CHAPITRE V
I>e U volonté et du libre arbitre.
Origine de la voloDté ; ce qu'elle est. — La loi de rencbatoemeDl des causes et des effets est la négatroo da libre arbitre. — La preuve invoquée qoe Tou est coDscieot de sa liberté et que Tou se sent cause première, est une erreur déjugeaient. — Les causes déterminantes des actions humaines sont des motifs ; oo suit toojoors le plus fort ; rétablissement des peines et des récompenses est la théorie pratique des législateurs et des moralistes en faveur «le cette opinion. — Pour les mêmes motifs en présence, ce soot les différences dans les organisatîons cérébrales et dans la culture intellectuelle qui, incidemment» entraînent la divergence dans les actes ; cette divergence n*est donc pas un argument en faveur do libre arbitre. — Tout le monde étant responsable, la pénalité ou l'application des motifs coërcitifs doit être basée sur l'inégalité des intelligences et leur culture d*abord, et ensuite sur la nature des faits criminels ; mais nullement sur l'illusion du libre arbitre. — Ce que devient une objection paraissant légitimer les volltions libres.
U existe répandu dans tout le système nerveux, mais ayant son siège principal au cerveau, une force entretenue par la nutrition et toujours prèle à se porter et à réagir dans les parties du corps où une excitation vient la provoquer. Cette force, dite nerveuse, que nous avons aussi désignée du nom abstrait d'attention, en ce qu'elle est partout dans l'attente comme de sa propre initiative, est à la naissance de tous les phénomènes psychiques, cérébraux ou autres, et ne s'en .sépare Jamais, depuis les actions réflexes, les nombreuses* sensations et les actes
intellecluels qui se produisent pour ainsi dire sans que Ton s*en douie, jusqu*aux sensations que l*on recueille avec conscience par Tobservation, et è ce mouvement intellectuel où, par des efforts successifs, lesquels impliquent la vue consciente d*un but, on s*éléve au raisonnement et aux conceptions les plus remarquables de Tesprit humain. TmU quil se passe dans Torganisme des phénomènes psychiques inscients, tels que ceux qui ont lieu dans la vie végétative, on ne dit pas que le pouvoir qui les suscite est volontaire, et cependant il est de même nature et a même un foyer commun avec le pouvoir qui préside à la pensée consciente cérébrale : ce que prouvent les expériences hypnotiques par lesquelles, en en donnant ridée à haute voix, on suscite tour à tour, par Tintermédlaire du cerveau, les fonctions organiques même les plus dissemblables ; évidemment ces effets fonctionnels ne s*expliquent qu'autant que des phénomènes cérébraux de pensée appartenant comme à une conscience à part les produisaient déjà et occupaient un même foyer que cette pensée consciente. Mais ce pouvoir est dit volontaire, seulement lorsqu*il se manifeste sous Tinfluence d*une attention soutenue pour observer consciemment à Taide des sens, ou pour s'attacher à des opérations d'esprit du ressort des sentiments, de Fimagination et du raisonnement : il est donc attribué avec vérité à ces occupations intellectuelles, les plus hautes expressions de l'activité mentale, dans lesquelles nous sommes les maîtres à notre su et à notre choix, par des efforts libres dans leurs mouvements intérieurs, mais inséparables des faits conscientiels psychiques, de provoquer des sensations, d'évoquer les idées déposées dans la mémoire, de les comparer, de les classer, d'en faire les éléments des raisonnements les plus abstrus, etc., et de maintenir ces opérations sous notre sujétion la plus complète, tout le
temps que nous avons des motifs pour le faire. La volonté n*est donc que le pouvoir cérébral de faire effort, en tant qu'avec un choix réfléchi et le libre mécanisme des organes il est à la base de nos sensations et de nos actes intellectuels conscients, et se relie par ces éléments essentiels à d'autres événements psychiques antérieurs causés par un pouvoir de même nature, lesquels, quoique inscients en apparence au regard du cerveau sont les générateurs de ces éléments par Tordre hiérarchique.
