‹ Échos des luttes contemporainesChapitre 6 sur 6 · SOCIÉTÉ^ BELGE DE LIBRAIRIE · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ^ BELGE DE LIBRAIRIE

Ofcar 8CHEPEHS & C», Édilrart

16, Rue Tmirenbcrg, 16

Accidents du travail

Ce n'est qu'après de longues études que la loi sur la réparation des accidents du travail a pu être proposée et votée. Elle porte la date du 24 décembre 1903.

La question principale sur laquelle les discussions se sont concentrées a roulé sur les mérites et les désavantages de l'assurance obligatoire. Celle-ci a rencontré sur tous les bancs de la Chambre de nombreuses adhésions. C'est pour la comcombattre en même temps que pour défendre les bases du projet, que j'ai prononcé le 3 février 1903 le discours suivant:

M. WOESTE. — Messieurs, il y a quinze ans, au second Congrès des œuvres sociales de Liège, j'énumérais les principales lois sociales à faire, et parmi elles je mentionnais une loi sur les accidents du travail.

Comment se fait-il que, depuis quinze ans, cette loi n'ait pas été faite? Il y en a plusieurs causes, et la cause principale est celle-ci : c'est que la matière est très difficile à résoudre ;

ÉCHOS DES LUTTES COxNTEMPORAlNES

et je n*hcsite pas à dire que, quelle que soit la solution que nous adoptions, cette solution ne pourra pas se flatter d'être à Tabri de tout inconvénient.

Seulement, le retard que nous avons mis à élaborer une législation a cet avantage, que nous pouvons profiter de l'expérience des peuples étrangers. Nous savons à quels écueils ils se sont heurtés, et il nous est, dès lors, possible de chercher à les éviter.

Il y a une autre cause qui explique ce retard, c'est que, pendant longtemps, la nécessité d'une loi sur les accidents du travail n'était pas apparue clairement; la matière était régie par le code civil, et celui-ci paraissait répondre aux besoins. Ici, on se récrie ; on dit que le code civil a abouti à des conséquences déplorables et que sa législation, en cette matière, doit être envisagée comme une législation inhumaine.

Messieurs, les faits industriels n'étaient pas à l'époque où le code civil a été élaboré, ce qu'ils sont aujourd'hui. Est-il juste d'apprécier une législation d'après des faits différents des faits contemporains ?

Quel était le principe du code civil ? C'était le principe que voici. On disait : Un ouvrier a subi un accident ; s'il établit que cet accident est la faute d'un tiers, il a droit à une réparation de la part de ce tiers. S'il ne peut établir qu'un tiers soit en faute vis-à-vis de lui, cette réparation, il ne peut la réclamer de personne.

En droit pur, en logique pure, cette législation était inattaquable. Mais appliquée aux accidents naissant de la grande industrie, elle a abouti à des conséquences funestes pour l'ouvrier et c'est ainsi que l'on a reconnu la nécessité d'élaborer une législation nouvelle.

Je disais, Messieurs, il n'y a qu'un instant, que les faits industriels qui existaient à l'époque de la confection du code

civil, n'étaient pas les mtmes que ceux qui se développent aujourd'hui.

A cette époque, en effet, la petite industrie dominait ; dans cette industrie-là, les accidents ne sont pas nombreux ; du moins peut-on, presque toujours, aisément les éviter.

Aujourd'hui les ouvriers, beaucoup d'ouvriers sont aux prises avec des machines puissantes, irrésistibles ; ils sont aux prises avec des forces qui dépassent les leurs. Autrefois l'ouvrier diiifcait son outil, il tn était le maître; aujourd'hui l'outillage le domine. La situation a donc changé ; de là la nécessité de modifier la législation.

De plus, sous le régime ancien, les victimes et leurs familles étaient aidées par les patrons, par leurs camarades, par les confréries qui existaient en grand nombre dans les métiers. Aujourd'hui les liens se sont relâchés entre les patrons et les ouvriers d'une part, entre les ouvriers d'autre part, et de là une fois de plus est apparue l'utilité d'une législation nouvelle.

Quoi qu'il en soit, les faits industriels auxquels je viens de faire appel ont placé l'ouvrier dans une situation éminement défavorable. Il lui est très difficile de prouver la faute du patron.

D'autre part, beaucoup d'accidents sont la conséquence de cas fortuits, et c'est ainsi que l'ouvrier est exposé à ne pas voir se réparer les accidents dont il est victime.

C'est sous l'empire de cette préoccupation que M. Sainctelette, le premier, a formulé un système nouveau basé sur l'interversion de la preuve. Il a dit : « Actuellement l'ouvrier doit prouver que le patron est en faute. Désormais, frappons le patron d'une présomption de faute ; il devra donc réparer l'accident, à moins qu'il n'établisse que l'ouvrier est en faute ou que l'accident est le résultat d'un cas fortuit. »

Cette théorie nouvelle a été présentée avec des dehors, brillants. Elle a séduit un certain nombre d'esprits. 0» a bientôt reconnu, cependant, qu'elle était injuste et qu'elle ne donnait pas à Touvrier une satisfaction suffisante. Elle est injuste, car il n'est pas juste de frapper d'une présomption de faute le patron, alors qu'il est démontré que, dans un très grand nombre de cas, cette présomption ne se vérifie pas.

Elle n'accordait pas non plus à l'ouvrier des répara^ tions suffisantes, car du moment où le patron établirait, soit la faute de l'ouvrier, soit le cas fortuit, l'ouvrier n'obtiendrait pas de réparation. Et c'est ce qui serait arrivé probablement dans le plus grand nombre des cas.

Aussi la théorie de M. Sainctelette, un instant accueillie avec faveur, un instant admise en Suisse, a été bientôt abandonnée, et c'est d'un autre côté que l'on a cherché s'orienter..

Pendant que l'on discutait cette théorie, une sorte d'évolution se produisait dans une partie de la jurisprudence. Un certain nombre d'arrêts des tribunaux ont admis aisément la réparation en faveur des ouvriers en constatant un défaut de surveillance ou de précaution de la part des patrons. Mais à côté de ces arrêts-là,d'autres arrêts s'en sont tenus à la rigueur des principes du Code civil, et il est arrivé de là que la jurisprudence a présenté un ensemble de décisions, tout au moins en apparence, contradictoires. De là est résulté aussi, que les patrons ont demandé à leur tour à sortir de cette incertitude et que, ainsi, ils se sont unis aux ouvriers pour demander une loi nouvelle sur les accidents du travail.

Mais comment résoudre le problème ? C'est ici que les difficultés ont apparu inmiédiatement.

L'Allemagne et l'Autriche, les premières, ont fait passer dans leurs lois une théorie nouvelle. Les lois de ces deux pays s'inspirent de la même pensée mère ; elles diffèrent

•dans quelques détails ; dans les grandes lignes, elles se ressemblent.

La pensée mère des législations allemande et autrichienne €st celle-ci :

L'expérience, a-t-on dit, a prouvé que dans la majorité des cas la cause des accidents ne peut être déterminée. D'autre part, la faute de l'ouvrier est très excusable : il est aux prises dans les usines avec des machines d'un fonctionnement délicat ; il vit dans le bruit, dans la chaleur, dans la poussière. Il est très facile, dans ces conditions-là, de se laisser aller à commettre des actes d'imprudence ou d'imprévoyance, et dès lors il est rationnel d'envisager les accidents comme étant une conséquence de l'industrie, un risque professionnel, qui doivent peser sur cette industrie même. Ce premier point admis, on en a adopté un second : c'est de partager les industriels en corporations, c'est de constituer -dans ces corporations industrielles des caisses et de dire que les réparations devront peser sur chacune de ces caisses, suivant le métier dans lequel l'accident se produirait.

Lorsque ce système a été introduit en Allemagne, il a été -accueilli par de très chaudes adhésions. Aux Congrès de Liège, nous l'avons entendu développer par des industriels allemands ; ils étaient conquis, et un certain nombre d'entre nous — j'en étais — ont été séduits. Seulement, ce qui m'est apparu presque immédiatement, c'étaient les difficultés pratiques du système, et, lorsqu'on 1890, je présidais la section du Congrès de Liège qui s'occupait de cette question, j'appelai par sept fois l'attention de rassemblée sur les objections prati- •ques que l'application de ce système pouvait entraîner. C'est ^lors que j'ai dit notamment ceci :

« Je crois devoir appeler de nouveau l'attention de l'assemblée au moins sur la principale de ces difficultés. Je ne dis pas <:ela pour ébranler le principe de l'assurance obligatoire dont

lO ECHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

je suis partisan ; mais quand il s'agit de régler une question de cette importance, il est indispensable que l'on puisse écarter les objections principales. »

En d'autres termes, tout en exprimant des sympathies pour le principe, je disais que les objections devaient être résolues pour que le principe fût appliqué, et c'est précisément parce que, dans ce Congrès, les objections n'ont pas été levées, que, comme président, je me suis borné à proposer au Congrès la résolution suivante :

a Le Congrès des œuvres sociales persiste dans les résolutions prises dans les précédents Congrès et ayant pour objet de garantir, dans la mesure du possible, les ouvriers contre les maladies et les suites temporaires ou permanentes des accidents. Il réclame de la législature une solution qui donne sur ce point satisfaction aux classes laborieuses. »

C'était une déclaration de principe qui n'engageait aucun système déterminé.

La discussion se prolongea à la suite du vote de cette résolution, et, à la fin de la discussion, en la résumant, je disais encore ce qui suit :

(• Les questions d'application auxquelles donne lieu l'assurance obligatoire, sont des questions qui n'ont pas encore reçu une solution échappant à toute critique. »

Eli bien, messieurs, je crois qu'à l'heure actuelle ces solutions que j'appelais de mes vœux n'ont pas encore éié trouvées et, quant au principe même de l'assurance obligatoire, je l'ai livré au crible d'un nouvel examen et je dois constater qu'il n'a pas pu résister à cette épreuve.

Je disais, messieurs, que le système allemand et le système autrichien soulevaient des abjectio.is pratiques de premier ordre.

On se flattiit lorsqu'ils ont été élaborés, que les procès viendraient à cesser ou tout au moins qu'ils seraient peu

QUESTIONS SOCIALES ii

nombreux. Il n'en a rien été ; loin d'avoir diminué, les procès n'ont fait, au contraire, qu'augmenter.

En 1890, il y a eu en Allemagne 14,000 procès en appel devant les tribunaux arbitraux. En 1895, il y en avait déjà 33,553 et, dans le cours de cette '^^'^me année, les recours à l'office impérial contre des décisions des tribunaux arbitraux ont été de 7,806. Depuis lors, les procès n'ont fait que croître, que se multiplier.

On demandera peut-être d'où viennent ces procès.

Mais ils viennent de causes multiples ; on discute le point de savoir si l'accident s'est produit dans le travail ou en dehors du travail ; on discute les conséquences des blessures et des mutilations ; on discute la quotité des dommages-intérêts . . .

M. Janson. — On discutera tout cela sous l'empire de la loi qui nous est proposée.

M. Vandervelde. — Tout cela sera discuté sous le régime de la loi, telle que la propose le gouvernement.

M. HOYOIS. — Cela n'est pas douteux.

M. WOESTE. — ... et comme les caisses des corporations sont extrêmement obérées et luttent contre les réclamations dont elles sont l'objet, elles résistent autant que possible à l'allocation des indemnités.

On vient d'objecter que ces procès existeront aussi sous la législation proposée. C'est possible dans une certaine mesure. Mais de quoi s'agit-il en ce moment? C'est de savoir si l'assurance obligatoire établie en Allemagne prévient les procès. Le contraire est acquis.

Vous pensez, messieurs, d'après cela, si les frais de justice, que la marche de ce système entraîne, sont considérables. En 1886, ils ne s'élevaient qu'à 120,727 marks; en 1892, ils étaient montés à 388,077 marks...

M. Denis. — Il y a 16,700,000 assurés, cela fait une quotité insignifiante.

M. Woeste. — ... sans compter les frais d'enquête qui, de 86,587 marks en 1886, ont monté en 1892 à 646,884 marks.

En 1899, le total de ces frais combinés montait à 4,568,678 marks ; en 1900, ils se sont élevés à 5,oi5,545 marks.

Le fonctionnement du système au point de vue des frais de justice est donc extrêmement onéreux, et Ton peut en dire autant au point de vue des frais de gestion qui retombent sur les diverses corporations. En 1893, ces frais s'élevaient à 4,535,309 marks; en 1899, à 8,238,494 marks ; en 1900, à 8,604,796 marks.

Il faut donc le reconnaître, c'est un système très coûteux, entraînant, au point de vue de la gestion, au point de vue des procès, au point de vue des charges qu'ils imposent, des conséquences qui doivent être très défavorables pour l'industrie.

M, Dufrane. — Ce n'est pas l'obligation qui amène cela {interruptions diverses) ; il en serait de même sous la loi que nous discutons.

M. Woeste. — Je vous en prie, je suis très fatigué, je relève d'une grippe ; veuillez me ménager. Vous dites que ce n'est pas l'obligation qui entraîne cela ; j'expose, en ce moment, une des formes du système ; je dirai tantôt quelques mots des autres formes, mais c'est déjà constater un résultat important que de signaler les inconvénients de cette première forme, que d'établir qu'elle ne les prévient pas.

Il semble aussi que, sous l'empire du système allemand, l'imprévoyance ait augmenté du côté des ouvriers, sachant qu'ils auront une réparation ; elle a augmenté du côté des patrons, sachant que leur responsabilité est affaiblie. Toujours est-il que voici la progession des accidents :

QUESTIONS SOCIALES l3

En 18H7, il y avait 10,540 accidents en Allemagne; en 1890, 41,420; en 1896, 85,272 ; en 1897, 9'>^7' î ^" 1808, 96,774; en 1899, 104,811 ; en 1900, 106,447.

On dira peut-être que le nombre des assurés a augmenté ; c'est exact, mais la proportion ne s'est pas maintenue entre le nombre des assurés et celui des accidents.

Ainsi, en 1887, il y avait, pour mille assurés, 23,68 accidents ; en iî^90, 3o.2S ; en 1895, 35,90.

Et le nombre des morts, celui des incapacités permanentes et celui des incapacités temporaires n'a pas cessé d'augmenter. En 1891, il y avait en Allemagne 6,346 morts par accident ; en 1897, 2,287 ; en 1900, 8,449.

M, Denis. — Indiquez donc les nombres proportionnels de ces accidents par 1,000 ouvriers.

M. Woeste. — Pour ce qui concerne les incapacités permanentes, voici les chiflVes: en 1891, il y en avait 30,349 et en 1900, 52,477.

Pour les incapacités temporaires, il y en avait, en 1891 i3,8i2 et en 1900, 45,521.

Vous devez, messieurs, imaginer d'après cela, si les indemnités qui ont dû être payées du chef des accidents, ont dû croître dans une proportion considérable. Voici les chiffres :

En 1886, les indemnités montaient à 1,91 5, 366 marks; en 1890, à 20,075,545; en 1895, à 49,374,015; en 1896 à 56,277,855; en 1897, à 63,022,209; en 1898, à 70,024,828; en 1899, à 77,493,907; en 1900, à 85,370,573, et en 1901, à plus de 98 millions.

Tels sont les résultats du système. Quand donc on envisage les charges qu'il impose à l'industrie, au point de vue des réparations qui sont en partie la conséquence du progrès de l'imprévoyance, au point de vue aussi des frais de justice et de iîws ion, on doit reconnaître que ce système est extrêmement dangereux.

L'honorable ministre du travail a fait remarquer que si un tel système pouvait se maintenir en Allemagne, c'est que rindustrie s'y trouvait dans des conditions différentes de la nôtre; que là, elle jouissait d'un vaste système de protection. Appliqué à notre pays, je n'hésite pas à dire qu'il imposerait à l'industrie une charge qui l'écraserait, non seulement au détriment des patrons, mais aussi au détriment des ouvriers.

Voilà, messieurs, ce que l'expérience nous a appris. Mais, à côté de l'expérience, il y a la réflexion. En Allemagne, le patron ne peut pas assurer l'ouvrier où et comme il le veut : les patrons sont enveloppés dans ces engrenages dont je viens de montrer les effets» Par là l'esprit de prévoyance est affaibli; un champ d'activité est enlevé à l'initiative individuelle, et, dans un pays comme le nôtre, où des contrats nombreux ont été passés par des industriels pour assurer leurs ouvriers, ce système, s'il était appliqué, porterait atteinte à des arrangements conclus de longue date.

On me dira : Le système allemand ne constitue que l'une des formes de l'assurance obligatoire ; il en est d'autres, et, notamment, la loi peut se contenter d'obliger l'industriel d'assurer l'ouvrier, soit que cette assurance doive être faite à une institution d'Etat, soit qu'on laisse d'une manière complète le choix de l'assureur au patron.

C'est ici. Messieurs, que vient l'objection fondamentale que l'on peut faire à ce système et qui est celle-ci :

Quelle est la sanction que vous allez proposer au système de l'assurance obligatoire ? .

Sera-ce une pénalité ? On va jusque-là, et l'amendement de l'honorable M. Verhaegen implique des pénalités contre les patrons qui n'assureraient pas leurs ouvriers.

Mais, en ce qui me concerne, je tiens pour certain que le législateur n'a le droit de créer des délits que pour autant que ceux-ci soient nécessaires ; quand on peut atteindre le but

QUESTIONS SOCIALES l5

sans frapper ainsi, sous une forme nouvelle, les citoyens, il ne faut pas hésiter à le faire. Voyez, du reste, messieurs, comment est conçu le seul système d'assurance obligatoire qui nous est soumis jusqu'à présent. L'amendement de l'honorable M. Verhaegen porte...

M. Vandevelde. — Vous oubliez les amendements de M. Denis I

M. WOESTE. — ... « Les contrevenants sont passibles d'une amende de 5o à 5oo francs. »

Comment l'honorable membre l'entend-il ? Voici un patron qui a cent ouvriers; il n'assure aucun de ses ouvriers; y aurat-il autant d'amendes qu'il y aura d'ouvriers, ou bien n'y en aura-t-il qu'une seule ? S'il n'y en a qu'une seule, la sanction sera inefficace...

M. Janson. — C'est une question d'école.

M. WoESTE. — ... s'il y en a plusieurs, la sanction sera odieuse.

Et l'amendement ajoute :

u En cas de récidive, l'amende est portée au double.»

L'auteur de l'amendement a perdu de vue que le délit qu'il veut créer est un délit continu, que le déli continu n'implique jamais qu'une infraction ; qu'il ne peut donc être frappé que d'une peine et que la récidive ne se conçoit pas.

Comment enfin constater ici le délit que l'on veut créer ?

L'amendement porte ce qui suit :

(( Les inspecteurs du travail sont chargés de s'assurer que les chefs des entreprises, assujettis à la loi, satisfont à cette prescription. Ils transmettent au parquet du ressort les procès- ver baux constatant les contraventions qu'ils relèvent, n

Voilà donc les inspecteurs du travail qui vont être chargés de ce soin. Quels sont les droits qu'on entend leur assurer ? Auront- ils le droit d'interroger ? Devra-t-on leur répondre ? Pourront-ils fouiller dans les livres, dans les papiers, dans les

l6 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

meubles des patrons, grands et petits ? Si tel est votre système, vous devez le dire ; vous devez formuler à cet égard en des prescriptions précises les droits dont vous entendez investir les inspecteurs du travail.

Si vous ne le faites pas, leur action sera d'emblée énervée et votre sanction disparaîtra par là même.

Il résulte, messieurs, de ces considérations, que le système qui est proposé ne résiste pas à Texamen le plus superficiel et que, dès lors, il faut, pour que nous votions l'assurance obligatoire, que l'on nous soumette un système nouveau et complet se traduisant dans des formules législatives qui puissent défier toute critique sérieuse.

M. Vandervelde. — Vous semblez vouloir ignorer systématiquement les amendements qui ont été présentés par notre ami Hector Denis, au nom de la gauche socialiste.

M. Woeste. — Voilà la seconde fois que vous me faites cette interruption.

M. Vandervelde. — Parce que la première fois vous avez fait semblant de ne pas m'entendre.

M. Woeste. — Parce que j'avais demandé tout à l'heure, en raison de mon état de santé, qu'on ne m'interrompît pas et ;je crois que vous auriez pu avoir égard à cette prière.

Quoi qu'il en soit, je vous déclare que je repousse l'assurance obligatoire dans ses principes fondamentaux...

M. Vandervelde. — Ce n'est pas un manque d'égards, que de faire une rectification de fait.

M. Woeste. — .,. et notamment dans l'application qu'en présentent les socialistes.

Je disais donc, messieurs, que le système qui est présenté sur les bancs de la droite par quelques-uns de nos collègues, ne peut défier les critiques et que, dès lors, ceux-là mêmes qui inclinent en faveur de l'assurance obligatoire ne peuvent admettre un système ainsi formulé.

C'est précisément parce qu'on a reconnu, parce qu'on reconnaît de différents côtés combien il est difficile d'appliquer l'assurance obligatoire, que celle-ci résiste difficilement à: l'épreuve de la pratique.

Je sais bien qu'elle a été introduite dans un certain nombre de pays ; elle l'a été dans le Grand-Duché de Luxembourg: pour certaines industries au mois d'avril 1902 ; elle l'a été en^ Hollande par une loi du 2 janvier 1901 ; mais ces lois sont trop récentes pour qu'on puisse en apprécier les effets. La loi hollandaise, notamment, n'est entrée en vigueur qu'à la date du icr juin 1901, et encore a-t-on fait exception à cette époque pour l'article i«r visant les ouvriers auquels la loi s'adresse !

En Italie, où l'assurance obligatoire a été également introduite, la loi existe depuis quatre ans, et là on a pu se rendre compte déjà de ses conséquences fâcheuses à différents points de vue.

M. Denis. — Le scandale des sociétés à primes fixes a soulevé au congrès de Dusseldorf des protestations indignées.

M. WOESTE. — La loi italienne laisse à l'industriel le libre choix de l'assureur. Mais, pour qu'on puisse se rendre compte du point de savoir si l'assurance a été contractée et, en outre, quel est le salaire de l'ouvrier, elle a introduit un formalisme tracassier qui soulève de vives récriminations.

On me dira : Mais écartons ce formalisme tracassier. C'est précisément là, messieurs, que gît la difficulté.Vous ne pouvez, pas mettre en vigueur l'assurance obligatoire sans recourir à un formalisme d'application, et je viens déjà de montrer, en discutant d'amendement xle rhtmorable M. Vcrhaegcn, qu'il est impossible d'appliquer son système sans faire comme on a fait en Italie, c'est-à-dire sans donner aux inspecteurs du travail ou à d'autres autorités, des pouvoirs véritablement arbitraires édictés dans des dispositions draconiennes.

l8 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

M. Verhaegen. — Mais vous avez voté vous-même, mon honorable collègue, la loi du 2 juillet 1899 qui donne tous ces pouvoirs aux inspecteurs du travail !

M . Woeste. — Je ne pense pas avoir voté une loi donnant aux inspecteurs du travail les pouvoirs que j*ai définis tout à rheure et que vous devriez nécessairement inscrire dans votre amendement pour que sa sanction soit efficace, et c'est sur ce point que je vous attends.

Je reviens à l'Italie. Un travail a paru dans la Revue Générale, dû à la plume de M. Georges Eeckhoud, un. jeune écrivain de talent, qui s'est rendu en Italie pour étudier sur les lieux l'application du système nouveau. Ce travail mérite d'être lu tout entier; j'en extrais seulement quelques passages. En voici le premier :

« Le système de l'assurance obligatoire qui fut si vivement combattu dans son principe, est aujourd'hui très critiqué dans son mécanisme ; le vaste appareil des prescriptions réglementaires destinées à assurer l'efficacité de la loi pèse lourdement sur l'industrie. Un grand industriel lombard, le député Gavazzi, nous a paru traduire le sentiment général des patrons, lorsqu'il nous disait : « Il serait inexact de croire que nous nous plaignons surtout de l'accroissement des charges financières dont l'assurance grève notre budget; nous sommes plus sensibles au formalisme tracassier inauguré par le régime nouveau. »

Et plus loin :

« On ne saurait nier que le mécanisme compliqué de la loi italienne entraîne des dépenses considérables ; les petits accidents, qui sont l'occasion de formalités également multipliées, absorbent des irais hors de toute proportion : ainsi les primes payées par l'industrie, même aux sociétés mutuelles d'assurances, ilont la gestion est relativement économique, ne

retournent à la classe ouvrière, sous forme d'indemnités, que fortement réduites par des frais de toute nature. »

Autre inconvénient du système exposé par le même écrivain.

(( Au cours de la première année de son application, la loi n'a guère donné lieu à des procès en matière de liquidation d'indemnités. Peu à peu les contestations se sont élevées et dans certaines régions, les procès sévissent actuellement avec une déplorable multiplicité. »

Il n'est pas surprenant, messieurs, que, dans ces conditions un pays où les idées de liberté ont toujours eu une grande faveur, la Suisse, soit revenu des sentiments d'abord favorables à l'assurance obligatoire qu'il avait manifestés.

Voici les faits en ce qui concerne ce pays :

Le 26 octobre 1890, le peuple suisse avait adopté par 223,000 voix contre 92,000 une disposition ainsi conçue :

La Confédération organisera par la voie législative l'assurance contre les accidents et la maladie, en tenant compte des caisses de maladie existantes. Elle pourra rendre l'affiliation obligatoire soit pour toutes, soit pour certaines classes de la population. »

Il y avait donc là une adhésion marquée à l'assurance obligatoire.

En conséquence de ce vote du peuple suisse, la loi du 5 octobre 1899 a établi l'assurance obligatoire. Elle « soumettait à cette assurance toute personne de plus de 14 ans travaillant autrement que pour son propre compte ». Cette loi fut adoptée par les Chambres à l'unanimité moins une voix.

Mais, au lendemain de ce vote, un référendum fut provoqué; il le lut par 107,461 signatures. Et à la date du 20 mai 1900, 33o,ooo voix contre 143,000 rejetèrent l'assurance obligatoire. S'étaient prononcés contre : les industriels, les commerçants, les ouvriers et les paysans pour la plupart;

s'étaient prononcés pour elle : les professions libérales, quelques ouvriers et quelques industriels.

Le correspondant du Journal des Débats, toujours très bien informé des affaires de la Suisse, a constaté les résultats de ce référendum dans les termes que voici :

tt Cet écrasement, Texamen des résultats détaillés du scrutin, le rendra plus sensible encore aux promoteurs de la loi philanthropique. On constate en effet que plusieurs villes importantes ont condamné l'œuvre des Chambres. C'est le cas de Zurich, Bâle, Genève, Lausanne, de Tindustrielle Chaux-de-Fonds. Les ouvriers ont hardiment pris parti contre la loi faite pour eux.

(( Mais c'est surtout la population campagnarde qui a remporté la victoire : partout les paysans ont marché comme un seul homme. »

Vous l'entendez, messieurs : les ouvriers et les paysans !

Voilà les renseignements, pour ce qui concerne la Suisse; on a vu là se vérifier une fois de plus cette vérité, c'est que, quelles que soient les intentions du législateur, il arrive que des lois faites en apparence pour les ouvriers se retournent contre eux ou sont abandonnées par eux.

Dans d'autres pays, l'assurance obligatoire n'a pas prévalu. La liberté, au contraire, a été préférée. Il en a été ainsi, en Espagne, en Suède, en Grèce, en France et en Angleterre.

Je ne veux pas parcourir, pour ne pas abuser de l'attention de la Chambre, toutes ces législations; je tiens, cependant, à dire quelques mots .de deux d'entre elles, les plus importantes, la législation française et la législation anglaise.

En France, on a tâtonné pendant longtemps et il s'est produit des conflits persistants entre la Chambre des députés et le Sénat.

La Chambre a paru, par moments, assez favorable à Taffiliation obligatoire à une société d'assurance; le Sénat a refusé avec persistance d'adhérer à ce système.

Au moins ne fallait-il pas réunir les industriels en mutualités et les rendre ainsi solidairement responsables envers les ouvriers, surtout en cas d'insolvabilité ?

Cette idée, elle aussi, a été rejetée, et l'on a fini par admettre une législation reposant sur les bases que voici :

En premier lieu, on a admis que l'industriel était tenu vis-à-vis de l'ouvrier de lui payer une indemnité fixée par le tarif de la loi, eu égard aux salaires, suivant qu'il y avait mort, incapacité permanente, totale ou partielle, ou incapacité temporaire.

En second lieu, on s'est demandé ce qui adviendrait si le patron était insolvable et l'on a pourvu à l'insolvabilité au moyen d'un fonds spécial de garantie alimenté par le prélèvement annuel d'un certain nombre de centimes additionnels à l'impôt des patentes, supportées par toutes les entreprises visées par la loi.

Enfin, il s'agissait de savoir si la faute lourde serait couverte, et à ce point de vue, la législation française a adopté la disposition suivante qui forme l'article 20 de la loi :

d Aucune des indemnités déterminées par la présente loi ne peut être attribuée à la victime qui a intentionnellement provoqué l'accident.

« Le tribunal a le droit, s'il est prouvé que l'accident est dû à une faute inexcusable de l'ouvrier, de diminuer la pension fixée au titre premier.

a Lorsqu'il est prouvé que l'accident est dû à la faute inexcusable du patron ou de ceux qu'il s'est substitués dans la direction, l'indemnité pourra être majorée, mais sans que la rente viagère ou le total des rentes viagères allouées puisse dépasser le montant du salaire annuel. »

Voilà donc les trois bases de la législation française, et déjà maintenant, elles sont fort discutées et les inconvénients qu'elles présentent ont éclaté à beaucoup d*yeux.

D'une part on fait remarquer que les indemnités fixées par le tarif ne sont pas toujours en harmonie avec les faits.

D'autre part, on discute abondamment sur ce qu'il faut entendre par faute inexcusable et de là est advenu que les procès n'ont pas cessé de croître depuis lors.

Dans un article très intéressant de M. Hubert Valleroux, publié en 1 90 1 par le Bulletin industriel, ce publiciste signale l'extrême accroissement du nombre des procès :

(( La principale cause, dit-il, est l'assistance judiciaire accordée à tous les ouvriers. Comme ces gens sont fort ignorants et qu ils se font de leurs droits une idée absolument fausse et exagérée, ils aiment souvent mieux plaider, sachant que cela ne leur coûtera rien, que d'accepter même l'indemnité légale offerte par le patron. Ils se disent toujours : je ne perds rien à plaider; je n'aurai pas moins et peut-être me donnera-t-on davantage.

a Une autre cause aussi est l'incertitude de beaucoup de termes de la loi qui divise la jurisprudence...

« D'autre part, la loi la plus claire ^ la mieux rédigée n'empêchera jamais beaucoup de litiges sur les questions de fait : Quel est le résultat exact de l'accident î Y a-t-il incapacité temporaire ou permanente ? permanente partielle ou permanente totale? Et puis l'état même du blessé peut changer; il peut s'améliorer ou empirer... »

M. Valleroux ajoute qu'il n'y a pas moins de difficultés pour fixer les salaires.

Il résulte de là que dans ce pays où existe cependant le suffrage universel pur et simple, les Chambres n'ont abouti après un grand nombre d'années qu'à élaborer une législation déjà très critiquée et qui semble être pleine d'inconvénients. .

M. Vandervelde. — Elle vaut mieux que le projet du gouvernement.

M. WOESTE. — Eh bien, si elle vaut mieux que le projet 4u gouvernement, j'espère que vous voudrez bien la présenter, •au moins subsidiairement.

A côté, messieurs, de la législation française, j'ai dit que je désirais aussi attirer l'attention de la Chambre sur la législation anglaise.

Là, l'idée de la responsabilité individuelle du patron sans assurance obligatoire, a également prévalu ; mais elle a été organisée différemment.

Sir Charles Dilke, appréciant la loi qui allait être votée, a dit :

« Ce bill consacre le risque individuel par opposition au risque industriel (corporatif) du système allemand, au risque provincial (territorial) du système autrichien et au risque national du système norwégien. »

L'Angleterre a donc voulu faire une œuvre qui fût absolu-^ ment personnelle ; mais cependant cette œuvre, et je le montrerai dans un instant, est loin d'être demeurée à l'abri de critiques; seulement, elle est fortement empreinte des principes de liberté qui ont toujours régné dans ce pays.

Les dispositions que le bill a organisées sur les accidents du travail ne se rapportent qu'aux patrons qui ne protègent pas efficacement et généralement leurs ouvriers contre les suites et les accidents du travail. S'ils le font, la loi ne s'occupe pas <l'eux.

S'ils ne le font pas, la loi règle l'indemnité de la manière -suivante : En cas de décès, si l'ouvrier laisse des ayants droit, «lie accorde une somme égale au salaire qui a été alloué à l'ouvrier pendant les trois dernières années, sans qu'elle puisse être inférieure à 3,760 fr. ou supérieure à 7,5oo fr.

S'il n'y a pas d*ayants droit, on alloue les soins médicaux et les funérailles jusqu'à 25o francs.

En cas d'incapacité totale ou partielle, l'ouvrier reçoit une indemnité égale à 5o p. c. du salaire hebdomadaire durant les douze derniers mois, sans qu'il puisse dépasser une livre sterling; mais ce salaire hebdomadaire peut être revisé en plus ou en moins, suivant que la situation de l'ouvrier s*est aggravée ou affaiblie.

Cette législation est déjà fort discutée.

On prétend que, dans beaucoup de cas, l'indemnité^ accordée est trop faible. On fait remarquer, en outre, que, par une disposition formelle, la loi anglaise n'a pas cru devoir couvrir la faute lourde de l'ouvrier. Quelle est, en eflet, la prescription que renferme le bill à cet égard ? « S'il est prouvé que le dommage est imputable à un manquement grave et volontaire de l'ouvrier à ses devoirs, toute demande d'indemnité sera repoussée. » Par là, les procès ne peuvent que se développer et les réparations sont aléatoires.

Messieurs, si j'ai passé en revue les législations étrangères,, c'est pour en tirer deux conséquences.

Voici la première : Il s'en faut de beaucoup que l'assurance obligatoire rencontre des adhésions aussi nombreuses qu'on cherche à le faire croire : elle a prévalu dans quelques pays ;. mais, dans certains d'entre eux, l'expérience n'a pas encore parlé; dans d'autres, elle a été défavorable.

La seconde conséquence est celle-ci : c'est qu'il est prouvé par les exemples étrangers, qu'il est impossible, en semblable matière, de vouloir arriver à la perfection. Il y a dans chacune des législations étrangères une part d'expédient, et cette considération, messieurs, doit nous rendre modestes et nous faire désirer d'arriver, non pas, à une législation parfaite, mais seulement à une législation qui puisse, tout au moins,, porter remède à quelques-uns des inconvénients signalés

4iilleurs et éviter quelques-uns des écueils contre lesquels d'autres sont venus se heurter.

C'est en partant de ce point de vue, que je vais maintenant, messieurs, le plus brièvement possible, dire mon sentiment sur les deux principes fondamentaux du projet Ju gouvernement.

La première base du projet est celle-ci : c'est que tout accident donne droit à l'ouvrier à une réparation, sauf quand l'accident a été intentionnellement provoqué par la victime.

Il n'y a personne, je suppose, qui songe à prétendre que quand un accident a été voulu par la victime, quand' il a pour cause une imprudence arrêtée dans son esprit et ensuite réalisée, il n'y a personne, dis-je, qui puisse prétendre que, en pareil cas, cette victime ait droit à une réparation. Cependant, l'honorable M. Henri Del vaux a critiqué cette disposition du projet ; il s'est demandé quand l'intention se révélera.

Je ne dis pas que sur ce terrain il ne puisse y avoir, dans certains cas, matière à discussion. Mais je ne crois pas, avec l'honorable membre, que cette disposition puisse donner lieu à des contestations bien difficiles à résoudre. Tous les jours, dans une multitude de procès, soit au point de vue pénal, soit au point de vue civil, les tribunaux ont à rechercher l'intention des parties. Cette intention, ils la consacrent dans leurs décisions et ils ne considèrent pas que la tâche de la rechercher soit au-dessus de leurs forces.

En dehors de l'exception dont je viens de parler, le projet de loi accorde donc réparation à toutes les victimes des accidents, qu'il y ait faute ou qu'il n'y ait pas faute, q.iv a laate soit lourde o'« qu'elle soit légère. C'est ici, messieurs, que d'ardentes controverses ont surgi.

Des sociologues distingués, M. Dejace et M. Prins, entre autres, se sont élevés vivement contre la couverture de la faute lourde, et nous avons dans la dernière séance entendu un écho éloquent de leurs critiques dans le discours de rhonorable M. Henri Delvaux.

Je reconnais, messieurs, que les motifs que ces sociologues et notre honorable collègue font valoir sont sérieux. La disposition du projet ne va-t-elle pas développer l'esprit d'imprévoyance? Est-il rationnel, au point de vue de la logique absolue, de dire que celui dont l'imprudence grave a causé un accident a cependant droit à réparation ?

Mais, à côté de ces motifs, si graves qu'ils soient, il y en a d'autres qui militent en sens contraire. Ne pas admettre la couverture de la faute lourde, c'est ouvrir la porte toute grande aux procès. Dans chaque cas, il y aura un procès et^ avec ce procès, des longueurs souvent interminables, et les incertitudes qui résultent des enquêtes, et les contradictions qui peuvent découler des décisions de justice. De là aussi, des retards dans les réparations et vous savez que les victimes n'ont guère le temps d'attendre.

D'autre part, qui donc, messieurs, pourrait se flatter de ne jamais commettre d'imprudence dans les usines où la chaleur, la poussière, le bruit et la fatigue contribuent à les rendre possibles ? Ne comprend-on pas, au contraire, qu'il puisse y avoir là, de la part de l'ouvrier, des moments d'irréflexion, une certaine difficulté à soutenir toujours son attention, peut-être même une insouciance aisément explicable ?

J'ai pesé, quant à moi, dans ma conscience les motifs donnés de part et d'autre, pour et contre la couverture de la faute lourde, et après m'être livré sérieusement à cet examen, je me suis rallié au système le plus favorable à l'ouvrier^ considérant d'ailleurs que, du moment où les patrons assureront

leurs ouvriers, la charge qui en résultera pour eux ne sera pas une charge excessive.

Voilà donc mon sentiment relativement à la première base du projet de loi.

Quelle est la deuxième base ? C*est celle-ci : c'est que l'ouvrier a droit à une indemnité égale à 5o p. c. de son salaire hebdomadaire. Cette disposition du projet adopte la théorie du risque professionnel. Le risque incombe à l'industrie, et comme le patron et l'ouvrier constituent l'industrie, ils doivent prendre chacun part à la réparation. En d'autres termes, les collaborateurs partagent par parts égales les chances mauvaises.

A l'appui de ce partage, on a invoqué une statistique qui a été produite au Reichstag en 1889. Cette statistique établissait que la moitié des accidents relevait du hasard, un quart de la faute du patron et un quart de la faute de l'ouvrier.

Voici, du reste, les chiffres exacts : Sur 100 accidents, 47 provenaient de cas fortuits, ao de la faute du patron, 25 de la faute de l'ouvrier, 8 de celle de l'un ou de l'autre ou de la faute de tiers.

Partant de là, on s'est dit que chacune des parties ayant une responsabilité égale et les cas fortuits ne résultant de la faute d'aucune d'elles, il était rationnel de les faire intervenir pour moitié dans les conséquences onéreuses des accidents du travail. On peut même dire que la responsabilité des ouvriers étant plus forte, d'après les chiflres qui précèdent, que celle des patrons, la transaction que propose le projet de la loi leur est favorable.

Mais, messieurs, c'est ici, je ne me le dissimule pas, qu'éclate le caractère d'expédient du projet de loi, et j'ai déjà dit, lorsque je passais en revue les législations étrangères et les faits acquis jusqu'à présent, qu'il était impossible d'abou-

tir, en cette matière, à un système qui, rationnellement serait inattaquable.

Les 5o p. c. qui sont alloués par le projet de loi, devront être payés à Touvrier, qu*il soit en faute ou non, que le patron soit en faute ou non, qu'il y ait ou non cas fortuit, que la faute soit grave ou légère. Ce sera un forfait pour des situations fort dissemblables. Le mérite de cette solution, c'est d'empêcher des discussions à perte de vue dont l'ouvrier serait la première victime.

Voilà pourquoi et malgré le caractère d'expédient de cette disposition, je n'hésite pas à m'y rallier. A mon avis, c'est ce qu'on a trouvé de meilleur jusqu'à présent.

Etant données ces bases du projet de loi, il est manifeste que celui-ci tend à exhorter les patrons à assurer leurs ouvriers et, en fait, j'en suis convaincu, il en sera ainsi.

Le projet ne va pas jusqu'à l'assurance obligatoire. J'ai énoncé tout à l'heure les critiques variées dont ce système méritait d'être l'objet ; j'ai montré qu'il serait contraire aux mœurs dans notre pays, et qu'il est inutile au point de vue des faits qui se déroulent sous nos yeux ; car il est incontestable que dès maintenant, sous la législation actuelle, un très grand nombre de patrons assurent leurs ouvriers et que ce mouvement ne peut manquer de s'étendre.

Je lis, en efïet, dans un rapport présenté le i^r février 1899 au Comité central du travail industriel, rapport discutant un projet ne tenant pas compte des faits existants, je lis, dis-je, ce qui suit : « Ce projet fait table rase de toutes les institutions de prévoyance qui existent chez nous pour la réparation des accidents de travail... D'après la déclaration des actuaires les mieux renseignés, les cinq septièmes de tous les industriels belges, petits et grands,

sont aujourd'hui affiliés à des sociétés d'assurance conti^ les accidents de toute nature. »

Ces faits, ainsi constatés, sont très rassurants et ils me permettent de répondre à l'objection fondamentale qu'on fait au projet de loi et qui se formule dans cette interrogation : Quelles seront les garanties contre l'insolvabilité des patrons ?

Il importe, tout d'abord, de distinguer entre la grande e^ la petite industrie.

Personne, je pense, ne contestera sérieusement que, dans la grande industrie, tous les industriels assureront leurs ouvriers ; la plupart le font déjà, je viens de le constater, et au surplus si, par hasard, quelque industriel ne le faisait pas, il serait certainement, en cas d'accident, en mesure d'assurer à l'ouvrier la réparation complète qui lui est due.

Restent les petits patrons.

D'abord, il en est qui assurent leurs ouvriers ; on le disait tout à l'heure à mes côtés, et ce fait peut être aisément vérifié.

D'autre part, parmi ceux qui n'assureront pas, il en est qui seront solvables. Puis, il faut bien le reconnaître, dans la plupart des petites industries, les accidents sont moins fréquents que dans la grande industre, dans l'industrie des machines. Et enfin si, ce qui sera en tout cas très rare, il arrivait parfois qu'il y eût insolvabilité non couverte, eh bien, le gouvernement a proposé pour cette hypothèse-là la création d'un fonds spécial.

C'est du socialisme, a dit l'honorable M. Levie, appuyé en cela par l'honorable M. de Broqueville. J'avoue que j'ai beau relire la disposition proposée par le i^nuvernement, je n'y ai rien trouvé de pareil. Voici ce qu'elle porte :

3o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

« Les sommes versées en application de l'article 4 à la Caisse de secours et de prévoyance en faveur des victimes des accidents du travail, instituée par la loi du 21 juillet 1890, constitueront un fonds spécial d'assistance, à l'aide duquel la Caisse pourra, dans les conditions qui seront déterminées par arrêté royal, accorder des secours aux victimes des accidents du travail, ou aux ayants droit», à défaut de payement des indemnités qui leur seraient dues en vertu de la présente loi. »

M. Denis. — Vous avez parfaitement raison de dire que cela n'a rien de commun avec le socialisme.

M. WOESTE. — J'exprime en ce moment mon sentiment...

M. Vandervelde. — Votre sentiment sur ce point est le nôtre.

M. WOESTE. — Lequel?

M. Vandervelde. — Nous sommes d'avis que cela n'arien à voir avec le socialisme.

M. PEPIN. — En effet.

M. WOESTE. — J'avais donc à peine besoin de relever l'observation présentée par M. Levie, et qui semblait, au premier abord, avoir exercé quelque impression sur un certain nombre d'esprits à droite.

M. Verhaegen. — Ce système consiste à prendre dans la poche des uns pour mettre dans celle cfes autres.

M.WOESTE. — La rédaction proposée par le gouvernement a-t-elle reçu sa forme définitive? Je me garderais bien de me prononcer à cet égard, et il est certain que la suite de la discussion projettera de nouvelles lumières qui permettront peut-être à M. le ministre de l'industrie et du travail d'améliorer encore son texte.

M. Denis. — Cela ne sera pas sans nécessité !

QUESTIONS SOCIALES 3r

M. WOESTE. — Mais je ne vois dans la disposition qui nous est proposée que l'application de quelques-unes des idées dont déjà notre législation est imprégnée.

L'amendement dont il s*agit implique une aide fournie* à certains ouvriers. En m'interrompant à l'instant, l'honorable M. Verhaegen a dit : a L'amendement consiste à prendre dans la poche des uns pour le verser dans la poche des autres, rt

M. DUFRANE. - C'est exact I

M. WOESTE. — Je répète, contrairement à ce que Mr Verhaegen vient d'insinuer, que l'amendement s'inspire de* plusieurs des principes de notre législation.

Est-ce que notre législation n'a pas créé des institutions de bienfaisance en faveur des petits? Est-ce qu'elle n'a pas créé la Caisse des accidents du travail alimentée par des subsides et par des dons divers ? Est-ce que nous n'avons pas, dans un grand nombre de matières, adopté le principe de là liberté subsidiée, c'est-à-dire le principe des subventions venant en aide à la liberté, à l'initiative, à la faiblesse individuelles ?

Je revendique donc pour la disposition du gouvernement, ce mérite d'avoir proposé une application nouvelle de principes dont nous nous honorons, sur les bancs de la droite, d'avoir poursuivi à maintes reprises la réalisation.

M. JanSON. — C'est un subside à l'imprévoyance.

M. WOESTE. — Messieurs, j'aurais voulu, tout en m'excusant vis-à-vis de la Chambre de l'avoir retenue si longtemps, j'aurais voulu, dis-je, présenter quelques autresconsidérations encore, mais l'état de ma santé ne me le permet pas et je dois conclure.

Ma conclusion est celle-ci : c'est qu'il ne faut pas, dans une matière aussi difficile, aussi délicate, vouloir tout faire en un jour ; réaliser la perfection du premier coup, alors-

qu'à rétranger, malgré de loyaux efforts, on n'y est pas parvenu jusqu'ici, est impossible. Si donc, dans la suite, des lacunes et des inconvénients se révèlent, eh bien, les lacunes pourront être comblées et les inconvénients pourront être redressés. Laissons l'expérience parler.

Messieurs, l'honorable M. Levie a prononcé l'autre jour un discours des plus éloquents, auquel je suis heureux de rendre un éclatant hommage. Je n'attendais pas moins, du reste, de l'honorable membre ; mais, qu'il me permette de le lui dire, son discours a plus tenu de la conférence que de la harangue politique {rumeurs à gauche); l'honorable membre ne s'est pas placé sur le terrain pratique. Nous, messieurs, les hommes politiques, uous devons chercher à concilier tous les intérêts ; les intérêts des ouvriers sans doute : ce sont des intérêts importants auxquels nous devons chercher à donner satisfaction; mais aussi ceux de l'industrie avec lesquels se confondent ceux des ouvriers ; nous devons veiller également à ne pas vexer les petits patrons et les cultivateurs. Une conciliation de ces divers intérêts est nécessaire ; c'est là la tâche véritable du législateur : elle est souvent ingrate, car il risque, en la remplissant, de ne pas provoquer les applaudissements enthousiastes de telle ou telle classe de citoyens ; mais au moins il peut avoir, en l'accomplissant, la conscience de remplir fructueusement son devoir.

On nous propose l'assurance obligatoire. Quelle assurance obligatoire? L'honorable M. Levie ne s'en est pas caché : il est favorable au système allemand ; c'est du reste, le système qu'il a proposé naguère au Congrès de Liège. Je ne crois pas me tromper en disant que tel est aussi l'avis de l'honorable M. Vandervelde. L'honorable M. Verhaegen, au contraire, est pour le système du libre choix de l'assureur, et j'ai montré tout à l'heure que la formule

à l'aide de laquelle il cherchait à réaliser cette idée, était une formule vraiment impraticable.

M. Verhaegen. — Attendez, mon honorable collègue, qu'il nous soit permis de vous répondre. Vous constaterez,' j'espère, qu'elle est très pratique.

M.Woeste. — Je répète: impraticable, telle que vous voulez la réaliser...

M. Demblon. — Prenez garde qu'on ne vous rende l'éclatant hommage en vinaigre. {Rires à gauche.)

M. Verhaegen. — L'honorable M. Woeste a présenté » la Chambre ce que j'ose appeler la caricature de notre proposition. Il a paru croire que, pour chacun de ses ouvriers, le patron pourrait être condamné à 5oo francsd'amende. Notre intention est, me paraît-ii, clairement rendue : chaque fois qu'un industriel sera* trouvé en défaut de s'assurer, il pourra être irappé d'une amende de 5o à 5oo francs ; mais il n'est pas question de le faire condamner pour chacun de ses ouvriers.

M. Woeste. — Vous ne m'avez pas écouté {on rit à gauche) ; sinon vous sauriez que je vous ai opposé un dilemme. Je vous ai dit : ou bien l'amende ne frappera qu'une fois le patron à raison de la non-assurance de ses* ouvriers ; ou bien elle le frappera autant de fois qu'il / aura d'ouvriers. J'ai ajouté : dans ce dernier cas, ce serait excessif; dans le premier cas, ce serait illusoire.

M. Verhaegen. — Ce ne sera pas illusoire du tout.

M. Woeste. — En eflct, si vous condamnez à une amende de 5o à .^oo francs un industriel qui a roo ou i ,000 ouvriers, prétendez-vous qu'à l'aide d'une semblable sanction vousarriverez à forcer le patron à assurer ses ouvriers ?

M. Verhaegen. — Qui donc peut supposer que le patron ayant i ,000 ouvriers nt s'assurera pas ? Les grands industriels sont tous assurés, c'est leur propre intérêt.

Tous les patrons honnêtes et intelligents s'assureront de même. Seuls les patrons insolvables ne le feront pas, par calcul.

M. Janson. — On s'assurera par crainte de la pénalité.

M. WOESTE. — Mais, mon cher collègue, vous jetez de l'eau sur mon moulin.

M. Verhaegen. — Pas tant que cela I (On rit.)

M. WOESTE. — Vous dites : Qui donc va supposer que ]e patron ne s'assurera pas? Mais c'est vous même et non pas moi. Si vous êtes d'accord avec moi pour reconnaître que le grand patron s'assurera, j'en tire cette conclusion que l'assurance obligatoire pour lui est inutile ; et, dès lors, pourquoi nous engager dans un système

périlleux qui sera de votre aveu inutile?

M. Verhaegen. — Nous visons avant tout les petits patrons et, parmi eux, les corsaires de l'industrie, qui ne s'assureront pas plus qu'en France, où il y a 44 p. c. de patrons non assurés, malgré la loi qui fonctionne depuis de plus de trois ans.

M. WOESTE. — C'est très bien, et nous allons nous en expliquer. Ainsi, mon honorable collègue, vous reconnaissez qu'en ce qui concerne les grands industriels, l'assurance obligatoire est inutile. C'est un premier point que je tiens à souligner. J'ai constaté moi-même, en efiet, que les grands industriels sont déjà presque tous assurés et, dès lors, l'assurance obligatoire leur est inutile; il est inutile de la décréter pour eux.

M. Verhaegen. — Si elle leur est indifférente, elle n'est pas inutile pour les petits patrons.

M. WOESTE. — Vous avez ajouté dans votre discours que vous ne réclamiez pas l'assurance obligatoire pour les

cultivateurs. J'en ai pris acte et cette constatation ne manque pas d'importance. Il ne reste donc plus en jeu que les petits patrons...

M. Verhaegen. — Ils sont 95 p. c. qui n'ont pas plus de quatre ouvriers.

M. WOESTE. — ... et il résulte, par conséquent, de l'aveu que vous venez de faire, que la loi, telle que vous voudriez qu'elle fût élaborée, serait dirigée contre les petits patrons.

Eh bien, parmi les membres de cette assemblée, il en est beaucoup qui, tout en inclinant vers le principe de l'assurance obligatoire, hésitent cependant à l'appliquer aux petits patrons. Non pas qu'ils ne désirent que les petits patrons n'arrivent à assurer leurs ouvriers ; mais sous ce rapport, il y a beaucoup de progrès encore à faire ; l'opinion n'est pas formée et, dans ce pays, il n'est pas sage de chercher à heurter du premier coup les sentiments de toute une classe de citoyens, surtout lorsque cette classe, comme la petite industrie, lutte contre des difficultés énormes.

Voilà, messieurs, à la suite de ces observations, à quoi se réduit toute cette bataille sur l'assurance obligatoire.

M. Verhaegen. — Les petits patrons représentent 95 p.c. du total des chefs d'entreprise.

M. WOESTE. — Elle est inutile pour la grande industrie, on n'en veut pas pour les cultivateurs et beaucoup hésitent à l'appliquer aux petits patrons! Alors n'en parlons donc plus.

M. Verhaegen. — Ils sont 95 p. c Voilà ce que vous

oubliez.

M. Bethune. — Vous l'avez déjà dit.

M. Verhaegen. — M. le ministre d'Etat ne rencontre pas mon objection. Je crois l'argument assez sérieux pour le répéter.

M. WOESTE. — Vous me dites qu'ils sont gS p. c. Je vous attends à la justification de votre chiffre qui me paraît très sérieusement contestable.

M. Verhaegen. — Voyez le recensement industriel fait par l'Office du travail !

M. Woeste. — Mais qu'importe ce chiffre I il faut voir le nombre des ouvriers dont les patrons, petits et grands, disposent ; et, du reste, je viens de rappeler un rapport présenté au Comité industriel et affirmant que, dès à présent, de l'aveu des actuaires, cinq septièmes des patrons, grands et petits, assurent leurs ouvriers.

C'est donc, je le répète, pour le vain avantage de présenter des thèses susceptibles de produire parmi nous de grandes divisions et non pour obtenir de sérieux avantages pratiques, qu'un mouvement est organisé en faveur de l'assurance obligatoire.

Un dernier mot, messieurs, après quoi je me rassiérai.

Qju'ai-je entendu dire de divers côtés, sinon ouvertement dans cette enceinte, au moins au dehors et dans quelques journaux ?

On a dit : le gouvernement n'est pas mal disposé ; il pourrait bien à la rigueur céder ; mais il y a M. Woeste qui ne veut pas et du moment où il ne veut pas, le gouvernement n'est plus libre ! Ces clameurs, messieurs, que l'on répand de divers côtés sont injurieuses pour le gouvernement. Je ne sache pas qu'il n'ait pas délibéré en pleine indépendance et que ce ne soit pas une résolution profondément mûrie qu'il a apportée dans cette assemblée par l'organe de M. le ministre de l'industrie et du travail.

Mais, voyez quel est le côté comique de cette attitude ! Ceux qui tiennent ce langage et qui me reprochent de combattre avec insistance l'assurance obligatoire, réclament impérieusement le droit de défendre ce système. Je ne leur conteste pas

QUESTIONS SOCIALES l'j

ce droit ; ils en usent et avec un talent auquel j'ai rendu homnîagc ; mais il faut avouer que c'est aller bien loin que de vouloir m'interdire, à moi, de défendre un principe contraire, sous peine de faire peser sur le gouvernement je ne sais quelle oppression contre laquelle il serait heureux de pouvoir se débattre.

Tout cela est aussi inexact que ridicule.

Pour moi, malgré les reproches minuscules que Ton m'adresse et qui ne m'émeuvent pas autrement, je continuerai à défendre, aussi longtemps que Dieu me prêtera vie, dans les questions qui sont soumises au parlement, les solutions que je crois en harmonie avec les dictées de ma conscience ; et, au point de vue de la question actuelle, je me suis fait une loi, à laquelle je resterai fidèle jusqu'à la fin de ce débat, de rechercher par des conciliations et des transactions à accorder des satisfactions légitimes tout à la fois à l'industrie, aux ouvriers, aux petits patrons et aux cultivateurs. (Très bien ! sur de nombreux bancs à droite.)

L'argument principal dont se prévalaient les partisans de Tassurance obligatoire était tiré de l'insolvabilité possible du patron. Le projet primitif du gouvernement créait, pour y parer, un fonds de garantie. La constitution de ce fonds a été vivement critiquée. C'est alors que M. le ministre de l'industrie, amendant son projet, a proposé un article ayant pour objet d'imposer aux chefs d'entreprises privées, n'ayant pas contracté avec une société d'assurance, la contribution à un fonds spécial destiné à parer à l'insolvabilité patronale ;

ce fonds est appelé ainsi à pourvoir aux conséquences des accidents du travail, lorsque le chef d'entreprise ne remplit pas les obligations qui lui incombent.

A la suite du dépôt de cet amendement, M. Verhaegen a soutenu que la proposition nouvelle du gouvernement consacrait Tassurance obligatoire ; mais en même temps il a maintenu, en le modifiant quelque peu, son propre amendement. Voici comment il s'est exprimé le lo juin 1903 :

« Nous maintenons, a-t-il dit, intégralement le paragraphe qui est conçu comme suit : « Les chefs d'entreprise privés « sont tenus d'assurer le paiement de ces allocations en con- « tractant, soit avec une société d'assurance agréée conformé- « ment aux dispositions du chapitre II de la présente loi, soit « avec la caisse d'assurance organisée en vertu de l'art. 3i. « L'assureur est de plein droit subrogé aux obligations du « chef d'entreprise. »

(( Mais, par esprit de conciliation, nous nous rallions à la dispense d'assurance, telle que la formule le gouvernement, c'est à dire que nous admettons que le chef d'entreprise qui aura au préalable fourni des garanties sutlisantes, garanties à définir par arrêté royal, en vue de couvrir les accidents dont ses ouvriers pourraient être les victimes, nous admettons que ce chef d'entreprise sera dispensé de s'assurer.

« De plus, à titre de sanction de l'obligation, nous avons cru devoir encore, par esprit de conciliation, adopter les sanctions que propose le gouvernement, sanctions qui ont pour effet de confier à l'administration des contributions plutôt qu'au gouvernement le soin de vérifier si les chefs d'entreprise ont contracté une assurance au V(x;u de la loi. Nous proposons

QUESTIONS s(h:iales 39

toutefois une modification, — je dois aller ici jusqu'à l'art. 16^'*', bien qu'il ne soit pas encore en discussion, — mais cette incursion est nécessaire pour expliquer mon système ; nous proposons de modifier la sanction formulée par le gouvernement, en ce sens que le montant de la cotisation à déterminer par arrêté royal, sur avis de la commission des accidents, et à exiger des patrons non assurés, ne pourra être inférieur au double du montant de la prime d'assurance afierente à l'entreprise.

« Dans ces conditions, la sanction deviendra efficace ; il n'y aura plus un seul chef d'entreprise, qui, pour éviter l'assurance, s'exposera à payer à la caisse de garantie une contribution double. Il en va autrement dans le système du gouvernement qui impose aux chefs d'entreprise non assurés une cotisation légère, suffisante pour assurer leur insolvabilité, mais qui les détournera souvent de l'assurance. »

C'est pour dissiper la confusion introduite dans le débat par ces paroles de M. Verhaegen, et montrer que le système du gouvernement ne consacrait pas l'assurance obligatoire que j'ai incontinent présenté les observations suivantes :

M. WOESTE. — Messieurs, dans la discussion générale, j'ai combattu l'assurance obligatoire et mon sentiment n'a pas changé à cet égard. Aujourd'hui, en présence des amendements proposés par le gouvernement, on s'écrie de divers côtés qu'un revirement s'est produit, que l'assurance obh'gatoire est consacrée, que seulement elle sera indirecte au lieu d'être directe.

Ceux qui parlent ainsi se trompeni ; ils perdent de vue que quand la discussion a commencé, le gouvernement a présenté

des prescriptions diverses instituant un fonds de garantie destiné à assurer la réparatio-n des dommages éprouvés par les victimes des accidents du travail.

L*organisation de ce fonds de garantie avait été vivement attaquée ; mais sur le principe même de ce fonds, il n'y avait pas eu de contestation de la part des adversaires de l'assurance obligatoire. Et moi-même, dans la séance du 3 février 1903, je disais ceci : « La rédaction proposée par le gouvernement a-t-ellc reçu sa forme définitive ? Je me garderai biende me prononcer à cet égard et il est certain que la suite de la discussion projettera de nouvelles lunxières qui permettront peut-être à M. le ministre de l'industrie et du travail d'améliorer son sort. »

Le texte primitif a été amélioré par les derniers amendements déposés par le gouvernement et ils ont pour objet d'édicter des mesures destinées à garantir les victimes d'un accident du travail contre l'insolvabilité des patrons. Le résultat de cette disposition, au point de vue de la réparation,. sera à peu près le même que celui que poursuivent les partisans de l'assurance obligatoire, sans présenter les inconvénients de cette assurance, et l'on peut s'étonner, dès lors, que ces partisans, et notamment l'honorable M. Verhaegen, maintiennent tout en le modifiant quelque peu, le texte des amendements qu'ils avaient déposés.

Ce que l'on appelle aujourd'hui l'obligation indirecte se distingue nettement de l'obligation directe. En vertu de l'obligation directe de l'assurance, chaque industriel serait tenu de s'assurer, et il serait obligé par là même de passer par les exigences des compagnies d'^assurance. Il n'en sera pas ainsi si l'amendement du gouvernement est adopte. Cet amendement du reste diffère à d'autres égards encore de ceux qui nous sont soumis et qui ont été déposés par les honorables- MM. Verhaegen, Cooreman et Denis.

L'honorable M . Verhaegen maintient le principe de l'assurance obligatoire, mais il en modifie les sanctions à ce point que l'on peut se demander si l'obligation qu'il consacre ne devient pas une obligation facultative.

Voici, en effet, d'après les explications que j'ai pu saisir au ^ol, le texte qui est maintenu par M . Verhaegen : « Les chefs d'entreprise privée sont tenus d'assurer le payement de ces allocations en contractant, soit avec une société d'assurance agréée, conformément aux dispositions du chapitre II de la présente loi, soit avec la caisse d'assurance organisée en Arertu de l'article 3i. L'assureur est de plein droit subrogé aux obligations du chef d'entreprise. »

C'est la consécration du principe de l'assurance obligatoire. Ceux qui veulent voter cela, doivent nécessairement voter une sanction, et c'est pourquoi, dans son premier amendement, l'honorable M. Verhaegen édictait un certain nombre de mesures administratives en même temps que des sanctions pénales.

Dans le texte qu'il vient de déposer et dont je pense avoir bien saisi la portée à l'audition, l'honorable membre supprime les sanctions pénales et il se borne à dire que l'on confiera à l'administration des contributions le soin de vérifier si les chefs d'entreprise privée se sont assurés. C'est très bien, mais si l'administration des contributions a cette mission et si elle constate que tel chef d'entreprise ne s'est pas assuré, il faudra nécessairement, pour que cette constatation produise <]uelque effet, qu'il y ait une sanction édictée par la loi. II n'y en a pas, je pense, dans l'amendement de l'honorable M. Verhaegen.

M. Mabille. — Mais oui, il y en a une.

M. WOESTE. — Laquelle ?

M. Mabille. — Le payement d'une double cotisation.

M. Renkin. — Parfaitement, le payement de la double cotisation ; donc celle qu'exige l'assurance. C'est une proposition transactionnelle.

M. Woeste. — Ah I c'est une proposition transactionnelle, celle que vous m'indiquez dans vos interruptions ? Il y aura donc le paiement d'une double cotisation au fonds de garantie. Je ne l'avais pas compris ainsi d'après le discours que nous avons entendu tout à l'heure.

M. Mabille. — M. Verhaegen l'a dit.

M. Vandervelde. — Vous ne l'avez pas entendu, mais il Ta dit tout à l'heure.

M. Woeste. — Soit, il l'a donc dit, et la sanction serait celle-ci : ce serait le payement d'une double cotisation ; mais qu'est-ce que cela ? il est incontestable que c'est une pénalité.

Voix à droite: Evidemment.

M. Woeste. — Je constate donc que c'est une pénalité, et alors vous arrivez nécessairement à la conséquence que voici : de deux choses l'une : ou bien cette cotisation sera très faible, et dans ce cas la pénalité sera illusoire, ou bien la cotisation sera forte et dans ce cas, par cela même que vous la doublez, vous la rendrez odieuse.

M. Mabille. — C'est une transaction.

M. Woeste. — En réalité, vous voulez arriver, par cette pénalité, à imposer l'assurance ; c'est donc, en réalité l'assurance obligatoire que vous maintenez sous couleur cependant de faire une concession et de consentir à une transaction. Une transaction ? Vous imposez aux non assurés le payement du double du montant de la prime d'assurance, dit-on à mes côtés. C'est l'assurance forcée et dans des conditions vraiment vexatoires. En tout cas, il conviendrait que le système fût formulé d'une manière complète dans l'article 8.

M. Renkin. — Cela l'est !

M. WOESTE. — D*après Thonorable M. Verhaegen, ce serait à l'article 16 que devrait se trouver la sanction. Or. nous ne discutons pas en ce moment l'article 16, et il est malaisé, au moins pour ceux dont l'opinion est quelque peu flottante, de se prononcer sur le principe même de l'assurance obligatoire, alors qu'en même temps, ils ne sont pas appelés à se prononcer sur la sanction que comporte cette assurance.

