DU NON MOI
A. — Corps et forces.
Pourquoi ron croit à Pexistence des corps et des forcrs. — Da non moi yérltable sons ses deux aspects. — Da non moi éleoda : il t pour réictif et poor équivaleot le moi conscient.
Nous disons qu'un corps a des propriétés , des attributions, etc.; un tel jugement vient des sensations variées que nous en éprouvons. Nos sensations musculaires et autres sensations successives d'où découle l'édée abstraite de durée ; la quantité de nos efforts pour mouvoir les membres ajoutée aux sensations précédentes, lesquelles
Doiu doDBent l'idée ée Tespace parcouru dàtis le temps qui s*éeoule; la sensation de résistance, qui nous donne ridée de solidité; les sensations de couleur, de saveur, de déplacement, etc., en tant qu'elles sont différenciées, socoessiYes et complémentaires des précédentes sont les causes pourquoi nous avons d*abord conscience des qualités attribuées aux objets, et ensuite la conviction de Texistence de ces mêmes objets , cette dernière , par une inférenoe Instantanée et irrésistible de Tesprit. Durée , étendue, résistance, couleur, etc., toutes choses dérivées de nos sensations et créées par nous, voilà ce qui, en application et non en principe, constitue Tidée que nous nous formons des corps. Grâce à ces notions senties , car sans elles ils ne seraient rien, les corps sont en réalité des iaisceaux d'éléments hors de nous, que nous déclarons permanents, parce que nous pouvons en dégager les mêmes sensations en tout temps, surtout celle de résistance, et c'est ce qui fait que nous en inférons leur existence ; ce qu'ils sont par euxHBémes, nous ne le savons pas : ici la conscience et le raisonnement nous font défaut. C'est déjà beaucoup de pouvoir, par un simple raisonnement, rapporter nos sensations à quelque chose qui n'est pas nous, à une réalité qui borne la nôtre. Certes les corps , y compris le sujet pensant en tant qu'objet, ont une existence propre; mais pénétrons-nous de cette vérité que les corps ne ressemblent pas aux idées que nous pouvons en avoir; que nous connaissons seuls les événements du ressort de la conscience et qui naissent des rapports de l'esprit avec ces deux inconnues : notre organisme et les objets. Selon les expressions de M. 6. Lev^e (i), ces événements de la conscience diffèrent de l'un et de l'autre de ces facteurs ,
(1) Voy. oov. cité de lUbot, p. 328 (Ext. de History of philo sophy).
comme Teau diffère de roxigène et de Thydrogène servant à la former^ comme des effets diffèrent de leur cause et réciproquement.
Il faut le répéter, ce qui nous persuade surtout de Texistence permanente des corps et fait croire à leur extériorité, c'est d*abord qu'ils offrent à nos efforts la sensation irréductible de résistance, d'où nous concluons à des limites à nous-mêmes par quelque chose ; et c'est ensuite que nous extrayons toujours de ce quelque chose les mêmes sensations successives quand, à des époques différentes, nous nous mettons dans les mêmes conditions qui permettent de le faire. Ces caractères extérieurs d'existence et de continuité qui, de par nos sensations, distinguent les corps, et nous les font déjà regarder comme un faisceau d'éléments permanents et extérieurs à nous, c'est le non moi véritable.
