DU SOMMEIL ORDINAIRE
Mécanisme de Teolrée en sommeil. — Le sommeil est plas profond au débat, plus léger ii la fin ; ce qui explique cette transition. — Caractère do sommeil et son identité avec le somnambulisme pro- Toqué. ^- Lia vériiable fonction do sommeil est de contrebalancer les forces. — Causes du réveil. ~~ Du souvenir après réveil. — Des modifications do tissu cérébral pendant le sommeil.
Pour le mieux connaître, on peut distinguer trois phases dans le sommeil ordinaire : celle de formation, celle de durée et celle de sortie de cet état.
A la suite d'une activité prolongée soit de Fespril, soit du corps, il se déclare toujours im léger affaiblissement compliqué d'une sensation de fatigue. De même qu'une sensation de défaillance aboutit au besoin ou idée de manger dans le but de faire cesser cette défaillance ; de même les sensations de faiblesse et de fatigue finissent par se résoudre dans un besoin pressant, parfois irrésistible, qui a aussi pour expression une idée : celle de reposer ou, ce qui revient au même, d'arrêter le mouvement laborieux de la pensée et de l'activité musculaire. Tel est le véritable point de départ du sommeil : c'est une idée. Si l'on accepte cette idée : c'est-à-dire si l'on consent à dormir, on cherche alors à arrêter le travail de la pensée et du corps ; et pour y parvenir on s'isole de tout ce qui peut exciter les sens et le cerveau, ce qui permet à l'attention de se mettre sans résistance en arrêt sur l'unique idée de reposer qui se présente naturellement à l'esprit.
Pour arriver à immobiliser TaUention et en même temps h force nerreuse sur cette idée de dormir (car la force est inséparable de l'effort) ; pour amener enfln la cessation des mouvements variés de la conscience ; c'estk-dire la résolution de la pensée en une uniformité continue et par conséquent inscienie : non-seulement on cesse ses occupations de Tesprit et du corps, non-seulement on évite le bruit, recherche les ténèbres et tout ce qui amortit les sens ; mais encore on emploie des moyens isolants tels que le bercement et autres occupations monotones et sans attraits. Par suite de cet éloignement raisonné en dehors des occupations intellectuelles ordinaires et autres, et finalement faute de variations nouvelles dans les états de conscience, Tidée fixe, permanente et invariable de reposer prenant naissance, plonge nécessairement et i son insu le sujet qui en devient tout-à-fait possédé dans une inconscience complète du monde extérieur et de lui-même* C'est à cause d*une cessation analogue de Pactivité mentale que certaines personnes sont portées k dormir par imitation, sans s*en douter et même sans en éprouver le besoin : en outre de ce qui précède, ce fait dénote aussi que le sommeil a réellement une idée pour origine, puisque déjà Tidée est à la base de tous les actes par imitation.
Si Ton ne consent pas au sommeil ; si Ton est convaincu que Ton ne peut dormir ; si Ton est obsédé par une foule de pensées et si Ton éprouve de vives souffrances, il est facile de comprendre que, malgré le désir de reposer, le sommeil ne viendra pas ; pas plus que, dans de pareilles conditions, le somnambulisme provoqué ne se produira, parce que Tattention trop distraite ne pourra s'immobiliser sur Tidée de rester inactif d'esprit et de corps, et y accumuler et fixer ainsi la force nerveuse* Et si enfln les sensations qui portent à dormir se
résolvent en un besoin impérieux, irrésistible^ malgré des efforts volontaires pour y résister, ce n'en est pas moins par Tinfluence d*une action mentale, comme lorsqu'on ne peut se retenir de pleurer ou de rire, et Ton se livre alors au sommeil malgré soi tout à fait de même qu'on s'abandonne aux larmes et à l'hilarité tout en s^ef* forçant de se contenir. Un fait encore qui prouve que l'idée est pour le tout dans la formation du sommeil, c'est que des personnes, en proie à l'insomnie depuis longtemps, s'endorment croyant avoir pris de l'opium, bien qu'en réalité ils n'en aient pas pris (1).
