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enai et me montra la bouteille. Je cessai encore un de résister et sortis de la cour. On referma orte la porte immédiatement. Je m’élançai desso sus, mais on me dit par le guichet : ‘* Ah tu 6 Je peux t’en aller, on en a eu assez de toi.” Là la Je me trouvai donc dans la re Ste. Marie, dd libre et ayant mon pardon dans ma poche.
dre- M. Delisle l’y avait attaché le matin, avec Lt une épingle. [Il me semblait que le cœur alvrai lait m'éclater de plaisir. Néanmoins on me
regardait par le guichet, et il ne faliait pas me trahir. Quoiqu’on fût encore en mars,
de- j'ôtai mes bottes et, nu-pieds, pris la direction nta- de la ville, portant mes bottes et mon paquet sur mon dos. On peut penser, si l’action d’ôji ter mes bottes pour marcher sur la neige, fit Eat l'effet d’un de mes plus grands actes de folie. | j'é- J’allai droit à l’ancien marché de la place | eurs Jacques-Cartier, et m’établis à l’hôtel Giraldi. ua Je contrefaisais le fou comme en prison. Je TÈs- - demandai de la boisson et me mis à traiter ge tout le monde. Quand, au bout de quelques un heures, j’en eus eu au montant d’environ dix ate- shelings sans payer, on me dit que si Je vou- :0re lais en avoir davantage je devais payer ce ire que j'avais déjà eu. Je ne répondis rien, mais | ael- à je pris un cigare sur le comptoir et prenant our dans ma poche un billet de $10 je le pliaiï, le
présentai au gaz et allumai mon cigare avec.
Puis, jettant négligemment le billet sur le comptoir, Je sortis dans la cour, mais me tins près d’une fenêtre afin de voir ce qui se passerait.
Le commis, voyant un papier qui avait la couleur d’un billet de banque, le déplia et vit un billet de dix piastres. Il n’était presque pas brûié. Ille montra à plusieurs personnes, contant l’affaire et s’informant qui J'étais. Personne ne me connaissait, ni ne savait encore d’où je venais. Seulement or s’apercevait que j'étais fou, et le fait d’allumer mon cigare avec un dix piastres le démontrait suffisamment.
Sur ces entrefaites je rentrai ; (il pouvait être alors onze heures du soir,) et voyant beaucoup de monde dans l’hôtei, j’ordonnai un souper pour trente personnes.
Cet ordre surprit un peu, mais je le répétai d’un air qui fit rentrer ‘es observations. On servit donc une table de trente couverts et jinvitai indistinctement tout le monde.
Beaucoup de personnes trouvaient que je parlais très-sensément, et ne pouvaient s’expliquer comment j'étais en même temps si fou dans mes actes et si raisonnable dans mes paroles, Nous causâmes gaiement en
soupant, puis tout le mcnde alla se coucher.
Je payai la dépense et en fis autant. Le lendemain matin, vers dix heures, après un copieux déjeuner, je partis pour Laprairie, où je dinai. Je repris ensuite, à pied, par la ligne du chemin de fer, la route de St. Jean. Mais à peine avais-je fait 4 ou 5 milles, je rencontrai, à la tête d’un piquet de volontaires, le capitaine Richard McGinnis, qui me connaissait, et qui crut assez naturellement que j'étais un déserteur de la prison commune.
Îl me fit donc rebrousser chemin et me ramena à Laprairie. Je me donnai bien garde de paraître guéri de ma folie. Après un certain temps, je fis un mouvement qui indiqua que je portais un papier dans la poche de mon gilet. On s’en empara avec empressement, mais ce papier se trouva être le pardon du Gouverneur que M. Delisle avait eu soin d’attacher avec une épingle à mon gilet.
Force fut donc au capitaine McGinnis de me relâcher, et je repris le chemin de la maïison de.mon père: Il était minuit quand j’y arrivai enfin.
On peut croire que j’y frappai avec empressement. dJ’entendis presque aussitôt la voix de mon père demander :
—Qui est là ?
.—C’est moi.
—Qui, vous ?
—Félix !
—Félix ! Il est en prison!
—C’est moi, mon père, je suis sorti hier ?
La porte s’ocvrit enfin, mais mon père l'ouvrait pour voir à qui il parlait et non pour ouvrir à son fils.
Je me précipitai sur lui et l’étreignis dans mes bras, en disant :
—Je vous avais bien dit que je reviendrais !
—Comment! c’est toi! Mais comment cela se fait-il ?
On est venu me dire que tu étais condamné à mort!
—Ah bien ! ils n’ont pas pu seulement me faire mon procès !
—Allons'! puisque c’est bien toi, je vais commencer par appeler toutile monde ; et mon père dit, en élevant la voix: ‘ Allons, vous autres, c’est Félix qui nous arrive, venez le voir.” En un clin-d’œil tout le monde fut sur pied et la famille n’en pouvait croire ses yeux. Les questions pleuvaient. —Comment es-tu sorti ?—Depuis quand ?—Pourquoi arrives-tu si tard?—As-tù faim ?