M. Levie. — On a déposé les deux amendements en même temps.

M. WOESTE. — Je ne le conteste pas, mais je constate simplement que pour pouvoir se prononcer sur l'assurance obligatoire à l'article 8, il faudrait que dans cet article 8, l'amendement tout entier prît corps et que le système dans son ensemble pût être apprécié d'un seul coup. {Interruption de M. Mabille.) Mais, monsieur Mabille, si je n'ai pas le talent de me faire comprendre de vous, je m'en excuse. Laissez-moi cependant répéter cette observation : nous sommes appelés, à l'article 8, à nous prononcer sur l'assurance obligatoire ; or, selon moi, pour se prononcer sur cette assurance, il faudrait qu'en même temps on pût se prononcer sur la sanction, car sinon on pourrait commencer par consacrer le principe, saut à rejeter plus tard, quand nous aborderons l'article 16, la sanction y afférente.

M. Mabille. — Mais on vient de vous dire qu'on a déposé les deux amendements en même temps, pour que vous puissiez en juger.

M. Vandervelde. — On ne peut pas voter en même temps sur toutes les dispositions de la loi.

M. WOESTE. — Vous ne voulez pas me comprendre! {Interruptions diverses,) Par l'amendement primitif de M. Verhaegen, la sanction se trouvait précisément dans l'article 8, afin qu'on pût par le même article se prononcer sur le système dans son ensemble. Actuellement vous voulez

procéder en deux temps ; vous voulez faire voter d'abord le principe ; mais, dans ce cas, il pourrait arriver que plus tard, lorsque nous aborderons l'article i6, la sanction fût rejetée, c'est-à-dire que nous aurions voté un principe sans sanction, devenu par conséquent absolument inapplicable.

M. Renkin. — Il en est ainsi dans toutes les lois sociales.

M. VanDERVELDE. — C'est clair, les sanctions viennent toujours à la fin des projets.

M. Denis. — Au pis aller on pourrait confondre les deux articles dans une discussion commune.

M. Woeste. — Il est arrivé, dans les lois sociales, que la sanction n'apparaissait que dans un article subséquent ; mais c'est quand, sur le principe et la sanction, on était d'accord ou peu s'en faut.

Messieurs, entendons-nous bien. J'ai dit, en commençant, que mes convictions hostiles à l'assurance obligatoire n'avaient pas été ébranlées par la discussion ; mais, comme notre honorable président nous a engagés tout à l'heure, et cela très légitimement, à ne pas reprendre la discussion générale sur le principe, je n'ai pas cru devoir renouveler les objections contre ce principe que j'avais déjà formulées.

M. Renkin. — Ces objections sont réfutées par l'amendement du gouvernement.

M. Woeste. — Monsieur le président, il vaudrait mieux, paraît-il, à raison de la façon dont on m'oblige à parler, que j'ajourne la suite de mes observations. (Mouvement), Je ne puis dire un mot sans que M. Mabille ou M. Renkin m'interrompent.

M. Mabille. — Je vous ai interrompu deux foix en trois sessions. {Rires).

M. LE PRÉSIDENT. — Messieurs, veuillez ne pas interrompre, maintenant surtout que le temps est limité.

M. Renkin. — Nous ne dirons plus rien.

M. WotSTE. — Vous pourriez m'interrompre pour dire des choses différentes, mais vous dites toujours les mômes choses auxquelles je crois avoir déjà répondu.

Je disais donc que, en réalité, vous maintenez le système de l'assurance obligatoire; ce système, je le repousse; vous variez la sanction, mais la sanction est, selon moi, inadmissible par les motifs que j*ai indiqués tout à l'heure. Et quand M. Renkin ajoute que les objections de principe sont réfutées par l'amendement du gouvernement, il se trompe et je l'ai déjà montré. D'ailleurs, s'il en était ainsi, il se rallierait à cet amendement.

A côté de cet amendement de M. Verhaegen, viennent les amendements de MM. Cooreman et Denis; mais je remarque que ces amendements sont également dépourvus de toute espèce de sanction.

Messieurs, il se présente dans cette discussion un phénomène véritablement étonnant. Qu'avons-nous entendu dans la bouche de tous les partisans de l'assurance obligatoire ? Nous leur avons entendu dire qu'il n'y avait qu'un bon système, le système allemand ; ils l'ont défendu dans la discussion générale et, chose remarquable, ce système n'est proposé dans aucun des amendements qui nous sont soumis.

M. Denis. — Vous vous trompez, monsieur Woeste, mon amendement le comporte.

M. WOESTE. — Je ne le pense pas.

M. Denis. — Si, je vous l'assure; seulement il le combine avec un autre.

M. WOESTE. — Dans tous les cas, si votre amendement le comporte comme vous le prétendez, il aurait été d'avance refuté par ceux de mes honorables amis et moi-même qui avons combattu l'application du système allemand à notre pays.

M. Denis. — C'est une autre question.

M. WOESTE. — En réalité, messieurs, le système allemand a été imaginé pour un pays très discipliné, habitué à toute espèce de contraintes, et il ne cadrerait pas avec nos mœurs. Mais, puisque l'honorable M. Denis m'interrompt, je tiens à ajouter à cet égard deux observations à celles que j*ai déjà formulées dans la discussion générale.

Dans les statistiques que j*ai produites au sujet du système allemand, je m'étais arrêté à l'année 1900, je n'avais pas à ce moment les chiffres de 1901. Or, ces chiffres ont été publiés depuis lors et ils montrent que l'assurance obligatoire a encore aggravé les conséquences néfastes que j'avais déjà cherché à mettre en lumière. Ainsi le nombre des accidents signalés qui n'était que de 454,341 en 1900, est monté à 476,260 en 1901.

Les accidents ayant donné lieu à indemnité, qui étaient en 1900 de 107,650 ont atteint 117,336 en 1901.

Le total des indemnités payées en 1900 s'est élevé à 86,649,946 marks; en 1901, il s'est élevé à 98,555,868 marks.

Les frais d'administration ont monté, en 1900, à 6,294,713 marks et, en 1901, à 6,832, i5a marks. En 1900, ils ont été de 2.90 marks par assuré et, en 1901, de 3. 18.

Les dépenses de tous les organes de l'assurance accident ont été, en 1900, de 101,250,426 marks et, en 1901, de 125,217,423 marks.

Donc, les accidents ont contmué à augmenter, bien que les ingénieurs, en Allemagne, comme partout, perfectionnent les moyens d'éviter les accidents, que les mesures de prévention s'améliorent et que l'hygiène et la sécurité de l'ouvrier fassent l'objet de mesures multiples. Dos lors, on est en droit d'attribuer l'augmentation des accidents à la disparition de l'esprit de prévoyance, et cette disparition est un des fruits de l'assurance obligatoire.

M. VanDERVELDE. — Ce dont vous faites état en ce moment, c'est une argumentation contre le principe du forfait et non une argumentation contre l'assurance obligatoire.

M. Woeste. — Ce dont je fais état prouve que le système allemand n'a pas les avantages qu'on a prétendu.

On attache, du reste, à l'assurance obligatoire des conséquences trop considérables ; on croit, dans certains milieux, que ce système pourvoit à tout. Or, je lisais récemment cette constatation dans le journal VEcho de V Industrie^ numéro du la avril 1903, à savoir : que le nombre des accidents dans les mines, par 1,000 habitants, se trouve être plus élevé en Allemagne que dans tout autre pays. En Angleterre, il n'est que de 1.29; en Belgique, de i.o5; en France, de 1.42; en Hollande, de i.35; en Allemagne, il est de 2.18 !

Ceci démontre bien que l'assurance obligatoire, telle qu'elle est établie en Allemagne, n'a pas le caractère d'une panacée générale et souveraine, comme on a cherché parfois à la représenter.

Je reconnais, cependant, que l'assurance obligatoire est défendue actuellement par un esprit de système très prononcé. Il n'en est pas moins en désaccord avec les traditions du pays, avec l'esprit de liberté qui nous domine, et c'est pourquoi, tout en me ralliant aux amendements du gouvernement, qui répondent à l'une des pensées que j'ai défendues dans la discussion générale et qui ont pour objet d'assurer la réparation de l'accident à l'ouvrier qui en devient la victime, je me refuse cependant à soumettre les industriels visés à l'assurance obligatoire.

Au fond, on semble reconnaître que la question a perdu une partie de son importance, du moment où la réparation est assurée.

M. Denis. — Pas du tout.

M. WOESTE. — En tout cas, je ne puis me rallier au prinx:ipe absolu que l'on veut consacrer par la loi ; tout ce que je crois pouvoir faire, c'est d'adhérer aux amendements du gouvernement ; je ne puis aller jusqu'au sacrifice de mes convictions.

Finalement, Tamendement de M. Verhaegen et l'assurance obligatoire ont été rejetés. La disposition proposée par le gouvernement a été au contraire adoptée.

Repos dominical

Le question du repos dominical a atteint en' 1904 sa maturité. Les catholiques et les socialistesse montraient favorables à une solution affirmative. Les doctrinaires et les progressistes repoussaient toute loi établissant le repos dominical comme anticonstitutionnelle ; les doctrinaires estimaient, au nom de la liberté individuelle, qu*il n'y avait pas lieu de légiférer à ce sujet ; les progressistes admettaient qu'une loi consacrât le repos hebdomadaire ; les uns et les autres finirent par défendre cette dernière thèse; mais ils persistèrent à réprouver toute mesure décrétant le repos dominical comme ayant un caractère confessionnel.

Le I février 1905, j'ai prononcé le discours suivant :

M. WOESTE. — Messieurs, M. le président de la Chambre a ouvert la discussion sur le projet de la commission. J'adhère à l'idée fondamentale qui l'a inspiré.

5o KCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

On prétend, et à l'instant même une interruption de l'honorable M. Vandervelde s'est fait l'écho de ce sentiment, que j'aurais changé d'avis en cette matière.

Je considère cet argument, s'il était exact, comme d'une faiblesse extrême. Dans la grande complexité de la vie de l'humanité les faits se modifient, les circonstances varient ; et par suite il peut arriver que faits et circonstances obligent le législateur à diversifier ses attitudes et à mettre les lois en harmonie avec un état de mœurs qui précédemment ne se révélait pas.

Je ne crois pas du reste, en ce qui concerne le repos dominical, avoir jamais dit qu'une loi consacrant ce repos ne pourrait pas être votée, {hiterriiption de M. Horlait,) Ce qui est vrai, c'est que je ne suis guère favorable à l'intervention de la loi dans le domaine de l'activité humaine [U'cs bien ! à gauche), dans les rapports du capital et du travail. Mais je n'ai jamais contesté cependant que la société eût, à l'égard de ses membres, une mission de protection à remplir, notamment vis-à-vis de ses membres les plus faibles, et que, lorsque des abus venaient à se révéler que les mœurs ne suffisaient pas à déraciner, l'intervention de la loi fût par là même légitime.

En d'autres termes, dans mon sentiment, il y a ici deux principes à concilier : le maintien de la liberté individuelle et la protection sociale.

Je désire que la liberté individuelle suflise à la tache, que les mœurs à elles seules permettent de réprimer les abus et rendent l'intervention de la loi inutile.

Mais, encore une fois, lorsqu'il est démontré par les faits mêmes, qu'il n'en est pas ainsi, que des abus se produisent, que des membres de la société, et notamment ses membres les plus faibles, en souffrent, encore une fois, dis-je, à mes yeux, il est bon que la loi intervienne.

QUESTIONS SOCIALES 5l

L'attitude que je prends aujourd'hui n'est pas nouvelle. Sans doute, comme on l'a rappelé à l'instant, en 1878, j'ai déclaré que je n'étais pas favorable à l'intervention de la loi en vue de régler les manifestations de l'activité humaine, et je viens de rappeler à l'instant qu'en principe tel était encore mon avis. Mais je me suis associé aux différentes lois sociales qui ont été portées, par la raison qu'à différents points de vue des abus ont été révélés, qu'il m'était apparu que la liberté ne suffisait pas à en faire complète justice, et que, dès lors, il était légitime pour l'autorité d'intervenir.

M. Bertrand. — Il y avait des abus aussi avant 1878.

M. Mansart. — Mais le peuple ne votait pas alors !

M. Woeste. — En 1878, les abus n'avaient pas été établis.

Quand nous avons discuté la loi sur la réglementation du travail, j'ai pris nettement position, notamment en ce qui concerne le respect du repos dominical. L'article 7 du projet, qui est devenu la loi du i3 décembre 1889, portant :

« Les enfants et les adolescents de moins de «6 ans, ainsi que les filles et les femmes âgées de plus de 16 ans et de moins de 21 ans, ne peuvent être employés au travail plus de six jours par semaine. »

J'ai déposé un amendemcMit à cet article, amendement qui

était ainsi conçu :

(( Les enfiints, et les adolescents âgés de moins de 18 ans et les femmes de moins de 21 ans ne peuvent être employés au travail ni les dimanches ni les jours fériés. »

Je faisais remarquer que cet amendement était en harmonie avec des principes admis dans deux pays de liberté, en Hollande '*t en Angleterre.

Lj i^auche tout entière s'est opposée à cet amendement, et vers la fin de la discussion, dans la séance du 3 août 1889,

M. De Bruyn, parlant comme ministre de l'industrie au nom du gouvernement, s'est exprimé dans les termes que voici :

« L'honorable M . Woeste, en présentant son amendement, a fait œuvre de bon sens. Ainsi, il rend impossible ces taquineries qui consisteraient par haine de toute idée religieuse à faire travailler les ouvriers le dimanche. »

Et il ajoutait :

(( L'honorable M. Woeste, je le dis très haut, a bien fait de poser la question par son amendement. Cependant, j'estime que, pour ne pas fournir à la gauche un prétexte de voter contre la loi, il est préférable de s'en tenir à la rédaction du gouvernement ; elle aboutira, j'en suis convaincu, au même résultat ; le repos hebdomadaire sera pris le dimanche.

« Je ne combats donc pas la proposition de l'honorable M. Woeste, mais je demande que la droite accepte la rédaction du gouvernement. »

C'est dans ces conditions, messieurs, et après cette déclaration de l'honorable M. De Bruyn, que je me suis exprimé dans les termes que voici, en me ralliant à la proposition du gouvernement :

« Je m'y rallie, disais-je, tout en réservant, bien entendu, les principes que j'ai défendus tout à l'heure et en ajoutant que si, contrairement à mes espérances, il arrivait que des patrons comprissent assez mal la liberté pour forcer de pauvres enfants qui travaillent dans leurs ateliers à violer le dimanche, il sera légitime, il sera nécessaire de compléter la loi que nous faisons et d'y introduire l'amendement que j'ai déposé. »

Les Annales ajoutent : Signe d* assentiment de M, le ministre de Fagriculture, de Vindustrie et des travaux publics.

J'ai repris :

« L'honorable ministre de l'industrie me fait un signe d'assentiment ; je l'en remercie. Nous sommes donc d'accord et c'est dans ces termes que je n'insiste pas pour l'adoption actuelle de mon amendement. »

Depuis lors, messieurs, mes convictions, ainsi exprimées en 1889, n'ont fait que se fortifier. J'ai saisi toutes les occasions de les manifester, notamment à la séance de la Chambre du 18 juin 1901, lorsque nous avons été appelés à nous prononcer sur la prise en considération d'une des propositions de loi qui nous sont soumises. Les documents nouveaux qui, depuis lors, ont été mis à notre disposition, n'ont fait qu'affermir chez moi ces convictions déjà anciennes.

Quand je parle de « documents nouveaux » , je n'entends pas dire qu'en 1889, il n'y eût pas d'éléments utiles à consulter au sujet de l'observation du repos dominical. Une enquête avait eu lieu, en effet, par les soins de la commission du travail. On y rencontre de nombreux éléments relatifs à cette question intéressante. Je les ai résumés dans un article qui a été publié dans la Revue générale. Cet article a eu pour objet de constater, comme résultats de cette enquête, trois grands faits.

Le premier est celui-ci : Dans beaucoup d'établissements industriels, on fait des réparations le dimanche. Ces réparations sont-elles partout nécessaires le dimanche ? N'y a-t-il pas, sous ce rapport, quelques tempéraments à apporter ? La question se posait, elle méritait l'examen dès après l'enquête de 1887.

Le second fait constatait que, dans un certain nombre d'établissements industriels, on travaillait le dimanche sans nécessité bien appréciable, soit que quelques ouvriers seulement travaillassent, soit que tous fussent astreints au travail. Ainsi, pour citer un exemple, il était établi qu'à La Louvière,

le travail paraissait général le dimanche. M. Quanonne, ingénieur chez Delcuve et Nicaise, avait déposé dans les termes que voici :

K On est obligé de travailler souvent le dimanche dans divers établissements; cependant c'est rarement nécessaire. Dans une usine, où Ton trouvait nécessaire autrefois de travailler le dimanche, on ne le fait plus et aujourd'hui on ne s'en trouve que mieux. »

A un autre moment, le même témoin que je cite à titre d'exemple a ajouté :

« Dans plusieurs établissements à La Louvière les ouvriers sont souvent contraints de travailler le dimanche. »

Le troisième fait qui résultait de cette enquête, c'est qu'un certain nombre d'industriels ont soutenu qu'il était utile de faire travailler le dimanche et que c'était là une pratique bonne pour les ouvriers. Parmi les nombreux témoignages que je pourrais invoquer et qui sont épars dans cette enquête, je cite les renseignements iournis par les Usines de Couillet :

(( Nous sommes convaincus, disent ces renseignements, que le travail du dimanche ne peut qu'être avantageux au point de vue moral, puisqu'il apporte un supplément de ressources à sa famille (de l'ouvrier) et qu'il l'empêche d'aller au cabaret. Du reste, le supplément de salaire donné par le travail du dimanche permet à l'ouvrier, s'il comprend sa situation, de mieux se nourrir, et, par conséquent, de récupérer le supplément de forces dépensées par suite du surcroît de travail, a

Je ne discute pas, en ce moment, cette opinion que je ne partage à aucun point de vue. Je constate simplement que ces industriels, d'accord avec d'autres que je pourrais citer, soutiennent comme thèse de principe, qu'il est bon de faire travailler le dimanche.

L'enquête de 1889 a donc révélé les trois grands faits que je viens de mettre en lumière. Si, par suite, on veut recourir à cette enquête, on peut y trouver un assez grand nombre ^'éléments démontrant que des abus se commettent et qu'il y ^ lieu pour la législature d'intervenir.

Mais, depuis l'enquête de 1887, le gouvernement a fait procéder, par les inspecteurs du travail, à deux enquêtes dont les résultats sont vraiment suggestifs.

La première enquête a porté sur i ,459 établissements industriels. Ceux-ci appartiennent à 268 industries différentes et occupent 119.477 ouvriers.

Parmi ces 1,459 établissements, il y en a 5 13 où on ne travaille jamais le dimanche et 946 où l'on travaille le dimanche.

Des 1 17,477 ouvriers employés dans ces établissements, il •en est 77,798, soit 65, 12 p. c. qui ne travaillent pas le dimanche ; 41,679, soit 34,88 p. c. travaillent tous les dimanches ou certains dimanches.

Parmi ces derniers, i3,65i, soit 32,75 p. c. travaillent tous les dimanches ; 14,712, soit 35, 80 p. c. travaillent un diman- •che sur deux et i3,3i6, soit3i,95 p. c, travaillent certains dimanches seulement.

Enfin, sur les 41,679 ouvriers qui travaillent tous les dimanches ou certains dimanches, 37,166 travaillent à la production ; 3,062 travaillent aux réparations, au nettoyage ou à l'entretien ; 459 sont employés au service du gardiennage, •du transport ou de l'expédition.

De plus, sur les 3o8 établissements où on travaille tous les •dimanches à la production, il y en a 1 19 où le travail se pratique le dimanche comme dans la semaine, c'est-à-dire durant les vingt-quatre heures de la journée.

Voilà, messieurs, les résultats globaux de la première enquête à laquelle a fait procéder le gouvernement. Quand

donc j'entends dire à maintes reprises que dans l'industrie onne travaille pas le dimanche, il est certain qu'on va trop loin et que cette appréciation ne concorde pas avec les renseignements qui ont été ainsi recueillis par les inspecteurs du travail.

A côté de cette première enquête, le gouvernement a fait

procéder à une seconde enquête sur le travail du dimanche

. dans les mines, minières et carrières, et cette dernière enquête

a embrassé la presque totalité des établissements de cette

catégorie.

320 établissements en ont formé l'objet.

De ces 320 établissements, 186 comprenant 122,526 ouvriers emploient des ouvriers tous les dimanches ; 48 com^ prenant 4,736 ouvriers emploient des ouvriers qui ne travaillent qu'irrégulièrement ; 86 comprenant 6,166 ouvriers, n'occupent jamais d'ouvriers le dimanche.

Dans les établissements dont je parle, le travail se divise en régulier et en irrégulier : régulier quand il se fait tous les dimanches, irrégulier dans le cas contraire.

Or, parmi les établissements où le travail est régulier, 36' travaillent tous les dimanches à la production; i56 occupent des ouvriers tous les dimanches à des travaux de réparation, de nettoyage ou d'entretien; 66 occupent des ouvriers le dimanche au service du gardiennage, du transport ou de l'expédition.

- Parmi les établissements où le travail est irrégulier, 56 travaillent certains dimanches à la production, i55 à des travaux de nettoyage, de réparations ou d'entretien, 41 aux services du gardiennage, du transport ou de l'expédition.

Pour la production, 22 établissements seulement occupent 5o p. c. au moins de leur personnel, i3 l'emploient au complet ou au moins les trois quarts. Ils appartiennent tous à rindustrie de la fabrication du coke.

M. Masson. — Il serait bon de faire observer que le travail fait dans la nuit du samedi au dimanche est considéré, dans cette enquête, comme travail du dimanche. {Interruptions à droite). Parfaitement, dans les statistiques on fait figurer ce travail comme travail du dimanche. M. TraseNSTER. — C'est ce qui est dit dans Tenquête. M. Woeste. — Il est possible qu'il en soit ainsi, au moins •dans certains établissements : c'est un point à vérifier. M. Masson. — C'est très intéressant à constater. M. Woeste. — Ce qui est certain, c'est que dans la grande majorité des charbonnages, on ne suspend le travail le dimanche qu'à 6 heures du matin : un directeur de charbonnage m'a dit que lui, il suspendait à minuit, mais que c'était là une exception. Or, si on ne suspend le travail qu'à 6 heures du matin, après une journée de fatigue très grande pour les •ouvriers, il est évident qu'une grande partie de la journée du dimanche est pour lui absorbée par le sommeil; au lieu de jouir de la liberté d'aller et de venir, il est obligé de se coucher...

M. WaroCQUÉ. — D'aller à la messe de minuit. (Rires à ^gauche).

M. Woeste. — ... et de prendre ainsi un repos dont il a îbien besoin, mais dont, comme époux et père de famille, il ne jouit guère.

A côté des résultats intéressants de ces deux enquêtes

•ordonnées par le gouvernement, on trouve dans les rapports

des inspecteurs du travail quelques renseignements qui ne

sont pas non plus sans intérêt. Ces renseignements ne sont

,pas très nombreux parce que les inspecteurs du travail,

n'ayant pour mission que de constater les infractions à la loi

•de 1889, n'ont pas eu à. porter spécialement leur attention sur

ile point de savoir si les adultes ne travaillaient pas ou étaient

•obligés de travailler le dimanche. Voici cependant deux

extraits des rapports des inspecteurs qui méritent d*être missous les yeux de la Chambre. Ces rapports concernent Tannée 1900 et le premier extrait est emprunté au troisième district,, celui d'Anvers. On y lit ce qui suit :

a Le travail du dimanche sévit principalement dans lesétablissements qui ne sont pas soumis à la loi, en tant que simples ateliers. Signalons principalement à ce point de vueles ateliers de couture, de confection et de repassage de linge, dans lesquels les inspecteurs du travail ont déjà constaté: Tabus du travail de nuit, sans pouvoir intervenir. Nousavons reçu une dizaine de plaintes de parents, invoquant, à tort malheureusement, les articles 6 et 7 de la loi, pour nous signaler, nous prier de mettre fin aux veilles prolongées, principalement le samedi et aux corvées du dimanche matin, imposées à leurs jeunes filles dans des ateliers de couture et de confection. »

Le second passage est emprunté au sixième district (Courtrai). Le voici :

a Le travail du septième jour existe régulièrement, mais pour les adultes exclusivement, aux fours continus des tuileries et briqueteries ainsi qu'à ceux pour la fabrication du gaz d'éclairage, pour les ouvries de la traction à l'exploitation des chemins de fer vicinaux. Dans une usine de galvanisation, tout travail de production est arrêté, mais un ouvrier est chargé de l'entretien des feux. Le travail du dimanche existe d'une façon très mitigée dans les brasseries-malteries, les* séchoirs de cossettes de chicorée, les chantiers de rouissage dela Lys et dans quelques autres établissements, comme aussh parfois quand il s'agit de faire des réparations à l'outillage.

a La question du travail du septième jour est souvent intimement liée à la faculté pour les ouvriers de remplir leursdevoirs religieux. Dans certaines usines il y a impossibilitépour les ouvriers de vaquer aux actes du culte, tandis que^

QUESTIONS SOCÏALES Sg

dans d'autres, ils ont toute liberté. Ainsi, dans une usine à gaz, l'interversion des équipes a lieu le dimanche à midi, après dix-huit heures de présence, tandis que, dans une autre usine à gaz, elle a lieu à 7 heures du matin.

M. Frédéric Delvaux. — Auriez- vous l'obligeance d'indiquer la source de ces renseignements ?

M. Mabille. — Les rapports des inspecteurs du travail.

M.WOESTE. — Je viens de l'indiquer à l'instant, ce sont les rapports des inspecteurs du travail pour 1900, du 3* district (Anvers) et du 6» district (Courtrai).

Quelles sont, messieurs, les conséquences qui résultent des faits que je viens d'avoir l'honneur d'énoncer ?

C'est qu'il existe au point de vue du travail du dimanche, dans l'industrie, une très grande variété.

Il y a certainement un grand nombre d'établissements industriels où le travail du dimanche ne se pratique pas ; il y en a d'autres où il se pratique, et où il est impossible qu'il ne se pratique pas ; il y en a d'autres encore où l'on se contente, le dimanche, de faire des réparations, bien que je me demande, si à ce point de vue, il n'y aurait pas quelque chose à faire et si l'on ne pourrait pas, dans une large mesure, comme cela se pratique en Angleterre, opérer des réparations, soit le samedi après midi, soit le soir du samedi. Mais ce qui est indubitable en même temps, ce qui résulte de l'ensemble des faits aujourd'hui constatés, c'est qu'en ce qui concerne des établissements similaires, dans les uns on travaille le dimanche et dans d'autres on ne travaille pas, d'où suit que dans les premiers le travail apparaît comme un abus.

Quelques exemples intéressants sont donnés à cet égard dans une brochure émanée de M. Julin et intitulée :« L^

6o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

travail du dimanche en Belgique, d'après renquete de l'Office du travail belge. » Voici un premier exemple :

Il y a 29 fabriques de coke dans le pays ; dans 9, on s'abstient de travailler régulièrement ; dans les autres, on travaille. M. Julin le constate à la page 3 1 de sa brochure, dans les termes suivants :

« Le travail de production régulier est de règle dans 17 fabriques de coke ordinaires sur 29 ; on le justifie en disant que les fours à coke sont des appareils à feu continu qui doivent être alimentés régulièrement pour éviter les refroidissements ; on se trouve ici devant la cause technique ; 9 fabriques de coke s'abstiennent cependant de travailler régulièrement, ce qui est de nature à inspirer des doutes relativement à la nécessité technique du travail. Lorsque ces 9 établissements sont en activité le dimanche (ils l'ont été de 8 à 3o fois en 1894), ce sont des causes économiques ou commerciales qui, aux yeux des exploitants, rendent nécessaire le travail. »

Voilà donc, pour cette première catégorie d'établissements, une différence de pratique saillante; et Ton se demande, dès lors, pourquoi l'on ne pourrait pas faire, dans toutes les fabriques de cette catégorie, ce que l'on fait pour le bien des ouvriers dans un certain nombre d'entr'elles.

La même chose peut être dite en ce qui concerne les fabriques d'agglomérés de houille. Il y en a 28 : 22 qui ne travaillent jamais le dimanche; 6 se livrent, une partie du dimanche, ù des travaux de production ; dans 5 d'entre-elles, on arrête le travail le dimanche à 6 heures du matin.

Voici les constatations de M. Julin à la page 32 :

« Sur 28 fabriques d'agglomérés de houille, 22 ne travaillent jamais; 5 établissements, en activité jour et nuit, ont l'équipe de nuit du samedi occupée jusqu'au dimanche matin à 6 heures. On constate du travail de réparation le dimanche

QUESTIONS SOCIALES 6l

dans 20 fabriques; la raison invoquée rentre dans les causes techniques : les réparations ne peuvent se faire pendant la marche normale de Tusine. On note du travail de production pour des raisons commerciales dans 6 établissements. Les causes techniques et économiques n'interviennent pas dans le régime du travail de production dont la rareté reste la caractéristique de cette industrie. »

Il n'en est pas moins vrai que dans la minorité de ces établissements, la production continue une partie du dimanche; dans les autres on ne s'y livre pas.

Mêmes faits dans les fabriques de bougies. Voici ce que constate M. Julin, à la page 25 :

« Dans l'industrie de la fabrication des bougies, la production pendant la semaine ne s'arrête ni jour ni nuit; dans les trois fabriques considérées dans l'enquête, elle se continue le dimanche, mais à un degré très diftérent : l'un des établissements arrête le travail le dimanche à 7 heures du matin, en se bornant à faire entretenir les feux jusqu'au lundi matin; les deux autres ne discontinuent pas de travailler; mais, tandis que dans l'un tous les services de fabrication restent en activité, dans l'autre on n'occupe les ouvriers qu'aux appareils de distillation. »

Dernier exemple ; il se rapporte au fabriques de fer. Voici ce qu'écrit M. Julin : « Dans presque toutes les fabriques de fer, le travail se continue le dimanche, en ce sens que l'équipe de nuit du samedi cesse son travail le dimanche matin à 6 heures. Cette non-interruption du travail de nuit a pour conséquence de reporter au dimanche tous les travaux de réparation, très fréquents dans cette industrie; il y a donc ainsi travail régulier de production et de réparation dans presque tous les établissements. Il faut en outre signaler du travail irrégulier de production accompli pour des raisons d'ordre économique.

c Une fabrique parmi celles visées lors de l'enquête s*est pourtant affranchie du travail régulier de production du dimanche par la supjNression du poste de nuit du samedi ; par là elle a permis l'exécution le samedi de 6 heures du soir à minuit de la très grande majorité des travaux de réparation qui dans les autres usines s'effectuent tous les dimanches pendant la journée. »

Le directeur de cette fabrique a écrit, au sujet du repos dominical, dit M. Julin, une lettre que celui-ci qualifie d'intéressante, qui l'est en effet, mais que je ne veux pas lire pour ne pas abuser des moments de la Chambre ; elle démontre les inconvénients du travail du dimanche.

Messieurs, j'en ai dit assez, je pense, pour être autorisé à affirmer que des faits officiels ne pouvant pas être contestés constatent qu'il y a dans l'industrie des pratiques très différentes en ce qui concerne le travail du dimanche et que, dans un certain nombre d'établissements tout au moins, soit au point de vue de la production, soit même au point de vue des réparations, un régime différent pourrait être établi. En effet, il ne se comprend pas que, dans tel établissement, on juge nécessaire de travailler le dimanche au grand détriment des ouvriers, alors que, dans tel autre établissement similaire, on ne travaille pas.

Ces faits étant ainsi constatés, je me demande si nous ne nous trouvons pas en présence d'abus qui, ainsi que je l'ai dit au commencement de ce discours, justifient l'intervention du législateur et si, dès lors, il n'y a pas lieu pour la loi de prendre certaines mesures afin d'établir, pour le plus grand bien des ouvriers, plus de régularité au point de vue du repos dominical, là où cette régularité est possible.

Je sais bien ce qu'on nous dit ; on nous dit : « Laissez, donc l'ouvrier et le patron libres de s'entendre à cet égard comme ils le veulent. L'ouvrier peut débattre ses intérêts

avec le patron ; il est donc inutile d'intervenir dans un do« maine où ces délibérations pacifiques peuvent produire des résultats satisfaisants. »

Selon moi, messieurs, les délibérations de ce genre sont purement illusoires, elles ne se produisent pas, et, si elles se produisaient, elles ne pourraient donner aucun effet utile.

Je suppose un ouvrier se présentant chez un patron et lui demandant de ne pas travailler le dimanche. Le patron lui répondra : Chez moi on travaille le dimanche et si vous ne voulez pas vous soumettre à cette obligation, eh bien, noua ne pouvons pas nous entendre. Et remarquez que la position de cet ouvrier sera d'autant plus difficile qu^l sait d'avance que, s'il persiste dans son attitude, le patron trouvera bien d'autres ouvriers qui consentiront à travailler le dimanche.

C'est ce qui me permet de dire qu'en cette matière il y a véritablement, dans certains cas, une contrainte morale qui s'exerce sur l'ouvrier et qui légitime l'intervention de la loi.

Pour ma part, je considère que cette contrainte, s'cxerçant sur un certain nombre d'ouvriers qui pourraient ne pas travailler le dimanche sans que l'industrie en souffrît, est abusive, et cela pour trois raisons tirées des intérêts physi* ques, des intérêts moraux en des intérêts religieux ded ouvriers.

Je dis, messieurs, des intérêts physiques. Est-ce que chacun de nous n'éprouve pas, à certains jours, à certaines heures, le besoin de se reposer ? Ne sentons-nous pas, à cer^ tains moments, la nécessité de retremper nos forces, ne fût-ce que pour pouvoir, après cela, nous livrer au travail avec plus de courage ?

Eh bien, ce qui est vrai pour chacun de nous est vrai également pour l'ouvrier, et d'autant plus que l'ouvrier, lui, est astreint à des travaux manuels souvent très pénibles. Si donc, pour nous-mêmes, nous renvendiquons la faculté de

nous reposer, si nous nous en prévalons même quelquefois trop largement, est-ce donc que nous userons, vis-à-vis des ouvriers, à ce point de parcimonie, de ne pas vouloir leur assurer un jour de repos sur sept ?

Allez, messieurs, dans les campagnes, vous y verrez, le dimanche, — car le dimanche est généralement observé dans les campagnes, — des ouvriers, des femmes, des adolescents, soit sur le pas des portes, soit sur les bords des chemins ; ils devisent entre eux, ils se reposent, ils jouissent véritablement du repos. Si les ouvriers agricoles ont cet avantage, s*ils sentent combien ce repos hebdomadaire leur est utile, pourquoi n'assurerions-nous pas le même repos aux ouvriers industriels ?

M. Anseele. — Et aux employés de conmierce ?

M. WOESTE. — J'y viendrai tout à l'heure.

M. Vandervelde. — C'est cela qui sera intéressant.

M. WOESTE. — Quand je parle du repos des ouvriers, est-ce à dire que j'entende que leur vie intellectuelle doive être .en quelque sorte suspendue ? Mais j'envisage le repos du dimanche comme devant être, au contraire, le stimulant de cette vie intellectuelle ! Dans la semaine, les parents et les enfants, au sein d'une famille ouvrière, ne se voient guère, à peine un moment le matin et un moment le soir.

M. ANSEELE. — Très bien I

M. WOESTE. — Le dimanche, le famille se peletonne, les .enfants se réunissent aux parents, ils jouissent les uns des autres ; les enfants s'abritent en quelque sorte souç l'aile de leurs parents, et les parents entrent en contact suivi avec leurs enfants pour leur donner les conseils et les enseignements que leur âge réclame.

Au point de vue de la famille, il n'est donc pas contestable .que le repos du dimanche soit une bonne chose ; c'est le jour iiuquel parents et enfants peuvent s'épancher et profiter de ces

jouissances qui, après tout, sont encore les meilleures dont rhomme puisse user.

Je n'oublie pas les intérêts religieux.

Chacun est libre d'être croyant ou de ne pas l'être. Mais tous, n'est-ce pas, messieurs, vous êtes des hommes tolérants ; et vous savez qu'il est beaucoup d'ouvriers croyants ; pourquoi dés lors ne pas leur faciliter un régime de vie qui leur permette, à certains jours, d'exercer leur culte, de se retremper dans la foi de leur enfance et de laisser luire dans leur existence souvent triste, un rayon des espérances éternelles ?

Quand donc on nous dit que la question du repos hebdomadaire est purement et simplement une question d'hygiène, je proteste. C'est assurément une question d'hygiène, mais c'est aussi et surtout une question morale. Nous nous inspirons de cette idée que l'ouvrier n'est pas une machine, mais un homme, et que, dès lors, il faut sauvegarder, dans la mesure du possible, ses intérêts moraux, intellectuels et religieux.

Je viens de parler, messieurs, du repos « hebdomadaire » ; j'ai dit plusieurs fois « le repos dominical », et c'est bien ce repos-là que j'entends viser.

On veut faire une différence entre le repos dominical et le repos hebdomadaire, comme si le repos dominical n'était pas un repos hebdomadaire !

En fixant le repos hebdomadaire au dimanche, qui froisset-on ?

Assurément ce ne sont pas les croyants, car ceux-ci ne demandent pas mieux que de pouvoir se reposer ce jour-là pour vaquer aux intérêts divers que je viens de passer en revue et spécialement pour donner satisfaction à leurs besoins religieux.

Sont-ce les incroyants ? Au premier abord, on serait tenté' de dire qu'ils sont désintéressés dans cette question : Que leur'

importe que ce soit le dimanche ou un autre jour ? Que leur importe ? Mais il leur importe beaucoup, bien qu'ils ne soient pas croyants ; car enfin, c'est presque tout le monde qui chôme le dimanche: Tadministration, Tarmée, la justice, une foule de professions chôment le dimanche ; c'est, du reste, le jour traditionnel des distractions. Voulez-vous donc placer les ouvriers en dehors de la vie de la nation, les soumettre à un régime spécial, en faire pour ainsi dire une catégorie de parias ?

Et puis, voyez donc quelles seraient les conséquences de la fixation du repos à un autre jour qu'au dimanche. Voici un patron, je ne recherche pas en ce moment ses mobiles ; mais il lui plaît de fixer le repos à un autre jour que le dimanche. L'ouvrier est obligé de se soumettre. Il retourne chez lui ; sa femme travaille peut-être au dehors ; ses enfants sont à l'école ; ceux qui ont dépassé l'âge d'école travaillent dans des établissements où existe vraisemblablement le repos dominical. Que deviendra cet ouvrier seul et isolé ? Il ira au cabaret I Est-ce ainsi que nous entendons et que nous devons entendre la solution de la question du repos hebdomadaire ?

Et puis, qui donc fixera le jour du repos? Est-ce le patron ? Il pourra ne tenir aucun compte des intérêts des ouvriers. Sont-ce les ouvriers ? Je n'aperçois pas le moyen qu'ils pourraient employer pour imposer un jour de repos déterminé aux patrons, si la loi n'intervient pas.

Il est vrai que nous avons ici le spécifique de l'honorable M. Vandewalle, spécifique qui est inspiré, je le reconnais, par une pensée excellente, mais qui est, selon moi, tout à fait inopérant.

L'honorable membre propose de dire : « D'un commun iaccord, le patron et l'ouvrier peuvent librement choisir le jour de la semaine consacré au repos. A défaut d'entente, le jour .de con^é sera Ip dimani:he. »

L*honorable membre nous dit qu'une entente pourra intervenir, et que si elle n'intervient pas, de par la loi le jour de repos sera fixé au dimanche. Ce serait peut-être acceptable, si les choses pouvaient se passer ainsi ; mais qu'arrivera-t-il ? Un ouvrier ne désirant pas travailler le dimanche se présentera chez un patron qui lui dira : « Chez moi on travaille le dimanche. » L'honorable M. Vandewalle objecte qu'alors il n'y a pas d'entente et il en conclut que le jour du repos sera le dimanche. L'honorable membre se trompe, le patron ne prendra pas cet ouvrier à son service et c'est ainsi que dans cet établissement, le jour de repos sera fixé à un autre jour que le dimanche, sans qu'il y ait d'entente entre le patron et l'ouvrier que je viens de viser.

Ou bien, l'ouvrier qui aura réclamé le repos du dimanche ne sera pas accueilli ; ou bien, il devra passer par les conditions du maître. C'est pourquoi je disais tout à l'heure à l'honorable membre, si bonnes que soient ses intentions, que son amendement serait tout à fait illusoire et qu'il ne pourrait aboutir à aucun résultat satisfaisant.

M. Vandewalle. — A mon avis, le seul but que la loi doit atteindre est d'assurer à l'ouvrier un jour de repos sur sept et ce but est parfaitement atteint par mon amendement.

M. WOESTE. — Permettez : votre amendement admet la nécessité d'un accord. Or, je vous démontre qu'il ne peut être question ici d'accord, et que si l'ouvrier n'accepte pas les conditions du patron, il verra se fermer devant lui les portes de l'usine. Voilà comment sa liberté sera sauvegardée I

M. Vandewalle. — Mais il aura son jour de repos.

M. WOESTE. — Il aura un jour de repos, mais pas le jour qu'il désire et que voudrait lui assurer votre amendement. Voilà ce que je voulais démontrer et ce qui reste acquis par cette démonstration.

M. Vandewalle. — Mon amendement vise essentiellement le repos hebdomadaire et n'indique le dimanche qu'à défaut d'entente.

M. WOESTE. — Mais je viens d'établir que voire amendement ne sauvegarde pas la liberté de l'ouvrier. J'ai démontré que le repos hebdomadaire ne lui donne pas ou peut ne pas lui donner satisfaction. Vous me permettrez de ne pas revenir à nouveau sur les considérations que j'ai eu l'honneur d'exposer à cet égard.

M. Vandewalle. — S'il n'a pas votre approbation, il donne satisfaction à l'auteur de l'amendement : il exprime bien sa pensée.

M. Woeste. — Mais je pense bien, mon honorable collègue, qu'il vous donne satisfaction. {Rires adroite). On n'a jamais vu, je crois, un auteur de proposition ou d'amendement déposer des textes qui ne lui donnassent pas satisfaction. (Nouveaux rires sur les mêmes bancs). Seulement votre satisfaction sera, je crois, isolée ; elle ne sera partagée ni par les interventionnistes ni par les non-interventionnistes. En tout cas, elle ne le sera pas par les ouvriers.

Mais, nous dit-on, il y a un texte constitutionnel qui s'oppose à ce que l'on fixe le repos hebdomadaire au dimanche.

Je ne veux dire que quelques mots sur cette question, car mon honorable collègue, M. Melot, dans un discours très élégant, vient déjà de la traiter à divers points de vue auxquels je ne veux rien ajouter.

Ce que je tiens à dire tout d'abord, c'est l'on ne conçoit pas que la fixation du repos hebdomadaire au dimanche puisse être envisagée comme une mesure confessionnelle, de nature à porter atteinte à la conscience d'un certain nombre de nos concitoyens.

Voilà plus de soixante-dix ans que la Chambre ne siège pas le dimanche. Je suppose qu'un membre se lève et nous dise : « Il est contraire à mes sentiments de nous forcer à nous reposer le dimanche. Cette fixation a un caractère confessionnel, il faut choisir un autre jour. » Croyez-vous que sur la très grande majorité des bancs de cette assemblée une semblable demande serait accueillie ?

Prenons un fonctionnaire, disant au ministre ou au bourgmestre: « Moi, je ne suis pas un croyant ; il me plaît de travailler le dimanche ; vous me forcez de ne pas travailler, cela est contraire à ma conscience. Je veux que les bureaux soient ouverts, que je puisse travailler, que l'administration fonctionne ce jour-là et m'accorde un autre jour de repos. »

M. Hymans. — Vous supposez des hypothèses invraisemblables I (Rires à gauche,)

M. WOESTE. — Pas autant que vous le croyez. Attendez au surplus, je vous prie, la conclusion I Je reprends : Croyezvous que le bourgmestre et le ministre dont je viens de parler accueilleraient cette demande du fonctionnaire ?

Prenons la justice. Il est interdit aux gens de justice dg faire des exécutions et des significations les dimanches et les jours de fêtes légales. Supposons cependant qu'un officier ministériel vienne à se livrer à des pratiques de ce genre-là le dimanche en invoquant sa liberté confessionnelle. Que répondraient les tribunaux ? Ces pratiques sont interdites le dimanche ; nous les annulons I

Si cela est vrai dans tous les domaines dont je viens de parler, s'il est utile pour un très grand nombre de catégories de nos concitoyens que le repos dominical reste fixé au dimanche, sans que par là on porte atteinte aux intérêts de leur conscience, est-ce que l'on peut sérieusement soutenir

que Ton porte atteinte aux intérêts de la conscience des ouvriers et des patrons en prescrivant pour eux ce qui se fait ailleurs d'usage constant ?

On nous parle beaucoup de Tarticle 1 5 de la Constitution. Il me paraît, messieurs, que Ton donne à cet article 1 5 une portée qu'il n'a pas, et qu'au lieu de le considérer comme une garantie pour les citoyens, on cherche à le retourner contre eux.

Cet article i5 porte : o Nul ne peut être contraint de concourir, d'une manière quelconque, aux actes ni aux cérémonies d'un culte, ni d'en observer les jours de repos. »

Nul donc, dit l'article, n'est tenu d'observer les jours de repos d'un culte. Croyez-vous, messieurs, qu'en faisant une loi du genre de celle qui est en préparation, nous obligions qui que ce soit à se reposer le dimanche ? Pas plus que nous n'obligeons les législateurs, les fonctionnaires, les gens de justice à se reposer le dimanche. Ils sont libres de travailler. Ce que nous voulons éviter, c'est qu'il se produise à l'égard des ouvriers une contrainte directe ou indirecte qui tourne contre eux le texte de la Constitution.

Assurément, nul n'est obligé d'observer les jours de repos d'un culte ; mais il ne s'ensuit pas que l'on puisse tolérer, en vertu de cet article i5, des pratiques par lesquelles certains ouvriers sont directement ou indirectement contraints de ne pas se reposer.

C'est là, comme je le disais tout à l'heure, retourner le texte de la Constitution contre les citoyens et donner à ce texte une portée dépassant manifestement les intentions de ceux qui l'ont porté.

Tout à l'heure, l'honorable M. Melot a cité quelques fragments des discussions du Congrès relativement à cet article i5; il a cité des passages des discours de MM. Defacqz et Seron. Je crois que les mesures que nous vous proposons

•de prendre ne sont en rien en opposition avec les déclarations de ces honorables membres, bien que, à certains égards, je ne puisse pas admettre toutes les appréciations qui ont été •émises, notamment par M. Seron.

Il ne faut pas oublier, en eftet, que ces deux honorables

membres faisaient partie de la minorité du Congrès et, dès

lors, l'on ne peut qu'avec précaution chercher dans leurs

discours la pensée véritable de la majorité de cette illustre

.assemblée.

Quoi qu'il en soit, voici les passages essentiels et carac- ^téristiques de ces deux discours :

a Cette liberté des cultes, a dit M. Defacqz, n'était-elle pas .garantie dans les termes les plus formels par les articles 190 ♦ et suivants de la çi-'devant loi fondamentale ? Cependant, les .agents du pouvoir n'en verbalisaient pas moins contre ceux -qui vaquaient le dimanche à des travaux quelquefois urgents ' ou qui se bornaient à exposer intérieurement des marchan- .<iises aux fenêtres de leurs magasins. Aguerris par le passé, •soyons en garde contre l'avenir. »

C'est donc là ce qu'a voulu empêcher M. Defacqz. Mais •s'agit-il, par les mesures proposées, d'empêcher dans une 'industrie l'exécution de travaux urgents ? Ko aucune façon. ^Lisez les amendements du gouvernement et 'ïous vous en •convaincrez. S'agit-il d'empêcher qu'on expose desmarchan- •dises aux fenêtres des magasins ? Il n'en est pas même •question dans la loi.

M. ADOLPHE Daens. — Il n'en est plus question. M. WOESTE. — Voici maintenant ce qu'a dit M. Seron : « Si je suis maçon, charpentier ou couvreur de mon métier «et que le dimanche, au lieu de fréquenter les cabarets, je ^me livre à l'exercice de ma profession, c'est parce que je crois Qe travail agréable à Dieu ; c'est parce qu'il faut vivre le •dimanche comme les autres jours de la semaine et que, nei

possédant ni biens, ni revenus, je n'ai que mes bras pour* nourrir ma femme et mes enfants. C'est, me semble-t-il, une action très innocente en soi ; je ne dois être reprochable en* rien aux yeux de la société ».

Mais, messieurs, sous l'empire de la loi future, on pourra continuer à exercer sa profession le dimanche; encore une fois, le but de la loi n'est pas d'empêcher les citoyens de travailler quand et comme ils le voudront; il est d'empêcher qu'on exerce une contrainte directe ou indirecte sur les faibles, et qu'ainsi il y ait abus de la part des forts.

Je crois inutile de rencontrer celles des considérationsémises par M. Seron dans le passage que je viens de citer et que je ne partage pas. Il me suffit d'avoir démontré, après l'honorable M. Mclot, que la thèse que nous défendons aujourd'hui n'est en rien en contradiction avec le principe constitutionnel.

On nous fait des objections d'un autre genre. Nous avonsreçu, sous la date du 21 mars 1904, une pétition émanée des Associations charbonnières des bassins de Charleroi, de Liège et de Mons. Cette pétition commence ainsi :

« Dans l'industrie du charboo-, le repos hebdomadaire est assuré et organisé depuis de longues années; il est consacré législativement par les dispositions du règlement d'atelier prises en exécution de la loi du i S juin 1896. Nulle part on n'extrait du charbon le dimanche ni les jours de fête. »

C'est peut-être aller bien loin,, après les constatations de l'enquête que j'ai mises tout à l'heure sous les yeux de la Chambre. Quoi qu'il en soit, M. I>evcrgnies, dans un article public par le Bulletin industriel, a résumé cette pétition, qui est fort longue, comme suit :

« Elle exposait, a-t-il dit, d'après des chiffres certains, quelle est actuellement la situation des ouvriers bouilleurs en? regard des jours de chômage,, les jours de travail ne dépassant

QUESTIONS SOCIALES yS

jamais 292 par an; en tenant compte des chômages individuels pour causes diverses, 280 jours par an. »

Mais s'il en est ainsi, on se demande comment on a pu nous envoyer une pétition ayant pour objet de demander le rejet de la loi en discussion.

Les pétitionnaires expliquent leur demande en disant qu une telle loi serait nuisible aux patrons et aux ouvriers.

Aux patrons, disent- ils, parce que « des dérogations sont indispensables, notamment pour les travaux d*épuisement, d'aérage et d'entretien des puits, des machines et des chaudières ».

Mais il n'est pas question d'empêcher l'exécution de ces travaux-là. Tout le monde reconnaît, si triste que soit cette nécessité, que celle-ci fait loi et que ces travaux indispensables doivent pouvoir se faire.

Aux ouvriers, disent encore les pétitionnaires, car « l'ouvrier sera contraint de ne pas travailler; il sera privé des ressources que lui procure le travail du septième jour. »

Ici je ne comprends plus, car la pétition commençait par établir que le jour du repos dominical était observé dans les charbonnages et que les ouvriers n'étaient pas obligés de travailler ce jour-là au moins à la production, et voilà qu'on nous demande le rejet du projet de loi en disant que le repos dominical serait nuisible aux ouvriers, qui ne pourraient plus compter sur leur salaire habituel !

Il y a ici une contradiction qui saute aux yeux et qui semble faire croire qu'il y a eu un peu de parti pris de la part •des pétitionnaires.

Au surplus, est-il utile aux ouvriers de travailler le dimanche ? n'est-il pas évident qu'en se reposant de temps en temps d'un labeur extrêmement pénible, se poursuivant sous terre, ils travailleront avec plus de vigueur et plus longtemps

les autres jours ? Le labeur sans relâche épuise les forces, et dès lors n'est-ce pas faire chose utile au travailleur que de luii permettre de se réconforter un jour par semaine ?

En vérité, messieurs, est-on bien venu de nous parler des intérêts des patrons et des ouvriers, en présence des exemples qui nous sont donnés par lies nations étrangères ? car enfin presque partout le repos dominical existe. L'industrie anglaise, qui a pris, il y a cinquante ans, un développement si remarquable, n'a pas considéré que le repos dominical pût y nuire; et si, au point de vue industriel, il est un spectacle qui. doit vivement frapper tous les regards, n'est-ce pas le progrèsindustriel de l'Allemagne pendant les vingt-cinq dernières années ?

M. Mansart. — L'Allemagne a l'instruction obligatoire:

M. WOESTE. — L'instruction obligatoire, qu'a-t-eile decommun avec la question que je traite ? Or, en Allemagne, la loi impose un repos de vingt-quatre heures, le dimanche, à la grande industrie, aux petits patrons ainsi qu'aux artisanspossédant un atelier propre. Cette loi n'a pas empêché, je lerépète, le progrès merveilleux de l'industrie allemande, et on* est en droit, dès lors, de se demander comment on peutr invoquer chez nous les intérêts des patrons et des ouvriers,, c'est-à-dire les intérêts de l'industrie, pour chercher à nousempêcher de prendre quelques mesures réclamées tout à la^ fois par la santé physique et la santé morale de l'ouvrier..

Tels sont, messieurs, les motifs pour lesquels je suis partisan de l'fdée fondamentale du projet de loi. Que la Chambre me permette d'ajouter quelques considérations à l'appui de l'opinion que j'ai émise au début de ce discours et tendant ài restreindre le champ d'action que la commission a voulu tracer pour le repos dominical.

Et d'abord, dans l'industrie, je ne m'oppose en aucune façon à ce que les travaux de réparation se fassent le

QUESTIONS SOCIALES y 5

dimanche, bien que je désire vivement que les industriels s'arrangent de façon à ce que, autant que possible, ces travaux s'effectuent le samedi après midi ou dans la soirée.

Il va de soi aussi qu'il y a un certain nombre d'industries où le travail du dimanche ne peut pas être interrompu : ce sont les industries alimentaires, les industries à feu continu, quelques autres encore.

Un autre point, relatif à l'industrie, est celui-ci :

La commission a semblé dire : Il faut des exceptions, mais nous laissons au gouvernement le soin de les déterminer. Selon moi, ce serait une mauvaise pratique, et je suis heureux de pouvoir, à ce premier point de vue, applaudir aux amendements de M. le ministre de l'industrie. Non, il n'est pas bon de trop augmenter les attributions du gouvernement ; on risque ainsi d'amasser sur sa tête tous les mécontentements; cela n'est salutaire ni pour l'ordre social, ni pour l'ordre politique. C'est pourquoi, il est indispensable à mes yeux, que la loi détermine des exceptions, et, encore une fois, je félicite M. le ministre de l'industrie et du travail de l'avoir compris...

Au cours des débats, les orateurs de la gauche libérale persistèrent à soutenir que le projet de loi violait l'art. 15 de la constitution.

Je fus amené ainsi à reprendre la parole sur cet objet. Je le fis en peu de mots à la séance du 29 mars 1905.

M. WOESTE. — On a beaucoup discuté la question de savoir si la fixation de ce jour de repos au dimanche ne constituait pas une prescription anticonstitutionnelle.

A cet égard, messieurs, toutes les opinions ont été émises, tous les arguments ont été donnés, et je n'entends pas revenir en détail sur une discussion que je considère comme épuisée.

Je tiens cependant à faire remarquer deux choses.

La première est celle-ci : le texte constitutionnel est formel, (( nul n'est obligé d'observer les jours de repos » d'un culte déterminé. Supposez la loi votée. Il est certain qu'aucun de nos concitoyens ne sera obligé de ne pas travailler.

M. Masson. — Vous affirmez cela, mais le contraire est l'évidence.

M. WOESTE. — Vous me dites que le contraire est évident. Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait qu'une sanction vienne appuyer un précepte légal disant que l'ouvrier ne peut pas travailler le dimanche.

M. Masson. — Vous savez très bien qu'en lui fermant l'usine, on l'empêche de travailler.

M. WOESTE. — Du tout ; rien de pareil n'existe dans la loi, rien de pareil n'existera dans les faits.

M. Renkin. — On empêche l'ouvrier de travailler à l'usine, pas ailleurs.

M. Woeste. — Si l'ouvrier travaillait le dimanche à l'usine dans les conditions qui sont vantées, il serait l'objet d'une contrainte directe ou d'une contrainte indirecte ; c'est ce que nous voulons empêcher ; mais si, en dehors de cela, il entend travailler, il en aura la pleine liberté.

La seconde chose que je voulais dire est-celle-ci. On nous dit: la loi que vous entendez faire est une loi confessionnelle.

A-t-on bien pesé, messieurs, la valeur de ce mot ? Qu'est-ce qu'une loi confessionnelle? c'est une loi qui impose une croyance ou une prescription déterminée et qui l'impose sous une sanction pénale.

Or, si la loi que nous discutons en ce moment est votée, il ne sera pas vrai de dire que le dimanche devra être observé

<:omme prescription confessionnelle et que, s'il est violé, une sanction pénale interviendra.

M HUYSMANS. — Vous êtes dans Terreur,

M. WOESTE. — La loi ne sera donc pas une loi confessionnelle.

M. HUYSMANS. — Vous êtes dans Terreur, mon honorable collègue, en disant qu'une loi qui ne comporte point de sanction pénale ne peut pas être une loi confessionnelle, car on peut, par exemple, faire une loi confessionnelle sur l'enseignement, sans qu'elle contienne aucune sanction pénale.

M. Masson. ^ Mais la loi sur l'enseignement primaire est essentiellement confessionnelle, puisqu'on ne peut y enseigner que la morale catholique et cependant elle ne comporte aucune sanction pénale.

M. Renkin. — La loi de 1842, votée par vos amis ne Tétait pas moins.

M. Masson. — Ne parlez donc plus de la loi de 1842, elle n'existe plus, elle est morte.

M. Renkin. — Non, mais elle a existé. C'est un fait historique que vous ne supprimerez pas.

M. V^^OESTE. — Messieurs, je m'expliquerai nettement au :sujet de l'objection de MM. Huysmans et Masson.

Les dispositions de la loi sur l'instruction primaire ont en réalité une sanction ; c'est une sanction administrative.

M. Masson. — Oui, la suppression des subsides.

M. WOESTE. — Il appartient en effet à l'autorité supérieure de veiller à ce que la loi soit régulièrement et complètement appliquée ; si elle ne Test pas, des mesures sont prises par cette autorité.

M. Hymans. — Toutes les lois ont des sanctions conmie

celle-là.

M. WOESTE, — Quand donc je disais tout à l'heure que pour que la loi actuelle fût une loi confessionnelle, il faudrait

yS ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

qu'elle contînt une sanction pénale, je parlais, permettez-moi l'expression, pro subjecta materia. Je n'ai pas contesté que dans d'autres domaines, il pût y avoir de simples sanctions administratives ; mais dans le cas qui nous occupe il n'y en a point, et il faudrait dès lors une sanction pénale pour que la loi que nous discutons pût être une loi coniessionnelle.

Je ne méconnais pas, au surplus, que l'un des mobiles qui m'inspirent soit un mobile religieux. Je l'ai déjà dit et je n'ai pas à le cacher. Mais ce mobile a pour objet d'assurer la liberté religieuse des ouvriers croyants ; cette liberté religieuse-là mérite toute notre sympathie, car il n'y a de liberté que pour autant qu'elle soit protégée.

Mélanges

Saint François d'Assise

et la Légende des trois Compagnon^

« L'apparition de saint François d'Assise est peut-être le fait le plus merveilleux de l'histoire du catholicisme au moyen âge. »

Ainsi débute un livre sur saint François d'Assise et la Légende des trois Compagnons (i). L'auteur, M™e Arvède Barine, ne semble pas une croyante. Elle parle avec une grande admiration de la vie de son héros ; maïs elle est visiblement préoccupée d'en éliminer l'élément surnaturel ; et çà et là elle ne ménage pas les traits injustes à l'adresse de l'Église^ elle affirme qu'au XH« siècle, « le christianisme primitif était tombé dans le même discrédit où nous le voyons aujourd'hui » ; elle s'aventure à dire que « toutes les sectes qui pullulèrent alors étaient pénétrées de l'âpre désir de revenir à l'idéal de l'Évangile », et que si l'Église s'est presque toujours adaptée aux temps et aux états d'esprits les plus divers, « sa souplesse a été en défaut le jour où Léon X fit brûler le»

(I) Saint François d'Assise et la Légende des trois Compagnons ^ par Arvèdb Barine. Paris, Hachette, in- 12, 1901.

.écrits de Luther ». Tout ceci dénote un médiocre souci de la vérité religieuse ; tout au moins Mn»« Banne ne fait-elle pas profession de la rencontrer dans l'Église. Mais sa sincérité n*en apparaît que plus grande, quand elle se montre éprise .des vertus exceptionnelles de saint François et des attractions .de sa nature. N'a-t-elle pas été séduite aussi par les tendances d'un homme dans lequel elle a cru découvrir un précurseur de la démocratie ? Peut-être bien ; cependant il n'y avait rien de .commun entre l'existence toute vouée à la plus extrême pauvreté de saint François et l'amour bruyant des jouissances qui inspire actuellement les flatteurs du peuple. Sans doute l'Église, par l'organe de ses saints et de ses fidèles, n'a jamais .cessé de témoigner une sollicitude profonde pour les petits, les humbles, les miséreux ; mais elle n'a jamais songé non plus à leur inculquer l'esprit de révolte et la fièvre des revenxlications ; d'un côté l'abnégation de soi mise au service jd'autrui : telle a été la règle de conduite des grands religieux ; de l'autre, les encouragements aux exubérances de toutes les passions humaines : tel est le fond des déclamations outran- .cières des réformateurs modernes.

Quoi qu'il en soit, M™« Barine a lu la Légende de saint François y composée par frère Léon, frère Ruffin et frère Ange, trois de ses disciples familiers. Celte Légende n'est pas une légende au sens propre du mot : c'est un récit très précis, très simple, dépouillé de tout ornement ambitieux et portant avec lui l'attestation de sa scrupuleuse exactitude. M™« Barine l'a traduite ; elle l'offre au public et elle l'a fait précéder d'une .étude sur saint François, mettant en relief les grandes phases .de sa vie : l'enfance, la vocation, la fondation de l'Ordre des Frères mineurs, la lutte, les dernières années. Tout est à méditer dans ce travail, et j'estime que si notre époque, dont l'ignorance religieuse est vraiment lamentable, se pénétrait jdes beautés de l'histoire de l'Église, elle en subirait les séduc-

tions, redresserait beaucoup de ses jugements, renoncerait à ses préventions et reconnaîtrait qu'elle cherche la voie et le salut où ils ne se trouvent pas.

Que d'enseignements en effet, pour ne parler que de l'exemple dont je m'occupe, dans la vie et dans les œuvres de saint François I

On se figure volontiers que, voué de bonne heure à la plus extrême austérité,il avait été en quelque sorte façonné dans un moule qui n'est plus le nôtre. Rien pourtant n'est moins vrai. C'était un joyeux compagnon, élevé délicatement, habitué à beaucoup de jouissances. Et voici que, tout à coup. Dieu s'est emparé de lui et en a fait un héros. Combien grande est cette puissance de la grâce divine, produisant ses fruits sous le souffle de l'Esprit Saint ! Elle prend un homme : c'est un peu de boue ; elle le pénètre de part en part : il devient un saint ou un martyr. Non pas que la volonté de ce saint ou de ce martyr soit étrangère à une telle transformation ; elle adhère librement à l'appel dont elle est l'objet ; elle s'éprend de ce qu'on attend d'elle. Non pas non plus qu'il apparaisse désormais comme un être qui n'aurait presque plus rien d'humain; il comprend nos infirmités ; il y compatit ; sévère pour luimême, il est indulgent pour les autres ; il garde de sa nature ce qu'il y avait de bon en elle. Saint François était aimant, tendre et gai, dès avant sa vocation ; il le resta ; il avait une âme poétique, pleine d'élan, idéalisant toutes les grandes choses de la création ; il la conserva sous le froc ; il répondait ainsi à l'essence du christianisme, qui a toujours pratiqué le culte du beau, en même temps que celui du vrai et du bien.

Et que l'on ne croie pas, que l'œuvre de sa conversion ait •été aisée ; elle a rencontré au contraire les obstacles qui se dressent presque toujours en face des grands efforts humains. Il avait en lui un ennemi qui ne lui ménageait pas les em-

bûches : il Ta surmonté, il Ta terrassé. Il a été obsédé des résistances et des contradictions de sa propre famille ; son père, quand il le vit se vouer à une vie nouvelle, s'abandonna à de violentes colères ; « sans garder aucune modération, dit la Légende^ il courut sur lui comme le loup sur l'agneau ; les yeux tors, le visage égaré, il porta sur lui une main impie » ; il le séquestra même. Sa mère finit par le délivrer ; mais son père continua à le maudire. François supporta avec courage ces hostilités ; elles n'affaiblirent ni son énergie ni sa décision. Enfin il fut la victime des moqueries et des sévices de ses anciens compagnons ; ceux-ci clamaient qu'il était fou ; ils lui jetaient de la fange par dérision ; ils excitaient contre lui ses concitoyens ; François laissa dire et faire ; il continua à suivre les inspirations dont il était inondé.

