SUISSE ET FRANCE
Je sors de Suisse comme de la représentation d'un chef-d'œuvre, les yeux charmés,
un peu éblouis, l'oreille pleine d'harmonies et d'échos merveilleux, un peu assourdie.
Il en résulte une impression générale, une note dominante, qui peuvent se résumer ainsi.
Lorsque je rentre en France, quand je revois nos plaines riantes, nos grands bois, nos larges horizons, je me dis :
« La Suisse est une féerie ravissante, incomparable. Et pourtant. . . j'aime mieux mon pays.
« Ou plutôt j'aime la Suisse et la France de façons différentes : la première pour m'y promener, l'autre pour l'habiter.
« Entr'elles, s'il fallait faire un choix, le mien ne serait pas douteux. »
Oui, j'aime mieux mon pays,. . . d'abord parce que c'est mon pays, et aussi pour d'autres raisons.
Son sol, moins tourmenté que celui de Suisse, moins favorisé au point de vue pittoresque, est plus riche en lumière. Lumière créatrice, qui anime les œuvres des maîtres, peint les paysages et tire, chaque matin, la nature du chaos !
Venue d'en haut, elle s'arrête, en Suisse, sur les sommets, qu'elle inonde. Ah t si les sommets étaient habitables en toute saison ! . . .
Vus de là, ses lacs et ses vallées sont splendides. Mais quand on descend, le regard devient, de toutes parts, prisonnier des montagnes.
Montagnes admirables à coup sûr, aux dessins capricieux, élégants, ornementés à profusion ! Ecrins charmants, mais écrans aussi !
Il semble que ces magnificences vous aveuglent, vous écrasent, vous mesurent le jour et l'air, qui sont le « pain de la vie » (pabulum vike). Il semble, pour tout dire, qu'on respire mieux chez nous.
A mon sens enfin, les plus beaux paysages, les plus fines, les plus riantes couleurs 'terrestres pâlissent devant le bleu profond, devant les rayonnements de l'atmosphère.
Les reflets ternes des hautes cimes neigeuses s'éteignent, dans leur froide immobilité, quand on les compare à l'éclat transparent et mobile des nuages, des nuages
qui passent, des roses du matin à la pourpre du soir, par toutes les nuances laiteuses ou diamantées du blanc.
Le ciel, en fin de compte, me parait encore ce qu'il y a de plus beau sur la terre.
Et le plus beau ciel étant à mes yeux celui qui éclaire le gentil pays de France, je préfère la France à tout.
Pierre MON VAL.