Et comme il y a des personnes qui s'endorment à toute heure de la journée et pour le temps qu'elles désirent, même sans éprouver le besoin de dormir : il suffit qu'elles en aient l'idée ; que les ténèbres calmants de la vue et des nerfs en général, et par suite^ modérateurs de la pensée, ne sont que des aides de formation du sommeil et non une de ses causes essentielles ; car dans les pays chauds Ton dort de jour, et plusieurs mois sans nuit dans les climats polaires : il ressort de ce qui précède que la production du sommeil ordinaire est identique, dans son mécanisme et ses moyens accessoires de développement, au mécanisme et aux procédés isolants par lesquels on fait naitre le somnambulisme artificiel ; et qu'il est, de même que ce dernier, une concentration de l'esprit vers l'idée fixe de reposer ; enfin une mise en retraite de- la pensée.
Cette similitude on la retrouve même dans quelques symptômes exceptionnels de la fondation de l'un et de l'autre de ces états. Ainsi quelquefois, surtout au début, le sommeil ordinaire présente des phénomènes insolites
(I) Voy. De la ciroul. eéréb, dans ses rapp. avec le somm.f p. 46y par Gaamibàv. Pari^j LeeUrc, 1868.
du sommeil provoqué : de Tagiiation, une respiration gé^ née, du ronflement, etc.
De la concentration de Tattention sur une idée qui la fixe, et surtout si le besoin de dormir a été impérieux, il résulte, le sommeil ayant pris naissance, que la force nerveuse au lieu d*étre répartie à peu près avec harmonie dans tous les organes comme pendant la veille, a cessé de se porter activement vers les sens, et de se mouvoir de ces organes au cerveau et du cerveau aux nerfs moteurs ; il 8*est produit alors une rupture d*équilibre dans la distribution de cette force : les sens, les fonctions cérébrales et consécutivement les organes du mouvement, tous inactifs plus ou moins et souvent fermés à la conscience, sont devenus privés d*influx nerveux en quantité inverse sans doute de la force nerveuse qui s'est mise en arrêt sur Tidée fixe de dormir, cette véritable cheville ouvrière du sommeil, s'il est permis de la désigner ainsi. En outre, et nous l'avons précédemment reconnu, ce que nous disons, de même que ce qui précède, s'appliquant aussi à la lettre à l'état somnambulique provoqué, la plupfirt des fonctions des organes soumis au nerf grand sympathique : digestion, sécrétions, circulation, etc., sont elles-mêmes moins actives par l'effet de la diminution de l'influence excitatrice de l'encéphale, et consécutive-^ ment de la moelle et des ganglions. Si parfois, chez ks dormeurs ordinaires, mais plus souvent chez les somnambules, il y a refroidissement du corps ainsi que dans le son^meil bybernal, la cause en est encore à la même diminution d'influence nerveuse et quelque peu à l'im-^ mobilité du corps.
Ainsi donc, toujours comme dans le somnambulisme et I^s états analogues, on retrouve dans le sommeil ordinaire la même distribution de la force nerveuse : vers un poÎQt .du cerveau» accumulation et fixation de cette lorce^
et, dans les autres parties du cerveau et de Torganisme où elle est encore distribuée, ce qu'il en reste de libre agit nécessairement avec moins d'activité sur les fonctions de la vie, et fluctue, mais obscurément et même à notre insu, des sens à l'organe cérébral et rarement de ce dernier aux muscles.
Dés rétablissement du sommeil ordinaire, chez les profonds dormeurs, la torpeur de l'intelligence et des sens est aussi grande en cet état que dans le somnambulisme provoqué, et ce sont le plus souvent ces mêmes dormeurs que l'on rend somnambules : ils sont très-difficiles à réveiller ; mais à mesure que leur repos se prolonge, de même que chez les somnambules artificiels que l'on abandonne à eux-mêmes, le sommeil, de plus profond au début devient plus léger vers la fin : la conscience reprenant son fonctionnement, la sensibilité retourne vers les sens, des rêves se forment et, quelquefois, des mouvements limités se mettent au service des conceptions de l'esprit.