Non-seulement^ dans bien des cas, les corps nous apparaissent comme des faisceaux permanents d'éléments hors de nous ; mais dans d'autres^ ils nous apparaissent de plus comme des faisceaux changeants de ces mêmes éléments, et sont par là un autre aspect du non moi réel. Bien que nous ignorions ce qui se passe en eux, ou autrement dit, leurs noumènes, nous les déclarons alors changeants, quand au lieu d'en dégager les mêmes sensations à divers intervalles d'une période de temps, nous en extrayons des sensations différentes à d'autres intervalles d'une même période. De ces variations de sensations qui se passent en nous, nous en concluons avec raison, à cause de la réciprocité parallèle de rapports entre eux et nous, nous en concluons à des variations dans les corps ; mais de même que les corps qui ne nous procurent que les mêmes sensations et ne sont jamais connus par nous qu'à l'occasion de phénomènes sentis, ces variations ne sont jamais connues aussi par nous
que par des phénomènes semblables » c'est-à-dire par des sensations éprouvées au contact de ces corps et dont nous sommes les agents actifs : pas plus que pour les objets en eux-mêmes, dire ce que sont en elles-mêmes les variations qui s*y passent, est au-dessus de notre pouvoir. Quand nous attribuons au non moi ces modi* fications extérieures dont le trait-d*union, en tant qu'elles sont regardées comme successives d'après les phénomènes que nous en ressentons, est connu sous le nom générique de mouvement, quand nous les attribuons à des puissances agissant dans les corps, nous exprimons une affirmation indémontrable, ou plutôt nous établissons une hypothèse.
Ce que nous avons déjà dit des applications de nos sensations et par suite de nos idées aux objets, s'applique donc aussi implicitement, lorsquMIs varient, à leurs changements actifs, ou mieux aux phénomènes que nous en éprouvons, phénomènes personnifiés en eux dans des forces et que, de même, nous ne connaissons que par des sensations et ne distinguons les uns des autres que par des différences de sensations et par les idées qui en viennent. Ainsi, nous voyons tomber des objets tour à tour : d'après nos yeux nous en concluons insconsidérément que les mouvements semblables dans ces objets sont dus à une même force permanente ou cause agissant et pouvant agir sur tous, et qu'ils en sont une manifestation, un effet. Et nous procédons de même pour établir la notion des autres forces, électricité, chaleur, etc. Mais, au fond de ces constations par nos sens de certains mouvements semblables, de certains changements pareils qui ont lieu et paraissent appartenir au même agent ou cause, il ne se trouve en réalité que des classes d'événements objectivés intérieurs à nous et fruits de notre activité, mais, en certaines conditions, pouvant
se manifester en tout temps dans nos rapports avec le$ corps ; des faits sensibles et idéaux mouvementés, mis chacun dans une catégorie commune et que, par une illusion de Tesprît et à cause de leur provocation par les objets extérieurs et par leurs changements, nous transportons hors de nous et rapportons non pas même à ces objets, mais à des conceptions hypothétiques qui leui^ seraient supérieures et les régiraient, à des choses en soi, à des forces. Comme pour la croyance aux corps qui ont de même une réalité, c*est donc encore par suite de sensations différenciées eV mises dans des classes distinctes que, par une inversion psychique et une inférence inaperçue, nous attribuons à des fictions, les forces, les modifications- inconnues, mais réelles, qui ont lieu dans les corps, lesquelles , en ce qu'elles sont pour nous , nous tippartiennent en propre.
Et , pour en revenir, en eux-mêmes que sont les corps sans tous les attributs dont nous les revêtons? Y compris même leur qualité irréductible d'être des éléments permanents extérieurs à nous et souvent changeants, d'où l'on extrait les sensations, et dont, par corollaire, la certitude positive en leurs changements, leur durée et leur existence découle aussi de la certitude de ces choses en nous^ ils ne sont ce qu'ils paraissent que par la croyance que nous en avons. Car, qu'on leur ôte les propriétés et les qualités que nous leur avons accordées. hors de nous de par nos sensations, telles que celles d'étendue, de solidité, de couleurs, de mouvements, d'existence, de durée, etc., les corps ne deviennent plus absolument à nos yeux, selon M. J. Stuart-IUill (i), que des possibilités permanentes et, j'ajoute, changeante^ de sen-
ti) Voy. Examen de la philos. dHamilton, p. 3S0. trad. Ca< zelles. Paris, Genher-Baitliëre, 1869.