La persévérance est la pierre de touche des desseins puissants. La fécondité de leurs fruits en est un signe non moins éclatant. A ce point de vue, comment ne pas être frappé de la grandeur de la mission que saint François a remplie, de la variété de ses initiatives, de la sagacité de son coup d'oeil, de son intelligence des besoins de l'humanité? Non seulement il a groupé autour de lui une infinité de religieux, mais il a suscité depuis sept siècles, par ses exemples, des vocations sans nombre ; il a inspiré à des âmes, les unes fières, les autres humbles, les unes possédées de désirs mondains, les autres abreuvées de douleurs et de tristesses, la folie de la croix ; il a prêché la pauvreté ; il l'a fait aimer ; il a provoqué des sacrifices de tout genre, remportant sur les résistances de la chair des victoires chaque jour répétées ; il a modifié ainsi chez une foule d'hommes la conception de la vie ; loin des bruits et des agitations du temps, il n'a été préoccupé que de l'évangélisation de l'humanité, et après lui cette tâche éminemment salutaire a été poursuivie par ses disciples avec une ténacité et une abnégation inouïes ; il a donné au monde l'exemple de

MKLANGFS 83

de ce qu'est Tcsprit chrétien, de ce que peut la doctrine chrétienne, sur ceux qui veulent la pratiquer jusqu'à la peifection, et il a ainsi attesté sa supériorité triomphante sur tous les systèmes enfantés par l'incrédulité ou l'insouciance religieuse.

Dans notre siècle amolli, étranger aux suggestions sublimes, l'apparition d'un saint François serait- elle encore possible ? Les vertus sont aujourd'hui médiocres, et nous nous sentons peu préoccupés d'imiter les nobles figures du passé qui ont brillé au milieu de leurs contemporains comme des phares lumineux. Un homme, assurément peu suspect de préoccupations religieuses, Renan, a écrit : « La prétention de notre siècle est de faire de grandes choses sans grandeur morale, m Pourtant, je me laisse aller à penser que la sainteté agissante exercerait encore une action vivifiante sur les peuples. N'avons nous pas à une époque récente vu s'élever les institutions admirables de dom Bosco en dépit d'obstacles et de méfiances sans nombre ? En tout cas, alors même qu'une vie telle que celle de saint François prendrait difficilement place dans le cadre du jour, il n'en reste pas moins certain qu'elle a imprégné d'un esprit vivace et fécond rOrdre qu'il a fondé et les branches diverses auxquelles cehii-ci a donné naissance, et qu'ainsi son œuvre continue à fleurir pour le bien de l'humanité. C'est pourquoi je veux m'anèter à quelques traits de cette grande mémoire.

Au moyen âge, un grand nombre de villes, petites et grar.vies, avaient atteint un degré de prospérité inouï ; elles formaient à elles seules des sortes d'Etats où la vie débor-

86 l^CHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

dait et qui gardaient pour elles le meilleur de leur sang. Il en était ainsi en Italie et surtout dans TOmbrie ; là, chaque cité a une histoire, et quand on en parcourt les annales, elles se présentent à nous animées, se suffisant à elles-mêmes et ayant en partage l'attachement de leurs enfants. Parmi ces cités se trouvait Assise, que le cours ordinaire des choses aurait sans doute fait retomber dans l'oubli, si elle n'avait donné naissance en 1 182 à François Bernadone, dont la postérité ne connaît guère le nom de famille, celui de sa ville natale s'éiant indissolublement lié à son prénom. Aucune influence venant de son entourage ou de ses habitudes domestiques ne le préparait à devenir un réformateur, ou si l'on veut un initiateur religieux. Son père était un gros commerçant, absorbé par les soins de son négoce et préoccupé de s'enrichir. L'idée ne lui serait pas venue d'entrevoir pour son fils une autre destinée que celle de continuer ses affaires et le fils n'y répugnait pas ; il semblait même avoir des aptitudes particulières pour le maniement des marchandises et l'aunage du drap dans la boutique paternelle. Cependant deux traits faisaient dire de lui, qu'il n'avait pas l'air d'être de sa famille. Il était frivole, aimant les plaisirs de la table, se livrant avec de joyeux compagnons à des divertissements de tout genre et dépensant beaucoup en vêtements ; puis, il avait une âme haute et pleine de noblesse ; les grands spectacles de la nature ombrienne l'enchantaient ; il les contemplait avec amour, et la poésie provençale avec laquelle sa mère l'avait peut-être familiarisé, exerçait sur les fibres de son imagination un attrait vainqueur. En toutes circonstances, il était aimable, courtois, enjoué, répandant autour de lui les séductions ; mais, au milieu de ses prodigalités, il faisait la part des pauvres ; il allait les voir ; il leur remettait d'abondantes aumônes. C'est par là que Dieu devait le saisir. Il se prit à réfléchir sur l'état de la

société, sur la condition des misérables, sur T'absence de cordialité entre eux et les riches. Alors comme aujourd'hui, beaucoup d'hommes étaient chrétiens de nom et de croyances, mais ne songeaient pas à se pénétrer de l'esprit de l'Evangile, esprit d'abnégation, de renoncement et d'indulgence ; ils se croyaient supérieurs à autrui, se prévalaient de leur position et de leurs biens et ne s'imaginaient pas qu'une vie licencieuse et insolente fût réprouvée par le Maître dont ils étaient les disciples indignes ; même au sein de l'Eglise, des écarts, inspirés par l'orgueil, se donnaient libre carrière ; les idées féodales avaient déteint jusque dans le sanctuaire ; les foules étaient résignées ; mais de temps en temps s'élevait une ûme, blessée profondément du contraste entre la loi chrétienne et les faits, et se chargeant d'être l'écho de plaintes qui, bien que restant souvent latentes, ne demandaient qu'une occasion pour s'éveiller.

François Bernadone fat une de ces âmes. Il y eut chez lui au début comme un travail vague dont il ne discernait peutêtre pas nettement la trame. Ainsi agit la Providence ; pour empêcher que l'homme ne s'exalte, elle le mène petit à petit à travers des sentiers obscurs au point où la pleine lumière se fait pour lui. Au fond, le dessein dont François était l'instrument, était la réhabilitation de la pauvreté ; ce dessein finit par s'emparer de son être et par obtenir l'adhésion entière et joyeuse de sa volonté ; mais il ne lui apparut que progressivement comme devant former l'objet de sa mission. Jamais du reste l'idée de la réaliser en dehors de la foi catholique n'effleura son esprit ; il s'agissait bien de tenter une grande réforme, mais aussi de la faire triompher au sein de l'Eglise et par elle.

C'est à 24 ans qu'il se convertit. Un jour il avait entendu lire le passage de l'Evangile, où Notre Seigneur envoie ses disciples au milieu des hommes sans or, sans argent, sans

bâton ni aliment pour le voyage (i) ; il en fut frappé et il s'écria : « Voilà l'objet de mes vœux ; voilà le but auquel mon cœur aspire ». A partir de ce moment il se montra pénétré des souffrances de Jésus-Christ ; il disait : « Ah ! je pleure la passion de Jésus-Christ, mon maître, pour laquelle je ne devrais pas avoir honte d'aller pleurant par tout le monde. »

Pour mettre la pauvreté en honneur, il devait se faire pauvre lui-même. Il s'y résolut; mais que de résistances n'eût-il pas à essuyer de la part de son père ! Un jour, celuici exaspéré le cita devant Tévèque d'Assise, pour lui réclamer l'argent provenant d'une vente de marchandises à Foligno. François comparut, et mettant ses habits et sa bourse en tas devant l'évêque, il dit : « Ecoutez tous et comprenez. Jusqu'ici j'ai appelé Pierre Bernndone mon père. Je lui rend-» son argent et tous les vêtements que je tiens de lui, et je dirai désormais : « Notre père qui êtes aux cieux ! » L'émotion de la foule qui assistait à cette scène fut grande ; il y eut dans ses rangs comme un ébranlement de sympathie. Le pauvre volontaire prit d'abord un habit d'ermite, et il marcha ceint d'une courroie, les pieds chaussés et le bâton à la main ; bientôt il renonça aux chaussures et au bâton, se revêtit d'une tunique grossière et se contenta pour ceinture d'une corJc. Ainsi vêtu, il allait ça et là, mendiant, chantant les louantes de Dieu, tourné en ridicule par les prétendus sages, affligeant sa chair par d'extrêmes macérations, mais surtout prêchant dans la langue du peuple suivant les inspirations de sa foi à travers les rues, les carrefours, les chemins publics, partout, faisant des gestes et se servant d'une parole de feu. Son thème, toujours varié dans la forme, était au fond toujours le même ; il fallait, disait-il, se dégager des biens du monde et

(i) S. Matthieu, X, 8 à lo.

<^pouser la pauvreté. Quelques-uns s'étonnaient ; mais les multitudes recevaient une commotion : « Les hommes accouraient, a écrit Thomas Celano ; les femmes accouraient ; les clercs se hâtaient, les religieux faisaient diligence, afin de voir et d'entendre le saint de Dieu qui leur paraissait à tous un homme d'un autre siècle ». C'est bien cela : quiconque dérange les habitudes d'aisance et de mollesse d'une époque éprise des facilités de l'existence, est signalé comme n'étant plus de son temps. Cependant François faisait réfléchir, et, constate encore Celano, « il rayonnait comme l'étoile brille dans l'obscurité de la nuit et comme le matin se déploie au-dessus des ténèbres ».

On dira peut-être : est-il donc nécessaire, pour être chrétien, -de recourir à une telle pratique de la vie ? Et n'offre-t-elle pas quelque chose d'excessif que Dieu ne demande pas ? Ce serait oublier que les grandes œuvres comme les réactions victorieuses réclament des vertus héroïques. Seules, celles-ci sont capables d'imprimer au monde une secousse salutaire, de fixer son attention frivole, d'enflammer les âmes et de provoquer des imitations, si mesurées qu'elles soient. Assurément ceux qui ont suivi saint François ne l'ont pas ^galé dans la fécondité de ses initiatives et dans l'intensité de ses sacrifices; mais, pour obtenir qu'on marchât sur ses pas, fût-ce de loin, il était indispensable que son rôle comme ses actes revêtissent un caractère de sainteté extraordinaire.

C'est ce caractère qui lui attira ses premiers disciples. Il en vint d'abord deux, puis davantage, et, sans qu'à ce moment la pensée de créer un ordre religieux eût encore germé dans leur esprit, ils s'établirent dans une cabane qu'ils s'étaient construite dans une vallée au-dessous d'Assise, auprès d'une chapelle qu'on nommait Marie de la Portiuncule. Tous étaient imbus de la même ferveur rénovatrice; vêtus grossièrement, ils priaient, travaillaient de leurs mains et allaient

mendier aux portes. Mendier était pour beaucoup une humiliation cruelle; çà et là on les blâmait; leurs familles se plaignaient de les voir voués à une telle ignominie; Tévêque d'Assise hésitait à les approuver. Et cependant François persista. A vrai dire, ils ne mendiaient pas comme les paresseux et les vagabonds; ils n'acceptaient pas d'argent et, comme ils travaillaient, ils échangeaient les produits qu'ils confectionnaient contre les objets nécessaires à la communauté. On finit par comprendre que ce n'était pas pour s'affranchir d'un labeur fatigant, qu'ils faisaient appel à la charité; c'était pour donner Texemple du détachement des biens de ce monde; et, pendant qu'ils multipliaient les preuves de cette abnégation, ils annonçaient la rémission des péchés par la pénitence et promettaient la paix à quiconque les écouterait. Souvent, au lieu de trouver des échos sympathiques, ils étaient bafoués ; mais ils n'en persistaient pas moins, et François leur recommandait la gaieté, dis nt que le diable perd sa peine avec les gens gais.

Pendant les premiers temps, leur vie n'eut pas d autre direction que celle imprimée au jour le jour par leur fondateur. Mais, de même qu'un édifice s'achève petit à petit, la constitution d'un ordre religieux se fixe graduellement. François comprit donc la nécessité d'une règle qui lui survivrait; il l'écrivit; elle était dominée par la défense de rien posséder. La pauvreté, je l'ai déjà rappelé, était la passion maîtresse de François :

« Seigneur, disait-il dans sa prière favorite, ayez pitié de moi et de Madame la Pauvreté. Et voici qu'elle est assise sur le fumier, elle qui est la reine des vertus; elle se plaint de ce que ses amis l'ont dédaignée et se sont rendus ces ennemis. Souvenez-vous, Seigneur, que vous êtes venu du séjour des anges, afin de la prendre pour épouse et d'en avoir un grand nombre de fils qui fussent parfaits.

« C'est elle qui vous reçut dans l'étable et dans la crèche et qui, vous accompagnant tout le long de la vie, prit soin que vous n'eussiez pas où reposer la tête. Quand vous commençâtes la guerre de notre Rédemption, la Pauvreté vint s'attacher à vous comme un écuyer fidèle; elle se tint à vos côtés pendant le combat; elle ne se retira point quand les disciples prenaient la fuite.

« Enfin, tandis que votre mère, qui du moins vous suivit jusqu'au bout et prit sa part de toutes vos douleurs, tandis qu'une telle mère, à cause de la hauteur de la Croix, ne pouvait plus atteindre jusqu'à vous, en ce moment Madame la Pauvreté vous embrassa de plus près que jamais. Elle ne voulut point que votre croix fût travaillée avec soin, ni que les clous fussent en nombre suffisant, aiguisés et polis ; mais elle n'en prépara que trois ; elle les fit durs et grossiers pour mieux servir les intentions de votre supplice. Et pendant que vous mouriez de soif, elle eut soin qu'on vous refusât un peu d'eau ; en sorte que ce fut dans les étroits embrassements de cette épouse que vous rendîtes l'âme. Oh ! qui donc n'aimerait pas Madame la Pauvreté par dessus toutes choses ? (1) »

Mais, en traçant une règle, François ne voulait pas semer en dehors du champ du père de famille. Il se rendit donc à Rome avec ses onze disciples pour soumettre sa règle au Souverain Pontife, Innocent Ilï. Le cardinal évèque de Sabine, Jean de St-Paul, les précéda auprès du Pape et lui tint ce langage : « J'ai rencontré un homme parfait qui désire vivre selon la règle du saint Evangile et observer en toutes choses la perfection évangélique. Je crois que le Seigneur veut par lui réformer dans le monde entier les fidèles de la Sainte Eglise ». Mais à Rome, rien ne se fait hâtivement. Innocent reçut François et ses compagnons et leur dit : « Frères, allez

(i)OzANAM, Les poètes franciscains, p. 64.

92 KGHOS DES LUTTES CONTExM FORAINES

vers le Seigneur et prêchez à tous la pénitence de la façon qu'il daignera lui-même vous inspirer. Et lorsqu'il vous aura fait croître en nombre et aura multiplié les grâces en votre faveur, nous vous accorderons ce que vous demandez et encore davantage avec plus de sécurité ». C'était un encouragement tempéré par la prudence ; le Pape se demandait si la vie des nouveaux religieux n'éiait pas bien rigoureuse et si leurs voies ne paraîtraient pas trop difficiles à ceux qui seraient tentés de les imiter. Mais bientôt, éclairé par une vision, il ouvrit les bras à François, l'embrassa, approuva sa règle, l'autorisa à prêcher partout, le bénit ainsi que les autres frères; après quoi,, ceux-ci furent tonsurés, le cardinal de Sabine voulant qu'ils fussent tous clercs.

Si quelque chose pouvait ajouter à la grandeur de cette scène, ce serait le nom que François assigna à ses moines. Il les appela les Mineurs, pour marquer que leur condition était infime et qu'ils se mettaient volontiers au service des petits. Il s'agissait, en effet, pour eux de conquérir des âmes à Jésus-Christ ; or, le peuple, c'est le nombre ; aussi, sans négliger les grands et les riches, leurs efforts devaient-ils surtout porter de ce côté.

Fortifiés par l'approbation apostolique, François et ses compagnons retournèrent à la Portiuncule où ils avaient bâti de petites cellules. Le bonheur y régnait dans le dénùment.On y louait Dieu, et l'oisiveté en était rigoureusement proscrite. Les pauvres étaient accueillis avec prédilection, et on leur donnait le peu qu'on avait. François veillait avec un soin scrupuleux au maintien de la règle. Mais en même temps il déployait vis-à-vis de ses religieux toutes les ressources d'une

bonté incomparable. Sa charité n'était du reste pas limitée aux frontières de leur modeste installation. Il voyait dans toutes les créatures « des frères et des sœurs » ; son ûme poétique jouissait vivement des beautés de la nature ; ses égards s'étendaient jusqu'aux animaux et aux oiseaux qui l'entouraient comme pour l'admirer et lui demander protection. C'est dans un transport d'allégresse, qu'il improvisa le Cantique des créatures, nommé également le Cantique du soleil, et qu'on ne peut relire sans émotion :

« Loué soit Dieu, mon Seigneur, à cause de toutes les créatures et singulièrement pour notre frère, messire le soleil, qui nous donna le jour et la lumière ! Il est beau et rayonnant d'une grande splendeur, et il rend témoignage de vous, ô mon Dieu !

» Loué soyez- vous, mon Seigneur, pour notre sœur la lune et pour les étoiles ! Vous les avez formées dans les cieux, claires et belles.

» Loué soyez- vous, mon Seigneur, pour mon frère le vent, pour l'air et les nuages, et la sérénité de tous les temps, quels qu'ils soient ! Car c'est par eux que vous soutenez toutes les créatures !

» Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre sœur l'eau qui est très utile, humble, précieuse et chaste.

» Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre frère le feu I Par lui vous illuminez la nuit; il est beau et agréable à voir, indomptable et fort.

)) Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre mère la terre, qui nous soutient, nous nourrit et qui produit toute sorte de fruits, les fleurs diaprées et les herbes.

» Loué soyez-vous, mon Seigneur, à cause de ceux qui .pardonnent pour l'amour de vous et qui soutiennent patiem-

ment Tinfirmité et la tribulation. Heureux ceux qui persévéreront dans la paix ! Car c'est le Très- Haut qui les couronnera.

» Soyez loué, mon Seigneur, à cause de notre sœur la mort corporelle à qui nul homme vivant ne peut échapper. Malheur à celui qui meurt en péché mortel ! Heureux ceux qui à l'heure de la mort se trouvent conformes à vos très saintes volontés I Car la seconde mort ne pourra leur nuire.

» Loué et bénissez mon Seigneur, rendez lui grâces et servez-le avec une grande humilité, (i) »

11 a été dit à l'homme à l'origine : Croissez et multipliez ! A voir la fécondité des ordres religieux, on ne peut douter que cette parole s'applique à eux également et qu'ils rentrent ainsi dans le plan des miséricordes divines. François et ses compagnons devinrent bientôt légion ; ils se répandirent partout, étant des exemples vivants de la supériorité de la perfection évangélique, enthousiasmant les foules et les entraînant. Quelques-uns s'effrayèrent. Quelle est l'œuvre, si belle qu'elle soit, qui ne subisse l'épreuve de la contradiction ? Mais ce serait exagérer qu'évoquer avec M^^ Barine la défiance des nobles et des évêques, en entendant prêcher « le vrai Évangile socialiste et révolutionnaire ». François et les Mineurs poursuivaient l'accroissement de la foi et la réforme des mœurs dans l'Eglise et par l'Eglise, et s'ils chérissaient les pauvres et compatissaient à leurs souffrances, ils vénéraient, comme le constate la Légende des trois Compagnons, les prélats et les prêtres ; ils rendaient honneur aux seigneurs, aux nobles et aux riches ; ils savaient bien que l'existence qu'ils menaient ne pouvait être celle de tous, et, s'ils travaillaient à la résurrection de la vie chrétienne, ils ne méconnaissaient aucune des conditions de vitalité de la société

(i) OzANAM, Les Poètes franciscains, p. 82.

MÉLANGES g5

humaine. On ne s'y trompa pas à Rome. Là ils avaient un protecteur puissant, le cardinal Hugolin, cvèquc d'Ostie, depuis pape sous le nom de Grégoire IX ; il les soutint, leur donna des conseils éclairés et les recommanda en Italie et à l'étranger.

Le bien, comme le mal, aime à se répandre. Dès 1209, saint François avait envoyé ses compagnons dans toutes les directions, a Partez, leur avait-il dit, voyagez toujours deux à deux. Louez Dieu dans le silence de vos cœurs jusqu'à la troisième heure; alors seulement vous pouvez parler... Annoncez partout la paix, mais commencez par la garder dans votre propre âme... La pauvreté est l'amie, la fiancée du christianisme; la pauvreté est la racine de l'arbre; elle est la pierre angulaire, la reine des vertus. Si nos frères la délaissent, nos liens sont brisés; mais s'ils s'y attachent, s'ils en donnent au monde le modèle, le monde se chargera de les nourrir. •> Le pape Honorius III, en 1223, accorda aux Franciscains le privilège de prêcher et d'entendre les confessions dans tous les lieux où ils se rendraient; mais l'Ordre s'imposa de prêcher surtout par l'exemple.

Des missions franciscaines furent tentées dans des pays autres que l'Italie; elles ne réussirent pas d'abord : en Ailemagne, en Hongrie, dans d'autres Etals encore les frères eurent à souffrir d'avanies venant des laïques et même des clercs : « Obligés de s'enfuir de diverses provinces, dit la Légende, tourmentés et persécutés, quelquefois battus et dépouillés, ils revenaient vers François pleins d'amertume ». Mais en Italie les sympathies dominaient; les foules accouraient au-devant du maître et de ses religieux ; elles demandaient par troupes à entrer dans la commun au lé. Un tel élan méritait tout à la fois d'être contenu et satisfait. François imagina de créer pour les laïques une sorte de confrérie, le tiers-ordre, devant les aider à mener une vie

pieuse et réglée, sans qu'ils sortissent du monde et prononçassent des vœux. Les premiers tertiaires furent reçus en 1221 ; un règlement leur fut tracé; il réagissait contre bien des habitudes du temps, et par là même il suscita des plaintes de la part de ceux dont il condamnait la vie et les écarts. Mais le St Siège ne se laissa pas émouvoir. Grégoire IX discerna tout ce qu'il y avait de régénérateur dans le caractère de l'institution nouvelle, et il se garda de s'en déclarer l'adversaire.

Au milieu des succès de l'Ordre nouveau, il était à craindre qu'il ne perdît son caractère prépondérant, et qu'il ne cédât à la tentation d'accepter des richesses que bien des mains reconnaissantes devaient être portées à lui remettre. Aussi les divergences de vues se manifestèrent parmi les premiers frères. Ce n'est point que quelques-uns lussent ,d'avis de bannir la pauvreté de leurs maisons ; mais ils estimaient que parfois il était permis d'en atténuer quelque peu les rigueurs. François se montra inflexible ; il exigeait que ses moines fussent pauvrement vêtus et pauvrement logés ; la moindre infraction était sévèrement réprimée ; il fallait être -dur pour soi-même : c'était à ce prix, que la leçon donnée au monde pouvait porter ses fruits.

Au moins ne convenait-il pas que les Mineurs reçussent une certaine instruction ? N'était- il pas utile de fonder au sein de l'Ordre des écoles où se formassent des écrivains, des savants et des théologiens ? François y répugnait : non qu'il fût insensible ou étranger au culte des lettres ; son langage était souvent empreint d'une poésie élevée et suave. Mais il croyait que ses frères devaient cultiver en même temps que la pauvreté, la simplicité, et il se fiait aux inspirations de l'Esprit-Saint et aux mouvements du cœur pour parler aux masses et les ébranler. Néanmoins, s'il pouvait, lui richement doué comme il l'était, se passer d'études savantes,

MKLANGES 97

d'autres moins bL»n partages du côté de rimagination devaient être désireux d'y recourir ; et puis n'étaii-il pas nécessaire de faire victorieusement front contre toutes les attaques ? Aussi, même de son vivant, une certaine culture intellectuelle devint le lot des Mineurs.

François était arrivé à l'âge de quarante-deux ans. Emporté par son zèle, il s'était rendu avec un autre moine en Egypte dans l'espoir d'y convertir les infidèles ; il ne réussit pas, revint en Europe, et bien qu'étant dans la force de

l'âge, il approchait de sa fin : les jeûnes, les privations, les travaux de tout genre l'avaient usé avant le temps et avaient

réduit son corps presqu'à rien. Avait-il le pressentiment de sa mort ? On ne le sait. Toujours est-il qu'en 1224, il se retira sur la montagne de l'Alverne, « pour, selon le témoignage de Celano, vaquer à Dieu dans le secret de la solitude et secouer la poussière qui avait pu s'attacher à lui dans le commerce des hommes ». C'est là qu'il reçut les stigmates, qu'on a appelées « le grand miracle du moyen âge ». La Légende raconte ce fait merveilleux dans les termes suivants :

« Un séraphin lui apparut avec six ailes, portant entre ces ailes la forme d'un crucifié d'une grande beauté, ayant les mains et les pieds étendus en croix et figurant clairement Notre Seigneur Jésus-Christ. Deux de ses ailes étaient repliées pour cacher sa tête ; deux autres voilaient le reste de son corps, et les deux autres, étendues, soutenaient son corps. Quand la vision eut disparu, il lui resta dans l'âme une merveilleuse ardeur d'amour, et dans sa chair, chose plus merveilleuse encore, apparut l'impression des stigmates de Notre Seigneur Jésus-Christ. L'homme de Dieu, jusqu'à sa mort, les cacha autant que possible, ne voulant pas rendre public-

.q8 KCHOS des luttes CONTEnvi foraines

le mystère du Seigneur ; mais il ne put si bien les dissimuler qu'ils n'apparussent manifestement à ses compagnons, du moins aux plus familiers. Après son heureux départ de ce monde, taus les frères qui étaient alors présents et beaucoup de laïques virent son corps glorieusement marqué des stigmates du Christ.

({ Ils discernaient à ses mains et à ses pieds, non les trous laissés par les clous, mais les clous eux-mêmes, formés de sa chair et nés de sa chair et ayant la couleur noire du fer ; son flanc droit paraissait avoir été traversé d'un coup de lance ; il était sillonné par la cicatrice rouge d'une blessure évidente, d*oii souvent, pendant sa vie, s'écoulait un sang sacré.

» L'incontestable vérité de ces stigmates n'est pas seulement établie par ceux qui les ont vus et touchés pendant sa vie et au moment de sa mort ; le Seigneur voulut les rendre plus manifestes encore après sa mort par divers miracles accomplis dans diverses parties du monde. »

Il est difficile en présence de ce témoignage de trois de ces disciples chéris, corroboré par bien d'autres, de contester la réalité du phénomène. On a crié, mais sans succès, à la supercherie. M"^^ Barine donne une autre explication, celle, à l'entendre, « de la science ». Le phénomène des stigmates, dit-elle, est à présent bien connu et bien étudié, car il s'est reproduit un grand nombre de fois depuis saint François et toujours dans des conditions analogues. Il se présente invariablement chez des mystiques, hommes ou femmes, exténués par la privation de nourriture et de sommeil et sujets aux extases. Quand leur imagination demeure tendue sur les scènes tragiques de la Passion, quand ils les évoquent jusqu'à en être obsédés, leurs corps se couvre spontanément d'empreintes et de plaies. Ils portent, comme .saint François, leur précurseur et leur modèle, la marque

saignante des clous et de la lance, et y joignent parfois d'autres stigmates que saint François n'avait pas. »

C'est le cas ou jamais de dire que « la science » — on appelle ainsi dans le langage des incroyants, toute doctrine,toute explication, toute supposition en désaccord avec la religion — que « la science », dis- je, est courte dans ses données. On a beau prétendre que le phénomène est naturel et que le corps se couvre spontanément chez les stigmatisés d'empreintes et de plaies. Il semble que cette explication n'explique rien, car il faudrait démontrer comment et pourquoi la nature engendre spontanément ces empreintes et ces plaies. Les catholiques, eux, voient dans les stigmates une marque de la faveur divine et la consécration, par un signe éclatant, de la sainteté de la mission de ceux qui les reçoivent : le monde n'est-il pas un assemblage de prodiges surprenants, et comment s'étonner que Dieu ait ajouté celui-ci à tous les autres? Dès i385 Barthélémy de Pise réfutait dans les termes suivants les critiques des incrédules : « Que l'impression des stigmates soit un miracle divin et ne puisse s'expliquer par une cause naturelle, par un artifice ou par l'imagination, on le reconnaîtra, si l'on songe à la forme des stigmates des pieds et des mains ; car il se forma, dans les pieds et les mains du saint, des clous faits de nerfs et de chair. Ces clous avaient une tête résistante, large et aplatie ; leur pointe s'allongeait au dehors de l'autre côté des pieds et des mains et ils se recourbaient de telle sorte qu'on pouvait mettre son doigt dans le cercle qu'ils formaient en se recourbant, ainsi que le frère Bonaventure, évêque d'Albane, cardinal de la Sainte Église Romaine, dit l'avoir appris des témoins qui avaient vu et touché ces excroissances et qui le certifièrent avec serment. Supposons un instant qu'une cause naturelle ou l'imagination ait la puissance d'ouvrir les tissus des chairs : quand on l'y aiderait par des moyens artificiels, elle ne pourrait jamais former des

lOO KCHOS DES LUTTKS CONTEMPORAINES

clous de cette dureté et de cette forme, avec la matière des nert's et des os. Pour les mêmes motifs, la blessure du côté n'a pu être produite dans la forme qu'elle avait, par l'effet d'une cause physique ni de l'imagination ; elle n'aurait pu non plus se conserver deux ans sans coriuption, comme elle se conserva chez saint François » (i).

François, après la scène mystérieuse de l'Alverne, redescendit parmi ses frères et ne fit plus que languir jusqu'en 1226. Il était de plus en plus imprégné de cet amour divin qui lui faisait répéter sans cesse : « Le ciel et la terre devraient s'incliner, quand on prononce le nom de Dieu ». Mais, dans les derniers mois de son existence, il ressentit de vives augoisses et de profondes tristesses. Il avait rêvé la transformation de la société ; il avait semé de toutes parts, avec un succès croissant, des germes qui devaient lever ; et néanmoins, il rencontrait, ici du relâchement, là des résistances; il éprouva donc ce désenchantement propre aux âmes qui, appelant de leurs vœux le règne sans partage de Jésus-Christ, souffrent de le voir contesté ou ajourné. Mais son œuvre subsista ; elle devait continuer à produire ses fruits ; si bien que l'histoire peut lui rendre cet hommage, qu'il a été un des plus grands pêcheurs d'hommes dont elle ait à enregistrer les destinées.

Il mourut le 3 octobre 1226, en chantant ; « Heureux d'être enfin délivré et de me retrouver dans le sein du Seigneur ». Au préalable il avait béni ses frères, et il leur avait recommandé une dernière fois la pauvreté.

A quarante-quatre ans, une vie d'homme semble loin d'être achevée, et tel est, en effet, le sort ordinaire. Qui dira cepen-

(i) De Cotiformitait vita B. Francisci ad viiam D.N. J.-C. (Jaugey, Dictionnaire apologétique, p. 1298.)

MÉLANGES lOI

dant que la vie de saint François n*ait pas été complète, qu'il n'ait pas donné la pleine mesure de ce qu'on pouvait attendre des plus hautes facultés mises en mouvement pas l'action divine, et que son héritage n'ait pas eu le temps de se former ? Certes rien n'eût pu s'ajouter aux exemples que le monde reçut de lui, et, quant à ses créations, leur vitalité sept fois séculaire montre assez le degré de perfection dont il les avait revêtues.

Il eut des disciples et des continuateurs dignes de lui. Faut-il citer parmi tant d'autres saint Bonaventure, saint Antoine de Padoue, sainte Claire, qui, dés 12 12, avait fondé une communauté analogue aux Franciscains pour les femmes, et à laquelle François avait assigné une règle mémorable? Faut-il rappeler que, dès le XYIII^ siècle, l'Ordre envoya des missions chez les Mogols et jusqu'à Pékin ? Faut-il détailler les couvents qu'il a fondés, les peuples qu'il a évangélisés, les bienfaits que partout il répand encore aujourd'hui, piincipalement dans les classes laborieuses? Avec le temps la rigueur de la règle primitive fut attaquée, et c'est pour ramener l'Ordre à sa sévérité primitive que se constituèrent les Capucins dont les rameaux, pleins de jeunesse, fleurissent dans les deux hémisphères.

Le monde passe à côté de ces merveilles d'un œil distrait, indifférent ou hostile. Mais les multitudes d'amcs que l'Œuvre de saint François a édifiées, consolées et réconfortées, témoignent assez la grandeur et la fécondité de la mission divine de celui qu'on appelait // poverello d'Assise.

L'Eminence grise

Le P. Joseph a été « un grand homme ». Il unissait en sa personne « la méditation des vérités éternelles et la conduite des hommes, le cosmopolitisme religieux et Tesprit national, les abstractions les plus hautes et l'art de débrouiller les situations et de trouver des expédients, l'ascétisme et les affaires ». Tel est le jugement porté sur son compte par M. Gustave Fagniez dans un ouvrage auquel l'Académie française a décerné en i ^ gS le grand pi ix Gobert ( i ).

Ce jugement heurte de front bien des préjugés. Le P. Joseph était capucin. Un capucin peut-il être autre chose qu'un homme obscur, incapable et ignorant ? Il est vrai qu'il a possédé la confiance de Richelieu, Mais n'était-ce pas à titre d'agent subalterne, d'instrument bon à tout faire, d'outil dont on se sert à défaut d'autres ressources ?

L'histoire enseigne au contraire, qu'il est peu de vies plus intéressantes que celles du P. Joseph. Il jouissait d'une immense influence, acceptée par les puissants du monde, princes et hommes d'Etat, catholiques et protestants. Il était à la fois un religieux d'une haute piété, ayant soif du salut des âmes, et un profond politique, mêlé activement à des desseins

{wLeP. Joseph ci Richelieu, par Gustave Fagniez. Paris. Hachette, 1894, 2 vol. in 80.

MÉLANGES io3

et à des initiatives de premier ordre, dans lesquels il eut une large part. Comment ces deux qualités ont-elles pu s*allier en lui ? Les idées qui ont cours aujourd'hui expliquent l'étonnement que cause un tel phénomène. Mais le XVlie siècle était une époque tout à la fois d'union intime de TEglise et de TEtatet de renaissance religieuse, et il reconnaissait au clergé, qui, par le maniement des âmes, a une connaissance spéciale des hommes, une grande aptitude pour traiter les affaires temporelles. Est-ce à dire que la politique ne multiplie pas les écueils sous les pas du prêtre et du religieux ? Il serait puéril de le nier, et nous verrons que le rôle qu'y a joué le P. Joseph est fort discutable. Mais au moins convient-il de rendre hommage aux mobiles qui l'ont guidé : les fautes qu'il a pu commettre n'enlèvent rien au relief de la grande figure historique qu'il offre à l'attention curieuse et impartiale de la postérité.

Le P. Joseph naquit à Paris le 4 novembre 1577; ^ V mourut en i638 à Tâge de 62 ans. Il appartenait à une famille distinguée, la famille Leclerc du Tremblay, se rattachant à la haute bourgeoisie, mais portant les titres de plusieurs seigneuries. Dès son tout jeune âge, il ressentit de vives impressions de piété; celles-ci se portaient spécialement sur la Passion de Notre-Seigneur, comme si Dieu avait voulu lui marquer, à l'aurore de sa vie, ce qu'il attendait de lui. Ses études furent brillantes : il parut même vouloir partager un instant l'existence agitée et frivole de la jeunesse de l'époque en s'initiant aux arts d'agrément les plus en vogue et en partij:ipant à quelques guerres. Mais ses premiers sentiments

reprirent le dessus et le poussèrent vers la vie religieuse. Il n'est pas de grande résolution, prise par un homme, qui ne rencontre de l'opposition dans son entourage : la vocation du P. Joseph fut combattue par sa mère ; il triompha de cette épreuve, entra aux capucins et fut ordonné prêtre en 1614.

Deux ordres religieux jouissaient alors d'un prestige incomparable : les jésuites et les capucins ; les jésuites, controversistes de premier ordre, redoutables à l'hérésie, maîtres de la jeunesse, brillant dans les sciences et les lettres; les capucins, dont l'ardeur communicative, les vertus et la pauvreté étaient sur les foules plus puissantes que les meilleures prédications. De nos jours, les capucins se complaisent dans les travaux les plus humbles de leur mission; au XVI !« siècle, ils jouissaient d'une grande faveur au sommet de l'Etat comme auprès des masses, et c'est ce qui explique que le P. Joseph, ayant rempli pendant quelques années tous les devoirs de son ordre avec un zèle soutenu, ayant mené ce qu'il appelait « une vie de soldat », devint en 161 3 provincial de Touraine et fixa sur lui les regards de tous.

Déjà, avant cette dernière date, il était entré en relations avec Richelieu, (i) Ils étaient faits pour se comprendre et s'entendre ; tous deux étaient préoccupés du désir d'arracher la France à l'hérésie ; tous deux aspiraient à assurer à leur pays une situation prépondérante ; le P. Joseph était investi de la confiance de la Reine-Mère ; ayant discerné dès l'abord dans Richelieu les grandes qualités qui le distinguaient, il pouvait beaucoup pour assurer son avènement au pouvoir, et il n'est pas téméraire de penser qu'à partir de ce moment se nouèrent entre ces deux hommes de volonté et de persévérance des liens que la mort seule

(i) On pense que c'est en 1609, que ces relations commencèrent, à l'occasion d'une mission de capucins, prôchée à Loudun.

devait dénouer, le P. Joseph promettant de favoriser l'entrée de Richelieu aux affaires, Richelieu s'engageant à seconder les vues du P. Joseph, parmi lesquelles figurait en première ligne la délivrance des Lieux Saints.

Trois desseins principaux marquent la carrière religieuse du capucin : la fondation de l'Ordre de Calvaire, la Croisade contre les Turcs et les Missions françaises et étrangères.

Le drame de la Passion qui remuait déjà si vivement son ame dans son enfance, fut la pensée inspiratrice de l'Ordre nouveau qu'il créa et qui porta le nom de Congrégation des bénédictines réformées de Notre-Dame de Calvaire ; il lui assigna pour objet principal de prier pour la conversion des hérétiques et la délivrance de Jérusalem ; il en conserva toujours la direction, et jamais, au milieu des travaux les plus accablants, il ne négligea les intérêts spirituels de ses chères religieuses. Il leur avait imposé les pratiques et les vertus suivantes : le silence, l'humilité, l'union et la charité mutuelles, la clôture, l'oraison, en les mettant en garde contre certaines habitudes qui s'étaient introduites dans plusieurs communautés ; et, pour les mieux aider, il écrivit plusieurs ouvrages, principalement à leur intention, et dans lesquels il leur traçait des méthodes d'oraison. Saint-Cyran ayant émis une doctrine qu'on peut appeler la doctrine de l'inspiration, et d'après laquelle il suffirait d'écouter Dieu dans son cœur pour y faire naître l'oraison, il la combattit fortement, et il renferma ses enseignements les plus saillants dans un livre intitulé : Introduction à la vie spirituelle. Ecrits, direction, conseils, tout porte la marque des sentiments de profonde piété et de l'austérité religieuse du P. Joseph (i).

(i) M. Gabriel Hanotaux (Histoire du Cardinal de Richelieu, tome 1er, pp. 121 et suiv.) estime que « la constitution que le P. Joseph

Io6 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Il ne comptait pas exclusivement sur les prières de la nouvelle Congrégation pour arracher les Lieux Saints aux musulmans ; il mit tout en œuvre pour susciter en Europe une nouvelle croisade. Le moyen-âge avait vu les nations chrétiennes, dans un vif élan de foi, s'efforcer de refouler rislamisme : c'était le temps de la république chrétienne ayant le Pape à sa tète. Puis une période de relâchement s'était ouverte, suivie bientôt de la naissance du protestantisme ; les Lieux Saints avaient été oubliés, et même François I^»" avait cédé à la tentation de négocier une alliance avec le Turc. Mais, au XVll^' siècle, un renouveau religieux faisait tressaillir beaucoup d'àmes ; des appels venaient de l'Orient ; un projet d'expédition dont le duc de Nevers devait avoir le commandement fut conçu, et le P. Joseph, fort de sa situation, se rendit à Rome à l'eftet de réclamer pour ce projet le patronage du St. Siège. Le Pape Paul V, absorbé par des soins divers, hésitait ; des objections turent faites, tirées de l'état de l'Europe et des divisions qui la déchiraient. Mais le P. Joseph, secondé par l'appui moral du roi de France, avait réponse à tout ; il montrait l'accord facile à établir entre les Bourbons et les Habsbourgs en vue d'une croisade, l'atîaiblissement des Turcs dont la vaillance primitive semblait brisée, l'éclat du rôle réservé à la Papauté dans ce mouvement de la chrétienté ; bref, il sembla avoir obtenu l'adhésion du Souverain Pontife, et, en revenant à Paris à pied et à marches forcées, suivant les prescriptions de son ordre, il visita

donna à l'ordre du Calvaire, les commentaires qu'il fit de cette constitution sont des chefs-d'œuvre de force, de prudence, de haute psychologie féminine ». Il dit aussi que dans ses lettres aux Calvairiennes et dans d'autres documents émanés de lui, on découvre «un P. Joseph inconnu, plein de zèle et d'entrain, passionné pour leschoses de la religion, animé d'un soufïïe littéraire où luit plus d'une étincelle de génie ».

successivement le grand duc de Toscane et le duc de Savoie poiir obtenir leurs concours.

A son retour, une révolution de palais avait enlevé au parti de la Reine- M ère son crédit ; Richelieu, englobé dans sa disgrâce, s'était retiré dans son diocèse de Luçon et l'attention était distraite du projet de croisade. Mais le P. Joseph ne perdit pas courage ; il s'aperçut qu'il avait conservé le crédit que lui avaient assuré auprès du roi son zèle religieux et ses vertus; il recommanda de nouveau l'entreprise qui lui tenait tant à cœur. Les politiques témoignèrent de la froideur ; ils redoutaient les conséquences de la ruine de l'alliance avec le Grand Seigneur ; mais, à tout prendre, le roi était favorable ; des émissaires furent envoyés en Allemagne et à Varsovie pour tâcher d'y recruter des adhésions ; on créa même en 1617 un ordre religieux militaire, semblable à ceux qui avaient été fondés dans le passé, V Ordre de la milice chrétienne ; bientôt, en 1618, les nonces furent chargés de réclamer l'entente des princes chrétiens en vue de la croisade ; le P. Joseph se rendit à Madrid pour entraîner l'Espagne. Mais tous ces efforts devaient 1 ester stériles; les gouvernements, absorbés par leurs rivalités, se dérobèrent ; les négociations traînèrent en longueur et finalement, en 1625, le P. Joseph comme le Pape reconnurent qu'un ajournement indéfini s'imposait. Ainsi échoua un dessein dont la grandeur était indéniable et dont l'exécuiion eût pu préserver l'Europe de bien des orages. Toutefois, le P. Joseph ne le perdit jamais de vue, et, croyant peut-être avoir l'éternité pour lui, il se flattait, après avoir fait accepter ou imposé la suprématie morale de la France, d'en rendre l'accomplissement possible.

Si le P. Joseph désirait refouler les musulmans par la force des armes, il n'était pas moins préoccupé de la conversion des protestants et des infidèles par la douceur et la persuasion. Les milices de saint François dont les capucins était une

lo8 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

branche avaient une aptitude particulière pour la conquête des âmes ; elles s'y employèrent au XVI I^ siècle avec un zèle admirable et obtinrent des fruits merveilleux.

En France l'Ouest, et dans TOuest le Poitou surtout, ainsi que les Cévennes et le Languedoc, étaient les centres d'action des protestants : là des familles puissantes, entraînant avec elles leurs vassaux et le personnel des fermes, avaient passé à l'hérésie, et, dans l'ensemble de la population, l'affaiblissement de la foi était considérable. Le P. Joseph, profitant de la situation qu'il occupait dans son ordre, fonda à partir de 1606 de nombreux couvents de capucins dans ces régions et organisa par leur moyen des missions qui convertirent une foule de protestants et réveillèrent la foi des catholiques.

Parallèlement à cet effort, le gouvernement comprit qu'il avait, lui aussi, une tâche à remplir. L'I^dit de Nantes n'avait pas été seulement un édit de tolérance : il avait accordé aux huguenots une justice privilégiée et i5o places de sûreté ; le roi s'était même engagé à leur payer régulièrement une somme de 180.000 écus pour l'entretien de ces places et de leurs garnisons ; grâce à ces concessions, ils avaient pu dominer un grand nombre de municipalités et créer en 1621 une sorte de république, dans laquelle les 722 églises réformées de France étaient divisées en huit cercles ayant à leur télé des chefs civils et militaires : c'était là une organisation politique qui, en constituant un Ktat dans l'Etat, était une menace pour la monarchie et la religion, et je ne sache pas que, dans aucun pays modvîrne,un gou/ernement quelconque pût être d'humeur à tolérer un pareil danger. Avant même que Richelieu arrivât au pouvoir, le P. Joseph avait obtenu du roi le rétablissement du culte catholique dans le Béarn ; là, Jeanne d'Albert avait confisqué les biens du clergé et fait de la religion protestante une église nationale investie de larges privilèges; il était temps de mettre fin à ce régime d'exception ; Louis XIIÏ n'hésita

pas à suivre les conseils qui lui furent donnés dans ce but. Mais ailleurs, l'organisation protestante, sans être aussi oppressive, subsistait ; elle avait bien perdu, à la suite de revers multiples, un certain nombre de places de sûreté ; mais elle conservait les autres et se livrait à des violences incessantes, notamment à Nîmes, à Montpellier, à Uzès et à Alais ; elle avait des rapports étroits avec l'étranger, et, en 1627, à laspect d'une flotte britannique, son principal foyer d'agitation, La Rochelle, s'insurgea. Réduire les rebelles devenait pour la monarchie une question d'existence. Le siège fut mis devant La Rochelle; il dura quinze mois ; les longues péripéties par lesquelles il passa découragèrent parfois Richelieu ; mais le P. Joseph l'engagea à persévc'rer ; toujours épris du soin des âmes, il avait établi auprès des troupes des capucins qui les catéchisaient, les formaient à des exercices de piété et les déshabituaient des blasphèmes et des débauches ; quand enfin la place eût succombé, il y entra le jour de la Toussaint 1 628 et se hûta d'y fonder un couvent de son Ordre.

La révolte des protestants s'était étendue au Languedoc ; là, leur principal centre de résistance était la ville de Privas, où ils avaient proscrit le culte catholique. Privas s'étant rendu, les autres villes protestantes du midi se soumirent les unes après les autres ; on leur imposa la démolition de leurs fortifications et des otages. Il était plus que temps : partout de ce côté les huguenots persécutaient les catholiques ; ils s'étaient emparés de beaucoup d'églises et dominaient par la terreur.

Un vaste champ s'ouvrait donc à l'esprit de prosélytisme du P. Joseph. Il ne manqua pas à cette tâche. Déjà, pendant le siège de Privas, il était sur les lieux, soutenant la foi des soldats, cherchant à convertir les hérétiques. Quant le succès eût couronné les armes du roi, il fonda de toutes parts des missions ; ils les confia aux capucins ; il s'en réserva la direc-

no KCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

tion, centralisant les enseignements, organisant les prédications, reconstruisant des églises. L'oeuvre réussit ; les procédés violents ne purent pas toujours être évités ; on sortait d'un état de guerre, et bien que le parti huguenot eût été désarmé et vaincu, des résistances individuelles se produisaient encore çà et là, qui réclamaient l'emploi de force ; mais en somme, la douceur eut, dans les résultats obtenus, une part beaucoup plus considérable que la contrainte ; dans le Languedoc comme dans la Poitou, elle fît des miracles parle canal des capucins ; si bien qu'en 1628, Richelieu émettait l'espoir qu'avant deux ans, il n'y aurait plus en France de huguenots. Il se flattait, de concert avec le P. Joseph, d'atteindre ce résultat par une Conférence solennelle entre les représentants de l'Eglise catholique et les délégués du Synode protestant ; plusieurs pasteurs étaient gagnés à ce projet ; mais d'autres ne se laissèrent pas séduire, et par suite le projet échoua : il fut é/enté, avant qu'il eût été suffisamment préparé.

En Angleterre, les protestants restaient puissants. En 1625, une mission de capucins y fut établie sous la direction du P. Joseph. On espérait beaucoup de l'influence de la reine Henriette ; mais là, les événements politiques devaient bientôt se précipiter et produire une explosion de fanatisme puritain.

De l'Europe, les yeux du P. Joseph se portaient sur l'Orient. Les conversions de musulmans étaient presqu'impossibles à obtenir ; mais en était-il de même des schismatiques ? Le P. Joseph ne le pensait pas, et il envoya dans diverses contrées du Levant, pour sonder le terrain, le P. Pacifique de Provins. Celui-ci, après s'être livré à des investigations personnelles, revint en 1623 et fit un rapport favorable à l'établissement de missions capucines. Alors le P. Joseph fut placé, par la Propagande qui venait de se fonder^

MELANGES m

à la tête des missions d'Orient ; il en fut nomme préfet, en même temps du reste que de celles d'Angleterre et d'Ecosse avec les pouvoirs les plus étendus. Sous son impulsion les capucins se répandirent partout, dans la Turquie d'Europe, en Asie Mineure, dans l'Archipel, en Egypte, en Ethiopie et jusqu'au Maroc à l'Ouest et en Perse à l'Est. Il s'emble qu'en Egypte, en Ethiopie, en Perse et au Maroc leurs progrès furent peu saillants : il n'est pas donné à l'homme de voir ses desseins réussir partout et toujours, si louables qu'ils soient, si soutenus qu'ils soient par la bénédiction divine. Mais ailleurs l'avancement de la foi fut remarquable; les capucins étaient généralement bien accueillis et se faisaient accepter sans effort ; de loin, le P. Joseph dirigeait tout, pourvoyait à tous les besoins, multipliait les fondations.

Leurs missions avaient des détracteurs ; quelle œuvre n'en a pas ! Pourquoi les envoyer si loin, disait-on ? n'y avait-il donc pas assez de bien à faire en Europe? Mais l'évangile doit être prêché partout ; aussi, le roi et Richelieu soutenaient énergiquement les missions, ils les protégeaient, en cas de difficultés, vis-à-vis des autorités turques ; ils étaient certains d'ailleurs d'être favorablement écoutés, car, ainsi que l'écrivait le P. Joseph au nonce à Paris : « La France est de toutes les nations chrétiennes la moins suspecte à Constantinople, la plus propre à exercer un apostolat fructueux. » Parfois aussi, les missions capucines rencontraient des préventions chez les autres ordres, notamment chez les Franciscains de Terre Sainte. Le P. Joseph apportait à les dissiper un grand esprit de conciliation ; il instruisait toutes les affaires, examinait les plaintes, et s'il défendait ses religieux à Rome et partout, il cherchait aussi à sauvegarder les droits des autres communautés, s'inspirant toujours des sentiments les plus évangéliques.

A sa mort, les missions de cupucins établies en Orient étaient au nombre de dix ; elles étaient fixées à Constantinople, dans les îles de l'Archipel, en Asie-Mineure et au Caire ; elles perdirent en lui leur initiateur et leur principal appui ; néanmoins, elles subsistèrent et n'abandonnèrent jamais leur fécond apostolat.

Ces mesures, prises pour amener la conversion des hérétiques et des infidèles, suffiraient à l'immortalité d'un homme; elles ne formèrent cependant qu'une petite partie de la tâche assumée par le P. Joseph. Déjà on a pu s'en convaincre; la suite de ce récit le montrera mieux encore.

En parcourant l'histoire depuis le commencement de l'ère chrétienne, on est frappé de deux grands faits : le premier, c'est que chaque siècle a eu ses hérésies; le second, c'est que celles-ci, quand elles ont été abandonnées par le pouvoir ou qu'elles ne se liaient pas à une idée nationale, n'ont pas tardé à sombrer, en dépit des enthousiasmes qu'elles avaient provoqués. A XVie siècle, le protestantisme avait sévi; cent ans après, ses progrès étaient arrêtés, mais l'on vit surgir le gallicanisme, l'illuminisme et le jansénisme.

En 16 II parut à Paris un livre d'Edmond Richer, syndic de la faculté de théologie de cette ville, livre intitulé : Libellas de ecclesiastica et politica potestate; il déclinait pour les États toute autorité supérieure à la leur et défendait la thèse du gouvernement des églises par leurs conciles et leurs évèqucs. Ce livre fit un bruit qui se prolongea pendant plusieurs années. Lors de son apparition, Richelieu et le P. Joseph s'y montrèrent fort hostiles; ils repoussaient toute introduction d'un régime aristocratique dans l'Eglise. Quand Richelieu arriva au pouvoir, il ne modifia pas ses idées sur ce point; mais il inclina à favoriser les droits de l'autorité royale, qu'il exerçait largement; le P. Joseph, lui, resta toute sa vie fidèle aux prérogatives doctrinales du St- Siège. Vers ce

MÉLANGES ii3

temps, diverses publications soulevèrent la question du droit divin des rois et celle de la suprématie du Pape sur les couronnes. Le parlement censura les écrits qui donnaient au Souverain Pontife une autorité sur les rois, déclara que le roi ne tenait ses droits que de Dieu et réclama Texpulsion des Jésuites qui passaient pour les champions d'une doctrine différente. Richelieu n'entendait pas aller aussi loin ; l'indépendance de la couronne lui souriait; mais, voyant les alarmes que l'attitude du parlement, secondé par les dispositions de la Sorbonne, suscitait du côté de Rome, il recommanda et fit prévaloir l'apaisement. C'est dans le même esprit qu'il tacha, de concert avec le P. Joseph, qui soutenait du reste vigoureusement l'orthodoxie, d'obtenir une rétractation de Richer ; Richer finit par céder; il signa une rétractation; toutefois celle-ci n'impliquait nullement que le St-Siège eût des droits sur le pouvoir temporel, et même, dans les conférences auxquelles cette affaire donna lieu, Richelieu réserva d'une manière vague les libertés de r Église gallicane. Ainsi s'éteignit en 1629 le richérisme, qui devait néanmoins renaître sous le nom de gallicanisme.

L'illuminisme ne vécut pas plus longtemps. Il s'était formé une petite secte, s'abstenant de toute profession de foi déterminée, mais manifestant une certaine défiance pour les œuvres, adhérant à l'inspiration individuelle avec une tendance marquée vers le sensualisme. Dès qu'il aperçut cette erreur, le P. Joseph prit l'alarme; il la combattit avec d'autant plus de vigueur, que c'était de son ordre qu'étaient sortis les premiers adeptes; il signala avec force l'abîme qu'il y a entre la vraie et la fausse spiritualité ; Richelieu fit arrêter lesprincipaux suspects et les déféra à la juridiction épiscopale : ils se rétractèrent.

Mais au même moment apparut une autre hérésie, non moins subtile, mais qui devait être plus tenace : on l'appela

le jansénisme. En réalité, l'abbé de Saint- Cyran en fut le père autant et peut-être plus que Jansénius. Cette hérésie se rapprochait du calvinisme par ses doctrines sur la grâce et la justification; elle faisait dépendre l'efficacité de la pénitence de conditions très rigoureuses, éloignait des sacrements par la crainte qu'elle inspirait de les mal recevoir et suggérait une véritable terreur de la justice divine. Ses partisans se disaient catholiques et soumis au St-Siège; en réalité, ils professaient une religion nouvelle. Richelieu ne s'y trompa pas; il chercha à couper le mal dans sa racine, en faisant arrêter Saint-Cyran et le P. Sequenot dont les erreurs, ayant été publiées, furent réfutées parle P. Joseph. Momentanément l'agitation s'apaisa; mais, après Richelieu, elle devait renaître et se développer.

Il était, dans Tordre des choses religieuses, un dernier point qui réclamait l'intervention de Richelieu et du P. Joseph. Ce point concernait l'état de l'Eglise et du clergé. Des abus existaient de ce côté : ils furent réprimés. Des rivalités existaient entre le clergé séculier et le clergé régulier : on travailla à les éteindre. Les évêques avaient une tendance à concentrer dans leurs mains toutes les affaires de la religion; l'esprit gallican les sollicitait; ils voyaient volontiers dans les ordres religieux, relevant plus directement de Rome, des agents disposés à porter atteinte à leurs prérogatives. Il fallait empêcher d'une part que l'autorité épiscopale ne fût ébranlée, et d'autre part que la mission des ordres religieux, mission toute d'apostolat, ne fût entravée. Le P. Joseph maintint les droits de son ordre, en soutenant notamment que les réguliers pouvaient prêcher sans se soumettre au préalable à un examen épiscopal; mais ici encore, il fit preuve d'une grande modération, et, animé d'un esprit vraiment évangélique, il ne négligea rien pour amortir l'effet de ces rivalités. 11 savait que, partout où il y a des hommes, se produisent des conflits ; il savait aussi que la robe saeerdotale, fût-elle portée par un évêque, n'étouffe pas

MÉLANGES Il5

toujours les écarts des sentiments humains ; mais il voulait que l'amour de Dieu et de son Église réfrénât les froissements et assurât, par une sage conciliation, Taccord de tous ceux qui servaient la même foi.

Tel fut en résumé le rôle religieux rempli par le P. Joseph durant une période de trente années : il témoigne d'une activité, d'une ardeur et d'une abnégation sans bornes. Et cependant, en même temps que les intérêts religieux occupaient dans sa vie une si grande place, les intérêts politiques ne l'absorbaient pas moins : c'est ce qu'il s'agit d'exposer.

Richelieu, après un court passage au pouvoir en 1616, devint chef du conseil en 162 1 . Le roi avait contre lui des préventions naissant de la faveur dont il avait joui auprès de la Reine-mère : le P. Joseph les dissipa, en faisant ressortir tout ce qu'il pourrait apporter de force et d'éclat à la monarchie. Aussi Richelieu, non content de le remercier de son élévation, l'appela auprès de lui pour ne plus s'en séparer.

Quand on étudie de près la vie du Cardinal, on se convainc qu'il était sincèrement dévoué à l'Église et qu'il voulait la prospérité de la religion. Mais il avait aussi une passion, la passion nationale : il aspirait à réaliser la grandeur de la France, et, pour l'assurer, il se donna comme but de sa carrière politique l'abaissement de la maison d'Autriche dans ses deux branches, l'espagnole et l'allemande. Ce but, il le poursuivit avec ténacité, ne reculant pour l'atteindre devant aucune alliance ni aucune manœuvre, au risque d'affaiblir l'influence de l'Église, déjà si fortement battue en brèche par le protestantisme ; aussi l'ambassadeur de Venise à Paris,

Il6 KCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Pesaro, disait qu'il était « plus homme d'État qu'homme d'Église ».

Le P. Joseph s'associa de toutes ses facultés et de toute son activité à l'accomplissement du dessein de Richelieu. Comment un religieux, irréprochable dans sa foi et dans ses mœurs, put-il faire à la politique une place prépondérante dans ses préoccupations ? Le Cardinal a probablement révélé leur pensée commune dans son Traité de la perfection du chrétien : « C'est une opinion qui se trouve en beaucoup d'esprits de croire qu'il est impossible de se donner parfaitement à Dieu, si on ne se délivre tout à fait du monde et des affaires ; mais le zèle que ma condition m'oblige d'avoir pour le bien public de l'Kglise et de l'Etat, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, me fait dire au contraire qu'on ne saurait mieux employer son travail qu'aux lieux où il se trouve une plus grande moisson à taire, lorsque le Divin Père de famille nous y appelle ». On comprend du reste que la politique soit pour les esprits supérieurs une vive tentation ; conduire les âmes vers l'éternité est sans doute la plus belle des missions ; mais les diriger dans le temps, être conducteur d'hommes, leur faire accepter des convictions et des conceptions dans lesquelles on aperçoit le bonheur de l'humanité, s'assujettir des intelligences et des volontés, c'est-à-dire les sources les plus élevées de la puissance de l'homme, n'y a-t-il pas là aussi de quoi séduire ceux à qui des dons naturels en donnent l'aptitude i

Ce qui se comprend moins, c'est qu'un Cardinal et un religieux aient usé toutes leurs ressources dans une entreprise fomentée contre une puissance catholique. Mais la politique n'est pas une œuvre de saints ; elle grise et amène souvent à confondre les calculs de l'amour-propre avec les suggestions les plus élevées. Le P. Joseph, au milieu du dédale des affaires qu'il traitait, parlait toujours de paix, d'union des princes

caiholiques, de guerre aux infidèles : il aspirait à substituer la suprématie des Bourbons à celle des Habsbourgs et à attirer à la France la clientèle des nations catholiques, croyant que cette œuvre de pacification accomplie (i), la croisade contre les Turcs serait plus facilement accepte'e. Inclinons-nous devant ce mobile ; mais réservons-nous d'apprécier Tœuvre elle-même.

Cette œuvre, le P. Joseph était en position d'y travailler avec persévérance. J'ai déjà dit que Richelieu, devenu premier ministre, l'attacha à sa personne. Il le logea au Palais Cardinal et lui donna quatre secrétaires : leur intimité ne fit que croître avec les années ; parfois, quoique rarement, quelques nuages s'élevaient entre les deux amis, et alors le religieux se retirait dans un couvent de son ordre ; mais c'était très passager, et le puissant Cardinal ne ménageait pas les avances.

Le P. Joseph, le cardinal de la Valette et les deux Bouthillier formèrent le conseil spécial de Richelieu ; mais le P. Joseph était le plus écouté. Sa capacité politique était éminente ; il se distinguait par la fécondité des initiatives, la variété des expédients et l'énergie dans l'exécution. Il passait avec le Cardinal les heures que celui-ci consacrait aux affaires, et se trouvait auprès de lui, quand les secrétaires d'Etat étaient reçus. Il donnait des audiences, écrivait des dépêches, formulait des instructions ; il poursuivait des négociations latérales, avait des agents secrets qu'il entretenait surtout en Allemagne ; il était le centre et l'instigateur de toute la politique occulte de l'Europe. Il déployait les qualités de l'hom-

(i) 11 écrivait à d'Avaux le 8 mai 1635, lorsque la France déclara la guerre à l'Autriche : « La vraie intention du roi est de faire le plus tôt qui se pourra une paix générale avec garantie mutuelle pour l'avenir. Ce qui serait un siècle d'or et comme le temps d'Auguste. >

l8 KCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

me d'Etat et du diplomate, précis ou vague, conciliant ou tranchant suivant les circonstances. Rien d'étonnant dès lors que son crédit allât toujours grandissant. Les agents diplomatiques de l'étranger constataient les progrès de son action ; ils reconnaissaient qu'il prenait avec le Cardinal la plus grande part aux affaires, qu'il était le membre le plus important du gouvernement, et que c'était par ses mains que passaient les négociations extérieures les plus graves. Aussi est-ce par une juste déférence pour ses mérites que Richelieu le nomma en 1604 ministre d'Etat.

Un tel homme ne pouvait manquer d'ennemis. En polititique, quiconque veut et agit heurte autrui ; les rivalités et les jalousies se dressent ; le P. Joseph en triompha ; mais qui oserait dire que, dans ces luttes d'influence, il n'obéit jamais au ressentiment ? Les plans dont il poursuivit l'exécution lui attirèrent des inimitiés ardentes : lors de ses négociations en Allemagne, on répandait contre lui des libelles où on le dépeignait comme « l'ennemi de Dieu et le fléau du monde » ( i) ; aux yeux de beaucoup, il passait pour un fourbe et un intrigant. Le fait est qu'il ne dédaignait pas les petits moyens, les manœuvres habiles, les intelligences secrètes. Dès la première affaire à laquelle il fut mêlé, celle de la Valteline, le nonce à Paris, Spada, écrivait à sa Cour : « Ce capucin peut être un homme de bien ; c'est certainement un négociateur habile ; mais sa façon de négocier est pleine de réticences et de fauxfuyants. Il ne fait qu'un avec Richelieu ; mais si, dans cette union intime, l'amitié est égale des deux côtés, l'influence ne l'est pas, le religieux subissant celle du Cardinal, plus qu'il ne la soumet à la sienne ». Cette dernière appréciation

(îj Lui-môme, étant à Ratisbonne, écrivit aux Calvairiennes que, € dans des libelles diffamatoires >, il était traité « de peste du monde » et < d'ennemi public de Dieu ».

MELANGES IIQ

ne se vérifia pas toujours ; il semble du reste, que Tintérêt de la religion dominait d'une manière plus complète la pensée de P. Joseph que celle de Richelieu (f).

Analysons maintenant à grands traits les affaires que le P. Joseph négocia.

Le premier conflit dans lequel Richelieu eut à intervenir après son avènement au pouvoir se rapporte à la possession de la Valteline. La Valtelineest une vallée suisse, restée catholique, et qui supportait avec impatience la domination protestante des Grisons. La France et l'Espagne se disputaient les passages de cette vallée, par lesquelles on accédait du Milanais dans les pays de la domination autrichienne ; c'était à cette époque la clef du nord de l'Italie. Au cours des démêlés auxquels ces intérêts rivaux donnèrent lieu, le Pape avait fait occuper par des garnisons les forts de la Valteline et préparé un projet satisfaisant les habitants catholiques de la vallée et l'Espagne. Richelieu repoussa délibérément ce projet et se rendit maître d'une partie des forts détenus par les soldats pontificaux. Après avoir infligé au Pape celte cruelle humiliation, il lui envoya le P. Joseph avec un nouveau projet. Le Souverain Pontife combla le capucin d'égards ; mais, au lieu de s'entendre avec lui, il envoya à Paris un légat pour traiter l'affaire. Celle-ci resta mêlée à tous les événements ultérieurs. Si je la mentionne, c'est pour rappeler que Richelieu ne reculait pas devant les coups de force, même contre le Saint-Siège, quand l'intérêt français était en jeu, et que dès le début, le P. Joseph se trouva associé à ses vues.

