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PNR RENNES
Cut DU mue
je courais dans l’appartement comme un cheval de course, je faisais des encans de terre, de maisons, et je faisais des niches aux tourne-clefs,
Le gcôlier en chef vint le troisième jour, sur leur rapport, voir ce que tout cela voulait dire, Je lui offris la main tranquillement,et comme il me tendit la sienne, je lui fit craquer les os et jeter un cri qui fit rire tout le monde ; puis, je pris un air hébeté qui le convainquit que je ne savais ce que je faisais. C'était un homme de six pieds, au moins, et assez fortement constitué. Je lui mis les mains sur les deux épaules, et le regardant fixement, le secouai un peu, et voyant qu’il se laissait faire, je le saisis par le milieu du corps et le soulevai à deux pieds de terre aubout de mes bras. Je vis qu’il était, lui aussi, étonné de ma force. Je le reposai tranquillement à terre et lui fis un salut. Il dit alors aux autres prisonniers. (“Il cst difficile de garder ce pauvre homme-là ici, si sa folie continue. J’en parlerai au Shérif.”” Puis il l:ur recommanda de bien prendre garde de m'irriter, parceque, dit-il, ‘ il peut être terribl:merit dangereux avec la force qu’il montre : il m’a soulevé comme un enfant.”
Cinq jours se passèrent ainsi, et le soir du
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cinquième jour de ma folie, me trouvant seul avec Béchard, je lui dis tout-à-coup, en reprenant mon air de bon sens :
—Eh bien, Béchard, trouvez-vous que je sache bien faire le fou ?
Jamais je n’ai vu d'expression de surprise aussi profonde que celle exprimée par la figure de Béchard, en ce moment.
—Comment! me dit-il, en se levant tout d’une pièce, tu n’es pas fou !
— Pas plus que la semaine dernière ! mais parlez moins haut, car vous allez me trahir.
—Ah! mais franchement, voyons ! Est-il possible que tu aies vraiment ton bon sens ?
— Mais vous m'avez donc cru fou pour tout de bon! |
—Eh, mon Dieu, oui ! Fou à lier! Plus fou que les fous ! Jamais je n’ai rien vu de pareil !
—Comment trouvez-vous que je les fais danser ?
Béchard avait toujours les yeux grands comme des piastres.
—Mais, c’est pourtant vrai, dit-il, il a sa raison! Ah! pour ça, par exemple, il y a plusieurs prisonniers qui t’ont souvent donné au diable. Le geôlier m’a dit qu’'ilne pouvait pas te garder. Puis, me regardant dans
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les yeux : Mais tiens, c’est inutile, je ne peux pas croire que tu ne sois pas fou !
—Mais je vous avais dit que je le serais !
—Je le sais bien, mon Dieu, mais comment s’imaginer qu’un homme dans son bon sens puisse faire le fou comme ça Quand je t’ai vu si fou, vrai comme je m’appelle Béchard, j’ai cru que le bon Dieu t’avait puni d’une pareille pensée et t’avait réellement Ôôté la raison. J’aurais mis la main dans le feu pour jurer de ta folie ! Quoi, vrai, là, tu n’es pas fou ?
—Eh non! Tout ce que je fais, je le combine, tout ce que je dis, je l’arrange dans ma tête ! Ah! je tape dur, hein !
—Sapristie! tu les assomme. (C’est ça qui m'a fait croire à ta folie ! L’idée d’abimer le monde comme ça ! C’est que tu ne ménages personne, pas plus tes amis que les autres !
—Excepté vous, Béchard !
—Tiens ! et dire que cela ne m’a pas frappé ! J’ai cru que comme nous étions grands amis, tu me reconnaissais mieux que les autres, voilà tout. Mais, dis-moi, comment diable fais-tu pour ne pas rire ? Moi je ne riais pas parce que ça me faisait trop de peine de te voir comme ça, mais toi, quand tu les vais
te regarder tout effarés, quand ils se sauvent comme des moutons poursuivis par un loup?
—Ah, bien, c’est à ma grande misère!
Mais quand j'ai trop envie de rire, je me demande si je rirais bien si je me voyais. le bonnet blanc sur la tête et la corde au cou ; une fois cette idée dans mon esprit, je sens que je deviens enragé, et l'envie de rire s’en va complètement. Comme ça, vous trouvez que je fais bien le fou !
—Ah, oui ! comme si tu n’avais jamais fait autre chose de ta vie. Tu peux continuer !
Ton affaire est bonne ! Si j'étais capaole d’en faire autant, je donnerais toutes mes terres.
