‹ Échos de QuébecChapitre 26 sur 32 · FAIBLESSES MORALES · texte numérisé non relu

FAIBLESSES MORALES

11 faut bien l'avouer, nous avons chacun nos petites faiblesses morales, de même qu'il existe bien peu de personnes dont le physique soit à peu près sans défaut. Cela tient à la nature, au milieu dans lequel nous vivons, à l'éducation que nous avons reçue, et à la manière dont nous en

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avons profilé. La différence, d'homme à homme, n'est que dans le plus ou le moins ; la ressemblance, dans l'unanimité avec laquelle on cherche à se voiler en dévoilant les autres. Ueureux celui qui sait reconnaître ses petits défauts et qui, se sentant trop faible pour s'en corriger, cherche à les faire oublier plutôt qu'à les nier. Celui-là est le véritable honnête homme, et c'est un gibier qu'on ne rencontre pas tous les jours au bout du canon de sa plume. Le jour où je le croiserai, je promets de le signaler à votre admiration.

L'autre est plus commun et, par conséquent, plus facile h saisir et à croquer.

D'abord, à l'entendre parler, il est sans tache. Il ne convient de rien, n'avoue rien ; dès que vous lui signalez la plus petite faute, dès que vous faites mine d'apercevoir le plus léger brouillard dans l'azur de s-on firmament, il crie comme une vie-

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time qu'on écorche et vous charge de vigoureuses imprécations ; il vous enlève la parole et la garde à son seul profil ; tant qu'il éclabousse les autres, il s'imagine qu'on ne verra pas sa propre boue ; il se dissimule en vous aveuglant, comme ce poisson qui, pour se déiober au sort qui le menace, lance autour de lui une liqueur noire et déroute son ennemi. Celui-là est l'autre extrême ; c'est un être dangereux. Il vaut mieux l'avoir pour ennemi que pour ami, parce que, au moins, on a, à son égard, une salutaire défiance.

Mais entre ces deux extrêmes, il y a les gens ordinaires, qui sont presque tout le monde; de même que, dans la nature physique, il y a, entre les beaux et les laids, le type qui n'est ni l'un ni l'autre, que l'on ne remarque pas et doni, à cause de cela, on voit rarement les défauts. Si l'on prenait la peine d'arrêter au passage et d'étudier un peu attentivement chaque figure qui se présente

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dans les conditions que je viens de décrire, on pourrait relever bien des traits charmants, à côté d'une multitude de petites laideurs qu'un premier coLip-d'œil laisse passer inaperçues.

Ne vous est-il pas arrivé souvent, en passant à travers un groupe, dans un salon, à la promenade sur un bateau, de voir des gens qui vous paraissent comme tout le monde, c'est-à-dire ni bien ni mal? Cela se rencontre tous les jours. Mais, plus tard, les circonstances vous rapprochent, vous mettent en présence, établissent entre eux et vous des relations suivies. Le ni bien ni mal disparaît, les tons se détachent et s'accusent ; chaque individu moral se montre à vous dans son véritable jour, et vous vous demandez comment vous n'avez pas, de prime abord, découvert les qualités de celui-ci ; comment les défauts de celui-là ne vous ont pas de suite sauté aux yeux. L'essence du véritable mérite est de ne pas s'afficher et de se laisser plutôt cher-

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cher et deviner. Mais quant aux défauts, je vais vous dire pourquoi \ous ne les avez pas de suite reconnus, quoique vous le sachiez peut-être tout aussi bien que moi.

L'homme est menteur par nature, menteur dans ses actes et menteur dans ses paroles. Depuis que la mode est venue d'habiller le corps, on a appliqué le même procédé au moral; et l'homme que vous rencontrez tous les jours dans la rue ne vous montre pas plus son propre caractère que le vêlement qui le recouvre n'accuse les for mes vérilables el la couleur de son corps. Pour \oir les deux sous leur véri'able jour, il faut un accroc au vêtement ou un incident qui fasse tomber le masque de rame. Je dis un incident et non pas un accident. Un accident produit de fortes émotions, et quand l'homme est ému, il n'est plus lui-même. L'émotion peut faire un brave du plus lài h-', un prodigue du plus avare. C'est dans ks incidents,

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c'est-o-dire dans les peliles choses, que l'homme se livre et qu'on le juge. Les rapports journaliers avec une personne vous la révèlent sous son vrai jour dans une multitude de petits faits insignifiants.