(i) M. Hanotaux, en constatant que le P. Joseph c couvrait ses desseins vastes, ses menées complexes, ses voies tortueuses, de l'humilité réelle du capucin >, reconnaît que < la collaboration de ces deux hommes d*£tat devait porter la France au comble de la grandeur militaire et politique ». {Ibid, pp. X2i, 124.)

(22 KCHOS DES LUTTES COxNTEM FORAIN ES

sans obtenir un succès complet, il le décida à conclure un arrangement qui devait quelques mois après devenir le traité de Fontainebleau. Ce traité stipulait l'alliance du duc et de la France, sauf contre l'Empereur et l'Empire, et sa neutralité dans la lutte entre la Hollande et l'Espagne. C'est à ce propos, que l'Empereur Ferdinand tint, paraît-il, ce propos : « Un pauvre capucin m'a désarmé avec son chapelet, et tout étroit qu'était son capuchon, il a su y faire rentrer six bonnets électoraux, m

Ces points réglés, Richelieu rappela le P. Joseph à Paris, probablement pour l'associer plus que jamais au poids des affaires. Le capucin, peut-être un peu froissé du refus de ratification du traité primitif de Ratisbonne, se rendit directement à son arrivée au couvent de la rue St-Honoré. Mais Richelieu le combla d'égards et se hâta de le réinstaller auprès de lui.

Pendant que tout ceci se passait dans le Sud de l'Allemagne, les événements se pressaient au Nord. Là, Richelieu eût voulu enrôler dans ses desseins Gustave-Adolphe et ménager une alliance entre lui et Maximilien de Bavière contre la Maison d'Autriche. Mais Maximilien refusa d'entrer en campagne contre l'Empereur ; néanmoins le Cardinal ne rompit pas les négociations avec le roi de Suède ; elles étaient conduites par Charnacé et surveillées de Ratisbonne par le P. Joseph. Celui-ci ne se dissimulait pas les dangers que l'invasion suédoise pouvait faire courir à la religion catholique ; mais il la considérait comme un expédient nécessaire et il écrivait à Richelieu : « Il faut se servir de ces choses ainsi que des venins dont le peu sert de contrepoids et le trop tue(i))). Tout ceci aboutit à un txaité signé entre la France et Gustave-Adolphe le

(i) i6 août 1630.

MKI.ANGES 123

i3 janvier i63i, par lequel ce dernier, moyennant un subside annuel, s'engageait à conduire une armée en Allemagne et à respecter la liberté du culte catholique. Le traité à peine signé, le roi commença sa marche victorieuse; Maximilien poussa un cri d'alarme et s'adressa au P. Joseph; mais le capucin estima que les intérêts de la religion catholique étaient suffisamment sauvegardés par les engagements que le vainqueur avait pris, et engagea Maximilien à rester neutre entre les belligérants.

Si l'on ne savait combien l'homme se laisse entraîner à parer de complaisances ses desseins personnels, la conduite du P.Joseph paraîtrait inexplicable. Il croyait très sincèrement que l'entente avec la Suède aboutirait, par l'affaiblissement de l'empire, à la suprématie de la France. Ici, sa clairvoyance était en défaut : comment pouvait- il espérer que la France et la religion catholique recueilleraient tous les fruits des victoires remportées par un prince protestant ? comment n'avait- il pas percé le plan de Gustave- Adolphe qui consistait à refondre l'Allemagne au profit de la Suède et du protestantisme ?

Bientôt cependant on prit l'alarme à Paris. Un conseil se tint le 6 janvier i632 ; la majorité opinait pour une intervention armée de la France et la prise de l'Alsace ; le P. Joseph fit prévaloir l'avis contraire ; il craignait que l'entrée en scène du roi Louis XIII ne provoquât la coalition de tous les princes allemands contre lui. Sur ces entrefaites, Maximilien, croyant obéir à ses devoirs de chef de la Ligue catholique, renonça à sa neutralité ; il fut battu. Les craintes du gouvernement français ne firent que s'accroître ; Richelieu et le P. Joseph envoyèrent un ambassadeur à Gustave- Adolphe pour tâcher d'arrêter ses progrès et des émissaires auprès des petits cours allemandes, protestantes et catholiques, pour les engager à s'unir sous

l'hégémonie de la France et à s'opposer éventuellement aux Suédois. Les choses en étaient là, lorsque Gustave- Adolphe périt au milieu de ses victoires glorieuses.

Cette mort servit les desseins de Richelieu, Gustave- Adolphe ayant cessé d'être un instrument utile, pouvant devenir un maître impérieux et se posant d'ailleurs déjà en champion du luthéranisme. Mais d'autre part elle fortifiait la position ébranlée de l'Empereur et de l'Espagne, et c'est pourquoi le Cardinal et le P. Joseph mirent tout en œuvre pour empêcher que les princes allemands protestants et les Hollandais ne déposassent les armes. Des agents furent expédiés dans ces diverses directions, promettant le concours pécuniaire de la France, faisant entrevoir un appui plus ouvert encore et cherchant à donner à la guerre un élan nouveau. Dans ce but un traité fut conclu à Francfort le 9 septembre i632 avec les électeurs protestants. Mais ceux-ci et les Suédois ayant subi une défaite sanglante à Nordlingen, puis l'électeur de Saxe s'étant réconcilié avec l'Empereur, Richelieu et le P. Joseph se décidèrent à l'entrée en campagne effective de la France contre l'Autriche, dans l'espoir de pouvoir prendre la direction de la coalition et en retirer les avantages. L'Allemagne leur échappa presqu'entièrement, la révocation de l'édit de restitution l'ayant groupée presque tout entière autour de l'empereur, et ils en furent réduits à contracter des alliances plus étroites avec la Hollande et la Suède.

Des pourparlers longs et mouvementés se poursuivirent entr'eux d'une part, et Grotius puis le chancelier Oxenstiern pour la Suède d'autre part et aboutirent au traité de Compiègnc. Par ce traité les deux alliés s'engageaient à ne pas conclure de paix séparément, la Suéde promettait la liberté du culte catholique et la conservation des biens du clergé, tels qu'ils se comportaient en 16 18 dans les États occupés par

elle, la France lui garantissant Tarchevêché de Mayence et révêché de Worms. Peu de temps auparavant, un traité d'alliance offensive avait été conclu avec la Hollande, ayant pour objet Tindépendance des Pays-Bas espagnols et subsidiairement leur partage entre les contractants. Richelieu eut bien voulu entraîner Tltalie dans cette coalition contre la maison d'Autriche ; il n'y réussit pas ; le pape Urbain VIII était du reste vivement ému d'une politique qui, sous des motifs spécieux, ne pouvait tourner dans certains pays qu'à l'avantage du protestantisme. Et certes ce n'est pas un des spectacles les moins surprenants qu'offre l'histoire, que celui d'un cardinal et d'un capucin, écrasant les Huguenots en France, patronnant la propagande catholique parmi les infidèles, et subventionnant puis aidant le luthéranisme en Allemagne et le calvinisme dans les Pays-Bas. Mais tout cédait à leurs yeux devant l'intérêt français. Ce qu'ils voulaient, c'était affranchir ou démembrer les Pays-Bas, rompre les liens rattachant les trois évêchés à l'empire, garder la Lorraine, certaines places de la Haute-Alsace et Pignerol, assurer aux Grisons la possession des passages de la Valtelinc, acquérir le Montferrat et le Roussillon.

Le P. Joseph regrettait-il la guerre ? Sans doute la paix restait l'objet de ses désirs éloignés. Mais il considérait la guerre comme nécessaire. Il rédigea deux manifestes, l'un •destiné aux cours étrangères, l'autre à l'adresse des provinces belgiques, dans l'espoir de les soulever contre l'Espagne; et, .les hostilités déclarées, il se servit, pour les mener à bien, de tous les moyens. Le duc de Rohan, chef des huguenots français, fut placé à la tète d'un corps d'armée qui agissait pour la France du côté de la Valteline; puis, la nécessité se faisant sentir de la présence d'un général expérimenté en Allemagne, un traité fut conclu en octobre i635 avec le duc .Bernard deSaxe-Weimar, formé à l'école de Gustave-Adolphe,

traité par lequel la France lui accordait de gros subsides à charge d'entretenir une armée de 18.000 hommes; le P. Joseph eut dans cette dernière négociation une part si active, que le duc Bernard le remercia dans une lettre « de l'aflection particulière dont il l'honorait depuis longtemps. »

La campagne de i636 débuta pour la coalition par des revers. Aussitôt, les animosités jusque-là contenues se donnèrent libre carrière. Il n'en va pas autrement dans la vie humaine : pour la foule la valeur d'un homme ou de ses conceptions dépend d'ordinaiie du succès. Le Cardinal, très sensible aux attaques, éprouva des tentations d'affaissement. Le P. Joseph le rappela à lui-même, lui remontra que la faiblesse dont il faisait preuve pourrait attirer sur lui la colère divine et rendit à ses sentiments religieux une ardeur que la fièvre des affaires avait un peu altérée. C'est alors que Richelieu entreprit la composition de son Traité sur la meilleure méthode de convertir les hérétiques^ et que, de concert avec le capucin, il suscita chez le roi la pensée de consacrer son royaume à la Sainte Vierge. Ainsi réconforté, il fit tête à l'impopularité, mit tout en œuvre pour réunir une armée considérable et obtint des villes et des particuliers des sacrifices d'argent à l'effet d'entretenir la guerre. La France remporta alors quelques avantages ; mais en somme, la campagne resta indécise. Une autre déception atteignit vers ce moment le Cardinal. L'Empereur Ferdinand II réussit, malgré tous les efforts du gouvernement français, à fixer la couronne impériale dans sa maison, en faisant élire le roi de Hongrie roi des Romains le 22 décembre i636; deux mois après il mourut, et Tempire échut à Ferdinand III.

Sous la pression de ces circonstances, des tentatives de paix furent faites. Des pourparlers eurent lieu à Paris, conduits, au nom de la France, par le P. Joseph. Mais il était trop tôt pour qu'ils aboutissent : il faut des revers équivalant à un-

écrasement ou la lassitude qui, à la longue, fait tiéchir les volontés, pour que la guerre, une fois engagée, prenne fin.

On se battit donc en 1637 et en i()38.

En 1637, les succès turent balancés. Le France perdit la Valteline; après s'en être emparée, le duc de Rohan négocia avec les Grisons un traité qui, d'après Richelieu et le P. Joseph, ne sauvegardait pas suffisamment les intérêts catholiques; on tergiversa, si bien que les Grisons se jetèrent dans les bras de l'Autriche Bernard de Saxe-Weimar qui, quoiqu'entré à la solde de la France, défendait aussi sa situation personnelle et sa religion, fut plus heureux sur le Rhin. Ces alternatives de victoires et de revers ne pouvaient que pousser le Cardinal et le capucin à rechercher des alliances nouvelles et à resserrer leurs liens avec les coalisés. Ils essayèrent du côté de l'Angleterre et de la Transylvanie, mais sans atteindre le but de leurs efforts. Par contre l'entente avec la Hesse, la Savoie et la Hollande s'affermit, et un nouveau traité fut conclu à Hambourg le 5 mars i638 avec la Suède, inspiré par la pensée de dépouiller la maison d'Autriche. Le plan restait toujours le même; il s'agissait pour la France de menacer l'Empire de toutes parts; aux yeux de ses ministres, la raison d'Etat dominait toute autre considération.

La campagne de i638 fut plus fovorable aux armes du Roi. Elle se termina le 17 décembre par la prise de Brisach, qui assurait à la France la possession de l'Alsace, fermait aux Espagnols les communications entre le Milanais et les Pays-Bas et lui donnait un point d'appui dans ses entreprises en Allemagne.

Le P. Joseph n'avait pas cessé, au milieu de tous ces événements, de déployer une extrême activité : il était cependant arrivé au terme de sa carrière.

Richelieu était plus jeune de sept années que le P. Joseph. Mais il était affligé de diverses incommodités physiques qui, jointes à ce pessimisme qu'engendrent le souci des afiaires et leurs mécomptes, le poussaient à songer à un successeur. Dès i633, il avait fait agréer comme tel le P. Joseph par le roi : celui-ci aimait le capucin à raison de son dévouement à l'Eglise ainsi que des œuvres qu'il avait créées et qu'il soutenait avec un zèle infatigable. Mais, pour que cette prévision pût se réaliser aisément, il était bon que le P. Joseph eût dans le monde un rang qui lui permît d'être investi d'une situation aussi élevée. J'ai déjà dit qu'il avait été nommé en 1634 ministre d'Etat. Richelieu, estimant que ce n'était pas assez, voulait pour lui une dignité plus haute encore, celle de cardinal, et fit à cet effet des ouvertures au St-Siège.

Trois hommes recommandèrent à Rome cette candidature; Je maréchal d*Estrées, ambassadeur du roi, le cardinal Barberini, protecteur des affaires de France, et Mazarin, ancien nonce à Paris. Mais le pape Urbain VIII témoigna des dispositions peu favorables ; les alliances nouées par Richelieu et le P. Joseph avec les protestants d'Allemagne le mécontentaient fortement, et d'autre part le devoir qu'il avait de rester impartial entre toutes les nations catholiques lui déconseillait de faire entrer dans le Sacré Collège un homme qui se montrait l'adversaire passionné de la maison d'Autriche £t qui contribuait à déchaîner la guerre contre elle. Cependant, on assure que vers la fin de i638, l'opposition du pape faiblissait et qu'il inclinait même à céder. Seulement à ce moment le P. Joseph fut frappé d'apoplexies successives ; une première attaque en mai fut suivie d'une seconde en octobre, si bien que Richelieu manda à l'ambassadeur de

MKLANGES 129

France à Rome de ne plus presser la promotion. Le 16 décembre, le roi écrivit lui-même au Pape : « C'est avec beaucoup de déplaisir, que nous sommes obligé de taire savoir à Votre Sainteté, que le P. Joseph est retombé pour la seconde fois dans une apoplexie qui nous ôte entièrement Tespérance de sa vie ou des fonctions de son esprit, parce qu'étant très zélé et capable de grandes affaires, il eût pu, dans la dignité de cardinal, servir très utilement l'Église et cet État... »

Voici les vicissitudes qui motivèrent cette lettre. Le i3 décembre, à 6 heures du matin, le P. Joseph taisait une exhortation aux Calvairiennes du Marais, lorsqu'il éprouva un grand malaise ; il eut cependant assez d'énergie pour terminer l'instruction ; puis se sentant plus incommodé, il fit sa confession générale. Le 14 décembre, il put dire la messe et s'occupa encore de la direction spirituelle du Calvaire. Le i5, il semblait remis, et Richelieu l'engagea à assister avec lui à la comédie. Il répondit : « Je vais faire la comédie avec mon bréviaire ». Mais, au cours de la journée, il fut pris d'une nouvelle attaque et perdit du même coup la parole et le sentiment ; on prétend qu'il donna encore quelques signes de connaissance et de dévotion les jours suivants ; il expira le 18 décembre, le lendemain de la prise de Brisach.

Devant sa tombe, toutes les inimitiés s'éteignirent ; il y eut comme un hommage universel à ses grandes qualités : Richelieu pleura, et un bon juge, d'Avaux, écrivit : « Le même jour de son décès Brisach fut rendu, comme si Dieu voulait donner à la France de quoi adoucir la perte d'un si grand ministre ». Ses obsèques lurent célébrées avec éclat dans l'église des capucins du faubourg St-Honoré au milieu d'une afflucnce où l'on distinguait tous les personnages revêtus d'une charge ou d'une dignité. Dans l'histoire, il n'a pas cessé de porter l'humble nom de P. Joseph ; mais l'opinion l'appelait YÉminence grise, titre que justifiaient la

i3o liciros npis mttes contemporaints

fermctc rfc sa volontL- et son esprit de suite dans la réalisation de di'sscins importants. Ces desseins ne mî-ritent certes pas une approbation sans ri-serve. Le P. Joseph, en y prêtant aide en dépit de son dcvoucment à l'Éplise, céda-t-il à la passion nationale ou à son vil penchant pour le génie de Richelieu? Il ne semble pas que ce problème ait été jusqu'ici sufïisamment éclairci. mais ce qui résulte des contradictions de cette vie extraordinaire, c'est qu'il est bien malaisé à l'homme mêlé activement au.v affaires du monde d'atteindre la perfection et d'empêcher que des défaillances ne viennent se mêler à ses mérites. C'est à la Justice et à la Miséricorde divines qu'il appartient de les peser dans la balance de ses décisions souveraines.

La Mère Angélique de Port-Royal

l-e fonfl de i'ètrt; humain ne change pas. On en est Irappti en lisant les Psaumes et l'EccIésiaste ; mêmes angoisses, mêmes combats, mêmes désirs, mêmes passions qu'aujourd'hui. Sans doute, la scène du monde se modifie sans cesse; les événements s'y succèdent, variés et inattendus ; des courants d'idé'cs, souvent puissants, s'y déploient tout à coup et sollicitent l'humanité ; les prévisions, en apparence les plus ces pcrpéles luttes

identique.

pleine de rmistes. A

nte : c'est luves qui es tempêlomment

et dispaïuvants ; e de les tation.

l32 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Ces réflexions me sont venues à l'esprit en lisant deux. ouvrages sur le jansénisme, l'un de Mgr Ricard, Les premiers jansénistes et Port-Royal^ l'autre de M. Dali, la Mcre^ Angélique^ ouvrages qu'il convient de rapprocher de celui de Sainte-Beuve sur Port-Royal. Le livre de M. Dali (i) ne mérite guère d'éloges. Il manque de critique ; les laits y sont incomplets ; il prend parti pour les religieuses de Port-Royal sans même indiquer les raisons de cette préférence. Mais les extraits qu'il donne de la correspondance de la célèbre Abbesse ne sont pas sans intérêt, et la biographie elle-même se rattache à Tune des grandes crises religieuses qu'a traversées la France; cette crise a exercé sur elle une action déprimante pendant près de deux siècles.

Les restes du jansénisme végètent presqu'ignorés et sans fécondité dans une ville de Hollande. Mais il a constitué une secte puissante et subtile ; il a fasciné les esprits les mieux doués ; il a séduit des âmes qui se croyaient droites ; il a suscité des entêtements irréductibles. D'autres doctrines ont surgi avant et après lui ; il en naîtra peut-être encore qui travailleront à produire le même ébranlement. Il n'est donc pas inutile de montrer les mobiles qui entraînent l'humanité dans ces crises ; si elle veut s'en rendre compte, elle résistera plus facilement aux choses nouvelles, et elle sera mieux en mesure de pénétrer d'un œil clairvoyant ce qui se cache sous bien des apparences. Là où semble agir le zèle religieux, il n'y a parfois que l'exaltation personnelle se substituant à l'autorité légitime ; l'humilité la plus extrême est voisine de l'orgueil le plus raffiné, et, au moment où l'abnégation s'affirme, il arrive que c'est l'obstination qui prévaut. L'histoire est pleine de ces contradictions : elle se relait toujours. Heureux qui sait ou

(I) Ce nom est, paraît il, le pseudonyme d'une femme.

MÉLANGES l33

plutôt qui veut en comprendre les leçons ! Les aveux de la Mère Angélique, malgré les grandes qualités qui la distinguaient, sont autant de témoins qui l'accusent : peutêtre trouvera- t-on quelque intérêt à les voir consignés dans une courte relation.

Le jansénisme naquit vers 1620 d'une entente entre Duvergier, abbé de Saint-Cyran, et Jansénius qui s'étaient connus à Louvain et qui s'adjoignirent Arnauld père. Celui-ci avait eu vingt enfants ; beaucoup survivaient, et toute la famille, père, mère, enfants, entra bientôt dans la coalition destinée à faire triompher l'hérésie.

Le but poursuivi était de ruiner la doctrine des mérites pour ne plus reconnaître d'efficacité qu'à la grâce ; à entendre les promoteurs de l'opinion nouvelle. Dieu sauve ou damne les créatures à son gré ; celles qui ont la grâce sont sauvées ; celles qui ne l'ont pas sont perdues, et l'homme fait invinciblement, quoique volontairement, le bien ou le mal, suivant qu'il est dominé par la grâce ou la concupiscence. Par là le jansénisme se confondait avec le calvinisme dont il ne se distinguait guère que par les pratiques extérieures. Les choses saintes, d'après lui, ne sont destinées qu'aux saints, et dès lors la religion qu'il recommandait était et ne pouvait être qu'une religion sombre et austère ; il éloignait des sacrements qu'il réservait aux parfaits, et il en rendait l'accès tellement difficile, qu'ils devenaient presque un objet d'épouvante : « ils tiennent, a dit Bossuet des sectaires, les consciences captives sous des rigueurs extrêmes ; ils ne peuvent supporter aucune T. II 9

l34 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

faiblesse ; ils traînent toujours Tenfer après eux et ne fulminent que des anathèmes ; ils trouvent partout des crimes nouveaux et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu impose ».

On s'étonne que des théories aussi désolantes aient pu trouver du crédit, car, s'il est une chose dont l'homme ait besoin au milieu des misères de la vie, c'est bien d'espérance et de réconfort. Rien n'est cependant plus vrai, et il se produisit au profit des apôtres du dogme nouveau une sorte d'engouement auquel les femmes n'échappèrent pas plus que les hommes. Le principal et le plus dangereux d'entr'eux fut l'abbé de Saint-Cyran ; c'est lui qui dirigeait la famille Arnauld et qui réussit, grâce à cette influence, à mettre la main sur le monastère de Port- Royal, dont l'une des filles Arnauld, la Mère Angélique, était abbesse. Mais Richelieu s'en défiait ; il voyait en lui un chef de parti et le fit arrêter en i638. Saint-Cyran resta en prison jusqu'après la mort du tout-puissant ministre en 1643, et il ne tarda pas à le suivre dans la tombe. Mais, dans l'intervalle, la secte avait été pourvue d'une sorte d'enseignement officiel.

Jansénius était décédé évêque d'Ypres en i638, après avoir travaillé pendant de longues années à un gros livre qui parut deux ans après sa mort sous le nom à!Augustinus; il avait choisi ce titre pour marquer qu'il n'entendait pas enseigner autre chose, affirmait-il, que la doctrine de saint Augustin. L'année suivante mourut M^^ Arnauld, qui, dans ses vieux jours, s'était faite religieuse à Port-Royal; avant d'expirer, elle avait recommandé à son dernier fils, Antoine, dans lequel elle paraissait mettre ses complaisances, de « toujours défendre la vérité ». Ce dernier, que ses admirateurs appelèrent le grand Arnauld, fit paraître en 1643, peu de temps après être devenu prêtre, un traité intitulé

MÉLANGES l35

La Fréquente Communion^ dont l'objet était de détourner <ie la participation assidue à TEucharisiie, et ces deux ouvrages, celui de Jansénius et celui d'Antoine Arnauld devinrent Tévangile des coalisés.

La Reine Anne d'Autriche se prononça nettement contre «ux ; les jésuites, toujours les premiers à défendre l'intégrité de la foi, repoussèrent avec une constance admirable les assauts dont elle était la victime, et Cousin leur a rendu ce témoignage, qu' « ils défendaient alors la bonne cause, celle à& la liberté humaine et du mérite des œuvres ». Néanmoins, le jansénisme faisait tourner bien des têtes ; il était de bon ton de lui appartenir ; des femmes et surtout de grandes dames se livraient en sa faveur à une propagande cflrénée ; à Paris, l'archevêque et une partie notable du clergé le soutenaient ; dans beaucoup de paroisses on abolissait les communions pascales et les premières communions des enfants ; le couvent de Port- Royal de Paris qui, ainsi que je l'expliquerai bientôt, attirait les regards, était infecté ; non seulement les religieuses s'étaient laissé gagner, mais, dans un petit logement atte^ nant au monastère, s'étaient retirés, sous l'influence de Saint- Cyran, un certain nombre d'esprits distingués qu'on désigna sous le nom de Solitaires ou Ermites de Port- Royal, et qu'il était parvenu à fasciner. Ces solitaires étaient M. Le Maistre, le grand avocat, son frère, M . de Séricourt, ancien officier, Claude Lancelot, Antoine Arnauld. Le Maistre de Saci, quelques autres, et puis deux figures remarquables, dont l'une était de premier rang, Nicole et Pascal. Le Maistre de Saci avait la direction nominale de ce petit groupe ; mais en réalité l'autorité appartenant à Arnauld et à sa sœur, la Mère Angélique. Leur nombre s'étant développé, une partie d'entr'eux «'établit dans une annexe de Port- Royal des Champs, dont Port-Royal de Paris n'était que le dédoublement. C'est pour

l36 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

servir les rancunes du jansénisme que Pascal se laissa entraîner à écrire les Provinciales.

En 1644, ^^ Reine enjoignit à Arnauld et à son neveu, l'abbé de Barcos, d'aller à Rome pour y rendre compte de leur doctrine. Ils ne se soumirent pas, et, pour échapper aux effets de l'ordre reçu, ils se cachèrent et rôdèrent pendant vingt-cinq ans de cachette en cachette. Cependant, les progrès de l'opinion nouvelle alarmèrent Tépiscopat, et, à une grande majorité, il se décida à signaler au Saing-Siège les cinq propositions fondamentales du jansénisme : onze évoques seulement avaient fait dissidence. Après un examen qui se prolongea pendant deux ans, le pape Innocent XI condamna les propositions dénoncées. Dans le premier moment, les chefs de la secte parurent vouloir déposer les armes : tel Lamennais au XIX^ siècle. Mais bientôt ils se ressaisirent et se mirent à soutenir d'une voix que les cinq propositions n'étaient pas dans VAugustinus^ que dès lors la sentence n'atteignait pas Jansénius et ses disciples, et que ce qu'ils étaient, ils pouvaient le rester. Rien n'était moins exact, et Bossuet a dit : « Je crois que les propositions sont véritablement dans Jansénius et qu'elles sont l'âme de son livre ». C'était aussi le sentiment du clergé de France qui, dans une assemblée générale, estima que le Pape avait condamné les propositions comme étant de Jansénius et au sens de Jansénius. Bientôt, du reste, une bulle du Pape Alexandre VII décida la même chose ; après quoi, l'épiscopat, par l'organe du plus grand nombre de ses membres, décida que tous les chapitres, recteurs d'université, curés, communautés régulières ou séculières, seraient tenus de signer une déclaration d'adhésion aux bulles papales, déclaration qui fut connue sous le nom de formulaire. Un espoir restait aux sectaires ; ils le plaçaient dans le pouvoir civil ; mais ils furent déçus, et,.

MÉLANGES iSy

en 1657, les bulles furent enregistrées au Parlement et devinrent ainsi lois du royaume.

Il s'en faut pourtant que le jansénisme s'éteignît. Sa tacli- <\uc consistait à nier sa propre existence, et les ferments qu'il avait engendrés continuèrent à germer dans une foule d'âmes et même à égarer une partie du clergé. Les efforts des croyants furent consacrés à le combattre, et, pendant ce temps, l'incrédulité put envahir à son aise toutes les avenues de la société. Il détacha d'ailleurs une foule de chrétiens de la pratique des sacrements ; il les prépara ainsi à l'abandon môme de leurs croyances ; jusque dans le XIX® siècle, des prêtres rendirent la fréquentation de la pénitence et de la communion extrêmement difficile et contribuèrent à produire l'état lamentable qu'offre aujourd'hui la France au point de vue religieux.

Le monastère de Port- Royal eut une part considérable dans le mouvement janséniste. Il n'est pas de ressources qu'il n'employât pour échapper à une condamnation. Il prétendit ne connaître ni la Fréquente Communion d'Arnauld ni les Provinciales de Pascal. En réalité, il était le foyer de toutes les intrigues qui se jouaient, et nulle part l'opiniâtreté dans la révolte ne fut plus accusée. Ceci me ramène à la Mère Angélique.

Jacqueline Arnauld, née en 1691, fut de bonne heure destinée par son père et son grand'père, M. Marion, à la vie religieuse. Un jour, elle répondit aux sollicitations de ce dernier : « Grand'père, je veux bien être religieuse, puisque vous le voulez, mais à la condition d'être abbesse».

l38 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Ces paroles marquaient ses dispositions intérieures, qui impliquaient l'absence de vocation et une certaine ambition. On a peine à comprendre de nos jours, qu'on puisse pousser vers le cloître des âmes qui ne s'y sentent pas appelées. A cette époque, on pensait autrement ; l'autorité paternelle était si . étendue, qu'on la considérait comme investie du droit de fixer les carrières des enfants. A tout prendre, il y avait là un abus sérieux. Deux alternatives étaient possibles : si la chaîne n'était pas acceptée, le relâchement ne devait pas tarder à se produire ; si le devoir l'emportait, le sentiment des efforts victorieux auxquels la volonté s'astreignait ne pouvait manquer de l'exalter et de l'imprégner d'orgueil : ce fut l'histoire de Jacqueline Arnauld.

Il existait à six lieues de* Paris une abbaye de Bernardines, de l'ordre de Cîteaux : on l'appelait Port-Royal ; M. Arnauld père en était le conseiller ; ce fut sur elle qu'il jeta son dévolu pour sa fille. Il l'y fit entrer à 9 ans, et elle y fut nommée d'emblée coadjutrice de l'abbesse ; elle substitua à son nom de naissance celui d'Angélique, et, à dix ans et demi, elle reçut de l'abbé de Cîteaux la crosse abbatiale. Pour obtenir les bulles de Rome, son père avait déclaré qu'elle avait 17 ans ! Comment un homme, dominé par les délicatesses religieuses, a-t-il pu, de propos délibéré, recourir au mensonge pour atteindre ses fins ? La nature humaine est pleine de ces contradictions.

Les premières années ne furent pas heureuses. L'ennui empoignait la jeune abbesse ; pour se distraire, elle fit des visites ; sa santé s'altéra ; elle retourna momentanément chez son père, puis revint à Port- Royal, mûrie par des résolutions qui lui font honneur. Assujettie à l'habit religieux, elle entendait se soumettre à la règle et

MÉLANGES iSg

y plier les autres, et elle voulut remettre en vigueur des prescriptions tombées en désuétude. Elle eut à cet effet de grands combats à livrer ; elle les accepta et déploya dans la lutte toute l'énergie de sa volonté. Chose étrange ! elle eut, dans ses essais de réforme, son père pour principal adversaire. Il la réprimanda; elle ne céda pas et déclara qu* « à la douleur d'être engagée de force dans la vie religieuse, l'équité interdisait d'ajouter la défense de pratiquer la vertu » .

Finalement, elle parvint à faire admettre la réforme par toutes les religieuses, et la clôture fut rétablie. Quand son père vit se dresser devant lui une grille qu'on refusa d'abaisser pour le laisser passer, il entra en colère ; toute sa famille se joignit à lui ; il y avait là, à' ses yeux, presqu'un attentat à son honneur. La scène se prolongea et fut émouvante. M. Arnauld fit appel à deux autres de ses filles, Agnès et Marie-Claire, religieuses comme Angélique. Mais Agnès répondit : « Ma sœur est dans le vrai ; elle exécute le Concile de Trente; nous devons nous incliner». Le père éconduit ne désarma pas ; il insista ; Angélique s'évanouit ; mais à ce spectacle, il se sentit vaincu, tendit les bras à sa fille et cessa de la maudire.

L'abbesse avait déployé pour le bien les ressources multiples de sa vaillance ; mais toute victoire à ses périls ; elle enorguellit les âmes les mieux trempées ; la Mère Angélique était mal défendue par sa nature contre cette tentation ; ses succès favorisèrent ses propensions. Pour le moment, elle était toute au dessein qu'elle poursuivait, et, pour affermir son autorité, elle renouvela à 19 ans les vœux qu'elle avait prononcés dix ans auparavant. Un certain levain de révolte fermentait dans les âmes de quelques religieuses ; elle en triompha en

donnant l'exemple d'une grande austérité et d'une charité inépuisable. Tandis qu'elle amenait la communauté à se ranger à Tabstention complète de viande, elle distribuait abondamment des vivres aux misérables ; soucieuse de leurs intérêts spirituels, elle ouvrait, pendant la distribution, son missel et le leur lisait à haute voix. Entraînées par ses leçons, quatre de ses sœurs étaient entrées successivement à Port- Royal ; une cinquième devait les imiter plus tard.

Sur ces entrefaites, l'abbé de Cîteaux, témoin de l'ascendant qu'elle avait su conquérir à Port-Royal, l'envoya à l'abbaye de Maubuisson qui réclamait impérieusement une réforme. L'abbesse, M^^ d'Estrée, y avait donné un grand scandale, qui avait rendu son éloignement nécessaire. La Mère Angélique se soumit et se fit accompagner par trois de ses religieuses. Mais, dès le début, elle se heurta à des résistances opiniâtres ; elle chercha, par l'introduction d'éléments nouveaux, à infuser dans l'abbaye un sang non corrompu ; grossièrement vêtue, elle priait beaucoup et se mortifiait de plus en plus. La lutte n'était pas terminée, lorsque l'évêque de Genève, saint François de Sales, arriva à Maubuisson. Il s'imposa tout de suite à la confiance de la Mère Angélique, l'écouta, la dirigea, mais pénétra jusque dans les replis de son âme en lui disant : « L'œuvre à faire en vous ne l'est pas encore ; les cerisiers portent des fruits de peu de durée; le palmier, prince des arbres, porte des fruits cent ans après sa plantation ».

La réformatrice se sentit, à partir de ce moment, encouragée dans son œuvre par ses relations avec le saint évèque. Mais elle n'était pas au terme de ses tribulations. Mme d'Estrée entreprit de rentrer dans Maubuisson et fut secondée, dans la réalisation de ce projet, par son frère,

le comte de Sanzé ; un moment maîtresse de la place, elle en fut bientôt expulsée. La paix venait à peine de renaître dans Tabbaye, que M. Arnauld père mourut. La Mère Angélique avait souvent redouté qu'il ne compromît son salut par ses attaches terrestres, et elle se réveillait parfois en criant : Salvum fac serviim tiium ! Elle même ii*était pas exempte de ce qu'on pourrait appeler l'esprit de la famille Arnauld ; elle mêlait des préoccupations personnelles à la plus exquise piété, et ce n'est pas à tort que saint François de Sales lui prodiguait les conseils de modération et qu'il lui écrivait : « Votre ame est continuellement agitée des vents et des passions, et par conséquent elle est toujours en branle. O Dieu ! ma fille, je vois vos entortillements dans ces pensées de vanité ; la futilité jointe à la subtilité de votre esprit prête la main à ces suggestions ».

Sous l'influence de ce directeur éclairé, elle entra en correspondance avec la Mère de Chantai ; elle lui dénonçait sa propre arrogance, sa vanité, son respect humain, la douleur extrême qu'elle éprouvait de toute contradiction ; elle fut même tentée d'entrer à la Visitation ; mais, pour son malheur, François de Sales ne tarda pas à mourir ; il s'éteignit le 28 décembre 1620. Elle lui avait sans doute emprunté cette règle de conduite qu'elle traça : « Ce n'est plus par les épées, le feu, les roues que nous mourons à présent, mais par mille petites occasions de renonciation à nos propres jugements, inclinations, désirs, occasions que Dieu nous oôre tous les jours, afin qu'au lieu de tyrans, nous nous donnions nous-mêmes la mort qui fait vivre de sa vie». Plût à Dieu qu'elle eût toujours observé une telle maxime !

Désirait-elle le repos et l'obscurité ? Il est permis d'en douter. Il y a des natures militantes qui ont soif d'action,

d'initiative et de commandement ; quanJ elles ne réforment pas, elles tâchent de créer. C'est ce que fit la Mère Angélique. Frappée du relâchement dont souffrait la dévotion au Saint Sacrement, elle conçut le plan de rAdorationperpétuelle, et, de concert avec trois professes et quatre postulantes de Port-Royal, elle fonda VInstitut du Saint Sacrement dont elle fut nommée Supérieure. Mais là, comme partout, des difficultés et des contradictions semèrent ses pas ; elle souffrait de maux physiques variés; on lui nomma une coadjutrice qui lui rendit la vie dure ;. de plus, le succès de l'Institut eut ses inconvénients; nombre de grandes dames encombraient l'église de l'ordre nouveau;, elles voulaient être écoutées dans leurs exigences et leurs caprices et chargeaient l'autel de leurs joyaux. Tout cela déplaisait à la Mère Angélique qui eut recours à M. de Saint-Cyran. L'abbé réussit à rétablir la paix dans l'église, non sans les protestations de beaucoup de visiteuses. Mais, en même temps, il s'efforça de faire prévaloir ses vues personnelles : il éloignait les religieuses des communions^ fréquentes, sous le prétexte que celles-ci devaient être méritoires et qu'il fallait réprouver la routine et les pratiques de convenance. On mena campagne contre lui ; il s*effaça et tut remplacé par l'abbé Singlin qui ne valait guère mieux. Au milieu de toutes ces luttes, la Mère Angélique, ne sachant comment les surmonter, s'était fait, dès i636, intimer l'ordre de retourner à Port- Royal des Champs. Quelque temps après, la maison des religieuses étant devenue trop petite, elles rentrèrent à leur tour dans la communauté-mère, en attendant une installation nouvelle. Mais l'Institut ne survécut pas à ces incidents.

Dans l'entretemps, les influences jansénistes étaient devenues toutes-puissantes dans les deux maisons de Port- Royal. L'arrestation de l'abbé de Saint-Cyran y fut vive-

ment ressentie ; la Mère Angélique, entièrement dominée par lui, s'associa, plus qu'aucune autre religieuse, à son adversité ; elle l'assista de ses sympathies et prenait en pitié ses adversaires. Elle écrivait à l'abbé Macquet : « Les jésuites crient en chaire d'une manière étrange contre M. d'Ypres (Jansénius), jusqu'à l'appeler un Calvin rebouilli.- Il faut avoir compassion de ces jeunes religieux qui s'oublient si fort. » C'était trancher du docteur, et il ne faut pas s'étonner que, tandis qu'on taxait son monastère d'hérésie, elle mandât à la Mère de Chantai : a Je souffre que mon esprit ne soit pas véritablement à Dieu, le trouvant toujours dans ses intérêts et ne se faisant jamais une véritable résistance pour se soumettre parfaitement à Dieu, de sorte que toute ma vie n'est que mensonge et hypocrisie : avec cela une peur affreuse de la mort. »

Quel est donc cet aveuglement qui l'empêchait de cher^ cher le remède où elle l'aurait trouvé? Mais bien loin de songer à s'en servir, elle s'ancrait de plus en plu» dans son infaillibilité personnelle et dans celle des siens. Elle était redevenue abbesse peu de temps avant la sortie de prison de M. de Saint-Cyran. Celui-ci fut reçu à- Port- Royal avec de grandes démonstrations de respect et de joie ; le Te Deum fut chanté en son honneur ; mais il ne jouit pas longtemps de ce regain d'influence. Il mourut après avoir légué ses entrailles à la Mère Angélique, à qui fut envoyée aussi, sur sa demande, la chemise dans laquelle il était mort !

Précisément à ce moment, l'on avait résumé la doctrine nouvelle dans les cinq fameuses propositions dont j'ai déjà parlé. On crut trouver le reflet de cette doctrine dans le livre que publia à cette époque Antoine Amauld SUT La fréquente communion. Néanmoins, elle lui écrivit: « Je suis votre fille, votre sœur, votre mère ; toutes nous

sommes avec vous, non pas seulement les cinq (les cinq sœurs, religieuses de Port-Royal). » Arnauld publia bientôt un second ouvrage, intitulé La Tradition de V Église, lequel aggravait le premier. Celte fois encore, sans attendre le jugement de l'Eglise, la Mère Angélique lui manda : « Je vous estime heureux, voyant clairement que Dieu vous prépare une longue souffrance par Thorrible opposition que Ton a à la vérité. » Elle ne pouvait se dissimuler que la défense de Jansénius, présentée par son frère, se signalait par de véritables emportements : « Vous trouvez sans doute, disait-elle à l'abbé Macquet, un peu d'aigreur dans la seconde apologie de M. d'Ypres ; c'est Topinion de plusieurs ; mais beaucoup croient qu'il était nécessaire de repousser avec force et vigueur ce qu'on avait dit avec insolence contre la vérité». Et, pour mieux accentuer encore son adhésion, elle s'associait à la cause d'Arnauld en ces termes : « Je suis toute à vous et à votre cher compagnon (M. de Saci) ». Il était au moins osé de la part d'une femme, d'une religieuse surtout, d'incarner la vérité dans son sentiment personnel. Avait-elle des doutes? Elle cherchait à se rassurer elle-même : « Les jésuites, écrivait-elle en 1646, publient partout que le livre de Z.<i Fréquente Communion est censuré ; il ne Test pas » . La prudence eut dû au moins lui conseiller de suspendre ses relations avec les chefs de la secte. Au lieu de faire preuve de cette sage réserve, elle aida à soustraire son frère à l'ordre de la reine ; elle lui oflrit une retraite à Port- Royal des Champs ; et elle écrivit de là à la reine de Pologne, la princesse Gonzague de Clèves : « M. Arnauld est caché ici, qui nous confesse». Ce n'était donc pas une pensée de compassion qui la guidait en laveur d'un persécuté, mais une direction qu'elle sollicitait de lui. Cependant on approchait des résolutions définitives qu'ai-

lait prendre l'autorité ecclésiastique. Le trouble agitait une foule d'àmes et ne pouvait se perpétuer. Mais les avertissements avaient beau se multiplier ; ils n éclairaient pas les religieuses de Port- Royal. Leur aumônier, M. Singlin, ayant été frappé d'interdit, la Mère Angélique s'empressa d'écrire à l'archevêque de Paris : « Tant de gens d'honneur, de science et de probité peuvent rendre témoignage de ses sermons ; j'espère que vous les croirez plutôt que les personnes mal affectionnées qui ont voulu vous surprendre. » Peu de temps après, elle envoya à la reine de Pologne le livre de L'Aumône de Saint-Cyran : puis elle fulmina contre un livre du P. Brisacier : « J'ai été affligée, écrivit-elle, de voir un jésuite publier de si horribles impostures et étranges calomnies ; cela doit nous inspirer le désir de vivre aussi chrétiennement et saintement qu'on nous accuse d'être méchantes et de nous rendre aussi irrépréhensibles dans les moindres choses, qu'on nous déchire comme criminelles dans les autres. » Au milieu de cette fièvre morale dans laquelle elle vivait, elle écrivait (mai 1649) : « Je désire toujours la vie, appréhendant toujours la mort. »

Enfin l'heure décisive sonna. Jusque-là les controverses s'étaient donné libre cours. Désormais elles étaient tranchées; Rome avait parlé. Que faire ? Une soumission prompte et humble s'imposait. Les condamnées préférèrent ergoter et louvoyer : Port- Royal se distingua dans cette entreprise. Il eût été maladroit et téméraire de se révolter ouvertement contre le Saint-Siège ; on feignit de s'incliner devant lui, mais on s'en prit à ses défenseurs ordinaires, les jésuites : ({ Plus je pense à cette pauvre Compagnie, disait la Mère Angélique à M. de Fleury, plus j'ai de douleur de son état... Je vous remercie d'avoir dit que nous étions soumises à l'Eglise et à son Chef, nous autres, pauvres filles, incapables de raisonnement. » Ce que valait cette soumission, il faut le

répéter. Arnauld soutenait que les cinq propositions taxées d'hérésie n'étaient pas dans Jansénius. Port- Royal adopta ce thème. Tous les jansénistes se réclamaient de saint Augustin .et affirmaient que le Pape n'avait pu parler autrement que ce ^rand docteur. De cette manière, ils se donnaient l'apparence de l'acquiescement, sans céder sur rien.

Un tel désordre ne pouvait subister. J'ai déjà rappelé ,qu'une assemblée d'évêques, tenue au Louvre, attribua à Jansénius les cinq propositions condamnées. De plus, l'archevêque de Paris, Mgr de Gondi, qui passait pour favorable à Port-Royal, vint à mourir, et les écrits se multipliaient qui appelaient la vindicte publique sur les sectaires. Tant de revers n'ébranlèrent pas la Mère Angélique. Elle exagérait à plaisir les dispositions de ses adversaires : « On dit, s'écriait-elle, qu'on veut nous mettre à la Bastille » ; et ailleurs : « On réclame la Saint-Barthélémy contre nous ». Elle n'épargnait pas non plus les jésuites : « Vous verrez, disait-elle, que le .curé de St-Benoît, M. Grenet, fera excuse aux jésuites et que M. Vincent ne s'oflensera pas de leur outrage ». 0 Soignezvous, recommandait- elle à M. Le Maître, votre mort et celle de M. Arnauld feraient autant de plaisir aux jésuites que la déclaration du Roi dont on nous menace». Les jésuites étaient donc son cauchemar, et elle semblait ne pas s'effrayer des censures ecclésiastiques. La reine de Pologne lui ayant .envoyé un ciboire d'agathe, elle la remercia en ces termes : « Votre Majesté est trop bonne de vouloir que le ciboire, dont elle nous a honorées, soit dans la Ga^^ette dans un temps où on fait tout pour faire croire que nous sommes excommuniées. »

Ce qui entretenait quelque peu les courages à Port- Royal, c'était l'appel adressé à Rome quant au point de savoir si les .cinq propositions étaient ou non dans Jansénius. Mais le pape Alexandre VII s'étant prononcé pour l'affirmative, les con- .damnés paraissaient privés de tout refuge. Tel ne fut pas leur

avis. On demanda aux religieuses de Port-Royal un désaveu formel. Au lieu de le fournir sans réticence, elles répondirent : a Comment réfuterions-nous une chose que nous ignorons ? Nous n'avons pas lu le livre de Jansénius ; Taurions-nous eu entre les mains, nous ne l'aurions pas compris, il est en latin.i C'était là une échappatoire d'autant plus misérable, qu'en même temps la Mère Angélique dogmatisait et poussait à la révolte. La Sorbonne ayant en majorité condamné Amauld, •elle écrivit à celui-ci : 0 La vérité fondamentale est celle que vous enseignez : nécessité et gratuité de la grâce » ; puis, craignant les défaillances : « J'espère, disait-elle, que M. Singlin se ne laissera pas flouer comme tant d'autres amis par des propositions fallacieuses d'arrangement ».

L'ardeur de la lutte excuse difficilement chez une re- .ligieuse de pareils écarts de langage. Rien du reste n'arrêtait sa propagande. Les Annonciades de Boulogne avaient un aumônier suspect de jansénisme, l'abbé Mac- •quet, et leur évêque n'entendait pas que de telles opinions prévalussent. La mère Angélique écrivait à cette occasion : « Il faut se soumettre à l'évêque qui n'est point corrompu dans ses mœurs et qui croit, comme beaucoup d'autres, que vous errez dans une doctrine •dans laquelle il n'appartient nullement aux Filles de discuter, étant incapables ; il défend, dit-on, d'invoquer la grâce et c'est très fâcheux pour lui. Il faut avoir pitié de cette horrible prévention. Q.ue les Filles ne fassent que pleurer devant lui au lieu de s'emporter dans un zèle indiscret. » Elle conjurait d'autre part l'abbé de ne pas quitter son poste : « Vous voulez, lui disait-elle, quitter •ces Filles, à cause de la persécution qu'on vous fait ; je vous supplie de ne point les abandonner. »

Singulière nature du reste que celle de la mère Angé- Jique ! Que de contrastes dans sa conduite et dans ses

actes ! Tandis qu'elle soutenait avec un acharnement peu commun les doctrines et les adeptes du jansénisme, elle recommandait l'obéissance et l'humilité, et s'élevait vivement contre le relâchement, partout où elle le rencontrait. A une religieuse, elle mandait : « Dieu ne veut

pour holocauste qu'un cœur contrit et humble. Je sais bien que vous voulez obéir et que vous vous feriez conscience de faire votre volonté. Mais je sais aussi que celte volonté que vous avez d'obéir n'est pas parfaite, puisque vous jugez que ce que vous désirez est plus parfait que ce que votre supérieur vous prescrit. » Ailleurs, elle disait : « Réduisez votre dévotion à la sainte obéissance, la soumission et la simplicité. » Elle était du reste à bien des égards un enseignement vivant des vertus qu'elle prêchait ; elle s'imposait à elle même une austérité implacable et se soumettait sans murmures aux prescriptions les plus pénibles. Un jour, à l'infirmerie, l'abbesse qui lui avait succédé et qu'elle assistait lui enjoignit de déchirer un monceau de lettres, afin de confectionner des paquets pharmaceutiques : c'était sa correspondance avec l'abbé de Saint-Cyran ; elle obéit silencieusement, anéantissant de ses mains ce qu'elle envisageait comme un trésor.

Il était impossible cependant que le monastère de Port-Royal, imprégné du virus janséniste, demeurât dans la situation équivoque où il se complaisait. L'assemblée du clergé tenue en janvier 1661, avait décidé d'envoyer aux évèques une circulaire afin de faire signer le formulaire dressé en i656 ; le i5 avril suivant, l'ordre lut expédié aux religieuses de Port- Royal de se conformer à cette décision. Lorsque la mère Angélique en eut pris connaissance, elle s'écria : « O jour de trahison ! » et quitta la maison des Champs pour rentrer à Paris. Quand

elle arriva, la communauté éclata en sanglots : « Qu'estce que je vois là, dit-elle î Je crois qu'on pleure. Allez, mes Filles, vous n*avez point la foi. Qu'est-ce que tout cela ? Ce ne sont que des mouches. Espérez en Dieu et ne craignez rien. Tout ira bien, b Son trouble était néanmoins extrême ; elle ne pouvait se dissimuler que l'heure des atermoiements était passée, et elle voyait l'orage gronder sur sa tête, sans qu'elle découvrît nulle part les moyens de le conjurer: « Nos amis, écrivaitelle, nous plaignent beaucoup ; pas un n'oserait dire un mot en notre faveur. » Elle ne comprenait pas, dans l'égarement de la passion, que, des sympathies à la révolte, il y a loin.

Le 24 avril, un commissaire signifia aux pensionnaires de Port-Royal l'injonction de quitter le monastère ; en même temps ordre fut donné aux postulantes et aux novices de dépouiller le costume religieux. Le 6 juin, les vicaires-généraux de Paris ayant publié un mandement requérant la signature du formulaire, les religieuses signèrent. Mais cette acte de soumission ne parut pas suffisant. Le doyen de Notre-Dame de Paris, ayant rendu visite à la communauté, exigea qu'on y changeât les confesseurs et nommât un nouveau Supérieur. On lui prescrivit en outre de reconnaître que les propositions condamnées étaient extraites du livre de Jansénius et réprouvées au sens de cet auteur. La mère Angélique répondit : « Je n'ai jamais imaginé que je fisse quoi que ce soit sans la grâce ; j'ai lu toute ma jeunesse un livre qui s'appelle le Paradis du bon Frère de Grenade. Je ne tiens point ma croyance de M. d'Ypres que je n'ai jamais vu, ni de M. de Saint-Cyran, mais de la même grâce qui me l'a donnée avec la foi. » Eiffin, elle se

l5o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

résigna, ainsi que les autres religieuses, à signer le mandement des vicaires généraux en y ajoutant la déclaration suivante : « Nous, abbesse, etc. considérant que, dans Vignorance où nous sommes de choses qui sont audessus de notre profession et de notre sexe, tout ce que nous pouvons est de rendre témoignage de la pureté de notre foi, nous déclarons volontiers par cette signature, qu'étant soumises avec un profond respect à Notre Saint-Père le Pape (i), et n'ayant rien de si précieux que la foi, nous embrassons sincèrement et de cœur tout ce que Sa Sainteté et le pape Innocent XI en ont décidé, et rejetons toutes les erreurs qu'ils ont jugé y être contraires. »

Cette déclaration était-elle entièrement sincère ? On peut en douter. Elle invoquait l'ignorance des religieuses dans les choses au-dessus de leur profession et de leur sexe ; et cependant, elles étaient fortement engagées dans le mouvement janséniste. Ne feignaient-elles pas l'ignorance pour ne pas avoir à changer d'avis ? Une supplique de la Mère Angélique à la Reine autorise à croire qu'elle entendait maintenir l'Ordre dans la voie où il était engagé : « Jamais, y disait-elle, nos Directeurs ne nous ont parlé des erreurs contre la foi dont on nous dit infectées ; nous n'avons jamais lu aucun des livres au-dessus de notre sexe, pas même La Fréquente Communion ; nous sommes d'humbles Filles révérant le Pape et l'Église ; notre affliction est de voir les religieuses maltraitées pour être instruites des matières qu'elles ignorent.... Que votre Majesté daigne écouter les dernières paroles d'une mourante ! » Dans ces lignes, se révélait unç fois de plus la tactique des jansénistes ; ils étaient,

(l) Alexandre VIII.

MÉLANGES l5l

à les entendre, de bons catholiques, et ils souffraient persécution quand on les accusait du contraire !

La Mère Angélique approchait de ses derniers moments. « La pensée de la mort la glaçait d'efiroi », dit son apologiste, M. Dali. Elle appelait à son aide M. Singlin, qui avait été obligé de se démettre de sa charge à Port- Royal. « Mon Dieu, disait-elle, laissez-le à mes côtés à Tinstant suprême ! » Cri douloureux, mais qui accuse la persistance de la mère Angélique dans ses attachements. L'hydropisie montait progressivement et l'étouffait ; elle mourut le 6 août 1661.

Elle a laissé une mémoire partagée. Si elle eut le grand mérite, qu'il serait injuste de lui disputer, de rétablir une discipline sévère à Port-Royal et à Maubuisson ; si, pour vaincre les résistances, elle dut s'armer d'un courage et d'une persévérance héroïques, elle a aussi noué des liens qui firent de son monastère l'un des nids de l'hérésie nouvelle, et elle s'est montrée animée, pour ne pas les briser, d'une ténacité aveugle et déconcertante. On l'appelait la mère en Israël, et son arrogance justifiait cette appellation dérisoire.

Sa mort ne mit pas un terme à la rébellion des religieuses de Port- Royal. Le nouvel archevêque de Paris, Mgr Péréfix, •étant allé les voir en 1664, les quitta en disant : a Elles sont pures comme des anges et orgueilleuses comme des <lémons. » Finalement, l'autorité compétente comprit la nécessité d'éteindre le foyer même de la secte : en 170g, Port'Royal fut supprimé et les religieuses dispersées dans 4*4ptres monastères.

L'abbé de la Salle

et les Frères des écoles chrétiennes (i)

J'ai toujours eu une vive prédilection pour les Frères des écoles chrétiennes, vivant d'une vie dure et obscure, voués à rhumilité, à la pénitence, aux travaux les plus utiles, ne se plaignant jamais, portant sur leurs traits la sérénité de leurs âmes, passionnés pour le développement des connaissances humaines, étrangers à toutes les jouissances, si ce n'est à celles du bien accompli, loin du tapage et des regards du monde, médecins de beaucoup de misères morales et intellectuelles, soutenus sans doute par le réconfort des sacrements, mais point par les joies vivifiantes du sacerdoce. Leur devise depuis plus de deux siècles a été : a Instruisons le peuple b. Ils y sont restés vaillamment fidèles ; il semble donc qu'elle devrait leur faire trouver grâce auprès de ceux qui, en dehors de l'Église, font un étalage sentimental de leur amour pour les classes laborieuses. En bien ! non : il n'est pas d'épreuves qu'ils n'aient traversées, pas d'outrages qui ne les aient abreuvés, pas de calomnies qui ne se soient acharnées à dis-créditer leur œuvre. Au moins il y a des cœurs qui battent à

il) Le bienheureux J, B. de la Salle, par Armand Ravblbt ; — Histoire de Si Jean-Baptiste de la Salle, par l'abbé Guibbrt ; — Saint Jean-Baptiste de la Salle, par A. Dblaire, etc.

MÉLANGES l53

Tunion de leurs cœurs, des mains qui sont heureuses de presser leurs mains. Je suis de ceux-là : en étudiant leur action, en suivant leurs traces dans le passé, j'ai appris à les aimer et à les respecter, en même temps que j'ai tenu à honneur de les défendre. La canonisation récente de leur fondateur, Tabbé de la Salle, a réjoui la chrétienté, heureuse de voir la plus haute autorité de la terre donner en exemple Heur existence tout imprégnée de foi et de charité. Je me propose à mon tour de rappeler brièvement à ce siècle insouciant et inattentif, quelques-uns de leurs titres à la gratitude publique.

Ce fut au milieu des contradictions de toute espèce, venant d'en haut et d'en bas, de son entourage et de sa famille, que Tabbé de la Salle, que sa naissance et ses relations paraissaient devoir diriger vers de hautes destinées, se consacra à ^'enseignement populaire.

Cependant les intérêts de l'instruction n'avaient jamais été complètement négligés. De bonne heure l'Eglise en avait pris soin. D'une part^ l'exercice du culte réclame la connaissance des lettres, et d'autre part, tout l'effort de la doctrine chrétienne vise à assurer la domination de l'esprit sur le corps ; or, cette domination est au prix d'une culture des facultés, de manière à soustraire les puissances de l'être humain aux périls dQ l'oisiveté. Aussi, au XVII® siècle, au moment où va apparaître J.-B. de la Salle, il y avait presque partout des écoles primaires que l'on appelait « les petites écoles », placées sous la direction des chantres des églises, et où l'on apprenait à lire, à écrire et à calculer en même temps qu'on y enseignait le catéchisme. Seulement, elles n'étaient pas gratuites ; à la

l54 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

vérité, les pauvres y avaient leurs places sans devoir payer de rétribution ; mais peu d'entr eux les fréquentaient ; pour mieux les attirer, on avait fondé ça et là pour eux des écoles dites de charité ; mais elles étaient peu nombreuses et leur sort était précaire ; souvent aussi les maîtres manquaient ; de sorte qu'on peut dire que, d'une manière générale, l'instruction des petits garçons des classes populaires était délaissée.

L'abbé de la Salle fut touché d'un état de choses aussi: lamentable et il résolut d'y porter remède. Il était admirablement doué pour une telle mission ; toute sa personne, dès soni plus jeune âge, avait révélé les signes d'une vocation ecclésiastique bien décidée et des desseins de Dieu sur lui : sa piété était ardente, son austérité exceptionnelle, sa vie admirablement réglée, sa charité sans limites ; c'est dire qu'il était prêt à se dépenser tout entier pour le salut de ses semblables» Il crut ne pouvoir mieux le faire qu'en combattant l'ignorance des enfants pauvres ; quelques âmes généreuses s'associèrent à ce projet, et, en 1679, il ouvrit à Reims une école gratuite. Trois ans après, l'Institut était définitivement fondé, et la formule originale signée par les premiers Frères porte qu'ils s'unissaient « pour tenir ensemble et par association) les écoles gratuites, en quelque lieu que ce soit ».

Mais ce n'était pas tout de fonder une école : il fallait la maintenir et en créer d'autres ; ce n'était pas tout de trouver quelques disciples de bonne volonté, résolus à partager son initiative : il était nécessaire de faire des recrues incessantes. C'était là une tâche immense, hérissée de difficultés ; * elle ne fit pas reculer l'abbé de la Salle. Non seulement il s'efforça de multiplier ses écoles primaires sur divers points de la France ; mais il constitua des noviciats pour former des Frères, une sorte d'école normale pour y façonner des maîtres laïques, puis desécoles dominicales et des écoles professionnelles.

MÉLANGES l55

Tout cela fut édifié dans la douleur et les tribulations. En général, les innovations sont mal vues d'une foule de gens qui n'aiment pas qu'on dérange leur horizon, ou qui, incapables de vigoureux élans, croient apercevoir dans les initiatives d'autrui un reproche adresse à leur inaction. Ici, l'intérêt se mêla à ses dispositions naturelles de l'esprit humain ; les maîtres des écoles payantes, craignant une concurrence, suscitèrent contre l'abbé de la Salle des défiances et des persécutions. Çà et là le clergé se montra divisé, et c'est ainsi que certaines écoles, à peine ouvertes, furent menacées et que quelques-unes même périrent. D'autres épreuves accablèrent les premiers Frères : la mort et les désertions les décimèrent ; le dénuement et les privations les assaillirent ; leurs intentions furent maintes fois méconnues ; il n'est pas jusqu'à leur habit, volontairement grossier, qui ne suscitât des protestations et des railleries ; chaque progrès nouveau réalisé par eux était, suivant le mot d'un historien, payé par des afflictions nouvelles ; leur fondateur lui-même rencontra des inimitiés implacables. « Il semble, a écrit Mgr d'Hulst, que cet homme admirable porte malheur à l'œuvre qu'il a fondée. Partout où il l'établit, un orage se forme contre sa personne et semble ébranler son ouvrage- Après quarante ans d'efforts, de travaux prodigieux, après des miracles de vertu, de pénitence et de zèle, il laisse un établissement incertain, des règles contredites, une congrégation de moyenne importance. »

Dieu voulait sans doute marquer par là que la faiblesse humaine ne doit pas avoir en elle-même une confiance trop grande. A la mort de l'abbé de la Salle, l'Institut comptait 26 communautés de Frères en France et une à Rome ; s'il provoquait bien des hostilités, il s'était acquis aussi d'activés sympathies ; persécuté d'un côté, il était accueilli ailleurs à bras ouverts ; on ne pouvait du reste

l56 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

méconnaître les bienfaits qu'il répandait, et dans la société si chrétienne du temps, la justice, l'innocence et le dévouement devaient finir par l'emporter. Aussi l'essor que prit l'œuvre ne tarda-t-il pas à dissiper les appréhensions que son avenir avait pu faire concevoir.

Le Saint-Siège lui décerna le plus haut encouragement qu'elle pût souhaiter. J.-B. de la Salle était mort le 7 avril 1719. Le 26 janvier 1726, le pape Benoît XIII promulga une bulle approuvant les règles de l'Institut des Frères des écoles chrétiennes. D'après ces règles, les Frères « font vœux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance, de stabilité dans l'Institut et d'enseigner gratuitement les pauvres », et dans sa bulle, le Pape déplorait c les innombrables désordres engendres par l'ignorance, source de tous les maux, surtout parmi ceux qui, accablés de misère ou pratiquant pour vivre les travaux manuels, sont privés de toute science.» En face de cette approbation solennelle, il est opportun de placer le jugement de l'incrédulité du XVII1« siècle, qui, par l'organe de La Chalotais, disait : « On ne devrait pas enseigner à lire et à écrire à des gens qui se doivent apprendre qu'à dessiner et à manier le rabot et la lime. Les Frères, par l'instruction qu'ils leur donnent, achèvent de tout perdre. » De nos jours, les ennemis de l'Église ne parlent plus ainsi ; mais c'est rendre hommage à la vérité que de constater que, dans leurs créations scolaires, ils se bornent à imiter les Frères. La consécration pontificale était de nature à faire sortir l'Institut de la période d'incertitude qu'il avait traversée sous la direction de l'abbé de la Salle. Dans les vingt-cinq années qui suivirent, 62 nouvelles écoles furent fondées, sans compter l'impulsion donnée à ce qu'on appelle aujourd'hui l'enseignement spécial. A la Révolution française, l'Ordre comptait 121 communautés en France et 6 à l'étranger avec 1000 Frères et 36. 000 élèves.

MÉLANGES i57

Il était dans le rôle de la Révolution de persécuter ces serviteurs des pauvres. Un décret du 22 mars 1791 de l'Assemblée constituante porte : « Nul professeur ne pourra -continuer aucune fonction et remplir aucune place dans les établissements appartenant à l'instruction publique, -qu'auparavant il n'ait prêté le serment civique » . Ce serment impliquait l'adhésion à des lois telles que la constitution civile du clergé. Tous les Frères refusèrent ; puis la persécution commença pour eux; un décret du 18 août 1792 •de l'Assemblée législative les supprima ; on ferma leurs maisons ; quelques-uns furent incarcérés ; l'un d'eux, le Frère Martien, comparaissant à Rennes devant le tribunal révolutionnaire, dit à ses juges : « Je dirige une école .gratuite. Si vos protestations d'attachement au peuple sont sincères, si vos principes de fraternité ne sont pas une hypocrite et menteuse formule, mes fonctions me justifient, et loin de pouvoir m'être imputées comme un crime, elles me donnent un droit sacré à votre reconnaissance. » Ce langage était sans réplique possible : on exécuta le religieux ^ssez audacieux pour avoir raison. D'autres Frères échappèrent à l'inimitié des gouvernants et de leurs agents ; quelques-uns même devinrent instituteurs publics, et, au milieu des circonstances les plus critiques, perpétuèrent leur enseignement.

Après le 9 thermidor, ils s'essayèrent à reformer leurs anciennes communautés, et, en i8o3, grâce à l'intervention du cardinal Fesch et à un rapport de Portalis, un décret rétablit en France « les Frères de la doctrine chrétienne », appelés jusque-là les Frères des écoles <:hrétiennes, et leur permit de fixer à Lyon leur point central de réunion. En i8o5, ils reprirent leur ancien habit ; «n 18 10, ils étaient 160 et formaient 32 maisons; en 1821, le siège de l'Institut fut transféré à Paris.

l58 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Les germes de la Révolution française étaient loin d'avoir disparu ; ils avaient laissé dans une foule d'âmes un fond d'incrédulité inconsciente. Néanmoins, de toutes parts, sous le premier Empire et la Restauration, on réclamait des Frères ; ceux-ci faisaient de leur mieux pour répondre à ces demandes ; c'est ainsi, pour ne citer qu'un exemple, qu'ils ouvrirent en 1819 vingt-cinq nouvelles écoles et en 1820 seize. Bientôt des dangers d'un autre ordre les menacèrent. Comme si la contradiction était leur lot, ils virent leur méthode d'enseignement, instituée par l'abbé de la Salle, attaquée par les partisans de l'enseignement mutuel ; malgré de vives obsessions, ils ne cédèrent pas et surmontèrent la crise ; à peine celle-ci s'était-elle atténuée, qu'on souleva dans les Chambres de la Restauration la question de savoir s'ils ne devaient pas être soumis à la conscription ; mais beaucoup de libéraux du temps n'étaient pas aveuglés par l'esprit sectaire, et ce fut sur la proposition de Royer-Collard, que les Frères furent assimilés aux élèves des écoles normales et dispensés du service militaire « comme personnes vouées à un service public ».