—Ah ça, dis-je ensuite à Béchard, prenez garde à vous, à présent que vous le savez! Il faut que vous fassiez bien attention, car la moindre chose peut me faire découvrir.
—Ah sois tranquille, je t’aiderai tant que je pourrai.
Le lendemain, je vis entrer dans la chapelle le Dr. Arnoldi, père, médecin de la prison. C'était le sixième jour de ma folie. Il m’examina minutieusement, me tâta le pouls et me regarda dans les yeux ; mais je me gardai bien de rien faire. Cette visite me dérangeait un peu. Je craignais que le bonhomme ne découvrit la vérité. [lme fit
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quelques questions, mais je ne répondis rien. 11 questionna les prisonniers qui lui donnèrent le détaii de mes folies. Moi je le regardais fixement et ne desserrais vas les dents. Il fit venir un des prisonniers du nom de Lamirante, qui, étant parent de l’un des tourneclefs, avait reçu instruction de surveiller les autres prisonniers, lui dit qu’il m’enverrait une médecine, et lui donna ses instructions pour me la faire prendre. Après quoi il me fit encore une question, mais je me contentai de le regarder fixement sans ouvrir la bouche. Le bonhomme paraissait n’y rien comprendre. |
Environ deux heures après, Lamirante revient avec une grande tasse contenant au moins une chopine d’un liquide presque noir.
‘Tiens, mon fou,” me dit-il, “bois ce café.”
Je pris la tasse, m’en allai à quelque distance, et quand je vis que je n’étais pas observé, Je vidai toute la potion dans ma jambe de botte. Je revins alors vers Lamirante en faisant semblant de boire. Arrivé à lui, je lui montre la tasse vide et la laisse tomber à ses pieds où elle se casse en morceaux.
‘ N'importe,” dit Lamirante, ‘ tu dois en avoir assez duns le corps pour te tranquilliser, ruvn fou ! !” et il s’en alla.
La visite du Docteur me fit penser sérieusement à ma position. “Il va me découvrir,” me disais-je en moi-même. ‘Le vieux coquin m'a l’air de me regarder comme s’il s2 doutait de quelque chose. Il ne finit plus de me tâter le pouls. S'il revient, il faut que je lui serve un plat de ma facon.”
J’en parlai à Béchard.
—Croyez-vous, lui dis-je, que le bonhomme puisse me deviner en me tâtant le pouls ?
—Je ne le pense pas. Il y a des fous dont le pouls bat naturellement.
—Il me regarde drôlement, tout de même, le vieux pince-maille !
—Ah, bah ! si tu continues comme tu as commencé, tu ne cours pas de risque. [l n'y a pas moyen de ne pas te croire fou.
—Je n’ai rien voulu lui faire parce que je craignais qu’il ne s’aperçût de quelque chose. Après tou!, un médecin doit connaître un peu çà ; un peu mieux que vous autres toujours | Mais s’il revient demain, Je vais le secouer comme les autres, le b°ahomme. Il ne doit pas être plus exempt que mes amis. Tâchez d’être là,et quand vous viendrez à son secours, j'arrêterai, mais pas avant! Jusque-là je le secoue comme une veille mitaine ! Mince et long comme il est, il ne doit pas faire grand résistance !
C’est bon, secoue-le un peu, sans trop l’abîmer. Il a le verbe pas mal haut quelquefois, le vieux. Tu te rappelle, il y a une dixaine de jours, comme il nous traïîtait de rebelles, de d.... Cunadians. — Etouffe-le pas mal !
ça sera une petite punition toujours, et 1l n°y a pas moyen de lui en donner une autrement.
—Ah bien, c’est bon, puisque vous dites comme mo’, il aura la sauce.
Le lendemain matin, vers huit heures trois quarts arrive le vieux docteur. Il me sembla qu’il avait le visage encore plus long et plus rébarbatif que de coutume. ‘ Attends, dis-je en moi-même, il va t’allonger encore tout à l'heure.” Le bonhomme alla, comme à l’ordinaire, fureter dans les coins, puis il vint de mon côté accompagné de Lamirante. Il me prit le pouls, le tint longtemps, me regarda fixement, me làcha le poignet, me regarda encore dans Îles yeux, me reprit le pouls, et demanda à Lamirante :
—-A:t-il pris la médecine ?
—Oui, je la lui ai donnée moi-même.
—A-t-elle eu de l'effet ?
—Pasle moindre.
