‹ Échos de QuébecChapitre 2 sur 32 · ENTRE NOUS · texte numérisé non relu

ENTRE NOUS

Il y a longtemps que l'on s'efforce d'établir l'égalité parmi les hommes, et de fondre en une seule caste tous les divers étals de notre société. La chose est-elle possible ? Je ne le crois pas : et, d'ailleurs, le fût-elle qu'il se passera encore bien des siècles avant que le soleil se lève sur cette grande merveille.

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Il y a, dans l'échelle des conditions, ceux qui occupent le premier degré et ceux qui se remuent au dernier. C'est toujours parmi ceux-ci, et généralement à cause des imprudences de ceux-là, que les perturbations se produisent. Les conditions moyennes sont rarement agitées par elles-mêmes; elles aiment le repos et le conservent aussi longtemps que possible. Elles n'ont aucun intérêt à se déranger et se tiennent tranquilles autant par goût que par bonne politique.

Les plus remuants sont ceux du bas. Tout ce qui est au-dessus d'eux leur déplaît, les gêne, les blesse. Ils ne comprennent pas que l'autorité permette à certaines gens d'avoir des équipages, tandis qu'eux sont forcés d'aller à pied ; qu'on ait le loisir de se promener pendant qu'ils travaillent, et qu'on n'écrive que d'une seule main quand leurs deux bras sont mis en réquisition. Au fond, cela

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n'est pourtant pas difficile à comprendre, mais j'avoue qu'il est moins facile de le subir. On portera toujours envie à celui qui est au-dessus de soi, et on se croira toujours plus propre que lui à occTiper sa place. Ce sentiment est dans la nature humaine, il est inutile d'essayer de nous en défendre, ou de donner le change aux autres sur ce sujet. Mais ce qui est plus singulier encore, ou plutôt extrêmement regrettable, c'est que, une fois arrivés, nous avons, pour notre ancien état, autant de mépris que nous avions de fiel pour nos anciens supérieurs, aujourd'hui nos égaux et partant nos amis.

Voyez le clerc d'avocat qui gémit et pleure presque lorsque son patron lui donne un peu d'ouvrage ou le retient au bureau à l'heure où tout le monde se promène sur la rue ! Il est à peine passé premier clerc qu'il rudoyé déjà ses camarades et

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se décharge sur eux de la plus grande partie de sa besogne. Devient-il avocat? il traite ses subordonnés comme des domestiques et ne leur parle que du haut de sa nouvelle importance.

L'ouvrier compagnon, devenu contre-maître, ne pense plus à ce qu'il a enduré quelques jours auparavant et fait souffrir les autres de tout ce qu'il a souffert. Ceux qui se plaignent le plus de leurs chefs deviennent, à leur tour, les chefs les plus despotiques ; et les écoliers les plus récalcitrants font, quand ils arrivent, les maîtres de salle les moins indulgents.

Le malheur n'est rien quand il frappe les autres ; le bonheur est tout lorsque c'est le prochain qui en jouit. On fait semblant de mépriser la richesse et les honneurs tant qu'on ne les possède pas, et, dès qu'on les obtient, on n'a plus assez de dédains pour la pauvreté qu'on prônait la veille.

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Tel homme faisait un petit négoce bien humble el rapportant peu ; il vivait tranquillement et sans ambition apparente.

— Ce n'est pas moi, disait-il, qui voudrais avoir un équipage et un train de maison qui rend ridicule lorsqu'on n'en a pas fait l'apprentissage. Qu'on me donne une honnête aisance, et jamais je ne sortirai de ma sphère.

Cependant, petit à petit, les affaires ont prospéré ; la petite boutique s'est agrandie. Quelques spéculations heureuses ont étendu le cercle des affaires. La vogue est venue, et, avec elle, la fortune. On a commencé par avoir une voiture pour les besoins de la boutique ; puis, le cheval étant là, pourquoi n'aurait-on pas acheté un wagon pour promener les enfants le dimanche ou les jours de fête? Cela n'est pas un luxe, c'est presque une nécessité. Puis on a un tout petit domestique pour

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conduire les chevaux, — car on a été obligé de prendre un second cheval d'un débiteur qui n'avait que cela pour payer ; — le domestique grandit ou est remplacé ; on lui fait d'abord mettre des gants et un chapeau convenable, et, pièce à pièce, on le revêt d'une livrée complète. Ce point franchi, il n'y a plus de raison pour s'arrêter. Les fils sont mis dans les collèges en renom ; les filles, sorties des institutions à la mode, sachant beaucoup de choses qu'elles pourraient ignorer, et ignorant à peu près toutes celles qu'elles devraient savoir, ne tutoient plus leurs anciennes compagnes et n'ont d'attentions que pour leurs amies riches et titrées. Nées sur la paille, elles voudraient faire croire qu'elles ont été élevées dans une soie qu'elles portent très-mal. Elles s'attachent aux plus petits détails d'une étiquette qu'elles connaissent trop bien, et qui produit l'effet d'un discours appris par cœur.