La Révolution de i83o, expression d'une violente réaction antimonarchique et antireligieuse, fit planer de nouveaux nuages sur l'Institut. Mais les Frères eurent la bonne fortune de trouver dans un des premiers ministres de l'instruction publique du régime nouveau un juste appréciateur de leurs mérites, fort peu disposé à de lâches condescendances. Ce ministre était M. Guizot; dans ses Mémoires (i), il a retracé les services qu'il eut l'occasion de rendre aux Frères : « C'est, a-t-il écrit, c'est quelquefois l'erreur du pouvoir, quand il entreprend une œuvre importante, de vouloir l'accomplir seul et de se

MÉLANGES fSg'

méfier de la liberté comme d*uiie rivale ou même une ennemie. J'étais loin de ressentir cette méfiance ; j'avais au contraire la conviction, que le concours du zèle libre, surtout du zèle religieux, était indispensable et pour la propagation efficace de l'instruction populaire et pour sa bonne direction... Aussi pris-je soin de défendre les- Associations religieuses vouées à l'instruction primaire contreles préventions et le mauvais vouloir dont elles étaient souvent l'objet. Non seulement je les protégeai dans leur liberté, mais je leur vins en aide dans leurs besoins, lesconsidérant comme les plus honorables concurrents et les plus sûrs auxiliaires que, dans ses efforts pour l'éducation* populaire, le pouvoir civil pût rencontrer. » Il alla plusloin; voulant donner à l'Ordre (« un témoignage public d'estime », il offrit à son supérieur la croix de la Légiond'honneur.

Rassurés de ce côté, les Frères développèrent leurs^ institutions et s'attachèrent surtout à les diversifier. Ils avaient à leur tête un homme d'élite, initiateur remarquable, semeur d'œuvres, directeur habile, le Frère Philippe, qui de i838 à 1874, ne cessa de donner des preuves éclatantes de son instinct des nécessités contemporaines et de son dévouement éclairé aux intérêts de l'enseignement chrétien. Sous son impulsion, les communautés de Frères se multiplièrent ; il s'en établit en grand nombre en Asie, en Amérique et en Afrique, depuis Constantinople et Jérusalem jusqu'à New- York, en passant par Alger ; plus de cent d'entre elles furent instituées aux Etats-Unis et au Canada, et réagirent avec avantage contre le prosélytisme qu'exerçait le protestantisme parmi une foule d'enfants catholiques. L'Europe ne fut pas non plus perdue de vue : l'Espagne avait été négligée ; en 1878, la première maison fut ouverte à Madrid; douze

l6o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

.ans après, les Frères comptaient dans ce pays vingt et un établissements fréquentés par 4.000 enfants. Et comment ne mentionnerais-je pas ici 48 maisons qu'ils possèdent en Belgique, et parmi lesquelles brillent d'un éclat incontesté Malonne et Carlsbourg?

Le succès couronnait donc leurs efforts. Mais, dans rhumanité, la fortune n'est pas saos mélange. Aussi ne sont-ils pas à l'abri des revers. Les Frères faisaient beaucoup de bien à Genève. A l'époque du Culturkampf^ le Grand Conseil du canton vota le 8 février 1872 une loi contre les congrégations religieuses ; le 21 août suivant, ils durent prendre congé de leurs élèves. Avant cela, la Commune de Paris s'était montré animée visà-vis d'eux des dispositions les plus hostiles ; elle en avait incarcéré 26 à Mazas avec les otages, et c'est presque par miracle qu'ils avaient échappé aux coups des forcenés qui terrorisaient Paris. Après la chute de la Commune, ils jouirent d'une ère de paix et de prospérité ; mais bientôt la haine religieuse prévalut dans les régions officielles, et une loi fut votée qui laïcisa les écoles officielles ; les Frères furent donc obligés de les quitter ; mais la charité des catholiques réussit à reconstituer presque partout des établissements où ils continuèrent leur bienfaisant apostolat: si bien, que, depuis 1886, on vit d'année en année le nombre de leurs écoles augmenter. C'en était trop : l'impiété ne leur pardonna pas d'user de la liberté. La haine des congrégations religieuses s'étendit jusqu'à eux, en dépit du caractère ♦bien français de leurs origines et de leur abstention de la politique. Une loi inspirée par M. Combes décréta en 1904, que, dans un délai de dix années, toutes leurs écoles seraient fermées : plusieurs l'ont déjà été. A la •suite de cette mesure, un grand nombre de Frères se

MÉLANGES i6r

sont expatriés : ils sont allés porter ailleurs les fruits de renseignement chrétien.

L'épreuve que leur Ordre traverse n'empêche pas qu'on puisse mettre en regard la médiocrité de leurs débuts et Tessor que prirent leurs efforts. Au moment de sa première assemblée, T Institut comptait 12 frères. En 1900^ cette petite phalange était montée au chiffre de 14.280 Frères et Novices en France, et de 5.453 à l'étranger. A cette époque l'Ordre dirigeait 2.009 écoles comprenant 8.23o classes, donnant linstruction à 35o.ooo enfants et jeunes gens, élevant environ 8.000 orphelins, réunissant 32.572 jeunes hommes dans ses patronages et 21.000 anciens élèves dans ses associations et mutualités, recevant 3. 000 jeunes gens dans ses maisons de famille, et au total exerçant son action sur 400.000 jeunes âmes dont 280.000 en France et 120.000 dans le reste du monde (I). Ces chiffres, par suite de la persécution que le gouvernement français dirige contre lui, ne sont plus absolument exacts ; Mais il convient, en les rectifiant, de tenir compte des compensations qui leur viennent des autres pays ; et à tout prendre, l'Ordre, quoique vieux de 225 ans, est plus alerte et plus vivant que jamais.

Il a subi ' des traverses et essuyé les rafales de la Révolution. Cependant, il ne porte aucune trace de décadence ; loin de là : tout en continuant à servir les causes qui avaient séduit son fondateur et qui restent les causes de tous les temps, il s'attache à se mettre au niveau des exigences que le mouvement des idées et des méthodes fait naître dans le domaine de l'enseignement au sein des classes laborieuses et de la bourgeoise ;

(i) Ces chiffres sont extraits du Rapport présenté par l'Institut pour les classes loi et 108 à l'Exposition de Paris de 1900.

l62 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

bien que peu de grandeurs du passé aient échappé aux injures du siècle, lui, comme un tronc vigoureux où circule une sève puissante, il pousse sans cesse de nouvelles branches sous lesquelles s'abritent des œuvres ingénieuses et fécondes d'amélioration morale et intellectuelle ; il est servi par le zèle, le dévouement et les convictions désintéressées de ses membres ; il revêt tous Jes caractères et recueille les fruits des forts.

Aussi l'Eglise a-t-elle canonisé Tabbé de la Salle, après l'avoir béatifié, et a-t-elle à juste titre introduit dan§ sa liturgie cette prière qui renferme un juste éloge de l'œuvre du Saint : « O Dieu qui, pour donner l'éducation -chrétienne aux pauvres et pour enseigner la science aux petits enfants, avez suscité le bienheureux confesseur Jean-Baptiste et formé par lui dans l'Église une nouvelle famille religieuse, accordez, nous vous en supplions, à ceux qui instruisent l'enfance chrétienne de suivre toujours ses exemples et d'avancer dans la vertu par son intercession ! »

Je viens de parler de l'œuvre du Saint : c'est le moment de la préciser et de la détailler.

J.-B. de la Salle n*a pas créé l'enseignement populaire, mais il l'a rendu plus accessible aux pauvres en faisant de la gratuité la règle des écoles qu'il ouvrait. J'ai déjà dit que si jusque-là il avait existé quelques écoles de charité, leur existence était précaire ; elles manquaient d'un corps enseignant offrant de la stabilité ; il importait de remédier à cette lacune, .et l'abbé de la Salle y pourvut. Mais avant d'exposer ce qu'il

MÉLANGES i63

fit à ce point de vue, il convient de montrer les perfectionnements qu'il apporta dans l'enseignement lui-même. Jusque-là celui-ci était individuel ; le maître prenait chaque écolier à part pour l'instruire ; de cette façon tout son temps était absorbe par quelques élèves. J.-B. de la Salle fonda l'enseignement simultané ; désormais le maître était invité à s'adresser à tous les élèves à la fois, en employant les moyens de se faire écouter et suivre avec attention par tous. De plus, l'usage voulait qu'on apprît aux enfants à lire en latin : peutêtre était-ce en vue de les préparer à devenir clercs ou chantres ; mais un enseignement donné dans une langue incomprise des élèves ne pouvait guère être fructueux, au moins chez la plupart ; le réformateur donna pour base à ses écoles la langue maternelle ; indépendamment de la lecture, il apprenait aux enfants l'écriture, le calcul et le catéchisme ; il les dressait aussi à rédiger des actes usuels, promesses, quittances, procurations, baux, obligations, procès-verbaux. Enfin, il les répartissait en classes séparées d'après leurs progrès, et ainsi, tout en récompensant les plus zélés, il empêchait qu'ils ne fussent retardés par les moins studieux. Mais, je l'ai déjà remarqué, la vitalité des écoles dépendait de la formation d'un corps enseignant stable et animé de l'esprit chrétien. Avant tout il s'agissait dans ce but d'assurer le recrutement des Frères. J.-B. de la Salle se résolut donc à créer des noviciats, où seraient admis des jeunes gens de i3 à 14 ans, appelés à augmenter le nombre des religieux. Mais cela ne suffisait pas. S*il était possible dans les villes de donner aux écoles des maîtres religieux, réunis dans des maisons communes, vivant ensemble et s'entretenant les uns les autres dans leur vocation, il n'était guère possible de constituer dans les campagnes des communautés à côté de chaque école ; et puis, même dans les villes, le nombre des religieux pouvait

être inférieur aux besoins. Aussi J.-B. de la Salle songea-t-il à former des maîtres laïques, capables d'inspirer toute confiance aux parents et de faire des enfants de parfaits chrétiens. A cet effet, il convenait de réunir dans des^ établissements spéciaux les jeunes gens désireux de donner renseignement, en leur imposant pendant leur préparation une règle de vie, avec des heures fixes pour le lever^ les repas et les classes. L'Institut que le Saint ouvrit dans ce but fut, lui aussi, battu en brèche ; il ne subsista que cinq ou six ans ; mais il avait fourni le premier modèle des écoles normales ; Tidée ne tarda pas à être reprise ; elle a acquis au XIX® siècle son développement dans des établissements de premier ordre, tels que ceux de Malonne et de Rouen. Grâce à cette initiative heureuse^ des maîtres sûrs sortent chaque année de ces établissements ; ils sont les actifs auxiliaires des Frères dans les villes ; ils se recommandent dans les campagnes au choix des administrations communales, et là où la défiance de l'autorité publique les exclut de l'enseignement officiel, ils fournissent aux écoles libres de précieuses recrues.

J.-B. de la Salle avait tourné ses principaux efforts vers les écoles primaires gratuites, et c'est à bon droit que sur le piédestal, de sa statue, dans la cour de la Maison-mère à Paris, on a gravé ces mots : « L'Evangile est annoncé aux pauvres » . Ses continuateurs sont restés fidèles à cette pensée fondamentale : 7,5oo des 8,23o classes qu'ils dirigent dans le monde entier sont vouées à l'enseignement populaire. Toutefois, l'abbé de la Salle ne tarda pas à s'apercevoir qu'une autre tâche s'imposait à lui et à l'Ordre qu'il instituait. L'enseignement secondaire renfermait de grandes lacunes. 11 existait sans doute des collèges florissants, employant neuf années à l'étude du latin et du grec et donnant satisfaction aux aspirations des classes élevées. Mais, entre

xMKLAxVGES i65

Tinslruction primaire et celles des collèges, il n'y avait rien ; renseignement commercial, industriel et agricole, était totalement négligé ; et cependant il eût présenté pour une fraction de la bourgeoisie les plus sérieux avantages. Le Saint fut frappé de la nécessité de combler cette lacune. Il fonda donc à Rouen un pensionnat, celui de Saint-Yon, destiné à devenir le type de l'enseignement professionnel, qu'on appelle aujourd'hui l'enseignement secondaire moderne. Un homme peu suspect lui a rendu sous ce rapport pleine justice : « C'est à l'abbé de la Salle, a écrit M. Duruy le ! 2 mars 1867, que la France est redevable de la mise en pratique et de la vulgarisation de cet enseignement nouveau ». Longtemps après, l'Etat devait suivre son exemple ; mais, ici encore, il faut reconnaître que ce progrès réel dans le domaine scolaire est dû à l'initiative des Frères, et que celle-ci ne ces;e de produire les etiets les plus bienfaisants. Les carrières d'autrefois ne suffisent plus aujourd'hui ; le commerce et l'industrie se développent ; ils appartiennent aux plus habiles et aux plus instruits. Il n'en va pas autrement de l'agriculture ; pour que celle-ci puisse être lucrative, elle doit adopter les méthodes nouvelles et recourir à desprocédés longtemps inconnus. Les frères des Ecoles chrétiennes l'ont compris, et de toutes parts, s'inspirant du programme tracé par leur fondateur, ils ont constitué des établissements rendant aux agriculteurs, à la petite bourgeoisie et même à la bourgeoisie moyenne les services les plus signales ; il faudrait, pour être complet, citer touter, les créations, revêtant ce caractère, auxquelles ils ont successivement donné le jour ; m.is ce serait faire preuve d'ingratitude que de ne pas mentionner ici d'une manière spéciale l'Institut agronomique de Carlsbourg dont le mérite est universellement reconnu et qui tient le premier rang

l66 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

parmi les établissements analogues, en s'efforça nt de ne jamais se laisser distancer.

Telle a étéTœuvre de Tabbédela Salle ; écoles primaires gratuites, enseignement normal, noviciats, enseignement secondaire professionnel, c'est à cette quadruple tâche que ses efforts furent consacrés avec un succès très contesté de son vivant, mais qui devait s'affermir après lui. Au surplus, il avait tracé à son Institut des voies nouvelles ; il l'avait exhorté à y entrer résolument, et en les suivant, ses successeurs se convainquirent que c'était rester fidèles à la pensée de leur fondateur, que d'en multiplier les applications.

Déjà j'ai indiqué, au moins en partie, ce que l'abbé de la Salle avait fait au double point de vue de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire. Au premier point de vue, il ouvrit en outre à Paris une école dominicale qui préluda aux patronages et aux cours d'adultes. Au second point de vue, ses desseins se prêtaient à une grande élasticité. En créant l'enseignement professionnel, il n'entendait pas le restreindre dans des cadres étroits ; il se proposait de compléter l'instruction de ces nombreux jeunes gens qui ne suivent pas les études classiques et qui cherchent à occuper une place dans la société en y remplissant des fonctions modestes. Aussi, depuis deux siècles, les Frères se sont-ils attachés à varier leurs conceptions scolaires suivant les besoins qui se révèlent successivement. De là l'organisation de cours, tantôt de mathématiques et d'hydrographie pour les marins, tantôt de dessin, d'architecture et de planimétrie pour les géomètres, les architectes et les entrepreneurs, tantôt d'horticulture et de jardinage pour les agriculteurs. De là aussi ces écoles de Saint-Luc, qui, combinant l'art avec l'industrie, s'attachent à faire des ouvriers des artisans et des artisans, les circonstances aidant, des patrons. En d'autres termes, les Frères recom-

mandent Télévation par le travail et le mérite personnel, à la différence de ceux qui veulent l'atteindre ou la procurer par des moyens incorrects.

Est-ce tout ? Pas encore. Une fois les jeunes gens sortis de leurs mains, faut-il les abandonner, les laisser livrés, sans défense, aux orages des passions et aux tentations du dehors ? Les Frères ne l'ont pas pensé ; ils ont donc constitué pour la jeunesse des patronages et des cercles, où celle-ci, venant régulièrement se retremper, a chance de resserrer les liens contractés dans l'enfance ; c'est pour elle aussi qu'ils ont ouvert des bibliothèques lui fournissant de salutaires délassements intellectuels ; c'est sous leur inspiration que se sont établies les Associations de leurs anciens élèves, tâchant de perpétuer dans les familles les enseignements reçus à l'école et d'empêcher que les leçons recueillies sur ses bancs ne soient perdues, en même temps qu'elles distribuent des récompenses aux jeunes élèves qui, dans les concours, se sont distingués. Ils ont même ça et là organisé des ateliers où un apprentissage intelligent permet à ceux qui en sortent de compter parmi les meilleurs ouvriers. Les soldats ne sont pas non plus négligés par eux, et s'il faut rendre hommage à ceux qui, dans les dernières années, ont ouvert des cercles militaires, il est juste de ne pas perdre de vue les efforts déployés par les Frères pour préserver les jeunes recrues des dangers de leur état nouveau.

Enfin, ils ont institué à Manchester et à New-York, sous les noms respectifs de Industrial School et de Catholic Proiectory, de véritables maisons de réforme pour les petits vagabonds et pour ceux qui sont menacés de le devenir. Déjà J.-B. de la Salle avait fondé à Saint- Yon, une section spéciale pour les enfants vicieux.

Est-il nécessaire d'ajouter que la pensée chrétienne domine dans toutes ces institutions ? Pour les Frères, l'école

l68 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

est, selon une parole très exacte, le noviciat du christianisme ; leur programme consiste dans Tapostolat par l'enseignement, et c'est ainsi que, tout en préparant leurs élèves à vivre honorablement et fructueusement dans le monde, ils leur rendent toujours prrcsente la patrie céleste. Dissiper rignorance, relever la piété, corriger les mœurs, tout cela s'harmonise dans leur action, tout cela aussi se fait sans bruit, sans pression, sans vaines excitations ; aussi, s'ils peuvent rencontrer des émules dans Tordre des connaissances techniques qu'ils inculquent, ils n'ont que peu de rivaux au point de vue de la formation de l'homme complet.

Les Frères des Écoles chrétiennes doivent donc être rangés au nombre des bienfaiteurs de l'humanité ; c'est à l'humanité pauvre, humble, travailleuse, qu'ils se vouent. Et cependant les calomnies et les hostilités ne leur manquent pas.

Pendant longtemps, dans certains milieux, on les qualifiait d'ignorantins, en attachant à cette épithète, si invraisemblable que soit la chose, toute la signification injurieuse qu'elle comporte. En réalité, ceux qui prononçaient ce mot, qu'ils croyaient très gros, n'étaient que des plagiaires, et ils ne savaient même pas quelle était l'origine de l'accusation. Les Frères, je l'ai rappelé, ont cru, dès que leur Ordre eut été institué, devoir instruire les pauvres enfants dans leur langue maternelle, et comme, à cette époque, l'engouement pour le grec et le latin allait jusqu'à dépasser les limites raisonnables, on n'avait rien trouvé de mieux que de décerner aux Frères un brevet d'ignorance. De là le mot ignorantins, répété depuis lors par des centaines de bouches avec une inconscience absolue. Pour ces bouches-là, l'accusation avait

MÉL^XNOES 169

un autre caractère ; elle impliquait, ou bien que les Frères Gîtaient les ennemis de la culture intellectuelle, ou bien tout au moins qu'ils étaient de loin inférieurs aux maîtres laïques. On ne se préoccupait pas de rechercher si une telle incrimination présentait quelque fondement ; les Frères portent un habit abhorré; ils forment une des milices de l'Église ; cela dispensait d'être juste envers eux, et même de vérifier les griefs formulés à leur charge. Je fais appel cependant à ceux qui ne sont pas des aveugles volontaires, et je leur demande si l'honnêteté la plus vulgaire ne réprouve pas de semblables procédés.

Avec quelle joie aussi ne s'acharne-t-on pas contre les Frères, quand un soupçon d'immoralité vient à peser sur l'un d'eux 1 A peine le soupçon est-il émis, que le jugement est prononcé : le Frère accusé est certainement coupable ! Je me souviens que, quand le pauvre Frère Flamidien eut été accusé d'avoir, égaré par une passion impure, tué un de ses élèves, l'incrimination prit tout de suite et pour beaucoup la proportion d'une vérité incontestable. Quand on voulait dépeindre un homme débauché, pendant la période d'incubation de l'affaire, on criait : « Flamidien 1 Flamidien I » Puis, généralisant, on confondait l'Ordre entier avec l'accusé. Tout à coup l'échafaudage laborieusement élevé s'écroula : le Frère Flamidien était reconnu innocent dans des conditions particulièrement décisives ; le silence se fit ; mais nulle part les accusateurs ne songèrent à se rétracter.

On peut se demander ce qui motive des allures aussi agressives contre les Frères. Ils se sont toujours tenus soigneusement à l'écart des luttes politiques ; on ne les rencontre pas dans les compétitions de personnes ou dans les rivalités d'influence ; ils restent modestement à leur place, sans faire d'incursions dans des sphères qui leur sont étrangères ; ils ne jouissent pas non plus du prestige que confère le sacerdoce;

leur humilité est d'ailleurs trop grande pour rechercher les honneurs ; loin de les briguer, ils les déclinent lorsqu'ils en sont menacés. M. Guizot, juste appréciateur de leur mérite, ayant voulu décerner la croix de la Légion d'honneur à leur supérieur, le Frère Anaclet, celui-ci s'excusa de ne pouvoir l'accepter. Plus tard, ils se départirent de cette réserve. Ils avaient déployé sur les champs de bataille de 1870 et de 1871 un dévouement admirable : après la guerre, le Frère Philippe fut décoré ; il ne crut pas devoir refuser cette distinction; il eût craint, en le faisant, de priver le patriotisme de l'Ordre de la consécration publique qui devait en être l'indice irrécusable ; ce mobile l'emporta sur les autres. Mais ce ne sont pas quelques décorations, non recherchées du reste, qui puissent permettre de leur reprocher des visées ambitieuses. Si tout cela est vrai, comment se fait-il que les Frères soulèvent parmi les libéraux et les socialistes tant d'inimitiés ? Il n'y a qu'une explication possible. Ce qu'on poursuit, ce qu'on déteste en eux, c'est leur qualité de religieux, c'est leur attachement inébranlable aux vérités chrétiennes, c'est le concours qu'ils prêtent à leur diffusion, c'est en un mot le catholicisme. Leur fidélité à la foi est depuis deux siècles demeurée sans tache. Au moment où l'abbé de la Salle fonda son Ordre, les jansénistes cherchèrent à les attirer, lui et ses disciples : ils ne se laissèrent pas faire ; enfants de l'Eglise ils étaient ; enfants de l'Eglise ils voulaient rester, sans aucune défaillance. Depuis lors, ils n'ont été ni gallicans, ni fébroniens, ni vieux catholiques, ni catholiques libéraux, ni pottiéristes, ni américanistes, ni démocrates chrétiens ; ils sont catholiques purement et simplement : c'est leur force et leur honneur ; mais c'est aussi la cause des animosités dont ils sont les victimes ; ils n'ont pas à en rougir, bien au contraire.

Lorsqu'on les accuse d'ignorance, ils n'ont pas coutume de se défendre. Ou plutôt ils se fient à leur vie, à leurs actes qui forment à eux seuls une apologie permanente de l'Institut. A quoi bon, au surplus, recourir aux paroles ? Les paroles ne demeurent pas sans contradiction, si dépourvue de fondement que puisse être parfois celle-ci : mais les faits sont invincibles ; on a beau déclamer à leur encontre ; ils restent inébranlables comme le roc.

Les faits dont les Frères sont en droit de se prévaloir, sont d'hier et d'aujourd'hui ; ils sont de tous les jours.

Et d'abord, s'expliquerait- on qu'ils eussent, durant tant de générations, conservé la confiance des parents, s'ils n'avaient pas bien instruit et élevé leurs enfants, et la gratitude des entants eux-mêmes, s'ils leur avaient départi un enseignement insuffisant ou arriéré ? Encore s'ils avaient à leur disposition des séductions procurant aux uns et aux autres des avantages temporels : mais point ; ils font dans leurs établissements respecter des règles sévères ; ils exigent un labeur continuel ; et, à l'issue de ce labeur, ils ne peuvent procurer de places, car ils n'en ont pas à leur disposition.

En attendant que les enfants sortent de leurs mains, ils les incitent au travail. Pendant longtemps des concours ont été, en Belgique, annuellement organisés par les soins de l'Etat entres les élèves des écoles primaires ; les Frères y ont pris part et leurs élèves battaient leurs rivaux ; j'ai maintes fois relevé à cet égard des chiffres péremptoires ; on n'a pas même tenté de les réfuter. En

1895, on a jugé à propos de supprimer les épreuves ; nul plus que moi ne les a regrettées ; mais ce serait se tromper que de croire que leur suppression ait pu causer quelque relâchement dans les écoles des Frères ; ils sont les soldats du devoir, et s'ils jugeaient les concours utiles à leurs élèves, eux n'avaient pas besoin de ce stimulant pour donner à l'instruction et à l'éducation de l'enfance des soins particulièrement féconds.

D'autre part, dans les Expositions, ils obtiennent des distinctions en grand nombre ; maintes fois ils ont ainsi désarmé le dénigrement et les préjugés. Pour ne citer qu'un exemple, j'invoque les récompenses qu'ils ont conquises à l'Exposition de Paris de 1900; là, il leur a été décerné 3 grands prix (i), i3 médailles d'or, 21 médailles d'argent, 14 médailles de bronze, 6 mentions honorables ; leur enseignement primaire à lui seul a remporté un grand prix, 5 médailles dor, 9 d'argent, 2 de bronze, 3 mentions honorables. Et qu'on n'accuse pas le jury de partialité; il était-présidé par M. Léon Bourgeois, dont les idées radicales excluent jusqu'au soupçon de complaisance.

Au surplus, les travaux littéraires, géographiques, historiques et scientifiques des Frères sont connus ; ils sont dans toutes les mains ; leur supériorité ne se discute plus, et ils démontrent, tant au point de vue des méthodes que de l'étendue des connaissances, que l'instruction de l'enfance ne pourrait recourir à de meilleurs guides. La religion à son tour recueille de ces travaux les plus grands avantages ; car, à voir ses disciples de choix cultiver

(I) Ces grands prix ont été obtenus, un dans la classe i : Éducation de V enfant, un autre dans la classe \o\\ Apprentissage et protection de r enfance ouvrière, un troisième dans la classe 108: Instruction pour le développement moral et intellectuel des ouvriers.

avec un soin jaloux toutes les facultés humaines, il est impossible que ne tombent pas bien des préventions à Taide desquelles on la représentait comme la complice de l'ignorance.

Faut-il s'étonner après tout cela de la popularité dont jouissent les Frères dans les masses ? Je constatais plus haut qu'ils étaient combattus par des ennemis aveugles ; c'est vrai ; ceux qui placent au-dessus de tout la haine de la foi catholique ne leur font pas grâce ; mais parmi ceux que ces passions sectaires n'égarent pas, parmi ceux mêmes chez qui l'indiftérence religieuse ou la tiédeur domine, combien n'en est-il pas qu'un sûr instinct paternel pousse à leur confier leurs enfants? A Paris, leurs écoles, avant la persécution, n'avaient pas cessé de regorger d'élèves, et à Bruxelles, où la population ne se pique pas en général de dévotion, elles jouissent dans les quartiers marchands et ouvriers d'un bon vouloir persistant.

Loin donc de les attaquer, on devrait les remercier. Leur œuvre est une œuvre de progrès moral et intellectuel bien entendu, et c'est se borner à être juste, que de reconnaître que peu d'hommes rendent plus de services à leur temps que les Frères des écoles chrétiennes.

Le royaume de la rue St-Honoré. — M"* Qeoffrin (i)-

Le royaume de la rue St-Honoré ! Qja*est-ce cela, diront beaucoup, sinon tous ! Livrés aux préoccupations contemporaines, façonnés à des habitudes de vie nouvelles, nous ignorons tant les choses du passé ! Et cependant, parmi ces choses, s'il en est qui ne méritent que des désapprobations, il en est d'autres qui justifieraient une imitation bienveillante, d'autres encore qui offrent pour l'histoire de l'humanité des côtés attrayants. Au xvriie siècle, on aimait passionnément à causer, autant qu'on cause peu aujourd'hui : les jeux d'esprit, les saillies amusantes, la critique des œuvres d'art et de littérature étaient en grand honneur : ils formaient l'at* trait de maintes réunions dont tout autre délassement était banni. Parmi ces réunions, il n'en est pas qui jouirent d'un plus grand crédit et d'un plus vaste renom, que celles qui se tenaient chez M^e Geoffrin, dans son hôtel de la rue St- Honoré. Mn»« Geoff'rin a exercé sur son temps, selon le témoignage des contemporains, une sorte de royauté ; son salon était, d'après Sainte-Be uve, une véritable institution ; il révèle l'état d'âme d'une partie de la société française ; il en étai l'image ; et si l'on songe que la reine de ce salon était une

{i) Le Royaume de la rue St-Honoré; M»f^ Geoffrin et sa fille^ par Pierre de Ségur. Paris, Calmann-Lévy, 1897 ; i vol. in-80.

bourgeoise, à une époque où le prestige de la noblesse était incomparable, il est impossible de ne pas sentir sa curiosité éveillée, lorsque le comte Pierre de Ségur nous propose de iaire connaissance à sa suite avec Théroïsme de ce « bureau d'esprit ». Non que tout soit à louer dans l'organisation que reçut cette institution, puisqu'institution il y a. Mais cependant ne serait-ce pas, de nos jours, une tentative heureuse que celle qui consisterait à tâcher d'arracher les femmes à leurs futilités, les jeunes gens et les hommes au cigare, au jeu, aux courses, aux sottes équipées de tout genre, pour rendre à l'intelligence et au cœur la place qui devrait leur appartenir dans notre société toujours susceptible, quoique dévoyée, de restauration morale ?

Les trente premières années de M™^ Geoôrin n'offrent rien de saillant ; elle vivait des fortes mœurs de la bour-^ geoisie d'autrefois, faites d'une piété exemplaire et d'une régularité irréprochable dans les habitudes. Elle était née en 1699. Son père, M. Rodet, avait été valet de garde-robe de la dauphine, puis commissaire-contrôleur, puis mouleur de bois de la ville de Paris ; ces fonctions lui avaient valu le titre de bourgeois ; sa seconde femme, M«i'« Che^ mineau, mourut en 1706, et la petite Marie-Thérèse fut confiée à sa grand'mère, M*"» Chemineau. Celle-ci était fort intelligente ; mais elle dédaignait le savoir ; elle se contenta d'apprendre à lire à sa petite-fille, en s'efforçant, par des explications appropriées, de former son jugement et sa raison ; c'est dire qu'elle ne recourait guère aux lumières d'autrui ; elle se contentait des siennes ; mais-

elle était chrétienne fervente, et, sous sa direction, les sentiments religieux de Tenfant se développèrent à un haut xlegré.

Marie-Thérèse n'avait que 14 ans, quand elle fut distinguée par un veuf, François Geofîrin, âgé de 48 ans, ayant acquis par son travail et des héritages une belle fortune. La disproportion d'âge était considérable ; mais la grand'mère approuva cette recherche ; la jeune fille, qui n'avait pas eu le temps d'acquérir une volonté propre, se laissa persuader. Le mariage ne tarda donc pas à être célébré ; les apports des époux leur assuraient une large aisance ; parmi ceux du mari se trouvait un hôtel rue St-Honoré, où Marie-Thérèse devait vivre plus de soixante ans et qu'elle rendit fameux.

Les premières années de cette union s'écoulèrent paisiblement, et rien n'atteste que M^^ Geoffrin ne fût pas heureuse ; deux ans après la célébration du mariage, naquit une fille qui devait lui survivre. M. Geoffrin était un homme modeste, très pieux et tenant son rang sans éclat; il avait, ainsi qu'on devait le dire plus tard, « toutes les vertus gothiques » ; sa femme apparaît comme une excellente ménagère ; elle n'était hantée par aucune haute visée ; elle s'attachait à faire régner l'ordre et l'économie dans sa maison, et, pour marquer d'un trait la sévérité de son existence, il suffira de dire qu'elle ne consentit sous aucun prétexte à se laisser friser et coiffer en arrière, suivant la coutume en usage parmi les belles dames de l'époque.

Rien n'avait troublé l'atmosphère dans laquelle vivaient les deux époux, lorsque, vers 1730, M^^ Geoffrin fit la connaissance de la M'^^ de Tencin, demeurant près de chez elle, et qui, au bout d'une carrière accidentée, s'était mise à réunir dans son logis des gens de lettres, tout en

continuant à se mêler à toutes les intrigues du temps. Mme de Tcncin n'était pas riche, et peut-être crut-elle prudent, pour retenir autour d'elle ses intimes, de leur offrir, à défaut d'une hospitalité fastueuse, l'attrait de la conversation d'une jeune femme, jolie et spirituelle. M"»^ Geoff'rin se laissa tenter, et bientôt elle trouva la compagnie des beaux-esprits, dont jusque là elle avait été éloignée, plus divertissante que celle des personnes pieuses de sa paroisse.

Ce premier pas fait, un second devait suivre. M^^^^ Geoffrin invita tout ce monde brillant à se réunir chez elle à certains jours. M. Geoffrin avait des révoltes ; il fit des remontrances, mais n'obtint aucun succès et se réfugia dans la résignation. Peu de temps après, sa femme institua, les mercredis à une heure, des dîners suivis de longues causeries. Une telle innovation entraînait certaines dépenses de luxe. M. Geoffrin, cette fois, ne se borna plus à de simples protestations ; des scènes terribles vinrent altérer la paix du ménage ; mais il finit par prendre son parti d'une situation qu'il ne se jugeait pas la force de modifier : il se renferma dans le silence et mourut en 1749. Sa mort passa inaperçue ; quelques mois après, l'un des convives habituels demanda à la veuve : « Qu'est donc devenu ce vieux monsieur qui était toujours au bout de la table et qui ne disait jamais rien ?» — « C'était mon mari, répondit-elle, il est mort. » Il n'eut pas d'autre oiaison funèbre.

M™^ de Tencin s'éteignit dans celte même année 1749, et alors tout le cénacle littéraire qui se réunissait chez elle élut définitivement domicile chez M"^^ Geoffrin, Les exigences de cette position n'altérèrent en rien les qualités de maîtresse de maison parfaite, que cette dernière avait toujours déployées. Son hôtel élait meublé avec luxe ; mais-

son train de vie n'empruntait rien au faste ni à l'ostentation ; ayant iSo.ooo livres de rente, elle offrait à ses hôtes les jouissances d'un confort agréable, tout en jslnterdisant les prodigalités. Une grande partie de ses ressources venait des intérêts qu'elle avait dans la manufacture de St-Gobain ; ces intérêts, elle se gardait de les négliger ; elle assistait régulièrement aux séances du conseil xlont elle faisait partie ; elle y acquit bientôt une grande influence; on lui dut notamment, en 1757, la nomination jd'un nouveau directeur qui sut tirer la société d'une crise dangereuse, et, pour l'attacher à l'établissement, elle lui assura de ses deniers un supplément de traitement. D'un jautre côté, elle consacrait ses matinées aux occupations sérieuses ; elle faisait ses emplettes elle-même et visitait les pauvres ; le dimanche, elle réglait les libéralités qu'elle comptait faire pendant la semaine ; elle les distribuait de sa main, discrètement et sans bruit, ne ménageant pas les courses charitables. Elle faisait ainsi deux parts dans «a vie ; l'après midi, elle était toute à ses plaisirs ; presque toujours une nombreuse compagnie affluait chez elle.

Cette compagnie était formée de la fine fleur des lettres, et il faut bien le dire, de l'incrédulité du temps. Néanmoins, M"»« Geoffrin ne fit jamais montre d'impiété ; elle resta même toujours attachée à l'Eglise, et ce n'est pas un problème aisé à résoudre que celui de voir une x:hrétienne, peut-être attiédie mais cependant fidèle, s'accommoder d'un semblable entourage. Mais l'inconsé- .quence humaine est grande ; M^^ Geofirin était sans doute flattée, alors qu'elle n'avait qu'une instruction élémentaire et que son éducation l'avait laissée étrangère à la littérature et aux arts, d'être l'objet des hommages des beaux-esprits les plus en renom et de tenir un salon qui était en quelque sorte le régulateur de

tous les autres et dont elle portait le sceptre avec une aisance surprenante ; il faut dire, d'ailleurs, que le ton restait toujours convenable chez elle, qu'elle y veillait et qu'elle sut même écarter ceux dont les goûts étaient différents.

Parmi ses intimes, dans cette première période, Fontenelle eut une place de choix. Il avait yS ans quand il se lia avec elle, et pendant plus de quinze ans il fut l'oracle des réunions littéraires qu'elle avait organisées ; il fut son guide, son modèle et son éducateur ; il observait strictement les convenances, mais ne se piquait pas d'avoir des vertus ; tout chez lui venait de la tête, non du cœur ; il n'était pas généreux ; mais si à beaucoup d'égards il déteignait sur elle, elle ne cessa jamais de se distinguer par sa bonté. Il mourut presque centenaire ; elle le fit se confesser ; mais, dit M. de Ségur, a la séparation suprême fut entre ces deux êtres telle qu'avait été leur longue intimité : sans effusion, sans déchirement, sans secousse, et peut-être aussi sans regrets ». Montesquieu figurait également parmi les assidus de l'hôtel de la rue St-Honoré ; cependant, à la suite de l'apparition de y Esprit des lois, il y eut une sorte de refroidissement ; M">« Geofirin lui avait envoyé une lettre de félicitations qui impliquait la lecture de l'ouvrage ; Montesquieu, ayant appris qu'elle n'en avait lu que quelques fragments, se montra blessé ; sa susceptibilité était d'ailleurs sans bornes ! Voltaire allait aussi quelquefois chez M™« Geoffrin ; mais elle n'avait que peu de sympathie pour lui ; il s'en aperçut et s'en vengea par quelques épigrammes à l'adresse « de la nouvelle reine de Saba » ; mais tout se borna là.

M«« Geoffrin ne connut bientôt plus de limites à son ambition ; un salon littéraire ne lui suffisait pas, et elle

l8o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

aspira à grouper autour d'elle toutes les gloires intellectuelles se révélant dans les domaines les plus variés, dans les lettres, les arts, les sciences et la politique. Les mercredis restèrent spécialement consacrés aux littérateurs ; pour les artistes, elle institua les dîners du lundi ; elle les attira par l'entremise du comte de Caylus qui fréquentait les peintres, les sculpteurs, les archéologues, les savants de tous les pays ; elle les encouragea ; elle orna son hôtel de 73 toiles des meilleurs maîtres du temps ; elle les aida de ses largesses intelligentes ; parfois elle les froissait un peu par son ingérence dans la composition de celles de leurs œuvres qui l'intéressaient ; mais petit à petit, elle tint mieux compte de leurs susceptibilités, tout en continuant à leur donner avec prudence de bons conseils.

La vogue des dîners du lundi balança bientôt celle des dîners du mercredi. Cependant elle évitait d'isoler trop les artistes des littérateurs, et parfois elle les mélangeait en leur assignant pour commensaux des amateurs haut placés ; on rencontrait aussi parmi ses convives des musiciens, tels que Rameau et Mozart, qui n'avait que S ans quand il lui fut présenté. Klle, elle dominait par les séductions de son intelligence, son bon goût et son tact, tout ce monde de grands seigneurs et d'esprits distingués, et vraiment on conçoit l'enivrement que devaient lui procurer des assemblées où le rang social n'était pas pris en considération, où le talent seul avait accès, où le mérite intellectuel nivelait toutes les dislincfi(»ns de naissance ou de position mondaine. Un savant italien, sortant d'une de ces réceptions, s'écria : « Je croyais voir ces so'ip^rs d'Athènes oj l'on ne s'entretenait que d'arts

^t de sciences ».

La reno'nraée de l'hôtel de la rue St-Ho:ioié, déjà grande en France, ne tarda pas à se répandre au dehors. Tout ce

MÉLANGES l8

qu'il y avait de célèbre en Europe s*y rendait : « Les princes, dit Sainte-Beuve, y venaient en simples particuliers ; les ambassadeurs n'en bougeaient pas, des 'qu'ils y avaient pris pied ». Les hommes et les femmes d'élite cherchaient à avoir avec M"ie Geofïrin un commerce épistolaire ; parmi eux on cite lady Hervey, très vantée de ses contemporains et qui disait d'elle : « \] n'y a pas de tête mieux organisée que la sienne ; il n'y a pas de cœur qui puisse surpasser l'affectueuse chaleur du sien ». Au nombre des visiteurs de l'hôtel figurèrent Franklin, Hume et Walpole : ils y étaient reçus avec empressement et choyés ; mais un peu d'engouement se mêlait départ et d'autre à ces démonstrations ; Hume avait la parole et tout l'extérieur lourds ; Walpole était fort inconstant ; quand on lui annonça son arrivée, M"^c Geoffrin répondit en termes peu heureux : « Voilà donc encore un verbe qui se fait chair en habitant parmi nous « ; il fut d'abord séduit, fréquenta chez elle pendant tout l'hiver de 1765- 1766 ; puis, tout à coup, il l'abandonna, se rendit chez M"^e du Deffand, et, renonçant au culte qu'il lui avait voué, il la railla au sujet de ses travers et de son entourage. Ainsi va le monde ; mais il faut reconnaître que la défection de Walpole n'eut guère d'imitateurs.

On peut se demander où lésidait le secret de la surprenante carrière que fit M"^e Geoffrin. D'une part, elle était douée d'une volonté forte et tenace qui lui faisait régler toutes ses actions et arrêter ses plans de vie avec un remarquable esprit de suite ; elle-même disait que la volonté remplace toutes les vertus, et que sans elle les vertus font naufrage : pensée juste en tant qu'elle vise la puissance de la volonté, fausse en tant qu'elle lui donne le pas sur les vertus. D'autre part, elle avait l'art de se procurer des amis et de les conserver ; cet art consistait surtout à les obliger dans toutes

l82 KCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

les occasions. Cependant un peu de sécheresse et d'égoïsme se mêlait à sa bonté très réelle ; elle cherchait à porter remède aux maux d'autrui ; 'mais quand elle se sentait impuissante à y réussir, elle se réfugiait dans l'indifférence ; sa charité n'allait pas jusqu'au dévouement personnel ; elle aidait volontiers le malheur, mais elle n'aimait pas à en devoir supporter la vue. Elle répugnait à toute incommodité ; elle tenait à n'être mêlée à aucune affaire qui dérangeât la régularité de son existence ou qui menaçât de la mettre en opposition avec les convenances sociales. Un exemple attestera cette disposition d'esprit. Elle hébergeait Marmontel qu'elle entourait d'égards et de prévenances de toute espèce ; il se mit à publier un assez mauvais livre sur Bélisaire, que la Sorbonne et l'archevêque de Paris censurèrent. La sentence avant été appendue aux murs de l'hôtel de M"»*-* Geoff'rin, elle en conçut une vive contrariété ; elle était liée avec les incrédules ; mais elle aimait la décence et la règle, et elle observait avec scrupule les pratiques extérieures de la religion. Elle avait, paraît-il, applaudi à l'ouvrage avant sa publication ; après sa condamnation, elle témoigna à l'auteur une grande froideur. Marmontel comprit, et, bien qu'il restât l'un de ses convives habituels, il quitta le logement qu'elle lui avait ménagé dans son habitation ; elle encourageait et soutenait volontiers ses amis, mais à la condition qu'il n'en résultât pour elle aucun dérangement.

Son humeur était souvent grondeuse et parfois tyrannique : non pas qu'elle se livrât à des violences; mais son déplaisir perçait dans toute son attitude. Son règne n'était pas encore assis, que Fontenelle disait : « Madame a toujours raison, mais elle a raison trop tôt ». Avec Tâge, cette tendance augmenta, et elle la manifesta vis-à-vis de ceux qu'elle aimait le plus ; l'un de ses fidèles commensaux lui disait vers la fin de sa vie : « Voilà quarante ans que j'ai l'honneur d'être votre serviteur,.

MÉLANGES l 83

<ît au moins trente-neuf que je suis votre esclave ». Mais elle mêlait à ces accès tant de bonne grâce et Tintérêt pour ses amis, qu'on lui pardonnait volontiers ; peut-être aussi les manifestations de son mécontentement étaient- elles un moyen efficace de gouverner son entourage et de le maintenir sous son autorité ; elle exerçait ainsi autour d'elle une sorte de police de bon goût ; nul n*osait enfreindre les règles de bienséance qu'elle imposait ; quelqu'un voulait-il s'y essayer, il était rappelé à Tordre. On ne pouvait pas non plus se permettre d'être ennuyeux. Un jour, à table, le comte de Coigny commença le récit d'une longue histoire ; pour l'en distraire, elle le pria de découper une poularde ; il prit un petit couteau et continua l'histoire : « Monsieur le comte, lui dit-elle, pour réussir dans ce pays-ci, il faut de grands couteaux et de petites histoires » . Elle s'attachait du reste à conserver toujours une tenue irréprochable ; à mesure qu'elle vieillissait, elle prit la mise comme les manières de son âge : « Ses goûts et ses années marchaient du même pas, comme deux chevaux bien attelés »,adit M"»e Necker. En cela, comme en toute chose, se révélaient son souci constant de la bonne tenue et son désir de ne donner prise à aucune plaisanterie.

Si Mn»e Geoffrin se plaisait à vivre au milieu des philosophes st des académiciens, elle ne dédaignait pas les noms, les titres et les hautes fonctions ; à ses yeux, le mérite gagnait à être rehaussé par eux. Aussi le meilleur accueil était-il réservé à ceux qui réunissaient ces avantages variés ; parfois ses effusions allaient jusqu'à l'adulation ; mais en général elle conserva son indépendance et sa dignité. Elle recevait les plus grands seigneurs de la Cour ; mais elle ne s'interdisait

pas tout choix, et elle refusa toujours d'ouvrir son salon au maréchal de Richelieu, ne décrouvrant rien en lui, disait-elle, qui pût justifier sa renommée, pas même ses désordres affichés où elle ne voulait voir que « des épluchures de grands vices. »

N'ayant pas de titre, elle ne pouvait être reçue à la Cour de France. Cependant elle insista pour obtenir une audience de la dauphine, et réussit dans cette démarche ; elle n'eut qu'à se louer de la réception qui lui fut faite ; mais tout en resta là. L'étiquette rigoureuse qui régnait à Versailles interdisait d'autres relations. Mais M"^^ Geoffrin était amplement dédommagée par les visites que des princes de sang royal ne dédaignaient pas de lui faire ; parmi eux, l'héritier de la couronne de Suède fut un des plus assidus ; pendant son séjour à Paris, il assista aux assemblées du mercredi, où il se distinguait autant par la maturité de son esprit que par le charme de ses manières ; devenu plus tard le roi Gustave III, il resta en correspondance avec elle.

L'impératrice Catherine II entretenait aussi avec elle un commerce épistolaire ; elle avait entendu parler par sa mère de la grande influence du salon de la rue St- Honoré, et c'est vraisemblablement pour se la rendre favorable, qu'en 1763 elle prit l'initiative d'une première lettre à M"!*-* Geoffrin ; la lettre fut bientôt connue ; Catherine se montra un peu émue de cette publicité, mais elle accepta les explications qui lui furent données et manifesta tout le prix qu'avaient pour elle des entretiens avec une dame « qu'elle aimait et estimait » ; presque chaque mois elle lui écrivait. M"^^ Geoffrin agissait avec elle comme avec ses amis ; elle la grondait parfois ; Catherine ne s'en offusquait pas : « Vous n'aimez pas à être contrariée, lui disait-elle, je m'accommoderai le plus que je pourrai à votre humeur. Continuez simplement à m'écrire et à me parlerlibreraent. » Une autre fois : a Dites-moi tout ce

MÉLANGES l85

qu'il vous plaira et tout ce que vous croirez m'ètre nécessaire; ne vous gênez pas, grondez-moi. » Voici sur ce point une lettre plus détaillée : c Encore une fois, je ne veux point de ces prosternations ; entre amies, cela ne se pratique jamais. Puisque vous faites tant que de m'aimer, vous prendrez, s'il vous plaît, le ton de l'amitié et cesserez de me traiter comme le sophi de Perse l'était. Tenez, Madame, il n'y a rien de plus vilain que la grandeur ! Quand j'entre dans une chambre, on dirait que je suis la tète de Méduse ; tout le monde se pétrifie et prend un air guindé. Je crie souvent comme un aigle contre ces façons ; j'avoue que ce n'est pas le moyen de les faire cesser, car, plus je crie et moins l'on est à son aise (i). »

Cependant ces recommandations bienveillantes ne devaient pas être prises à la lettre et s'appliquer à autre chose qu'à un commerce littéraire. Le petit prince Iwan, adopté par l'impératrice Anne, ayant été poignardé en 17^4, on soupçonna Catherine de ne pas avoir été étrangère à ce meurtre. M"^e Geoffrin lui écrivit par deux fois pour lui marquer le mauvais effet qu'avaient produit son attitude dans cette affaire et le manifeste qu'elle avait publié. Assitôt Catherine lui répondit « qu'elle raisonnait sur ce manifeste comme un aveugle des couleurs », et elle ajouta : « On glose chez vous sur le manifeste ; on y a glosé aussi sur le bon Dieu, et ici on glose quelquefois sur les Français. Mais il n'est pas moins vrai qu'ici le manifeste et la tête du criminel ont fait tomber toutes les gloseries... Le but était rempli et mon manifeste n'a pas manqué son objet ; ergo il était bon ». Cette sévère leçon, empreinte d'une désinvolture railleuse,était un avertissement; M™« Geofirin se le tint pour dit et s'abstint désormais de

(I) Les lettres de M«n« Gcoflfrin sont perdues ; celles de l'impéatrice ont été en partie conservées.

l86 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

toucher aux sujets politiques. La correspondance se poursuivit avec beaucoup d'abandon ; puis elle se refroidit ; est-ce parce que M™e Geoffrin ne re'pondit pas aux avances de l'impératrice qui aurait voulu faire sa connaissance, et que, comme on le verra bientôt, elle se rendit à Vienne et en Pologne sans pousser jusqu'à St-Pétersbourg ? C'est possible ; toutefois les relations épistolaires continuèrent, bien qu'à des intervalles plus éloignés ; elles finirent par se rompre, voici à quelle occasion.

Un beau jour, M'"'^ Geoffrin fit lire dans son salon un manuscrit de Rulhière qui avait été secrétaire du ministre de France à St-Pétersbourg lors de l'avènement de Catherine, manuscrit racontant le coup de main auquel celle-ci devait sa couronne, et elle convoqua pour cette lecture un grand nombre d'auditeurs sans mettre à les choisir un grand discernement. L'impératrice informée fut fort mécontente ; elle tâcha d'acheter le manuscrit et chargea de la négociation le général Betzki. Le général s'adressa à M"^* Geoffrin qui offrit 3o.ooo livres à Rulhière, s'il consentait à détruire ou même à atténuer les passages compromettants de son manuscrit ; Rulhière, indigné, refusa d'abord de répondre ; il finit seulement par consentir à ce que, du vivant de Catherine, l'ouvrage ne fût pas imprimé. L'échec était donc presque complet. Les grands n'ont en général de sourires que pour la fortune : aussi l'impératrice ne pardonna pas à M"^« Geoffrin. Celle-ci chercha à rentrer en grâce et envoya à la souveraine une pendule en présent. La réponse se fit attendre ; elle fut sèche et marquait bien, que désormais les rapports personnels seraient exempts de toute effusion : « Si le général f Betzki)^ disait-elle, n'a point témoigné ma gratitude pour la jolie pendule, il a eu tort et pas moi, car je l'en avais prié. » Catherine avait cru que sa liaison avec M^^ Geoffrin serait utile à son renom politique ; quand elle s'aperçut du con-

traire, elle y renonça : trop souvent l'amitié des princes ne s'inspire que de mobiles intéressés ; elle ne résiste pas aux mécomptes.

Une autre relation princlère échappa mieux aux vicissitudes.

En 1741, M"^e Geoffrin s'était liée avec le C^ Poniatowski pendant son voyage en France. L'un des enfants de ce dernier, Stanislas- Auguste, étant venu à Paris en 1753, s'empressa d'aller frapper à la porte de M"^^ Geoffrin, en la priant de guider ses premiers pas dans la société française ; il avait 2 1 ans et réunissait tous les avantages d'un gentilhomme accompli. Elle accepta ce rôle, et telle fut l'intimité qui les unit, qu'il l'appela désormais maman ; elle le grondait parfois, lui reprochait sa mauvaise tête, puis lui pardonnait. Il ne resta que cinq mois à Paris, fut nommé ambassadeur de Pologne à Pétersbourg à l'agc de 25 ans, inspira une violente passion à Catherine, et lui dut d'être appelé au trône de Pologne en 1764. Bien que le séjour qu'il avait fait à Paris eut été fort court et que sa vie eût été fort agitée, il n'avait pas cessé de rester en correspondance avec M"ic Geoffrin et de la tenir au courant des incidents de son existence. Trois jours après son avènement à la royauté, il lui écrivit pour lui dire que ses sentiments pour elle ne changeraient pas : « Ma chère maman, lui manda-t-il, il nie semble que j'ai encore plus de plaisir à vous appeler de ce nom depuis avant-hier » ; puis, après lui avoir raconté les circonstances de l'élection : « Qiie n'éHcTs-vous là, s'écria-t-il ! vous auriez nommé votre fils ! » Dans une lettre ultérieure, il ajoutait : « Le titre de votre fils bien-aimé flatte mon amour-propre a l'égal de tous ceux que je porte )>.

l88 KCHOS DKS LUTTKS CONTEMPORAINliS

Il faut convenir que M'"*^ Geoffrin devait être une femme supérieure pour inspirer des attachements aussi durables aux sommets de la société. Un instant la tète parut lui tourner : « Q^aand je songe, répondit-elle au nouveau souverain, que mon cher fils que j'ai vu bien jeune, que j'ai bien grondé, est roi et m'aime autant qu'il faisait quand il n'était que mon fils, mon cœur brûle )) ; puis, exaltant le rôle qu'il aurait a remplir, elle lui dit qu'elle serait « le Sully de ce nouvel Henri IV » ; (( nouvelle reine de Saba », elle irait l'admirer dans sa gloire. Mais elle se ressaisit bientôt et son âme réfléchie repiit le dessus. Elle reprit sa mission de mentor et de donneuse d'avis ; elle le mit surtout en garde contre le danger des amours légères. Il semble qu'à ce moment, gagnée par une ambition nouvelle, elle ait cédé à la tentation de jouer en Pologne le personnage politique qu'elle ne pouvait être en France. On l'appelait du reste « la reine-mère de Pologne » ; et Catherine avec qui elle entretenait encore les rapports les plus affectueux, encourageait ses visées : « Je vous félicite, Madame, lui écrivait-elle, de l'élévation de Monsieur votre fils. S'il est devenu roi, c'est je ne sais pas comment, mais bien parce que la Providence l'a voulu... On dit que votre fils se conduit à merveille et j'en suis très aise ; je laisse le soin de le rectifier en cas de besoin à votre tendresse maternelle. » Quant au roi lui-même, il lui demanda instamment de lui continuer ses avis, de lui dire ce qu'elle trouverait à reprendre en lui, et il sollicita son concours « pour la chose qu'il désirait le plus à l'entendre, la conquête de l'amitié du roi de France. » Ceci n'était pis chose aisé^ à obtenir. Le cabinet de Versailles avait vu avec regret écarter la maison de Saxe du trône de Pologne ; de plus, l'ambassadeur de France

MÉLANGES i8q

à Varsovie avait eu à se plaindre, pendant l'interrègne, du prince-primat chargé de la régence. Néanmoins M'"^ Geoffrin essaya ; elle mit en mouvement tous ses amis ; puis, quant elle crut le terrain suffisamment préparé, elle adressa au duc de Choiseul un mémoire qui se terminait ainsi : « Je comprends aisément que la Cour de France ait de la peine à regarder et à traiter comme roi un gentilhomme qu'elle a vu, il y a douze ou treize ans, un jeune homme sans usage et peut-être un peu trop confiant. Mais ce jeune homme a mûri ; il est devenu un homme de mérite et roi ; il le sait ; il le sent et tout ce qui Tentoure le lui persuade ; il ne peut donc l'oublier. J'espère qu'avec le temps on lui rendra justice. Rendez-moi celle. Monsieur le Duc, d'être persuadé de la droiture de mon cœur, de la vérité de tout ce que j'ai l'honneur de vous dire et de mon respectueux attachement». Ce mémoire produisit une heureuse impression sur le ministère, et quelques mois plus tard, la France reconnut l'élu de la Diète. Ce succès ne fît que porter M'"^ Geoffrin à s'attacher avec plus de passion que jamais aux affaires de Pologne, et elle conçut le dessein d'aller voir de ses yeux comment se comportait « son prince bien-aimé. » Ce dessein arrêté, elle l'en avisa ; il s'empressa de lui répondre, en l'invitant à loger au château et en ajoutant que « la voir serait une faveur ».

Il y a un siècle, un voyage était une grande affaire. Pour aller en Pologne et en revenir, il fallait franchir onze cents lieues ; de longs préparatifs étaient nécessaires ; M™« Geofifrin n'en négligea aucun ; le bruit de son départ se répandit bientôt dans son entourage ; il y fut mal accueilli ; mais elle ne se laissa pas détourner par ces résistances, et le 21 mai 1766, elle se mit en

igo KCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

route dans une berline à laquelle on avait travaillé pendant un an. Se dirigerait-elle vers Berlin ? Le grand Frédéric ne lui inspirait aucune sympathie ; elle se décida donc pour Vienne, où d'ailleurs l'impératrice Marie-Thérèse manifestait une incroyable envie de faire sa connaissance. Elle s'arrêta chez le marcgrave et la marcgravine de Durlach qui la reçurent avec beaucoup d'honneur, et elle arriva le 7 juin à Vienne.

Elle y fut accuellie avec un empressement extraordinaire : princes, ambassadeurs, grands seigneurs, vinrent la voir et la complimenter ; elle fut la reine du jour. Le prince de Kaunitz la traita avec une faveur marquée et rinvita à ses réceptions du soir ; l'empereur, l'ayant rencontrée dans une promenade publique, s'avança vers elle et l'entretint à la portière de sa voiture ; elle fut présentée à l'impératrice chez qui se trouvait la petite archiduchesse Marie-Antoinette ; ayant laissé échapper cette exclamation : « Voilà une petite archiduchesse charmante ; je voudrais bien l'emporter avec moi ! » — « Emportez, emportez, » répondit l'impératrice, qui lui recommanda d'écrire en France, qu'elle avait vu cette petite et qu'elle la trouvait belle.

Pendant les huit jours qu'elle séjourna à Vienne, elle ne connut que des succès : ce fut une sorte d'enivrement. Le roi Stanislas- Auguste eut la prévenance de lui envoyer tout ce qui était nécessaire pour qu'elle voyageât commodément de Vienne à Varsovie ; mais il n'avait pas le don des fées, et il ne pouvait transformer les chemins qui étaient rudimentaires, le pain qui était immangeable et l'eau qui était détestable. Partie de Vienne le i3 juin, elle n'arriva à Varsovie que le 22, et fut bien vite dédommagée des incommodités de la route. Le roi la reçut avec des transports de joie et de reconnaissance ; en l'apercevant, il s'écria :

« Voilà maman !» Il la logea au palais, de plainpied avec son appartement ; elle dîna chaque jour chez lui, ou chez les grands seigneurs avec lui ; toute la Cour était à ses ordres, et suivant son témoignage, elle jouissait « de toutes les satisfactions possibles pour son amour-propre et pour son cœur ».

Ses amis de Paris la suivaient de loin avec orgueil, et, comme à distance les projets ne coûtent rien, ils se plaisaient à voir en elle un apôtre portant sur les bords de la Vistule la civilisation et la tolérance : Marmontel surtout se distinguait par ses dithyrhambes ; mais M^^^ Geoffrin remit les choses au point et lui écrivit : « Il n'arrivera rien de ce que vous pensez ; toutes les choses resteront en l'état où je les ai trouvées ; mon expérience et mes réflexions m'ont persuadé que les hommes ont été, sont et seront toujours les mêmes. » Elle parlait bien de ce qu'elle appelait « ses petits succès de passage » ; mais ceux-ci n'avaient pas le caractère de conquêtes.

Elle eut, du reste, des déceptions dont les véritables causes n'ont été qu'entrevues. Dans une lettre à l'un de ses amis, elle parla du roi en ces termes : « Je suis très contente du cœur que je suis venu chercher. Son âme est honnête, ses intentions sont excellentes ; il est laborieux ; il désire rendre son peuple heureux, il n'y réussira pas et pour lui il ne le sera jamais... C'est une terrible condition que d'être roi de Pologne ! Je n'ose lui dire à quel point je le trouve malheureux. Tout ce que j'ai vu depuis que j'ai quitté mes pénates, me fera remercier Dieu d'être née française et particulière. » C'est là le langage de la raison, mais on peut se demander ce qui produisit ces désillusions. Il semble aussi qu'elle ait été vivement frappée de l'état misérable du royaume, de l'anarchie qui y régnait, de l'orgueil de la noblesse, de l'abaissement des bourgeois et des paysans,-

des ravages de la misère ; elle aurait voulu amener le roi .à porter remède à tous ces maux. Mais si la critique est facile, l'art est difficile. Le roi était bien disposé ; mais il était faible et entouré d'obstacles : « Ma devise, disait-il, à M"^e Geoftrin, est patience et courage. — Fort bien, lui répondit-elle ; mais il arrive parfois que l'une échappe et que l'autre manque. » Elle ne tarda pas à s'apercevoir que son rôle de censeur resterait sans effet, et un jour elle déclara à son royal hôte, « qu'elle était restée trop longtemps à sa Cour», et qu'elle n'avait plus qu'à regagner Paris. Il la calma, la retint ; mais, dans le courant de septembre, elle se décida à partir. Dans une lettre ultérieure, elle écrivit : « Tous mes mécontentements n'ont point influé sur mes anciens sentiments. Cependant j'ai tout vu, tout su, tout ressenti ; » mais elle se garda bien, dans sa correspondance avec ses amis, de laisser percer ses mécomptes ; aussi à Paris tout s'effaçait dans les salons devant la signification triomphale de ce voyage.

Le czarine aurait bien voulu l'attirer à St-Pétersbourg ; mais M^e Geoffrin déclina ces avances. Elle prit donc, le 10 septembre, la voie du retour, toujours comblée des attentions du roi, qui, dès le lendemain de son départ, lui écrivit : « Vous êtes partie ! J'ai trouvé, en m'éveillant, mon château et mes journées vides. Je suis resté seul, bien seul, muet, le cœur serré et triste. » Elle rentra le 10 octobre à Paris ; elle avait rêvé, selon M. de Ségur, de trouver Charlemagne ; elle était tombée sur Lous-le-Débonnaire: de loin, tout paraît grandiose ; de près tout se rapetisse. Aussi retint-elle de ce spectacle une grande leçon morale : « J'ai vu, déclara-t-elle, tant de choses et de gens, que j'ai fait un grand fonds d'indulgence.» Elle fut reçue avec empressement par ses amis, €t, heureuse de reprendre son ancien train de vie, elle <s*attacha d'autant plus à eux, qu'elle avait pu se rendre

MKLANGES igB

compte du néant des grandeurs : « Avant mon voyage, disait^ elle, l'amitié n'était pour moi qu'un plaisir ; à présent, c'est pour moi un besoin. » Elle avait fait de près la connaissance des Polonais ; elle appréciait mieux ainsi les Parisiens.

Dans le récit qui précède, on ne voit pas apparaître sa fille. Et cependant l'existence de celle-ci se poursuivait à côté de celle de sa mère. Il n'est pas inutile d'en dire quelques mots, tant pour montrer une fois de plus les contrastes qui se rencontrent fréquemment au sein desfamilles, que pour préparer le lecteur à la direction qui fut imprimée à la dernière période de la vie de M^^ Geoffrin.

Marie-Thérèse Geo ffrin avait 12 ans, quand l'hôtel delà rue St-Honoré commença à secouer l'atmosphère calme qui l'avait enveloppé jusque-là. Elle se trouva dès ce moment ballottée entre son père et sa mère, le premier dénonçant l'orgueil et l'impiété des beaux-esprits dont il devait subir le contact, la seconde s'élevant contre l'intolérance et l'esprit étroit de la compagnie de son mari. Son instruction fut assez négligée ; Fontenelle et l'abbé de St- Pierre tâchaient d'exercer une action sur elle, l'un en lui prêchant le culte de la raison, l'autre en lui recommandant celui des vertus évangéliques dans un style imprégné d'une philanthropie vague ; son humeur était bizarre, ses propos souvent inconsidérés, sa gaieté exubérante ; mais elle était aussi d'une grande bonté, et, comme elle constituait un riche parti, on la maria à 18 ans au marquis de la Ferté-Imbault, colonel d'infanterie, esprit fin et lettré. Le marquis mourut après quatre années de mariage, laissant une petite fille âgée de sept mois. La jeune veuve resta sous le toit maternel ; mais le caractère de sa mère

194 ECHOS DES LUTTES CONTExM FORAINES

et le sien ne s'accommodaient pas ; la mère d'ailleurs recherchait les philosophes et les gens de lettres, la fille les gens de Cour. Delà, des chocs incessants, qui se produisirent aussi à roccasion de l'éducation de la fille de la marquise ; mais celle-ci mourut à l'âge de i3 ans; sa mère fut vivement aflectée ; puis, elle reprit le dessus ; elle avait 35 ans, et se mit à vivre de la vie du monde, tout en se conduisant d'une façon irréprochahle. L'hiver, elle séjournait chez M™« Geotirin, bien qu'elle se rendît souvent à Versailles ; l'été elle courait les châteaux ; et, si l'on en croit ses notes, elle menait au point de vue de ses goûts, une existence fort amusante : c'était un mélange de dissipation et de vertu, de sagesse et de folie, et comme elle était douée d'une verve à la fois honnête et bouffonne, elle était fort recherchée par la société du temps.