—Ï]l est pire qu’un cheval ! observa-t-il. Eh bien on lui en donnera une plus forte. Je l’enverrai tantôt.
Alors le Dr. me reprit le pouls, serra les doigts de temps en temps, Comme pour mieux le sentir, et me regarda comme s’il eût voulu lire dans mes yeux.
Tout d’un coup, je secouai mon bras pour lui faire lâcher mon poignet, jettai mon cri sourd ordinaire, entourai le bonhomme de mes deux bras, le fis sauter deux ou trois fois, puis me renversant tout de mon long sur le dos, en le serrant toujours à l’étouffer, je me mis à le secouer à droite et à gauche, comme j'aurais pu faire d’un enfant. Je lui envoyais taper ses bottes sur le plancher comme les battes d’un fléau. Il ne résistait presque pas,mais criait piteusement : Help! help ! murder ! ! For God’s sake, take me away !
(Au secours ! au secours ! au meurtre! Pour amour de Dieu, tirez-moi d'ici!) Voyant qu’il parlait si bien, je ramenai mon bras droit sur son cou, et serrai tant que Je pus. Le bonhomme se tut, comme de raison, je l’étouffais ! maïs je l’entendais geindre. Alors deux ou trois prisonniers essayèrent de me desserrer les bras, mais sans succès ; je tenais bon. Béchard, trouvant la punition raisonnablement longue, vint à son tour. Je fis semblant de faiblir, laissai soulever mon bras droit, avec lequel je tenais le bonhomme par 0B
le cou ; laissai tomber mon bras gauche de lui-même sur le plancher, ét Béchard, prenant le bonhomme par le corps, le mt debout.
Il était rouge comme une cerise. Il fut une bonne demie minute à se remettre. Les pri sonniers riaient dans leurs barbes. Lamirante faisait semblant d’être au désespoir et disait au docteur : “Mon Dieu, j'ai cru qu’il allait vous étouffer ! Tenez, quand ses accès le prennent, il peut écharper dix hommes.”
—Mais vous ne m’avez pas dit qu’il tombait d’un mal! dit le docteur d’une voix encore étranglée. :
—Ah ben, dit Lamirante, il tombe deux fois par jour. |
— Oh ! the devil ! dit le bonhomme, et il tourna le dos en grommelant et je ne l’ai plus jamais revu ! ! il en avait eu assez de mon mal !!
Il me fallait inventer de nouvelles preuves de folie tous les jours. Je ne voulais pas avoir Pair d’un de ces fous bêtes qui font toujours la même chose. Puisque je me donnais la peine d’être fou, je voulais qu’au moins ma folie fût diversifiée.
Ainsi un jour j’avais la manie de la pêche, et Je tendais une ligne, que je tenais à la main une heure et plus sans bouger et sans
remuer. C'était tout simplement une canne ou n'importe quoi. Un autre jour j'allais à la chasse, Je tuais des ours, des éléphants ; faisant dans mes expéditions un tapage d'enfer.
Tous les matins, de bonne heure, je faisais chauffer de l’eau pour dire ma messe, Je prenais quatre prisonniers pour acolytes, je leur donnais $20 par mois, et avant de commencer la messe, je faisais le tour de la grande salle, et une lavette à la main, je jettais de mon eau bénite bouillante à la figure des prisonniers. Pendant la messe je faisais un sermon, ou des publications de bancs de mariage ; j'avais toujours soin de marier le curé de la paroisse ; cela faisait rire pius que tout le reste ; j’annonçais la fin du monde, l’Antechrist, la bête à sept têtes ; je 7oyais le jugement général ; je tuais Le diable pour qu’il n’y eût plus d'enfer ; je répondais à des députations d’anges qui venaient m'en remercier de la part de la Ste. Vierge. Les prisonniers riaient aux éclats de mes bêtises.
Souvent je me querellais avec eux. Quelques-uns d’entre eux m’agaçaient de temps à autre. Je leur donnais quelquefois des coups affreux quand ils m’impatientaient.
J'étais loin d’y prendre plaisir, mais si je les avais ménagés, ma folie eût pu ne pas parai-
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tre de bon aloi. Je frappais en conséquence le plus conscientieusement que je pouvais.
