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LAC DES IV GANTONS

Voulant coucher le lendemain au sommet du Righi, je reprends le train de bonne heure. Après avoir de nouveau plané, descendu et plongé autour de la station de Wasen, j'arrive à Flûelen et prends immédiatement le bateau à vapeur, qui me conduit à Vitznau, par le lac des IV Cantons.

De Fliielen, je commence par redescendre le lac d'Uri,sur lequel j'ai déjà fait la traversée de Brunnen auGrùtli, et que j'ai côtoyé en chemin de fer par l'Axenstrasse.

Ce bras du lac des IV Cantons est une sorte de grand chenal, encaissé entre deux lignes de hauteurs escarpées, que dominent, deci delà, des glaciers lointains. Observé du bateau, qui marche d'un bon train, ce

déiilé donne lieu à une extraordinaire illusion d'optique.

Les rochers qui bordent le lac semblent fuir plus vite que les montagnes de sapins et les sommets neigeux qu'on aperçoit audessus d'eux ou dans leurs intervalles, sur des plans plus éloignés. Il en résulte un étrange effet de tournoiement général, de mouvement giratoire, analogue à celui qui entraîne les arbres d'une forêt qu'on traverse en chemin de fer.

Mais le mouvement étant ici moins rapide et plus large, l'impression qu'il laisse n'en reste que plus distincte et plus profonde.

Pour peu que le regard reste immobile, sans fixer les détails, l'illusion devient frappante. On assiste véritablement à une valse fantastique, à un entrelacement continu, vertigineux déroches grises et de montagnes vertes.

Fantômes géants, dont les silhouettes bizarres et les têtes inégales découpent dans le ciel , en vive arête, le tracé graphique de leurs prodigieux soubresauts.

Après avoir stoppé à Brunnen, notre bateau vire à bâbord et bientôt vogue au large

dans le lac proprement dit des « IV Gantons ».

J'aborde enfin à Vitznau, au pied du Righi, au bord de cette majestueuse nappe liquide, à l'extrémité de laquelle on devine plutôt qu'on aperçoit Lucerne.

LE RIGHI-KDLM.

L'ascension du Righi est, à juste titre, classique et presque obligatoire. Celle du Pilate — plus élevé de deux à trois cents mètres — lui fait, il est vrai, une sérieuse concurrence. Mais comme ce mont, hautain et d'aspect revêche, a la mauvaise habitude de garder son « chapeau » de nuages et de masquer ainsi le panorama qui l'entoure, le Righi — d'ailleurs plus rond de formes et de mise avenante — reste encore le meilleur observatoire de la Suisse.

Le chemin de fer à crémaillère et à ficelle qui transporte les voyageurs, dans un wagon unique, de Vitznau au Righi-Kulm — à

1,363 mètres d'élévation au-dessus du lac et 1,800 mètres au-dessus du niveau de la mer — offre un développement de sept kilomètres. On les parcourt en une heure vingt minutes.

Comme places, choisissez celles des portières de droite, le dos tourné à la montagne.

On traverse d'abord un tunnel et des viaducs suspendus sur des précipices; puis des régions arides, alternant avec des pâturages et des bouquets de sapins. La coupe des tranchées montre que la masse du Righi n'est, géologiquement, qu'une énorme agglomération de galets, scellés les uns aux autres.

Plus haut encore, on longe un abîme, au-dessus duquel la voie est taillée à pic.

Tout le long de la route, des hôtels et des stations. C'est à celle de Kaltbad que s'embranche la ligne du liighi-Scheidcgfl. Mais c'est sur le lac qu'il faut surtout jeter la vue.

Qu'on se figure le glorieux épanouissement des brandies de ce trèfle immense, dont la couleur passe du bleu au vert chan-

SE

géant, pour éclater en un ruissellement général de lumière blanche t

Et quelle magie dans les entrées en scène successives de ces merveilles : l'éblouissante Jungfrau, les Alpes Bernoises, les villes de Lucerne, Zug, Kûssnaeht, Immenses, enfin la Suisse des prairies, au nord !

Du sommet, où j'arrive avant le coucher du soleil, la vue est inénarrable.

L'horizon semble envahi par les vastes glaciers, les môles, les pics déchirés. Et sur ces amoncellements informes, le soleil allume ça et là des incendies, qui prennent, lorsqu'il a disparu derrière la croupe des montagnes du Jura, des teintes fantastiques, roses ou cuivrées.

Armé de ma jumelle et une bonne carte sous les yeux, je note :

Vers l'est, deux glaciers qui atteignent 3,500 mètres de hauteur ;

Au sud-est et au sud, la chaîne des Alpes ;

Au sud-ouest, le Wetterhorn, l'Eiger et le Mœnch ;

Plus à l'ouest, la Jungfrau (4,000 mètres d'élévation) ;

A l'ouest, la chaîne du Jura ;

Au nord-ouest, celle des Vosges ;

Au nord, les montagnes de la Forêt noire.

Quand la vue s'abaisse vers la base du Righi, il semble que le monstre se baigne dans les eaux des lacs circonvoisins : de Lucerne, Kùssnacht, Zug, Lowerz. Plus loin, on distingue ceux d'Egéri, Sarnen, Sempach, Constance, etc. Je cherche en vain celui de Zurich. En revanche, j'aperçois cette ville et reconnais les tours de sa cathédrale. Je revois aussi Einsiedeln.

Mais le côté où l'on se sent le plus attiré et retenu, c'est le nord.

A vos pieds, le regard tombe à pic, d'une hauteur de près de 1,400 mètres — cinq fois celle de la dernière plate-forme de la tour Eiffel ! — sur des plaines verdoyantes, piquetées d'arbres, parsemées de villes et de villages, à perte de vue.

Aux amateurs de souvenirs historiques, je recommande, en passant, de visiter de ce côté, au pied du Righi, la chapelle de Guillaume Tell. C'est à cet endroit, qu'après avoir frappé Gessler, le libérateur de la

Suisse avait abordé en repoussant la barque du pied. Du même coup vous pourrez explorer ce charmant lac de Zug, où j'aperçois, d'en haut, des bateaux qui ressemblent véritablement à des bateaux-mouches.

Je ne saurais mieux terminer cette rapide revue que par ce résumé d'Alexandre Dumas :

« . . .11 faut se contenter de dire qu'il n'y a pas au monde de spectacle plus magnifique que ce panorama dont on est le centre, et du milieu duquel, tournant sur son talon, on embrasse, d'un seul coup d'oeil, trois chaînes de montagnes, quatorze lacs, dix-sept villes, quarante villages et soixantedix glaciers, parsemés sur cent lieues de circonférence. »

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