LE COL DU BRUNIG
Le soir venu, j'achève en bateau l'exploration du lac des IV Cantons et m'arrête à Alpnach-Stad. Cette station, très animée, comme celle de Vitznau, à laquelle elle paraît faire pendant, est exposée en plein midi, à la jonction des chemins de fer du Pilate et du Brùnig.
La première de ces voies est un funiculaire, du même type que son concurrent du Righi.
Le second, que je prends le lendemain, traverse d'abord un pont en fer, puis longe le lac de Sarnen, à droite. (Choisir sa place de ce côté.)
A la station de Gisicyl, on change de locomotive, pour gravir, puis descendre, au
moyen d'un rail central à crémaillère, ce fameux col du Brûnig, qu'il fallait autrefois escalader de vive force.
Il y avait à vaincre, pour construire ce chemin de fer, d'effrayants obstacles ; et ses travaux d'art ne le cèdent guère à ceux de la ligne du Saint-Gothard.
Quant aux contrées qu'elle traverse, je suis tenté de les trouver plus admirables encore que celles que j'ai vues jusqu'ici.
Mais cette tentation vous accompagne partout en Suisse, quelles que soient d'ailleurs la route et la direction suivies. Et cela s'explique. Jamais, dans une foule, deux personnes ne se ressemblent entièrement. De même ici, dans ce monde des montagnes, des vallées et des lacs, aucune merveille ne ressemble à une autre ; elle lui reste toujours supérieure par quelque côté.
Voyez, par exemple, au fur ot à mesure que vous montez, se développer (toujours à droite), au fond d'un vallon, ce coquet lac de Lungern, dont pas une ride ne ternit la surface.
Avez-vous vu nulle part semblable glace?
car c'en est une exactement. Glace horizontale, d'une splendeur incomparable.
Ce petit lac est immobile et transparent au point que, de la hauteur où nous passons, on le distingue à peine. Il disparaît, noyé, si j'ose le dire, dans la palette des vives couleurs qu'il reflète.
L'illusion est complète et son souvenir inoubliable. L'image renversée des arbres, des gazons, de tout ce qui compose le magnifique amphithéâtre qui s'élève au-dessus de lui se réfléchit au-dessous, avec une netteté absolue. Plus bas, à une profondeur invraisemblable, un lit de ciel bleu, rayé de nuages.
Le monde renversé, en un mot, dans un gouffre de lumière !
Prodigieuse chromo-photographie de grandeur naturelle, accolée au-dessous de l'original et signée, pour copie conforme, par l'image rayonnante de maître Phébus !
A vos pinceaux, messieurs les paysagistes ! Le lac de Lungern attend votre visite.
Après ce lac un tunnel, après cet éblouissement la nuit.
Puis une autre petite vallée, peuplée de chalets. Elle avait, elle aussi, son lac ; mais on l'a remplacé avec avantage par un plantureux vallon, au moyen d'un aqueduc creusé à travers la montagne, qui en a déversé les eaux dans le lac de Lungern.
On assiste souvent, en Suisse, à ces luttes, à ces courses au clocher entre les chefsd'œuvre de la Nature et ceux de l'Industrie.
Ici l'on ne sait, laquelle des deux l'emporte, soit qu'on compare le pays aux voies qui les desservent : (en haut le chemin de fer, qui se dresse contre la montagne, en bas l'ancienne route postale, dont les blancs replis se tordent dans le col du Briinig), soit que, descendant de Briinig à Meiringen, on découvre les perspectives les plus enchanteresses du haut du train qui dérape, cramponné à l'arête d'une montagne ou suspendu sur un viaduc fantastique.