Ainsi, tel que vous croyiez généreux, parce qu'il vous racontait naïvement le bien qu'il avait pu faire et semait publiquement l'argent dans les bazars, perd cette bonne réputation le jour où, croyant que vous ne le remarquez pas, il laisse tomber une pièce de six sous dans la sébile d'un pauvre et retire cinq sous pour sa monnaie. Vous aviez cru tel autre rempli des plus beaux sentiments parce que vous l'aviez vu, un jour, traverser la rue pleine de monde pour aller relever une pauvresse qui s'était laissé choir sur le trottoir d'en face. Mais une autre fois que vous regardiez à travers votre jalousie et que la rue était déserte, vous avez vu le même individu coudoyer brutalement un aveugle et ne pas se retourner pour s'ex-

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cuser de sa rudesse. Ce jour-là un accroc s'est fait au masque qui recouvrait cette âme.

Et combien pourrais-je en dire encore, de ces choses que nous voyons tous les jours et qui nous ouvrent les yeux? La dissimulation est l'état habituel de l'homme: le naturel n'est que transitoire.

Combien de mignonnes infamies ne commettons nous pas tous les jours, dont nous rougirions si nous soupçonnions un seul instant que nos semblables pussent arriver une fois à les connaître? Nous racontons souvent, à grand renfort d'indignation, sur le compte d'autrui, des choses que nous avons faites hier sans nous indigner ; et celui qui crie le plus fort est généralement celui qui devrait le moins crier. Tel qui doit depuis longtemps une forte somme à un ami trop confiant, tonne bien haut contre tel autre qui n'a pas pu

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lui rendre, au temps dit, une bagatelle insignifiante. Un autre se courrouce contre les nombreuses faillites du jour en préparant sournoisement son petit bilan pour le prochain numéro de la gazette officielle. Celui-ci a la conscience tranquille sur quatre-vingt-dix neuf petites malhonnêtetés et se désole au sujet de la centième qui est peut-être un peu sortie des limites de la légalité, et qui pourrait lui attirer des désagréments. Celui-là vole et se fait pincer, il a tort; pendant que son compare qui escroque sans qu'on le découvre, a raison.

Yoilà comment est fait le commun des hommes, cette foule qui n'est ni bien ni mal ; voilà comme nous sommes tous un peu. Et dans ce petit nombre de méfaits, que je viens de signaler entre mille, il n'y a peut-être pas un seul d'entre nous qui ne trouve quelque chose dont il puisse faire son profit.

LE CnANT DANS LES ÉCOLES

Il existe, dans notre population, des aptitudes plus qu'ordinaires pour la musique. Mais, ce qui peut paraître singulier, il y a, en même temps, un préjugé inexplicable contre ceux qui cultivent cet art.

Ainsi, il est bien entendu qu'un musicien n'est pas un homme sérieux, ni à la hauteur des autres.

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et qu'il a, généralement, juste assez d'intelligence, en dehors de son art, pour suivre les chemins les plus battus de la vie. Il peut bien faire, à la fois, un gardien de la paix, un commissionnaire ou un bedeau passable, ces professions n'exigeant pas une intelligence ou des connaissances exceptionnelles ; mais on ne comprendra jamais qu'il puisse être avocat, médecin, ou membre d'aucune autre profession libérale. Il faut qu'il renonce à l'un des deux états ; s'il chante, il ne plaidera pas, et, s'il plaide, il ne doit pas chanter. Ce funeste et sot préjugé a déjà fait et fera encore bien des victimes.

