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me retenaient, et les fit tournoyer, pirouetter et culbuter avec si peu de ménagement, que le fou commença dès lors à leur inspirer le respect de la crainte.
— ]l n’y a qu’un fou qui puisse nous faire sauter comme des gants, disait-on tout autour de moi. k
Aussi ne surprendrai-je probablement personne en disant que la plus grande difficulté que j’éprouvais quand je voyais tous les yeux s’écarquiller autour de moi à la vue des actes de déraison que j'inventais, c'était de garder le sérieux imperturbable que je n’ai jamais rompu une seule fois.
Soutenir le rôle de fou est déjà une chose très difficile; maïs voir tant de monde autour de soi hébété de surprise ou d'’effroi à la vue de mes tours de force ; voir surtout ceux que j'avais intérêt à tromper, les magistrats, le shérif, prendre pour argent comptant les bêtises sans nom que je faisais en leur présence, et ne jamais laisser apercevoir sur ma figure la plus légère indication de sourire, moi qui ai touiours été rieur, voilà sans contredit quelle a été la plus grande difficulté de ma position, et j’oserais dire ma plus grande
misère, car le rire me venait souvent malgré moi, et je n’y ai jamais cédé.
A l'époque des troubles de 1838, j'avais vingt et un ans. J’uidais mon père à faire les travaux de sa ferme; je m'intéressais beaucoup à la politique, lisais ardemment les journaux, regardais les prétendus constitutionnels d'alors comme des brigands, et croyais invinciblement en mon âme et conscience que la patriotique majorité de l’assemblée de 1336 avait noblement rempli son devoir.
Inutile de dire que je suis resté le même homme, et que je n’ai pas, comme beaucoup d'autres l'ont fcit, renié cette époque et jeté de la boue aux plus grands noms de notre histoire.
Persunne alors ne se doutait, dans la population canadienne, qu'il y avait dans le gouvernement de lord Gosford des traîtres et des misérables, comme le procureur-général Ogden, par exemple, qui, dès 1886, conseillaient l'arbitraire et la rigueur afin de pousser le peuple à la résistance armée, et de pouvoir ainsi l’écraser et régner ensuite au moyen de la minorité victorieuse.
La résistance de 1837, où le droit absolu,
sinon la prudence et la prévision politiques, étuit avec nous, avait électrisé tous les cœurs canadiens, et comme nous avions à St-Jean, où je demeurais, des loyaux enragés qui ne parlaient que de pendre impitoyablement tout ce qui portait un nom canadien, nous avions le plus sincère désir du monde d’en écharper quelques-uns.
À St-Jean, comme ailleurs, on a remarqué que les Canadiens qui se vouaient rorps et âme à la défense du gouvernement, mettaient en général plus d’acharnement dans leur hostilité contre leurs compatriotes que les Anglais eux-mêmes. Dans tous les pays, les transfuges sont invariablement plus violents visà-vis de leurs anciens amis, ptus abjects visà-vis de leurs maîtres adoptifs que les adversaires naturels de leur race. Cela s'explique par le fait que le traître n’est tel que parce que la noblesse d'âme, l’élévation des sentiments n'existent pas chez lui. Un cœur généreux et bon n’a jamais battu dans la poitrine du traître, car cela impliquerait contradiction dans les termes. Voilà pourquoi les Canadiens transfuges de 1837 et 38 ont été presque tous lâches ou ignobles, car ils n'étaient
ÉCHAPPÉ DE LA POTENCE. 9 transfuges que parce qu’ils manquaient de patriotisme et d'honneur.
Quand on est assez dépourvu de sentiment et de cœur pour ne pas même garder la neutralité, mais pour se faire le délateur et le bourreau de ses concitoyens, on ne s'arrête jamais à mi-chemin dans la voie de la bassesse et du déshonneur.
Les vexations inutiles et souvent brutales de 1837 avaient laissé dans la population un levain d’exaspération facile à comprendre. Nous ne pouvions voir passer dans nos rues un de ces hommes à mine rébarbative ou farouche qui s'étaient f£its les valets des chefs du Doric Club ; qui étaient si arrogants avec nous et si rampants avec eux; qui jouaient du despote à St-Jean et dans les campagnes environnantes, et qui étaient si abjects de servilisme vis-à-vis des tories influents du temps; nous ne pouvions, dis-je, les voir passer dans nos rues sans un frémissement insurmontable de colère et de haine.
