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le danger d'incendie dont j'avais été la cause.
Le surlendemain, on me fit descendre en bas pour comparaître devant une espèce de cour d'enquête. Le procureur général Ogden m'interrogea. Messieurs P. E. Leclère, Delisle, etquelques officiers me parurent siéger comme jugés. On voulait obtenir mon témoignage contre un nommé Frs Ranger. J’en savais bien assez pour le faire pendre, mais avec ma folie, je me moquais bien du procureur général et des juges.
On me posa une douzaine de questions. Je répondais des bêtises sans nom. M. Ogden insistait pour continuer l’interrogatoire. M. Delisle prétendaii que l’on ne pouvait évidemment rien tirer de moi. M. Leclère aussi penchait de ce côté. Pour couper court à tout, je me jette par terre avec mon cri ordinaire et je commence à me débattre d’une manière effrayante. Les juges disparurent en un clin d'œil.
Après dix minutes de convulsions, je me tins tranquille et on me mit sur un grabat.
Il y avait longtemps que je n’avais dormisur autre chose que le plancher nu. Je m’endormis donc et on me laissa dormir jusqu’à qua-
tre heures. Alors quelqu'un vint me réveiller. Je ne bougeaiï pas, et fis semblant de dormir. On me secoua le plus rudement que l’on put, mais je dormais toujours. Je tenais à passer
au moins une nuit sur un matelas, et je dor-
mais splendidement. On me planta là de guerre lasse et je commençais à m'applaudir de mon stratagème, quand tout à coup je me sentis cent mille épingles dans le nez... on m'avait fait respirer une fiole de corne-decerf. Cela n’était jamais entré dans mon programmè, et il me fallut bien éternuer.
Alors on me reconduisit à la chapelle, et je n’eus pas le plaisir de dormir cette nuit-là sur un matelas.
Une dizaine de jours après, on me ramena en bas. Cette fois, c'était pour m'’interroger sur moi-même et mes actes de rébellion.
Depuis le dernier interrogatoire, j’avais pu combiner mon plan de défense. Dès la pre:
mière question, je m'empare d’un livre qui était à ma portée, et je me mets à écrire dedans. Je faisais les comptes des juges pour les payer et ies renvoyer. Je leur dis qu'ils étaient des fainéants et des bons à rien avi volaient l'argent de la reine; que j’allaie
l’informer de tout, et qu’en attendant, je leur donnais - leur congé. Aux questions qu’ils voulurent me poser, je leur ris au nez, leur dis que s'ils se croyaient mes juges, ils se trompaient fort, que je me moquais d’eux et de tous leurs pareils, et je leur réitérai l’ordre de s’en aller. Il fallut bien me renvoyer, car je ne disais pas un mot de bon sens.
Uneseconde tentative d'’interrogatoiren’eut, comme de raison, pas plus de succès. Au lieu de paraître comme accusé, je pris le rôle de supérieur et leur dis leurs vérités à brüûlepourpoint. Puis je tombai de mon mal.
Messieurs Delisle et Leclère commencèrent alors à dire qu’il fallait renoncer à rien tirer de moi, et que j'étais trop fou pour me garder dans la prison. Ils me prenaient, de bonne foi, en pitié. Je les entendis un jour dire que ma folie ne pouvait qu’augmenter en prison, pendant que, dans ma famille, et avec quelques bons soins, je courais encore chance de guérir.
Je résolus de profiter de ces bonnes dispositions pour faire de mon pire, afin de mieux les convaincre que la prison ne ferait qu’aggraver mon état. J’assommais mes compa-
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gnons, je brisais les vitres, je commettais les plus prodigieuses extravagances, je refusais de manger, mais je volais du pain et je mangeais en cachette.
Un jour, je protitai d’un moment où le poële était rouge pour le plomber encore, et je commençai à mettre des quartiers de bois sous les pattes. Au deuxième que je mis, deux gardiens qui se trouvaient dans la chapelle, vinrent les ôter, et remirent le poêle aplomb.
— Ah ! leur dis-je, voyez comme il est droit, à présent ! Si vous aviez toujours eu le bon sens de le placer comme ça, vous ne m’auriez pas tant donné de peine!