Le musicien, en dehors de son art, ne compte point. Dans toutes les choses de la vie, quand on dit: «C'est un musicien, » on prend un petit air de pitié comme si l'on disait: «C'est un pauvre idiot. » Or, moi, je vous réponds qu'entre l'objet de celte remarque blessante et celui qui la fait, l'imbécile est larement celui qu'on pense.

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Quoiqu'il en soit, nous avons en toule probabilité, dans cette fausse impression, malheureusement trop répandue, l'explication du peu d'attention que l'on donne à la musique, et surtout au chant, dans nos écoles et dans nos familles.

Je ne parle pas, bien entendu, des maisons d'éducation supérieure, où l'enseignement musical tend à s'établir d'une manière sérieuse.

Mais pour ce qui est des familles et des autres écoles, le fait est extrêmement regrettable. La musique est un grand pouvoir moralisateur ; et le chant, qui en est l'expression la plus simple mais la plus émouvante, devrait être partout l'objet d'une culture spéciale.

C'est avec le chant qu'ont été calmées les premières douleurs de l'homme à son berceau, qu'ont été apaisés ses premiers cris. C'est encore à l'aide du chant que la mère, en berçant son enfant sur

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ses genoux, a jeté dans son cœur et dans son esprit les premières semences religieuses et morales. Quel est le vieillard, arrivé à la limite extrême de la vie, qui ne se rappelle encore vivement les premiers chants qui ont frappé son oreille par la voix de sa mère? Car le chant grave dans l'esprit, d'une manière extrêmement forte, les idées auxquelles il sert de véhicule, et il agit vivement sur les âmes. Par son heureuse influence, les mauvaises passions se calment et les cœurs se rapprochent. Reportez-vous aux jours de votre enfance, et rappelez-vous combien de querelles se sont terminées parle chant d'une ronde, combien de rancunes ont été dissipées par un couplet de chanson. Le chant nous rend meilleurs et nous aide à supporter nos défauts mutuels. C'est un lien dans la famille.

Il éloigne aussi la fatigue et donne du cœur à l'ouvrage. Ecoutez nos voyageurs canadiens obligés de manier la pagaie pendant de longues heures,

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sur les rivières d'en haut : ils accompagnent leur rude travail d'une chanson qui leur fait oublier la lassitude et soutient réellement leurs forces. Prêtez l'oreille au chant des matelots qui virent au cabestan, et voyez si chaque. note de cette mélodie plaintive et hardie à la fois ne semble pas donner je ne sais quel nerf aux travailleurs.

Quand la fanfare guerrière sonne la charge, nonseulement les hommes, mais les chevaux mêmes frémissent d'ardeur et s'élancent en avant. Pendant une longue mnrche, les cuivres ou un chœur de voix règlent le pas et font réellement disparaître les fatigues de la route.

C'est là une expérience de tous les jours ; et, du reste, il ne peut y avoir qu'une opinion à ce sujet. Tout le monde, j'en suis convaincu, admet, en principe, l'utilité, l'excellence de la musique vocale. Seulement, de là à la pratique, il semble y

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avoirun abîme infranchissable. Cependant, comme en toutes choses, il n'y a que le premier pas qui coule ; et si nous nous mettions une fuis à cultiver sérieusement le chant dans nos écoles cl dans nos familles, nous verrions bientôt nos campagnes devenir ce que sont les provinces d'Allemagne, des asiles toujours ouverts aux œuvres des grands maîtres ; chaque maison, chaque chaumière pourlait connaître et goûter quelques-unes de ces mélodies suaves qu'on ne chante pas, qu'on n'entend pas sans éprouvei- un attendrissement qui adoucit le caractère et rend l'âme meilleure.

C'est aux mères, c'est aux pères à donner euxmêmes l'exemple en se mettant courageusement à l'œuvre : les enfants les imiteront volontiers et garderont cette bonne habitude qui deviendra pour eux une seconde nature.

Mais, quoiqu'ils fassent, cependant, les parents

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ne peuvent pas à eux seuls accomplir celle tâche ; et c'est ici que commence le rôle et, par conséquent, la responsabilité de l'instituteur.

