‹ Echappé de la potence [microforme] (volume 2)Chapitre 15 sur 29 · ER, D · texte numérisé non relu

ER, D

pressé moi aussi. Mais tenez, père Poutré, j'ai tant couru, et il faut que je coure encore pour m'en retourner, qu’une petite larme ne me ferait pas de mal.

—Ah ! pauvre enfant, dit mon père ; et moi qui suis assez sot pour n’y pas penser | c’est bien certain ! tu es hors d’état ! Tiens, vois-tu, mon enfant, il y a des temps où l’on n’a pas sa tête à soi, et je te prie bien de m’excuser, car ce n’est pas mon habitude de mal recevoir mes meilleurs amis.

—Ah ! ce n’est rien, père Poutré ; je sais bien que ce n’est pas le cœur qui manque.

Là-dessus, mon père se hâta de verser un bon verre de son vieux rhum à notre ami ; nous lui se:râmes tous deux cordialement la main pou” le service rendu, et il reprit en courant le chemin du village.

Il faisait encore pleine nuit. Je passai des bottes longues, pris un petit paquet de linge ; me munis de ce qu’il me fallait pour faire du feu, et pris la route du bois. |

Je n’avais pas fait cent pieds, que j’entendis le clapotement des pieds d’un cheval dans la boue. Il faisait très-obscur, le temps était couvert, je ne courais donc aucun risque d’être vu. Je revins sur mes pas pour voir ce qui se passerait. J’allai me placer au pignon

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de la maison, près d’une porte vitrée qui ne servait presque jamais, et d’où je pus apercevoir maître D...... avec sa figure de fouine et ses yeux de furet, chercher à percer les cloisons de son regard.

L'entretien était déjà commencé entre mon père et lui quand j’arrivai sur le perron.

....—Ce sont de bien malheureux temps, père Poutré.

—Oui bien malheureux en effet, car les pauvres canadiens vont avoir de mauvais quarts d’heure à passer.

— Pourquoi aussi se révolter contre le gouvernement ? Qu’est-ce qui les pousse ? Il n’y a pas un pays au monde aussi heure1x que celui-ci ? N’est-ce pas père Poutré ?

—Hum....

—Commént, vous ne trouvez pas le canadien heureux de vivre sous notre bon gouvernement?

—Ecoute D......,ne me fais pas parler!

Je sais ce qui en est en moi.Je n’ai pas remué ! J’ai cru que c’était une folie ! je ai même dit aux jeunes gens ! malheureusement une fois le branle donné, rien n’a pu arrêter tous ces pauvres enfants là ! Mais de ce je dis qu’ils ont fait une folie à dire que le gouvernement est bon, il y a loin. Je n’ai pas dit...

de

qu’il fût mauvais, je ne dis rien à personne, mais avant de dire qu’il est bon, tu sais, mon cher, j’irai danser sur rien....

Au reste il ne s’agit pas de tout cela, qu’est-ce qui t’amène ?

— Ainsi, père Poutré, vous pensez que le gouvernement n’est pas bon ?

Je vis l’œil de mon père s’allumer.

Je ne dis rien D......mais je te le répète, ne me fais pas parler, car on pourrait parler d’autre chose que du gouvernement. Dis-moi ce que tu viens faire ici ?

—Ah ! pas grand’chose. Histoire de parler, en passant. Je wm’en vais à J’Acadie porter des sommations, et voyant de la lumière ici, cela m’a fait arrêter. Vous avez été bien matinal, aujourd’hui, père Poutré !

—Aù, vois-tu, le soleil est paresseux, à cette saison-ci, et si nous nous levions aussi tard que lui, le battage ne marcherait guère.

— Avez-vous entendu parler des évènements de Napierville ? On dit qu’il y a eu bien des malheurs ?

—Je n’en sais rien,dit sèchement mon père.

—Il paraît qu’il y a bien des prisonniers de faits.

—Tant pis !

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—Pourquoi donc tant pis, est-ce que ces gens-là ne méritent pas d’être punis pour leur conduite ?

—Si on punissait les vrais coupables au moins !

—Et qui sont les vrais coupables, père Poutré ?

Mon père se leva brusquement de sa chaise, et je voyais qu’il commençait à ne plus pouvoir se contenir. J'étais fort inquiet, car un homme come D...... tant misérable qu’il fût, était une pu sance à cette époque. D...

le regardait fixement !

—Les vrais coupables, r:prit-il, ce sont ceux qui vendent et livrent leurs compatriotes, leurs frères, ...

— Mais de qui parlez-vons donc, père Poutré ? Qui est-ce qui livre ses frères ? Est-ce

à moi que cela s’adresse ? Vous avez l'air

fâché.... Je ne dirais certes pas un mot contre un homme comme vous; mais quand 1: s’agit de toute la canaïlle qui est allée se battre contre le gouvernement..... il me semble qu’on peut bien lui dire son fait.

Il est probable que si D...... avait pu soupçonner que mon père était instruit du motif de sa visite, il n’eût pas été si provoquant dans ses remarques, mais comment

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s’imaginer qu’à pareille heure, ce motif avait été surpris et l’alarme donnée.

Je voyais dans les yeux de mon père et dans le regard qu’il lançait à D...... qu’il était terriblement tenté de le faire pirouetter du côté de la rue, et sans la connaissance qu’il avait de sa mission, il l’eût fait sans aucun doute. Il lui dit donc, en s’efforçant de prendre un air calme :

—Il n’est pas juste de traiter de canailles des gens qui n’ont été que trompés ; et Je

trouve cent fois plus méprisables ceux qui...

—Ceux qui les punissent ?

—Non, mais ceux qui les cherchent, dit mon père, d’une voix étouffée de colère.

Tiens, D...... quand on voit, à pareille heure, un oiseau de mauvais augure comme toi, on sait ce que cela veut dire. Si tu t’imagines me tromper avec tes mines innocentes, tu te fais bien illusion. Je sais ce que tu viens faire aussi bien que to', et ce qui me fâche, c’est que tu veux me tirer les vers du nez pour pouvoir en emmener deux au lieu d’un. Je te connais depuis longtemps Dore

—Eh bien, faisons notre devoir alors. Je voudrais bien que ce fut un autre que moi, continua-t-il, en reprenant sa mine hypocrite,

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—car cet homme était l’hypocrisie incarnée,— mais comme on m’a choisi, il faut bien que J'agisse.

—Pas d’hypocrisie, dit mon père, tu viens chercher, Félix, eh bien ! tu t’en retourneras comme tu es venu ; il n’y est pas. Et si tu as peur en retournant, ce qui t’arrive souvent, chante ‘jai trouvé le nid du lièvre,” cela t’'empêchera peut-être de frissonner au bruit des feuilles. A présent, va-t’en, car je ne suis plus disposé à endurer dans ma maison ta face de valet de volontaires! Ainsi, Félix n’y est pas, va-t’en.

—Pére Poutré, voici un warrant qu’il faut que j’exécute ; et comme M. M...... est informé que Félix est ici, car il le sait, c’est inutile de le nier, père Poutré : je vais le chercher, car il faut que je le trouve.

—Eh bien cherche, dit mon père.

—Vous feriez mieux de vous épargner ce désagrément, père Poutré ! A quoi bon nier?

Félix est arrivé ici hier. On sait ce qui se passe, allez! Pourquoi me forcer de faire le tour de la maison, et de regarder dans tous les coins ?

Mon père prit le bras de D...,...le serra à le faire pâlir, et lui dit:

—Plus de paroles, entends-tu ! Quand je

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