— Tais-toi donc, fou, me dit l’un d'eux, estce qu’il n’a pas toujours été comme ça ?
— Moi, fou ! Ah ! tu dis que je suis fou! Eh bien, attends, je vais te montrer, moi, ce que c’est qu’un fou |
Et je le pris par le milieu du corps et le pousgai, ou plutôt le lançai si violemment sur son confrère, qu’ils culbutèrent tous les deux. On peut penser qu’ils furent vite sur leurs pieds. Ils étaient furieux et se jetèrent sur moi.
Mais un coup de poing appliqué entre les deux yeux en envoya rouler un par terre, et
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je pris l’autre à la gorge comme pour l’étran. gler. Béchard vint à son secours, et du moment qu’il m’euc parlé, je redevins tranquille. L'empire que Béchard avait sur moi surprenait toujours les autres prisonniers.
C'était le seul homme de j& prison qui pût me pacifier. Tous les autres avaient beau faire,
je n’en devenais, comme de raison, que plus intraitable ; mais au premier mot de Béchard, jem 'adouciseais de suite.
Béchard fit honte aux gardiens de s’emporter ainsi centr: in pauvre fou et ils s’en allèrent assez mécontents de moi.
Quelques jours : nrè:, un des gardiens dit à Béchard qu’il était sérieusement question de me renvoyer parce que l’on me trouvait dangereux. Le geôlier insistait beaucoup parce qu’il craignait tous les jours, disait-il, de trouver quelqu’un de mort avec ce maudit fou-là, qui était fort comme deux chevaux et non comme un homme.
Béchard me fit part de cette nouvelle. Cela, comme de raison, me fit faire un branlebas général, et dans l'après-midi, je recommençai la manœuvre des quartiers de bois sous les pattes du poêle. Mais on avertit les
gardiens à temps et ils restèrent près du poêle jusqu’à ce que l’idée de le plomber leur parût sortie de ma tête.
Cette fois, le geôlier était furieux et monta avec des cordes, en me disant qu’il allait me faire attacher. Au lieu de me fâcher, je pris ses cordes, les enroulai autour de mes poignets et les lui tendis comme pour faire faire le nœud. Cela le désarma, et il déroula luimême les cordes en disant: ‘ [1 faut absolument que ce pauvre homme-là sorte d'ici.”
Le lendemain, messieurs Delisle et Leclère vinrent à la prison et m’examinèrent. Ils repartirent plus convaincus que jamais que j'étais totalement privé de raison et qu'il n’y avait rien à espérer de moi.
Deux jours plus tard, un samedi, je vis venir à moi un prêtre, conduit par un des gardiens.
— Tenez, monsieur, lui dit-il, voilà le fou, le plus fou que vous ayez jamais vu, j’en suis sûr. Ne le choquez pas, parce que, fou comme il est, votre habit ne l’arrêtera pas beaucoup. Je lui ai déjà passé par les pattes, et il n'est pas commode,
Cette visite me parut suspecte. Je crus
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qu'on me tendait un piège et qu'on ne m'en:
voyait un prêtre que pour voir comment je me conduirais avec lui, Il m'adrésen quel:
ques mots amicalement et je convergni avec lui quelque temps en ayant soin de glisser çà et là, dans la conversation, quelque grosse niaiserie qui pût le dérouter. Puis je pris une chaise pour nasseoir, le pris sans façon sut mes genoux et le fit sauter comme j'aurais fait d’un enfant. Je lui parlai ensuite pendant longtemps, et ne lui dis que des folies si ébouriffantes qu'il repartit convaincu, lui aussi, que ma pauvre tête était complètement et À jamais détraquée.
M. Læclère et M. Delisle s'étaient néan moins si activement employés auprès du gouverneur, qu’ils en avaient obtenu l’ordre de me relâcher. Ils vinrent m'apprendre que je pouvais m'en aller, Je me dis en moi:
même: ‘Si je pars de suite, ils vont soup:
çonner quelque chose; faisons attention un peu.”