Peu de jours après la seconde (et dernière) visite du Dr., je m’établis comme encanteur, et me misà vendre, pour le compte de la Reine, des bâtiments de guerre, des armes, je faisais les criées régulièrement, et mes ventes dépassaient souvent plus de #100,000 par jour. |
Un autre jour j’engageais du monde pour travailler sur mes chantiers. Je donnais cinquante et même cent piastres par jour aux Journaliers. J'étais entré en prison avec quelques centaines de piastres. Je donnais donc vingt piastres à celui-ci, trente à celui-là ; et Béchard collectait avec soin tout l’argent que!) je distribuais. De cette manière ma bourse | ne désemplisait pas. À
Décrire toutes les folies que j’inventais, serait fastidieux pour le lecteur. Il en est une néanmoins, qui fit beaucoup plus de bruit qne les autres. Je pris un Jour un plomb et me mis à plomber le poële. Je n’eus pas plutôt appliqué la corde que j’entrai dans une grande fureur contre les imbéciles qui avaient pu si mal placer un poële. Il va tomber, c’est sûr, disais-je, il est tout de travers. J’allai donc chercher
un gros quartier de bois et le mis sous une des pattes. Puis je plombai de nouveau.
C'était bien pire. Autre quartier de bois.
Le poële était plus élevé de huit pouces derrière que devant. Les prisonniers voulurent intervenir. Je pris le tisonnier et fis le moulinet de manière à leur ôter l’envie de se mêler de mes affaires. Mais le poële n’était pas droit. Je retournai chercher une autre bûche, et ie mis la troisième patte du poële dessus. La quatrième ne portait sur rien. Je me remis à plomber, et donnai un tout petit coup de genou au poële qui tomba sur le côté. IL était plein de feu.
Grand émoi! On court chercher les gardiens! Ceux-ci arrivent; la fumée aveuglait tout le monde, un bout de tuyau était tombé ; la suie volait partout ; le plancher prenait feu ; il n’y avait pas moyen de toucher au poële qui était rouge; on jera de l’eau sur le plancher et dans le poële qu’on laissa sur le côté jusqu’à ce qu’il fût un peu refroidi. Les gardiens étaient furieux. Le geôlier voulut s’en mêler, et me dire quelque chose. Je lui répondis par des invectives abominables ; je lui dis qu’il voulait faire brûler la prison et les prisonniers avec; que le poële avait été mis de travers exprès, que c'était en le re-
dressant que je l’avais fait tomber ; que s’il avait été droit, je ne l’aurais pas dérangé ; qu’il était payé par le gouvernement pour nous faire tous rôtir, que ce serait plus vite fait au fond que de pendre deux cents hommes...... enfin, je lui dis tout ce qui me passa par la tête.
Que dire à un fou ? D'ailleurs, le geôlier, comme les gardiens, me craignait, ayant lui-même éprouvé ma force. Il s’en alla donc en grommelant entre ses dents et en disant aux autres de m'empêcher de toucher au poële. Un d’eux lui dit : “Ce n’est pas si facile que vous le pensez.” Eh bien, ditil, un peu brutalement, on l’attachera ! “Ah ! tu veux m’attacher, mon grand animal,” lui dis-je d’un ton furieux, ‘‘ah bien! attends !” et en disant cela, je me précipitai en hurlant de son côté. Mais il était près de la porte, et j'étais encore loin; aussi, en deux ou trois sauts il fut dehors, et la referma sur lui en poussant le verrou. Je fis un peu de tapage, mais je me calmai vite, les coups de poing faisant fort peu d’effet sur une porte de prison.
Cet acte de folie fit beaucoup de bruit, vû le danger d’incendie dont j'avais été cause.
Le surlendemain, on me fit descendre en
bas pour comparaître devant une espèce de cour d'enquête. Le procureur-général Ogden m'interrogea. Messieurs P. E. Leclère, Delisle, et quelques officiers me parurent siéger comme juges. On voulait obtenir mon témoignage contre un nommé Frs. Ranger.
J’en savais bien assez pour le faire pendre, mais avec ma folie, je me moquais bien du procureur-général et des juges.
On me posa une douzaine de questions. Je répondais des bêtises sans nom. M. Ogden insistait pour continuer l’interrogatoire. M. Délisle prétendait que l’on ne pouvait évidemment rien tirer de moi. M. Leclère aussi penchait de ce côté. Pour couper court à tout, je me jette par terre avec mon cri ordinaire et je commence à me débattre d’une manière effrayante. Les juges disparurent en un clin d’œil.