Si à cette première période de leur sommeil, on réveille les sujets endormis, il y en a, et ce sont les dormeurs profonds, qui ne se souviennent de rien ; mais si on les réveille plus tard, étant moins concentrés, ils se rappellent avoir rêvé. Quant à ceux qui d'habitude dorment plus légèrement, ils passent par un même retour à la conscience d'eux-mêmes, et en outre, à quelle heure on les fasse sortir de leur sommeil, ils gardent une connaissance plus ou moins nette de ce qu'ils ont pu rêver au commencement aussi bien qu'à la fin de cet état. Des trois causes qui expliquent cette décroissance progressive dans la profondeur du sommeil, il en est déjà deux que l'on ne saurait nier : c'est d'abord que des forces vives provenant de la nutrition se surajoutent à celles qui existent et se répartissent dans toute l'économie ; c'est ensuite que les surfaces
nerveuses et les nerfs^ devenus par là plus excitables, sont plus aisément impressionnés par les besoins et le» stimulants extérieurs et intérieurs, et contribuent ainsi de cette façon et par contre-coup à rappeler peu à peu à la périphérie la force nerveuse révulsée au cerveau. Je parlerai tout à Theure de la troisième.
En appliquant la main sur le front ou sur une autre partie encore sensible du corps d*un dormeur profond, il n'est pas rare au bout de quelques minutes, si on Tinterpelle, qu*il ne se mette en rapport avec celui qui expérimente (i); t|u'il ne réponde à ses questions, reste en catalepsie, etc., ainsi que les somnambules artificiels. 11 est même possible de développer sur lui, par la suggestion, les phénomènes d'excitation ou de sédation que Ton détermine sur ces derniers. Si le sommeil ordinaire» à un certain degré de concentration, aboutit ainsi au rêve du somnambulisme provoqué, ou somnambulisme actif, et à ses effets organiques, c'est que le sommeil lorsqu'il est passif, ce qui arrive au début, est nécessairement aussi un état identique au somnambulisme.
Maintenant puisque, chez les dormeurs profonds. Ton fait éciore un somnambulisme actif à Faide d'idées suggérées, le rêve somnambulique essentiel qui prend naissance dans le sommeil ordinaire ne peut lui-même être qu'un semblable état ; seulement l'idée, cause de ce rêve, au lieu d'être reçue dans le sommeil, en tant qu'il est passif eomme l'est lui-même le somnambulisme provoqué avant qu'on le rende actif par suggestion, cette idée s'est continuée sans transition de la veille au sommeil pour aboutir, à un moment donné, è un rêve brodé avec de la force nerveuse accumulée, c'est-à-dire, en réserve dans le
(I) Vo/. Mém, sur le somnamb.f par le général Noizct, p. 193. Pei:is»PioD, ISSi.
cerveau du dormeur pour se dépenser en un travail psychique.
Celle induction est conQrmée par le rapport sensible et idcal qui se continue du sujet à rexpérimentateur, lors du passage de ce premier à Tétat somnambuiique ; par la possibilité que Ton a d*avance de donner aux personnes que Ton hypnotise le thème de leur future occupation d*esprit, ou de leur désigner l'heure de leur réveil ; elle est encore confirmée par d'autres faits : tels sont ceux du réveil à l'heure que Ton a choisie avant de se livrer au repos, du meunier qui s'éveille dès que cesse le tictac de son moulin, de l'homme qui s'endort en marchant et continue sa marche bien qu'il dorme ; tel est encore le fait d*un travail intellectuel commencé avant de ^e livrer au repos, et accompli pendant le sommeil.
N'est-ce pas aussi à cause d'une idée devenue permanente, idée née pendant la veille et abstractive de certains sons, que l'on finit par reposer, malgré les bruits les plus agaçants, comme ceux de la rue, d'une machine ? Ces bruits sont pour le dormeur de même que s'ils n'existaient pas. Les idées abstractives ou négatives des sen— salions qui ont déjà si communément des effets dans le sommeil ordinaire, produisent encore davantage de pareils effets et à volonté, après suggestion chez les somnambules ; c'est ce qui fait que ces dormeurs ne voyent que le bras, la tète ou toute autre partie du corps d'une personne ; qu'ils n'entendent qu'une seule voix dans un concert, etc. : preuves nouvelles et incontestables que le sommeil ordinaire et le somnambulisme artificiel sont des états analogues, et que ce dernier ne diffère de l'autre que parce qu'il est plus provoqué.