Je leur dis done que je n’entendais pas sortir du tout, parce que la reine serait mé contente si je laissais ainsi son service sans qu’elle fût prévenue,
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Ces messieurs m'affirmèrent que je pouvais t'en aller en sûreté et qu'ils répondaient de tout,
Je refusai net.
Alors, on me fit descendre et on essayn de me pousser dehors, Îl pouvait être alors neuf heures du matin, On mit trois, quatre et cinq hommes, mais tout fut inutile et je résistais en désespéré. Je m'accrochaîs À tout, et une fois ma main sur quelque chose, on ne pouvait me faire bouger d’une ligne, On fit venir plusieurs soldats du corps de garde, mais sans plus de succès: je leur glisanis dans los doigts en quelque sorte. Après plusieurs tentatives inutiles, on décida de détourner mon attention pendant une heure où deux. Je laissai faire, mo promenai dans l’intérieur de la prison, et au bout d’un certain temps on me ramena près de la porte on me demandant d'aller faire une promenade dehors. Je refusai encore, en disant que je ne voulais pas abandonner le service de la reine, Tout à coup cinq hommes me suisirent et me poussèrent jusque dans l’encadrement de la porte. Mais arrivé là, je mis mes deux mains sur les montants et les repoussai vigoureusement à l’intérieur.
— Quel diable d'homme ! dit le geôlier.
On essaya encore, mais je fis mine de devenir furieux et cela fit suspendre les tentatives,
Les sages commengaient à être plus en peine que le fou.
Il était déjà tard dans l'après-midi que j'étais encore en prison. On imagina plusieurs moyens de me surprendre, mais je les déjouai tous. À la fin, vers quatre heures de l'après-midi, quelqu'un s’avisa de me montrer une bouteille d’eau-de-vie, en me promettant un coup si je voulais sortir. Je sortis immédiatement, et j’eus un coup. Mais j'étais encore dans la cour, et quand on voulut me conduire du côté de la porte, je résistai.
Alors quelqu'un se mit en dehors de la porte de la cour et me montra la bouteille. Je cessai encore de résister et sortis de la cour. On referma la porte immédiatement. Je m’élançai dessus, mais on me dit par le guichet:
‘“ Ah! tu peux t'en aller, on en a eu assez de toi.”
Je me trouvai donc dans la rue Sainte- Marie, libre et ayant mon pardon dans ma poche. M. Delisie l’y avait attaché, le matin,
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avec une épingle. Il me semblait que le cœur allait m'éclater de plaisir. Néanmoins, on me regardait par le guichet, et il ne fallait pas me trahir. Quoiqu’on fût encore en mars, j'ôtai mes bottes et, nu-pieds, pris la direction de la ville, portant mes bottes et mon paquet sur mon dos. On peut penser si l’action d’ôter mes bottes pour marcher sur la neige, fit l'effet d’un de mes plus grands actes de folie.
J’allai droit À l’ancien marché de la place Jacques-Cartier, et m'’établis à l'hôtel Giraldi.
Je contrefaisais le fou comme en prison. Je demandai de la boisson et me mis à traiter tout le monde. Quand au bout de quelques heures, j’en eus eu au montant d'environ dix chelins sans payer, on me dit que si je voulais en avoir davantage, je devais payer ce que j’avais déjà eu. Je ne répondis rien, mais je pris un cigare sur le comptoir et prenant dans ma poche un billet de $10, je le pliai, le présentai au gaz et allumai mon cigare avec.
. Puis, jetant négligemment le billet sur le
comptoir, je sortis dans la cour, mais me tins près d’une fenêtre afin de voir ce qui se passerait.
Le commis, voyant un papier qui avait la couleur d’un billet de banque, le déplia et vit un billet de dix piastres. Il n’était presque pas brûlé. Il le montra à plusieurs personnes, contant l'affaire et s’informant qui j'étais. Personne ne me connaissait, ni ne savait encore d’où je venais. Seulement on s’apercevait que j'étais fou, et le fait d'allumer mon cigare avec un dix piastres le démontrait suffisamment.
Sur ces entrefaites, je rentrai (il pouvait être alors onze heures du soir); et voyant beaucoup de monde dans l’hôtel, j’ordonnai un souper pour trente personnes.