Chacun a pu remarquer les résultats étonnants que l'on a obtenus dans les salles d'asile. On fait apprendre et dire une foule de choses intéressantes, on fait exécuter toute espèces de travaux mignons à de tout petits enfants, et à l'aide de quoi? seulement avec le chant.

Le chant est, par lui-même, une force extraordinaire, un auxiliaire puissant que nefs instituteurs auraient tort de négliger ; et ce qui se fait dans les salles d'asile, non-seulement pourrait, mais devrait se faire dans nos écoles primaires et même dans nos écoles supérieures. Que les instituteurs consacrent, chaque jour, à ces exercices une demiheure, ou mieux une heure, et ils s'apercevront que ce temps n'a pas été perdu.

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Il faut, cependant, que la chose soit faite avec intelligence. Ainsi, on ne doit pas se contenter de faire chanter le premier air venu, avec des paroles insignifiantes ; ce serait parfaitement inutile et quelquefois nuisible. Il faut choisir des airs faciles et agréables à entendre, avec des paroles bien faites et non pas de ces vers chevillés que l'on trouve dans la plupart des romances et dans un grand nombre de cantiques. On fait d'abord chanter à l'unisson ; puis, à mesure que les voix s'affermissent et que l'oreille s'habitue aux intonations, on peut diviser les parties et faire chanter à deux, trois et quatre voix. Une chose à laquelle il faut bien veiller, c'est de ne pas faire chanter sur un ton trop élevé. La musique écrite pour les enfants et les jeunes gens ne devrait jamais dépasser le fa naturel de la cinquième ligne'de la portée dans la clef de sol. Autrement, on brise les voix, et, au lieu d'avoir du chant, on a tout simplement des cris.

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Quant aux paroles, un instituteur intelligent saura toujours en adapter de convenables, et même en composer lui-même. Les sujets ne manquent pas : les vérités religieuses, les principes de moraie, les faits historiques et les dates célèbres, la géographie, la partie de l'arithmétique qui s'apprend par cœur. Tel est le vaste champ qui s'offre à ses travaux.

Ici encore, un bon exemple à suivre est celui des salles d'asile, qui, sous ce rapport, sont arrivées à des résultats très-satisfaisants.

Ilva sans dire que le maître doit en même temps donner des leçons de solfège.

Mais tous les instituteurs ne savent pas le solfège : voilà l'objection. Ils devraient le savoir: voilà la réponse. Je comprends cependant, que, pour les anciens instituteurs, on doive user d'indulgence ; mais quant aux nouveaux, on ne saurait être trop

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ferme sur ce point, et le chant devrait être un des sujets d'examen devant les commissions chargées d'oclroyer les brevets de capacité. Nous avons aujourd'hui quatre écoles normales dans lesquelles la classe de solfège est obligatoire depuis longtemps. Chaque année, le nombre des instituteurs et des institutrices sachant le solfège augmente et se répand dans nos campagnes. C'est à eux de donner l'exemple et d'affirmer encore par là une de leurs supériorités. C'est à eux de forcer, par leurs succès dans ce sens, les autres instituteurs à adopter le même système, afin de ne pas rester sur un pied d'infériorité.

Le jour où le chant sera enseigné avec intelligence dans nos écoles, il y aura un grand pas de fait. Les jeunes élèves, tout instinctivement, sans efforts, répéteront chez eux les leçons apprises à l'école. Car un morceau de chant est une leçon agréable à répéter. Il s'agit donc de bien com-

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mencer, et la musique, une fois connue, offre assez d'attraits en elle-même pour qu'on ne songe pas à l'oublier, mais qu'on tienne, au contraire, à perpétuer ses traditions. Avec ce goût et ces habitudes, la population de nos campagnes acquierrait le sentiment du grand et du beau, et, par suite, l'amour de son état ; car, le cultivateur qui comprend la beauté de la nature et les grandes scènes qu'il a constamment sons les yeux, ne peut pas faire autrement que d'affectionner un état qui luj procure toutes ces nobles jouissances. Or, la musique, et surtout le chant, excellent à peindre la grande nature et ses beautés si variées.