Pour en revenir, le somnambulisme essentiel, ce rcve actif an ivant lors de la première période du sommeil ordinaire, n'est donc qu'une occupation intellectuelle en-
(retenue avec un excès de force nerveuse accumulée au cerveau, occupation souvent accompagnée de mouvements et continuée de la veille au sommeil pour se manirester dans ce dernier état, et s*y développer dans un sens étroit, de même que tout ce que Ton exécute dans ]e somnambulisme provoqué. Et si le somnambule essentiel n'est pas resté en rapport avec qui que ce soit ; sll ne présente pas de catalepsie, et ce sont là les seuls points qui distinguent et spéciOent son état, c'est par ce qu'il s'est endormi n'ayant dans l'esprit l'idée de personne ou au moins d'aucun des propos qu'on pourrait tenir devant lui. La démonstration que cette non mise en rapport dépend de la raison que j'émets^ je la trouve d'abord dans ce que dit M. Brière de Boismont (i) sur le somnambule Castelli qui, d'après F. Soave, entendait la conversation se rapportant avec ses pensées du moment, mais restait étranger aux discours tenus par les personnes présentes quand ils roulaient sur d'autres sujets; je la trouve encore en ce que les quelques somnambules que l'on a vu communiquer par les sens et la parole avec d'autres personnes, et cette particularité a déjà été notée, ils le devaient à ce qu'étant habituellement en contact avec ces personnes (2), ils s'étaient endormis dans ridée de conserver avec elles des rapports, ainsi qu'il arrive souvent chez les somnambules artificiels.
Il est donc patent, sauf la seule diflérence que je viens de noter, et elle confirme la règle, que la formation du sommeil ordinaire et sa première période, soit d'inactivité, soit de rêve, lorsqu'il est profond, sont de tous points identiques au somnambulisme artiflciel dans ses
(f) Voy. Des ilulluci nations, p. 331. Paris, Germer-Baillière, 1.-62.
(2) Voy. Du Sommeil et des rêves, par 178, par A. Maury. ar 3, DâJicr, 1861 .
modes passifs et actifs. Même mode de développement et les deux mêmes aspects dans le sommeil établi que dans ce dernier état : d*abord passiveté, puis activité de la pensée par sa continuation non interrompue de la veille au sommeil ou par influence suggestive ; mais de plus, et c*est ce qui complète la similitude, Fabsence de souvenir caractérise la terminaison de Tun et l'autre état. Et comme les uns et les autres rêves somnambuliques partent chacun d'une idée-mère sur laquelle s*est accumulée de la force nerveuse à Taide d*un effort d'attention, ils se développent d'eux-mêmes, partant dç cette idée, dans une semblable surexcitation étroite des facultés cérébrales et des sens.
Mais le plus souvent le sommeil ordinaire ne présente rien des signes accentués du sommeil profond. Véritable diminutif de ce dernier, et ce caractère est d'autant plus tranché à mesure qu'il avance dans son cours, le sommeil ordinaire se distingue, d'un côté, par une moindre gccumulation de la force nerveuse vers le siège de l'idée fixe, et de l'autre, par l'augmentation relative de cette force dans tous les autres points du système nerveux, mais sans atteindre pourtant en eux la plénitude de son activité de la veille. De cette polarisation il résulte que, contrairement à ce qui se passe dans le sommeil profond où l'isolement des sens est presque complet et le remuement des idées à peu près nul, à moins qu'on ne réveille sens et idées par suggestion, il résulte, à mesure que le sommeil ordinaire devient léger, que les sens, fonctionnant d'une manière toujours de moins en moins obscure, et que la mémoire, fournissant toujours de plus nombreux matériaux psychiques, donnent chacun pour leur part des éléments nombreux à la trame des rêves habituels. Mais aussi, par cela même que ces rêves du sommeil léger puisent sur une grande surface, et non dans des limites
rétrécies ainsi qu'il arrive dans le somnambulisme où la sensibilité est à peu près éteinte et le cerveau paralysé, ces rêves, fouillant dans presque tout le système nerveux, et probablement en proportion inverse de la diminution, à Topposé, de la force nerveuse immobilisée encore sur ridée fixe du sommeil, sont largement remémoratifs et sensoriels ; et les mouvements de la pensée auxquels ces mêmes rêves donnent lieu, lesquels sont d'autant plus étendus et relàcbés qu'ils se font sur de grandes surfaces, deviennent à plus forte raison de plus en plus vagues, décousus, étranges et, presque en tout, absurdes.