Cet ordre surprit un peu, mais je le répétai d’un air qui fit rentrer les observations. On servit donc une table de trente couverts et j'invitai indistinctement tout le monde. Beaucoup de personnes trouvaient que je parlais très sensément, et ne pouvaient s'expliquer comment j'étais en même temps si fou dans mes actes et si raisonnable dans mes paroles. Nous causâmes gaiement en soupant, puistout le monde alla se coucher. J’en fis autant après . À: avoir payé la dépense. Le lendemain matin, vers dix heures, après un copieux déjeuner,
je partis pour Laprairie, où je dînai. Je repris ansuite, à pied, par la ligne du chemin de fer, la route de St-Jean. Mais à peine avais-je fait quatre ou cinq milles, je rencontrai à la tête d’un piquet de volontaires, le capitaine Richard McGinnis, qui me connaissait et qui crut assez naturellement que j'étais un déserteur de la prison commune. Il me fit donc rebrousser chemin et me ramena à Laprairie.
Je me donnai bien garde de paraître guéri de ma folie. Après un certain temps, je fis un mouvement qui indiqua que je portais un papier dans la poche de mon gilet. On s’en empara avec empressement, mais ce papier se trouva être le pardon du gouverneur que M. Delisle avait eu soin d’attacher avec une épingle à mon gilet.
Force fut donc au capitaine McGinnis de me relâcher, et je repris. le chemin de la maison de mon père. Il était minuit quand j'y errivai enfin.
On peut croire que j’y frappai avec empressement. J’entendis presque aussitôt la voix de mon père demander:
— Qui est 1à?
— C'est moi,
— Qui, vous?
— Félix!
— Félix! Il est en prison!
— C'est moi, père, je suis sorti hier
La porte s’ouvrit enfin, mais mon père l’ouvrait pour voir à qui il parlait et non pour ouvrir à son fils.
Je me précipitai sur lui et l’étreignis dans mes bras, en disant:
—Je vous avais bien dit que je reviendrais!
— Comment! c'est toil Maïs comment cela se fait-il? On est venu me dire que tu étais condamné à mort!
— Ah bien! ils n’ont pas pu seulement me faire mon procès!
— Allons! puisque c'est bien toi, je vais commencer par appeler tout le monde; et mon père dit, en élevant la voix: ‘ Allons, vous autres, c’est Félix qui nous arrive, venez ‘ le voir.” En un clin d’œil tout le monde fut sur pied et la famille n’en pouvait croire ses yeux. Les questions pleuvaient.— Comment est-tu sorti ?— Depuis quand ?— Pourquoi arrives-tu si tard ?— As-tu faim ?
— Ah! pour cela aui; c’est justement là mon mal!
ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE. 181 — Allons, dit mon père, on va d’abord commencer par le petit coup, et puis les fommes vont mettre le couvert.
— Ah ! vous aviez su que j'allais être pendu ? dis-je à mon père.
— Oui, pas plus tard que dimanche dernier; et je me suis bien reproché de t'avoir écouté.
— Vous ne pensiez donc plus à mon moyen ?
— Bah! je me suis toujours dit que c'était une folie qui était passée dans ta tête, ou que tu m'avais dit cela pour m'empêcher de regretter autant de t'avoir laissé alier te livrer. Eh bien! tu peux le dire maintenant, de quel moyen parlais-tu ?
— Mon père, pas plus de dix jours après être entré en prison, j'ai fait le fou; j'ai fait semblant de tomber du haut mal; je tombais deux fois par jour, et j’ai si bien fait le fou que tout le monde s’y est trompé, et que j'ai fini par avoir mon pardon, le voici; et je lui tendis le papier.
— Quoil c’est comme fou qu'ils t'ont relàché?
— Pour cette seule raison. J'étais plus fou qu'un foul
— Maïs est-il possible que tu aies fait le fou pendant si longtemps sans te faire découvrir ?
—Comme vous voyez. Si je n'avais pas fait le fou, il y'a longtemps que j'aurais été pendu ! J'étais un des plus compromis!
— Eh bien ! remercions-en le bon Dieu, dit mon père, et se mettant à genoux, toute la famille l’imita et nous récitâmes tous une prière d’action de grâces.
