Échos de Québec
Avrz-voiis remarqué qu'il y a certaines époques de Tannée où, d'un bout de la presse à l'autre, ii s'élève un cri immense, général.
Tous les journaux, sans dislinclion, et les uns après les autres, lancent, enveloppée dans un français plus on moins grammatical, celte pensée désespérante : « La politique chôme, le pays est tranquille, il n'y a pas de sujets pour un seul article ! »
Chômage des journaux
Les uns disent cela en toutes lettres. D'autres, un peu plus fiers, n'osent pas l'avouer, mais le font pleinement comprendre en tombant soudainement et à bras raccourci sur un confrère tout abasourdi de cette tempête de neige en plein cœur d'été. Les troisièmes s'écrivent de longues correspondances datées d'un village un peu éloigné et signées de trois X ou de «Un abonné.» Il y en a qui vont jusqu'à s'attaquer dans le numéra du lundi, sous un petit nom, pour se défendre victorieusement (cela va de soi), dans le numéra du mardi sous le nom véritable.
11 n'y a rien, en un mot, qu'on n'invente pour cacher sa disette ou rejeter sur les circonstances une stérilité qui lient à l'homme lui-même.
Chaque fois que je vois ces petits aveux exprimés ou sous-entendus, je ne puis pas m'empêcher de rire de tant de naïveté tout en m'attristant sur ce que la chose en elle-même renferme de désolant.
Chômage dts journauù
Allons donc ! Pas de sujets d'article ! Est-oe que le journalisme, par hasard, serait créé expressément pour se nourrir de débats parlementaires, de bulletins de batailles au de chicanes de partis ?
Des sujets! Mais c'est précisément quand le parlement chôme, quand le pays est en repos que les sujets doivent abonder. N'y a-t-il que la politique et tous ses rouages qui intéressent un pays ?
Et les arts, et l'agriculture, et la science mise au niveau de tous^ et l'éducation, et la religion et la vie, enfin? Pour quoi donc êtes vous faits, ô journalistes, si ce n'est pas pour tout cela ?
Allez-donc dans cet atelier où végète un grand talent, peut-être un génie, prêt à succomber. Combattez à ses côtés le sort qui le menace ; soufflez à son oreille de ces paroles qui retrem- |)ent le courage et remontent le cœur. Un coup
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d'épaule à cet homme qui tombe ; une chaude poignée de main à celte jeunesse que le doute de soi-même commence à envahir. Rallumez, enîin, cette noble étincelle qui menace de s'éteindre dans les ténèbres de son isolement.
Olez votre gant musqué, entrez dans ces chaumières où le cœur est bon mais la tête inculte.
A celui-ci, qui voit sa moisson diminuer chaque année, dites-lui qu'il mette des engrais et qu'il alterne ses semences. A celui-là, qui perd tout son bétail, dites-lui que ses écuries sont trop chaudes, manquent de ventilation ; avertissez le qu'il jette toujours l'eau dans l'auge, sans en nettoyer le fond où le liquide pompe les miasmes et croupit de l'automne a» printemps. Que si c'est en été, ses pâturages n'ont pas assez d'ombre, ou que l'eau y est malsaine.
A cet autre qui voit sa terre se couvrir d'hypo-
Chômage des journaux
Ihèqnes comme d'une lèpre, diles-Iui que ses filles porlent moins de fleurs et de velours, que ses gars s'abstiennent des bottes fines, des breloques dorées et du chapeau de soie.
Frappez chez l'ouvrier ; monlrez-lui les progrès de la mécanique; faites-lui des calculs simples: il n'y a rien comme les chiffres, quanti on n'en abuse pas. Indiquez-lui des expériences faciles à faire. Au lieu de bigarrer votre journal de chevelures restaurées par le Zylobalsamum, de crinolines et de râteliers ; gravez-lui des modèles de machines simples et peu coûteuses. Il y en a qui ignorent encore la puissance du treuil et de la poulie, ou qui s'imaginent que ces simples objets s'achètent au poids de l'or. Tant de choses enfin que vous pouvez lui faire connaître : je ne suis pas journaliste, moi, et ne suis pas censé être au fait de tout cela.
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Allez, et voici votre beau rôle, allez à toutes les portes ; du pauvre au riche, de l'ignorant au savant, du serviteur au mailre. Dites à ceux-ci qu'ils craignent, à ceux-là, qu'ils espèrent, à tous qu'ils s'aiment et s'entr'aident.