Cependant il est des mouvements intellectuels, dans le sommeil réputé léger, qui se rapprochent de ceux des rêves somnambuliques. Us sont filés avec de la force nerveuse accumulée au pôle passif et mise en action par une suggestion que Ton s'est faite lors de l'entrée dans le sommeil : tel est le mouvement psychique qui aboutit au réveil à heijre fixe ou au moment de la cessation d'un bruit longtemps prolongé, etc. C'est que la nature ne fait pas de saut. Faut-il s'étonner maintenant (autre point de ressemblance), et cela de même que dans le somnambulisme provoqué et par TefTet d'Idées fixes se continuant de la veille à l'état passif, qu'au début du sommeil ordinaire, alors qu'il est à sa période de plus haute concentration, il se produise de violents contre-coups sur l'organisme ? On a vu des taches ecchymotiques, des paralysies du mouvement et du sentiment, etc., se présenter à la suite de songes semblables.
Il a déjà été établi que les forces se réparent pendant le sommeil, par l'apport de forces nerveuses fournies alors par la nutrition qui ne s'arrête pas ; mais il n'a encore été rien dit de la véritable fonction du sommeil qui est, par un renversement polaire dans leur distribution, de contrebalancer les forces dissociées par un travail
épuisant. Si, par suggestion, à un somnambule artificiel souffrant et fatigué (i), on donne idée que ses douleurs et sa lassitude vont s'effacer, ces sensations pénibles s'éteignent pour ne plus revenir^ même malgré la persistance de leur cause. Par une idée remémorée^ non imagée et négative de ces symptômes, la force nerveuse en excès qui nourrissait le mal reflue vers le cerveau, s'y fixe et le mal devenant inconscient disparait. Eh bien ! croit-on que le dormeur exténué, brisé de fatigue, ne s'abandonne pas, lorsqu'il se couche, à l'idée qu'il se réveillera plus frais et plus dispos, et croit-on que par suite de cette idée le même phénomène de balancement ne se produise pas ? Eh puis ! le sommeil, par le changement qui s'établit dans la distribution de la force nerveuse, grâce à l'afflux de cette force au cerveau pendant que les autres organes en sont moins pourvus, n'est-il pas, dans ceux-ci trop stimulés auparavant, une cause puissante de sédaiion ? Peut-on douter qu'au réveil le bien-être que l'on éprouve ne lui doive sa part d'effet? Et ce que fait le sommeil pour la sensation de fatigue, il le fait pour tous les maux : il est le meilleur des remèdes. Seulement, il est à remarquer qu'il a une action plus lente et moins efficace que le somnambulisme provoqué : c'est que dans ce premier état, la force nerveuse accumulée au pôle passif est, d'ordinaire^ non seulement moins abondante que dans le second ; mais faute d'une suggestion étrangère, elle est encore privée de direction dans un sens bien déterminé.
Quoiqu'il dure de longues périodes de jour dans un état pathologique particulier à quelques personnes, et qu'il serait même possible, avec un peu d'art, qu'il se
(1) La sensalioD de la fatiji^ue est le résaltat de Tacidificalion du SDC masculaire agissant par impression sur les fileU nerveux sensiiifs des muscles.
prolongeât ainsi que le sommeil léthargique de certains mammifères, le sommeil a une fin : c'est le réveil qui » en outre de la surexcitation par des besoins pressants, est encore la conséquence de la formation de. nouvelles forces nerveuses, et par suite d*un commencement de retour à l'équilibre normal rompu pour un temps par ridée fixe dominant dans cet^état. S'il est difficile de réveiller un dormeur dès le commencement de son repos ; vers la fin : un rien, la plus légère sensation, une simple émotion du rêve, le rappellent à la vie réelle.
