‹ Echappé de la potence [microforme]Chapitre 15 sur 16 · MONT EU TES · texte numérisé non relu

MONT EU TES

— Eh non! Tout ce que je fais, je le combine, tout ce que je dis, je l’arrange dans ma tête ! Ah ! je tape dur, hein!

— Sapristi! tu les assommes. C’est ça qui m'a fait croire à ta folie ! L'idée d’abîmer le monde comme ça! C’est que tu ne ménages personne, pas plus tes amis que les autres !

— Excepté vous, Béchard |!

— Tiens! et dire que cela ne m’a pas frappél J'ai cru que comme nous étions grands amis, tu me reconnaissais mieux que les autres, voilà tout. Mais, dis-moi, comment diable fais-tu pour ne pas rire? Moi, je ne riais pas parce que ça me faisait trop de peine de te voir comme ça, mais toi, quand tu les vois te regarder tout effarés, quand ils se sauvent comme des moutons poursuivis par un loup?

—Eh bien! c’est là ma grande misère! Mais quand j'ai trop envie de rire, je me demande si je rirais bien si je me voyais le bonnet blanc sur la tête et la corde au cou.

Une fois cette idée dans mon esprit, je sens que je deviens enragé, et l'envie de rire s’en va complètement. Comme ça, vous trouvez que je fais bien le fou |

— Ah oui! comme si tu n'avais jamais fait autre chose de ta vie. Tu peux continuer!

Ton affaire est bonne! Si j'étais capable d’en faire autant, je donnerais toutes mes terres.

— Ah ! ça, dis-je ensuite à Béchard, prenez garde à vous, à présent que vous le savez!

Il faut que vous fassiez bien attention, car la moindre chose peut me faire découvrir. |

— Ah ! sois tranquille, je t’aiderai tant que je pourrai.

Le lendemain, je vis entrer dans la chapelle le Dr Arnoldi, père, médecin de la prison. C'était le sixème jour de ma folie. Il m’examina minutieusement, me tâta le pouls et me regarda dans les yeux ; mais je me gardai bien de rien faire. Cette visite me dérangeait un peu. Je craignaïis qu’il ne découvrît la vérité. Il me fit quelques questions, mais je ne répondis rien. Il questionna les prisonniers, qui lui donnèrent le détail de mes folies. Moi, je le regardais fixement et ne desserrais pas les dents. Il fit venir un des prisonniers, du nom de Lamirante, qui, étant parent de i’un des tourne-clefs, avait reçu instruction de surveiller les autres prisonniers, lui dit qu'il m’enverrait une médecine, et lui

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donna ses instructions pour me la faire prendre. Après quoi, il me fit encore uus question, mais je me contentai de le regarder fixement sans ouvrir la bouche. Le bonhomme paraissait n’y rien comprendre.

Environ deux heures après, Lamirante revint avec une grande tasse contenant au “moins une chopine d’un liquide presque noir.—-Tiens, mon fou, me dit-il, bois ce café. Je pris la tasse, m’en allai à quelque distance, et quand je vis que je n'étais pas observé, je vida: soute la potion dans ma jambe | de botte. Je revins alors vers Lamirante en faisant semblant de boire. Arrivé à lui, je lui montre la tasse vide et la laisse tomber à ses pieds où elle se casse en morceaux.

— N'importe, dit Lamirante, tu dois en | M avoir assez dans le corps pour te tranquil- | liser, mon fou ! et il s’en alla. F La visite du docteur me fit penser sérieusement à ma position. ‘Il va me découvrir, me disais-je en moi-même. Le vieux coquin m'a l'air de me regarder comme s’il se doutait de quelque chose. Il ne finit plus de me tâter le pouls. S'il revient, il faut que je lui ; serve un plat de ma façon.” |

J’en parlai à Béchard.

—Croyez-vous, lui dis-je, que le bonhomme puisse me deviner en me tâtant le pouls?

— Je :: le pense pas. Il y a des fous dont le pouls bat naturellement.

— Il me regarde drôlement, tout de même, le vieux pince-maille!

— Ah! bah, si tu continues comme tu as commencé, tu ne cours pas de risque. Il n’y a pas moyen de ne pas te croire fou.