Le chant nous rapproche aussi de Dieu et, par là même, soutient la morale. Ce n'est pas sans but que l'Eglise a voulu relever par le chant la pompe de ses cérémonies, et que, dans les livres saints, on parle si souvent des cantiques éternels que font entendre les choeurs célestes devant le trône du

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Très-Haut. C'est l'expression du bonheur et du contentement que donne la conscience tranquille. C'est la grande voix de toute la nature créée qui chante pour célébrer la gloire de son Créateur, pour lui olTrir sa reconnaissance ou pour lui confier ses douleurs. Car le chant a des modulations pour tous les sentiments, des vibrations qui répondent 5 toutes nos impressions, et, s'il peut exprimer la joie et le bonheur, il sait apporter également ^ à la douleur un baume rafraîchissant.

On voit, par ce que nous venons de dire, que l'introduction du chant dans nos écoles est une chose plus importante qu'on ne le pense généralement, et qu'il est temps que nous nous mettions à l'œuvre pour travailler de toutes nos forces à produire un résultat si désirable.

REGARDONS Al-DESSOUS DE NOUS

Si vous vouliez m'en croire, nous diviserions la vie humaine en deux époques : l'une pendant laquelle on doit regarder au-dessus, et l'autre pendant laquelle on doit regarder au-dessous de soi.

Lorsqu'un voyageur entreprend ui;e longue traversée, il lient ses regards attaches sur le rivage

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qu'il vient de quitter, aussi longtemps qu'il peut en distinguer les contours à l'horizon ; puis, lorsque l'éloignement a effacé les dernières brumes qui lui rappellent un souvenir chéri, il tourne ses yeux en avant, et appelle la nouvelle plage vers laquelle la main de Dieu le conduit.

Mais la vie n'est pas un voyage comme les autres voyages : on part de l'inconnu, comme quelqu'un qui s'éloignerait pendant son sommeil. L'œil est fixé en avant pour relever les points de repère et découvrir le but désiré. Ce n'est qu'après avoir atteint la terre ferme qu'il convient de jeter un regard en arrière, pour mesurer le chemin parcouru et jouir doublement du repos en songeant aux dangers auxquels sont exposés ceux qui nous suivent.

C'est de cette manière que je voudrais envisager la vie. Pendant toute la première période qui

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comprend l'enfance et la jeunesse, nos yeux doivent être fixés en haut, vers ceux qui nous précèdent ; leurs exemples sont comme des phares qui nous signalent la route qu'il nous faut suivre, les écueils que nous devons éviter. Là oîi d'autres sont arrivés sans encombre, pourquoi n'arriverions-nous pas, sous la main de Dieu ? Là où d'autres sont allés s'échouer, pourquoi ne passerions-nous pas sains et saufs en profitant de leur triste expérience ?

Dans la route, les ennuis, les déceptions, les découragements surgissent chaque jour ; la volonté, inquiète, s'arrête et chancelle, les forces épuisées menacent de nous trahir. En avant! en avant toujours ! Et, le regard fixé sur ceux qui s'éloignent, nous nous relevons et nous nous remettons en mai'che. Nous ne mesurons point les pas et les détours, puisque chaque effort nous rapproche du but où d'autres ont déjà pris pied et

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nous appellent en nous tendant la nriain. La route est difficile, el, à travers ses passes dangereuses, les obstacles surgissent et se multiplient; mais le phare luit devant nous et éclaire la voie. Nous subissons les chocs et les déchirures, l'ouragan ou le calme plat. N'importe, nous allons toujours le cœur ferme et le regard haut. Enfin, la rive s'approche, nous la touchons et nous oublions les dangers passés pour nous livrer tout entiers aux jouissances du repos, après les obstacles vaincus, après la bataille gagnée.

Mais ce repos ne doit pas, ne peut pas être de longue durée; la vie est une suite de combats; l'un est à peine terminé qu'il faut se préparer pour le suivant.

