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LA FRONTIERE

A Délie, dernière station française, « tout le monde descend ». Une horloge à double cadran indique l'heure de Berne, en avance de 26 minutes sur celle de Paris.

Après avoir réglé sa montre, on monte dans lés wagons suisses, sans passeport, et après un très sommaire examen des bagages par les douaniers. L'Helvétie est décidément la terre hospitalière par excellence.

Il n'y a pas à se le dissimuler, sous le rapport du confort et de la commodité, les wagons suisses, — qui communiquent entr'eux par un couloir central, où l'on n'est jamais dérangé, où l'on peut changer de place à volonté, où chacun peut loger ses bagages au-dessus de soi, — sont beaucoup

plus habitables que nos wagons français.

J'entends parler de nos wagons de troisième classe, qui correspondent ici ;ï la deuxième classe suisse. Quant aux premières classes suisses, je n'en parle pas. la différence entre les premières et les secondes étant beaucoup moindre qu'entre les premières et les troisièmes classes des wagons français. Et puis, pour rester pratique, je m'adresse surtout à vous, voyageurs nombreux, à bourse moyenne, mais pourvus d'un grand désir de voir beaucoup de pays avec peu d'argent.

A signaler encore une heureuse disposition des wagons suisses. Chacun est divisé en deux parties inégales : la plus grande pour les fumeurs, en allemand Rmieher, l'autre réservée aux non fumeurs, Nichtraucher.

Tandis que, chez nous, les fumeurs empoisonnent à l'envi leurs voisins, — par suite d'une tolérance absurde, mais malheureusement passée en usage, — les fumeurs suisses et allemands se contentent de s'empoisonner entr'eux.

SAINTE-URSANNE.

A peine a-t-on dépassé Porrentruy, première station suisse, qu'on assiste à un véritable changemenl à vue.

Ce n'est plus qu'une succession ininterrompue de roches blanches hérissées de sapins, de gorges, de pâturages, d'eaux bondissantes. A chaque instant vous passez de noirs tunnels dans l'éblouisseinent de décors ensoleillés, d'une variété infinie, dont les plus merveilleuses féeries de théâtre ne peuvent donner l'idée. L'entrée en Suisse par cette voie est vraiment saisissante.

Un peu avant d'arriver â la station de Sainte-Ursanne, à la sortie du tunnel du Mont-Terrible, ce n'est qu'un cri d'admiration poussé par tous les voyageurs à la fois : « Ravissant ! inimaginable ! »

Figurez-vous qu'emportés par le train, — qui file sur une crête élevée en décrivant

une très forte courbe concentrique, — vous êtes penchés du côté de cette courbe, à la portière de droite. Votre regard plonge sur une large et profonde vallée, encadrée de hautes montagnes de sapins. Au fond le Doubs, déroulant ses anneaux miroitants, frissonne sur un tapis vert au pied d'un joli village, étincelant au soleil.

Mais tandis que vous vous hâtez avidement de jouir de ce spectacle, loin de fuir, il change à chaque instant d'aspect, par l'effet de la direction circulaire du train, qui vous le présente et vous le fait passer en revue sous toutes ses faces.

Puis, lorsqu'il arrive au milieu de la courbe, un nouveau décor semblable, au premier et le doublant pour ainsi dire, avec une étonnante symétrie, surgit devant vous.

Le diorama s'élargit en panorama. Les axes de deux vallées jumelles, également arrosées par le Doubs, forment un angle aigu dont le sommet aboutit à votre œil, qui les saisit du même coup.

DELÉMONT.

Laissant à droite les embranchements sur Berne et Neuchâtel, je quitte la vallée <>n DoubS pour suivre celle, non moins pittoresque, mais plus sauvage, de la Birse.

Les conrbea incessantes de la voie ferrée suivent fidèlement les capricieux zigzags de la rivière, qui clapote et cascade sur son lit de galets. Toutes deux cheminent de conserve, à travers un inextricable dédale de rochers de toutes formes et de toutes dimensions ; les uns arides, les autres couverts de sapins, séparés par des ravins ou des prairies. De ci de là, des cabanes, des troupeaux de vaches ; des débris de châteaux, perchés sur des pics, comme des nids d'aigle. Tel le château à'Angenstein, sous lequel passe un tunnel. Telles les ruines de celui de Pfeffinaen.

La Birse prend parfois l'allure d'un torrent. Nous la traversons sur des ponts en

bois, dont la légèreté donne la clef de la récente catastrophe de Mœnchenstein. On se rappelle qu'un pont s'étant rompu sous le poids d'un train, celui-ci s'était effondré tout entier dans la rivière. C'est précisément sur ce pont, récemment reconstruit, que nous passons sans encombre. Les mesures nécessaires ont été prises pour prévenir la récidive.

J'arrive le soir à Bâle.

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