‹ Echappé de la potence [microforme] (volume 2)Chapitre 1 sur 29 · Echappé de la potence [microforme] · texte numérisé non relu

Echappé de la potence [microforme]

Je ne suis ni un lettré, ni un écrivain, ni un homme qui ait la moindre prétention à la facilité du style. J’ai longtemps hésité à publier ces souvenirs, d’aborä parce qu’ils ont bien peu d’importance en eux-mêmes, et surtout parce que je ne pensais pas pouvoir leur donner une forme acceptable. Depuis longtemps néanmoins mes amis me sollicitent de les publier ; et ceux même que je pouvais compter parmi mes gebliers, ceux qui agis-

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saient directement sous les ordres des autorités de 1838, m’y ont fortement engagé, pour le seul plaisir d’amuser un peu le public aux dépens des officiels que j’avais si longtemps et si complètement trompés.

Comme je ne dois probablement la vie qu’à l'idée que j’ai eu de simuler la folie pendant plusieurs mois,’ rôle difficile dans lequel je n’ai pas failli un instant, on a cru que mon récit ne serait pas un des moins curieux épisodes de l’histoire des emprisonnements poli-

tiques.

Faire semblant d’être frappé d’épilepsie et

de folie pendant quelques mois, produire la conviction que j'étais vraiment fou et chez les médecins de la prison, et chez les magistrats qui venaient de temps à autre interroger les prisonniers, et chez les geôliers, malgré leur contact de tous les instants avec moi, enfin chez les prisonniers eux-mêmes, et surtout chez quelques amis intimes qui étaient en prison avec moi, et dont un seul a eu la confidence de mon secret après avoir été trompé comme les autres; tout cela demandait plus de vigilance, d’observation de soi-même, d’empire sur sa volonté, d’esprit de combinaison, de suiîle réfléchie dans les actes qu’on ne le pense communément. Il me

mel, Meors

| fallait tous les jours inventer des moyens nouveaux d'exprimer ma folie; j’étais observé de près par les geôliers ; (on verra plus loin cominent je me débarrassai du vieux médecin de la prison, le Dr. Arnoldi) les autres prisonniers, quoique pleins de sympathie pour moi, n’auraient pas tous peut-être pu garder le secret, s’ils avaient soupçonné ou découvert ma ruse, ainsi J'étais obligé d’être sur mes gardes à toute minute de la nuit et du jour, et tout en parlant très sensément quelquefois, j’avais soin de me livrer, dans les instants où l’on pouvait croire que j'avais réellement ma raison, à quelqu’acte exhorbitant de folie qui déroutait tout le monde.

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. Quelquefois j’étais doux comme un agneau, } l'instant d’après j’aurais écharpé quiconque

m'eût osé aborder, J'étais à cet époque d’une force peu ordinaire. Deux hommes me pesaient très peu au poignet, et je dois à ma force physique peut-être plus qu’à toute autre chose d’avoir créé invinciblement chez les geôliers et chez les autres prisonniers, la conviction que j'étais fou; car quand on voulnt me maîtriser, dans les premiers jours, je me débarrassai si vigoureusement de ceux qui me retenaient, et les fis tournoyer, pirouetter et culbuter avec si peu de ménage-

est ou

ment que le fou commença dès lors à leur inspirer le respect de la crainte.

[1] n’y a qu’un fou qui puisse nous faire ainsi sauter comme des gants, ” disait-on tout autour de moi.

Aussi ne surprendrai-je probablement personne en disant que la plus grande difficulté que j’éprouvais quand je voyais tous les yeux s’écarquiller autour de moi à la vue des actes de déraison que j’inventais, était de garder le sérieux imperturbable que je n’ai Jamais rornpu une seule fois.

Soutenir le rôle de fou est déjà une chose très difhcile ; mais voir tant de monde autour de soi hébété de surprise ou d’effroi à la vue de mes folies ou de mes tours de force ; voir surtout ceux que javais intérêt à tromper, les magistrats, le shérif, prendre pour argent comptant les bêtises sans nom que je faisais en leur présence, et ne jamais laisser apercevoir sur ma figure la plus légère indication de sourire, moi qui ai toujours été rieur, voilà sans contredit quelle a été la plus grande difficulté de ma position, et j’oserais dire ma plus grande misère, car le rire me venait souvent malgré moi, et je n’y ai jamais cédé.

À l’époque des troubles de 1838 J'avais vingt-un ans. J’aidais mon père à faire les tra-

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