Je me mis alors à table et il me fallut réciter de fil en aiguille toutes mes folies de la prison. Tous les cœurs se trouvaient disposés à la gaieté, comme on peut le croire, et je les fis rire aux larmes par le récit circonstancié de mes actes de folie. La sauce donnée au vieux docteur Arnoldi, l’ingénieux moyen que je prenais pour rétablir la perpendicularité du poêle, mes ventes à l’encan, mes refus de partir, ma résistance obstinée, mon empressement à suivre un homme qui me montrait une bouteille pour me décider, tout cela fut dit et redit plusieurs fois et on ne ge lassait pas de m’entendre répéter dix fois la même chose. On me regardait vraiment comme un échappé de la potence, car
le les faiseurs de nouvelles avaient répandu 1é- celle de ma prochaine exécution. :
Il va sans dire que la conversation se proès 2 longea fort avant dans la nuit, et l'Est s’illuté minait déjà faiblement quand nous mîmes fin au babil.
lit La nouvelle de mon retour et de sa vraie la cause se répandit en quelques heures dans la ne paroisse et les environs. J’avais beaucoup d’a-
mis. Pendant plusieurs jours, la maison ne désemplit pas de curieux qui voulaient le | . rpprendre de ma propre bouche les détails de ua folie, et il me fallut répéter à satiété, au moins pour moi, tout ce que j'avais fait, dit
ke et pensé pendant mon emprisonnement.
à Je repris peu à peu mon genre de vie habi-
tuel, guéri d’idées révolutionnaires et ne me
” sentant plus la moindre disposition à recom-
mencer.
| Je m'étais convaincu qu’en politique com-
s me ailleurs, les moyens légaux, quoique plus
4 longs, sont les plus sûrs et qu’à moins de cas
A | tout à fait exceptionnels, le proverbe ‘‘ plus fait douceur que violence, ” reste toujours
N : vrai.
Environ un mois après ma sortie de prison
je retournai à Montréal pour quelques affaires. J'y rencontrai M. Delisle dans la rue. Il me reconnut de suite et vint à moi. Je ne me sentis pas trop à mon aise, car je ne pouvais plus arguer de folie, et ma ruse était alors connue de tout le monde. Il me dit seulement quelques mots, et me pria de passer chez lui entre cinq et six heures du soir.
Il n’y avait certes rien dans son ton qui indiquât la moindre intention hostile, mais cette demande me causa comme un éblouissement. Pourquoi cette invitation de passer chez lui? Que pouvait-il me vouloir? M.
Delisle était précisément l’homme qui pouvait avoir été chargé de me faire subir un examen pour constater mon état mental et voir si ce n’était pas une ruse qui m'avait valu ma décharge! M’avait-on desservi auprès de lui ou des autorités? Voulait-on prendre une revanche de ce que j’on avait été complètement trompé par moi? Fou, on devait naturellement me relâcher ; maïs une fois le fait acquis que ma folie n'avait été qu’une ruse, ne pouvait-on pas revenir sur le passé et me remettre en jugement ? On L'avait pu faire le procès d’un fou, mais ma ralson ne
m'ayant jamais quitté, aucune de mes fautes ne se trouvait effacée, et le faux prétexte sous lequel j'étais sorti de prison ne faisait, au fond, que les aggraver.
La vérité était que je m'étais moqué des autorités, et que, disposées comme elles l’étaient, ciles pouvaient peut-être songer à faire un exemple. On m'avait donné mon pardon par pitié, mais si l’on avait su la vérité, j'aurais eu tout autre chose. A présent, la vérité était connue ; nous nous (tions un peu moqués à St-Jean des officiels que j'avais si bien dupés ; il me paraissait donc très possible que toute l’affaire finît par se résumer dans le proverbe ‘‘rira bien qui rira le dernier,” et cela ne m'’accommodait guères|
Si c'était pour me renvoyer en prison que l’on me demandait, il n’y avait plus de ruse possible, et il était bien clair que je ne m’en tirerais pas cette fois ! Je regrettais de ne pas avoir fait le fou pendant deux ou trois mois de plus! Je me reprochais de m'être tant pressé de livrer au public le secret et le résultat de ma ruse. Je me trouvais compromis sans possibilité de me défendre.