Suivez, dans la forêt, la robe noire qui devance et guide la hache du colon. Attachez-vous aux pas de ce missionnaire qui quitte une chaire de philosophie où son nom brillait avec éclat, une chaire d'éloquence où sa parole suspendait un auditoire à ses lèvres, pour s'ensevelir dans un lieu inconnu, parler toute sa vie le langage du pauvre, lui apprendre à lire et à manger son pain noir quand il en a, à jeûner s'il vient à en manquer. Oh ! vous ne savez pas quelles défaillances doivent souvent Iravailler celte âme, quels tiraillements doivent torturer ce cœur. Ces défaillances, il les vainc, ces tiraillements, il les apaise ; mais vous ne savea
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pas au prix de quels efforts. Parlez de temps à autre, à ce frère en savoir, un langage qui le rafraîchisse ; dites lui une parole qui le soutienne.
Ce n'est pas tout.
En quelque lieu que soit le prêtre, secondez-le dans son œuvre moralisatrice. Il y en a souvent qui hésitent à se rendre parce qu'ils croient que l'homme de Dieu parle par état. Joignez votre voix à la sienne et la conquête sera achevée. C'est ici, par exemple, qu'il vous faut du jugement et de 1-a discrétion. N'ayez pas l'air de répéter une leçon, mais parlez de cœur et de conviction. Si vous avez des principes, la chose vous sera facile. Vous serez tout étonné du hien que vous produirez. On dira : « Tiens, monsieur un tel, qui est savant, dit comme notre curé; alors c'est bien vrai.» Vous ne connaissez pas nos campagnards? Moi, qui les connais et qui ai passé toute ma jeunesse au milieu d'eux, je vous dis que c'est comme cela.
Chômage des journaux
Voilà donc tout ce que vous pouvez faire, quand le pays est tranquille, quand le parlement chôme et que vous n'avez pas de sujets d'articles.
Votre état est un sacerdoce. Si vous n'êtes pas à sa hauteur, abdiquez. On n'écrit pas un journal comme on formule une chronique. J'avoue que ma tâche est la plus facile. Je ne changerais pas ma position pour la vôtre ; mais puisque vous y êtes, tenez bon, droit et ferme.
Je ne prétends pas vous donner des conseils ; j'émets des idées ; si elles sont bonnes, tant mieux. Sinon, j'avais du moins une excellente intention.
Mais pour l'amour de Dieu, ne dites plus que vous n'avez pas de sujets d'articles.
A THAVERS LES RIES
Dans une ville un peu considiTable, chaque rue a son cachet, son caractère distiiiclif.
Telle rue est alTectée au commerce, et une résidence privée y paraît déplacée. Telle autre est destinée aux habitations bourgeoises, et la modeste épicerie qui se hasarde aux vitrines du
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coin ne s'y élale que timidement et semble s'apercevoir qu'elle fait tache.
Ici sont les demeures des gens du haut commerce; plus loin, bien plus loin, les humbles maisons des ouvriers et du menu peuple. Entre ces deux extrêmes, il y a une espèce de quartier interlope qui participe des deux ; qui met ses gants pour visiter les uns, et va chez les autres en bras de chemise et sans cérémonie. 11 allume un cigare s'il va vers l'est, et se contente d'une pipe en terre s'il descend vers l'ouest. Tout cela est tranché, marqué, étiqueté, de sorte qu'en voyant passer une personne, vous pouvez vous dire : elle habite telle me ou tel quartier.
Dans chaque quaitier, dans chaque rue, les habitudes sont distinctes. Ici stationne à la grille un riche équipage, avec ses bêtes de sang et ses panneaux armoriés. La livrée est sombre, mais
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elle 8 un cachet de distinction ; les passants mêmes, en longeant le trottoir, prennent une allure plus digne.
Dans la rue voisine, la voiture esl plus brillante, mais légèrement peinturlurée ; les chevaux son de couleur plus voyante, et les argentures des harnais sautent un peu trop aux yeux. La livrée a plus d'éclat, et cependant le cocher semble moins loin de ses maîtres.
Faites quelques centaines de pas, ce n'est déjà plus l'équipage [tarliculier, c'est une voiture de place qui, plus on avance, va toujours s'amoindrissant, pour finir par la modeste calèche.
Enfin, plus loin encore, les voilures ont dispmu ; les portes sont ouvertes et les habitants fraternisent avec la rue. Le dimanche pendant la journée, ou le soir, les jours de semaine, on va jusqu'à mettre des chaises ou des bancs sur le trottoir.