—Ah pour cela oui, c’est justement là mon mal !
— Allons, dit mon père, on va d’abord commencer par le petit cou, et puis les femmes vont mettre le couvert.
— Ah ! vous aviez su que j'allais être pendu, dis-je à mon père.
— Oui, pas plus tard que dimanche dernier ; et je me suis bien reproché de t’avoir écouté.
— Vous ne pensiez donc plus à mon moyen ?
— Bah! je me suis toujours dit que c’était une folie qui était passée dans ta tête, ou que tu m’avais dit cela pour m’empêcher de regretter autant de t'avoir laissé aller te livrer, Eh bien ! tu peux le dire maintenant, de quel moyen parlais-tu !
—Mon père, pas pis de dix jours après être entré en prison, j’ai fait le fou ; jai fait semblant de tomber du haut mal; je tombais deux fois par jour, et j’ai si bien fait le fou que tout le monde s’y est trompé, et que j'ai fini par avoir mon pardon, le voilà ; et je lui tendis le papier.
—Quoi ! c’est comme fou qu’ils t'ont reläché ?
— Pour cette seule raison. J'étais pes fou qu’un fou !
—Mais, est-il possible que tu aies fait le
fou pendant si longtemps sans te faire découvrir ?
—Comme vous voyez. Si je n’avais pas fait le fou, il y a longtemps que j'aurais été pendu ! J'étais un des plus compromis !
—ÆEh bien, remercions-en le bon Dieu, dit mon père, et se mettant à genoux, toute la famille l’imita et nous récitämes tous une prière d’actions de grâces.
Je me mis alors à table et il me fallût réciter de fil en aiguille toutes mes folies de la prison. Tous les cœurs se trouvaient disposés à la gaieté, comme on peut le croire, et je les fis rire aux larmes par le récit circonstancié de mes actes de folie. La sauce donnée au vieux docteur Arnoldi, l’ingénieux moyen que je prenais pour rétablir la perpendicularité du poële, mes ventes à l’encan, mes refus de partir, ma résistance obstinée, mon empressement à suivre un homme qui me montrait une bouteille pour me décider, tout cela fut dit et redit plusieurs fois et on ne se lassait pas de m'’entendre répéter dix fois la même chose. On me regardait vrai-
ment comme un échappé de la potence, car les faiseurs de nouvelles avaient répandu celle de ma prochaine exécution.
Il va sans dire que la conversation se pro-
Jongea fort avant dans la nuit et l'Est s’illuminait déjà faiblement quand nous mîmes fin au babil.
La nouvelle de mon reteur et de sa vraie cause se répandit en quelques heures daus la paroisse et les environs. J'avais beaucoup
d’amis. Pendant plusieurs jours la maison
ne désemplit pas de curieux qui voulaient apprendre de ma propre bouche les détails de ma folie, et il me fallut répéter à satiété, au moins pour moi, tout ce que j'avais fait, dit et pensé pendant mon emprisonnement.
Je repris peu à peu mon genre de vie habituel, guéri d'idées révolutionnaires et ne me sentant plus la moindre disposition à recommencer.
Je m'étais convaincu qu’en politique comme ailleurs, les moyens légaux, quoique plus longs, sont les plus sûrs et qu’à moins de cas tout-à-fait exceptionnels, le proverbe : ‘ Plus fait douceur que violence reste toujours vrai.”
Environ un mois après ma sortie de prison, je retournai à Montréal pour quelques affaires. J’y rencontrai M. Delille dans la rue, [l me reconnut de suite et vint à moi. Je ne me sentis pas très à mon aise, car je ne pouvais plus arguer de folie, et ma ruse était
alors connue de tout le monde.:Il me dit seu- Gr
lement quelques mots, et me pria de passer chez lui entre cinq et six heures du soir.
Il n’y avait certes rien dans son ton, qui indiquât la moindre intention hostile, mais cette demande me causa comme un éblouissement. Pourquoi cette invitation de passer chez lui ? Que pouvait-il me vouloir ? M.
Delisle était précisément l’homme qui pouvait avoir été chargé de me faire subir un examen pour constater mon état mental et voir si ce n’était pas une ruse qui m'avait valu ma décharge ! M’avait-on desservi auprès de lui ou des autorités? Voulait-on prendre une revanche de ce que l’on avait été complètement trompé par moi? Fou, on devait naturellement me relâcher ; mais une fois le fait acquis que ma folie n'avait été qu’une ruse, ne pouvait-on pas revenir sur le passé et me remettre en jugement ? On n’avait pu faire le procès d’un fou, mais ma raison ne m’ayant jamats quitté, aucune de mes fautes ne se trouvait effacée, et le faux prétexte sous lequel j’étais sorti de prison ne faisait, au fond, que les aggraver.