M^ne de la Ferté-Imbault ayant été présentée au roi Stanislas Leczinski, se rendit à Lunéville où il résidait et y resta plusieurs semaines. Elle s'y plut fort. Le roi avait 70 ans, mais il était très gai, et ils débitèrent ensemble mille folies : a J'étais, dit-il plus tard, si fou d'elle et elle si folle de moi, que je fus au moment de faire doubler ma garde contre elle et contre moi », Il était le père de la reine de France; mais il ne la ménageait guère, pas plus que sa femme défunte : .(( C'étaient bien, disait-il, les deux reines les plus ennuyeuses que j'aie jamais rencontrées ». Il se permettait beaucoup de libertés ; il était cependant religieux ; il protégeait les ordres monastiques et spécialement les Jésuites ; mais, à cette époque, les contradictions et la légèreté régnaient partout. Il appelait sa visiteuse « son Imbault », a sa chère folle », et, quand elle quitta cette petite Cour, il resta en correspondance avec elle. Il allait parfois à Versailles et ne manquait pas de l'y voir, lui et elle reprenant alors le fil interrompu de leurs saillies. Mais la mort n'épargne personne ; elle le frappa

MÉLANGES igS

â la suite d'un accident ; il était enveloppé d'une robe de chambre que lui avait donnée sa fille, quand il tomba dans la cheminée : il se fit d'horribles blessures qui le conduisirent au tombeau ; mais l'événement lui fournit encore matière à plaisanterie ; et, faisant allusion à la robe de chambre, il dit à sa fille : « Vous me l'aviez donnée pour me réchauffer; mais elle m'a tenu trop chaud ».

On jugerait mal M"^^ de la Ferté, si l'on ne considérait ^ue ses goûts mondains ; elle avait, indépendamment de sa bonté, beaucoup de sens et de fermeté dans ses principes. Elle ne se laissa jamais gagner par la contagion du siècle et si parfois dans ses relations on découvre quelque -complaisance pour les faiblesses d'autrui, il faut l'attribuer à l'air ambiant. Elle exerça une heureuse action sur l'abbé de Bernis, depuis cardinal, et dont la jeunesse avait été orageuse ; elle le sermonna sur le vide de sa vie, découvrit ses hautes qualités, le détourna de la carrière littéraire et le poussa vers la politique ; quand il se fut tout à fait rangé et qu'il eut reçu les ordres, ce fut lui qui à son tour prit autorité sur elle ; ce fut elle qui s'inclina devant ses avis et sa sagesse. Elle était très curieuse des choses de politique, sans avoir la prétention d'y jouer un rôle. Jeanne-Françoise d'Etiolles, née Poisson, plus tard M™c de Pompadour, avait été, à raison de relations de voisinage l'une des compagnes de sa jeunesse : c'était à force de déférence qu'elle s'était introduite dans l'hôtel de la rue St- Honoré : fort jolie et douée de talents divers, elle avait le génie de l'intrigue et parvint à conquérir les bonnes grâces du roi. M"»« de la Ferté n'abusa pas de son ancienne intimité ; elle ne vit M^^ de Pompadour que cinq ou six fois pendant son règne de 19

ans, bien que la favorite lui eût fait demander de devenir « de sa compagnie à la Cour », et même de se laisser attacher à elle « pour s'établir dans les cabinets »;

elle eut assez de dignité et de caractère pour résister à ces amorces ; il convient de le constater à sa louange.

Cependant les années s'accumulaient ; l'existence qu'elle menait était, en somme, fort peu utilement remplie, et il arriva une heure où elle subit les morsures de cette crise à laquelle échappent difficilement les mondaines arrivées à un certain tournant de la vie. Au XVIII^ siècle, celles-ci connaissaient deux ports de refuge, la dévotion et la littérature. M"»e de la Ferté avait été toujours chrétienne pratiquante ; mais l'âge développa sa piété et sa charité ; toutefois l'une et l'autre ne suffisaient pas à son activité ; il lui restait la littérature ; mais, comme elle détestait « les philosophes » qu'elle condamnait en bloc, elle se résolut à combattre leurs doctrines par les écrits et la morale des esprits les plus élevés du passé, et notamment de Platon, de Sénèque et de Tcrtullien. De là les Extraits qu'elle commença à rassembler à l'âge de 5o ans et qu'elle continua à prendre pendant quinze années. Ces Extraits, elles les consigna dans d'énormes in-folio ; à la demande de la gouvernante des enfants de France, elle choisit quelques-uns des meilleurs morceaux de ce répertoire, et bientôt elle alla elle-même chez les princesses lire et commenter ses auteurs favoris. Mais en même temps, comme si son existence devait continuer à offrir les disparates les plus caractérisées, elle organisa une sorte d'Ordre qu'elle appela « le sublime Ordre des Lanturelus » (i) et dont elle était la souveraine.

Cet Ordre, né des soupers qu'elle donnait le lundi, avait pour objet de permetttre à ses membres de se

(i) Lanturelu-lanture est le refrain d'un vaudeville qui avait eu un grand succès quelque temps auparavant.

MKLANGES 197

divertir par des chansons, des plaisanteries, des épigrammes, des contes et des allégories.

La charité avait sa part dans ces folies ; quand les Lanturelus se réunissaient, chacun d'eux versait une pièce de 24 sols qui servait à vêtir les indigents pendant Thiver. L'Ordre suscita bientôt un grand engouement ; tout le monde voulut en être, et les jeux, d'ailleurs inotîensifs, qui s'y livraient, eurent un retentissement européen dont toutes les cours s'occupaient. Petit à petit, on ajouta à la partie frivole des séances de l'Ordre une partie sérieuse ; on y lut des morceaux de philosophie et de morale, puisés dans les Extraits, Il semble même que M^c de la Ferté eût voulu, à l'aide de cette organisation, battre en brèche l'Encyclopédie et entrer en lice contre les destructeurs de la société et de la religion ; mais ses fidèles se récusèrent. Néanmoins, le plan ne fut pas entièrement abandonné, et les Lanturelus, sous une forme légère, tirent une guerre d'escarmouches aux encyclopédistes réunis sous le même toit qu'eux dans un salon limitrophe de l'hôtel de la rue St- Honoré. Deux sociétés rivales se trouvaient ainsi assemblées à proximité, celle de M^^ Geoffrin et celle de M'ncde la Ferté ; mais elles s'ignorèrent mutuellement, ou plutôt elles s'abstinrent d'entrer en conflit direct.

M"ic de la Ferté, on le voit, détestait autant la secte philosophique que M^^ Geortrin la recherchait ; cette disposition n'était pas de nature à rapprocher la mère et la tille. Mais, comme M^^^ de la Ferté était très bonne, elle mit tout en œuvre pour apaiser sa mère, en lui épargnant les contradictions et les froissements d amour-propre ; elle rédigea même un a Plan de vie

igS ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

pour ma vieillesse », qu'elle lui envoya en lui prodiguant les témoignages de sa gratitude et en prenant l'engagement de ne jamais montrer d'humeur vis-à-vis d'elle et des personnes de sa société. « Tout ce qui va chez elle, disait-elle, et tout ce qui vient chez moi forme sans contredit le magasin de bonne compagnie le plus immense et le mieux choisi de Paris. Il convient donc de regarder sa société et la mienne comme un parterre de fleurs où l'on en trouve de toutes espèces et où chacun peut choisir librement celles qui s'accordent le mieux avec ses préférences. » Celte délicatesse de sentiments toucha M'oe Geoffrin ; il y eut un raccommodement qui fut fêté par les amis des deux femmes : l'un avait alors 76 ans, l'autre 60.

Revenons maintenant quelque peu en arrière et reprenons la vie de M™« Geoffrin au moment où, de retour de Pologne, elle s'était réinstallée à Paris. L'amitié que lui avait témoignée le roi Stanislas-Auguste et la déférence dont l'Europe avait fait preuve pour elle à Vienne et ailleurs, avaient singulièrement augmenté son crédit, et les choses arrivèrent à ce point, que des Cours allemandes crurent nécessaire d'entretenir à Paris des correspondants spéciaux, afin d'être renseignés sur ce qui se disait chez une femme dont la réputation était si extraordinaire. Le salon de la rue St- Honoré devint vraiment à cette époque le centre et le rendez-vous du siècle.

M™e Geoftrin conservait, au milieu de ces hommages, son bon sens et sa modestie habile. Aussi l'envie s'exerçait peu contre elle ; elle n'eut que très peu d'ennemis ;

mais quand elle en rencontrait, elle se défendait contre €ux avec décision. Elle se vengea de Palissot qui Tavait mise en scène dans sa comédie des Philosophes, en faisant interdire deux autres pièces du même auteur. Un certain abbé de Guasco, ayant été mis à sa porte, se vengea en publiant à Florence un recueil, de Lettres Jamiliéres du président de Montesquieu^ où elle était assez mal arrangée. Prévenue, elle réussit à arrêter rédition, a faire saisir et détruire les exemplaires déjà imprimés, à obtenir l'interdiction de la publication en France. Mais en même temps, la Ga^^ette de Hollande, sous rinspiration de Tabbé de Guasco, publiait un arti- 4:1e où elle n'était pas ménagée ; on y disait notamment d'elle, qu'elle était une harengère du beau monde. Elle fit si bien, qu'elle obtint de la Galette une rétractation complète, dans laquelle cette feuille s'inclinait devant «son mérite personnel». A partir de ce moment, les attaques dirigées contre elle, qui, du reste, avaient toujours été peu nombreuses, cessèrent. Elle avait alors ôH ans et avait conserve toute sa verve. Elle restait chez elle le soir, divisait par groupes les personnes qu'elle désirait voir et leur donnait à souper. A ces soupers, elle réunissait plutôt les personnes de ses relations qui appartenaient au monde élégant et frivole ; on y causait, €t après le repas, on faisait des lectures. Aux dîners du lundi et du mercredi, elle continuait à rassembler les gens de lettres, les philosophes et les artistes. Elle s'attachait à exercer sur eux une influence modératrice ; elle cherchait à proscrire les débats politiques ; elle répugnait d'ailleurs aux idées hardies. Parfois des plaintes s'échappaient : tt On ne peut jamais rien vous dire, lui écrivait Grimm en 1773 ; dès que nous voulons accoucher de quelque bonne idée, vous nous imposez silence à la

première douleur de Tenfantement. ». On se soumettait cependant toujours à ses exigences ; on savait au surplus quelle amie dévouée elle était ; sa devise était : donner et pardonner, et elle assistait largement ses fidèles de sa bourse et de ses démarches ; elle le faisait discrètement* sans rendre jamais le bienfait pesant ; l'obligé ignorait ce qu'elle faisait pour d'autres. Elle se montrait même généreuse pour ceux qu'elle n'aimait pas. Un exemple mérite d'être cité. Elle n'avait aucune sympathie pour Diderot ; elle détestait ses écrits licencieux, ses idéessubversives et la vulgarité de ses manières ; elle ne voulut jamais le recevoir dans son salon ni l'admettre à ses dîners ; mais elle avait appris que M™« Diderot était fort délaissée de son mari ; elle en eut pitié ; elle alla la voir, fut frappée de la pauvreté de son logement et remplaça un beau jour, en l'absence de Diderot, sesmeubles qu'elle qualifiait de « haillons » par un mobilier neuf. Ce n'est pas tout : un arrêt du Conseil du Roi ayant retiré le privilège de l'Encyclopédie et menacé ainsi l'œuvre dans son avenir, elle s'engagea auprès de l'éditeur pour une somme considérable qui paraît ne s'être pas élevée à moins de loo.ooo écus. Une compensation lui vint d'un de ses amis, M. de Mairan, qui lui laissa sa fortune s'élevant à 192.000 livres ; mais, loin de garder celle-ci, elle rechercha les parents du défunt, découvrit deux cousines pauvres auxquelles elle assura une aisance honorable, et distribua le surplus jusqu'au dernier liard aux amis et aux domestiques du défunt à qui de telles libéralités pouvaient être utiles.

l'itait-elle, en agissant ainsi, guidée par ces sentiments de charité pure qui prennent leur source dans l'amour de Dieu ? C'eût été demander beaucoup à une femme vivant dans le milieu si peu chrétien qui était le sien.

MKLANGES 20I

S^-Beuve a écrit à ce sujet les justes réflexions que voici : A Respectons, honorons la libéralité naturelle et raisonnée de Mrae Geofïrin. Mais reconnaissons qu'il manque â toute cette bonté et a cette bienfaisance une certaine •fleur céleste, comme il manque à tout cet esprit et à ^et art social du XVI il® siècle une fleur d'imagination et de poésie, un fond de lumière également céleste. Jamais on ne voit dans le lointain le bleu du ciel ni la clarté des étoiles «.

A mesure que les années s'écoulaient, des vides, dus à des départs ou aux ravages de la mort, se produisaient dans le salon de Thôtel de la rue St- Honoré. L'une des pertes les plus ressenties fut celle de l'abbé Galiani, secrétaire de l'ambassade napolitaine, que son gouvernement rappela en 1769; il avait été, dit M. de Ségur, la gaieté, le mouvement, la légère et brillante parure de ce cercle choisi. Mais les vides se comblaient aisément. Ce n'est pas que M^e Geofïrin consentît à admettre des femmes à ses dîners académiques des lundis et des mercredis ; elle les accusait d'éparpiller les causeries et de laire dévier l'attention des convives vers des préoccupations étrangères â la littérature et à la métaphysique ; mais elle les admettait dans ses relations de visites et à ses petits soupers ; parmi elles figurait en première ligne M"»« Necker, qui, dès qu'elle la connut, occupa une place importante dans son cœur et dans sa vie. Une autre femme, M*"^ Suard, finit par s'élever, mais non sans peine, dans son amitié. M. Suard avait été, pendant son célibat, l'un des mieux reçus dans le salon de la rue St- Honoré; il était très pauvre, et, malgré cela, il imagina d*épouser une jeune fille aussi pauvre que lui ; M^^c GeofFrin chercha à le dissuader d'un mariage qui devait être à ses yeux l'union de la faim et de la soif ; il refusa de déférer à ses conseils

â02 ECHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

et une brouille s'ensuivit. Un peu plus tard, M^^» Necker imagina de réunir à sa table M"»« Geoffrin et M"»e Suard; M"»« Geoffrin fut conquise par la grâce de la jeune femme ; elle attira chez elle le pauvre ménage et lui fit des présents de toute sorte, qui se renouvelèrent jusqu'à ses derniers jours : ces évolutions se voient parfois ; il n'est pas rare que des préventions non justifiées fassent place à des sentiments de sympathie d'autant plus vive, que l'équité commande une réparation.

Parmi les familiers les plus célèbres de M^^ Geoffrin, il est impossible de ne pas mentionner d'Alembert et son amie, Julie de Lespinasse. Sa liaison avec d'Alembert remonte à l'origine des réceptions de la rue St-Honorc ; il était du caractère le plus gai ; il se répandait en facéties qui lui faisaient de grands succès, et il ne tarda pas à se lier avec M^ue de Lespinasse dont la naissance, la pauvreté et les goûts littéraires offraient avec sa situation bien des points de contact ; ils en arrivèrent à une complète communauté d'existence ; cette communauté fut-elle toujours pure et innocente, comme le prétendirent les contemporains ? Il est permis d'en douter : mais à cette époque on était fort indulgent pour les faiblesses du cœur. Mc"« de Lespinasse, d'abord lectrice de M™« du Deffand, s'était brouillée avec celle-ci ; M»"« Geoffrin, à la demande de d'Alembert^ la reçut chez elle, soutint généreusement sa pauvreté, et, par une exception unique, l'admit aux dîners du mercredi; elle se prit pour elle d'un véritable engouement, ne put plus s'en passer et finit par la voir deux fois par jour. M»"e de la Ferté-Imbault ne constata pas sans inquiétude les progrès de cette intimité ; on disait mên)e que d'Alembert et M«"« de Lespinasse avaient promis à sa mère d'être ses garde-malade dans ses vieux jours et de remplacer auprès d'elle sa fille qui aimait à se divertir et à courir

MÉLANGES 2o3

le monde. Tout à coup, en 1776, M^He de Lespinasse mourut ; d'Alembert continua ses assiduités à l'hôtel de la rue St-Honoré; il y fut toujours bien accueilli, jusqu'au moment où se joua le dernier acte de la vie de sa bienfaitrice, comme je le dirai bientôt. *

L'existence si absorbée que menait M"»^ Gcoffrin en dépit de son âge, ne peut s'expliquer que par l'étonnante vigueur de corps et d'esprit qu'elle avait conservée. Cependant elle n'écartait pas la pensée de la mort. Elle avait fixé à 70 ans l'époque où elle commencerait « à rompre tous les attachements de son cœur » avec l'intention « de le fermer ensuite hermétiquement, de façon qu'il n'y pût plus lien entrer». Est-ce pour se préparer à l'exécution de ce plan, qu'à l'âge de 68 ans, elle brisa brusquement avec le roi Stanislas-Auguste, en lui renvoyant ses lettres et en disant : « A présent mon cœur est net ; il n'y entre plus d'amertume »? Il y eut cependant entr'eux une sorte de réconciliation ; mais leur correspondance n'eut plus le caractère d'abandon d'autrefois. Deux ans après, précisément à l'âge qu'elle avait fixé pour un commencement de retraite, sa santé s'altéra et sa faiblesse devint grande. Elle ne se sépara pas de ses habitués et continua à présider à ses dîners ordinaires, mais prétendait que de nouvelles connaissances fatiguaient sa tète, et qu'elle oubliait les noms, les titres et les qualités ; aux instances dont elle était l'objet, elle répondait : « La barrière est fermée ».

Jusque-là elle avait conservé un grand fond de gaieté. Vers ce temps, son optimisme l'abandonna, et elle s'effraya de la tournure que prenaient les affaires publiques. Quand Turgot suscita par ses réformes bien des espérances, elle fit cette remarque : « Dans ce moment-ci on détruit ; il faut voir ce qu'on rétablira sur les ruines. » Elle s'occupait

aussi, disait-elle, « de ses préparatifs de départ ». S'agissaitil pour elle de se mettre en règle avec la religion ? Elle avait été très pieuse dans sa jeunesse ; elle avait retenu de ces habitudes un grand respect pour la morale chrétienne ; mais était-elle restée croyante ? Dans une lettre au roi de Pologne, elle avait écrit : « Pour moi, la mort n'est que la cessation d*être » ; elle soutint du reste l'Encyclopédie et s'entourait, comme je l'ai déjà rappelé, des incrédules les plus avérés. Cependant elle était demeurée fidèle aux pratiques extérieures de la religion et faisait ses Pâques tous les ans. Etait-ce souci des convenances ? La composition de son entourage lui enlevait tout intérêt à suivre les prescriptions de l'Eglise ; il est donc vraisemblable, qu'en dépit des contradictions qui se rencontrent dans sa vie, elle avait retenu de ses jeunes années un certain attachement à la foi. Elle entendait, d'ailleurs, éviter toute apparence de scandale public ; elle n'aimait pas qu'on mourût sans sacrements et s'employait à réconcilier les récalcitrants avec la religion à leur lit de mort. C'est ainsi qu'elle avait ramené Fontenelle et Mairan ; elle échoua auprès de Saurin ; mais celui-ci s'étant rétabli, elle rompit avec lui, elle ne voulait pas qu'on manquât aux règles établies.

Vers la fin de sa vie, elle fit des retraites dans un cloître et suivit avec ferveur les exercices du jubilé de 1776. Ce jubilé eut un succès énorme ; les philosophes s'en effrayaient, et l'un d'eux dit que par là « l'empire de la raison avait reculé de plus de vingt ans ». M^^ Geoffrin assista à Notre- Dame aux cérémonies ; il y faisait très troid ; elle en fut incommodée ; un jour, à son retour, elle tomba chez elle sur le parquet privée de connaissance, fut atteinte de paralysie partielle et fut réduite ainsi à connaître les infirmités. Ses amis se montrèrent irrités « de l'excès de zèle», disaientils, qui avait amené l'accident ; ils continuèrent à la voir,

et parmi eux était toujours d'Alembert. M^^ de la Ferté conçut contre lui et ses acolytes un plan de guerre : elle voulait absolument les éloigner.

Pendant qu'elle méditait Texécution de ce plan, M°»« Geoffrin tut frappée, le 29 août 1776, d'une nouvelle attaque d'apoplexie qui la laissa paralysée de la moitié du corps. Le curé de sa paroisse lui proposa le lendemain les sacrements ; elle accepta. Le jour de l'administration, M"»« de la Ferté fit fermer, dès le malin, la porte de sa mère. De là vive indignation de d'Alembert qui considérait la maison comme la sienne; il s'y introduisit pourtant, pendant que la marquise dînait ; il vit au chevet de M"»e Geoffrin le livre de l'Imitation, s'emporta et s'écria qu'un tel livre ne convenait pas k la malade et qu'il fallait remplacer a ces momeries » par les Contes de fées ou les Mille et une Nuits, Mme de la Ferté avisée lui écrivit pour lui conseiller « de ne tenir en public et dans la chambre de sa mère que des propos décents sur le devoir qu'elle venait de remplir, afin de ne pas la mettre dans la nécessité de lui fermer sa porte ; » elle ajoutait que « leurs esprits s'étaient entendus et amusés ensemble jusqu'à ce moment ));mais, remarquait-elle, « l'âme de ma mère vaut mieux que la vôtre ; elle est plus portée à la religion, à la vertu et à l'amour de l'ordre, et, dans l'état où elle est, c'est à son âme qu'il faut parler plutôt qu'à son esprit. » D'Alembert cependant ne cessa pas ses visites ; il paraissait vouloir garder à vue M"^* Geoffrin. Mais la maladie ayant fait de nouveaux progrès. M"»^ de la Ferté donna, au mois de septembre, congé aux visiteurs habituels. Le mécontentement de tout le clan de l'Encyclopédie ne connut plus de bornes ; il accabla la marquise sous une avalanche d'invectives ; mais elle tint bon, maintenant les droits qu'elle tenait de son sang et de sa sollicitude filiale.

2o6 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Xfme Geofïrin survécut une année aux premiers accès qui l'avaient atteinte ; elle se remit quelque peu, restant paralysée des mains et des pieds, mais conservant toute sa tête. Elle approuva sa fille d'avoir interdit à d'Alembert l'entrée de ses appartements : « Je ne reverrai jamais d'Alembert, ditelle ; il voulait être le maître dans ma maison ; il s'est mal conduit le jour de mes sacrements ; il a élevé une muraille entre lui et moi. » Elle tint parole et, en 1777, fit ses Pâques avec un grand recueillement. « Mon triomphe est complet », écrivit M^^^ de la Ferté qui lui tenait fidèle compagnie et l'entourait de mille soins. De temps en temps, elle voyait encore quelques amis, causait avec sa distinction naturelle, mais ne supportait plus de longues conversations.

De tous les points de l'Europe, on s'informait de sa santé ;. l'impératrice Catherine fut une des plus empressées, et elle lui recommanda les eaux de Spa ; mais M'^^ Gcoffrin ne se faisait aucune illusion sur son état ; elle se sentait mortellement frappée. Et cependant, elle ne se résignait pas à rester complètement étrangère aux vanités du monde : tant il est difficile à l'homme de consommer les douloureux déchirements que présage l'approche de la mort ! L'empereur Joseph II étant venu à Paris en 1777 ^^^^ ^^ ^^"^ ^^ comte de Falkenslein, elle lui écrivit pour lui exprimer sa douleur d'être négligée par lui ; il se hrita de venir la visiter et l'entretint pendant deux heures. Elle continuait du reste ses charités. Elle fit aussi des adieux touchants au roi de Pologne; elle dictait à sa fille les lettres qu'elle lui adressait; mais, sur la dernière, faisant un grand effort, elle traça de sa main ces mots : « Je vous aime de tout mon cœur ». Elle conserva sa sérénité d'âme jusqu'à la fin et fut emportée par une dernière crise, le 6 octobre 1777 ; elle fut enterrée sans aucune pompe, suivant sa dernière volonté. Jules Janin a écrit d'elle : « Morte à près de cent ans et fière d'avoir

renié Tévangile, la pauvre folle ! » Rien n'est plus faux : elle mourut chrétienne, dans la plénitude de son intelligence.

Deux mois après sa mort, parurent trois notices, signées de Morellet, Thomas et d'Alembert, retraçant les principaux traits et les belles actions de sa vie. M»"e de la Ferté- Imbault et « la cabale dévote » y étaient fort malmenées. Il y eut autour de ces brochures de vives polémiques, des joutes, des réparties acerbes et passionnées ; mais il est des attaques qui honorent au lieu de blesser ; tel fut vraisemblablement le sentiment de la marquise.

M»"e de la Ferté avait pendant dix-huit mois fait abdication complète de son indépendance, heureuse d*avoir pu arracher sa mère « aux influences infernales des adeptes de la philosophie ». Elle reprit petit à petit ses relations et s'occupa de nouveau de l'Ordre des Lanturelus. Celui-ci brilla d'un vif éclat dans la période troublée qui précéda la Révolution ; le grand-duc Paul de Russie s'y fit recevoir solennellement, ainsi que sa femme, en 1783, en traitant à cette occasion la marquise de « majesté lanturelienne » ; il en fut de même de M»"« de Staël, du prince Henri de Prusse et d'autres encore. Mais en 1789, la reine des Lanturelus était, suivant ses propres expressions, devenue vieille, sourde et impotente ; elle engagea ses fi Jèles à se mettre en république et elle renonça à la couronne : ce fut la fin de l'Ordre. Quant à elle, son état d'âme ne s'accommodait plus de tels divertissements ; elle avait bien conservé quelques restes de sa gaieté, mais la perte de ses amis intimes l'avait attristée, et bientôt les événements politiques achevèrent de l'accabler. « Les papiers publics, écrivait-elle, me font horreur ; Paris n'est plus Paris, la Cour n'est plus la Cour, les troupes du Roi ne sont plus rien. » Elle tomba dans une sorte de tristesse morne. La Cardinal de Bernis chercha de Rome à la remonter : « Soyez sûre, lui mandait-il en 1791, que la fin du roman de ce siècle sera-

bonne à voir et qu'il ne faut pas avoir la bêtise de mourir avant le nouveau spectacle que la Providence nous prépare et auquel il faut assister ». Ce fut en vain ; son affaissement augmenta à vue d*œil, en même temps que la consternation à laquelle elle était en proie ; elle tomba malade en mars 1791, languit deux mois et mourut le 1 5 mai, à Tâge de 76 ans.

M . de Ségur, après avoir retracé ces deux vies, termine par cette constatation : « M"™e de la Ferté s'éteignit dans ce même hôtel de la rue St Honoré qui, pendant un demi-siècle, avait été bien véritablement Tasilc et le royaume de Tesprit, du goût, des grâces aimables et légères, toutes choses que la Révolution commencée jugeait déjà superflues, en attendant que la Terreur les déclarât criminelles et que les prisons républicaines leur servissent de dernier refuge ». Que reste-til de ce royaume ? A peine un souvenir. Mais pourquoi les plus nobles facultés de Thomme ne reprendraient-ils pas leur empire, en inspirant à la société contemporaine d'autres .délassements que ceux auxquels elle s'abandonne ? Pourquoi les plaisirs de l'esprit ne reconquerraient-ils pas le rang que Je XVI ne siècle leur assignait et qui leur appartient légitime- -jnent ?

Royer-Collard

A voir le beau portrait de Roycr-Collard par Géricault,reproduit en tète des pages que M. Spuller a consacrées au grand parlementaire français (i), on a Tintuition de sa vie entière. Ce portrait reflète la gravité, l'austérité, Télévation d'idées, la dignité qui en ont été Tornement constant. Les hommes d'une aussi belle allure, sans atteindre toujours la hauteur de Royer Collard, étaient nombreux autrefois. Aujourd'hui il ne s'en rencontre plus guère ; on coudoie des hommes fiévreux, abondants en expédients, s'orientant d'après les vents les plus divers ; on cherche ceux que guident des principes supérieurs, et qui tachent d'y ramener les foules. L'humanité a perdu ainsi quelque chose de sa grandeur : il semble qu'il n'y ait plus place en ce moment que pour la médiocrité.

Il est utile cependant de raviver les souvenirs que les noms illustres du passé nous ont légués, et l'on ne peut dès lors que louer M. Spuller d'avoir songé à placer Royer-Collard dans la galerie des grands écrivains français. M. de Barantc avait, il est vrai, retracé sa vie dans une biographie détaillée. Mais M. Spuller s'est attaché à dessiner les traits principaux de son

(i) Les Grands écrivains français. — Royer-Collard, par E. Spuller, i vol. in 12 ; 1895. Paris. Hachette.

héros. Il y a mêlé ses vues personnelles ; je ne les discuterai pas ; aussi bien elles sont assez flottantes. Mais je veux montrer, en m'aidant des lumières qu'il apporte, qui était Royer- Collard, quelle était la cause qu'il personnifiait et comment le parti dont il a été le chef s*est, à mesure qu'il a avancé en .âge, éloigné d'une partie de ses enseignements.

Royer-Collard descendait de deux familles bourgeoises, habitant en Champagne, l'une, les Roycr,à Sompuis, l'autre, les Collard, à Meix-Teircelin, familles comme il s'en rencontrait beaucoup dans l'ancienne France, vivant dans une aisance modeste, de mœurs simples et régulières, d'une probité sans tache, d'une piété rigide, gâtées, quelque peu par le jansénisme dont l'esprit et les pratiques avaient réussi à envahir surtout les classes moyennes et le clergé. A cette époque, la maternité était envisagée comme un apostolat de tous les instants. Sa mère, sous les yeux de laquelle se passa sa première enfance, s'attacha à lui inculquer cette haute et sévère notion du respect qui fut toujours un des objets de son culte, et il la récompensa par une profonde vénération des soins qu'elle avait donnés à sa formation intellectuelle et morale. De bonne heure il fut habitué aux lectures sérieuses ; les écrivains de Port-Royal jouissaient ^encore d'un grand crédit et il vécut au sortir de Tenfance dans leur compagnie.

Né en 1/63, il fut envoyé en 1775 au collège de Chaumont, puis à celui de St-Omer ; il y fut imprégné de cette culture x:lassique, si vivement battue en brèche aujourd'hui, mais qui avait cependant le mérite de tremper fortement les hommes. Il aimait les maîtres de Rome, de la Grèce et du WIIP siècle ;

par contre il nourrissait pour Voltaire une aversion qui ne l'abandonna jamais. Ses parents le destinaient à l'état ecclésiastique ; mais il ne s'y plia pas, il préféra le barreau et débuta dans la carrière au moment où retentissaient les premiers cris de liberté et d'égalité qui devaient remuer jusque dans ses fondements la vieille société. L'élan général le gagna ; après tout, il appartenait à ce tiers- État dont Siéyès venait de marquer les destinées d'un mot vainqueur, «t l'on échappe difficilement à la fascination d'idées favorisant la classe à laquelle on appartient. Il détesta toujours, et il n'avait pas tort, les privilèges et les abus de l'ancien régime ; et c'est animé d'une conviction datant de loin, qu'on l'entendit un jour s'écrier dans les Chambres de la Restauration : « Nous sommes tous pairs ou peuple ; si quelqu'un prétend être autre chose, qu'il le dise ! » Toutefois, l'égalité, dont il se montra le partisan convaincu dès ses débuts dans la vie, n'était ni l'égalité sociale que l'on ne soupçonnait pas, ni l'égalité politique que le quatrième État ne songeait même pas à revendiquer. C'était l'égalité civile, et j'imagine, à suivre le cours de ses idées, que si on avait tenté de l'entraîner au-delà, il eût résisté de toute la puissance de sa raison.

La prise de la Bastille fut saluée par lui comme le signe de l'écroulement de l'ancien régime ; elle fit du reste tressaillir tous les jeunes hommes des classes moyennes qui pressentaient, dans le travail qui remuait l'opinion, une amélioration de leur condition sociale et politique.il habitait en ce moment l'île S^ Louis ; il y avait des relations de voisinage et de quartier qu'il utilisait à l'exemple de beaucoup de bourgeois qui exerçaient sur les petites gens une grande influence, et il leur dut d'être appelé dès 1789 à faire partie du Conseil de la Commune de Paris, où il rencontra nombre de notabilités de son rang. Danton, avocat et champenois

comme lui, y siégeait aussi ; mais ils ne se resemblaient en rien; à côté d'eux, on voyait Manuel, Condorcet, Roederer et Bailly. Royer-Collard s'attacha à Bailly et jamais il ne déserta le respect de sa mémoire ; à quarante ans de là, il disait que son nom lui rappelait toutes les plus grandes et les meilleures émotions de sa vie. Ceci marque assez qu'il était favorable aux réformes préconisées en 1789 ; il applaudit à la nuit du 4 août ; à la différence de tant d'autres, il ne se laissa pas emporter par les événements ; il cessa de faire partie du Conseil de la Commune de Paris, quand les excès révolutionnaires commencèrent à se multiplier ; il ne renonça pas à exercer toute action; au contraire, il s'eftorça dans son quartier de St Louis de faire prévaloir les idées de modération ; mais, après la chute des Girondins, craignant pour sa liberté et sa vie, il se réfugia dans son village de Sompuis où il retrouvait ses affections de famille et la paix inaltérée du foyer domestique.

Sa mère, en dépit des troubles du temps, ne se cachait pas pour continuer à donner publiquement l'exemple de toutes les vertus ; le dimanche, bravant la persécution, elle lisait elle-même les offices à ses serviteurs et aux gens du village qui venaient se réunir dans la cour de sa ferme. Mais comme en ce temps aucune vertu ne pouvait trouver grâce, elle fut dénoncée ainsi que les siens. Le procureur syndic du district de Vitry-le-F'rançois, Héry, se présenta chez elle, l'interrogea et se plaignit de voir le crucifix appendu aux murailles. Klle répondit noblement, qu'elle était prête à mourir plutôt que de s'en séparer. H la prévint que son Hls était fort exposé ; mais, cédant à un bon mouvement, il ajouta qu'il chercherait à le sanver. Royer-Collard, averti, se réfugia dans une cachette d'où il ne sortit qu'après le 0 thermidor.

MÉLANGES 2l3

Il se livra d'abord aux travaux de son exploitation ; mais désigné par la notoriété de son nom aux suffrages de ses concitoyens, il fut bientôt élu au Conseil des Cinq-Cents. Il ne chercha pas à transiger avec des idées qui, pour perdre de leur crédit, étaient encore puissantes, et, en remerciant les électeurs, il leur dit, comme pour soulager sa conscience, qu'il était de ceux qui voulaient «le retour lie Tordre, de la justice et de la vraie liberté, la restauration de la morale sur ses antiques for déments, la proscription définitive et absolue du monstre révolutionnaire »,

La tempête avait été si violente, elle avait dispersé à ce point les éléments de l'ancien gouvernement, que les hommes d'un jugement calme et froid ne pouvaient entievoir le rétablissement, au moins prochain, de la Royauté. Royer- Collard ne s'associa donc pas aux royalistes qui cherchaient à relever la tête, bien qu'étant encore en petit nombre ; il ne lia pas davantage fortune, faut-il le dire ? avec les bénéficiaires de la Révolution qui, absorbés par les soucis de leur position matérielle, se livraient à toutes les hontes de la corruption ; mais il prit place dans un groupe d'hommes aspirant à constituer un régime d'ordre et de liberté et à effacer les traces de la période conventionnelle. Dans ce groupe se rencontraient Pastoret, Barbé-Marbois, Vaublanc, Corbière, Camille Jordan qui devaient, à des titres divers, se signaler dans l'histoire de leur pays.

Du moment où un gouvernement régulier se trouvait constitué, il était impossible que l'attention des pouvoirs publics ne se fixât pas sur les questions religieuses : elles forment l'objet des préoccupations constantes de l'humanité, et d'ailleurs comment maintenir l'oppression qui pesait sur les consciences ? Au Conseil des Anciens, Portalis prit la

défense des prêtres non assermentés. Au Conseil des Cinq- Cents, Camille Jordan fut chargé de présenter un rapport au nom de la commission chargée d'examiner les lois en vigueur sur la police des cultes et d'y proposer les modifications que les circonstances semblaient imposer. Il accomplit cette mission avec une indépendance entière, et son rapport fut envisagé par ceux qui s'intitulaient « les patriotes » comme le coup de clairon des contre-révolutionnaires ; 'cependant, il ne réclamait que la liberté et il semble qu'aujourd'hui il ne devrait plus rencontrer de contradicteurs. Tel n'est pas tout à fait l'avis de M. Spuller ; il reproche au rapport d'avoir été « l'acte le plus frappant et le plus dangereux des clychiens, quoiqu'au fond le plus fondé », de n'avoir pas ménagé « les passions composées d'erreurs, de craintes et de haines » des patriotes. Ce raisonnement justifierait, s'il était admissible, le maintien de toutes les iniquités. C'est l'honneur de Royer- Collard de ne pas l'avoir fait. Il intervint dans la discussion, et, du premier coup, par sa grande manière, il se rangea parmi les orateurs de marque ; son discours eut un retentissement considérable. Il rendit à l'ascendant que la religion avait conservé le plus éclatant témoignage : « La religion catholique, dit-il, a survécu à la monarchie dont elle avait précédé la naissance ; elle a triomphé des attaques qui lui ont été livrées par la tyrannie révolutionnaire... C'est cette religion qui est la base de la morale populaire ; c'est elle qui sanctionne les devoirs qui lient les citoyens entr'eux et les corps de l'État ». Puis, faisant allusion aux épreuves qu'elle avait subies, il affirma qu'elle avait « poussé de nouvelles et profondes racines dans le sol fertile de la persécution ».

Cette protestation courageuse, attestant que la France était demeurée chrétienne, était bien de nature à révolter ceux qui espéraient avoir mis fin à ce qu'ils appelaient la superstition. La superstition ! Au lieu d'adhérer à une telle

manière de vair, Royer-Collard montra que les principes religieux étaient inhérents à notre nature et que « les législateurs éclairés ne pouvaient donner le change au plus impérieux besoin de la multitude, le besoin de croire, de s'étendre dans l'avenir, d'étendre ses espérances et ses craintes au-delà des bornes du monde physique et de la vie humaine ». Il conclut en opposant le régime qu'il appelait de ses vœux à celui qui semblait éteint : « Aux cris féroces de la démagogie, s'écria-t-il, invoquant l'audace et puis l'audace et encore l'audace, représentants du peuple, vous répondrez enfin par ■ce cri consolateur et vainqueur qui retentira dans toute la France : la justice, et puis la justice et encore la justice I »

Ce discours, joint au rapport de Camille Jordan, constituait tout un programme. Les révolutionnaires le sentirent bien. "Quelques semaines après éclatait le coup d'État du i8 fructidor. Plus de cinquante membres des deux Conseils furent arrêtés et déportés ; les élections de dix-huit départements furent annulées et l'on assista à un renouveau de la Terreur. Royer-Collard éprouva de ces incidents une impression profonde ; il avait espéré qu'un état de choses régulier s'organiserait sous l'égide de la République ; il perdit cet espoir ; il jugea qu'il n'y avait plus rien à faire dans les voies <jue suivait la France, et il se retira de la vie publique en proie aux plus vifs ressentiments contre les malfaiteurs qui avaient rouvert l'ère des excès.

Mais à son âge, avec ses facultés et ses convictions, il ne pouvait se désintéresser longtemps de la chose publique. Persuadé qu'il n'y aurait jamais de sécurité pour le droit sous le régime existant, il se tourna vers le chef de la maison <ie Bourbon et devint un royaliste de raison ; non qu'il songeât à renoncer aux principes consacrés en 1789 ; mais il •estima qu'ils ne pourraient .subsister que si la monarchie leur était donnée comme sauvegarde. D'autres pensaient

2i6 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

comme lui, et c'est ainsi que se forma à côté des royalistes de tradition, un parti monarchique nouveau, acceptant pleinement les transformations qui s'étaient opérées et hostile à toute réaction qui les mettrait en question. Ses négociations avec Louis XVIII aboutirent à l'organisation à Paris d'un Conseil permanent chargé de rendre périodiquement compte au prince de la situation ; il consentit même à le former, à deux cooditions qui témoignaient de sa clairvoyance : la première, c'est que le Conseil restât inconnu du comte d'Artois et de ses partisans, la seconde, c'est qu'il n'eût jamais à délibérer sur aucune résolution impliquant une action de l'étranger dans les affaires de France. Ces conditions ayant été acceptées, il s'adjoignit Tabbé de Montesquiou, envisagé dès lors comme un homme d'avenir ; plus tard, il déclarait à Sainte-Beuve qu'il l'avait choisi « pour l'ornement, entendez-vous bien pour l'ornement ! » Par là probablement il entendait rappeler qu'il avait exercé dans le Conseil une action prépondérante, tout en tirant profit des nobles manières, des élégances d'esprit et de l'habit du lieutenant qu'il avait placé à côté de lui.

Après le 18 brumaire, Louis XVIII — tant les illusions sont familières à l'homme ! — se laissa aller à penser que Bonaparte rétablirait son trône ; il lui écrivit même pour le pressentir ; mais il se convainquit bientôt, que de ce côté il n'avait rien à attendre. Alors il se rapprocha du comte d'Artois et de ses partisans, espérant que peut-être le salut viendrait de là. L'ayant appris, Royer-Collard transmit à Louis XVIII la démission de tous les membres du Conseil royal ; en même temps il pria le roi de ne pas livrer leurs noms aux agents de Monsieur, en disant « qu'ils étaient étrangers à la grande scène des affaires, sans considération personnelle et sans capacité ; » et il termina sa lettre en ajoutant : « Comme

c'est la force des événements et des choses qui a produit et conduit la Révolution, c'est la même force qui peut seule Tarrêter ou la détruire». Louis XVIII ne persista pas dans cette orientation nouvelle ; il songea à rétablir son Conseil, il y réussit même. Mais bientôt l'empire se constitua ; le Conseil fut dissous ; toute correspondance avec Louis XVIII devint inutile et Royer-Collard se vit contraint de rentrer dans la vie privée d'où, pendant plusieurs années, il ne devait pas sortir.

Il était demeuré à Paris et vivait dans le voisinage de son ami Quatremère de Quincy. Bientôt il se maria ; il épousa une fille de qualité, M"« de Châteaubrun, d'une grande piété et d'une réelle distinction d'esprit, qui lui donna quatre enfants dont deux moururent en bas âge. Il éleva ses deux filles sévèrement : « Je ne veux pas, leur disait-il, que vous soyez des dames ; je saurai vous en empêcher ». Il leur lisait souvent les passages les plus remarquables des grands sermonnaires sur l'éducation des femmes : « Qu'elles soient aimables comme Rachel et sages comme Rebecca », c'est dans ces mots que se résumait son programme. Et comme il allait souvent à Sompuis près de sa mère et de sa sœur, il les instruisit à y tenir une petite école. « Il faut, remarquait-il, donner aux classes déshéritées de la fortune la plus grande élévation morale, en même temps que la plus complète simplicité de mœurs». Il les faisait aussi travailler pour les nécessiteux ; il bannissait de cette façon de leur vie l'oisiveté et la légèreté ; et du reste, en leur inculquant ces sentiments, il ne faisait que se conformer aux préceptes qui lui venaient du foyer maternel et de son commerce constant avec les écrivains de Port-Royal. Peut-être, dans cette éducation, la part faite à la raison était-elle trop exclusive ; aucune place n'y était donnée aux arts. Mais Royer-Collard cherchait

2i8 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

surtout à faire régner autour de lui les influences moralesauxquelles lui-même obéissait ; sa vie était raisonnée et méthodique ; elle portait l'empreinte des plus hautes vertus et d'un sentiment religieux prononcé ; il se montrait fort hostile à la philosophie du XVIII« siècle ; il la combattit dans le Journal des Débats, et Tune de ses préoccupations était de réfuter le sensualisme de Condillac, alor& très en vogue ; le hasard lui mit dans les mains les œuvres de l'écossais Reid ; il s'y attacha, et une occasion ne devait pas tarder à lui être offerte de s'en servir pour battre en brèche les théories à la mode.

En 1811, M. de Pastoret, ayant été nommé sénateur, désigna Royer-Collard au Grand-Maître de l'Université, M. de Fontanes, pour le remplacer à la faculté des lettres dans la chaire de l'histoire de la philosophie ; Royer- Collard hésita, puis accepta; M. de Fontanes le reçut et lui recommanda de ne pas oublier l'éloge de l'Empereur dans son discours inaugural ; mais le nouveau professeur, donnant une fois de plus la mesure de la fermeté de son caractère, n'en fit rien ; il ne fut pas toutefois repris par l'œil vigilant et ombrageux de Napoléon. Il ne tarda pas à avoir pour collègue, comme professeur d'histoire, M. Guizot avec lequel il noua d'étroites relations. M. Guizot l'a jugé d'une phrase bien juste : « C'était un homme, non de l'ancien régime, mais de l'ancien temps que la Révolution avait développé sans le dominer et qui la jugeait avec une sévère indépendance m. Royer-Collard passa ainsi les années de l'empire au milieu des études sérieuses ; il assistait en spectateur au progrès des événements, et, de temps en temps, il prononçait quelques paroles d'oracle sur l'issue que préparaient au pouvoir impérial les folies gigantesques auxquelles il s'abandonnait.

MÉI-ANGES 219

Il ne fut professeur que pendant deux ans et demi. Mais ce laps de temps lui suffit pour organiser la lutte contre le matérialisme du XVIlie siècle. Jusque-là Condillac était en France un maître incontesté ; mais l'idole ne devait pas résister aux coups qu'il lui porta, et Taine a pu écrire avec vérité : « M. Royer-Collard se mit en campagne et le spiritualisme commença » . Son enseignement était imprégné tout à la fois de la philosophie de Descartes et de celle de Reid, et il devait par elles donner aux esprits une direction nouvelle. Il eut un autre mérite encore. On demandait sous Tempire à Sieyès : Que pensez-vous ? » Et Sieyès répondit : « Je ne pense pas ». Beaucoup n'osaient pas penser. Royer-Collard apprit à la jeunesse à penser ; la compression était à Tordre du jour : avec lui, la vie intellectuelle renaquit.

M. Spuller lui reproche de n'avoir pas su, en cultivant la philosophie, « s'abstenir ni de ses croyances religieuses et morales ni de ses préoccupations politiques ». Etrange réflexion ! Les croyances religieuses sont pour leurs disciples la vérité éternelle ; elles s'imposent à l'homme comme le but de leur existence, et comment dès lors pourraient- ils s'en affranchir dans aucune manifestation de leur vitalité ? Mais, continue l'écrivain, « lié par son adhésion à la philosophie du sens commun, dominé par sa passion de l'ordre et de la règle dans les idées et les opinions comme dans les faits et toujours sous le joug des principes chrétiens, Royer-Collard ne pouvait pas trouver la véritable philosophie, puisqu'il cherchait tout autre chose, c'est-à-dire une direction pour l'âme des hommes aussi bien que des sociétés ». Comme si la véritable philosophie était l'antithèse des principes chrétiens, et comme si en abordant tour à tour le domaine religieux et le domaine philosophique, on pouvait se placer à des p(Mes opposés ! Dans son discours d'ouverture de la

220 HCHOS DES LUTTKS CONTEMPORAINES

iroisième année de son cours. Royer-Collard a fait cette juste remarque : « On ne divise pas l'homme ; on ne fait pas au scepticisme sa part ; dès qu'il a pénétré dans l'entendement, il l'envahit tout entier ». Les chrétiens qui ne sont pas hommes de foi dans tous les aspects de leur vie sont des chrétiens inconséquents.

C'est ce que comprenait Royer-Collard ; il étonna d'abord un peu son auditoire ; mais bientôt il le subjugua : non pas que tous se ralliassent aux idées philosophiques qu'il enseignait ; mais tous admiraient l'ampleur de ses déductions et la belle clarté de son langage. Taine l'a appelé « le dernier des philosophes français », et si cet éloge est peut-être excessif, nul ne peut méconnaître le service qu'il rendit à la civilisation en procurant au spiritualisme une véritable suprématie au sein de l'Université.

La chute de l'empire donna à son activité une direction nouvelle. Il s'empressa de porter ses hommages au roi Louis XVIII à Compiègne, et tout indiquait qu'il était une des individualités que la situation devait mettre en relief. Quels étaient en réalité ses sentiments au sujet du nouveau régime ? Le chancelier Pasquier a écrit de lui que « son royalisme était agressif contre la Révolution et contre ses œuvres ; que les opinions constitutionnelles avaient fait peu de progrès dans son esprit et qu'il parlait fort légèrement de la liberté de la presse ». M. de Barante de son côté a exposé les évolutions par lesquelles il devait passer. « Ce ne fut que peu à peu, dit-il, à force d'en

MKLANGES 221

parler et d'y refléchir plus à loisir, qu'on se forma sur la charte de 1814 une idée systématique, qu'on lui assigna une idée fondamentale, une pensée même, que M. Royer- Collard surtout finit par élever à une dignité de théorie et dont, plus lard, on se servit contre les ultras ». Chez lui par conséquent le royaliste dominait en 18 14; les hommes sont ainsi faits, qu'ils subissent les impressions des événements ; rebuté par les excès de la Révolution et de l'empire, Royer-Collard était à ce moment surtout frappé des réparations qu'il attendait de la vieille monarchie ; ce n'est que petit à petit, sous l'influence d'autres faits, qu'il devait se constituer l'un des fondateurs et qu'il ne tarda pas à devenir l'organe le plus écouté de l'école libérale, telle qu'elle se révéla dans sa première phase.

Dès le retour des Bourbons, on lui offrit le titre de comte ; il refusa, non sans hauteur ; mais il se laissa nommer chevalier de la Légion d'honneur, et il accepta l'emploi de directeur de la librairie, et peu après les fonctions de conseiller d'Etat. Le poste de directeur de la librairie est fait pour étonner nos habitudes présentes ; il impliquait une sorte de gouvernement des esprits ; mais, à celte époque, tout le monde semblait reconnaître la nécessité d'une tutelle administrative sur les productions de la pensée, et quant à Royer-Collard, je viens déjà de le constater, il penchait plus alors du côté de l'autorité publique que du côté de la liberté ; pour lui, l'autorité résidait dans le roi ; les Chambres n'étaient guère investies que d'une mission de contrôle et de remontrance, et une liberté trop grande laissée à la presse n'était pas sans danger. De même, il ne songeait nullement à la liberté d'enseignement, et il avait foi, au point de vue de la formation des jeunes générations, dans les droits de TLtat. C'est sous l'action e ces idées qu'il collabora à une ordonnance portant

réforme de T Université impériale et dont il écrivit même le préambule: elle est du 17 février 181 5. Mais le temps lui manqua pour la mettre à exécution. Le retour de Napoléon de l'île d'Elbe suspendit toutes les mesures que la royauté venait de prendre. Pendant les cent jours, Royer-Collard conserva ses fonctions de professeur. Lors de la seconde Restauration, il reprit celles de conseiller d'Etat ; il institua en outre, de concert avec Cuvier et Sacy le Conseil royal de l'instruction publique ; il s'en réserva même la direction et il eut en cette qualité l'occasion de fixer ses vues au sujet de l'éducation publique des classes moyennes, et de donner ainsi au futur parti libéral son principal dogme.

L'ordonnance du 17 février 181 5 avait créé 17 Universités régionales, et par là elle avait bouleversé en un sens l'édifice napoléonien. M. Spuller y voit une grande concession faite au clergé et au parti politique qui obéissait à ses inspirations. C'est trop dire ; sans doute l'ordonnance cédait à une pensée de décentralisation ; mais elle n'affaiblissait en rien l'instruction par l'Etat. Quoi qu'il en soit, après la rentrée de Louis XVIII à Paris, l'idée des 17 Universités régionales fut abandonnée; la savante organisation de l'instruction publique tracée par Napoléon subsista, et Royer-Collard s'en montra le défenseur vigilant.

Seulement, il n'entendait pas admettre de la part du corps professoral de critiques contre la religion, et un jour Jouflroy, ayant parlé trop librement du christianisme, il le reprit vertement. Chaque année, il saisissait l'occasion de la distribution des prix du concours général entre les collèges de Paris, pour marquer ce qu'il espérait de l'instruction publique. En 1816, il dit : « La religion lui redemande des cœurs purs et des esprits dociles ; l'État, des mcturs profondément monarchiques ; la philo-

Sophie, les lettres attendent d'elles un nouvel éclat et de nouveaux honneurs». En 1817, il exalta «la précieuse alliance de l'éducation et de l'instruction, hors de laquelle celle-ci ne serait qu'un instrument de ruine ». En 1818, il fit appel à la raison « qui étend incessamment son empire » pour développer et inspirer l'instruction publique » et il lui assigna pour tâche de relever l'enseignement primaire. Par là il témoignait sa confiance absolue dans la direction de l'État ; mais il ne la comprenait pas en dehors d'un accord avec la religion. Cette direction, d'après lui, devait être générale : aucun établissement scolaire ne pouvait lui échapper. « C'est l'autorité du roi, disait-il en 18 19, que l'Université exerce; c'est pour lui, en son nom et sous ses ordres, qu'elle dirige l'instruction dans tout le royaume, donne des maîtres à la jeunesse et règle l'enseignement et la discipline de toutes les écoles, et même de ces maisons particulières qu'on cessera peut-être de célébrer quand on saura qu elles sont l'enfermées dans son enceinte et qu elles vivent sous son influence et sous ses lois, V Université a donc le monopole de l'éducation à peu prés comme les tribunaux ont le monopole de la justice et V armée celui de la force publique )) .

La comparaison pêche du côté de l'exactitude. Quelles que soient les divisions qui sévissent au sein de la société moderne, aucun désaccord n'existe au sujet des buts assignés à la justice et à l'armée. Il en va autrement de l'instruction. Dans son domaine se reflètent largement les diversités de croyances et d'opinions, et vouloir y attribuer à l'Etat un monopole, c'est név jssairement compromettre la liberté de penser et les droits des familles. La conception de Royer-Collard ne se comprend que dans une société unie de sentiments quant à la direction à donner à l'éducation de la jeunesse ; du moment où

cette unité de sentiments est rompue, elle est oppressive. Je le sais : il estimait que sous son impulsion les croyances des populations étaient pleinement sauvegardées par l'enseignement public ; mais son erreur a été de croire, .que cette ligne de conduite resterait immuable ; d'autres devaient venir après lui, se montrer aussi attachés que lui au monopole de l'Etat, mais passionnés pour la laïcisation de l'enseignement, et compromettre ainsi les droits de la conscience religieuse. Certes Royer-Collard n'a pas entrevu ces conséquences ; mais c'est le cas de répéter, que la clairvoyance de l'homme est toujours courte par quelque endroit.

Quoi qu'il en soit, la prépondérance absolue de l'enseignement public était appelée à former l'un des articles fondamentaux du programme libéral. « L'Université, disait encore Royer-Collard, n'est pas autre chose que le Gouvernement appliqué à la direction universelle de l'instruction publique, aux collèges des villes comme à .ceux de l'Ktat, aux institutions particulières comme aux collèges, aux écoles des campagnes comme aux facultés de théologie, de droit et de médecine. L'Université a été •élevée sur cette base fondamentale, que l'instruction et l'éducation publique appartiennent à l'État et sont sous la direction supérieure du Roi ». Cette doctrine donna naissance à de longues luttes ; en France, le monopole absolu fut soutenu par les diverses fractions du parti libéral ; en Belgique, il fut recommandé par lui d'une manière indirecte, au moyen de faveurs prodiguées à l'enseignement public ; il devait finir pas échouer ; mais j'imagine que, défiguré tel qu'il l'a été dans la suite, il aurait été abandonné par Royer-CollarJ lui-même, malgré les chaudes sympathies qu'il lui a témoignées.

Il me faut maintenant revenir sur mes pas pour indiquer dans sa portée d'ensemble le rôle joué par Royer- Collard au début de la Restauration. Il faisait partie de la Chambre, qu'on a appelée la Chambre introuvable, et qui fut le fruit d'une réaction contre les calamitcsr déchaînées par Napoléon. Il y acquit d'emblée un rang distingué ; tantôt il cédait aux passions du jour en appuyant le projet de loi sur les cours prévôtales ; tantôt il y résistait en s'opposant à toute atteinte à l'inamovibilité de la magistrature. Cette attitude, un peu mélangée, provenait de ce que sa ligne de conduite n'avait pas acquis la fixité qu'elle prit plus tard. Il tenait avant tout à une royauté forte et semblait envisager les Chambres comme des assemblées plutôt consultatives que gouvernantes. Est-ce parce que, témoin de la dictature exercée successivement par la Convention et Napoléon, il croyait un système intermédiaire préférable ? Est-ce parce que, les ultra-royalistes étant les maîtres à la Chambre des députés, il trouvait chez le roi Louis XVIII un appui pour les idées modérées? Toujours est- il qu'à cette époque, c'était la droite qui voulait étendre les droits de la Chambre, notamment en matière d'amendements, et c'était lui qui résistait. Il devait bien changer : tant il est vrai que les hommes politiques sont souvent le jouet des circonstances! En 18 1 5, Royer-Collard préconisait la royauté héréditaire, régnant et gouvernant en dehors et -au-dessus de la Chambre des députés, appelée seulement à exercer un droit de contrôle sur les actes du Gouvernement ; plus tard, son langage fut tout différent; il ne retint de ses premières idées que son attachement à l'enseignement de l'Etat ; il défendit, dans toute son inté grité, le régime représentatif et il combattit avec une énergie ardente les hommes qui avaient repris ses théories d'antan^

On sait que le roi Louis XVII I, fatigué des exigences de la Chambre de i8i5, prit le 5 septembre 1816 une ordonnance qui dissolvait les Chambres, réduisait le nombre des députés et refusait aux citoyens de moins de quarante ans l'accès aux fonctions législatives. C'était un acte de pouvoir personnel ; mais il favorisait les visées de Royer-Collard et de ses amis. Il n'en fallait pas davantage pour qu'il l'approuvât ; quand, l'avantveille, il apprit que la mesure allait être prise, il se jeta au cou de M. Decazes et il l'embrassa. Cette mesure fermait la période de réaction contre les principes de la Révolution française, tels qu'ils avaient été consacrés par l'Assemblée constituante ; mais, pour avoir été louée par Royer-Collard, elle a permis de porter sur son compte ce jugement : « Ce sont les idées de Royer-Collard qui ont incliné les conseillers du roi et Louis XVIII luimême vers la célèbre ordonnance du 5 septembre 181 6, et ce sont les mêmes idées qui, reprises par les conseillers de Charles X, les ont conduits aux ordonnances de juillet i83o (i). ))

Mais, il faut bien le reconnaître : si l'attitude de Royer-Collard et de ses amis varia de 18 16 à i83o, si, à la première de ces dates il approuva l'initiative royale qu'il blâma à la seconde, c'est parce que, dans les deux circonstances, il servait au fond la même cause et qu'il en poursuivait le triomphe. Cette cause consistait dans une politique, et cette politique, que devait plus tard personnifier M. Guizot, était la politique du juste milieu. Ses défenseurs se plaçaient entre le parti de l'ancien régime et le parti de la Révolution ; ils étaient sincèrement dévoués à la royauté, mais en même temps les

(I) M. Spuîler.

serviteurs inébranlables de la charte ; on comptait parmi eux, indépendamment de Royer-Collard, de brillantes renommées telles que de Serre et Camille Jordan ; on les appelait les doctrinaires, probablement parce qu'ils avaient souvent à la bouche des thèses, et qu'ils parlaient, disaient-ils, au nom de la raison. En réalité, ils étaient favorables au gouvernement des classes moyennes tempéré par Taction royale ; ils avaient un certain dédain pour la démocratie. Royer-Collard à la vérité, après avoir constaté un jour sous la Restauration, qu* « elle coulait à pleins bords », avait ajouté : « que d'autres s'en affligent ou s'en courroucent ; pour moi, je rends grâces à la Providence de ce qu'elle appelle aux bienfaits de la civilisation un plus grand nombre de ses créatures » ; mais plus tard, il qualifia la démocratie de « puissance aventurière et banqueroutière » ; peut-être était-ce parce que le mot de démocratie est susceptible de sens divers ; aujourd'hui encore les partis divers s'affublent comme d'un bouclier de leur amour pour la démocratie.

M. Spuller est très sévère pour les doctrinaires. « Dans les rangs de ce parti, dit-il, à l'époque de la Restauration où nous sommes (i8r6), on remarqua bientôt un petit groupe d'hommes unis entre eux par des relations de société au moins autant que par des affinités d'esprit, ayant surtout pour lien commun une tendance à toujours tout critiquer plutôt qu'à prendre part à l'action, à parler sans cesse avec une affectation irritante de leur indépendance, à dédaigner les faits pour se confiner dans les théories, enfin à introduire dans la politique courante des principes abstraits et des vues générales. » Une partie de ces reproches était méritée ; les doctrinaires avaient une foi absolue dans leur supériorité, ils croyaient incarner la raison et ils estimaient par ce motif que le

228 b'CHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

gouvernement de la France leur appartenait de droit ; ils étaient aussi portés à exagérer Taction de l'État, parce qu'à leurs yeux, l'État, ce devait être eux ; ils dénigraient volontiers leurs adversaires ; mais il faut convenir d'autre part qu'ils étaient fort attachés à la liberté politique et qu'ils ont travaillé à en établir le règne, qu'ils traitaient généralement les questions d'un point de vue élevé, et qu'à l'origine de leur histoire ils ne songeaient ni à combattre ni à contrarier l'influence sociale de la religion. Plus tard, ils devaient en France et en Belgique changer d'allures sur ce dernier point ; mais c'est rendre hommage à la vérité que de constater le respect que portèrent au catholicisme les doctrinaires des premières années de la Reslauraiion, et leurs héritiers, les doctrina res des premières années de la Belgique indépendante.

Ai-je besoin de répéter que Royer-ColJard occupait le premier rang parmi les hommes du groupe que je viens de caractériser ? il apportait à la défense de ses idées toutes les forces de son puissant esprit ; il les revêtait des formes oratoires les plus spendides. Qu'on ne se figure pas néanmoins qu'il improvisât ses discours ; il les lisait, ou plutôt il les récitait, tenant à la main son manuscrit. Mais son débit était imposant, et, malgré l'infériorité du procédé qu'il employait, il avait l'émotion vraie et la parole naturelle ; on l'écoutait dans un silence religieux ; on sentait, à l'entendre, qu'il vivait dans le commerce des maîtres de la pensée et de l'éloquence. Tout, du reste, dans sa personne concourait à l'effet de ses harangues ; son aspect était grave et noble ; ses mots, précis et forts ; sa diction, éloquente, élégante et variée : ils portaient la marque d'un esprit vigoureux.

A côté de ces mérites, sa manière avait des désavantages ; il se renfermait dans des sphères élevées ; il professait la politique plutôt qu'il ne discutait avec ses collègues ; il ne répliquait pas : il se mêlait peu aux hommes et ne prenait guère part à l'action ; il tenait du reste, suivant les propensions des hommes supérieurs, à montrer une entière indépendance. C'est pourquoi il témoignait plus de goÙL poui l'opposition que pour le pouvoir ; et, jaloux de planer au-dessus de tous, il n'épargnait pas toujours ses amis. Il disait de Guizot : « Guizot, un hoirmie d'Etat ! c'est une surface d'homme d'Etat ! » de Cousin : « Sur sept jours de la semaine, il y en a trois où Cousin est absurde, trois autres, médiocre, mais un oà il est sublime» : de M. de Rémusat : «Je ne comprends pas qu'on ait des oreilles pour entendre ce jeune homme, quand on a des jambes pour le fuir. » On pense si, tels étant les traits qu'il lançait à son entourage, il ménageait ses adversaires. Mais il t^ut l'heureuse fortune que, tandis qu'il se permettait tout vis-à-vis des autres, on ne se permettait rien vis-à-vis de lui.

J'ai plusieurs fois déjà souligné les sentiments religieux de Royer-Collard II était le disciple de Port-Royal, bien qu'il ne partageât pas toutes les doctrines des jansénistes ; mais il aimait, il vénérait les noms qui illustrèrent cette communauté laïque ; il allait jusqu'à dire : « Qui ne connaît pas Port- Royal ne connaît pas l'humanité ». On peut soupçonner d'après cela, qu'il n'avait pour les jésuites aucune sympathie ; il les accusait d'avoir altéré la morale chrétienne ; il craignait leur influence et voyait dans leur Compagnie un gouvernement cherchant à se substituer au gouvernement laïque de la société civile ; il obéissait ainsi à ^es préventions que les faits de

23o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

chaque jour démentent. Pénétré de l'utilité de la religion, il entendait que TÉtat ne Tenvisageât ni comme une ennemie, ni même comme une étrangère : « Dans la religion et dans la religion seule, disait-il, est déposée la sanction de la morale, par conséquent la sanction de la société. L'État a donc un grand intérêt à lui prêter son appui, pour obtenir son assistance.... L'alliance dont je parle consiste en ce que de la mission divine du prêtre TEtat fait une magistrature sociale, la plus haute de toutes, puisqu'elle a pour fonction d'enseigner la religion. Le prix de l'alliance, qu'on excuse cette expression nécessaire, est la protection ; la condition, c'est que le prêtre n'en sortira pas pour troubler l'Etat. » Cette crainte de voir le prêtre troubler l'Etat devait inspirer dans la suite au parti libéral beaucoup de mesures regrettables ; Royer-Collard n'y échappait pas complètement. Il donna sa démission de président du Conseil royal de l'instruction publique, rebuté, prétend le chancelier Pasquier, par les efforts du clergé pour désorganiser l'instruction publique, comme si celle-ci — qu'on se rappelle les révélations de Lamennais — n'avait pas grandement besoin d'être redressée I II combattit aussi l'idée de substituer un nouveau Concordat au Concordat de 1801 ; on sait enfin l'énergie qu'il déploya contre la loi sur le sacrilège.