Les efforts volontaires sont d'autant plus énergiques quMls peuvent mettre de force nerveuse en activité comme chez rhomme en bonne santé ; à l'inverse, ils le sont d'autant moins qu'ils font appel à une moindre quantité de cette force, ainsi qu'il arrive quand des obstacles entravent sa marche, ou qu'il y a affaiblissement marqué dans la constitution du sujet.
Chose remarquable^ ce n'est pas seulement lorsque le corps est souffrant, mais aussi lorsqu'il est dans son intégrité physiologique que la volonté perd de son ressort. En ce dernier cas^ le fonctionnement du cerveau est d'autant plus près de manquer aux efforts volontaires, que la force nerveuse affluant des autres parties du corps sans les abandonner tout à fait, s'accumule dans cet organe à l'appel d'une idée et s'y fixe ; et si elle s'y accumule à tel point qu'elle cesse, par son absence, de pouvoir encore être stimulée partout ailleurs, à la suite de cette polarisation à deux sens opposés, il lui devient désormais impossible de s'ébranler par un effort, de se porter d'une idée à une autre, du cerveau aux sens et aux muscles, et des sens au cerveau. Ceci s'explique fort bien : il s'est établi comme une interruption dans le courant nerveux, non pas même entre chacune des diverses cellules et chacune de leurs idées, mais d'elles aux organes avec lesquels elles sont en relation. Toutes
les cdloles et les fibres nerveuses ont perdu la plus grande partie de leur tonicité. Comment la force nerveuse pourrait-elle fonctionner du point mathématique où la plus grande partie de son énergie s'est concentrée et mise en arrêt, pour se diriger vers tous les autres points qu*elle a quittés en trop grande quantité» et qui par conséquent ne lui sont plus soumis? Getie explication résulte des faits que Ton observe journellement sur les somnambules : une fois dans la passiveté qui caractérise leur état, ces dormeurs en idée fixe par suite de Taccumulalion de la force nerveuse sur cette idée et, mis par là dans un isolement plus ou moins complet du système de la vie animale où cette force est diminuée, ne sont plus capables d*une initiative quelconque, ni pour sentir, puisque leurs sens sont éteints ; ni pour raisonner, puisque le mouvement d'une idée à une autre a ses communications interrompues ; ni pour se déterminer, puisque les muscles ne recevant plus d'ordres ne peuvent plus obéir. Il n'existe d'exception à cette règle pour les somnambules que si on les a mis sur la voie de se servir de leurs sens, de leur intelligence, etc., par une impulsion suggestive, laquelle du reste ne fait jamais fonctionner leur esprit dans la direction indiquée que d'une façon, puissante il est vrai, mais étroite, machinale. Ici l'exception, ainsi qu'elles sont toutes, rentre dans la règle et la confirme.
Quand l'effort volontaire, après les maintes et maintes fluctuations qui caractérisent ses mouvements, s'est arrêté au motif accepté, l'esprit s'y fixe et dès lors la force nerveuse dont l'activité est ralentie par suite de l'effort et de l'accumulation commençante et consécutive de cette force au cerveau, au lieu d'agir encore en sens divers soit vers la réception des sensations, soit dans la mémoire, etc., s'emploie comme s'il y avait détention d'un ressort, car il y a déjà une sorte d'impulsion suggestive.
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elle 8*empIoie à la mise à exécution des actes concernant les mobiles déterminants et passés à fétat d^idées acceptées ou fixées, avec un mouvement acquis dont il n*est plus facile de changer la direction. Dans cette opération finale, consécutive à l'acte volontaire, Tesprit fonctionne avec une activité automatique comparable à celle du somnambule soumis à Tinfluence de la suggestion, sauf pourtant qu'il lui est encore possible de réagir de soimême contre la détermination prise : c'est que l'accumulation de la force nerveuse au cerveau n'a pas, en ce cas, atteint un degré assez élevé pour empêcher cette réaction (i).
