fidèle de l’observation, ou bien si elle ne devrait pas surtout être attribuée à cette idée qui remonte au berceau même de la médecine et qu’HippoGRATE a nettement formulée dans ses écrits, idée que les médecins se sont transmise depuis le Vieillard de Cos jusqu’à nos jours presque, que l’on voit encore florissante à la fin du dernier siècle , dans toute l’Europe médicale , et, à Montpellier particulièrement , dans les ouvrages de Grimaud , où elle reparaît pour ainsi dire à chaque page ; cette idée est celle-ci : à chaque saison correspond la prédominance d’une humeur; en hiver, le sang et l’état phlogistique ; en été, la bile et l’état bilieux; au printemps et en automne, la pituite et les affections pituiteuses et catarrhales.
Je n’ai pas à apprécier ici la valeur de cette idée , à montrer ce qu’elle renferme de conforme à l’observation, et la part d’erreur qu’y ont mêlée les théories hippocratique et galénique; mais je dis, avec toute la réserve que m’imposent et la difficulté du sujet et l’autorité qui me manque , que les constitutions médicales marquent sans doute de leur empreinte la plupart des maladies régnantes , mais quelles ne leur donnent pas à toutes une nature identique.
Quand on examine , en effet , avec quelque attention une de ces histoires de constitutions médicales que le XVIIIme siècle nous a léguées, et qui sont devenues classiques, on ne tarde pas à voir qu’on peut diviser les faits sur lesquels reposent ces histoires en deux catégories. Dans la première se rangent les maladies qui , pour le fond et pour la forme, relèvent de la constitution régnante.
Dans la seconde , au contraire , on constate l’existence d’états
morbides souvent assez nombreux, qui, pour le fond ou la nature, diffèrent entièrement des premiers, quoique dès l’abord ils portent comme la livrée de la constitution régnante; mais celle-ci ne leur donne que des qualités en quelque sorte superficielles; elle n’est intervenue dans leur pathogénie qu’à titre de complication.
Ainsi , il est curieux autant qu’instructif de soumettre Stoll à cette épreuve, et de voir ce que deviennent à la lumière de l’analyse certaines de ces pneumonies et de ces pleurésies bilieuses dont j’ai déjà parlé: 11 paraît évident que ce sont des phlegmasies distinctes, mais qui sont, vis-à-vis de l’état bilieux, dans un rapport de complication ou de subordination qui indique , sans doute formellement,, l’administration des évacuants, mais associés aux antiphlogistiques énergiques, du moins dans beaucoup de cas.
Aujourd’hui qu’aprèsle mouvement scientifique du XVIlb siècle qui voyait surtout les maladies dans leur élément général et étudiait pour ainsi dire en bloc l’influence que le corps vivant recevait des qualités atmosphériques ; aujourd’hui que la science médicale a pris une direction précisément inverse de celle que lui avaient imprimée les épidémiographes du dernier siècle; aujourd’hui que les faits sont étudiés en eux-mêmes et dans leurs causes d’un point de vue particulier et analytique ; aujourd’hui enfin que les localisations pathologiques sont moins regardées comme des expressions variables de quelques états morbides généraux que comme étant elles-mêmes des états
morbides locaux distincts et multiples , il serait de la plus
haute importance d’associer la méthode du X1X<= siècle avec celle de nos devanciers, et, de ce double point de vue, de soumettre les faits nouveaux , en divers temps et en divers lieux , à une observation complète qui pût enfin donner le dernier mot de la science sur la grande question que nous venons d’étudier
rapidement. Ainsi, les études' météorologiques restant dans les limites de l’application véritablement pratique , recouvreraient dans la science pathogénétique la place que les exagérations exclusives et enthousiastes des uns et le dénigrement systématique des autres leur ont si fâcheusement enlevée.
§ II