UN ORAGE AU RIGHI-KULM
L'espoir fallacieux d'assister le lendemain au lever du soleil m'avait déterminé à demander l'hospitalité (hospitalité rien moins qu'écossaise) à l'hôtel du Righi-Kulm. Ses
salles sont de toute magnificence. Mais que Dieu vous garde de cet hôtel de Bondy !
Descendez plutôt à l'hôtel du Righi-Klœsterli, pour y passer la nuit. Il vous suffira, le lendemain, de vous lever une demi-heure plus tôt pour remonter au Kulm et assister au petit lever du Roi-Soleil. . . s'il lui prend l'extraordinaire fantaisie de se lever sur le Righi le jour où vous y serez.
Le spectacle est sans pair, assure-t-on ; et je n'en doute pas. Mais il y a, malheureusement, presque toujours relâche.
A défaut de celui-là, j'eus l'avantage d'assister à un autre, non moins rare peut-être.
Je veux parler d'un grand orage, qui éclata vers minuit.
Gela n'est pas aussi effrayant qu'on pourrait le croire. Je me serais imaginé les éclairs aveuglants, le fracas du tonnerre, la pluie torrentielle faisant rage à la fois. Loin de là, le phénomène avait perdu en intensité ce qu'il gagnait en grandeur.
Aussi, pour mieux voir, m'aventurai-je, le parapluie en arrêt, sur le balcon de ma chambre.
Une pluie fine et droite, continue, égale, tombait doucement. Un gris opaque noyait, ensevelissait lout : l'horizon, le ciel et la plaine.
Aussi quel saisissement quand les éclairs, d'une lueur phosphorescente, embrasaient subitement l'espace tout entier, m'enveloppant de la tète aux pieds !
Le grondement du tonnerre, amorti comme le son d'un tambour voilé d'un crêpe, n'était pas moins imposant par ses longs retentissements dans les échos de l'infini.
Mais, le jour venu, grand désenchantement pour les touristes, venus là, comme moi, pour adorer le soleil levant — le plus adoré des dieux, comme on sait !
Etions-nous, en dormant, tombés du ciel, dans les limbes ou dans les brouillards de la Seine ? Etions-nous somnambules ou le jouet d'une illusion? La fée Righi, la« Reine de la montagne, » dont nous étions venus admirer le rayonnement matinal, nous avaitelle méchamment mystifiés? Le fait est que nous respirions des nuages sous forme de vapeur d'eau glacée, et que nous ne distin-
guions plus rien à vingt pas devant nous.
Absolument différente de notre ascension de la veille, la descente n'en est pas moins fort intéressante.
Autour de nous le brouillard ressemble au débordement d'une rivière. Et il nous serait absolument impossible de soupçonner que nous dévalons le long d'une crête de rocher, àplus d'un kilomètre au-dessus d'un abime.
Nous quittons enfin les nuages et une éclaircie se fait, splendide. La pluie a tout reverdi ; mais dans l'atmosphère flottent légèrement, au-dessous de nous, des nuages floconneux, sortes de nimbes superposés autour des crêtes du Bûrgenstock. Les plus bas s'étendent comme des lambeaux de gazes au-dessus du lac.
On grelottait au Righi; àVitznau, le temps n'est que rafraîchi.