Il semblait qu'il dût appartenir à la haute raison de Royer-Collard d'empêcher son parti de rendre le divorce entre la royauté légitime et la France presque inévitable. Mais les entraînements de la lutte agissent sur les esprits les plus fermes, et rien n'est plus malaisé que d'entrevoir, au milieu de la bataille, les conséquences des coups que l'on porte, et surtout de chercher à les prévenir. Royer-Collard aurait pu être une force pour le ministère

<lu duc de Richelieu et pour celui qui lui succéda et dans lequel figuraient MM. Decazes et de Serre. Il ne le fut pas : on ne faisait pas tout ce qu'il voulait, et •c'était assez pour le mécontenter. M. Decazes s'étant décidé à modifier la loi électorale dans un but conservateur, il s'y opposa, et, comme le premier ministre lui montrait les périls de la situation, il répondit : ^^ Eh bien, si nous devons périr, nous périrons ; c'est aussi une solution ». On ne doit voir dans ces paroles qu'une boutade ; mais il est certain que, placé de plus en plus «ur la pente de l'opposition, Royer-Collard se tourna de nouveau vers les théories des royalistes constitutionnels de 1791. Après l'attentat de Louvel, le pouvoir passa aux mains de la droite. Royer-Collard vit la contrerévolution s'avancer ; il crut devoir lui barrer la route et prononça les grands discours qui achevèrent de fixer sa réputation oratoire. M. de Serre, ayant consenti à faire partie d'un ministère de droite, ne trouva pas grâce devant lui ; bientôt la rupture fut complète, et Royer-Collard, ayant été, ainsi que Guizot, Camille Jordan et de Barante, exclu du Conseil d'État, fut vivement froissé de cette mesure que l'offre d'une pension de 10.000 francs aggrava. A partir de ce moment, il entra de plus en plus dans la lutte contre les cabinets formés par le roi, et il prit ouvertement parti contre M. de Villèle. On a, depuis lors, rendu justice à ce ministre <:apable et habile, et la vérité arrache à M. SpuUer cet aveu, « qu'il gouvernait avec un certain esprit de transaction que Royer-Collard, comme la France libérale toute entière, était incapable de reconnaître et d'admettre». Royer-Collard dénonça ses fautes, vraies, supposées ou exagérées ; il contribua largement à préparer sa chute. Tous les yeux étaient fixés sur lui ; il fut en 1827 élu

par sept collèges et devint président de la Chambre nouvelle.

Elevé à cette dignité par le roi qui y mit une sorte de bonne grâce, il parut désireux d'amener un rapprochement entre la monarchie et le centre gauche. Aa fauteuil, il fît preuve d'une impartialité absolue ; il n'y manifestait aucune opinion ; mais il n'en tâchait pas moins de maintenir par ses avis la majorité autour du ministère Martignac. Dans ses rapports avec le souverain, il était respectueux sans servilité et dévoué sans aveuglement ; Charles X aimait sa franchise qui ne manquait jamais de mesure. Mais bien des signes indiquaient que la situation n'était que provisoire ; le roi passait pour attaché à l'ancien régime ; la nation était de plus en plus pénétrée de sa souveraineté, et elle manifestait clairement la volonté de la faire prévaloir. Royer-Collard, peu favorable quelques années auparavant aux droits prépondérants de la Chambre, s'était dans les derniers temps modifié ; néanmoins, préoccupé d'empêcher un conflit final entre le roi et la nation, il prodigua à la droite et à la gauche des conseils de modération. Mais, quand le roi forma le cabinet Polignac, les dernières hésitations cessèrent et il professa ouvertement cette doctrine, que le gouvernement réside essentiellement dans les assemblées parlementaires et qu'un cabinet à besoin de leur confiance pour subsister. « Charles X, s'écria-t-il, est toujours le c )mte d'Artois de 1789 » ; et, ayant dû faire connaître la ligne de conduite qu'il désirait voir suivre par la Chambre, il n'hésita pas à dire : « Il

faut frapper vite et fort ; ne laissons pas à la folie de quelques hommes le temps de détruire la liberté » .

Un tel programme manquait la sagesse : il ne pouvait que pousser Charles X aux résolutions extrêmes. Après le vote fameux des 221, il se présenta aux Tuileries pour lire au roi l'adresse qui venait d'être votée. Il le fit d'un ton ému et respectueux. La Chambre fut prorogée, et Royer-Collard se retira dans sa propriété de Châteauvieux. Il ne revint à Paris que quand la Révolution était consommée. L'avait-il prévue ? Sans la préparer, l'avait-il -considérée comme nécessaire ? On est fondé à le croire : « Je me souviens, a écrit M. de Barante parlant de la commission de l'adresse, des angoisses, des scrupules, des agitations qui le troublaient. » « Rien peut-être ne sauvera la royauté, disait-il, mais si elle doit être sauvée, c'est en la retirant de la voie qui la conduit à l'abîme». Après l'événement : « Moi aussi, dit-il, je suis parmi les vainqueurs : mais la victoire est bien triste ».

En sollicitant en i83i de ses électeurs de Vitry le renouvellement de son mandat, il leur montra, d'une voix alarmée, quels étaient, d'après lui, les devoirs dos bons citoyens : « La postérité, dit-il, jugera si la Révolution était inévitable, si elle pouvait s'opérer à d'autres conditions ; pour nous, hommes du présent, elle est accomplie. Un nouveau gouvernement s'est élevé, adopté par la France, reconnu par l'Etat ; il a pour lui le plus puissant des titres : il est nécessaire ; par là sont marqués les devoirs de tous. Nous sommes appelés à consolider, à revêtir de la force nationale ce gouvernement faible encore, mais -dernière digue contre l'anarchie et le despotisme».

Au fond il regrettait la légitimité, et il n'intervint plus <lans les débats parlementaires que pour détln/ic l'ordre social et résister aux assauts d'en bas. Il se rangea aux

côtés de Casimir Périer, quand celui-ci prit le pouvoir ; mais, plus conséquent que lui, il défendit l'hérédité de la pairie. Il demeura ainsi attaché à ses conceptions, ne tenant guère compte des faits et ne voyant pas assez qu'on n'organise pas une société avec des abstractions. C'est aussi, pour ne pas trahir les thèses qu'il avait préconisées, qu'il se prononça contre les lois de septembre qui posaient des entraves à la liberté de la presse ; en agissant ainsi, il étonna beaucoup de conservateurs ; mais il estima qu'il se devait à lui-même de prendre cette attitude ; d'ailleurs, il avait peu de confiance dans les mesures restrictives. Après avoir déploré les victoires successives de la force, l'affaiblissement du respect, la destruction des croyances, il ajouta : Est-ce à dire que tout soit perdu ? Non, tout n'est pas perdu ; Dieu n'a pas retiré sa main ; il n'a pas dégradé la créature faite à son image ; le sentiment moral qu'il lui a donné pour guide et qui fait sa grandeur ne s'est pas retiré des cœurs. Le remède que vous cherchez est là et n'est que là ».

Ces paroles furent en quelque sorte son testament politique. A partir de ce moment, il ne prononça plus de discours et ne fit plus connaître ses sentiments que par des sentences dogmatiques et des épigrammes acérées. Il écrivait à M. de Barante : « Je sens chaque jour que je ne suis plus de ce monde ; le passé m'occupe encore^ parce que je le suis et que j'y trouve ample matière à réflexion ; je ne m'entends pas avec le présent ; je ne suis pas l'avenir ». C'est la tendance des hommes qui ont eu pendant longtemps pour échiquier une situation donnée, d'envisager d'un œil défiant toute situation différente ; mais encore que les changements qui se produisent diminuent souvent les chances de salut, le devoir du citoyen et du chrétien est d'accepter la scène où la Providence

le place et de chercher à y faire le plus de bien possible. Sans doute, Tâge, les travaux et les mécomptes autorisent les retraites après de longues luttes ; mais encore vaut-il mieux être optimiste ; Royer-Collard était triste et mécontent. En i83g, il se retira définitivement de Taréne politique : « il voulait, disait-il, mettre un intervalle entre sa vie active et la mort ».

Cependant, il continua à assister avec assiduité aux séances de TAcadémie française, et il eut, en 1843, l'occasion d'attester une fois de plus Ténergie de ses convictions religieuses. L'idée avait été émise de mettre au concours l'éloge de Voltaire. Il s'y opposa en disant : « Si le christianisme a été une dégradation, une corruption, s'il a fait l'homme pire qu'il n'était, Voltaire, en l'attaquant, a été un bienfaiteur du genre humain ; mais, si c'est le contraire qui est vrai, le passage de Voltaire sur la terre chrétienne a t'té une grande calamité. » Tout ce que l'Académie pouvait faire, d'après lui, c'était de mettre au concours un discours sur Voltaire : son avis prévalut.

Il mourut en 1845. Il avait toujours eu la foi ; mais, si l'on en croit M. Spuller, celle-ci demeura longtemps sans agir : tout en assistant aux offices de sa paroisse, il ajourna, peut-être par condescendance pour des préoccupations jansénistes, la réception des sacrements jusqu'aux derniers moments de sa vie. En mourant, il dit à son petit-fils, Paul Andral : « Mon enfant, soyez chrétien ; ce n'est pas assez ; soyez catholique. Il n'y a dans ce monde de solide que les idées religieuses ; ne les abandonnez jamais ; ou, si vous en sortez, rentrez-y. »

On le voit : Royer-Collard n'appartenait pas à l'école libérale, telle qu'on la comprend aujourd'hui. S'il partageait ses doctrines en matière d'enseignement, s'il était quelque peu jaloux de l'influence du clergé, il attribuait à la

religion un rôle social de premier ordre. Il fut toujours l'adversaire des privilèges de l'ancien régime : par là il sympathisait avec la Révolution ; il fut toujours l'adversaire du désordre et de rincrédulité : par là il détestait les excès qui ont suivi 1789. Après la journée du 18 fructidor, il s'était tourné vers la royauté, parce que l'ordre et l'autorité étaient menacés ; quand la royauté fut rétablie et qu'il crut certaines des conquêtes de 1789 compromises, il donna à la volonté nationale le pas sur elle. En somme, les tergiversations qu'otîre sa carrière viennent de l'époque de transition où il vécut : il resta toujours fidèle à la liberté politique et à la religion : là est l'unité de sa vie. Sainte-Beuve a dit de lai qu'il clall « un liiKjùuiu^ui w ; M. Spuller, « que sa personne morale a été l'une des plus considérables que la France ait connues depuis la Révolution. » Où sont les hommes de notre temps dont on puisse tracer un tel portrait ?

Jules Malou

En 1905, M. le b°" de Trannoy m'ayant demandé ■d*écrire quelques pages de préface pour Touvrage qu'il se proposait de publier sur M. Malou, je lui ai envoyé les lignes qui suivent :

Je n*ai connu M. Malou qu'assez tard. Quand, longtemps avant d'être honoré d'un mandat législatif, je suis entré dans la vie politique active, il semblait se complaire dans une sorte de demi-recueillement. Non pas qu'il se désintéressât complètement des affaires publiques : ceux qui ont l'honneur de conduire les hommes et qui savent tout le prix d'un si noble labeur ne se résignent pas aisément à une retraite absolue ; mais frappé en pleine bataille par le coup de vent de 1857, dérouté par l'échec que le régime parlementaire avait essuyé dans cette année fatale, rejeté bientôt en iSSg dans la vie privée par l'ingratitude des électeurs d'Ypres, il estimait peut-être avoir le droit de se réfugier dans un repos relatif. Rentré au Sénat en 1862, il y avait tout de suite joué le rôle que lui assignaient ses éminentes facultés; mais il paraissait hésiter à se jeter à nouveau dans les mêlées du dehors. C'est ainsi que, presque seul parmi les notabilités du parti cathcM j ic, il s'abstint de prendre part aux Congrès de Malines et aux œuvres multiples qui en sortirent. Il arriva

de là que roccasion ne vint pas immédiatement pour moi de lui être présenté à mes débuts. Il était et il resta, jusqu'en 1870, la réserve du parti catholique ; les yeux demeuraient fixés sur lui, et on savait qu'aux heures décisives on ne pourrait se passer de son aide ; lui, il attendait.

Les fortunes diverses qui assaillirent le parti catholique pendant les années 1870 et 1871 commandèrent, par deux fois, de faire appel à son dévouement et de lui offrir un poste ministériel. La première fois, il s'agissait, à l'heure difficile de la guerre franco-allemande, d'apporter au cabinet d'Anethan l'appui de son expérience consommée et de son esprit éclairé ; mais ce fut très passager ; il se retira dès que la situation fut raffermie. La seconde fois, ce fut un concours ou plutôt une direction durable qu'on sollicita de lui. Il ne tergiversa pas : l'intérêt de la cause à laquelle il avait voué le meilleur de sa vie l'exigeait ; il devint le chef d'un ministère qui devait rester sept ans au pouvoir. Ce n'était pas un spectacle banal que celui d'un tel avènement. M. Malou avait été dépeint longtemps comme l'homme des réactions les plus dangereuses, et voici que, pour sortir d'une des crises politiques les plus graves que le pays eût traversées, tout le monde l'envisageait comme l'homme nécessaire : c'est la preuve qu'à travers bien des injustices accidentelles l'opinion, par un sûr instinct, sait rendre hommage au véritable mérite et apprécier les supériorités.

La position n'était pas aisée. Les libéraux, enhardis par le succès partiel de leurs manœuvres séditieuses, n'étaient guère portés à rendre à M. Malou le gouvernement facile. Ils le prouvèrent bien ; et, alors, le principal effort du chef du cabinet consista à établir qu'en dépit des émeutes de 1857 et de 1871, les catholiques étaient possibles aux affaires, qu'ils pouvaient s'y maintenir sans avoir à redouter autre chose qu'un verdict électoral, qu'en un mot, ils étaient

MÉLANGES 23ç^

capables de constituer un parti de gouvernement et de se faire accepter comme tel. Sa longue administration servit à donner cette conviction. On lui reprocha de n'avoir songé qu'à vivre, et peut-être le désir de demeurer debout et de ne pas donner prise à un troisième coup de main de l'émeute libérale, Temporta-t-il chez lui à certaines heures sur les conseils de la résistance et de l'action ; mais ceux qui n'ont pas vécu à cette époque peuvent difficilement se rendre compte des écueils qu'elle offrait ; et, d'ailleurs, il ne faut pas oublier que, pendant cette période, les attaques contre la Constitution, parties de certaines bouches et de certaines plumes catholiques, attaques ardemment exploitées par les libéraux, réclamaient, de la part du ministère, une extrême prudence.

Les élections de 1878 amenèrent la chute de M. Malou et, dès lavènement du nouveau cabinet libéral, deux questions se posèrent : la rupture de nos relations diplomatiques avec le Saint-Siège et l'abrogation de la loi de 1842 sur l'enseignement primaire. M. Malou fut d'emblée vivement frappé des dangers qu'allait faire courir au pays cette politique d'aventures; son patriotisme en fut alarmé; ses sentiments religieux s'en trouvèrent profondémement blessés. Il prononça, pour combattre ses successeurs, des discours éloquents, et il eut, pour la stigmatiser, des mots cinglants qui sont restés. Mais qu'est-ce cela à côté de l'activité dévorante qu'il déploya^ pour organiser la résistance légale des catholiques ? A peine le projet de loi sur l'enseignement primaire fut-il déposé, qu'il prit la tête du mouvement ; il en fut l'inspirateur, l'âme, le tacticien, le champion dévoué et il le resta pendant les cinq années que dura cette campagne mémorable. De tous les points du pays on recourait à lui ; sous ses auspices les délibérations succédaient aux délibérations, les avis aux. avis, les impulsions aux impulsions ; et moi, qui ai vécu-

pendant ces années-là dans l'intimité féconde et vivante de M. Malou, j'aime à attester la noblesse et la pureté des mobiles qui l'ont entraîné, les fatigues qu'il a affrontées, l'esprit chrétien qui l'a guidé, les services exceptionnels qu'il a rendus à la cause catholique. Il marchait vers le but qu'il poursuivait avec une constance et une fermeté que rien n'a pu ébranler ni attiédir ; il avait à cœur de renverser ce qu'il avait appelé « une baraque » ; il envisageait la loi de 187g, ainsi qu'il l'a qualifiée lui-même, comme « une loi de malheur », et, pour mettre le pays à l'abri de ses effets, il déploya toutes les ressources que ses facultés supérieures et sa merveilleuse entente des affaires mettaient à la disposition de sa foi religieuse et de ses anxiétés patriotiques.

La bataille, dont il fut le chef écouté, aboutit aux élections de 1884. M. Malou avait 74 ans. Il n hésita pas cependant à accepter de nouveau le pouvoir ; il tenait, pour couronner sa carrière, à réparer les ruiner, que le ministère libéral avait accumulées. Il apporta, à l'appui de ce dessein, un esprit de décision remarquable. Le but principal de son intervention fut atteint : la loi de 1879 fut abrogée et remplacée par une loi de salut. Des incidents divers mirent bientôt en question le sort du ministère. M. Malou fut sollicité de conserver la direction du gouvernement ; je le pressai d'y consentir ; il ne s'y résigna pas ; il croyait sa dignité engagée dans sa retraite. Bientôt sa santé s'altéra ; il ne cessa de nous aider de ses conseils ; mais le mal fit des progrès rapides, et il s'éteignit dans la plénitude de ses forces intellectuelles et avec l'auréole de la victoire scolaire.

L'heure n'est pas venue de retracer toute la vie de M. Malou pendant cette troisième période de son existence, période qui s'est étendue de 1870 à 1886. Si j'en ai marqué .quelques traits, c'est pour rappeler à quel point il envisageait

pour les catholiques, comme un devoir primordial, de se dévouer, corps et âme, aux grands intérêts dont ils sont les dépositaires et déjà alors si menacés !

On se tromperait, du reste, en pensant que ce n'est qu'en 1870 que M. Malou ait adopté cette attitude d'action. Il convient de ne pas oublier que si, pendant la seconde période de sa vie, qui embrasse les années iSSy à 1870, son rôle politique a été moins apparent et moins étendu, celle-ci a été précédée d'une autre période d'activité : celle de sa jeunesse et du commencement de sa maturité. Cette période con^iitue aussi, pour nos recrues, un modèle de premier ordre, et, comme elle est moins connue des lutteurs d'aujourd'hui, c'est avec raison que, dans un livre que je signale à l'attention sympathique du pays, un de nos jeunes écrivains, M. le baron de Trannoy, animé du noble souci de la gratitude, a cru devoir la retracer.

La jeunesse de M. Malou a été fort laborieuse ; il entra de bonne heure au service de l'État ; il s'y distingua dès l'abord, et il franchit rapidement les degrés de la hiérarchie administrative jusqu'au moment où, déjà député, il devint gouverneur de la province d'Anvers. En le suivant pas à pas avec M. de Trannoy, les jeunes hommes du temps actuel pourront se rendre compte de la nécessité d'un travail intense pour gagner les chevrons conduisant aux positions les plus élevées.

On lira surtout avec fruit les pages dans lesquelles l'auteur montre que M. Malou, voyant de loin, chercha, à partir de i85o, à secouer l'indifférence des uns et l'apathie des autres, à organiser les forces de résistance aux attaques de l'irréligion et du libéralisme, à recourir, à cet effet, aux deux grandes armes des temps modernes, la presse et l'association, et surtout à la première. Les difficultés furent grandes, les concours difficiles à obtenir, les mécomptes pénibles.

M. Malou ne se laissa pas décourager. Il savait que tout labeur est ingrat et qu'il n'est donné à personne de récolter sans effort. Il portait donc vaillamment le poids du jour et de la chaleur, s'eftorçant de faire simplement son devoir, dédaigneux des avantages retentissants, convaincu que, sans des ensemencements intelligents et constants, on ne peut .espérer de moisson.

Que ces temps sont déjà loin ! Mais combien il est utile de revivre les premières années de notre indépendance nationale ! Sans doute, tout change sans cesse d'aspect dans l'humanité. Il est cependant des routes qu'il convient de suivre : ce sont celles qui ont donné au parti catholique la force de s'affirmer, de se développer et de mériter la faveur publique à une époque tout imprégnée encore des souvenirs de la Révolution française et où les traditions nationales demandaient à être remises en honneur. Ne pas s'écarter de ces routes, y maintenir, allumés, les phares qui ont guidé les pas de nos prédécesseurs, tel doit être le but de tous ceux qui veulent conserver au parti catholique sa mission historique.

La génération actuelle trouvera donc, dans l'ouvrage plein .d'intérêt de M. de Trannoy, des enseignements précieux. .Puisse-t-elle en profiter et s'en montrer digne !

Frèrc-Orban

La vie politique de M. Frère-Orban oftre le contraste des fortunes les plus diverses et les plus opposées. De 1842 à 1857, à part une éclipse passagère en i852, ses idées jouirent d'un crédit croissant; de 1857 a 1870, il disposa d'une suprématie sans partage; de 1870 à 1884, son rôle, quoique fort disputé au sein même de son parti, resta considérable ; à partir de 1884, son influence entra définitivement dans la période du déclin ; il se vit bientôt exposé à un isolement qui s'accentua rapidement, et il finit par échouer aux élections législatives de 1894, là même où son ascendant paraissait devoir rester invincible.

D'où vinrent ces revers après tant de succès éclatants ? Ce ne fut pas de l'affaiblissement de ses facultés intellectuelles : il conservait, au sein d'une vieillesse superbe, une étonnante vigueur de dialectique, de parole et de plume. Faut-il attribuer ces changements de destinée à l'humeur inconstante des hommes qui saluent et abattent tour à tour les mêmes idoles •et qui se lassent de l'autorité persistante du même chef? Peut-être dans quelque mesure ; la volonté puissante de M. Frère a dompté pendant longtemps des volontés plus faibles qui, à la longue, se sont rapprochées et ont formé •un faisceau serré de résistances. Mais la cause véritable

est ailleurs: il a personnifié une époque, ou plutôt dans cette époque les tendances d'une seule fraction de la société ;. or, l'époque a pris fin et avec elle le règne de la fraction qui prétendait la diriger; M. Frère leur a survécu : c'est dire qu'il ne pouvait plus être qu'un débris.

L'époque dont je parle est celle de la prépondérance de la bourgeoisie, de ses idées, de ses besoins, celle de son hégémonie intellectuelle et sociale. Elle était entrevue par Siéyès, lorsqu'il réclamait pour le tiers-état une sorte de puissance souveraine. Elle s'affirma surtout pendant les dix-huit années de la monarchie de juillet ; elle se prolongea en Belgique au delà de 1848, et quelles que soient les visées actuelles, la justice commande de reconnaître qu'elle n'a pas été sans mérite et sans fécondité. La bourgeoisie, — j'entends par ce mot les classes aisées qui associent dans des carrières variés le travail de la pensée à un certain degré de richesse, — forme l'élite de la société ; elle brille dans les labeurs de la paix ; elle agrandit sans cesse le domaine des sciences et des arts ; elle ouvre largement ses rangs à tous les talents qui s'élèvent des couches inférieures de la société; elle forme le sommet de l'humanité, ou, si l'on veut, elle en occupe le poste d'honneur.

Mais il était à prévoir qu'une telle époque ne durerait pas, en tant tout au moins qu'elle attribuait à la bourgeoisie une autorité sans mélange : le développement de l'instruction, le désir du bien-être, le progrès des idées d'égalité, les excitations venant, tantôt d'en bas, tantôt même d'en haut, devaient petit à petit favoriser l'avènement du quatrième état, le peuple. On conçoit la difficulté pour un homme politique dont les calculs s'étaient toujours déployés sur un échiquier différent, de s'accommoder d'une situation aussi nouvelle et d'y prendre hardiment sa place. Encore si M. Frère- Orban avait réuni

dans ses mains toutes les forces du régime de ses prédilections, et s'il avait su, tout en souscrivant aux concessions nécessaires, les discipliner pour sa défense : mais non ; il avait fait de ce régime un instrument d'hostilité aux influences religieuses et de défiance à l'égard de l'Église ; par là il avait désaffectionné certains catholiques qu'il avait rendus sympathiques à des modifications radicales à l'état des choses existant, en même temps qu'il avait facilité les recrutements du socialisme.

En d'autres termes, il avait voulu faire prévaloir en Belgique la soif de domination exclusive, les préjugés, les conceptions voltairiennes de la bourgeoisie française de la première moitié du XIX»^ siècle ; en agissant ainsi, il avait froissé la bourgeoisie catholique et miné aux yeux de beaucoup les avantages d'une organisation politique qui semblait permettre aux gouvernants de ne pas tenir compte des sentiments de la grande majorité des gouvernés. C'est ce qui me faisait dire qu'il avait représenté, non pas môme la suprématie d'une classe qui, unie, aurait pu conserver une action prépondérante, mais celle d'une portion de cette classe qui, cantonnée dans ses haines et ses préoccupations surannées, devait finir pas être battue en brèche de toutes parts. Le discrédit de plus en plus marqué de celte fraction ne pouvait qu'amener celui de M. Frère et la ruine de son influence.

Je ne suis pas étonné dès lors, que ses dernières années se soient écoulées dans le désenchantement et dans les pré-» visions pessimistes. Un homme important du parti libéral me disait en 1894 : « M. Frère est très sombre ; il voit les choses fort en noir. » Rien de plus naturel : il avait voulu instituer un régime basé sur un corps électoral très restreint

et sur des lois blessant les catholiques ; ce régime ayant disparu, il croyait tout perdu.

J'ai tâché, par cette vue d'ensemble jetée sur la carrière de M. Frère, de montrer quel est le secret des variations de fortune qu'elle présente. Je ne songe pas à contester la valeur intellectuelle de l'homme politique et les grands talents dont il était doué. S'il a pu pendant si longtemps gouverner son propre parti, c'est qu'il savait ce qu'il voulait, et il n'y a pas de force comparable à celle-là. Il connaissait supérieurement les questions qu'il traitait ; il mettait au service de ses convictions une argumentation ferme et riche, jointe à une grande clarté d'exposition ; parfois même, quand les préventions antireligieuses ne l'égaraient pas, il s'exprimait en véritable homme d'État. Nombreuses du reste ont été, dans l'ordre économique et financier, les initiatives heureuses qu'il a prises (i), et il serait injuste de méconnaître qu'on lui doive plusieurs lois en faveur des classes ouvrières, bien que ces lois n'eussent qu'une importance secondaire.il avait une éloquence superbe, mais un peu déclamatoire : M. Dechamps m'a dit un jour que, dans son beau temps, M. Frère leur donnait, à ses amis et à lui, « la chair de poule. » Pendant les discussions de la loi de 1 884 sur l'enseignement primaire, je menai M. Denys Cochin l'entendre, et comme je demandais à mon hôte ce qu'il pensait de son talent oratoire, je reçus cette réponse : « Il parle très bien, mais on ne parle plus comme cela » : tout en effet, dès ce moment, vieillissait chez M. Frère. Il a eu des admirateurs, mais peu

(I) Je cite, à titre d'exemples, la création de la Banque nationale, de la Caisse d'éparfirne et de la Caisse de retraite, l'abolition des octrois, le rachat du péage de TEscaut, la suppression de l'impôt SUT le sel, la loi sur les conseils de l'industrie et da travail, etc.

•d'amis ; les rares personnes qui jouissaient de son commerce intime, en vantaient les agréments ; mais en général, il ne se livrait pas : il préférait dominer ses troupes par la supériorité de ses desseins que de se les concilier par le charme de ses épanchements ; la sensibilité lui manquait : il ne comprenait pas que le cœur est une force comme l'intelligence. Quant à ses adversaires, il leur refusait la justice ; il ne reculait pour les combattre devant aucun expédient, et Ton s'est maintes fois demandé comment un homme, qui brillait par des qualités transcendantes, croyait nécessaire de recourir vis-à-vis d'eux au dénigrement systématique. II avait enfin contre la religion et surtout contre le clergé une hostilité d'autant plus vive, qu'elle venait de son éducation et du milieu où il s'était formé : né en 1812, il leur témoignait •cette hauteur railleuse et ce dédain méprisant, familiers aux hommes qui ont vécu au temps de Béranger et de Paul -Louis Courier, et d'autant plus enracinés en eux, qu'ils procédaient de l'ignorance. De là il advint que, malgré un amour très «incère de la liberté, il est peu d'hommes qui favorisèrent plus que lui le progrès de la centralisation ; TEtat lui apparaissait comme la seule *digue efficace contre la domination temporelle du clergé dont il se faisait un épouvantail, et c*est pourquoi il fallait, selon lui, fortifier ses prérogatives et laisser sans appui les œuvres de la liberté.

Tel était l'homme politique chez M. Frère-Orban. Il a eu un tort énorme dont il portera la responsabilité devant l'histoire et dont les effets ont été incalculables : il a fait dévier le parti libéral de la voie où l'avaient placé MM. Rogier, Devaux, Lebeau et Leclercq. Il a été radical dans les questions religieuses, à une heure où la plupart de ses amis étaient favorables aux bons rapports entre l'Église et l'État : ce radicalisme-là a enfanté le radicalisme dans les questions politiques et dans les questions sociales ; à peine

ce dernier eût-il commence à prendre corps, que M. Frère voulut se mettre en travers ; c'était trop tard ; il avait forgé les premiers anneaux de la chaîne ; celle-ci devait désormaiss'achever sans lui ; après avoir été à Tavant-garde du libéralisme, lorsqu'il s'agissait de contrecarrer l'influence de la religion et d'en favoriser les adversaires, il a été relégué à l'arrière-garde, lorsque d'autres problèmes ont surgi.

M. Frère s'était fait remarquer au Congrès libéral de 1846 ;. il s'y était prononcé énergiquement avec M. Forgeur contre l'abaissement du cens et surtout contre son uniformité. Lorsque M. Rogier forma le ministère libéral de 1847, il lui confia le portefeuille des travaux publics. Dès ses débuts, M. Frère s'arrogea dans les conseils de la Couronne un rôle prépondérant ; on se rappelle encore le programme qu'il traça à son propre parti dans un de ses premiers discours politiques : « 1789 a remis aux mains de l'État l'enseignement, la charité et le temporel du culte ; au parti libéral d'accomplir ce programme ! »

La loi de 1842 sur l'instruction «primaire répondait aux vœux de la très grande majorité du pays. M. Frère s'en était déclaré, dès l'origine, l'adversaire irréconciliable au

conseil communal de Liège, et jusqu'en 1878, il inspira les restrictions que son application loyale eût condamnées. En 1854, il se prononça contre la Convention d'Anvers et il en provoqua l'échec dans un grand nombre de villes. En 1857, il rallia tous les éléments turbulents du libéralisme contre le ministère De Decker au cri révolutionnaire de : à bas les couvents ! En 1861, il exigea l'adoption par le cabinet de deux projets de loi, l'un sur les bourses d'étude et l'autre sur le temporel des cultes, que M. Rogier qualifia, non sans regret, de « deux gros morceaux à avaler. » En i865, il confia

le portefeuille de la justice à M. Bara, particulièrement •désagréable à la droite par ses attaques contre le clergé. De 1870 à 1878, il dénonça à maintes reprises nos relations avec le St-Siège comme étant une cause de trouble et de danger international pour le pays. En 1879, il présenta une loi sur l'enseignement primaire neutre, et, bientôt après, une loi sur renseignement moyen imprégnée d'un fort esprit de centralisation ; il supprima les Te Deum officiels, décréta l'enquête scolaire, persécuta, au point de vue du temporel du culte, les fabriques et le clergé, supprima les exemptions ecclésiastiques en matière de milice. Lorsqu'on envisage toutes ces réformes, on ne peut contester qu'il ait largement contribué, en entraînant toute la gauche à sa suite et en surexcitant la presse et les Associations libérales, à faire du libéralisme, dans ses éléments militants, un parti nettement anti-religieux.

Des membres de l'ancien parti libéral m'ont déclaré que MM. Frère et Bara avaient été amenés contre leur gré par leurs collègues à donner à la loi de 1879 le caractère prononcé qui révolta l'opinion. Lors de l'examen préliminaire de celte loi, M. Frère faisait partie de la même section que moi. A un moment, m'interrompant dans le développement de mes observations, il me dit : « Je vous atteste très sincèrement que je désire que le prêtre vienne à l'école. » Je lui fis remarquer que son collègue, M. Van Humbeeck, qui appartenait à la même section et était assis à ses côtés, ne partageait pas cet avis. Un peu interloqué, il se contenta de répondre : « Je laisse à chacun son avis. » M. Van Humbeeck ne me contredit pas. C'était lui en etlet qui avait triomphé par la présentation de la loi et qui, d'ailleurs, s'attacha à en faire une application violente. Un ancien membre du cabinet de l'époque m'a dit depuis, avec un regret visible : « M. Frère- Orban laissa faire M. Van Humbeeck! »

25o ÉCHOS DES LUTTES CONTExM FORAINES

Le malheur de M. Frère a été d'être captivé par la passion sectaire, et quand celle-ci Tétreignait, il perdait toute mesure, ses instincts d'homme de gouvernement se voilaient. Rien ne le montre mieux que la rupture des relations diplomatiques de la Belgique avec le S^-Siège, rupture qu'il consomma en

Lorsque le ministère libéral de 1878 se forma, une préoccupation se révéla dans les régions supérieures du monde politique : « Il faut, y disait-on, nous attacher à sauver la loi de 1842 et la légation auprès du Vatican. « L'intention était louable ; mais où trouver le moyen de déterminer M. Frère à renoncer aux deux premiers articles de son programme ?

On songea à prier le prince de Ligne qui, avec des nuances modératrices, faisait partie de la gauche, d'insister auprès de M. Frère pour le maintien delà légation du Vatican. Le prince se prêta avec empressement à cette démarche ; il échoua et rendit compte de sa mission dans une longue lettre qu'il écrivit à M?»" Vannutelli, nonce à Bruxelles (i). Seulement, M Frère lui avait déclaré que, tout en rappelant notre ministre à Rome, il ne s'opposerait pas à ce que la nonciature fût maintenue.

Sur ces entrefaites, des déclarations importantes émanèrent du Si Père.

Dans les derniers temps du ministère de M. Malou, des attaques fort vives à l'adresse de la Constitution étaient parties de certaines plumes catholiques. La droite était convaincue que sa défaite aux élections de 1878 était due en grande partie à cette polémique ; dès le mois de juillet, elle rédigea un mémoire destiné à signaler au S^Siège la gravité

(i) Mgr Vannutelli a bien voulu à cette époque mettre la lettre du prince de Ligne sous mes yeux.

de cette situation. MM. Malou, le comte de Liedekerke- Beaufort et moi, nous fûmes chargés de remettre ce mémoire au nonce, M. Beernaert et moi, d'en communiquer un second exemplaire au Cardinal Dechamps. Le nonce nous répondit qu'il était convaincu que le S'-Siège prendrait notre démarche en grande considération ; le Cardinal Dechamps promit de nous appuyer.

Deux mois après, des échanges de vues sur la constitution intervinrent entre le S^Siège et le comte Reusens, notre chargé d'affaires à Rome. Ils furent pleinement satisfaisants, et ils servirent de point de départ à de nouvelles instances qui furent tentées auprès de M . Frère pour maintenir notre légation du Vatican. Il parut fort combattu ; finalement, au commencement de l'année 1879, il demanda à faire une communication à la section centrale chargée d'examiner le budget des affaires étrangères. Il fut aussitôt reçu par elle, et il lui déclara, — j'en faisais partie, — que les échanges de vues qui s'étaient poursuivis entre le S^Siège et notre ministre à Rome n'étaient pas sans importance, et que si par là un apaisement pouvait se produire, ralliant tous les Belges autour de la constitution, l'utilité de la légation serait démontrée. M. le comte Goblet objecta aussitôt, que les évêques venaient de prendre dans la question scolaire une attitude agressive, et que dès lors on ne pouvait espérer une entente durable avec Rome. M. Frère répliqua : « Cela, c'est tout autre chose ; certes, nous conserverons toujours, libéraux et cléricaux, nos questions ; mais le résultat obtenu dans la question constitutionnelle n'en demeure pas moins considérable ; il peut justifier le maintien de la légation. »

En plaçant ainsi en dehors des négociations avec le S^Siège la question scolaire, en refusant d'en faire dépendre le sort des relations diplomatiques de la Belgique et du Vatican, M. Frère avait eu une heure de sagesse. Cette heure ne

se prolongea pas. Poussé par les éléments extrêmes de son parti, il ouvrit bientôt avec Rome une correspondance au sujet du problème scolaire, et, après bien des pourparlers, il parut avéré qu'il méditait de pouvoir combattre les évêques du pays à l'aide de l'autorité du Souverain Pontife. Celui-ci se refusa à se prêter à ce jeu ; mais en même temps, au mois de mai 1880, dans des instructions pressantes, il recommanda spontanément à l'épiscopat la modération vis-à-vis de ceux qui participaient à l'exécution de la loi d'enseignement de 1879. M. Frère fut immédiatement averti de ces dispositions du S^-Siège ( 1). Néanmoins, brusquement, à la veille des élections de 1880 et probablement pour donner un gage aux radicaux, il congédia le nonce apostolique à Bruxelles, en déclarant qu'il rompait tout rapport avec lui. On se rappelle encore la dépêche pleine de dignité et de mesure par laquelle M?»" Vannutelli répondit à cette incartade.

Une telle rupture blessa profondément les catholiques ; elle était, même au point de vue libéral, inutile ; elle était d'autant plus injustifiable, qu'elle se produisait vis-à-vis d'un Pape qui, bien qu'étant encore au début de son pontificat, avait, par ses premiers actes, fixé l'attention sympathique de l'Europe. Pendant toute cette période, M. Frère s'était montré très surexcité ; un diplomate de marque disait qu'il portait sur sa poitrine l'église de S^-Pierre. Plus tard compritil sa faute ? Toujours est-il qu'il chercha à se justifier en publiant tous les documents relatifs à cette affaire en trois volumes intitulés La Belgique et le Vatican ; mais la préface, qu'il plaça en tête de cette publication et qui était fortement empreinte de ce fâcheux esprit de dénigrement que j'ai déjà signalé chez lui, ne fit qu'aggraver ses torts.

(i) Je possède sur tous ces points des documents intéressants qu'il serait prématuré de publier.

J'ai fait mention, avec quelque détail, de cet incident pour montrer que, si parfois M. Frère n'était pas dénué de vues élevées, il finissait presque toujours par céder le pas à ses préoccupations antireligieuses.

Il ne négligeait non plus aucun effort pour retenir son ancienne hégémonie sur son parti, duand, sous le cabinet de M. Beernaert, éclata l'affaire Pourbaix, il fut parmi les plus animés à incriminer les ministres, et même, directement interpellé par moi, il déclara qu'il applaudissait à la candidature à Bruxelles, où un siège venait de s'ouvrir, de M. Janson qu'il ne faisait pas faute, à d'autres moments, d'accuser de félonie politique.

J'ai déjà rappelé l'altitude qu'il prit au Congrès libéral de 1846 dans la question électorale. Vingt ans après, il déclara qu'il ne voulait du suffrage universel ni en un temps ni en deux. En 1871, il vota contre la loi qui abaissait le cens communal à 10 francs. En i883, talonné par le radicalisme, il présenta pour la province et la commune la loi sur le capacitariat. Plus tard, lorsque surgit la grande question de la revision de la constitution, il se montra par moments disposé à la conciliation. Je crois même que, pendant les premiers mois de cette période critique, il se fût prêté a des concessions importantes, si M. Beernaert avait consenti à accepter, comme base de la réforme de l'article 47, le système alors en vigueur pour les élections communales. Mais le désir de mettre ses adversaires dans leur tort le hantait sans cesse, et lorsqu'il eut été repoussé dans ses efforts transactionnels par M. Beernaert, il s'opposa à l'adoption de toute proposition dont il n'était pas le

père et il amena ainsi l'entente du chef du cabinet avec les radicaux (i).

Les débats de la revision achevèrent d'affaiblir le crédit de M. Frère, et, à. partir de ce moment, il se renferma dans un silence presque absolu, que Tàge expliquait, mais auquel sa verdeur ne le condamnait pas.

De temps en temps cependant, il publiait un écrit ou prononçait un discours qui semblait émaner d'une voix d'outretombe. Le programme de sa maturité s'y figeait, et s'il dénonçait avec un remarquable bon sens les erreurs lamentables du socialisme, s'il plaidait avec éloquence la cause de la liberté humaine, il ne parvenait pas à dépouiller ses préventions contre ce qu'il persistait à appeler le cléricalisme, pas plus qu'il ne profitait des leçons de l'expérience pour reconnaître l'insuffisance de l'instruction comme digue aux progrès des maux sociaux.

Dans le discours qu'il écrivit en 1894, avec l'intention de le prononcer à l'Association libérale de Liège avant les élections, il s'attacha à signaler les causes de la misère et les remèdes à y appliquer. Parmi ces remèdes, il ne daigna pas mentionner la religion, il ne souligna que l'instruction : « Ce sont, dit-il dans ce plaidoyer, les mœurs qui sont souveraines. C'est pourquoi il faut s'appliquer avant tout, en développant l'instruction, à améliorer à la fois l'état moral et intellectuel de l'homme. Mieux instruit, il apprendra à se défier des panacées sociales qui font tout reposer sur un état économique et matériel et qui pourraient bien n'être que des remèdes

(i) J'ai raconté ailleurs, en détail, toute cette histoire. (Voir La revision de la Constitution^ dans A travers dix années 1. 1. p. 27.)

mortels. » En s'exprimant ainsi, M. Frère oubliait que Touvrier, voué aux travaux manuels, n'a guère le temps de se livrer à l'étude et aux exercices de l'esprit, et* qu'étant aux prises avec des passions grandissantes, celle du bien-être notamment qui l'envahit de plus en plus^ la religion seule peut le calmer, le réfréner, le discipliner*

Il eut à ce moment le très grand chagrin de voir se retourner contre lui l'arrondissement qui pendant quarantesix ans l'avait investi d'une confiance sans limites. Il est vrai que le corps électoral n'était plus le même. Maisr beaucoup pensaient que de longs services rendus à la cause qui lui était chère, joints au renom dont il jouissait, élèveraient sa candidature au-dessus des coups de la fortune. Il n'en fut rien. Lui aussi, il devait subir les effets d'une vérité déjà connue de l'ancienne Rome el qui y avait fait disposer près du Capitole la Roche tarpéienne. Il fut donc soumis au ballottage avec dix candidats catholiques et onze socialistes ou progressistes. Peut-être aurait-il triomphé à la seconde épreuve, s'il avait fait alliance avec les candidats catholiques. Mais il refusa fièrement leurs suffrages et ceux de leurs amis. Dans d'autres temps, en 1848, M. Thiers avait déclaré qu'en présence des périls que courait l'ordre social, sa main était dans la main des conservateurs pour la défense d'intérêts supérieurs qui le touchaient profondément ; M. Frère, lui, n'eut pas l'âme assez haute pour se dégager des étreintes de l'esprit anticlérical ; il échoua.

Cet échec hûta-t-il sa fin ? Peut-être bien. Il continua cependant à suivre de près les événements. Mais il était c sans espérance », suivant l'expression d'un de ses anciens lieutenants, qui avait conservé pour lui un véritable culte.

Pourtant, dans un écrit tracé de son lit au mois de mai 1895 et qui dénotait, en dépit des assauts de la maladie, une étonnante vigueur de pensée et de style (1), il fit une dernière fois Tapologie du parti libéral ; il attaqua avec la même passion les catholiques et les socialistes, et comme pour marquer derechef qu'il ne s'était jamais trompé, il exalta Técole neutre !

Un tel aveuglement était impuissant à triompher des événements et à leur imprimer une direction nouvelle* On peut dire de la voix de M. Frère qu'elle était devenue pox damans in deserto. Aussi la pierre qui recouvre sa tombe a-t-elle scellé la fin d'une politique. Une autre politique a pris le dessus, née de la sienne, mais franchissant les bornes où il voulait s'arrêter. Comptait-il empêcher par l'ascendant de sa volonté, qu'elles ne fussent dépassés ? On ne sait les rêves qu'un homme peut caresser quand la tortune le place à l'apogée du succès. En tout cas, s'il avait eu plus de clairvoyance, il aurait pressenti les ravages que produirait l'esprit d'irréligion, si vivement encouragé par lui.

Sa mort a été triste : triste au point de vue humain, car il ressentait le froid de l'isolement, et il assistait de plus en plus à l'effondrement de ses calculs et de ses plans ; triste au point de vue de l'àme, car les clartés de la foi ne sont pas venues consoler et fortifier ses derniers jours. L'Empereur Sévère, surpris à Yorck par une maladie implacable, disait à l'ami qui soutenait sa tête accablée : « Omnia fui et nihil expedit, j'ai été tout .et rien ne vaut, w Je me figure que M. Frère-Orban

(i) La situation présente', ses origines et ses pc'rils.

MKLANGES 257

a dû, lorsque la mort Ta envahi, murmurer, lui aussi, ces paroles désolées. Il a eu ses heures de royauté ; mais ses desseins se sont évanouis en fumée et sur sa tombe on a pu répéter le mot toujours vrai des livres saints : Et nunc, reges, intelligite.

Montalembert

Le nom de M. de Montalembert éveille tout à la fois Je souvenir de dons brillants et d'actes mémorables. Le noble champion se distinguait par la variété de ses connaissances, une activité infatigable, sa bravoure dans le combat, les séductions de son éloquence, la fascination de son style, une fraîcheur de talent inaltérable, la générosité de son âme, son dévouement à toutes les nobles causes, un optimisme de bon aloi. Mais ce qui le caractérisait au-dessus de tout, c'est qu'il aimait Jésus-Christ et son Eglise d'un amour persévérant, efficace et ardent ; il leur a tout sacrifié ; il a vécu, il a travaillé pour eux ; à une ipoque où l'indifférence religieuse et le respect humain sévissaient, il les a confessés publiquement ; il en a relevé le drapeau abreuvé d'humiliations venant d'en haut et d'en bas ; il l'a porté à la tribune et dans la presse ; il a combattu avec les armes de son temps ; vaincu souvent en apparence, il a été l'un des organisateurs des victoires remportées sur le gallicanisme et le monopole universitaire. « Je suis le premier de mon sang, a-t-il écrit, qui n'ait guerroyé qu'avec la plume ; mais que ma plume dle-même devienne un glaive ; qu'elle serve avec honneur iians la rude et sainte lutte de la conscience, de la vérité,

MÉLANGES 25q

•de la majesté désarmée, du droit contre la triomphante oppression du mensonge et du mal (i). »

Il représentait deux causes : la foi et la liberté. La liberté est aujourd'hui fort discutée ; mais le despotisme a bien ses inconvénients ; et si, sous l'empire d'un régime de liberté, la licence se permet trop souvent des excès regrettables, le bien n'a-t-il pas ses compensations ? Montalembert voyait dans la liberté le moyen souverain de restaurer la foi. La foi, il en était le soldat, le héraut, l'apologiste ; il mettait à son service tous les trésors de ses facultés incomparables. Par là il reste le modèle des chrétiens de tous les âges. L'Eglise, en dépit d'espérances meilleures, a pour destinée d'être assaillie ; elle est l'Eglise militante ; elle a besoin de l'intelligence, du cœur, des "bras de ses enfants ; beaucoup de ceux-ci l'oublient ; M. de Montalembert l'a compris à toutes les heures de sa vaillante existence, et c'est là ce qui lui assure une gloire impérissable et a fait de sa vie une chaîne d'enseignements lumineux ; c'est aussi ce qui autorise à dire que sa mémoire n'a pas vieilli.

Ses ouvrages, ses discours et ses actes montrent quelle a été rétendue de son œuvre. Maints écrivains ont retracé des épisodes du rôle qu'il a joué ; et sa vie complète a été écrite par le P. Lecanuet dans un ouvrage qu'on ne peut abandonner après l'avoir ouvert (2). Ses jours ont été abrégés par la maladie et une fin prématurée, mais on peut dire de lui que mort, il combat encore ; il nous a appris, il ne cesse de nous apprendre à combattre. Il ji'a jamais connu d'autres passions que celle de servir la

(1) Introduction des Moines d'Occident.

(2) Montalembert, par le P. Lecanuet, prêtre de l'Oratoiire. Paris, Poussielgue, 3 volumes.

26o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

vérité, d'autre préoccupation que celle d'en restaurer le culte. Il a dit un jour : « Je me suis prescrit de prendre toujours le parti le plus catholique. » Les quelques pages que je lui consacre, si incomplètes qu'elles soient, sont la démonstration de sa fidélité à ce programme.

M. de Montalembert naquit en 1810 à Londres, où son père, marié à une Anglaise, s'était retiré, ne voulant pas rétablir son foyer en France avant le retour toujours espéré par lui des princes de la maison de Bourbon. Ses premières années se passèrent sous le toit de son grand-père, M. Forbes, et il resta confié à sa direction forte et douce pendant un an, après que son père, à la suite de Louis XVIII, fût rentré en France. Bientôt celui-ci le rappela près de lui ; il désirait que l'éducation de son fils se fît dans le pays auquel il appartenait : « Sa destinée, écrivait-il à M. Forbes, est d'être un homme en France. » Un homme en France : c'était une prophétie! L'enfant eut le bonheur de rencontrer comme confesseur l'abbé Busson, qui exerça sur lui une action puissante en déposant dans son jeune cœur la semence d'un ardent amour pour la religion catholique ; il fit sa première communion avec une piété édifiante, et, en revenant de la cérémonie, il écrivit dans son Journal : (^ Pour la première fois, j'ai compris qu'il pouvait être doux de mourir. » Il avait emprunté à son grand-père, bien qu'étant encore si jeune, cette habitude de tenir note de ses actes et de ses impressions, et il montrait ainsi de bonne heure qu'il avait conscience du sérieux de la vie.

Son père, ayant été nommé ministre de France à Stockholm, il fut placé, pour y terminer ses études, au collège

Ste- Barbe. Le collège avait pour supérieur un prêtre ; mais il s'en faut que Tatmosphère y fût religieuse. A cette époque, toute la jeunesse était libérale, celle de Ste-Barbe comme les autres ; on entendait par libéral un ami de la liberté et on représentait M. de Villèle comme en étant l'adversaire. Le jeune Montalembert sympathisait sous ce rapport avec ses condisciples ; mais, à la différence de la plupart d'entre eux, il était resté chrétien et il ne s'en cachait pas. D'aucuns s'étonnent parfois de ce qu'est devenue la France ; le mal date de cette époque : « Combien étions-nous de jeunes chrétiens, même dans les collèges les mieux famés ? à peine un sur vingt, »> a écrit depuis M. de Montalembert. Aussi était-il un objet de railleries ; mais leur souffle délétère ne l'atteignit pas ; il avait du reste rencontré pour le soutenir un vrai ami, Léon Cornudet, chrétien comme lui, et dans l'àmc duquel il s'habitua à épancher la sienne. Quatre grandes passions le dominaient dès cette époque. Dieu et son Eglise, la France et la liberté, et, dans une de ses lettres, datée de ses années de collège, il témoigna le désir de vivre « pour ce qu'il y a de plus beau et de plus grand dans le monde. Dieu et la liberté ». M. Cornudet ayant terminé ses études avant lui, les deux amis, au moment de se séparer, communièrent et se promirent par un pacte écrit de consacrer leur vie à Dieu et à la patrie ; il serait impossible d'en lire les termes sans émotion ; Dieu devait bénir ces nobles élans et les faire fructifier pour le bien.

Montalembert sortit du collège Stc-Barbc en 1828, fortifié par le travail, éclairé par une foi vive, enflammé d'aspirations élevées. Son père, à qui l'abbé Busson avait écrit « qu'il serait la gloire et la consolation des auteurs de ses jours », l'appela auprès de lui en Suède ; peut-être

espérait-il autre chose ; mais son parti fut bientôt pris et il résolut de profiter de son voyage pour s'instruire ; il étudia le pays et sa situation religieuse ; il gémit d'y voir abandonnés de rares catholiques, presque tous pauvres ; il les visita, et, de retour en France, il devait faire en leur faveur un pressant appel qui ne resta pas sans effet. Obligé de voir le monde, il résista à ses attraits ; on le trouva même sauvage et altier. Lui, non content d'enrichir son esprit par l'observation, il demeurait en correspondance avec les amis qu'il avait laissés en France, notamment avec MM. Cornudet et Rio; captivé un instant par l'enseignement de M. Cousin, il étudiait passionnément la philosophie, tout en repoussant l'éclectisme ; il se préoccupait de l'état de la France ; il souffrait du peu d'influence du clergé : « Quand notre clergé, écrivait-il, voudra-t-il se convaincre que l'instruction et l'indépendance sont les seules armes qui pourront lui rendre, non pas l'amour, mais l'estime des Français ? » il traçait son programme : « Mon âme demeure inébranlablement attachée aux espérances qu'elle a conçues sur l'amélioration graduelle de la société, sur la régénération de l'Eglise ; pour que le catholicisme triomphe, il faut qu'il ait pour alliée, pour tributaire la liberté. »

Ses yeux se reportaient ainsi volontiers sur la France ; mais il ne devait la revoir qu'en connaissant la douleur. Sa sœur étant devenue dans l'été de 1829 gravement malade, les médecins conseillèrent un voyage en Italie; il partit donc avec sa mère et elle ; mais, à leur arrivée à Besançon, elle s'éteignit après une agonie de douze heures. Le déchirement d'âme qu'il éprouva s'exhala dans des lettres, empreintes d'ailleurs du plus profond sentiment chrétien ; plusieurs années après, il devait dédier son premier ouvrage à la mémoire de la défunte.

Est-ce sous rimpression de cette épreuve, que, rentré à Paris, il ressentit pour la première fois le vide du cœur ? Peut-être bien. Mais les natures d'élite, arrivées à Tâge de vingt ans, échappent rarement à une crise morale : c'est parfois une crise d'incrédulité, parfois une crise de passions, parfois une crise de mélancolie. Ceux qui les surmontent sont trempés pour les luttes futures ; mais, en attendant, les angoisses sont cruelles. Il en fut ainsi de Montalembert. Les plaisirs du monde le rebutaient ; il s'irritait des joies bruyantes et superficielles qui s'étalaient autour de lui : m Chaque fois qu'une personne rit ou s'amuse, disait-il, je suis tenté de lui demander si elle sait où elle en est de la vie et quelles douleurs la menacent peut-être à ce moment. » Puis, pressé d'agir, il s'impatientait de ne pas avoir encore de rôle à remplir : « Me voilà homme et rien ! » s'écriaitil. Sans doute, il se plaignait à tort ; mais il confessait son infirmité : « Je ne sais pas, avouait-il, ce que c'est que la modération ; en tout je m'abandonne avec excès à l'impression du moment. Je ne guérirai de ce défaut qu'en mourant. » Et puis tout ce travail qui se faisait en lui, si pénible qu'il pût être, lui servait de stimulant ; ignorant de sa destinée, mais en proie aux plus saines ardeurs, il se préparait à l'avenir par un travail assidu et un règlement de vie sévère. L'avenir était du reste bien près d'être pour lui le présent ; dès 1829, il entra en relations avec le Correspondant qui venait d'être fondé et il commença à y écrire.

En même temps il suivait les cours de Villemain, de •Cousin, de Guizot et de Jouffroy ; il savait gré à Cousin d'avoir remis en honneur le spiritualisme ; d'ailleurs il voyait en eux des libéraux ; il les croyait dévoués à la liberté, à toutes les libertés ; il devait s'apercevoir plus

264 ÉCHOS df:s luttes contemporaines

tard que leur liberté n'était pas la sienne ; mais, à ce moment, placés dans l'opposition, ils jouaient d'un mot large et vague qui semblait abriter tous les espérances, et cela lui suffisait. La politique et la philosophie n'avaient pas seules des attraits pour lui. Curieux des hommes comme des choses, il recherchait des relations parmi ceux qui cultivaient la poésie et les arts ; il voyait Alfred de Vigny, Sainte-Beuve qui n'avait pas encore pris attitude contre le catholicisme, Lamartine dont les Harmonies l'enthousiasmaient, Victor Hugo dont les drames le captivaient ; mais ces fréquentations mélangées ne lui faisaient jamais oublier les intérêts de la foi ; il savait les défendre ; même vis-à-vis de ceux qui étaient déjà en possession de la gloire.

Pendant que ces labeurs variés l'absorbaient, la tempête montait à l'horizon ; il la prévoyait ; le 7 mars i83o, il écrivait : « Je pense que l'existence de la dynastie est nécessaire à la prospérité de la France ; mais je crois fermement aussi que cette existence est menacée et compromise. Moins de quatre mois après, la prédiction se réalisait. Le jour où Charles X signait les fameuses ordonnances, il partait pour l'Angleterre ; du pont du navire qui s'éloignait du Havre, il put apercevoir l'émeute qui gagnait cette ville ; mais il n'apprit qu'à Londres, qu'elle était devenue une révolution victorieuse. Aussitôt il s'embarqua pour la France, arbora la cocarde tricolore et rejoignit les siens bouleversés par les derniers événements ; mais son père, incertain encore du parti à choisir, l'obligea à retourner en Angleterre.

L'Irlande le tentait ; il se sentait une sympathie profonde pour ce malheureux pays ; il était touché des souffrances et des luttes héroïques dont les catholiques y

donnaient le vivifiant spectacle depuis si longtemps ; il ■était attiré aussi par les rayons de cette étoile de première grandeur qui s'appelait O'Connell ; il connaissait son programme : « IJ ne faut pas parler aujourd'hui et demain ; il ne faut pas s'associer aujourd'hui et demain ; il faut parler toujours, écrire toujours, pétitionner toujours, forcer la main à la Providence » ; il aspirait à faire de ce programme celui des catholiques français. Il débarqua donc en Irlande le 3 septembre i83o; il la visita en détail ; il vit des catholiques et des protestants ; il interrogea de pauvres paysans ; il tenait surtout à saluer le héros dont les longs eftorts venaient d'arracher à l'implacable dominatrice de son pays l'émancipation des catholiques. Il le salua en effet ; mais ici, il éprouva une déception. O'Connell, très tiraillé par les hommes et les choses, ne devina pas qu'il se trouvait en face d'un champion qui devait se montrer digne de lui ; •et, bien que lui faisant un accueil cordial, il ne l'honora pas d'un entretien sur la liberté et l'avenir de l'Eglise. En dépit de ce mécompte, Montalembert se félicita de «on excursion. « Je ne suis plus le même homme, écrivait-il ; ma foi et mon fervent attachement au catholicisme ont beaucoup profité de ce voyage ; sous ce rapport, j'ai puisé ici dix ans de force et de vie. » Depuis lors, il n'oublia l'Irlande en aucune occasion ; la famine la ravageait; il devait dès i83i prendre l'initiative d'une souscription en sa faveur, en adressant à la France un appel éloquent où on lisait : « Cette agonie de tout un peuple est sainte comme l'agonie d'un martyr, et, dans les vastes tombes où ce peuple va descendre, l'enfer n'aura pas une victime. »

Montalembert rentra en France vers la fin de l'année i83o. Sa première impression avait été favorable à la Révolution ;

mais bientôt elle s'atténua. Il regretta que la couronne n'eût pas été donnée au duc de Bordeaux : (* La hiérarchie sociale, dit-il, qui commençait péniblement à se rétablir, est de nouveau entièrement détruite ; le passé est de nouveau rejeté, renié, bafoué, et c'est à mon avis le plus grand malheur et le plus grand crime d'une nation. » Les profanations des églises ne firent que l'affermir dans ce sentiment. Toutefois, convaincu de l'impuissance des regrets, il conjura, dans le- Correspondant du 14 décembre i83o, les catholiques et les anciens royalistes de continuer à servir la France. Il en sentait d'autant plus la nécessité que le sort de la religion était plus compromis. Il avait aperçu en Irlande l'Église maîtresse des âmes ; il la voyait en France dédaignée, asservie, traitée en ennemie ; partout on sonnait ses funérailles ; le gouvernement lui-même avait pour elle une attitude indifférente et même plutôt hostile ; les catholiques désorientés, paralysés, terrifiés, cherchaient à se faire oublier ; Montalembert sentait, dans son ardeur religieuse, le froid de l'isolement, et, au témoignage de M. de Melun, ceux qui le connaissaient le montraient du doigt jusque dans les rues en disant : « Voilà un jeune homme qui fait ses pâques » ; il paraissait presqu'en dehors du siècle.

C'est à cette heure que se déploya un prêtre qui s'était déjà signalé dans les polémiques de la Restauration, qui s'était vivement élevé contre l'indifférence en matière religieuse, et qu'on put croire destiné à relever la cause de l'Eglise de France. Ce prêtre était l'abbé de Lamennais. Nul mieux que lui n'avait célébré les beautés de la religion ; nul aussi n'en avait poursuivi les adversaires de traits plus-

sanglants. Mais il avait un esprit impérieux, ne sachant pas se contenir, allant jusqu'au bout de ses idées, ne comprenant pas que l'absolu n'est pas le domaine de l'homme. De plus, il subissait à l'extrême l'impression des événements ; au lieu de les dominer tout en en retenant les leçons, il pliait sous leur empire, sans songer que, comme eux-mêmes, leur action est passagère. De même qu'il avait préconise l'autorité absolue des rois, de même il s'était rangé avec véhémence du côté de l'émancipation des peuples. Il voulut entreprendre de réconcilier l'Église avec le monde moderne, et, si ce dessein était louable, il manqua pour le soutenir de prudence et de mesure ; il se laissa emporter par ses défauts.

Qjuoi qu'il en soit, à sa naissance, un tel dessein était séduisant. Il n'est donc pas surprenant que M. de Lamennais réussît sans peine à grouper autour de lui quelques disciples ; de concert avec eux, il fonda le 16 octobre iS3oy Avenir et lui donna pour devise : Dieu et la liberté. Au fond de l'Irlande, M. de Montalembert avait été informé de l'apparition prochaine de ce journal, et bien qu'il en eût d'emblée signalé l'écueil, c'est-à-dire l'esprit de système, entraîné par la grandeur de la cause, impatient de la servir, il écrivit à M. de Lamennais : « Tout ce que je sais, tout ce que je peux, je le mets à vos pieds ». Revenu à Paris le 5 novembre, il courut chez lui. M. de Lamennais, en le voyant, en l'entendant, tressaillit d'aise ; il l'aima, comme Jésus aima soudain le jeune homme de l'Écriture ; il l'enveloppa de sa tendresse ; il le conquit. L'abbé Lacordaire avait, lui aussi, été subjugué par la personne et les idées de Lamennais. Montalembert le rencontra quelques jours après chez ce dernier et rendit compte en ces termes de l'effet qu'il retint de cette première entrevue : « Je vis en lui un élu, prédestiné à tout ce que la jeunesse adore et désire le plus, le génie et la gloire. » Il siégea désormais avec eux dans le conseil de

direction de Y Avenir ; il avait trouvé sa voie : il servait Dieu et la liberté à la face du monde !

Devait-il les servir dans le sacerdoce ou dans la vie laïque ? Il eut un instant quelques velléités de se faire prêtre. Quel est Je jeune homme, voué par tous ses sentiments à la cause de Dieu, qui n'ait caressé le désir d'immoler son corps et d'élever son ame sous la discipline sacerdotale ? Mais Lacordaire le détourna de ce projet, jugeant qu'il avait besoin de trop d'activité et de mouvement pour se soumettre à de telles contraintes. Le projet fut abandonné, et Montalembert se donna tout entier à V Avenir. U Avenir était une œuvre de contradiction ; c'est dire qu'elle provoquait d'ardentes sympathies en même temps que de puissantes oppositions. Des noms célèbres, Chateaubriand, Balzac, A. de Vigny, Victor Hugo, d'autres encore, applaudissaient aux efforts de ses rédacteurs. Ceux-ci, en quelques semaines, avaient fixé sur eux l'attention du monde ; à vingt-et-un ans, Montalembert touchait déjà à la renommée, et cependant, il s'accusait, à l'occasion de procès faits au journal et dans lesquels il n'était pas directement impliqué, h de manquer les occasions de dévouement et de courage » .

VAvenir a été, dans l'Église de France, le point de départ d'une époque ; il a remué beaucoup d'idées ; il a ouvert des horizons nouveaux ; il a poussé les catholiques dans des voies inconnues ou oubliées ; seulement, il a développé également bien des thèses erronées ou hasardées, et il le faisait en termes tranchants qui s'off'usquaient de toute censure. Ce fut là le propre de M. de Lamennais qui donnait le ton au journal, le marquait de l'esprit nouveau dont il était enveloppé, dogmatisait et n'admettait pour ses oracles aucun dissentiment.