— Je n’ai rien voulu lui faire, parce que je craignais qu’il ne s’aperçût de quelque chose. Après tout, un médecin doit connaître un peu ça, un peu mieux que vous autres, toujours | Mais s’il revient demain, je vais le scouer comme les autres, le bonhomme. Il ne doit pas être plus exempt que mes amis. Tâchez d'être là, et quand vous viendrez à son secours, j’arrêterai, mais pas avant ! Jusque-là je le secoue comme une vieille mitaine| Mince et long comme il est, il ne doit pas faire grande résistance |

—C'’est bon, secoue-le un peusans trop l'abtmer. Il a le verbe haut quelquefois, le vieux. Tu te rappelles, il y a une dizaine de jeurs, comme il nous traitait de rebelles, de d... Cunadians. Etouffe-le pas mall ça serx une

petite punition toujours, et il n’y a pas moyen ï. de lui en donner une autrement. | À — Ah bien, c’est bon, puisque vous dites |

comme moi, il aura la sauce.

Le lendemain matin, vers huit heures trois quarts, arrive le vieux docteur. Il me sembla qu'il avait le visage encore plus long et plus rébarbatif que de coutume. “ Attends, dis-je en moi-même, ii va t’allonger encore tout à l'heure.” Le bonhomme alla, comme à l’ordinaire, fureter dans les coins, puis il vint de mon côté, accompagné de Lamirante. Il me prit le pouis, le tint longtemps, me regarda fixement, me lâcha le poignet, me regarda

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encore dans les yeux, me reprit le pouls, et L. demanda à Lamirante : |

— À:t-il pris la médecine ? | !

— Oui, je la lui ai donnée moi-même. k;

— À:t-elle eu de l'effet ? (4

Le . —Pas le moindre. | —]Ïl est pire qu’un chevall observa-t-il. à

Eh bien, on lui en donnera une plus forte. Je l’enverrai taniôt.

Alors le docteur me reprit le pouls, serra les f doigts de temps en temps, comme pour En.

mieux le sentir, et me regarda comme s'il | eût voulu lire dans mes yeux. 9

Tout d’un coup, je secouai mon bras pour lui faire lâcher mon poignet, jetai mon cri sourd ordinaire, entourai le bonhomme de mes deux bras, le fis sauter deux ou trois fois, puis me renversant tout de mon long sur le dos, en le serrant toujours à l’étouffer, je me mis à le secouer à droite et à gauche, comme j'aurais pu faire d’un enfant. Je lui envoyais taper ses bottes sur le plancher comme les battes d’un fléau. Il ne résistait presque pas, mais criait piteusement: Help! help ! murder ! For God’s sake, take me away! (Au secours ! au secours ! au meurtre! Pour l'amour de Dieu, tirez-moi d’icil) Voyant qu’il parla’: si bien, je ramenai mon bras droit sur le cou, et serrai tant que je pus. Le bonhomme se tut, comme de raison, je l’étouffais ! maïs je J’entendais geindre. Alors deux ou trois prisonniers essayèrent de me desserrer les bras, mais sans succès ; je tenais bon. Béchard, trouvant ia punition raisonnablement longue, vint à son tour. Je fis semblant de faiblir, Jlaissai soulever mon bras droit, aver lequel je tenais le bonhomme par le corps, et Béchard le mit debout. Il était rouge comme une cerise. Il fut une bonne demi-minute à se

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remettre. Les prisonniers riaient dans leurs barbes. Lamirante faisait semblant d’être au désespoir et disait au docteur: ‘“ Mon Dieu, j'ai cru qu’il allait vous étouffer! Tenez, quand ses accès le prennent, il peut écharper dix hommes.”

— Mais vous ne m'avez pas dit qu’il tombait d'un mal! dit le docteur d’une voix encore étranglée.

— Ah bien! dit Lamirante, il tombe deux fois par jour.

— Ohlthe devil! dit le bonhomme, et il tourna le dos en grommelant, et je ne l’ai plus jamais revu : il en avait eu assez de mon mal!

Il me fallait inventer de nouvelles preuves de folie tous les jours. Je ne voulais pas avoir l’air d’un de ces fous bêtes qui font toujours la même chose. Puisque je me donnais la peine d’être fou, je voulais qu’au moins ma folie fût diversifiée.

Ainsi, un jour, j'avais la manie de la pêche, et je tendais une ligne, que je tenais à la main une heure et plus sans bouger et sans remuer. C'était tout simplement une canne ou n'importe quoi. Un autre jour, j'allais à la chasse. Je tuais des ours, des éléphants, fai-

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sant dans mes expéditions ‘in tapage d’enfer.