Gomme à la sortie du sommeil ordinaire^ la force nerveuse dont réquilibre factice est rompu, mais moins qu*à la brusque sortie du sommeil profond provoqué ou non ; comme cette force, d*accumulée quelque peu an cerveau, reprend alors ses positions normales de Tétat de veille, il s*ensuit, au réveil, qu^étant restée encore relativement assez abondante dans cet organe, le dormeur retrouve souvent les traces de ses rêves. Il les retrouve d*autant plus quMIs sont sensoriaux, et qu*avant de s*éveiller de lui-même, il est dans un état de mouvement de la pensée qui n*est guère distant de l'activité mentale de la veille : il lui reste au cerveau et à sa disposition une dose de force nerveuse presque aussi forte que lorsquMl ne dort pas, ce qui fait que ses souvenirs de la fin au moins ne peuvent être que conservés.
Si ensuite au réveil on prend la trame des songes et leurs fantômes pour des opérations d*esprit sans aucune réalité extérieure concomitante, c*est que ces opérations sont contradictoires avec celles qui, pendant la veille, naissent directement de la présence des objets ; et c*est celte contradiction flagrante, tant dans les opérations d*esprit que dans les sensations formées lors de ces deux états opposés de la vie, qui fait rejeter invinciblement et comme absurdes celles du sommeil, de même qu'on re-
jette un caleul fain en présence d*un calcul démontré vrai.
Maintenant pourquoi les constructions des réres et leurs images paraissent-elles postérieures aux opérations d^esprit et aux idées présentes ? G*est d*abord parce que, étant contradictoires par quelques côiésy nous ne pouvons admettre la simultanéité des uns et des autres de ces événements psychiques ; et ensuite parce que, dès qu^apparaissent les opérations d*espril présentes de ce •qui s*est passé dans le sommeil, ce dont nous nous souvenons de nos rêves rétrograde forcément. 11 est évident, qu'au réveil, la remémoration présente des événements psychiques du sommeil est la négation de leur contemporainetè, et qu'ainsi celte remémoration les fait reculer dans le passé.
Dans la veille, toute remémoration d'un travail mental quelconque refoule de même ce travail en arrière, et de plus, la prévision d'événements futurs se fait d'après la même loi, mais à l'inverse ; par le raisonnement, on transporte dans l'avenir les images remémorées des événements qui se sont renouvelés avec régularité dans le passé, et qu'on y a fait reculer chacun à sa place : en les poussant de l'arrière à l'avant dans l'ordre qu'ils ont suivi, on fixe leur réalité future (1).
A la fin du sommeil, les sens et l'organe cérébral étant plus sensibles par suite de Faugmentation de la force nerveuse venue de la nutrition, et par suite de son retour consécutivement progressif vers son équilibre antérieur, rien d'étonnant que le réveil n'ait lieu ^à la moindre excitation : telle est celle que produisent les besoins ; mais cette cause est-elle la seule ? Puisqu'il y
(I) Voir» p«Qr plus de détails, le travail de H. Talne : D$ l'inielligence, l. I, p. 461 et sniv.
a des somnambules artificiels qai s*éveillent à Tbeure déterminée par eux avant de s^endormir, et que cet état est identique au sommeil profond ordinaire ; puisqu'il est possible, par des idées imposées, de limiter le somnambulisme provoqué comme de le prolonger indéfiniment, si Ton met le sujet dans les conditions de satisfaire les besoins du corps ; puisqu*enfin dçs dormeurs ordinaires s'éveillent à Tbeure qu'ils ont fixée, pourquoi aussi certains de ces derniers ne se réveiileraienl-ils pas à peu près à leur beure matinale babituelle, parce qu'ils s'endorment avec l'idée de sortir du sommeil sans en fixer le moment bien précis, ce qui permettrait alors plus aisément aux causes excitantes du réveil de se faire sentir?