salions : toutes ces propriétés et ces qualités qui nous sont subjectives et que nous leur donnons nous appartiennent; nous accordons au monde extérieur, dont les objets sont les éléments , nos diverses manières d*étre ; nous lui attribuons les états, les phénomènes, les changements qui sont nôtres , et cela , par un mirage de l'esprit : la réalité objective et correspondante de la nature est contenue en nous ; nous sommes la mesure de toutes choses. Ce qui existe hors de nous, le non moi étendu, c*est-à-<lire le non moi tel qu'il parait, de par toutes nos sensations, et renfermant le non moi véritable tel que nous Tavons compris sous ses deux aspects et non tel que ce dernier est en lui-même, est donc identique à nous; il est la totalité des connaissances quelles qu'elles soient et dont nous sommes les auteurs, et, le seul réactif qui le fait connaître, c'est le moi conscient, lequel est en tout et partout l'équivalent de ce non moi. Ces deux antithèses apparentes , ou, ce qui revient au même, l'être pensant et l'être pensé, s'ajustent , se correspondent exactement dans leurs rapports : l'un est le moule de l'autre. « Les objets , dit M. laine (i), ne sont que des fantômes internes, c'est-àdire des fragments du moi , détachés de lui en apparence et opposés à lui , quoique, au fond, ils soient lui-même sôus un autre aspect; à proprement parler, ce ciel, ces astres , tout cet univers sensible que perçoit chacun de nous, est son œuvre, mieux encore son émanation, mieux encore sa création, création involontaire et spontanément opérée sans qu'il en ait conscience , épandue à l'infini autour de lui, comme l'ombre d'un petit corps dont la silhouette, à mesure qu'elle s'éloigne, va s'élargissant et finit par couvrir de son immensité tout l'horizon. »
On peut dire que l'homme prolonge encore plus loin
(i) Yoj. D$ VinMligençe, t. Il, p. 158.
la GréatioD. Insatiable dans ses aspirations , il s'objective un autre monde fantastique , où Ton retrouve tout ce qui constitue le monde sensible ou pour mieux dire le moi objectivé; il y place des êtres : dieux, anges , démons, etc., autres lui-mémes auxquels il donne plus ou moins ses facultés, ses notions, ses qualités, ses défauts, ses formes, son organisation sociale, etc. Rien n*y manque de lui et de la nature : c*en est une seconde vision, et, tant qu*il u*a pas réfléchi sur le mécanisme de ces formations et sur leur étrangeté, il croit à ces productions imaginaires de son cerveau avec la même conviction qu'au véritable univers sensible et qu*en luimême.
Le non moi étendu ou monde extérieur tel que nous nous le représentons, ou que nous le transfigurons, et absorbant les qualités extérieures et irréductibles d'existence, de variabilité et de durée du non moi véritable, c'est donc en définitive le moi objectivé : il l'est non seulement par les sensations, les idées que nous en avons directement et indirectement et qui, moins l'idée d'existence permanente et variable de ses éléments , ne correspondent nullement à ce monde tel qu'il est en lui-même, quoique nous les lui rapportions ; il l'est encore par les constructions scientifiques abstraites que nous élaborons dans notre esprit et que nous lui appliquons, lesquelles, ce que révèle l'observation, trouvent nécessairement leurs raisons d'être dans nos autres créations objectivées, ou dans celles qui peuvent naitre en nous à la suite d'un nouveau changement 'de milieu. Connaître ces composés intellectuels des sciences pures ou naturelles : forces, lois du mouvement, lois des faits, lois des nombres, mécanique, etc., c'est connaître aussi les composés réels qui doivent s'adapter aux réalités objectives du même genre (et sans doute il en existe), qui sont
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maintenant encore en dehors du cercle de nos connais sances (i).
B. — Causes et effets.
Définition dei idées de cause et d'effet ; d*oà proTleonent ces idées T — Les idées de eaose et d*effet qoe l'homme attribae an monde extérieor sont primititement en loi.
