BELFORT
La visite de Belfort est intéressante à plus d'un titre ; j'y consacre ma matinée du lendemain.
La ville neuve, avec sa grande voie le faubourg de France, est très commerçante et très animée ; on y rencontre l'Hôtel de la poste.
On gagne ainsi « la Ville » proprement dite, la ville forte, étreinte par son triple rang de remparts et de fossés.
Au moment d'y entrer, par une porte en granit rouge des Vosges, portant le millésime de la conquête française — MDGLXXXVII— je suis arrêté par la vue des ravages, encore en voie de réparation, creusés dans ses murs par l'invasion de 1870. Morsures inutiles, où l'ogre allemand s'est brisé les dents !
En face de la porte, et construite avec le même granit rouge, s'élève la Cathédrale,
d'un style sobre et sévère. Sur une place, non loin de là, le monument commémoratif de la défense de Belfort, dont tout le monde a pu admirer la reproduction en marbre à l'Exposition universelle de 1889, au centre de la grande galerie des sculptures. L'œuvre, du statuaire Millet, a pour titre :
« Quand même ! » Elle représente l'Alsace saisissant d'un geste farouche et superbe le fusil d'un soldat blessé, qui se cramponne à sa robe avec l'énergie du suprême espoir.
Cette femme est campée si fièrement, son profil est si purement alsacien, le souffle patriotique qui l'inspire et semble agiter les rubans de sa coiffure si puissant, qu'aucune œuvre de ce genre ne lui est, à mon avis, supérieure.
Le piédestal est orné d'un grand médaillon réunissant deux figures, immortalisant deux noms : « Thiers, Denfert-Rochereau ! »
Je sors de la ville parla porte qui regarde le Château.
Rien ne peut rendre l'impression saisissante que produit, à une certaine distance, l'aspect de cette formidable citadelle — sur
les glacis de laquelle les sentinelles ressemblent à des pygmées.
C'est un immense rocher, au pied duquel fait bonne garde le fameux lion de Bel fort.
Sa reproduction en bronze occupe à Paris le centre de la place Denfert-Rochereau.
Mais ce que ne rend pas cet immense bloc de métal posé sur son socle, c'est l'air d'invincible et terrifiant défi jeté aux assaillants par le colosse en pierre, arc-bouté contre le Château de Belfort.
En revenant à l'hôtel, je traverse un pont, sous lequel coule une petite rivière peu prétentieuse, la Sa coureuse. Un officier, attaché à l'un des forts qui entourent la ville, me donne sur ses ouvrages de défense des renseignements absolument rassurants. La Savoureuse n'en occupe pas le premier rang ; mais elle y joue son rôle d'utilité, en fournissant l'eau nécessaire â la submersion des fossés. Ce qui rend Belfort imprenable de vive force, ce sont moins ses remparts que son Château ; et c'est moins son Château que les hauteurs, hérissées de forts, qui l'entourent. On se rend mieux
compte de cette situation unique lorsqu'on s'éloigne de la ville dans la direction de Bâle.
On embrasse alors du même coup d'œil :
le fort de l'Est, celui de la Miotte au nord et celui du Salberg à l'ouest, perchés sur des montagnes de 650 mètres d'altitude.
Elles forment ainsi un grand cirque, au fond duquel repose Belfort. Puissent les frontières françaises être partout aussi bien gardées !
De la seule ville alsacienne qui nous reste j'emporte l'impression la plus réconfortante.
On y parle l'allemand, mais aussi le français beaucoup plus que je ne le supposais.
L'accueil des habitants y est affable et empressé ; on sent ces alsaciens cordialement et doublement français.
Dans le genre de vie, de nombreux indices révèlent la proximité de la Suisse allemande.
L'allure, le caractère des relations forment, semble-t-il, un compromis, un moyen terme entre les manières françaises, vives, alertes, enjouées, et l'attitude froide et com-
— Bipassée, les mouvements engoncés, le pas lourd du suisse allemand.
Pendant le trajet de Belfort à Délie, la chaîne des Vosges se déroule à gauche dans le lointain. Je m'informe du nom de ces grandes montagnes arrondies, bleuâtres comme des fumées figées sur l'horizon ; ce sont le Ballon cC Alsace, Giromagny, etc.