DIGRESSION COMPARATIVE
J'ai dit en commençant, à propos du choix d'un itinéraire, qu'un de mes bons amis, marcheur intrépide, qui a longtemps entretenu avec la Suisse d'intimes et cordiales relations, m'avait vivement engagé à pousser jusque dans les Grisons, pour y visiter les Bains de Pfaeffers et la Via Mala. Et, comme leur grandeur sauvage rappelle celle des Gorges de l'Aar, tout en lui restant supérieure, j'ai promis au lecteur, pour lui en faciliter la comparaison par le rapprochement, et à titre de digression, le récit suivant de l'excursion de mon ami P. . .
« Il faut commencer, quand on le peut, dit-il, par visiter le torrent delà Tamina et la crevasse où sont situés les Bains de Pfaeffers.
« Ce torrent coule au fond d'une gorge dont les parois, presque à pic, sont hérissées de sapins et de rochers.
« Pour visiter les Bains, on entre clans une crevasse dont les bords, au lieu d'être à pic, se rejoignent au-dessus de votre tète.
« Le chasseur qui, suivant la légende, découvrit ces bains, vers l'an mille, devait être un gaillard bien trempé pour s'être aventuré là dedans, alors que les abords n'en étaient pas, comme aujourd'hui, rendus accessibles par une rampe en fer.
« Nul doute que si les bains de Pfaeffers se fussent trouvés en Grèce, l'imagination poétique de ses habitants n'en eut fait l'une des bouches de l'enfer. L'énorme hauteur des parois de la vallée, ou plutôt de la gorge, font sur l'esprit une impression profonde, dont j'ai gardé le souvenir le plus précis.
« Ne manquez pas, à votre retour des Bains, de prendre le sentier qui mène au village de Pfaeffers. Ce sentier gravit la muraille à droite du torrent, ce qui parait de prime abord impossible ; mais, avec des lacets en quantité suffisante, on finit par atteindre le haut du mur.
« Ah ! quel changement ! quel contraste I Je le crois unique, même dans cette Suisse,
qui n'est qu'une longue suite de changements à vue. On sort de l'enfer, on entre dans le paradis terrestre. On quitte d'énormes rochers, le fracas assourdissant des cascades, et voilà qu'au milieu d'un calme absolu on foule un épais gazon, tapissant une terre molle (peut-être une tourbière), un sol élastique, qui semble onduler sous vos pas.
« Au bout de quelques centaines de mètres, on arrive à Pfaeffers, village silencieux par excellence, sans le moindre bruit de voitures, car on n'en voit aucune ; et ce n'est évidemment pas par les zigs-zags qui conduisent là haut qu'elles pourraient y être hissées. Avis aux personnes fatiguées du brouhaha des villes et en quête d'une retraite paisible I
« Il faut d'abord voir, ai-je dit, la gorge de la Tamina et la crevasse de Pfaeffers avant la Via Mala, parceque cette dernière fait partie d'une gorge plus grandiose encore. Les deux murailles de rochers qui la forment sont plus élevées que celles de la Tamina de toute la hauteur de la route. Or,
cette route est collée, à une élévation variant de 100 à 200 mètres, au flanc de la paroi de droite pendant une grande partie du défilé, puis au flanc de la paroi de gauche.
« En levant les yeux, on aperçoit les sapins du sommet (quelques-uns penchés audessus du précipice), à 300 mètres de hauteur ; en les baissant ensuite, pour chercher à distinguer le torrent qui gronde au fond, on voit une eau furieuse écumer à plus de 100 mètres de profondeur.
« C'est du pont qui relie les deux portions, droite et gauche, de la route, qu'on peut juger le mieux de la hauteur du mur et de la profondeur du torrent. C'est de là que les voyageurs s'amusent à lancer des pierres dans le torrent. En les choisissant plates et aussi grosses qu'on peut les soulever, l'effet est extraordinaire, si l'on réussit surtout à les faire tomber à plat.
« J'y arrivais assez bien, ayant été, dans mon enfance, de première force au bouchon.
On jurerait entendre un coupde canon quand elles atteignent l'eau, qui rejaillit à vingt mètres.
« Quand on songe que cette Via Mala était, avant le percement du Saint-Gothard, la route d'Italie, et que nos troupes l'ont suivie alors qu'elle consistait en de simples sentiers, on est effrayé des difficultés qu'elles ont eu à surmonter. »
LE GIESSBACH. — INTERLAKEN. - LES LUTSCHINES.