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NBOGHATEL ET SON LAC

Il ne me reste plus, pour clore le cycle de mon voyage, qu'à regagner Délémont et Belfort par Neuchàtel et le Jura Bernois.

Ayant à passer encore une fois à Lausanne, je prends, pour varier, le bateau à vapeur, qui touche la terre française à la coquette station d'Evian-les-Bains.

C'est en traversant le lac Léman dans toute sa largeur, d'Evian à Ouchy, qu'on juge le mieux de son étendue. D'une côte à l'autre, tout reste indécis et vaporeux. Vers le milieu du lac seulement on voit le village d'Ouchy se dessiner et Lausanne se déployer en amphithéâtre, au-dessous de la tour de sa cathédrale.

Aussitôt débarqué, je prends le funicu-

laire jusqu'à la gare de Lausanne. Il y a là un grand buffet, où j'occupe utilement mes loisirs en attendant le train de NeucMtel.

Rien à signaler jusqu'à Yverdon, situé à la pointe du lacdeNeuehâtel, et d'où se dé- • tache l'embranchement sur Estavayer.

Tandis que mon train côtoie la rive gauche du lac, un autre, aiguillé sur Estavayer et parti en même temps d'Yverdon, semble lutter avec lui de vitesse. Je m'amuse à ce match d'un nouveau genre, auquel la teinte du lac de Neuchàtel, semblable à une verte pelouse, prête une illusion de plus.

Il semble que les paris sont engagés entre les deux locomotives et que les rubans déployés le long des rives par leurs (rainées de vapeur marquent les péripéties de la course.

Pour peu qu'une des deux s'infléchisse en dehors ou en dedans de la direction parallèle, sa rivale semble gagner ou perdre du terrain. Mais la divergence finit par se prononcer et la locomotive de la rive droite se dérobe et baisse pavillon, en stoppant à Estavayer.

A Neuchàtel, je descends dans un hôtel en face de la gare.

La ville est bâtie sur le versant du Jura, au-dessus du lac, qui s'étend de chaque côté, à perte de vue. Large de 8 kilomètres le lac de Neuchàtel a, en effet, 36 kilomètres de long. Sa couleur est indéfinissable ou, pour mieux dire, insaisissable.

D'un ton glauque général, non seulement elle varie à chaque instant, suivant l'état du ciel et l'incidence des rayons solaires, mais elle est loin d'être uniforme dans toute son étendue. Tandis qu'elle offre, du côté du soleil, une gamme de nuances vertes plus ou moins claires, du côté opposé, le vert passe au bleu sans qu'on s'en aperçoive, sans qu'on puisse dire où est la transition.

Et le bleu tourne lui-même au noir à l'entrême horizon.

Vu de haut, le lac de Neuchàtel ressemble à une palette de couleurs. Sur le port, où je descends, c'est presque une mer en courroux. Sa surface est crespelée de vraies vagues, blanches d'écume, qui se livrent à un assaut furieux des berges du quai. C'est, en

un mot, un autre « lac des tempêtes », aussi redoutable aux bateaux que le lac d'Uri.

En revanche, ses eaux sont douées d'une rare propriété : elles servent à durcir les bois de charpente. Elles sont aussi très poissonneuses ; le lac de Neuchàtel est renommé par son ombre-chevalier, comme celui de Genève par sa truite.

Les vignobles qui bordent les deux lacs diffèrent également par les vins qu'ils produisent, agréables sur la cote de Vaud, excellents sur la rive neuchàteloise.

« Rien, en Suisse, ne se ressemble », il faut encore le répéter ici, avant d'en sortir.

Quelle différence entre ses grands lacs !

et quel contraste surtout entre les grands et les petits ! entre celui de Neuchàtel, par exemple, entre ce caméléon gigantesque, à la robe irisée, toujours en mouvement, qui s'étend le long des cantons de Vaud, de Fribourg et de Berne, et le lac-étang de Lungern : miroir ovale, perdu au fond d'une corbeille de verdure, dont il reflète la tranquille image sur un lit de ciel renversé !

Quelle autre ville aussi ressemble à Neu-

chàtel, dont le pied baigne dans le lac, tandis qu'elle dresse contre la muraille du Jura les tours altières de son château et de ses anciennes fortifications !

Quelle autre a une histoire politique plus singulière !

Administré par et pour le roi de Prusse pendant tout le dix-huitième siècle, le canton de Neuchàtel fut incorporé à Temple français de 1806 à 1814. A celte date, tout en entrant dans la Confédération suisse, il retomba sous la domination de la Prusse et n'en fut affranchi qu'en 1848, ou plutôt en 1857, par le traité de Paris.

11 faut ajouter qu'on parle à Neuchàtel le français le plus pur.

Ce qui donne à cette ville féodale son cachet spécial, c'est son vieux Château ; ce sont les tours qui la couronnent (Tour de Diesse, Tour de la prison), ce sont surtout les deux flèches de la Collégiale, temple protestant, devant lequel, sur une superbe terrasse, s'élève la statue inspirée du réformateur Farel.

Très curieux à visiter, ce temple récem-

ment restauré, son cloître (qui rappelle celui de Saint-Trophime, à Arles; et aussi ce Château, ancienne résidence des rois de Bourgogne.

Voir aussi, dans la ville basse : le Palais Rougemont, précédé de beaux jardins, ancien séjour de J.-.J. Rousseau, où est 'installé le Cercle du Musée ; enfin le très intéressant Musée des Beau.v-Aris, sur le quai des Alpes.

LE JURA BERXOIS.

Le retour en France par Pontarlier et Dijon offre de nombreux attraits. Mais, mon itinéraire me rappelant dans la Marne et dans l'Aube, sur le théâtre des grandes manœuvres, je revins par Bienne, Delémont et Belfort.

Et je ne le regrette pas ; car le petit lac et la ville de Bienne ont leur charme particulier. De même sont pittoresques à leur manière et dans une forme nouvelle les méandres du chemin de fer à travers les monta-

gnes du Jura, de Bienne à Sonceboz et Delémont.

C'est là que se ferme le dernier anneau de ma promenade circulaire en Suisse. Je revois enfin la vallée du Doubs et le décor de Sainte-Ursanne, qui m'avait tant émerveillé trois semaines auparavant. Et je les revois avec un plaisir, sinon plus vif, du moins plus profond.

C'est, en effet, par la répétition que les impressions se gravent, s'identifient pour ainsi dire avec le cerveau. Ainsi la première audition d'un chef-d'œuvre symphonique émeut et étonne ; on en jouit mieux, on le goûte véritablement aux auditions suivantes.

C'est seulement en répétant les voyages dans un pays aussi prodigieux que celui-ci qu'on peut en apprécier toute la beauté.

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