Il est facile de le voir maintenant, grâce à la force nerveuse, la volonté se mêle intimement aux actes qui sont du ressort des facultés intellectuelles et en est inséparable ; elle fait naître, fixe et combine leurs éléments ; c'est surtout, par l'effort, un agent de formation des sensations et des idées, et aussi un agent de remémoration, de raisonnement et de choix. Elle est, dans l'action initiatrice de la force nerveuse, ce qui seulement exprime l'effort d'attention conscient et actif : la volonté est faible et les actes mal élaborés si cette force n'est pas en suffisante quantité pour soutenir l'effort ; la volonté est forte et les actes nettement exprimés si cette même force est assez abondante ; enfin, elle est nulle ou à peu près, quand il existe une solution de continuité dans ses conducteurs, une interruption dans ses mouvements : par exemple, lors des états hypnotiques. Maintenant, puisque la formation des sensations, des idées, du raisonnement, etc., dépendent d'une force commune et que Tes uns et les autres de ces éléments de la pensée se rapportent
(1) Voy. à ce snjel : oav. cité de Ribot, p. 280 (Exl. de Th9 émotion and the toillt par Bain).
à des formes d*une seule faculté ; puisque Teffort volon* taire qui s'exerce dans le domaine de cette faculté unique est, avec elle, solidaire de cette même force et sans doute proportionnelle en intensité à ce qu*il en est de libre ; plus que jamais peut-on affirmer que Tesprit humain est éminemment un sous tous' ses aspects.
Dés lors qu'à la base des phénomènes biologiques et psychiques, il n'y a qu'un seul et même pouvoir ; qu'il n'existe que des degrés et pas de limites dans les événements que ce pouvoir détermine et auxquels il est étroitement lié ; dés lors que l'effort conscient ou inconscient le plus inférieur ne se sépare pas des efforts conscients les plus élevés ou volontaires, et dans son principe actif, et dans la liberté mécanique de son fonctionnement organique^ et dans son élaboration intelligente, il ne peut y avoir de place dans la production de ces événements inséparables dans leurs éléments et leur genèse, pour un pouvoir à part, supérieur aux faits qu'il détermine, cause première et qui, libre d'attache, soit nécessairement libre de renoncer à ces faits psychiques ou d'y prendre part. Ce pouvoir, car il serait absurde de l'y admettre, n'étant pas reconnu tel dans les fonctions les plus infimes du système nerveux où son élément abonde, ne saurait l'être davantage dans les plus nobles ; ainsi pris pour ane cause première, il n'est réellement qu'une création hypothétique, une entité qu'il faut mettre au rang des nombreux produits imaginaires de l'esprit humain.
Les quelques lignes qol précédent suffiraient , à la rigueur, pour que nous regardassions comme éliminée la question toujours si mal posée du libre arbitre, et que nous la missions de côté. Mais les hommes , même d'une intelligence droite, sont tellement imbus, depuis leur jeune âge , des théories confusts inventées pour soutenir
cette if ieille croyance , qu*il est bon que nous nous donnions la peine d*en montrer la superfluité.
11 est admis que le monde physique , bâti à Timage du monde psychique , est toujours ordonné dans ses évolutions, d'après un enchaînement alternatif de causes et d*effets se succédant de telle façon que les effets à leur tour deviennent causes. Or, comn)e ce qui nous en est connu, image de notre moi objectivé, n*est autre chose que la plus grande somme de nos connaissances acquises, et que ces connaissances sont des résultats de manifestations conscientielles primitivement en nous et, par antériorité sur le monde physique, soumises à plus forte raison k la loi des causes et des effets, se peut-il qu'il se passe dans notre esprit d'autres actes de conscience non soumis h cette loi ? Une telle exception n'est pas présumable. Ce que la physiologie vient tous les jours révéler sur les mouvements vitaux tend à confirmer cette loi établie et à lui donner encore plus d'extension : les corps animés et leurs organes soumis indissolublement à la pensée, sont ordonnés à nos yeux d'après l'éternelle succession des causes et des effets. La psychologie surtout l'atteste déjà dans l'étude du mode de formation des sensations et de leur transformation en idées ; dans la remémoration consécutive de ces Idées et dans leur association ; dans ce qu'elle saisit de la puissance de l'habitude pour être la mère des idées innées et des instincts ; et enfin dans l'examen qu'elle fait de tous les mouvements de la pensée.