De ce qui a été brièvement développé sur le somnambulisme artificiel complet ou incomplet et le sommeil ordinaire, il est manifeste qu'il y a plus qu'une parenté étroite entre ces deux états. Ils présentent les mêmes caractères passifs et actifs, la même rupture d'équilibre dans la distribution de la force nerveuse à deux pôles opposés, la même évolution vers une concentration de moins ennnoins grande de la force nerveuse, les mêmes modes de formation et de terminaison, etc. Au fond, il y a identité (i) : les différences qui existent entre ces deux états sont plus apparentes que réelles. Une seule nous a fait douter long-temps d'un accord parfait dans leurs rapports analogiques : c'est que des personnes qui s'endorment pourtant tous les jours, et même profondément, ne peuvent, par les procédés hypnotiques tomber dans le somnambulisme complet ou amoindri. Cela vient de ce que, pour le sommeil ordinaire, il est plus facile de s'abandonner à une contemplation de l'esprit qui est
(I) En iSSO, le général Noliet avait déjii eotreva celle manière 4t ▼olr. (Voy. ooT. eilé^ p. 93.)
calme, solitaire, périodique et habituelle ou instinctive depuis la naissance, qu'à un isolement actif d'un de ses sens sur un objet, comme pour le sommeil provoqué : dans le premier cas, afin d'aller au sommeil par l'idée de dormir, on suit une pente douce et presque sans s'en douter ; dans le second cas, pour y aller de même, on s'efforce au contraire de remonter une pente peu aisée par une révulsion de l'esprit sur la vue d'un objet quelconque. En outre, le moment insolite que Ton choisit pour arriver au sommeil provoqué, les distractions plus nombreuses qui s'offrent aux sens, l'inquiétude du résultat, etc., ne sauraient être que des obstacles placés devant le but que l'on se propose d'atteindre ; mais suffisants pour expliquer ainsi l'impossibilité de dormir que certains sujets présentent.
Il est aussi très-probable que les modifications qui ont lieu principalement dans le tissu cérébral et ses enveloppes, sont les mêmes dans le somnambulisme provoqué et le sommeil ordinaire. Du moment que les forces sont regardées comme se manifestant par un ébranlement communiqué aux corps qui en sont les supports, et que forces et matériaux organiques sont deux aspects de phénomènes inséparables d'un même principe, il est déjà logique d'admettre que toute modification des forces se traduit dans les corps par un changement y correspondant. Et ce changement doit se produire dans les modes organiques de la pensée comme dans ses modes passifs.
Ces modifications, quelles sont-elles pour le sommeil? On en a à peine idée. Il est seulement acquis à la science que, dans son cours, il y a ralentissement de la circulation de la pie-mère et du cerveau, et par suite anémie. Cette opinion, fondée sur des observations récentes, présente les marques d'une vérité indéniable : le sommeil étant caractérisé par un arrêt presque complet de la pen-
sée. toute excitation physiologique pendant qu'il a lieu, doit en partie cesser dans Torgane cérébral. Ht ce qui confirme cetle manière de voir, c'est qu'en effet les propriétés vitales de tous les tissus sont augmentées ou ralenties selon que Tinflux nerveux agit soit en plus, soit en moins sur le système circulatoire.
Il est à croire que des parties du cerveau peuvent présenter des modifications. différentes : par exemple, une circulation active dans les unes, et h peu près nulle dans les autres. N'est-ce pas ce qui doit arriver quand, dans le sommeil, la pensée est dédoublée : énergique, à un pôle ; paresseuse, au pôle opposé ? Ce qui conduit à cette manière de voir, c'est que la circulation propre à un organe peut se rendre presque indépendante de la circulation générale, et s'individualiser même pour ainsi dire dans une de ses parties ; c'est ensuite qu'il a été reconnu par M.. A. Voisin (i) que les fous avec conscience, outre des vaso-moteurs altérés, etc., présentent des cellules appartenant a la couche corticale des circonvolutions pariétales du cerveau dont le tissu est lésé, non loin d'autres cellules, et sans doute de vaso-moteurs des circonvolutions antérieures dont le tissu est intègre : les premières, siège obligé du moi passif et déraisonnable qui est observé ; les secondes, siège du moi actif et raisonnable qui observe.
(!) Voy. Atin. niéd.-pxych., p. 293, 1870.