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Allez maintenant parler à ces gens-là de l'égalité des conditions. Elles comprendront parfaitement qu'elles aient le droit de grimper jusqu'aux états plus élevés, mais vous ne leur persuaderez jamais que les autres puissent prétendre à l'honneur de s'élever jusqu'à elles.

Quand on est petit, on trouve les grands injustes et on les jalouse ; mais une fois devenu grand, on oublie les petits ou on les dédaigne : c'est le fond de la nature humaine.

Le bottier porte envie à l'avocat, celui-ci jalouse le député, lequel aspire à devenir juge. Cela se conçoit ; mais ce qu'il y a de plus étonnant c'est la nuance que l'on cherche à mettre entre certaines positions qui, après tout, sont très-semblables et aussi honorables les unes que les autres.

Ainsi, le gantier dédaigne souverainement son

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voisin qui n'est que bottier ; le carrossier prend des airs protecteurs vis-à-vis du simple charron, et le menuisier est forcé de céder le pas au meublier-ébéniste.

— Vous voyez souvent une telle? dites-vous à la femme, ou plutôt à Vépouse du plâtreur.

— Oh ! très-peu ; nous nous rencontrons rarement, son mari n'est que maçon.

Je ne fais pourtant pas là de la fantaisie ; la chose existe réellement et durera aussi longtemps que le monde. On a bien crié et on crie encore contre l'aristocratie ; mais si on désire l'abolir, c'est pour se mettre à sa place, soit d'un seul coup, comme dans les grandes révolutions, ou bien lentement et par degrés, en jouant des coudes pour arriver.

Institution des Sourds-Muets

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Autrefois, il y avait l'arislocralie de la noblesse. Elle régnait par droit de naissance. Elle est en partie remplacée aujourd'hui par l'aristocratie de la richesse, laquelle s'est établie par droit de conquête. Un jour viendra peut-être où l'on verra arriver l'aristocratie de l'esprit. Mais ce jour est si loin qu'il n'y faut pas penser.

Au reste, ce ne serait probablement pas un grand bonheur, car les gens d'esprit sont toujours un peu brouillons et difficiles à conduire.

PUOPRIl'TAIRES ET LOCATAIRES

Les familles qui ont changé de logement au premier mai commencent à se faire un peu à leurs nouvelles demeures, après avoir presqu'oublié les anciennes, tant la mémoire des hommes est courte.

Chaque année, ou tous les deu\ ans, la même chose se renouvelle. On quitte un appartement

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rempli d'imperfections pour en prendre un autre dans lequel les perfections abondent. On avait là une vue bornée, une cour étroite, des chambres trop basses et mal éclairées ; ici, lœil découvre des perspectives immenses, la cour a presque les proportions d'un jardin, les étages sont hauts et les fenêtres pleines de lumière. Il est vrai que les tapis ne conviennent plus, qu'il faut renouveler une partie du mobilier et augmenter le domestique. Mais qu'est-ce que cela en regard des avantages incomparables qu'offre le nouveau local?

Pendant six mois on voit tout en rose ; puis, au bout de ce temps, les ol)jels commencent à perdre beaucoup de leurs charmes. On trouve une foule de petites imperfections tolérables d'abord, et qui, un peu plus tard, deviennent des défauts insupportables. On n'avoue pas encore qu'on

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déteste la nouvelle maison, mais on laisse entendre discrètement qu'il y aurait peut-être moyen de trouver mieux pour l'année prochaine. On était habitué au marteau et on a maintenant une sonnette qui casse les oreilles. Les escaliers sont trop longs et madame a les jambes fatiguées ; d'ailleurs, un enfant qui roule du haut en bas n'a pas la moindre chance d'en revenir. La cuisine n'est pas de plain-pied, et l'armoire montante que Ton ambitionnait depuis si longtemps, est devenue un objet d'horreur le jour, ou plutôt la nuit oiî monsieur, cherchant le boire du petit, a été précipité dans la cuisine, au risque de se faire guillotiner. Il me faudrait plusieurs chapitres pour inscrire le détail des griefs qui naissent chaque jour.

Aussi, dès l'aurore du premier février — chacun sait que celte aurore n'est pas très-matinale —

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on est sur la rue, l'œil au vent pour découvrir les nouvelles affiches. Chaque écriteau est lu, analysé, commenté. On visite partout, de la cave au grenier, sans que les jambes se plaignent ; on scrute tous les coins, les placards et les gardesrobes. On s'informe des causes qui chassent les locataires actuels, et, si elles ont quelque valeur, on cherche, à l'atténuer. On forme des plans pour obvier aux inconvénients et tirer le meilleur parti possible des avantages. On mesure les fenêtres et la superficie des planchers ; on place, de Tceil, les meubles et les cadres. Ici sera le fumoir, là, la chambre de coulure, et, tout à côté, le cabinet où bébé fera son somme journalier. Tout le monde se verra et sera content. Le bruit agréable de la machine à coudre empêchera papa de dormir après diner, ce qui est une habitude dangereuse pour la santé, et ennuyeuse pour les gens de la maison. La cuisine ouvre sur le réfectoire : on

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pourra se passer de Marguerite et ne garder que Marie, ce qui sera une économie notable.

