‹ Échos de QuébecChapitre 25 sur 32 · LA NEIGE · texte numérisé non relu

LA NEIGE

Je ne sais pourquoi on s'est toujours plu à représenter l'hiver comme la saison triste par excellence. Il n'y a pas de choses lugubres qu'on ne dise, pas de comparaisons funèbres qu'on ne fasse sur son compte. Les enfants seuls — qui jugent peut-être plus juste, parce qu'ils sont moins

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sous l'influence des circonstances étrangères, — trouvent l'hiver agréable, et l'appellent de tous leurs vœux.

Aussij quelle joie, quels cris de bonheur, à la première chute de neige ! Comme chaque flocon est salué avec enthousiasme, puisqu'il doit entrer pour quelque chose dans ce superbe tapis blanc et moelleux sous lequel vont disparaître toutes les laideurs boueuses de l'automne ! La neige amène avec elle toute une perspective de glissades et de roulades ; des bons hommes, des grottes, des forts que Ton assiège et qui sont défendus à coups de boules de neige ; les parties de patins et de raquettes. On voit bien un peu aussi dans le lointain les rhumes et les onglées ; mais cela arrive peu souvent et n'entre presque pas en compte; l'enfance a d'ailleurs sur nous l'avantage de ne pas voir la saveur de ses espérances empoisonnée par l'appréhension des malheurs qui peuvent les tra-

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verser. Pour elle les onglées et les rhumes n'existeront que lorsqu'ils se feront sentir. En attendant elle jouit de la neige et de tous les amusements qu'elle procure.

Si nous voulions être de bon compte, nous trouverions peut-être, nous aussi, que l'hiver a beaucoup de charmes et d'avantages, et que les sombres tableaux que nous en faisons sont plutôt enfantés par des circonstances extérieures et fausses, que par une vision exacte de la vérité.

. De même que l'homme, la terre ne peut pas toujours, sans s'épuiser, travailler et produire ; il lui faut son temps de sommeil et de repos. Le sommeil, chez l'homme, détend les muscles et répare les forces, pour la journée du lendemain. L'hiver fait la même chose pour la terre qui se réveille au printemps, avec une fertilité nouvelle. L'hiver est la nuit de la terre ; les autres saisons,

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sa journée ; cette nuit est longue, mais aussi quel immense travail s'accomplit pendant un lendemain qui dure bien des mois !

La neige amène le repos pour toute la nature. Les fruits sont cueillis, les récoltes engrangées ; le cultivateur chôme. Tout le monde aussi devrait chômer ; car tous les hommes sont nés pour cultiver la terre qui doit suffire à leurs besoins. Le luxe et les appétits immodérés seuls ont produit les autres vocations, ont créé les autres carrières. Ah ! pour celles-là, la neige n'est pas toujours le temps du repos, du plaisir, de la jouissance. A qui la faute ? Hélas ! ce n'est pas à l'hiver, ce n'est pas à la neige ; et nous le savons bien.

Quoi qu'il en soit, — excepté pour les natures frileuses du midi, — « l'hiver est bel et la neige est aimable, » comme dit le vieux poète.

Beaucoup de poètes depuis ont chanté la neige ;

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mais nous n'avons jamais lu rien d'aussi frais, d'aussi délicat, et en même temps d'aussi touchant que cette pièce de vers, trouvée parmi les papiers d'une jeune femme morte, il y a quelques années, à riiôpital de Cincinnati. Nous en donnons la traduction littérale, confessant notre inhabileté à rendre l'harmonie imitative en même temps que la suave simplicité du vers anglais :

« Oh ' la neige, la belle neige ! remphssant le ciel et couvrant la terre ; elle se pose sur les toits, sur le sol, sur la tête des passants que vous rencontrez dans la rue ; elle danse, elle coquette, elle glisse, la belle neige ! elle ne peut faire aucun mal.

« Elle vole et caresse la joue d'une belle dame, ou s'attache en folâtrant sur nos lèvres. 0 belle neige, descendant du haut du ciel, pure comme les anges, douce comme l'amour I

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« 0 la neige, la belle neige ! Comme ses flocons se rassemblent et paraissent rire en voletant dans un tourbillon étourdissant ; ils se chassent, ils se narguent, ils s'empressent !

ce Elle se pose sur la figure et fait étinceler les yeux ; et les chiens, avec un bond et un jappement, happent les brillants cristaux qui tourbillonnent autour d'eux. La ville est bruyante, et les cœurs ont des élans de vie.

« La foule enivrée circule partout. Les passants se saluent d'une parole gaie ou d'une chanson. Les traîneaux joyeux passent, comme autant de météores, avec la rapidité de l'éclair, qui brille un moment pour disparaître aux regards ; un son de clochettes^ un balancement, puis tout s'efface sur le blanc manteau de neige.

« El celle neige si pure, qui tombe du ciel, est pourtant fuulée, broyée par des milliers de pas,

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jusqu'à ce qu'elle se confonde avec la fange horrible de la rue ! . . .

« Un jour, j'ai été aussi pure que la neige ! Mais je suis tombée, tombée comme les flocons de neige, du ciel à l'enfer; tombée pour être foulée aux pieds comme la fange des rues ; tombée pour être bafouée, conspuée, battue ! Suppliant, maudissant, redoutant de mourir; vendant mon âme au premier acheteur ; trafiquant dans l'opprobre pour un morceau de pain ; haïssant les vivants et craignant les morts ; Dieu de miséricorde, suis-je donc tombée si bas ! Et pourtant, je fus un jour comme la belle neige !

« Un jour j'ai été belle et sans tache, comme la blanche neige ; mon œil, limpide comme le cristal, reflétait une âme pleine de nobles élans. J'ai été aimée pour mes grâces innocentes, flattée et recherchée pour les charmes de ma figure ! Père,

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mère, sœurs, Dieu et moi-même, j'ai tout perdu dans ma chute ; le dernier des misérables, qui passe en frissonnant sous ses haillons, fait un long détour de peur d'un contact passager avec moi ; car de tout ce qui me touche, de loin, ou de près, rien, je le sais, n'est aussi pur que la blanche neige.

« N'est-il pas étrange, cependant, que cette neige immaculée soit forcée de tomber sur une pécheresse comme moi? Ne serait-ce pas plus étrange encore, si, lorsque la nuit viendra, la neige et la glace couvraient ma tête brûlante ? Tomber d'épuisement, gelée, mourant seule et abandonnée ; trop perverse pour prier, trop faible pour gémir, et faire entendre ma plainte dans les rues de la ville en liesse, que la joie de la neige nouvelle fait délirer ! Me trouver et mourir dans ce terrible délaissement, avec la neige blanche pour lit et pour linceuil !

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a Quoique brisée et souillée comme la neige foulée aux pieds, pécheresse, ne désespère pas î Le Christ se penche jusqu'à terre, pour relever l'âme qui s'est laissée choir dans la fange du péché, et la ramener au sentiment et à la vie. Gémissant, versant le sang de ses veines et mourant pour loi, le divin Crucifié a été suspendu à l'arbre infâme ! — Ah ! qu'il ait pour moi des paroles de miséricorde! Qu'il entende ma faible prière! 0 Dieu, dans ce flot de sang qui a coulé pour les pécheurs, lavez-moi et je serai plus blanche que la neige ! »

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