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Les hommes et les femmes y prennent l'air sans cérémonie, les unes Cii(|uelant, les autres fumant. On y entend de sonores éclats de voix et ce franc rire qui se moque du qu'en dira t-on. Les passants s'arrêtent et causent par-ci par-Hi ; les enfants jouent aux billes, pendant que les cliiens, enthousiasmés par cet air de bonne liberté, s'amusent à se poursuivie entre les jamb(»s de la foule joyeuse et induli^ente.
Ces rues-là sont de bonnes rues, et, en y passant, on se sent le cœur léger.
Certaines rues, en revanche, sentent la rixe, le vol et la débauche. On n'y passe qu'avec une sensation de ciainle et de dégoût. Les porches restent sombres et paraissent pleins de guel-àpeus. Les volets ferrés, les portes écornées dans leur énorme épaisseur indiquent l'humeur tapageuse de la localité. Des gens aposlés sur les
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trottoirs vous regardent sous le nez et pratiquent entre eux un système de signaux télégraphiques qui ne laissent pas de vous inquiéter. Tous ne savez pas d'où peut venir l'attaque, et la prudence vous engage à prendre le milieu de la rue. Vous marchez en pleine boue, mais, du moins, vous n'avez pas à redouter un coup de garcetle parti du coin le plus obscur du porche voisin.
Souvent, on vous suit avec une obstination qui vous donne à nfl.'chir, sachant que l'aggresseur peut se tripler en une seconde, et que vous êtes éloigné de tout secours ; car la police fréquente peu ces lieux sinistres, et vous êtes sûr de vous faire assommer et voler avant qu'on vienne à votre aidt3. Il y a bien, de distance en distance, quelques rares logements habités par d'honnêtes ouvriers ; tnais ces gens, que la nécessité seule a contraints de rester dans un pareil vois'uage, se tiennent
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bien enfermés, et ne se mêlent pas aux rixes et aux brigandages de la rue. S'ils essayaient jamais de prêter main- forte aux victimes^ le lendemain, on les forcerait de déguerpir.
Malheur à vous si vous êtes obligé de passer, après dix heures du soir, par ces rues dangereuses, surtout pendant les nuits brumeuses ou obscures. Chaque pas (\\\e vos faites recèle un danger. Le péril est parlout, sur votre tête, à Vos côtés, devant et derrière vous.
A ce coin, un gamin vous siffle ou vous fait une niche : prenez garde de répondre, car vous aile* le voir se sauver en criant, et vous amener cinq ou six gredinsqui, sous prétexte de venger l'innocence et la faiblesse, vont vous rouer de coups, après vous avoir lestement dévalisé. Sur ce trottoir, assez large pourtant, un passant aviné vous coudoie: subissez-le sans rien dire ; autrement, cela
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vous mènera bien plus loin que vous ne pensez, et vous n'en sortirez que battu et délroussé.
On ne doit pas avoir peur, mais on doit être prudent; car c'est surtout dans ces endroits que la prudence est mère de la sûreté ou, tout au moins, sa parente assez proche. Du reste, quand vous avez passé une fois dans ces coupe-gorge, il est rare que vous vous y aventuriez de nouveau, et vous préférez allonger votre route pour prendre un chemin plus civilisé.
A part ce que je viens de signaler, il y a encore ce caractère fictif que l'on attribue soi-même aux dilTérents quartiers d'une ville. Ainsi, le quartier que vous habitez vous paraît toujours le meilleur et le plus agréable. Yous pouvez changer de logement chaque année, mais dès que vous êtes établi quelque part, il vous semble que les autres endroits sont pleins d'ennui, ou vous sont, tout au
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moins, fort indifférents. Après une course un peu longue, lorsque vous vous engagez dans votre rue, tout prend un air de connaissance qui n'est pas sans un certain charme. Vous reconnaissez chaque encoignure, chaque maison, chaque porte ; on dirait qne l'atmosphère elle-même vous caresse avec plus d'intimité. Yous vous figurez que vous entrez sur votre dumaine et que la matière inerte vous porte el vous regarde passer avec une sorte de plaisir. Yous êtes chez vous et vous vous sentez accueilli par votre 10j;is avec le même bonheur que vous avez à le revoir. Ce sont les douces jouissances de la vie d'intiîi leur, ce sont les sympathiques effluves du foyer domestique qui rayonnent, pour ainsi dire, à travers les murs et, comme la lumière du phare, viennent éclairer votre roule avant même que vous n'ayez mis le pied sur le rivage désiré.
Voilà bien des idées en l'air, me direz-vous.
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Hélas ! je veux bien vous croire ; mais il y a, de nos jours, tant d'idées en bas, que je me console de ce qualificatif.
J'aime mieux être un peu léger que trop lourd.