Tous les matins, de bonne heure, je faisais chauffer de l’eau pour dire ma messe. Je prenais quatre prisonniers pour acolytes, je leur donnaiïis $20 par mois, et avant de commencer la messe, je faisais le tour de la grande salle, et, une lavette à la main, je jetais de mon eau bénite bouillante à la figure des prisonniers. Pendant la messe, je faisais un sermon, ou des publications de bans de mariage ; j'avais toujours soin de marier le curé de la paroisse; cela faisait rire plus que tout le reste; j’annonçais la fin du monde, l’Antechrist, la bête à sept têtes; je voyais le ju: gement général ; je tuais le diable pour qu’ii n’y eût plus d’enfer ; je répondais à des dé: putations d’anges qui venaient m’en remercier de la part de la sainte Vierge. Les prisonniers riaient aux éclats de mes bêtises.

Souvent je me querellais avec eux. Quelques-uns d’entre eux m’agaçaient de temps à autre. Je leurs donnais quelquefois des coups affreux, quand ils m'impatientaient.

J'étais loin d’y prendre plaisir, mais si je les avais ménagés, ma folie eût pu ne pas paraitre de bon alci. J6 frappais en conséquence le nl:e consciencieusement que je pouvais.

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Peu de jours après la seconde (et dernière) visite du docteur, je m’établis comme encanteur, et me mis à vendre, pour le comte de la reine, des bâtiments de guerre, des armes; je faisais les criées régulièrement, et mes ventes dépassaient souvent plus de $100,000 par jour.

Un autre jour, j’engageais du monde pour travailler sur mes chantiers. Je donnais cinquante et même cent piastres par jour aux journaliers. J'étais entré en prison avec quelques centaines de piastres. Je donnais donc vingt piastres à celui-ci, trente piastres à celui-là ; et Béchard collectait avec soin tout l'argent que je distribuais. De cette manière, ma bourse ne désemplissait pas.

Décrire toutes les folies que j’inventais, serait fastidieux pour le lecteur. Il en est une, néanmoins, qui fit beaucoup plus de bruit que les autres. Je pris un jour un plomb

et me mis à plomber le poêle. Je n’eus pas

appliqué la corde que j’entrai dans une grande fureur contre les imbéciles qui avaient pu si mal placer un poêle. ‘Il va tomber, c’est sûr, disais-je, il est tout de travers.” J’allai donc chercher un gros quartier de bois.et le

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mis sous une des pattes. Puis je plombai de

nouveau. C'était bien pire. Autre quartier de

bois. Le poêle était plus élevé de huit pouces

derrière que devant. Les prisonniers voulu-

rent intervenir. Je pris le tisonnier et fis le

moulinet de manière à leur ôter l’envie de se

mêler de mes affaires. Mais le poêle n'était

pas droit. Je retournai chercher une autre bûche, et je mis la troisième patte du poêle dessus. La quatrième ne portait sur rien. Je me remis à plomber, et donnai un tout petit coup de genou au poêle, qui tomba sur le côté. Il était plein de feu. Grand émoil On court chercher les gardiens! Ceux-ci arrivent ; la fumée aveuglait tout le monde, un bout de tuyau était tombé ; la suie volait partout ; le plancher prenait feu ; il n’y avait pas moyen de toucher au poêle qui était rouge; on jeta de f'eau sur le plancher et dans le poële qu’on laissa sur le côté jusqu’à ce qu’il fût un peu refroidi. Les gardiens étaient furieux. Le geûlier voulut s’en mêler et me dire quelque chose. Je lui répondis par des invectives abominables ; je lui dis qu’il voulait faire brûler la prison et les prisonniers avec; que le poêle avait été mis de travers exprès, que

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ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE. 117 c'était en le redressant que je l'avais fait tomber ; que s’il avait été droit, je ne l’aurais pas dérangé; qu’il était payé par le gouvernement pour nous faire tous rôtir, que ce serait plus vite fait au fond que de pendre deux cents hommes... enfin, je lui dis tout ce qui me passa par la tête.

Que dire à un fou? D'ailleurs, le geôlier, comme les gardiens, me craignait, ayant luimême éprouvé ma force. Il s’en alla donc en grommelant entre ses dents et en disant aux autres de m'empêcher de toucher au poêle.

Un d’eux lui dit: “Ce n’est pas si facile que vous le pensez.-—Eh bien, dit-il un peu brusquement, on l’attacheral— Ah] tu veux œ'attacher, mon grand animal, lui dis-je d’un ton furieux, ah bien! attends !” et en disant cela, je me précipitai en hurlant de son côté. Mais il était près de la porte, et j'étais encore loin; aussi, en deux ou trois * sauts, il fut dehors, et la referma sur lui en poussant le verrou. Je fis un peu de tapage, mais je me calmai vite, les coups de poing faisant fort peu d’effet sur une porte de prison.

Cet acte de folie fit beaucoup de bruit, vu

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