D'un autre côté, quelque chose me disait
que puisqu'on m'avait déjà montré de la pitié,
on m'en montrerait peut-être encore. Pour sauver sa tête, une ruse qui n’a rien d’immoral n'est pas un crime. Le tour avait été bien joué, après tout, et il était de bonne guerre. J'avais trompé même l’œil exercé d’un médecin. On ne pouvait raisonnablement pas se venger d’avoir été pris pour dupe. Il me semblait que ce serait là une action honteuse!
Me remettre sous le verroux, après m'avoir donné mon pardon, ne serait plus une punition, mais une adieuse barbarie!
Ainsi assiégé de craintes, et voyant un peu sombre dans l’avenir, je me rendis, vers cinq heures et demie du soir, chez M. Delisle.
J'étais fort mal à mon aise et je me sentais comme étranglé.
M. Delisle était à table avec quinze ou dixhuit de ses amis, On me fit entrer de suite dans la salle à dîner. M. Delisle vint me donuer la main cordialement et me fit asseoir à table.
J'étais confondu, et de voir tout ce monde, et de l’éclat des lumières, et d’un luxe de table inaccoutumé pour moi, et surtout de me trouver avec des figures que .mes souve-
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uirs de prison me faisaient entrevoir comme ne signifiant rien de bon pour moi. On me versa un verre de vin, quelques minutes après un second, tout en parlant de choses indifférentes.
‘ Tiens,” me dis-je en moi-même, “ils veulent me griser pour me faire parler! Prenons garde! ” La conversation générale continuait, et l’un de mes voisins me demanda de prendre un verre de vin avec lui. Il m’emplit mon verre, mais, après l’avoir salué, je le
‘touchai seulement des lèvres, puis je regar-
dai ce monsieur pour lui faire comprendre que j'étais sur mes gardes et ne me laisserais pas griser. .
Un quart d’heure après que j’eus pris ma place à table, M. Delisle, s'adressant à moi, me dit en souriant:
— Eh bien, Poutré, vous avez montré bien de l'esprit, pour un fou, il faut maintenant nous conter cela. J'ai réuni ces messieurs exprès pour entendre ces détails de votre propre bouche.
Je croyais toujours à une feinte, et j'étais non seulement embarrassé, mais j’en avais l'air. M. Delisle s’en aperçut, et ajouta :
ring érematingeencormmmpenerteenent mer mnt =
; mu à ÉRA Ee er… +
—Ah ça, ne craignez rien! Je ne vous af pas demandé de venir chez moi pour vous examiner, mais considérez-vous ici comme un de mes amis. Ce qui se dit à ma table ne va pas plus loin. Vous avez joué un tour admirable, il n’y a qu’une voix là-dessus, et nous ne vous en gardons pas rancune. Vous avez votre pardon, c’est une chose finie, ainsi ne craignez rien, et contez-nous toute votre affaire, sans plus de crainte que si vous étiez chez votre père, avec votre famille et vor amis. Tout ce que vous direz ici est sacré.
Ces bonnes paroles firent disparaître mon étranglement en un clin d’œil, et je répondis :
—Ah bien! si c'est comme ça, je ne demande pas mieux que de parler. Franchement, je n’étais pas à mon aise. À présent, ça ne me coûte plus.
Et je racontai de fil en aiguille. toutes mes folies de prison, et toutes mes combinaisons pour donner le change sur mon état.
Je les amusai pendant treis bonnes heures et je n’eus plus peur de prendre du vin, qui certes se laissait âvaler, car je n’en avais pas souvent bu comme celui-là | La soirée se passa très gaiement, at une fois
débarrassé de mon inquiétude, je pris ma
grande part du plaisir général.
Il était près de minuit quand nous sorttmes.
Le lendemain, je retournai chez mon père, auquel je racontai l’invitation ainsi que mes inquiétudes et mon plaisir de la soirée. Cela uous fournit encore matière à conversation pendant quelques jours, puis je repris mon genre de vie d’autrefois et me remis à la culture, mais sans cesser de suivre activement la politique.