Ciependant il est beaucoup de psychologues qui attribuent à l'homme le libre arbitre, c'est-à-dire qui le regardent comme étant, par un pouvoir spécial, Tagent libre de ses actions indépendamment de causes antérieures : ce qui équivaut à affirmer qu'il est une exception où il ne doit pas y en avoir ; une cause sans causes
précédentes qui la déterminent, ou, pour un psychologue de I*école expérimentale : un effet réel qu(. n*a pas de cause. Mais les plus sages d*eotre eux admettent déjà que la vie morale a ses lois constantes de même que le monde physique, qu*elle est ordonnée de manière que, diaprés certains éyénements moraux on en peut prévoir d'autres qui s*y rattachent. Seulement ils soutiennent que nos actes, s*ils sont d*accord avec les lois morales, ne le sont que par le travail du raisonnement, lequel, quand le cerveau est sain, ne peut faire autrement que de suivre la voie de la raison ; mais que pourtant dans cette occurrence nous avons la liberté entière, le pouvoir d'enfreindre ces lois, et que si nous ne le faisons pas, c'est pour nous harmoniser avec ce qui est éternellement bien, juste et vrai. Et ce qui, pour les partisans de cette thèse, est l'argument en sa faveur par excellence et le seul plausible, c'est, disent-ils, le témoignage irréfragable de la conscience qui nous révèle, par une intuition propre, que nous sommes les causes déterminantes de nos actions, indépendamment de toutes causes antérieures, personnelles ou autres qui Içs fassent naître.
Ce n'est pas moi que nierai le témoignage de la conscience, après m'étre appuyé sur. ce témoignage pour étudier la pensée dans sa formation et ses développements, et avoir déjà déclaré que c'est sur lui seul qu'en dernier ressort on doit s'en rapporter afin de formuler ses jugements, soit pour l'étude du monde extérieur, soit pour celle de l'homme lui-même. Mais du moment que les idées conscientes que nous nous formons des choses ne correspondent pas toujours exactement à leurs objets^ au moins tels qu'ils paraissent au plus grand nombre : dans les illusions journalières des sens, le mirage, par exemple ; que ces idées n'y correspondent même pas du tout : dans les hallucinations ; du moment que
nous nous irompons souvent» et que loùt le temps de notre existence nous pouvons même tous ensemble prendre nos erreurs, nos chimères pour des vérités ; du moment que, dans tous ces cas, la conscience que nous avons des phénomènes n*est, dans sa réalité, que Texpression de sensations infidèles, d*idées folles, de jugements faussés, etc., il faut bien admettre que, pour beaucoup d*autres choses même concernant nos connaissances intimes, nous pouvons aussi tomber dans Terreur avec la conviction d*étre dans le vrai. Or, quand il s'agit du libre arbitre, d*un pouvoir conscientiel par lequel les volitions sont censées naiure sans cause; où ce pouvoir peut choisir un motif, tout en en préférant un autre plus puissant, et vouloir contrairement à nos plus fortes préférences, il est bien permis de rechercher si une si singulière doctrine est légitime et présente les. caractères d'une vérité définitivement acquise.
