LA VALLEE DE LA REUSS. — LE DAMMASTOCK
Le lendemain je visite la délicieuse vallée qui conduit au Dammastoch ; vallée sillonnée par un autre bras de la Reuss, d'un aspect moins formidable, mais d'un charme incomparable.
Pour les indigènes, l'aller et le retour demandent six heures. Pour les touristes qui veulent déjeuner au restaurant établi à la base du glacier, c'est une promenade de huit à neuf heures.
Promenade un peu longue, pensez-vous ?
Erreur ! On ne s'en lasse point, tant elle est séduisante et variée.
Il ne s'agit plus ici d'escalader les pentes d'un abîme. C'est une fraîche vallée qui s'ouvre et s'élève devant vous, d'une pente douce d'abord, puis plus rapide, avec des plateaux formant gradins.
Le tout bien en vue, rehaussé par le scintillement de la Reuss, dont les cascades se tordent en anneaux capricieux. Tout au fond la cime blanche du Dammastock.
Un large pan de ciel couronne cette vallée, encaissée dans une double galerie de hautes montagnes.
Galerie extrêmement variée : pics, mamelons, rochers multicolores, bois de sapins ; de ci de là des cabanes, des troupeaux de vaches. Des sommets descendent des tintements de clochettes.
On lève la tête : ce sont des chèvres, que leur gardeuse, grimpant, dégringolant comme elles, poursuit à coups de pierres, pour les ramener d'une rive à l'autre du torrent, par l'un de ces sveltes ponts de sapin qui le coupent pittoresquement d'étage en étage.
Un sentier, assez battu pour ne jamais vous induire en erreur, vous dirige, com-
— UOme le fil d'Ariane, dans ce rustique labyrinthe. Sentier aux allures fantaisistes, caillouteux, moussu, entrecoupé de racines d'arbres et de minces filets d'eau. Guide prévenant, vous conduisant à propos dans un chalet où l'on trouve d'excellent lait et du fromage aromatisé avec des plantes fermentées ; beaucoup plus haut, non loin du glacier, vous menant voir une petite chapelle de Saint- Antoine, taillée dans le roc.
On est tout étonné de rencontrer là, au lieu d'un nid d'aigle, une vitrine renfermant une collection de figurines, d'un art primitif.
Le saint ermite, se faisant vieux sans doute dans son perpétuel et maussade têteà-tête avec son compagnon grognon, s'est imaginé d'adjoindre à dom pourceau un spécimen des autres animaux domestiques :
un chien, un coq, une oie, un cheval, un bœuf, un âne, etc. Toute une section de l'arche de Noé I
J'avais déjà vu la veille, sur la route d'Andermatt, une chapelle d'un autre genre,
plus grande, entourée d'inscriptions et dont le culte semble aujourd'hui abandonné.
Le rocher où j'ai rencontré Saint-Antoine et sa petite basse-cour domine un long plateau, sans doute occupé jadis par un lac, comme la plaine d'Anderuiatt. Mais, à l'inverse de celle-ci, ce plateau, formé d'une alluvion de sable et de galets est complètement aride. La Reuss, apaisée, ralentie, le traverse en gazouillant, pour rebondir bientôt et rugir de plus belle.
La Reuss ! Autant dire la fée enchanteresse de cette vallée du Dammastock, qu'elle anime, sous d'incessantes transformations, d'une vie intense. A la fois muse de la musique et muse de la poésie, elle est l'orchestre et forme la traîne de ce spectacle-féérie.
11 me vient alors des réminiscences du Chalet et je me mets à en fredonner « ses « airs si touchants et si doux. . . Vallons de « l'Helvétie ! . . . Arrêtons-nous ici !.. . »
Et, de fait je m'arrête. . . pour faire une large brèche dans mes provisions de bouche. Je suis encore assez loin du Dammastock, qui s'élève à l'extrémité du val,
tel un sanctuaire au fond d'une nef.
Gomme il paraît aussi inaccessible que le Saint des saints, je prends bientôt le parti de rebrousser chemin.
J'apprécie mieux, en descendant, le dégré d'altitude où j'étais parvenu. Et quand enfin j'aperçois Gœschenen, bien loin, bien bas, je m'explique la sensation d'engloutissement, d'écrasement qui m'avait envahi à mon arrivée.
A la nuit tombante, je réintègre les profondeurs de mon cachot et rentre à l'hôtel du Lion. Ma fenêtre donne, au nord, sur un précipice où gronde le torrent et que traverse, sur un pont gigantesque, le chemin de fer du Saint-Gothard.
Loin de troubler mon sommeil, le grondement de la rivière me berce et prolonge, en rêve, l'expédition hygiénique que je viens de faire.