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LA ROUTE DU SAINT-GOTHARD

Le touriste qui m'accompagnait ayant dû retourner à Neuchâtel, je quittai seul Briïnnen, me rendant à Gœschenen par le chemin de fer du Saint-Gothard. .

Longeant à gauche le lac d'Uri — par lequel je reviendrai en bateau — je suis la voie de YAa&enstrasse, si pittoresque avec sa succession de galeries taillées dans le roc.

Pressé par le temps, je ne puis visiter ni la Chapelle de Guillaume Tell ni le site de la Tells-Platte, sur la route militaire. Je brûle Flïielen, à l'extrémité du lac d'Uri, puis^torf.

En remontant d'abord à gauche, puis à droite, le torrent de la Reuss, la voie s'élève par une pente insensible, au milieu de ma-

gniiiques et perpétuels changements à vue.

A Wasen, elle se replie trois fois sur ellemême, en traversant trois viaducs superposés. Après avoir passé au-dessus de Wasen, elle descend au niveau de cette station, puis, décrivant une nouvelle courbe, repasse audessus, pour gagner l'entrée du grand tunnel, à Gœschenen. Ces artifices de construction des travaux du Saint-Gothard sont vraiment extraordinaires.

Traverser le tunnel, pousser jusqu'à Milan, je l'eusse volontiers entrepris. Mais, pour ne pas dépasser le but que je m'étais marqué, je devais m'arrèter au pied des Alpes.

GOESCHENEN.

Les belles excursions ne manquent pas autour de Gœschenen ; et c'est heureux. Car je ne connais pas, pour engendrer le spleen, de séjour plus favorable que celui de ce bourg perdu au fond d'un précipice.

Pas un coin vraiment vert ou bleu où re-

— lui —

poser sa vue ! pas d'horizon ! Partout, autour de soi, l'écrasante perspective d'immenses murailles, ça et là voilées par des nuages, des nuages qui semblent à la portée de la main.

Si le matin, levant la tête, vous voyez un rayon de soleil briller sur les cimes, ne vous réjouissez pas à l'avance. Peu à peu se dessinent les franges dentelées d'un brouillard, qui envahit bientôt ce que vous aperceviez de ciel.

Et ce qu'il y a de désespérant, c'est qu'à l'inverse du brouillard matinal de nos plaines, — qui s'élève et se dissipe quand le soleil monte — le brouillard alpestre descend toujours, épais, opaque, froid comme un linceul.

Il faut voir cela pourtant ; c'est grand autant que morose.

On se demande seulement comment peuvent vivre là-haut les chevriers,les bouviers, dont les chalets, perchés sur les crêtes ou dans les fissures des rochers, rompent seuls l'implacable monotonie de ces grandioses prisons.

On se demande par quel prodige d'accoutumance ces pauvres montagnards s'attachent à leur sol aride, par des liens si étroits que la nostalgie les mine dès qu'ils s'en éloignent, dès qu'ils entendent seulement l'écho du Ranz des Vaches.

A propos de ce fameux chant national, ne serait-il plus aujourd'hui qu'un mythe ou qu'un air d'opéra ? J'avoue, pour ma part, n'en avoir jamais entendu une note... en Suisse du moins.

ANDERMATÏ.

Les amateursde longues excursions trouveront à Gceschenen et à Andermatt des voitures de louage, qui leur permettront de visiter en deux ou trois jours la Furka et les glaciers du Rhône.

Je me contente de deux promenades à pied : l'une h Andermatt, l'autre au #tov>;de la Damma, par la vallée de la Reuss.

Règle générale : pour toutes les courses

dans les montagnes, munissez- vous de l'alpenstoch, long bâton ferré, très utile dans les montées, mais d'un secours inappréciable dans les descentes. Il permet de les franchir à longues enjambées, en toute sécurité et au grand allégement des jarrets.

Quelques touristes ne se séparent pas du leur, sur lequel ils font graver au feu leurs noms. Il est moins embarrassant d'en louer ou d'en emprunter un à l'hôtel, pour chaque course.

Quand on sortdeGœschenen pour monter à Andermatt, on n'aperçoit d'abord devant soi que des montagnes abruptes, d'une hauteur vertigineuse, séparées par une gorge profonde, au fond de laquelle gronde le torrent de la Reuss.

Puis on distingue des voitures, des piétons, qui circulent le long de grandes lignes obliques, suspendues les unes au-dessus des autres. Ces lignes blanches sont les lacets d'une route carrossable, d'une rampe très supportable, qui a l'air d'escalader un mur perdu dans les nuages.

Et ces nuages ne sont pas ici une simple

figure. Au fur et à mesure qu'on s'élève, on en approche, on les atteint, on les dépasse.

Et, après les avoir dépassés, que trouvet-on au sommet ? Je vous le donne en mille.

On tombe. . . dans la stupéfaction et dans une vaste plaine verdoyante, pleine de lumière, d'hôtels, et de villages : Andermatt d'abord, l'Hôpital ensuite. Cette plaine paraît avoir formé autrefois le lit d'un grand lac, dont un cataclysme aurait fait déverser les eaux dans la vallée du Saint-Gothard.

On devine quel contraste inattendu forme ce riant oasis, d'un côté avec les gorges sauvages qui vous y amènent, de l'autre avec les montagnes qui l'entourent et la cime neigeuse du Saint-Gothard, qui le domine au midi !

Je m'arrête devant ce spectacle en dégustant, devant un café, une tasse d'un lait parfumé. Le soleil brille, mais le vent glace.

A peine sur le faîte, on aspire à descendre.

A la descente, comme à la montée, on admire à loisir l'impétueux torrent de la

Reuss, la grande attraction de cette promenade.

Ce torrent, l'un des cours de la rivière du même nom, n'est qu'une longue et tortueuse chaîne de cascades furieuses, dont l'effet, lorsqu'on s'arrête sur les ponts qui le traversant, est vraiment saisissant.

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