Le nœud de la question est celui-ci : a-t-on une conscience directe de son libre arbitre ? On a d'abord la conscience directe de sensatiçns venues des objets extérieurs ou de celles qui proviennent d*un effort, d*une modification organique. Puis, dans les actes de la remémoration et de rintelligence où Ton fait revivre les sensations déjà éprouvées, on a ensuite, mais consécutivement et par réflexion, une conscience encore directe et des idées que Ton évoque et qui reprennent une nouvelle vie, et des autres idées que Ton en extrait et que Ton associe ensemble. Mais ce n*est pas à la conscience que Ton a des actes psychiques remémorés et réfléchis que les soutiens du libre arbitre en appellent, ce ne serait plus en définitive s'en rapporter qu*à une inférence, puisque ces actes sont consécutifs à des sensations antécédentes et presque tous plus ou moins raisonnes; ce n*est pas non plus à la conscience d*une idée histinc-
paîssance d*un côté, et de l*aulre semble en même temps et successivement une sorle de création, nous apparaissent comme subordonnés à une causalité et sont par nous mis à part sur un second plan où cette activité les fait naitre. Ensuite, de même que des idées primitives venues des sensations de couleurs nettes, brillantes, etc., mises en rapport entre elles, nous extrayons pour une faible part ridée de beauté, et que rapportant cette idée générale à une seule couleur sentie nous la confondons avec elle et disons qu^elle est belle ; de même ici, des idées particulières venues des sensations plus ou moins interrompues et intenses de nos événements accomplis avec effort nous tirons pour une bonne part Fidée générale de pouvoir senti et actif, de cause en un mot ; nous absorbons ces sensations dans cette dernière idée dérivée de cause, et, par cette substitution involontaire, nous faisons de celle-ci, ce qui n'est pas, un élément direct donné primitivement par la conscience. Puis, si alors arrivé à ce point, nous élevons cette notion de pouvoir senti à la notion de cause conscientielle première, c'est tout simplement parce que prenant nos efforts conscients pour une cause, quoique ils ne nous soient connus directement que comme sensations, et ne pouvant nous apercevoir au moment même ni après que cette conception exabruplo de cause se rattache à des sensations, à des antécédents logiques, nous concluons à une cause première, le libre arbitre ou pouvoir conscientiel sans lien antérieur et lïbte d*agir à son gré pour produire comme effets nos événements psychiques et organiques; tandis que ces deux éléments de la pensée, les efforts et leurs phénomènes, consécutifs à des faits qui les précèdent, sont deux aspects inséparables d'une seule et même chose, portés à la conscience par une même impression, ni cause ni effet Tun par rapport à Tautre. Il se produit ici une erreur de juge-
titre que toutes les autres ne saurait tomber sous la conscience, ni comme une sensation externe ni comme une sensation interne.
Quand des philosophes marquants se sont laissés entraîner à penser qu^ils ont une conscience intuitive de leur liberté, ils ne se sont pas alors aperçus du lien étroit qui rattache cette idée générale è des sensations primitives éprouvées par eux, et par suite, de Terreur qui résulte* d*une telle confusion : ce qui aussi leur est arrivé nombre de fois dans les associations inséparables d*idées qu'ils ont eues souvent sur la nature entière d*un objet et qu'ils ont rattachées à une connaissance intuitive, sans remarquer comment ces associations s'étaient faites peu à peu à leur insu ; et ce qui arrive journellement aux partisans des sciences occultes qui, ne trouvant avec des prémisses aucun trait d'union aux étonnantes assertions de leurs sujets, attribuent les vérités qu'elles contiennent à une intuition subite de la conscience (1).
Pour parler encore de cette idée prétendue intuitive de cause première que nous nous attribuons sous le nom de libre arbitre, en outre qu'elle est une idée dérivée ou générale, raisonnée et insaisissable au premier regard de la conscience ; en d'autres termes, en outre qu'elle est ainsi un effet dans la série des causes et des effets, elle est de plus le produit d'une interprétation erronée en tant que nous la considérons en nous comme la cause initiatrice de nos actes indépendamment de toutes causes antérieures. Appréciant mal d'abord une de nos sensations intimes, celle que nous avons de notre activité pendant la production des événements variables et successifs que nos efforts suscitent, ces événements, par le contraste entre ce qui, en eux, parait continuellement
(1) Voy. plus haut, chap. i, § 3.