Bref, toutes réflexions faites, on va signer le bail, et, pendant les trois mois qui suivent, on ne vit que de plans et de projets. On ordonne, on décommande; on organise, on défait vingt fois les mêmes choses. Enfin, on met le pied dans le nouveau paradis et l'on n'a pas de termes assez forts pour louer toutes ses perfections jusqu'au jour fatal, inévitable, où l'admiration tombe comme la feuille d'automne pour faire place à l'indifférence, ce rameau desséché de nos affections.

Il y a une foule de gens qui croiront que ce que j'écris ici est une broderie de pure fantaisie, une boutade de chroniqueur en quête de sujets intéressants. Ceux-là sont heureux, à la manière de cette dame estimable qui ne comprenait pas comment on peut mourir de faim quand la première

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boutique venue étale dans ses vitrines du pain et des gâteaux d'excellente qualité. Ils sont propriétaires ou locataires à long terme. Ils sont les planètes dont nous sommes les satellites. Ils ne connaissent pas nos chasses aux logis et nos migrations. Ils ont leurs terriers qui leur restent, pendant que nous sommes obligés de construire tous les ans un nouveau nid.

S'ils savaient, pourtant, combien cette inconstance forcée nous coûte cher et combien de déchi* rements nous causent ces ballottements continuels de notre existence 1 Ceux qui possèdent des demeures fixes ont }e culte et la religion du souvenir, qui nous manquent ou nous échappent. Chaque pièce de leur maison est une page sacrée de leur histoire intime. Ici, un aïeul vénéré a rendu paisiblement son dernier soupir en bénissant toute la famille agenouillée autour de son lit.

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Là, le premier né a vu ^e jour et reçu les premières caresses m^aternelles, ces caresses dont rien n'a jamais égalé la douceur. C'est dans cette chambre qu'a eu lieu la première séparation, lorsque le fils aîné est parti pour défendre la frontière menacée. Aux dernières lueurs du jours, et sans prendre le temps d'allumer la lampe, c'est près "d« cette fenêtre qu'on a ouvert, d'une main tremblante d'anxiété, la lettre datée du camp, laquelle, heureusement, ne contenait pas de fâcheuse nouvelle. Cette cloison, qui divise une grande pièce, a été abattue le jour où un déjeuner a fêté le mariage de la grande sœur : fêle mêlée de contentement et de regrets, de joies et de douleurs, comme toutes les choses d'ici-bas. Plus tard, c'est près de cette cheminée que le grand-père a raconté à son pelit-fils la fameuse bataille de Châteauguay. Le bambin s'est endormi avant la fin de l'histoire, et le dernier coup de canon, tiré sur

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les Américains, n'a pas été assez fort pour le réveiller.

Puis à leur tour, les pères et les mères, devenus grands-pères et grand' mères, sont disparus pour faire place à une nouvelle génération qui a vécu sur le théâtre de leur existence et s'est inspirée du souvenir de leurs vertus. Chacun a foulé ainsi le même sentier béni et familier, soutenu dans le bien par les exemples reçus et l'exemple à donner. C'est de cette manière que l'histoire et les traditions ont été créées et conservées pieusement dans le sanctuaire de la famille, cette arche sainte qu'une main étrangère ne devrait jamais violer, dont un œil profane ne devrait jamais sonder les secrets.

Et nous, pauvres nomades, oii est notre histoire, où sont nos traditions ? Sur des feuillets exposés

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à tous les regards, foulés parles pieds de tous les passants ; sur un sable où une vague a effacé l'écriture de nos devanciers, et où la vague suivante viendra faire disparaître la nôtre.

Nous rions souvent, et sans le savoir, dans une chambre où d'autres ont pleuré la veille ; nous dansons sur un parquet que, le jour précédent, les pas de la mort ont effleuré. Notre joie efface les larmes des autres, comme leurs sourires peuvent naître là où nos pleurs ne sont pas encore séchés.

Heureusement que nous ignorons ; car si nous savions, nous ne pourrions pas vivre.

Et, maintenant, croyez-vous que nous n'ayons pas droit à quelque indulgence, à quelques ménagements ?

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Essayez de notre vie, et vous verrez si, après l'avoir connue, au lieu de nous blâmer, vous ne vous sentirez pas plutôt portés à nous plaindre et à nous excuser.

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