Ces hommes n'avaient généralement aucune valeur personnelle. La peur seule ou l’appât du gain, des récompenses ou des honneurs les excitaient contre nous. Pas une idée gé-
néreuse chez eux; pas une vue élevée, pas une intention honorable, pas un projet utile! Ils" s'étaient faits délateurs et ne se sont jamais une seule fois élevés au-dessus de ce rôle in-
fâme.
Nous ne pouvions jamais découvrir su
leurs figures hostiles, trouver dans leurs ex: pressions haineuses autre chose que le désir de nous humilier ou de nous tyranniser. Il va sans dire que nous leur rendions leur
haine au centuple.
Il n’y a pour moi aucun doute que iles vexations que nous faisaient éprouver nos propres compatriotes, que leurs efforts pour se faire bienvenir du gouvernement en nous faisant servir de marche-pied à leur ambition, de point de mire à leur servilisme, ont plus contribué que toute autre chose à entretenir la désaffection dans la population canadienne et à l’exaspérer contre le gouve:.
nement.
Nous trouvions les Anglais dans leur rôle, et leur hostilité contre nous ne nous empéchait pas de les estimer; mais quand nous voyions des Canadiens sortir de leur rôle propre, qui était au moins la neutralité. et
jouer auprès des Anglais l'office dégoûtant d’espions de leurs anciens amis et de délateurs de leurs frères, alors le seul sentiment qui nous surgît au cœur était celui du mépris et de la vengeance.
Voilà à mon avis (et on peut juger de beaucoup d'autres par moi-même sur ce chapitre), voilà la plus grande cause peut-être du mouvement de 1838, auquel seul je pris part.
C’est en 1838 que j’arrivai à ma vingt et unième année. La politique était alors le préoccupation dominante de la population.
Excités par les tracasseries et les constantes vexations des loyaux de l'intérieur, nous recevions toutes les semaines des nouvelles presque toujours exagérées des Etats-Unis, vd, disait-on, les Drs Nelson et Côte organisaient une force armée considérable pour venir délivrer le pays. Un peu de réflexion’ alors nous eût vite convaincus que la délivrance ne pouvait s’opérer par ce moyen; que l’occasion, beaucoup plus favorable en 1837, ayant été manquée, il devenait impossible, en 1838, d'obtenir aucun résultat sérieux, et que les sympathies individuelles aux Etats-
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dizaine d'hommes sur la l'erre de mon père,
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Unis devaient rester impuissantes devant notre propre isolement, notre manque absolu d'organisation, et les forces militaires consi-
dérables dont le gouvernement colonial pou-
vait disposer. Nous aurions dû penser aussi que les sympathiseurs ne pouvant, l’eussentils voulu, nous faire parvenir aucun secours important d'armes ou d'argent, ceux qui nous excitaient alors à la résistance, nous exposaient à n’arriver qu’à la boucherie, ce qui eut lieu en effet. Mais à cette époque, nous ne songions qu'aux petites tyrannies exercées contre nous; nous voulions humilier les loyaux; nous croyions à l'intervention possible du gouvernement américain; on nous persuadait qu’il finirait bien par s’en mêler, mais qu’il fallait commencer, se compromettre un peu pour qu’il se crût en droit de nous aider efficacement; tout cela nous paraissait plein de sagesse et de raison, et nous goupirions après le moment où nous pourrions enfin prendre, dans notre partie du pays, une éclatante revanche des malheurs de 1837.
Le 3 septembre 1838, travaillant avec une
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dans la paroisse de St-Jean, je vis venir à moi deux étrangers à travers les champs.
L'un d’eux était le Dr Côte, de Napierville.