puissance d*un côté, et de Tauire semble en même temps et successivement une sorle de création, nous apparaissent comme subordonnés à une causalité et sont par nous mis à part sur un second plan où cette activité les fait naître. Ensuite, de même qiie des idées primitives venues des sensations de couleurs nettes, brillantes, etc., mises en rapport entre elles, nous extrayons pour une faible part ridée de beauté, et que rapportant cette idée générale à une seule couleur sentie nous la confondons avec elle et disons qu*elle est belle ; de même ici, des idées particulières venues des sensations plus ou moins interrompues et intenses de nos événements accomplis avec effort nous tirons pour une bonne part Tidée générale de pouvoir senti et actif, de cause en un mot ; nous absorbons ces sensations dans cette dernière idée dérivée de cause, et, par cette substitution involontaire, nous faisons de celle-ci, ce qui n*est pas, un élément direct donné primitivement par la conscience. Puis, si alors arrivé à ce point, nous élevons cette notion de pouvoir senti à la notion de cause conscientielle première, c*est tout simplement parce que prenant nos efforts conscients pour une cause, quoique ils ne nous soient connus directement que comme sensations, et ne pouvant nous apercevoir au moment même ni après que cette conception exabruplo de cause se rattache à des sensations, à des antécédents logiques, nous concluons à une cause première, le libre arbitre ou pouvoir conscientiel sans lien antérieur et libCe d*agir à son gré pour produire comme effets nos événements psychiques et organiques; tandis que ces deux éléments de la pensée, les efforts et leurs phénomènes, consécutifs à des faits qui les précèdent, sont deux aspects inséparables d'une seule et même chose, portés à la conscience par une même impression, ni cause ni effet Fun par rapport à Tautre. Il se produit ici une erreur de juge-
ment comparable, par rinscienee de sa formation seulement, à celle qui a lieu à notre insu lorsque nous localisons nos sensations hors de nous : cette erreur devient sous le nom de libre arbitre, Télément factice sur lequel on se fonde en théorie, car on s*en garde bien en pratique, pour établir un point d*appui au principe de la responsabilité, principe qui a pour conséquence Tapplicalion au coupable de motifs coêrcitifs dans le but de protéger la société et lui-même.
C*est une erreur à peu près du même genre qui a conduit les animistes à faire de ce qui est actif en nous^ une même entité à part^ Tâme, cause isolée et indépendante agissant sur le corps qui, lui-même avec les événements qui s*y passent, en sont les effets. Aujourd'hui, la science a amassé des matériaux qui rectiflent de si fausses opinions. Elle admet que les forces ou ce qui est regardé comme actif dans le monde physique est intimement uni aux corps qui le composent ; que ces deux formes apparentes de ce qui existe, forces et matière, se transforment parallèlement, sans que dans leur continuité de mouvement elles cessent d*être ensemble, alternativement et à n'en plus finir, causes et effets dans le temps et dans Tespace. Se pourrait-il que, dans le monde moral, il y eût une exception à cette loi : le miracle de forces ou causes premières antérieures à ces causes ? Non.
A ce qui précède l'observation des faits organo-psychiques et le raisonnement viennent apporter leur contingent, pour démontrer que le monde moral aussi bien que le monde physique, ne fait pas exception au mouvement de transformation qui s'exprime, dans les forces et la matière, par la succession des causes et des effets. Que par le côté moral seulement, l'on examine les hommes à tous les moments de l'existence et que l'on étudie leurs actes, ces actes oqt pour causes déterminantes des motifs
ou 'mobiles (I) acceptés par eux arec plus ou moios de réflexion. L'intérêt de conseryation personnelle est d'ordinaire rélément de ces mobUes- Et s'il y a deux ou plusieurs motifs qui se présentent à leur esprit, ils se décident toujours pour le plus • fort : il en est de deux motifs agissant sur leurs déterminations comme il en est de deux forces inégales en opposition ; c'est le plus fort qui l'emporte, et il est cause et son acceptation, effet. Au lieu d'un motif utile, est-ce même un motif d'bonneur, un motif nuisible à eux-mêmes, un caprice qui les déterminent et les entraînent, ces motifs ou causes sont encore et toujours les plus forts ; et ils suffisent les uns ou les autres pour expliquer les avancements progressifs de l'humanité, autrement dit la loi du progrès, comme ils suffisent pour expliquer ses chutes et parfois sa décadence. Il n'en peut être autrement. Nous allons vers les motifs les plus forts avec la fatalité de l'aiguille aimantée vers le pôle, et ce qui en est la preuve la plus irréfragable, c'est l'opinion des partisans les plus autorisés du libre arbitre. En désaccord avec leurs théories spéculatives, dans la pratique, et c'est de là que découle l'idée stricte du devoir, de l'obligation morale, ils ont de tout temps soutenu qu'il est nécessaire d'avoir recours à des punitions ou mobiles pour détourner les hommes du mal, et leur accorder des récompenses (autres mobiles encore), pour les porter au bien : les formules législatives de ce principe ressortent à profusion des codes de tous les peuples, et les moralistes de tous les temps n'ont pas manqué de lui apporter l'appui de leur autorité. C'est là
(i) Les motifs sont des objectifs do raisonDement ; les mobiles, de la sensibilité. Mais comme il n'est gnëre de phénomènes sensibles qui n'appellent le raisonnement à leur aide, et qo'ainslces objectifs se mèleni» les deox mots en qoeslion ei employés par moi ont à mes jeox la même signiflcalion.