C'est alors qu'il convient de porter ses regards en arrière, au-dessous de soi, pour s'encourager par la comparaison.

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Combien de personnes se plaignent et pleurent, qui seraient consolées et prendraient leur mal en patience, si elles voulaient, un instant, considérer les douleurs qui gémissent autour d'elles ! Comment pourriez-vous trouver que votre pain n'est pas assez blanc, si vous saviez que votre voisin ne fait qu'un repas par jour avec les quelques restes que vos domestiques refusent de toucher? Que deviendraient vos murmures sur les fatigues de la vie, en présence de cette jeune fille qui, après le rude labeur de râtelier^ passe les nuits au chevet de sa mère malade ? Quand la chaleur vous accable, tranquille que vous êtes dans votre maison, avezvous jamais pensé à ce que doit endurer le pauvre ouvrier qui travaille toute la journée dans le champ ou sur la route, dévoré par un soleil ardent? Et l'hiver, avez-vous jamais songé à ceux qui manquent de bois dans leurs maisons mal closes ; aux enfants à peine vêtus qui vont, par le froid et la

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neige, demander le pain de leurs parenis alilés par la misère ? Comment, alors, avez-vous pu vous plaindre de la rigueur du temps?

Suivez, sur la rue, ce vieillard pâle et décharné ; ses membres, que la vigueur d'un sang jeune ne réchauffe plus, grelottent et frissonnent sous le sarrau de toile qui les couvre sans les vêîir. Il va de porte en porte, glaçant ses mains nues sur le cuivre ou le fer des sonnettes. Il attend, en dehors, des minutes qui doivent lui paraître bien longues, quelquefois pour recevoir une aumône insignifiante, le plus souvent pour essuyer un refus blessant. Il y a un an à peine, il n'était pas riche, mais il vivait dans l'aisance ; un jour, un de ses amis, dans un moment de gêne, est venu s'adresser à lui ; il a mis son nom au dos d'un papier grand comme la main ; le lendemain, l'ami déclarait banqueroute et l'endosseur était ruiné. A son âge, on n'a plus le temps de recommencer ; c'est pour-

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quoi vous le voyez, aujourd'hui, abaissant sa fierté, mendier déporte en porte, pendant que l'ami passe la rude saison dans un climat plus doux. Pauvre vieillard ! la misère l'a bien changé ; il serait mort s'il n'était le seul soutien d'un enfant que son fils lui a confié en partant pour un monde meilleur. C'est là ce qui lui donne le courage de supporter le froid et, ce qui est encore plus difficile à endurer, l'humiliation des refus. Si vous avez vu cela — et vous pouvez le voir tous les jours — vous regarderez ensuite de bien haut et d'un œil bien indifiérent les petites tracasseries de la vie qui vous paraissaienl d'abord si amères ; non-seulement vous ne direz pas, mais vous n'oserez même pas penser que vous êtes malheureux. Partout et toujours, regardez au-dessous de vous, vous y trouverez une comparaison consolante ; et, en faisant laire vos propres soupirs, vous aurez peut-être aussi le bonheur d'essuyer les larmes dont la vue vous a consolé.

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Quelquefois, cependant, vous pouvez regarder au-dessus, et vous verrez que, dans bien des cas, il y a de quoi exciter plutôt votre pilié que votre envie.

L'ennui et les querelles habitent ce château ; la maladie dévore cet homme riche ; les soucis empêchent celui-ci de dormir dans son alcôve princière ; ce grand citoyen pleure sur l'ingratitude de ses semblables ; cet artiste célèbre, que tout le monde applaudit, a dans le cœur une blessure qui le ronge et qui le courbe vers la terre.

Somme toute, regardez en bas, considérez tout ce qui est au-dessous de vous ; puis, jetez un coup d'oeil au-dessus, si vous pouvez lever le voile qui cache la vérité, et vous verrez que si, dans la première période de votre vie, vous avez pu ambitionner la position des autres, votre lot, maintenant, n'est pas le plus mauvais, et il vous serait extrêmemenl facile d'en avoir un pire.

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