Je le connaissais un peu, et il vint me donner la main, puis me présenta à son ami, le Dr Robert Nelson. Après l'échange de quelques paroles, je m'’éloignai insensiblement avec sux du groupe d'hommes qui m'entourait, et quand nous fûmes hors de portée de la voix, le Dr Côte, s'adressant brusquement à moi, me dit: ‘‘ Poutré, nous sommes en marche pour renverser le gouvernement; veux-tu nous joindre?” J'avais alors exactement vingt et un ans; j'étais fortement atteint d’anglophobie ; je bouillaïs de colère depuis longtemps, non seulement à cause des excès inutiles commis cette année-là, mais j'avais surtout à cœur d’humilier nos loyaux de St-
Jean, et surtout de leur rendre amères les
mesquines tyrannies, les stupides vexations qu’ils n’avaient cessé d’exercer contre nous. Je les voyais passer devant mes yeux, la mine hautaine, l’air dédaigneux, l’expression satisfaite de notre humiliation, et je me disais en moi-même: ‘“ Ah! si je pouvais avoir mon tour, une bonne fois.” D'ailleurs, je trouvais
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le travail un peu dur; une petite révolution
s’offrait à moi comme un excellent moyen:
d'avancement pour moi-même et la seule * chance que j’eusse de marcher tête haute de-
vant nos enragés loyaux. Je répondis donc à
Côte:
— Cela me va. Ça entre parfaitement dans mes plans; la chaleur est forte dans les champs, et il me conviendrait beaucoup !
mieux-d’être gouverneur du pays. |
— Pas si vite, pas si vite, répliqua-t-il, tu | n'es pas le seul à pourvoir. À
— N'importe, marchons toujours, nous ver- 4 rons après. Je n’en fais pas d’ailleurs une J condition. Je me contenterai de moins que | cela. |
— Nous réussirons, cette fois-ci, reprit Côte.
— Cela serait assez à propos. Car, voyezvous, les coups sont quelquefois pour nous.
— C'est justement parce que nous n’avons pas réussi l’année dernière, que l’expérience ne nous fera pas défaut. Tu comprends que nous savons aujourd'hui par où nous avons péché.
— Je vais vous le dire de suite, moi, par où
vous avez péché: c’est d’avoir envoyé les habitants se battre avec des fusils sans plaque. Comment diable voulez-vous que nous déplantions un SX avec un fusil qui ne vaut pas mieux qu’un bâton? Si vous voulez qu'on se batte, nous sommes prêts. Ah! vous en trouverez des hommes, allez; mais au moins, donnez-nous des fusils, des canons, de la poudre pour les charger, et des balles pour faire sauter messieurs les loyaux. Avec tout cela, il en sautera des loyaux.
— Vous aurez des fusils, des canons, de la poudre et des balles. Nos mesures sont bien prises. Mais il faut aussi que vous nous aidiez un peu. Nous ne pouvons pas tout faire de l’autre côté des lignes. Nous ne sommes pas riches, Si vous voulez être délivrés, il faut que vous nous passiez des fonds pour acheter la plus grande quantité d'armes possible. Faites des souscriptions entre vous autres ! Organisez-vous par village, par concession !: Nommez des officiers, des collecteurs ; réunissez-vous souvent, cela tient les gens en haleine, et vous êtes au fait de ce qui se passe. D'ailleurs, nous vous tiendrons au courant, et il se passe, de l’autre côté des
lignes, bien des choses dont vous n'êtes pas suffisamment informés.
— Ah! ça, c’est vrai, nous ne sommes pas assez organisés. Îl y a aussi parmi nous bien des gens qui sont en état de s’acheter un fusil ; et il vaudrait mieux, en effet, que ceuxlà s'en fournissent, afin qu’il y en ait davan. tage pour ceux qui ne peuvent pas ‘en acheter.
Pendant que nous causions ainsi, le compagnon de Côte, le Dr Nelson, ne disait mot, Il était aussi sérieux qu’un portrait, et me regardait fixement. Je n'avais jamais vu un visage plus rébarbatif ni une mine aussi glaçante que celle-là.
À la fin, il me dit:
— Poutré, vous avez l’air d’un homme actif, intelligent, plein de bonne volonté, bon patriote, dévoué à la bonne cause ; vous pouvez jouer un grand rôle, si vous voulez. Etesvous prêt à tout ? |
— À tout.
— C'est une sérieuse affaire que nous en.
treprenons. Une fois parti, on ne peut‘ plus reculer. C’est notre tête que nous jouons tous. Avant de vous jeter dans le mouve-