non seulement une contradiction maladroite, c*est de fllus un aveu indirect de la faiblesse de leur croyance, et en fait, une négation formelle du libre arbitre. Si les hommes étaient les causes premières de leurs actions, s'ils étaient des êtres vraiment libres, leur serait-il donc nécessaire d'en appeler à des appas pour les amener au bien et à des moyens coêrcitifs pour les éloigner du mal ? A quoi bon punir, si l'on est capable d'agir en sens inverse des motifs de contrainte (1) ? Hais, dans sa plénitude, le libre arbibre s'il existait, ne supporterait aucune entrave et ne serait dirigé par aucun maître ; lui mettre des guides, si la chose était possible, ce serait vouloir dompter inutilement ce que, dans la conception qu'on en a, il n'est pas possible de maîtriser ; car on ne peut comprendre cette cause première apte à être inclinée, fléchie dans tous les sens ainsi qu'un roi fainéant, ce ne serait plus le libre arbitre. Du reste, le terrain sur lequel se placent les partisans du libre arbitre est tellement glissant que, dès qu'ils ont cessé de se cramponner à la preuve qu'ils croient puiser dans leur conscience, ce témoin oculaire et prétendu infaillible, ils se laissent aller à l'adoption de théories abstractives telles que celle de l'entraînement vers le bien par la force irrésistible de la raison, ainsi que le font d'illustres métaphysiciens ; ou telles encore que celle de l'absorption de la liberté humaine dans l'être des êtres, comme l'admettent certains panthéistes et les mystiques, toutes théories négatives du libre arbitre. .
Une question et des plus importantes se pose à cette place : Pourquoi, dans les mêmes conditions et en présence d'un même mobile reconnu le plus puissant de tous par la saine raison, y a-t-il des hommes qui pensent
(i) Voy. Philos. d'Hamilton, par J. Stuart Mill, p. 563. Paris, Germer-Baillière, 4869.
et agissent, les uns d*une façon et les autres d*une autre T Pourquoi une telle divergence dans leurs idées et leurs actions? Serait-ce une preuve qu*ils posséderaient le libre arbitre, c*est-à-dire un pouvoir indépendant de toutes causes ou cause première ? Loin de là ; ce n'en est pas même un indice. Ces effets opposés sont dus, au contraire^ à des causes incidentes qui dominent et annulent ce mobile si puissant ; à ce que leur organisation étant différente par quelques côtés, au moral et au physique, les pouvoirs naturels qui concordent à cette organisation disposent chacun d*eux à diverger d*opinion, quand pourtant, à la suite d*un motif offert à leur esprit, motif influent entre tous, ils devraient généralement penser et agir de même.
Le corps est-il sain et, par suite, le fonctionnement des sens et du cerveau est-il intact; rintelligence est-elle cultivée, ce qui ne peut être que par l'action antécédente sur Tesprit de motifs déjà les plus forts et la liberté préalable du fonctionnement des organes de la pensée ? Nul doute que ceux qui offrent ces conditions ne suivent le mobile regardé comme le plus puissant entre tous. Et si les capacités intellectuelles des hommes étaient toutes à ce degré, on pourrait prédire à Tavance que, dans une même circonstance et nulle cause incidente n^interv^nant, chacun d*eux se déterminerait de la même manière. Mais en est-il, même avec une intelligence cultivée, dont les sensations se fassent avec moins de netteté et dont le remuement des idées soit déjà difficile; alors le même motif qui serait déterminant entre d*autres, envisagé différemment par ceux-ci que par les précédents, pourra bien devenir pour eux le motif le moins influent sur leur manière de voir et sur leur conduite. A plus forte raison se tromperont-ils s*il y en a dans leur nombre qui soient sans culture intellectuelle. Enfin prenons des hommes,
même instruits, mais chez lesquels il existe un état automatique ou pathologique : du momeat que leur sensibilité est devenue obtuse ou qu'il surgit maintenant en eux des sensations faussées ; que leur mémoire est affiublie; qu*il leur est impossible ou difficile de diriger encore leur attention vers les sens et de la faire mouvoir tour à tour sur des idées» comment dlscemeront-ils et suivront-Qs le vrai mobile entre tous de leurs actions, si, par ces empêchements fonctionnels, ils ne peuvent les peser avec mûre réflexion, et, si le véritable parait le moins bon à leur esprit ?