Après dix minutes de convulsions je me tins tranquille et on me mit sur un grabat. Ily avait longtemps que je r’avais dormi sur autre chose que le plancher nu. Je m’endormis donc et on me laissa dormir jusqu’à quatre heures. Alors quelqu’ur vint me réveiller. Je ne bougeai pas, et fis semblant de dormir. On me secoua le plus rudement que l’on pût mais je dormais toujours. Je tenais à passer
au moins une nuit sur un matelas, et je dormais splendidement. On me planta là de guerre lasse et je commençais à m’applaudir de mon stratagême, quand tout-à-coup je me sentis cent mille épingles dans le nez......
on m'avait fait respirer une fiole de corne-decerf, Cela n’était jamais entré dans mon programme, et il me fallut bien éternuer.
Alors on me reconduisit à la chapelle, et je n’eus pas le plaisir de dormir cette nuit-là sür un matelas.
Une dizaine de jours après, on me ramena en bas. Cette fois, c’était pour m’interroger sur moi-même et mes actes de rébellion. Depuis le dernier interrogatoire, j'avais pu combiner mon plan de défense. Dès la première question je m’empare d’un livre, qui était à ma portée, et je me mets à écrire dedans. Je faisais les comptes des Juges pour les payer et les renvoyer. Je leur dis qu’ils étaient des fainéants et des bons à rien qui volaient Pargent de la Reine ; que j’allais l’informer de tout, et qu’en attendant, je leur donnais leur congé. Aux questions qu’ils voulurent me poser, je leur ris au nez, leur dis que s’ils se croyaient mes juges, ils se trompaient fort, que me moquais d’eux et de tous leurs pareils, et je leur réitérai l’ordre de s’en aller.
Il fallut bien me renvoyer, car je ne disais pas un mot de bon sens.
Une seconde tentative d’interrogatoire n’eût comme de raison, pas plus de succès. Au lieu de paraître comme accusé, je pris le rôle de supérieur et leur dis leurs vérités à brûlepourpoint. Puis je tombai de mon mal.
Messieurs Delisle et Leclère commencèrent alors à dire qu’il fallait renoncer à rien tirer de moi, et que j’“tais trop fou pour me garder dans la nriron. Ils me prenaient, de bonne foi, en pitié. Je les entendis un jour dire que ma folie ne pouvait qu’augmenter en prison, pendant que, dans ma famille, et avec quelques bons soins, je courais encore chance de guérir.
Je résolus de profiter de ces bonnes dispositions pour faire de mon pire afin de mieux les convaincre que la prison ne ferait qu’aggraver mon état. J’assommais mes compagnons, je brisais les vitres, je commettais les plus prodigieuses extravagances, je refusais de manger, mais je volais du pain et je mangeais en cachette.
Un jour je profitai d’un moment où le poële était rouge pour le plomber encore et je commençai à mettre des quartiers de bois sous les pattes. Au deuxième que je mis,
deux gardiens qui se trouvaient dans la chapelle, vinrent les ôter, et remirent le poële aplomb.
—Ah ! leur dis-je, voyez comme il est droit, à présent ? Si vous aviez toujours eu le bon sens de le placer comme ça, vous ne m’auriez pas donné tant de peine !
—Tais-toi donc, fou, me dit l’un d’eux, est-ce qu’il n’a pas toujours été comme ça.
—Moi fou! Ah tu dis que je suis fou! Eh bien, attends, je vais te montrer, moi, ce que c’est qu’un fou !
Et je le pris par le milieu du corps et le poussai, ou plutôt le lançai si violemment sur son confrère qu’ils culbutèrent tous les deux. On peut penser qu’ils furent vite sur leurs pieds. Ils étaient furieux et se jetèrent sur moi. Mais un coup de poing bien appliqué entre les deux yeux en envoya rouler un par terre, et je pris l’autre à la gorge comme pour l’étrangler. Béchard vint à son secours et du mornent qu’il m’eût parlé, je redevins tranquille. L’empire que Béchard avait sur moi surprenait toujours les autres prisonniers. C'était le seul homme de la prison qui pât me pacifier. Tous les autres avaient beau faire, je n’en devenais, comine de raison, que pius intraitable ; mais au premier
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mot de Béchard, je m’adoucissais de suite.
Béchard fit honte aux gardiens de s’emporter ainsi contre un pauvre fou et ils s’en allèrent assez mécontents de moi.
Quelques jours après un des gardiens dit à Béchard qu’il était sérieusement question de me renvoyer parce que l’on me trouvait dangereux. Le geôlier insistait beaucoup parce qu’il craignait tous les jours, disait-il, de trouver quelqu’un de mort avec ce maudit fou là, qui était fort comme deux chevaux et non comme un homme.