La vérité était que je m'étais moqué des autorités, et que, disposées comme elles l’étaient, elles pouvaient peut être songer à faire un exemple. On m’avait donné mon pardon
par pitié, mais si l’on avait su la vérité, j’au-
rais eu toute autre chose. A présent, la véri-
té était connue ; nous nous étions un peumo- |! qués à St. Jean, des officiels que j'avais si | bien dupés ; il me paraissait donc très possible que toute l’affaire finit par se résumer dans le proverbe ‘ rira bien qui rira le dernier” ; et cela ne m’accommodait guères !
Si c'était pour me renvoyer en prison que l’on me demandait, il n’y avait plus de ruse possible, et il était bien clair que je ne m'en | tirerais pas cette fois ! Je regrettais de ne pas
avoir fait le fou pendant deux ou trois mois de plus ! Je me reprochais de m'être tellement hâté de livrer au public le secret et le résultat de ma ruse. Je me trouvais compro- | mis sans possibilité de me défendre.
D'un autre côté, quelque chose me disait que puisqu'on m'avait déjà montré de Ja pi.
tié on m’en montrerait peut-être encore. Pour sauver sa tête, une ruse qui n’a rien d’immoral n’est pas un crime. Le tour avaitété bien Joué, après tout, et il était de bonne guerre. J'avais trompé même l’œil exercé d’un mé-
| decin. On ne pouvait raisonnablement pas se venger d’avoir été pris pour dupe. Ii me sem-
| blait que ce serait là une action honteuse !
L Me remettre sous les verroux, après m'avoir
ne
ons
Dre cr pme
2 Er RP
donné mon pardon, ne serait plus une punition mais une odieuse barbarie !
Ainsi assiégé de craintes, et voyant un peu sombre dans l'avenir, je me rendis, vers cinq heures et demie du soir chez M. Delisle. J'étais fort mal à mon aise et je me sentais comme étranglé.
M. Delisle était à table avec quinze ou dixhuit de ses amis. On me fit entrer de suite dans la salle à dîner. M. Delisle vint me donner la main cordialement et me fit asseoir à table.
J'étais confondu, et de voir tout ce monde, et de l'éclat des lumières, et d’un luxe de table inaccoutumé pour rioi, et surtout de me trouver avec des figures que mes souveairs de prison me faisaient entrevoir comme ne signifiant rien de bon pour moi, Onme versa un verre de vin, quelques minutes après un second, tout 6n parlant de choses indifférentes.
“Tiens,” me dis-je en moi-même, ‘ils veulent me griser pour me faire parler ! Prenons garde !” La conversation générale continuait, et l’un de mes voisins me demanda de prendre un verre de vin avec lui. {1 m’emplit
mon verre, mais, après l’avoir salué, je le touchai seulement des lèvres, puis je regar-
dai ce Monsieur pour lui faire comprendre que j'étais sur mes gardes et ne me laisserais pas griser.
Un quart d’heure après que j’eusse pris ma place à table, M. Delisle, s'adressant à moi, me dit en souriaut :
—ÆEh bien, Poutré, vous avez montré bien de lesprit, pour un fou, il faut maintenant nous conter cela. J’ai réuni ces Messieurs exprès pour entendre ces détails de votre propre bouche.
Je croyais toujours à une feinte, et j'étais non seulement embarrassé, mais j’en avais l'air. M. Delisle s’en aperçut, et ajor a :
—Ah ça, ne craignez rien ! Je ne vous ai pas demandé de venir chez moi pour vous examiner, mais considérez vous ici comme un de mes amis. Ce qui se dit à ma table ne
S va pas plus loin. Vous avez joué un tour ad- F- mirable, il n’y a qu’une voix là dessus, et nous ne vous en gardons pas rancune. Vous 1- avez votre pardon, c’est une chose finie, ainsi 18 ne craignez rien, et contez-nous toute votre , affaire, sans plus de crainte que si vous étiez n- chez votre père avec votre famillu et vos Lit amis. Tout ce que vous direz ici est sacré. le
Ces bones paroles firent disparaître mon étranglement en un clin-d’œil, et je répondis :
Re
sms
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Le prets tn de
—Ah bien, si c’est comme çà, je ne demande pas mieux que de parler. Franchement je n’étais pas à mon aise. A présent ça ne me coûte plus.
Et je racontai de fil en aiguille toutes mes folies de la prison, et toutes mes combinaisons pour donner le change sur mon état.
Je les amusai pendant trois bonnes heures et je n’eus plus peur de prendre du vin, qui certes, se laissait avaler, car je n’en avais pas souvent bu comme celui-là !
La soirée se passa très gaîment, et une fois débarrassé de mon inquiétude je pris ma grande part du plaisir général.
Il était près de minuit quand nous sortimes. |
Le lendemain, je retournai chez mon père auquel je racontai l’invitation ainsi que mes inquiétudes et mon plaisir de la soirée. Cela nous fournit encore matière à conversation pendant quelques jours, puis je repris mon genre de vie d’autrefois et ine remis à la culture, mais sans cesser de suivre activement la politique.