Étant avéré que c'est d*abord de la structure organique et de la liberté des fonctions, puis ensuite du développement donné à Tintelligence, deux éléments antérieurs aux événements moraux, que dépendent les actes si variés que les hommes exécutent en présence d'un même motif reconnu pour le meilleur, il est évident que la responsabilité et par suite la pénalité qui implique la détermination par des motifs, doivent avoir ces autres éléments pour base première. En règle générale, de la formule raisonnée d*où nait le droit : qu'il ne faut pas faire aux autres ce que Ton ne veut pas qui vous soit fait, il s'ensuit que tout le monde est responsable et conséquemment punissable depuis le plus idiot jusqu'au plus intelligent ; mais il est clair, d'après les considérations précédentes, que la pénalité ou l'application des motifs à éloigner des mauvaises actions doit être moins sévère à mesure que l'Imperfection physique et morale devient grande, et qu'elle doit l'être davantage à mesure que cette imperfection diminue. Quelle influence utile le plus dur des châtiments peut avoir sur les déterminations ultérieures de certains é plleptiques et de certains imbéciles ? Baser les lois pén aies sur l'illusion du libre arbitre, ce principe qui ne les légitime pas, puisqu'il peut rendre réfractaire au motif
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le plus fort et forcer à suivre le motif le plus fuble, ce serait bâtir sar le sable; et faire trop dépendre la peine de la natore des actes crimiBels, serait s'exposer k de SmTes iiqustices. >
ÂTant d'en finir avec le libre arbitre, ce champ de bataille de la pensée où» jusqu'à présent, lespsychdo* gistes n'ont cessé de combattre, les partisans^de cette doctrine invoquent un argument auquel il est facile maintenant de répondre. Ils disent, à l'appui de leur thèse, que c'est parce que les hommes sont libres qu'ils suivent le chemin de Thonneur, de la vertu ; qu'ils font le bien pour le bien sans aucun intérêt personnel et qu'ils souffrent pour son accomplissemenl, même sans espoir de récompense dans un monde meilleur. Ces faits consolants sont d'une vérité incontestable ; mais ils ne se produisent pas moins grâce à l'attrait de motifs toujours les plus forts, et de causes entre toutes exerçant une influence énorme sur les déterminations mentales. Les hommes d'élite qui accomplissent de si nobles actions sont arrivés, pour les exécuter, dans un véritable automatisme comparable à celui du somnambulisme ou delà folie, lequel est regardé par les aliénistes comme la condition qui fait dévier le plus les déterminations morales de ce qu'elles doivent être normalement. Les dormeurs et les fous qui sont dans ces derniers états et font, par suite de leurs idées fixes, non pas même des actes désintéressés, mais des actes nuisibles à eux-mêmes, en sont-ils plus libres ? Agir contre ses intérêts les plus chers, est-ce donc en leur faveur une preuve de liberté ? Si, malgré des persécutions, l'homme vertueux lutte pour pratiquer le bien, même sans espoir d'être récompensé, c'est qu'il a la faculté de poétiser les grandes idées que son intelligence cançoit ; c'est qu'à force de les embellir par l'imagination, de les admirer, ces idées se fixent dans son esprit en se revêtant
oulre mesure de réléinenl émotif, el il en reste eontinuellemetit fasciné. Quand on est entraîné par un vertige aussi sublime, certes, c''3st bien sous Tattrait du plus puissant des motifs, motif qui agit sur celui qui en est obsédé, à la manière des instincts, avec Firrésistibilité d*une pierre qui tombe.