Béchard me fit part de cette nouvelle. Cela comme de raison, me fit faire un branle bas général, et dans l’après-midi, je recommençai la manœuvre des quartiers de bois sous les pattes du poële. Mais on avertit les gardiens à temps et ils restèrent près du poële jusqu’à ce que l’idée de le plomber leur parût sortie de ma tête.
Cette fois, le geôlier était furieux et monta avec des cordes en me disant qu’il allait me faire attacher. Au lieu de me fâcher, je pris ses cordes, les enroulai autour de mes poignets et les lui tendis comme pour faire faire le nœud. Cela le désarma, et il déroula luimême les cordes en disant : ‘‘ Il faut absolument que ce pauvre homme-là sorte d’ici.”?
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Le lendemain, messieurs Delisle et Leclère vinrent à la prison et m’examinèrent. Ils repartirent plus convaincus que jamais que j'étais totalement privé de raison et qu’il n’y avait rien à espérer de moi.
Deux jours plus tard, un samedi, je vis venir à moi un prêtre, conduit par un des gardiens.
—Tenez, monsieur, lui dit-il, voilà le fou le plus fou que vous ayez jamais vu, j’en suis sûr. Ne le choquez pas, parceque, fou comme il l’est, votre habit ne l’arrêtera pas beaucoup. Je jui ai déjà passé par les pattes, et il n’est pas commode.
Cette visite me parut suspecte. Je crus qu’on me tendait un piège et qu’on ne m’envoyait un prêtre que pour voir comment Je me conduirais avec lui. Il m’addressa quelques mots amicalement et je conversai avec lui quelque temps en ayant soin de glisser ça et là, dans la conversation, quelque grosse niaiserie qui pût ie dérouter. Puis je pris une chaise pour m’asseoir, le pris sans facon sur mes genoux et le fit sauter comme j’aurais fait d’un enfant. Je lui parlai ensuite pendant longtemps, et ne lui dis que des folies si ébouriffantes qu’il repartit convaincu, lui aussi, que ma pauvre tête était complètement et à jamais détraquée.
lère | M. Leclère et M. Delisle s’étaient néan- Ils moins si activement employés auprès du que Gouverneur qu’ils en avaient obtenu l’ordre n’y de me relâcher. Ils vinrent m’apprendre que je pouvais m'en aller. Je me dis en moive- même : ‘Sije pars de suite, ils vont soupar- conner quelque chose, faisons attention un peu.” u le Je leur dis donc que je n’entendais pas uis sortir du tout, parce que la Reine serait méom- contente si je laissais ainsi son service sans au- qu’elle fût prévenue.
» et Ces Messieurs m’aflirmèrent que je pouvais m’en aller en toute sûreté et qu’ils rérus pondaient de tout.
en- Je refusai net.
t je Alors on me fit descendre et on essaya 1el- de me pousser dehors. Il pouvait être vec alors neuf heures du matin. On mit trois, ça quatre et cinq hommes, mais tout fut inutile sse et je résistais en désespéré. Je m’accrochais ris à tout, et une fois ma main sur quelque chose, on .on ne pouvait me faire bouger d’une ligne. LU- On fit venir plusieurs soldats du corps de ite garde, mais sans plus de succès. Je leur es glissais dans les doigts en quelque sorte, et in- après plusieurs tentatives inutiles on’ décida
n- de détourner mon attention pendant une
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heure ou deux. Je laissai faire, me promenai dans l’intérieur de la prison, et au bout d’un certain temps on me ramena près de la porte en me demandant d’aller faire une promenade dehors. Je refusai encore en disant que je ne voulais pas abandonner le service de la Reine. Tout-à-coup cinq hommes me saisirent, et me poussèrent Jusque dans l’encadrement de la porte. Mais arrivé là, je mis mes deux mains sur les montants et les repoussai vigoureusement à l’intérieur.
—Quel diable d’homme dit le geôlier !
On essaya encore, mais je fis mine de devenir furieux et cela fit suspendre les tentatives.
Les sages commençaient à être plus en peine que le fou.
Il était déjà tard dans l’après-midi que j’étais encore en prison. On imagina plusieurs moyens de me surprendre, mais jeles déjouai tous. A la fin, vers quatre heures de l’aprèsmidi, quelqu’un s’avisa de me montrer une bouteille d’eau-de-vie, en me promettant un coup si je voulais sortir. Je sortis immédiatement, et Jj’eus un coup. Mais j'étais encore dans la cour, et quand on voulut me conduire du côté de la porte, je résistai. Alors quelqu’un se mit en dehors de la porte de la cour