Par l'observation et au moyen de la méthode d'induction^ on arrive à savoir que les faits se succèdent dans un ordre qui ne varie pas. H. J. Stuart Mill, nous l'avons déjà vu, appelle cause, le fait ou antécédent invariable, effet, le conséquent invariable, et ainsi de suite pour ce dernier devenu cause à l'égard des faits qui viennent après. En termes plus détaillés, car il est extrêmement rare qu'un effet soit le produit d'une seule cause et réciproquement : la réunion des antécédents, la série et la somme des conditions négatives et positives de ces antécédents prises ensemble, la total té des circonstances et contingences de toute espèce qui s'y rapportent, toutes choses sans lesquelles l'effet ou les effets consécutifs ne seraient pas arrivés , voilà ce que collectivement on nomme cause. Et l'on nomme effet, le fait ou les faits différents, résultantes incontestées et invariables venant à la suite du fait ou des faits qui en sont les précédents. Cette définition s'applique autant aux événements dont nous avons conscience et que nous croyons intérieurs à nous, qu'aux événements du même genre et nôtres aussi, et que nous attribuons directement, à tort, au monde extérieur.
Les idées de cause et d'effet proviennent, d'abord des sensations produites quelquefois par nous à la suite les
(i) Voy. on?, cité de Taioe, t. U, p. i et suIt.
unes des autres, et ensuite des corps auxquels nous rapportons le point de départ dans lequel nou& apparaît ridée de cause qui, ici en réalité, est primitivement en nous et non dans les éléments permanents dont nous la dégageons. Quand nous regardons les corps comme des causes, nous transformons en causes les corps Inconnus en eux-mêmes, et, oubliant que nous sommes actifs, nous regardons nos sensations et par suite nos idées comme étant les conséquences, les effets de ces causes extérieures. Nous allons plus loin : par une inversion psychique dont il est difficile de se défendre, nous gratifions les objets des qualités sensibles dont nous avons conscience, et à ces qualités entre elles, nous accordons les attributions de causes et d'effets sans nous douter que ces qualités sont à nous et non aux objets. Mais, comme les groupes consécutifs et alternatifs de sensations et d'idées provenant de notre contact avec les corps auxquels nous les rapportons à faux, et que nous élaborons à l'aide d'efforts intellectuels suivis, sont notre œuvre, et entre eux, dans des rapports étroits : nous devons admettre que, de même que des corps pris pour causes aux idées que nous en avons, il y a aussi, mais avec réalité et sans apparences trompeuses, ce que démontre l'observation : il y a, entre chacun de ces groupes ou classification successive de sensations et d'idées venant de notre initiative, et le plus souvent attribuées sans raison au domaine du non moi véritable, une série successive de causes et d'effets où ces derniers à leur tour deviennent causes, et ainsi de suite ; et comme ces séries de causes et d'effets sont notre création , étant chacune représentative de faits de pensées qui nous sont personnels, et que par conséquent elles ne. peuvent s'appliquer du non moi inconnu au non moi inconnu et inconnaissable, celui-ci, sauf l'existence, la variabilité et la durée, étant impéné-
trahie en lui-même k rcsprit» ces séries de bits psychiques sont pour nous, de toute èridenee, sous le rapport de la conoaissauce et de h causalité, des réaStés supérieures à ce nou moi impéDétraUe auquel Doas les rapportons inconsidérément. On le toîI, les lois de causes et d*efiets que nous attribuons au monde extérieur» ne sont, avec toutes les autres lois qu*eDes abiorhent, que les lois des manifestations de notre pensée, cl, comme le non moi étendu, elles sont notre centre et nous appartiennent exclusirement.
Cela dit, euste-4-^ qudque part hors de nous, je ne dirai pas même des causes seeondes, mais des causes premières, des causes qui ne s*endiainenl pas akematirement avec des effets? Comment, dans le monde extérieur, affirmer Texistence de causes premières, quand on n*y peut même affirmer celle des causes secondes ? Si Ton n*en connaît pas, il suit qu'il n*cst pas scientifique d'admettre des pouvoirs occultes, personnels ou autres, au-dessus de la nature et de Thomme, et indépendants de tous antécédents, k moins que ce ne soit en guise dliypothése, tout au plus, pour expliquer les phénomènes rapportés à Tordre de l'onivers.