‹ Echo et NarcisseChapitre 14 sur 16 · LE PAYSAN · texte numérisé non relu

LE PAYSAN

Les dieux franchissent tous les obstacles humains. Elle a pris jusqu'à nous une voie inconnue. Nul bruit, nulle lueur ne nous la révéla. Quand on s'en aperçut, trop tard, elle était là. Pauvre, il est vrai, n'ayant au front aucune gloire, Ses regards imploraient qu'on lui permit de boire.

De quel droit lui refusa-t-on Ce dont le ciel à tous fit don.

L'eau qui coule pour tout le monde?

Mais l'homme, méchant animal, Est le seul être en qui le mal Rencontre une âme si profonde.

Avec les pieds, avec les mains, D'impurs vieillards, d'affreux gamins Troublaient l'étang avec extase.

Plusieurs à l'eau s'étaient jetés Et gambadaient de tous côtés, Pour faire remonter la vase.

Devant tant de méchanceté, Le cœur de Latone irrité Dans un fier élan la redresse.

La colère a fait éclater Son vêtement d'humanité; La voilà brusquement déesse.

« La vase vous plaît, vivez-y, Dit-elle. » Dans l'étang verdi Ces brutes sautent une à une.

Pendant que Latone grandit,

L'éclat dont elle resplendit

Se répand comme un clair de lune.

Et, par sa gloire éclaboussés,

Ses insulteurs rapetisses

Semblent vus comme au fond d'un rêve.

Figurines de cauchemars.

Ils grimpent sur les nénuphars.

Que leur tête chauve soulève.

Leurs membres détraqués et mous Se détendent en gestes fous, En bondissements élastiques.

Écarquillant leurs gros yeux d'or, Tantôt sous l'eau, tantôt au bord, Toujours narquois et sarcastiques,

Ils clabaudent tous à la fois, Faisant bruit de toutes leurs voix, Que leur entêtement rend rauques,

Sans remarquer qu'un habit vert, Collant sur leur col grand ouvert, A remplacé leurs vieilles loques,

Sans se douter, les malheureux, Qu'au sein de cet étang bourbeux Où leur masse patauge et grouille,

Chacun d'eux, difforme et bancal.

Peut figurer dans un bocal,

Car il n'est plus qu'une grenouille.

PÉLOPS De ces événements que nous faut-il penser?

BELLÉROPHON Que le cycle des temps nouveaux va commencer!

PÉLOPS La race de nos dieux s'abâtardit, tout baisse.

BELLÉROPHON

Tu préférais les vieux; ils sont de votre espèce, Comme vous grands et forts, fastueux comme vous. Leur règne commença sans doute avec le vôtre, Quand vous vîntes ici, géants aux cœurs de loups, Et leur chef, comme vous, a pris le bien d'un autre. C ' étaient de pauvres dieux , qui gardaient vos troupeaux , Pendant que vous dormiez sous vos tentes de peaux, Des dieux mal définis, difformes et rustiques, Un peu des chiens de chasse, un peu des domestiques, Hirsutes, ténébreux, cupides, délirants, Des dieux de chaudronniers, de forgerons, d'errants. C'est chez nous qu'ils ont pris leurs manteaux de lumière , Chez nous qu'ils ont perdu leur rudesse première,

C'est à notre idéal qu'ils doivent ce qu'ils sont, Et, lorsque tu les vois se rapprocher de l'homme, Crois-moi, brave Pélops, ils savent ce qu'ils font. Bien loin de s'abaisser, ils s'élèvent en somme, Car sur leurs trônes d'or qu'ils nous ont empruntés, Je les sens inquiets, tortueux, limités, Mal à l'aise en ce ciel qu'ils avaient cru sans Maître, Où l'Absent quelque jour pourrait bien reparaître, Et sans cesse épiant l'autre, le Dieu lointain, Que, faute de savoir son nom et son essence, A cause de son masque, ils nomment le Destin, Mais dont pèse sur eux l'écrasante puissance.

UNE FEMME, arrivant affolée.

Seigneurs, nous pouvez-vous dire où sont nos maris? Nous entendons leurs voix en tumultes, leurs cris. Comme de gens en proie à des fureurs extrêmes. Mais ne parvenons pas à les trouver eux-mêmes.

BELLÉROPHON Avez-vous regardé dans l'herbe et sur les eaux?

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