Tout d'abord VAvenir recommandait la transformation politique et sociale de la France ; il estimait que l'Eglise

MKLAXGES 269

ne pouvait y demeurer étrangère, et il demandait qu'elle acceptât la démocratie pour la régulariser et l'amener à son but sans désordre. Il l'exhortait à s'emparer des masses, à les pénétrer, à agir sur elles par tous les moyens dont elle dispose, en d'autres termes à leur témoigner un amour vivant •et efficace et à faire re'gner la justice sociale ; il pressait les prêtres de s'occuper des problèmes d'économie sociale et politique que soulevaient les rapports du capital et du travail; il déplorait l'abolition des anciennes corporations, et il ajoutait justement : « L'individu et l'État, voilà tout ce qui subsiste, c'est-à-dire l'anarchie et le despotisme. Tout notre effort doit être de reconstituer la famille, la corporation, l'Église. » Il prêchait aussi l'émancipation chrétienne des .peuples, et il invitait l'Église à leur tendre la main et à se séparer des rois ; il semblait ainsi approuver toutes les révolutions déjà faites et applaudir à toutes les révolutions à faire. Puis, s'expliquant sur l'organisation politique de la France, il déclarait accepter la monarchie nouvelle, pourvu qu'elle respectât la liberté religieuse ; mais il appelait certaines réformes de ses vœux ; il eût désiré que les citoyens de chaque commune choisissent les notables chargés de gérer ses affaires ; ces notables eussent à leur tour fait un choix parmi les notables du département; les notables des communes eussent nommé la Chambre des députés, et les notables du département le Sénat ; il repoussait le suffrage universel : « Il est imprudent, remarquait-il, d'appeler la multitude à -élire des hommes chargés de décider des intérêts trop généraux ou trop élevés pour qu'elle en puisse juger, trop éloignés pour qu'elle en soit touchée. Elle ne le pourrait sans danger et les intrigants auraient bon marché de sa crédulité et de son défaut de lumière. »

Tout cela constituait un mélange de vues exactes ou exagérées, exprimées parfois en termes excessifs et dont beaucoup

ont reparu de nos jours en se donnant pour des nouveautés. Aussi les contradictions ne manquèrent pas. Lamennais s'en irritait ; il prenait texte pour excommunier et anathématiser; souvent le clergé tombait sous ses coups en même temps que les royalistes ; il demandait notamment la suppression du Concordat et la séparation de TÉglise et de TÉtat qui eût permis de reprendre au pouvoir civil la nomination des évêques. En vain s'effrayait-on de la pauvreté à laquelle le clergé et le culte seraient soumis ; de telles préoccupations demeuraient sans influence sur les jeunes rédacteurs de V Avenir. « Le zèle, s'écriaient-ils, créera des ressources immenses ; » et ils persistaient de plus en plus, sans s'apercevoir qu'ils n'avaient pas pour mission de dénoncer le Concordat et que Rome avait bien ici quelque chose à dire. Il est à peine nécessaire de constater que Lamennais traçait les grandes lignes de cette campagne ; Lacordaire et Montalembert lui étaient unis ; mais il était l'inspirateur et le conducteur. Sur un seul point, l'accord n'existait pas entre les trois amis. Lamennais était devenu républicain ; Lacordaire était démocrate, et Montalembert, bien qu'aimant le peuple et le servant, avait des aspirations aristocratiques : il aurait voulu que la noblesse française assumât la place et le rôle de l'aristocratie anglaise. Il y avait sur ce problème, qui dominait le XIX^ siècle et qui s'étend dès maintenant au XX^, . des discussions amicales entre Lacordaire et Montalembert, qui se prolongèrent au-delà des controverses de i83i. Lacordaire appelait « dépravé » le goût de Montalembert pour l'aristocratie ; il accusait celle-ci de tous les maux dont l'humanité avait souffert ; Montalembert dénonçait a l'esprit infernal de la démocratie ». L'âge des deux interlocuteurs explique la véhémence de ces apostrophes opposées ; les unes et les autres péchaient par leur caractère absolu ; mais il faut rendre cette justice à Montalembert, qu'il s'inclinait

MÉLANGES 27 r

devant les faits et qu'il reconnaissait la volonté de la France d'être gouvernée démocratiquement ; seulement il réclamait le droit de dire à la démocratie ses vérités dans Tespoir de la ramener à T Église.

Au fond, la restauration du catholicisme dans les âmes était Tune des deux pensées suprêmes de V Avenir ; l'autre exaltait la nécessité de la liberté, et, à ce double' point de vue, l'accord existait entre tous ses rédacteurs : « Catholiques, disait le journal, nous avons à sauver notre foi et nous ne la sauverons que par la liberté. Il n'y a de vie désormais que dans la liberté, dans la liberté entière pour tous, égale pour tous. » Il réclamait la liberté d'enseignement et la liberté d'association ; il repoussait le monopole universitaire ; il se rangeait parmi les champions de la liberté de la presse et de la liberté de conscience, et, comme si en rien il ne pouvait garder une juste mesure, il écrivait : « Nous voulons la licence de la presse. » Ayant une confiance absolue dans les mérites de la liberté, il n'était pas loin de l'envisager comme un remède suprême ; il la canonisait, il la plaçait sous ses divers aspects parmi les droits naturels de l'homme, et, pour exprimer ces aspirations, son langage était souvent violent et révolutionnaire.

Montalembert laissait les thèses à Lammenais ; lui, il se constituait surtout le défenseur, dans le domaine pratique, de la foi et de la liberté, et son ardeur se plaisait aux luttes que leur souci engendrait. « Nous bénissons, disait-il, la Providence de nous avoir jetés au milieu d'une époque où quiconque sentant couler dans ses veines quelques gouttes de sang chrétien aurait besoin d'un grand effort pour rester oisif. Ces combats sont notre repos, parce qu'ils sont la joie de notre conscience, w Mais le pouvoir commettait-il quelque acte d'hostilité ou

•de faiblesse au regard de la religion, ordonnait-il d'enlever les croix plantées sur le Mont Valérien, la populace se ruait-elle sur Téglise St- Germain TAuxerrois et y assouvissait-elle sa rage dévastatrice, alors sa plume débordait d'indignation, et, pour venger sa foi, il atteignait les sommets de l'éloquence : « Nous ramassons avec amour, s*écriait-il, les débris de la croix pour leur jurer un culte éternel. On l'a brisée sur nos temples ; nous la mettons dans le sanctuaire de nos cœurs, et là, nous ne l'oublierons jamais. De la terre où on nous l'a détruite, nous la replaçons dans le ciel et là nous lisons encore une fois autour d'elle cette parole divine : « In hoc signo vinces, » Il apportait le même feu dans la défense des nations catholiques opprimées. Il encourageait la Belgique qui luttait encore pour son indépendance et où V Avenir trouvait un écho sympathique ; il célébrait les vertus de l'Irlande ; il s'enthousiasmait en faveur de la Pologne. Le 2 décembre i83o, les Russes avaient été chassés de Varsovie; Montalembert se sentit le désir d'aller combattre dans les rangs du peuple insurgé ; on le retint ; il en eut un vif regret : «Pourquoi, disait-il, faut-il sacrifier ces rêves sublimes?» Au moins mit-il toute son âme à plaider les intérêts de celle qu'il devait appeler un jour la Niobé des nations ; « duel est celui, s'écria-t-il, qui, ayant un cœur d'homme dans sa poitrine, ne palpitera pas de joie à la nouvelle de la sainte révolte des Polonais? Mais nous, catholiques, avec quel transport de bonheur et en même temps avec quel pieux recueillement ne recevons- nous pas cette nouvelle et éclatante réponse de Dieu à nos longues prières ! » Il poussait le gouvernement français à Faction ; mais Louis-Philippe n'aimait pas les aventures, et il se serait heurté à la Sainte-Alliance ; alors V Avenir vitupéra et

maudit les trônes qui « ne permettaient pas à la pitié de passer. »

L Avenir^ en dépit de ces défauts, avait de grands mérites ; il apprit aux catholiques à se montrer, à parler, à soutenir leurs droits. 11 leur enseigna l'action, il leur recommanda surtout de s'associer et d'enseigner.

Dès le 16 décembre i83o, ses rédacteurs fondèrent à Juilly une Agence générale pour la défense de la liberté religieuse. C'était là que résidait Lamennais, et toutes les semaines ses collaborateurs venaient y recevoir le mot d'ordre du maître. L'Agence s'inspirait de l'Association Catholique, qui, constituée en Irlande par O'Connell, avait remporté la victoire après quinze ans de luttes. Elle était présidée par Lamennais, et MM. de Coux, Lacordaire et de Montalembert étaient les membres les plus actifs de son conseil. Son but était de prendre en mains les griefs des catholiques et de les faire valoir par tous les moyens légaux ; elle dénonçait les violations des droits ; elle entamait les procès ; elle voulait avant tout conquérir les libertés nécessaires et parmi elles, en première ligne, la liberté d'enseignement. Cette liberté, l'Agence la réclama dans une pétition adressée à la Chambre des députés et qui avait été rapidement couverte de i5,ooo signatures. La Chambre passa dédaigneusement à l'ordre du jour. Alors l'Agence prit une résolution virile ; elle se décida à fonder à Paris, sans l'autorisation de l'Université, une école primaire gratuite, et elle en annonça l'ouverture par un prospectus indiquant comme instituteurs l'abbé Lacordaire, M. de Coux et le vicomte de Montalembert.

Le 9 mai i83i, l'école s'ouvrit devant une vingtaine d'enfants et beaucoup de spectateurs ; le 10, le commissaire de police intervint et déclara l'école fermée ; l'abbé Lacordaire ajourna aussitôt les enfants au lendemain matin ; ils furenS

274 KCHOS DES LUTTES CONTExM FORAINES

exacts au rendez-vous ; mais immédiatement le commissaire se représenta ; les instituteurs, répondirent qu'ils ne cèderaient qu'à la force; enfants et maîtres lurent expulsés. Il y avait contravention et des poursuites furent intentées. Le tribunal correctionnel s*étant déclaré incompétent, appel fut interjeté ; mais, dans Tintervalle, la mort du père du vicomte de Montalembert rendit celui-ci pair de France, et dès lors le procès devait être porté devant la Chambre haute. L*^j^enir ne manqua pas de faire ressortir ce qu'avait d'étrange une législation investissant un homme du droit de faire des lois et lui refusant la faculté d'être maître d'école. Quant à M. de Montalembert, il fit une visite de déférence au baron Pasquier, président de la Chambre des pairs. Celui-ci lui dit avec une bonté protectrice : « Vous vous égarez, mon enfant ; en suivant une autre voie, vous aviez un bel avenir, vous auriez pu devenir quelque chose. » — « Il me suffit de devenir quelqu'un », répliqua fièrement le jeune homme. Les débats commencèrent le 19 septembre Montalembert se proposait de parler ; le matin, il communia, afin, dit-il, que « sa parole ne fût pas impuissante sur le cœur des juges et que la gloire de Dieu et sa sainte religion retirassent quelque profit de ce qu'il allait dire. »

Appelé à décliner ses noms devant un auditoire formé en majorité d'hommes gangrenés de scepticisme, il répondit : « Charles de Montalembert, maître d'école et pair de France.» Quelques murmures s'échappèrent : un pair de France maître d'école ! Mais l'étonnement s'accrut quand on entendit le jeune prévenu revendiquer la responsabilité de son acte dans des termes assurément inattendus pour la plupart des juges. Dès le début de son discours, il invoqua, pour appuyer sa jeunesse devant la Chambre « par dessus tout le nom que je porte, ce nom qui est grand comme le monde^ le nom de catholique » ; puis il ajouta : a II y a encore dans le monde

quelque chose qu'on appelle la foi ; elle n'est pas morte dans tous les coeurs ; c'est à elle que j'ai donné de bonne heure mon cœur et ma vie ; ma vie, une vie d'homme, c'est aujourd'hui bien peu de chose ; mais ce peu de chose, consacré à une grande et sainte cause, peut grandir avec elle. » C'était la première fois que, dans une assemblée parlementaire, un homme public se posait en catholique. Ce spectacle nouveau lui ménagea une attention mêlée de stupéfaction. Montalembert ne fit rien pour l'abréger ; il revendiqua la liberté d'enseignement, exposa en termes vengeurs la conduite du pouvoir et réclama le droit de lutter contre le doute contagieux et l'impiété froide et tenace « qui régnaient sur les âmes qu'instruisait l'Université. » — « Je déclare, dit-il, -que, si j'étais père, j'aimerais mieux voir mes enfants croupir toute leur vie dans l'ignorance et l'oisiveté que de les exposer à l'horrible chance que j'ai courue moi-même d'acheter un peu de science au prix de la foi de leurs pères, au prix de tout ce qu'il y aurait de pureté et de fraîcheur dans leurs âmes, d'honneur et de vertu dans leurs cœurs. » La péroraison fut digne du reste : « Je me féliciterai toute ma vie, s'écria-t-il, d'avoir pu consacrer ces premiers accents de ma voix à demander pour ma patrie la seule liberté qui puisse la raffermir et la régénérer. Je me féliciterai également toujours d'avoir pu rendre témoignage dans ma jeunesse au Dieu de mon enfance. »

Pendant ce plaidoyer, on entendait la plupart des pairs, d'après le rapport de l'un d'eux, M. de Dreux- Brézé, exprimer à demi-voix leur appréciation par ce mot commode et aujourd'hui bien démodé : fanatisme ! fanatisme I Toutefois aucun ne pouvait contester qu'un homme venait de se révéler ; tous, à l'exception de huit voix qui se prononcèrent en faveur de l'acquittement, se mirent d'accord pour con-

damner les prévenus à cent francs d'amende ; c'était le minimum de la peine.

Que de leçons dans cet épisode ! Il y a longtemps que pour la première fois j'ai lu le discours de M. de Montalembert ; j'en ai été vivement touché et je ne pense pas qu'un cœur chrétien puisse rester froid à son contact. Sans doute la cause en elle-même était belle ; mais ce que M. de Montalembert et ses amis nous ont montré par cet exemple, c'est qu'il ne suffit pas de parler et d'écrire : il faut agir ; il ne suffit pas de défendre un principe ou une réforme : il faut faire preuve d'abnégation en travaillant par les œuvres au progrès de la foi. La jeunesse d'aujourd'hui l'oublie trop : qu'elle se modèle sur cet admirable jeune homme que fut M. de Montalembert!

Le procès eut un retentissement énorme ; battus, les prévenus avaient recueilli de chaudes sympathies, et si l'opinion n'était pas encore conquise, une vive impulsion était donnée à tous ceux pour qui la liberté d'enseignement n'était pas chose indifférente ; quelques âmes avaient été remuées ; quinze ans après, la victoire devait couronner leurs efforts.

Bien loin de mettre bas les armes après ce premier exploit, l'Agence générale poursuivit son action avec une vigueur croissante. Les liens d'amitié qui unissaient ses chefs ne faisaient que se resserrer ; rien du reste ne vaut la fraternité cimentée sur le champ de bataille, et, quand elle est mise avec abnégation au service d'intérêts supérieurs, elle décuple les énergies en môme temps qu'elle suscite les initiatives les plus variées. L'Agence avait pour but principal de réveiller les catholiques français, et, afin de rendre sa propagande plus efficace, elle partagea les départements entre ses membres. Montalembert, un des premiers, se mit en route ; il s'en alla fonder çà et là des associations, animant ses auditeurs de sa parole ardente, demandant partout la liberté de l'Église.

A Lyon, il fut ému des témoignages de foi que lui donnèrent les ouvriers ; il s'engagea dans le Midi: c'était de toutes parts une réception presque triomphale qu'on lui faisait : « Ces jours, dit-il, demeureront éternellement gravés dans ma mémoire avec l'image des catholiques qui m'ont comblé de leur affection. » Il profita de ce voyage pour visiter la Grande Chartreuse ; il y trouva de nouvelles et fortes consolations : « C'est, s'écria-t-il, comme une vision des jours antiques. Mon âme est comme absorbée par ces cloîtres, ces chants, ce silence céleste. Oh I religion I Oh ! catholicisme ! que de grandeur, que de beautés dans ton sein ! »

Tout à coup, se trouvant à Lyon, au commencement de novembre, dans l'enivrement du bonheur, il apprit par des lettres de Lamennais et de Lacordaire la suspension de L'Avenir. Quelque consternant que fût pour lui ce coup de foudre, il eût dû s'y attendre ; mais, dans l'effervescence de la lutte, on perd souvent la claire vue des choses. Si L'Avenir était entouré de vives approbations, il soulevait aussi des oppositions grandissantes ; la plupart des évêques lui témoignaient une froideur voisine de l'hostilité, et comment soutenir une œuvre catholique contre les guides natu* rels de l'Eglise ? C'est ce qu'avaient compris Lamennais et Lacordaire, préférant une mort volontaire à une mort forcée. La lettre de Lamennais était empreinte de résignation : « Nous avons semé dans la société, disait-il, des germes qui ne seront pas stériles. Le temps les développera. Voyons et adorons dans ce qui se passe la sainte volonté de Dieu ; tâchons de le servir d'une autre manière dans la retraite que nous fera sa bonté. »

Tout était-il fini ? et fallait-il laisser s'éteindre un mouvement si riche d'espérances ? C'eût été demander beaucoup h

des hommes dont la plupart étaient très jeunes, qui tous obéissaient aux convictions les plus désintéressées et les plus profondes. Ils ne purent se résigner à la disparition de leur oeuvre sans tenter un nouvel effort pour la maintenir. Lacordaire suggéra à Lamennais l'idée de se rendre à Rome dans le but de soumettre au S'-Siège leurs pensées et de donner par là une preuve éclatante de leur sincérité et de leur orthodoxie. Lamennais adhéra. Montalembert, à son retour à Paris, fut effrayé de ce projet : a Et si nous sommes condamnés?» interrogea-t-il. — «C'est impossible, nous ne pouvons être condamnés », répondit Lamennais. D'ailleurs le dernier numéro de L'Avenir avait annoncé que Rome allait être consultée. Montalembert se laissa persuader, et, à la fin de novembre, les trois amis partirent. C'était assurément une démarche inconsidérée.- Il n'appartenait pas à de simples fidèles de mettre le S^- Siège en demeure de se prononcer sur des questions complexes, mélangées de thèses et de faits, et qui, enveloppées des brouillards du présent, n'étaient peut-être pas mûres pour des solutions précises ; le faire, c'était s'exposer à voir Rome maintenir son enseignement traditionnel, s'abstenir sur les points de vue contingents, et paraître lancer une condamnation là où il ne pouvait y avoir de sa part qu'une direction de principe. Depuis un an, elle se taisait ; à tous égards il convenait d'attendre son heure, en supposant que celle-ci dût sonner. Les rédacteurs de L'Avenir eurent le tort de ne prendre conseil que d'euxmêmes ; leur excuse était, pour la plupart d'entre eux tout au moins, dans la pureté de leurs intentions.

M. de Montalembert ne perdait aucune occasion de s'instruire. Son Journal retrace les impressions de son voyage ; partout la nature le séduisait et les merveilles artistiques semées sur sa route le retenaient ; c'est à ce moment que s'éveilla en lui la passion de l'art religieux dont

il fut bientôt un des apôtres. Tandis que Lamennais, absorbé par ses idées politiques et sociales, semblait pressé d'arriver, Montalembert s'attarda dans quelques villes du centre de d'Italie ; il y rencontra M. Rio qui lui fit admirer toutes les manifestations de la foi du moyen âge italien. Auprès de M. Rio était Albert de la Ferronays qui voyageait avec lui : jiature élevée, exquise, mélancolique, Albert avait le pressentiment de sa fin prématurée ; en visitant les églises, il pleurait souvent, comme si à l'émotion que lui causaient les perspectives de la patrie céleste se mêlait le regret de la patrie terrestre qui lui apparaissait si belle. Dès leur première entrevue Montalembert et Albert de la Ferronays s'aimèrent ; ils demeurèrent étroitement unis. On trouve dans le Récit d'une sœur des pages consacrées à leurs relations ; je renvoie, pour 4es retracer, à ce livre émouvant, véritable réconfort pour les âmes nobles, capables de pénétrer les mystères et les délicatesses du cœur humain.

Montalembert rejoignit ses deux compagnons avant qu'ils eussent atteint Rome, et tous trois ils y arrivèrent le 3o décembre i83i. Leur secrète inquiétude se traduisait dans ies propos qu'ils échangeaient ; ils affectaient de ne pas croire à une condamnation, mais en même temps ils en prévoyaient l'éventualité. Lacordaire disait nettement que, si elle intervenait, « il faudrait se soumettre. » — « Pour moi, répondait M. de Lamennais, je suis bien résolu à garder sous le rapport politique et social l'indépendance la plus absolue. » De Jà de vifs dissentiments. Montalembert cherchait à les apaiser, sans y réussir toujours. Il ne prévoyait pas comme possible la rupture de Lamennais avec le S^-Siège ; lui, il était catholique avant tout : en s'agenouillant devant la confession de Saint-Pierre, « j'ai supplié Dieu, écrivit-il, de protéger notre démarche, tout en me résignant à ce que voudra sa Providence infaillible. »

28o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Les pèlerins s'aperçurent incontinent qu'ils se trouvaient à Rome dans une atmosphère calme et contenue ; ils furent glacialement accueillis. Il était apparent que le S^-Siège n'était pas favorable à leurs thèses excessive», mais qu'il hésitait à condamner de si vaillants champions de l'Eglise. Lacordaire ne se fit aucune illusion sur la portée de ce silence ; Lamennais en fut irrité : « Je sais bien, disait-il, que l'on ne me comprendra qu'après ma mort ; mais il faut des victimes à toutes les grandes causes et je suis prêt à me sacrifier pour la mienne » ; déjà il se répandait en invectives ; Lacordaire était effrayé ; Montalembert aimait à ne pas l'être. Finalement, on leur demanda un mémoire explicatif; ils le fournirent. La réponse ne tarda pas. Le secrétaire du doyen du Sacré-Collège leur apporta le 25 février i832 la réponse de son maître disant en substance, que le Saint-Père, « tout en rendant justice à leurs bonnes intentions et à leur talent, voyait avec mécontentement qu'ils avaient remué certaines controverses au moins dangereuses ; que leurs doctrines seraient examinées, mais que cetî examen pouvant être long, le Pape les engageait à retourner en France où il leur ferait savoir en son temps ce qu'il aurait décidé ».

Cette invitation était bienveillante, et, s'ils y avaient tous déféré, le conflit en serait vraisemblablement resté là. On ne pouvait s'y tromper : le Saint-Père, tout er^ désapprouvant leur attitude, était désireux de ne pasleur causer de blessure trop sanglante. A la suite de cette communication, leurs impressions furent diverses. Montalembert écrivit dans son Journal ; « c'est la ruine de nos espérances ; il faut cependant se résigner et attendre notre justification de Dieu et des événements qu'il dirige ». Lacordaire se prononça pour le départ immédiat. Mais Lamcnrtais déclara qu'il resterait à Rome

•en attendant la décision promise. Cette intransigeance fut connue de Grégoire XVI ; cependant, il consentit à leur donner audience ; ils les reçut le i3 mars, se montra très affable, mais ne fit aucune allusion à la mission •qu'ils s'étaient donnée : c'était une seconde leçon que tous •ne voulurent pas comprendre. Lacordaire, le plus clairvoyant, partit le 16 mars ; Lamennais s'obstina à demeurer à Rome, et Montalembert, ne voyant en lui que l'apôtre de la liberté, ne croyant pas du reste à la possibilité d'une condamnation, en fit autant mais de loin. Lacordaire veillait sur lui, et alors commença entre eux une correspondance dans laquelle il s'efforça de l'arracher aux séductions de celui auquel ses disciples s'étaient habitués à donner le nom de père.

Tandis que Lamennais pour son malheur se concentrait de plus en plus en lui-même, Montalembert utilisa son séjour à Rome en donnant libre cours à quelques-uns des instincts les plus élevés de sa riche nature. Les deux amis avaient été rejoints par M. Rio et Albert de la Ferronays ; dis habitèrent tous ensemble, et par là Montalembert échappa à l'influence trop absolue du maître. Il éprouva les plus vives jouissances dans le commerce d'Albert, conquis déjà par un amour pur et désintéressé, préoccupé avant tout de la conversion d'Alexandrine d'Alopeus, offrant sa vie pour l'obtenir et faisant à cette intention en froc de pèlerin et nu-pieds le pèlerinage des sept basiliques. Avec M. Rio il visitait les monuments, les églises et les palais de Rome ; il s'initiait de plus en plus aux beautés de Dante dont il entretenait le soir ses amis, lorsque tous les quatre ils -étaient réunis ; il assista aux cérémonies de la Semaine Sainte €t retraça dans son Journal en termes émus l'impression que lui avait causée la bénédiction donnée par le Pape le Jeudi Saint du haut de la chaire de Saint-Pierre ; puis, laissant

Lamennais qui se retira momentanément à Frascati dans un couvent, il se rendit avec M. Rio et Albert au Mont-Cassin et à Naples ; au Mont-Cassin, son âme d'^artiste put se déployer et vibrer librement ; ailleurs, il se sentit vivement touché des manifestations de la piété populaire, et peut-être eût-il prolongé la durée de cette excursion, si Lamennais ne l'avait rappelé, se plaignant du poids de la solitude dans son éloignement a de tout ce qui lui était cher. » Il se décida donc à se séparer de ses deux compagnons ; la séparation fut cruelle, car il n'est pas de liens plus doux que ceux de l'amitié, quand l'âge et les déceptions n'ont pas encore abattuleur herse sur le cœur de l'homme. Au milieu du mois de mai i832, il était de nouveau auprès de Lamennais.

Rome se taisait toujours. Lamennais, de plus en plusdominé par ses idées personnelles dont rien ne le distrayait, déclara qu'il allait reprendre san journal. Plusieurs l'y encourageaient ; Lacordaire l'en détournait : c'eût été, selon lui, faire, non une œuvre catholique de progrès, mais une œuvre d'opposition et de révolte prétendant régenter le Saint-Siège et les évèques, et il écrivait à Montalembert que, si Lamennais s'arrêtait à un tel parti, « il n'y a rien d'assez triste dans le langage pour dire ce qui arrivera ». Un mois s'écoula» En juin, Grégoire XVI publia une Encyclique aux évèques polonais qui semblait condamner l'insurrection de i83o ; Montalembert en fut fort affecté. Il v avait là un nouvel avertissement ; Lamennais n'en tint pas compte ; mais comprenant qu'il ne pouvait indéfiniment séjourner à Rome, il se décida, au mois de juillet, à partir avec l'intention de traverser la haute Italie et Munich pour de là se rendre à Bruxelles, où il comptait réunir les anciens écrivains de L'Avenir et tacher de mettre un terme aux dissidences qui les divisaient. Montalembert l'accompagna.

A cette époque on voyagait lentement. Montalembert profita de ces délais pour admirer les trésors artistiques qu'on rencontre à chaque pas sur le sol italien. Lamennais, lui, se fixait de plus en plus dans le plan qu'il avait conçu, et, visitant à Florence Tinternonce, il lui fit connaître son intention de ressusciter L'Avenir : m Puisqu'on ne veut pas me juger, dit-il, je me tiens pour acquitte. » C'était presqu'un défi au Saint- Père. Grégoire XVI, avisé, donna des ordres pour la rédaction d'une Encyclique, blâmant certaines doctrines de L'Avenir, mais sans citer le journal ni ses auteurs. Montalembert ne paraît pas avoir pressenti à cette heure la gravité de la résolution du maître ; il était tout entier à son éducation esthétique ; il se passionnait pour les souvenirs laissés par Savonaroleet pour les exquises peintures de Fra Angelico, demandant à Dieu de le pénétrer des vertus et de l'esprit de soumission de ce peintre sublime ; il traversa Bologne, Ferrare, Padoue, Venise qu'il visita sous l'égide de M. Rio ; puis, entraîné par Lamennais qui s'impatientait, il se dirigea vers Munich.

Ils étaient dans cette dernière ville le 28 août, lorsque Lacordaire y arriva. Son but n'avait pas été de les rejoindre ; mais apprenant la réapparition prochaine de L'Avenir et ne voulant pas s'y associer, il avait résolu de s'exiler momentanément. Montalembert s'empressa d'aller le voir ; à force d'instances, il le détermina à se rendre chez Lamennais ; après deux heures de discussions pénibles, Lacordaire obtint de lui qu'il ne reprendrait pas immédiatement la publication de L'Avenir, Le surlendemain, les principaux artistes et écrivains catholiques de Munich offraient un banquet aux trois voyageurs ; vers la fin du repas Lamennais reçut la nouvelle qu'une Encyclique dirigée contre eux venait de paraître : c'était l'Encyclique Mirari vos ; il en avertit Lacordaire à voix basse et ajouta : « Nous ne devons pas hésiter

à nous soumettre. » Le cardinal Pacca, en lui envoyant TEncyclique, avait cherche à amortir le coup en lui disant que « le Saint-Père n'avait pas voulu oublier les égards qu'il aimait à avoir pour sa personne, et que son nom et les titres de ses écrits avaient été tout à fait supprimés. »

L'Encyclique Mirari vos a été l'objet de discussions ardentes et prolongées ; aujourd'hui le calme s'est fait en ce qui la concerne. A toutes les époques de son histoire, l'Eglise s'est entendue avec les régimes politiques les plus divers ; jamais elle n'a repoussé les chartes des communes flamandes, les constitutions des républiques italiennes du moyen âge, les institutions de la Suisse et des Etats-Unis; elle a même béni la France nouvelle, issue du mouvement de 1789 ; mais, et c'est là ce qui motiva la condamnation de L'Avenir^ elle n'a jamais confondu l'absolu et le contingent et elle ne se prête pas à des apologies de la séparation de l'Eglise et de l'Etat qui, en rompant l'accord des deux puissances, est, au moins du point de vue d'une société normale, nuisible au bien commun.

Les premières impressions des trois amis à la lecture de l'Encyclique furent consolantes. D'avance, Lacordaire avait pris son parti; Lamennais ne put étouffer un gémissement : « C'est, dit-il, la condamnation de la liberté » ; mais il ajouta aussitôt : « Dieu a parlé; il ne me reste plus qu'à dire : fiai voluntas tua, » et il rédigea une déclaration annonçant que, soumis à l'autorité du Saint-Siège, les rédacteurs de L* Avenir avaient résolu de ne plus le faire reparaître et de dissoudre l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse. Quant à Montalembert, il n'avait pas hésité à s'incliner; cependant, il éprouvait des angoisses : « C'est la ruine de ma vie morale et religieuse, dit-il, je n'ai plus de cause. » Sa carrière entière a été le démenti de ce jugement précipité. Lorsqu'un homme est frappé pour avoir exagéré une idée juste, il lui est diflicile.

SOUS l'empire du mécompte qu'il ressent, de faire instantanément les distinctions nécessaires ; elles devaient petit à petit s'opérer dans l'esprit de M. de Montalembert ; ramené à un plus vif discernement des choses, il demeura le porte-drapeau de la foi et de la liberté.

Lamennais n'était subjugué qu'en apparence ; rentré à La Chênaie, il se produisit chez lui une réaction de rébellion. Non pas qu'il reconnût ou s'avouât vouloir sortir de l'Eglise ; il s'en défendait encore, mais il cherchait une fissure grâce à laquelle il pût échapper à l'Encyclique, sans renoncer à aucune de ses visées personnelles ; il crut l'avoir trouvée et il écrivit: « Cessons de nous occuper des affaires propres à la religion et de traiter aucune question sous le point de vue théologique; plaçons-nous sur le terrain politique et social ; parlons désormais comme Français et amis de l'humanité. »

Lacordaire qui l'avait suivi à La Chênaie et qui y fut le confident de ces pensées, prit peur ; il le quitta et rompit définitivement avec lui ; Montalembert, de Paris, aperçut aussi le péril de cette attitude nouvelle ; il chercha à l'en -détourner et lui manda : « Vos jugements sur l'Église sont bien sévères et bien désespérants, car enfin c'est toujours l'Eglise, c'est toujours l'épouse de Dieu. » Néanmoins il ne put se résoudre à se séparer de lui; il ne le croyait pas sur une pente fatale ; il reprocha même à Lacordaire de l'avoir abandonné et il l'informa que, plus que jamais, « sa vie était enchaînée à la sienne o.

Montalembert ne devait pas attendre l'effet du temps pour prouver qu'il n'était pas dépourvu de « cause ». Ses voyages avaient attiré ses regards sur l'art religieux ; son âme s'était

épanouie au contract des chefs-d'œuvre que cet art avait inspirés, et, dans ce domaine comme dans les autres, il se sentait possédé du désir de rendre au christianisme son légitime empire. Depuis la Renaissance, lart païen s'était substitué à Tart chrétien, et, d'un assentiment unanime, on avait mutilé nos vieux et splendides édifices. L'histoire des courants qui se produisent dans la vie de l'humanité est aussi curieuse que mystérieuse ; mais le plus étrange assurément est celui qui, sous prétexte de bon goût, condamnait les églises gothiques, les enveloppait de constructions informes et gâtait leur intérieur par des revêtements, des autels et des retables d'un style discordant. Déjà Chateaubriand et V. Hugo avaient montré à l'opinion dévoyée du siècle, qu'il existait une esthétique chrétienne ; mais ils ne s'étaient pas asse^ rendu compte du souffle qui engendre l'art chrétien. Montalembert s'était initié de bonne heure au symbolisme du moyen-âge ; il avait eu avec des artistes et des écrivains de l'Allemagne des entretiens qui avaient creusé dans son cœur naturellement enthousiaste un sillon profond ; il avait compris que, l'église étant une maison de prière, tout devait y porter à prier, et il avait dit à V. Hugo : « Là où vous venez admirer et rêver, moi, je viens adorer et prier. »

On avait à la Révolution désaffecté ou détruit beaucoup d'édifices chrétiens ou féodaux, et, avec une sorte d'inconscience, on continuait à marcher dans cette voie. Fort d'une conviction éclairée, Montalembert publia contre ces sacrilèges un réquisitoire véhément intitulé Le Vandalisme dans Vart ; il y dénonçait le goût dépravé qui envahissait tout ; il y réhabilitait le symbolisme qu'on tâchait de bannir même des églises, et il terminait en s'écriant : tt Nous demandons à répéter au nom du culte antique, comme au nom de l'art et de la patrie, ce cri d'indignation et de honte qu'arrachait aux papes des grands siècles la

MKLANGES 287

dévastation de T Italie : expulsons les Barbares I » L*efïet fut considérable. V. Hugo le félicita de son irrésistiblelettre sur les Vandales : « Vous écrivez, lui dit-il, d*un beau style et avec une belle âme ; » d'autres grandes voix, venues de France, d'Allemagne et de Belgique, en firent autant. Des résistances devaient surgir, rien ne s'obtient du premier coup ; mais le branle était donné, et aujourd'hui" les monuments du moyen-âge sont entourés d'autant de respect qu'alors ils étaient décriés. Bien des progrès sont encore à réaliser ; on ne comprend pas assez que tout, dans les églises, depuis les murs jusqu'aux autels et aux ornements, doit contribuer à l'enseignement du peuple et élever ses pensées vers le ciel ; mais au moins on ne détruit plus le passé : on le restaure ; on ne l'anathématise plus : on cherche à l'imiter sans toutefois y réussir toujours.

En s'occupant de l'art, Montalembert, meurtri par les événements récents, s'était-il détourné de la politique ? C'eût été bien mal le connaître que de le croire capable de se désintéresser d'une cause juste. A ce moment, i\ n'était bruit que de la Pologne ; elle avait été écrasée ; ses fils se répandaient partout ; il en vint surtout à Paris ; Montalembert les vit, les accueillit, les encouragea ; il fut au premier rang de ceux qui créèrent des œuvres pour les aider. Les célébrités polonaises affluaient chez lui, et parmi elles, un poète, Adam Mickiewicz, dont la voix chantait en termes saisissants les malheurs de sa patrie. Mickiewicz venait de composer un écrit pleine de flamme : Le livre des pèlerins, destiné à cimenter les liens des exilés et à bannir de leur sein des divisions stériles. Cet écrit, lu par fragments dans diverses réunions, agit sur le jeunesse comme un aimant ; Montalembert ne fut pas le dernier à être touché, et Mickiewicz lui ayant demandé^

de le traduire, il accepta, malgré son peu de connaissance de la langue polonaise ; avec ce dédain des obstacles qui le caractérisait et sans lequel on n*arrive à rien, il se fit remettre le mot à mot ; il le contrôla, le travailla, Jui donna une forme française, puis écrivit pour la traduction un avant-propos qui, comme l'œuvre elle-même, renfermait bien des jugements excessifs. Lamennais applaudit à Tavant-propos ; Lacordaire le blâma, et afin ^c soustraire momentanément son auteur au milieu parisien, il lui suggéra de faire un voyage en Allemagne.

Avant de partir, Montalembert consulta Lamennais qui .chercha à le détourner de son projet, voyant dans ce voyage, disait-il, « une séparation effrayante de longueur. » Il ne céda pas à ses représentations, mais se résolut à iiller prendre congé de lui à La Chênaie. Là se trouvèrent réunis pendant quinze jours avec eux le comte Plater et M. Rio. Un soir, Lamennais sortit un manuscrit d'un tiroir ; il le lut à ses hôtes ; c'était Les Paroles d'un croyant. Si fasciné qu'il fût, Montalembert fut bouleversé et supplia Lamennais de ne pas publier cette œuvre de feu et de révolution. La veille de son départ, Lamennais x:élébra une de ses dernières messes, et Montalembert y communia. Les adieux furent mêlés de pensées funèbres : Lamennais avait-il le pressentiment qu'il allait bientôt franchir le dernier pas et creuser de ses mains la tombe de l'apologiste chrétien qu'on avait si longtemps admiré ^n lui ?

Montalembert quitta la France au mois de juillet i833, JtX. il se mit à parcourir l'Allemagne, visitant tout, étudiant tout, amassant des trésors de connaissances, nouant des relations, fréquentant les célébrités, apprenant dans leur commerce ce que les livres n'enseignent pas. Lorsqu'il passait d'une région protestante dans une région

catholique, il ne se sentait pas d*aise : « de retrouver ainsi le catholicisme avec tous ses charmes, disait- il, c'était vraiment passer des ténèbres à la lumière, de la^ mort à la vie, de Texil à la patrie. » Cependant ça et là, l'état des âmss lui arrachait des plaintes ; il fut frappé douloureusement du spectacle quoftrait la décadence religieuse en Autriche où le catholicisme, sous l'étreinte du fonctionnarisme, était tombé dans le sommeil de la mort ; la Westphalie, où la foi catholique avait conservé son intensité, le consola ; il s'arrêta à Marbourg où il s'éprit de celle qu'il devait appeler « sa chère Elisabeth » ; puis, au mois de décembre, il s'établit à Munich où il comptait passer l'hiver. Munich était alors le principal centre religieux et intellectuel de l'Allemagne ; on y rencontrait, une foule d'hommes remarquables, des philosophes et des historiens comme Schelling, Baader, Gôrres et Dôllinger, des artistes comme Cornélius, des poètes comme Clément Brentano ; quel sève de talents I Aujourd'hui, tout semble s'être abaissé et desséché....

Malgré les jouissances de l'esprit qu'il récoltait à* chaque pas, Montalembert était envahi par les tristessesde l'isolement. Il disait, — à 23 ans et après tant desuccès précoces ! — « je n'ai qu'une vie manquée et une solitude humiliante. » Lammenais l'appelait à La Chênaie ; il lui parlait « de sa pauvre ûme froissée et brisée de tous côtés ; » il lui reprochait de trop s'enfoncer dans le moyen âge ; Montalembert résistait ; il ne voulait pas encore retourner en France où, remarquait-il, il n'avait réussi qu'à « attirer sur sa jeunesse l'improbation la plus grave et la plus solennelle. » L'été était proche ; il reprît son fructueux pèlerinage à travers l'Allemagne ; il éprouva»

la plus vive joie à visiter le Tyrol où la piété des populations avait conservé son parfum primitif, et à assister en Bavière, à Mittelwald, à la représentation de la Passion de Jésus- Christ. Le i^r Septembre 1834, il était de jetour à Munich.

Plus d*un an s'était écoulé depuis son départ de Paris. La crise engendrée par V Avenir s*était développée, et bien loin d*y être devenu étranger, il s'était trouvé en proie aux luttes les plus douloureuses, oscillant entre Lamennais et Lacordaire, mais toujours animé de la ferme volonté de rester l'enfant dévoué de l'Eglise.

Au moment où, revenant de La Chênaie pour se .rendre en Allemagne, il traversait Paris, VAmi de la Religion publiait une lettre grave de Grégoire XVI à l'archevêque de Toulouse, mettant en doute la sincérité .de Lamennais Les anciens rédacteurs de V Avenir se réunirent ; plusieurs émirent l'avis de formuler un nouvel acte de soumission ; Montalembert estima qu'il valait mieux se taire ; mais en même temps il avait écrit à Lamennais pour le prier de garder, lui aussi, le silence et de diminuer sa correspondance, qui trop souvent côtoyait la révolte dans des termes empreints de colère et d'amertume et dont des copies étaient envoyées à Rome. Lamennais, pressé de toutes parts, écrivit le 4 août au Pape une lettre dans laquelle il se déclarait soumis du tond du cœur à toutes les décisions sur la foi, les mœurs et la discipline générale, mais bien décidé à ne plus s'occuper désormais des affaires de l'Eglise ; •i) ajoutait que « si cette déclaration n'était pas assez nette, il priait le Saint-Père d'indiquer de quels termes il devait se servir pour le satisfaire pleinement». Elle ne l'était pas assez en effet, car comment comprendre .qu'un prêtre se rendît étranger aux affaires de l'Eglise î

il semble qu'à cette heure Lamennais rêvait une alliance avec le parti libéral qu'il considérait comme le défenseur de la liberté ; mais Montalembert protestait : « Agir en dehors de TEglise, du clergé et des catholiques, lui écrivait-il, est impossible ; une alliance avec le parti libéral actuel est impraticable. »

La réponse de Grégoire XVI ne tarda pas. Par un bref du 5 octobre i833, il exposa ses griefs et somma Lamennais de s'engager à suivre uniquement et absolument la doctrine de l'Encylique ; mais, en même temps, il rangeait parmi les motifs de son affliction la publication du Livre des pèlerins polonais, « livre plein de malice et de témérité », disait-il, précédé « d'une longue et violente préface » . Montalembert se trouvait ainsi directement atteint ; il en souffrit cruellement ; ne discernant pas assez le rôle de la mesure dans les choses humaines, il se prit à croire que la liberté était condamnée et la Pologne abandonnée à ses bourreaux ; il se demanda comment il arracherait de son cœur ces nobles et chères passions. Dans sa correspondance avec ses amis de France, il faisait acte d'adhésion à la réprobation pontificale ; il désavouait ce qu'il y avait d'extrême dans la fameuse préface ; mais il se sentait « des retours d'angoisse et de révolte » ; il lui paraissait bien difficule de croire, chose qui n'était pas exigée, à l'infaillibilité papale en matière temporelle et politique ; il se figurait parfois que chez lui la soumission existait plus dans la volonté que dans l'esprit ; de Paris on l'engageait à écrire au Souverain Pontife ; Lamennais l'en détournait, sous le prétexte que le Pape ne lui demandait rien. Toujours ballotté, il se rangea à ce dernier avis, attendant, disait-il, dans la solitude des jours meilleurs et craignant de rompre avec le maître ; il mandait même à celui-ci le 6 février 1834 : n Partout où vous irez, je vous suivrai, et où vous vous

arrêterez, je m'arrêterai moi-même. Votre patrie est ma patrie et votre Dieu sera mon Dieu. » On ne peut expliquer ces paroles que par la conviction où il était que jamais Lamennais ne briserait avec le catholicisme.

Ses amis ne se tinrent pas pour battus. Lacordaire quicontinuait à veiller sur lui avec une sollicitude inquiète, le pressa dans de nombreuses lettres d'écrire au Pape; il se rendit même auprès de lui à M ar bourg pour le convaincre. D'Italie, Albert de la Ferronays joignit ses instances à celles de tant d'autres; M"»e Swetchine en fit autant: « Dieu veuille,. lui dit-elle, verser sur vous sa sainte lumière! » Mais il fallait laisser au temps le soin de faire pénétrer petit à petit cette lumière dans son cœur blessé et d'en dissiper les ombres. S'il hésitait, c'est qu'il avait pour M. de Lamennais un doux attachement et qu'on avait, d'après lui, manqué de ménagements à son égard ; c'est aussi qu'il avait peine à se persuader que le Pape n'eût pas condamné la liberté. Mais qu'on ne croie pas que, même dans ces heures de combat intérieur, où d'ailleurs il était dominé par l'amour « de sa chère Sainte- Elisabeth », la pensée d'une séparation d'avec l'Église put effleurer son âme. Aussi s'employait-il avec persévérance à retenir Lamennais sur le bord du précipice ; il remplissait auprès de lui la mission que ses amis avaient assumée vis-à-vis de lui.

Malheureusement Lamennais ne cédait pas ; il s'avançait même à pas délibérés vers l'abîme. Après que le bref du. 5 octobre i833 lui eût été signifié, il partit brusquement pour Paris ; l'évêque de Rennes, croyant découvrir dans ce départ un refus de se soumettre, lança l'interdit contre lui. Quelques jours après, le 5 novembre, Lamennais répondit au bref, qu'il y avait dans l'Encyclique des choses de natures diverses, qu'il acceptait sans réserve tout ce qui concernait la doctrine et la discipline, mais qu'il demeurait à l'égard de la.

puissance spirituelle entièrement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes dans Tordre purement temporel. Au point où les choses en étaient arrivées, cette déclaration vague laissait la porte ouverte aux équivoques ; et d'ailleurs un prêtre est tenu vis-à-vis de l'autorité ecclésiastique à des obligations spéciales. C'est ce que lui remontra Montalembert ; il ne lui cacha pas, que, pour son compte, il prendrait le parti de la soumission la plus absolue ; puis jetant sur l'avenir un regard prophétique, il lui fit entrevoir la triste destinée qu'il se préparait.

Enfin, le 10 décembre i833, arriva une lettre du cardinal Pacca, bienveillante dans la forme, mais réprouvant la distinction dans laquelle s'était réfugié Lamennais et l'invitant à envoyer au Pape une adhésion simple, absolue et illimitée. Dès le II, Lamennais souscrivit une déclaration de soumission à la doctrine de l'Encyclique et il s'engagea à ne rien écrire ou approuver qui ne fût conforme à cette doctrine.

Tout semblait fini ; le Pape le félicita ; les catholiques étaient soulagés. Et cependant cette joie devait avoir un lendemain ; ou plutôt, à l'instant même où Lamennais signait une adhésion sans réserve à l'Encyclique, il s'était résolu à renier l'Église. En envoyant à Montalembert la copie de sa déclaration, il lui disait, qu'il renonçait à la politique pratique et « à tout sans exception ce qui avait rempli sa vie antérieure » ; il ajoutait, tout en se défendant de vouloir associer personne à ses destinées : « Nous nous rejoindrons, j'espère, là haut; mais nous marcherons par deux voies sur la terre ». Que signifiait ceci? Comment expliquer une contradiction aussi manifeste? La déclaration n'était-elle donc qu'un acte de duplicité? Montalembert entrevoyait l'affreuse vérité ; mais il ne pouvait encore y T. II 19

croire; il interrogea Lamennais sur le sens de sa communication. Lamennais lui répondit qu'il n'avait signé que dans l'intérêt de la paix la déclaration demandée, mais qu'en même temps il s'était décidé, ce qu'il avait fait, à cesser toute fonction sacerdotale. Il ne cachait pas du reste qu'il en était arrivé « à concevoir de très grands doutes sur plusieurs points du catholicisme ». On devine la douleur et la consternation de M ontalembert; il ne pouvait plus se dissimuler que, si la défection de Lamennais n'était pas encore consommée publiquement, elle l'était dans son cœur, et cela à cinquante-deux ans, après trente années de prêtrise consacrées presque toutes à la défense de la foi catholique ! Il voulut cependant espérer encore contre toute espérance, et, caressant l'hypothèse d'un égarement passager, il le conjura de ne pas révéler ses dispositions au grand jour, mais de prendre courage et de s'abandonner à la volonté de Dieu.

Lamennais songea alors à un voyage en Orient avec Montalembert qui y avait consenti ; mais ce fut très fugitif. Il se croyait une mission ; en vain eût-on pu croire, en évoquant son passé, qu'il s'agissait de servir la religion ; lui-même repoussait hautement cette perspective, et, parlant avec dédain du catholicisme, il s'écriait : « En refaire une puissance ! Je me félicite de n'y avoir point réussi ; la solution n'était pas là » ; puis, il gourmandait Montalembert : « C'est bien pour toi que le Pape est Dieu ! » A Paris, il était entouré d'excitateurs ; les ennemis de l'Église l'entouraient, l'exaltaient, l'enivraient de leur encens fascinateur. Il avait apporté avec lui le manuscrit des Paroles d'un croyant^ avec l'intention de le publier ; Montalembert s'efforça de le détourner de ce dessein : « Vous dites, lui écrivit-il, que le silence serait infâme I Quoi ! le silence de l'obéissance, de la docilité, de la

•soumission chez un chrétien, je ne dis même plus chez un catholique, serait infâme ! Mais alors, où en sommesnous ? » Puis, lui montrant le gouffre du doigt : « Vous n'aurez fait, lui dit-il, que vous perdre vous-même et avec vous les espérances de tous ceux qui comptent sur vous pour leur avenir ». Lamennais resta insensible à cet appel désespéré ; dans son fol orgueil, s'exagérant sa puissance, il avait, à Ten croire, un devoir à remplir envers Thumanité. Les Paroles d'un croyant parurent donc le 26 avril 1834; puis, il regagna La Chênaie.

L'œuvre de Lamennais était tout à la fois un pamphlet et un poème ; c'était comme le cri de la Révolution menaçant les trônes et la société ; elle eut un succès de curiosité et d'émotion ; les catholiques furent consternés ; les libéraux, ne voyant dans cet épisode, que la chute d'un prêtre jadis redoutable, applaudirent. Le 7 juillet, )e Pape promulgua contre l'écrit l'encyclique Singulari nos. Montalembert croyait-il que la révolte de Lamennais n'était pas définitive ? Toujours est-il qu'il estima de son devoir de lui conseiller encore la soumission. Dans une •lettre admirable, datée de Mayence le 19 juillet 1834, i^ lui écrivit : « Dites courageusement que vous vous êtes trompé. . . Vous êtes sûr de ne pas vous tromper en obéissant. » Il terminait par les objurgations les plus pathétiques ; il île priait de venir en Orient avec lui ou de le rejoindre •en Allemagne et de se rendre en Italie où ils vivraient isolés et ignorés ; il le supplia à genoux de l'écouter. Lamennais refusa avec hauteur : « Suivons, dit-il, notre conscience » ; et il ajouta : « Je garderai le silence aussi longtemps qu'il me sera possible. » Or, à ce moment même il venait de donner à la Revue des Deux-Mondes un article .intitulé: «De l'absolutisme et de la liberté», qui parut .le 1er août et dans lequel se lisait ce défi outrageant à

la Papauté : « La parole qui autrefois remuait le mondene remuera pas aujourd'hui une école de petits garçons. »

Sur ces entrefaites, Montalembert partit pour l'Italie^ il se croyait en règle avec l'Église ; mais Lacordaire estimait qu'une démarche formelle de sa part n'était pas inutile. Le 10 novembre, il rejoignit à Pise Albert et Alexandrine de la Ferronays. Là il apprit qu'un ancien rédacteur de L'Avenir ayant écrit à Lamennais que r le catholicisme ne lui semblait plus qu'une forme morte ou mourante », en avait reçu cette réponse : « Je suis entièrement de votre avis. » C'en était trop, et, malgré les instances du malheureux apostat qui le rappelait auprès de lui dansles termes les plus affectueux, il envoya le 8 décembre 1834 au cardinal Pacca un acte catégorique de soumission aux deux Encycliques : Mirari vos et Singulari nos. En apprenant l'adhésion de M. de Montalembert, Lamennais poussa* un cri de douleur ; si étourdi qu'il fût par sa propre personnalité, il commençait à sentir les angoisses de l'isolement ; il lui reprocha d'avoir « avec le plus excellent cœur si peu de tête. » Mais Montalembert remit toutes choses au point ; il lui écrivit : « En vérité, je n'ai jamais été, je n'ai jamais voulu être autre chose que catholique et le plus catholique possible. Tel vous m'avez connu en i83o et tel je suis encore, m C'est là la note qui domine la longue lutte d'où il venait de sortir victorieux ; les doutes de l'esprit, les froissements de l'amour-propre, les mécomptes de bien des espérances trompées avaient pu l'assaillir ; mais toujours, il avait entendu demeurer le fils dévoué et le serviteur de l'Eglise.

Le cardinal Pacca s'empressa de lui adresser ses félicitations ; Lacordaire lui manifesta sa joie ; mais, par dessus tous ces avantages, il retrouva, comme premier fruit de sa

démarche, la paix du coeur. Lamennais avait peine à s'habituer à l'idée d'une séparation complète ; il l'invita sans succès à venir à La Chênaie ; les lettres continuèrent pendant quelque temps entre les deux anciens amis ; mais elles se firent de plus en plus rares ; elles cessèrent en i836. Vers la fin de cette année, Montalembert, allant à Rome, lui écrivit pour lui demander « de l'autoriser à négocier sa paix avec le Saint-Père ». Lamennais ne répondit pas : la chute était devenue sans remède (i).

A la suite de ces incidents émouvants, Montalembert éprouva une fois de plus la sensation que sa vie était brisée. Jl se trompait ; vainqueur de lui-même, il pouvait aspirer à vaincre les autres ; passionné pour le travail, il était incapable de se résoudre à l'inaction ; dévoué à l'Église, il ne songeait pas à éteindre en lui la flamme d'amour qui est la source des grandes et belles actions.

On sait qu'en Allemagne^ il avait rencontré une vision bienfaisante, celle de Sainte Elisabeth ; cette image ne quitta plus son esprit, et, tout préoccupé de lui consacrer un livre digne d'elle, il multiplia les recherches et s'entoura de documents. Il travailla à ce livre pendant ses voyages ; à Pise prés des la Ferronays, loin de suspendre ce doux Jabeur, il lut à ses hôtes, dans l'espoir de hâter la conversion d'Alexandrine, les chapitres qu'il venait de composer. Enfin, après dix-huit mois d'absence, il revint à Paris, il v trouva ses amis, non ébranlés mais fidèles

(I) II convient, pour se rendre un compte complet des phases que ••traversa la lamentable évolution de M. de Lamennais, de lire le jnorccau suivant : Lettres de Lamennais à Montalembert.

et décidés à agir, Ozanam fondant la société de Saint Vincent de Paul, Lacordaire montant dans la chaire de Notre-Dame. Le mouvement créé par L'Avenir n'avait donc pas été inutile ; il s*^était épuré au feu de l'épreuve ;: mais, contenu et amélioré, il continuait à stimuler les catholiques .

L'heure était venue pour Montalembert de prendre séance à la Chambre des pairs: il le fit le 16 mai i835, mais sans interrompre son œuvre de prédilection, l'histoire desainte Elisabeth. Celle-ci parut au mois de juin i836. Ainsi, maintes fois il avait été tenté- de croire qu'il n'y avait plus pour lui de rôle à remplir, et voici qu'à 26 ans, il faisait paraître un ouvrage où brillaient en même tempssa foi et son talent littéraire et dont l'introduction magistrale était consacrée à la glorification du moyen-âge, de ses actes, de sa poésie, de ses traditions touchantes. Par là, il remua la fibre chrétienne ; il rendit l'hagiographie populaire ; en montrant comment il fallait écrire les vies des saints, il donna à la religion un aspect séduisant. C'était d'ailleurs un spectacle nouveau, à cette époque d'incrédulité, que celui d'un pair de France exaltant la piété d'une sainte : il était bien de nature à enhardir les catholiques, en même temps qu'il, assignait à l'auteur parmi eux un rang qui ne devait plus lui être contesté.

En dépit de ces occupations, Montalembert continuait à souffrir de son isolement ; la mélancolie hantait souvent son esprit. Vers ce temps, convié par l'abbé Gerbet, il rencontra au château de Trélon, résidence du comte Félix de Mérode, une descendante de sainte Elisabeth, Marie- Anne de Mérode, appartenant à une famille se faisant gloire d'être avant tout catholique. Les fiançailles furent célébrées au mois de mai, et le mariage au mois d'août suivant. Dans l'intervalle, Montalembert eut le cœur déchiré

par la mort d'Albert de la Ferronays : la douleur dans la vie se mêle partout au bonheur. Déjà, en quittant ses amis au printemps de i835, il avait eu Tàme agitée par les plus sombres pressentiments ; depuis lors, il était resté en correspondance avec eux, cherchant surtout à combattre et à dissiper les doutes d'Alexandrine ; tout à coup alors que les ombres d'un dénouement fatal s'avançaient, Alexandrine, touchée de la lumière céleste, se déclara catholique. Montalembert écrivit une lettre débordante de joie à celle qu'il appelait «sa chère sœur», et il lui envoya a un pauvre petit chapelet», comme pour attester que le souci des grandes choses et les talents les plus élevés ne sont pas incompatibles avec les plus humbles pratiques de la vie chrétienne. Bien plus, il accourut au moment suprême ; il retrouva Albert encore vivant bien qu'épuisé, assista à l'abjuration d'Alexandrine, à sa première communion et à la dernière communion de son ami expirant. Ce drame intime a été retracé ailleurs ; quiconque a jamais ressenti les douceurs ineffables des épanchements divins, a été ému jusqu'aux larmes en lisant les pages qui y ont été consacrées.

A peine Montalembert eût-il rendu à Albert de la Ferronnays les suprêmes devoirs, qu'il revint en France ; sa fiancée l'attendait ; ils voulurent qu'un de leurs amis communs, l'abbé Gerbet, les unît devant Dieu : « Vous, Monsieur, dit le prêtre en les bénissant, vous n'aurez pas comme l'époux de l'héroïne de Hongrie à vous séparer de tout ce qui vous est cher pour aller combattre dans les contrées lointaines la profanation du tombeau du Christ ; mais votre place est marquée dans une croisade de travaux et de lumières pour la défense de la foi ; » puis traçant la mission de la jeune épouse auprès des pauvres : 0 Voilà, ajouta-t-il, la part que la religion vous assigne à

3oo ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

tous deux : à Tun les grands combats de la foi, à Tautre les grandes œuvres de la charité ».

Un mois après leur mariage, M. et M™e de Montalembert partaient pour Tltalie où ils devaient séjourner six mois. Ils arrivèrent à Rome la veille de Noël, assistèrent le lendemain à la messe du Saint-Père et retrouvèrent Tabbé Lacordaire, déjà préoccupé de la pensée de restaurer en France Tordre de saint Dominique.

Lamennais venait de publier Les Affaires de Rome, Montalembert écrivit au Pape pour protester contre cet écrit ; il fut reçu par lui dès le 28 décembre. Le Saint- Père Taccueillit paternellement, l'appela caro, carrissimo conte de Montalembert, le félicita de son attachement au Saint-Siège et décerna les mêmes éloges aux abbés Lacordaire et Combalot. Il lui accorda deux autres audiences, ainsi qu'à sa jeune femme les 10 janvier et 17 février 1837. L'abbé Lacordaire ayant écrit une Lettre sur le Saint-Siège que Tarchevêque de Paris, Mgr de Quélen, empêchait de paraître, et Montalembert ayant, dans cette dernière entrevue, exprimé Tavis que le prélat se laissait guider par ses antipathies politiques, Grégoire XVI répondit : (( Je déplore extrêmement l'intervention de l'archevêque dans la politique ; le clergé ne doit pas se mêler de politique. Ce n'est pas ma faute si l'archevêque se conduit ainsi. Le roi sait, l'ambassadeur sait, et vous saurez aussi que j'ai lait tout ce qui dépendait de moi pour le rapprocher du gouvernement. L'Eglise est amie de tous les gouvernements, quelle qu'en soit la forme, pourvu qu'ils n'oppriment pas sa liberté. Je suis très content de Louis- Philippe ; je voudrais que tous les rois de l'Europe lui ressemblassent. » Encouragé, M. de Montalembert dit au Pape quelques mots des réfugiés polonais, de leur obéissance et du regret qu'ils éprouvaient d'avoir été

MÉLANGES 3oi

blâmés par lui ; le Pape se défendit aussitôt de les avoir ^blâmés et ajouta : « Quant aux Polonais, je les porte dans mon cœur de père et je leur donne en votre personne ma bénédiction apostolique, i»

Ici se termine la jeunesse de Montalembert. Il avait près de 27 ans, et déjà il s'était signalé comme orateur, écrivain, homme d'oeuvres, lutteur incomparable ; secouant Ja tyrannie du respect humain, si puissante alors, il s'était enorgueilli d'être catholique et de porter dans son cœur une foi vivante ; loin de chercher un abri pour sa paresse dans son nom et sa situation sociale, il avait tenu à •être un laborieux ; dédaigneux des frivolités, il avait noué de divers côtés les plus hautes et les plus fructueuses relations. Tout ceci n'était qu'un prélude ; mais combien peu d'hommes peuvent se prévaloir d*une vie entière valant les six années de la jeunesse de M. Montalembert, et combien n'est-il pas aussi de jeunes gens qui devraient, au temps présent, prendre pour boussole ces six années -fécondes !

Les quinze années qui suivent ont été les plus méritantes • de la vie de M. de Montalembert. Elles ont été consacrées à la création et à l'organisation du parti catholique en France ainsi qu'à la lutte pour la liberté d'enseignement. Dans la presse et à la tribune, il était tous les jours sur la brèche ; ses initiatives, ses actes, ses écrits, ont été à ce point nombreux et importants, qu'il faudrait tout citer. Ses campagnes pour Ja défense des intérêts catholiques ont été maintes fois décrites, et il est utile que tous ceux qui se sentent animés des .nobles passions dont il était pénétré, a pprennent, par des

3o2 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

récits développés comment on peut vaincre les obstacles et rendre un labeur fructueux. Pour moi, je dois me borner à un. aperçu de cette période de la carrière de M. de Montalembert.

Le principel but qu'il poursuivait, c'était la ruine du monopole officiel en matière d'enseignement. Il en fit l'objet de ses préoccupations constantes et de sa dévorante activité. Néanmoins, il ne resta étranger à aucun des aspects de la cause catholique. Il défendit les opprimés de partout à la tribune et auprès du gouvernement ; il organisa la presse catholique et sauva U Univers peu de temps après sa naissance ; il multiplia les efforts pour ressusciter l'art chrétien et redresser en ce qui le concerne les erreurs de ses contemporains ; il réveilla les courages, prévint les défaillances, défendit les ordres religieux si vilipendés, promena dans tous les domaines le fiambeau de sa foi et de son ardeur religieuse, excitant, gourmandant, échauffant, méritant d'être salué, jeune encore, du double titre de Pierre l'Ermite et de général de l'armée catholique.

Toutes ses espérances semblaient avoir été brisées dans la crise de V Avenir, Mais il n'avait pas tardé à se ressaisir. La cause de l'Église est immortelle, et, pour la défendre, il jeta ce cri qui devint un mot d'ordre : « Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes ; nous sommes les successeurs des martyrs ; nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat. Nous sommes les fils des croisés ; nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire. » Considéré par ses adversaires, à ses débuts, avec une surprise mêlée de dédain, il ne tarda pas à s'imposer à leur attention ; ils reconnurent qu'il était quelqu'un ; mais ils se plaisaient à le croire isolé. Un jour, Villemain lui dit : « Nous avons mieux qu'O* Connell ; mais vous n'avez pas l'Irlande derrière vous. » Il se trompait, car Montalembert créa une Irlande derrière lui, et il justifia

MÉLANGES 3o3-

ce mot des Anglais : « Quand une œuvre a pour elle Dieu et un homme, elle a la majorité ».

Si maintenant on veut fixer pendant ces quinze années les caractères saillants de cette existence exceptionnelle, on en trouve deux.

Montalembert comprit d'abord tout ce que l'Eglise pouvait attendre de la liberté d'enseignement, dans un temps où celle-ci ne suscitait, même dans les milieux les plus conservateurs, que des défiances. Aussi la conquête de cette liberté a été son œuvre principale ; elle a absorbé les meilleures années de sa vie ; s'il a eu des collaborateurs vaillants, nul ne peut lui disputer l'honneur d'avoir entrepris cette œuvre ; il lui a donné l'impulsion ; et jamais il ne s'est laissé gagner par le découragement.

Mais la victoire qu'il a remportée n'eut pas été obtenue sans la création d'un parti catholique. J'ai expliqué ailleurs, les raisons d'être d'un parti catholique en Belgique (i). Des raisons analogues existaient en France. Une telle organisation est nécessaire en certains cas, lorsque les droits de l'Eglise et de la conscience catholique sont mis en péril, lorsque la masse des fidèles est exposée à demeurer inerte et indifférente en face des attentats projetés ou commis contre la religion. Grâce à M. de Montalembert, à la fin du régne de Louis-Philippe, le parti catholique existait sur tous les points de la France, et son influence se fit largement sentir lors de l'élection des deux assemblées républicaines qui succédèrent à la monarchie.

Qu'on ne croie pas cependant que Montalembert, ense dépensant lui-même avec usure, n'ait récolté que des joies et des succès faciles. Au contraire, que de dénigrements ! que de jalousies et de compétitions ouvertes ou-

(I) Le parti Catholique: ses succès, ses périls. — Soc. belge de librairie, 1897 — 36 p.

3o4 ECHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

cachées ! que de contradictions ! Ceux qui se sentent appelés à l'honneur de combattre pour TÉglise ne sont pas à l'abri des épreuves : elles leur viennent en partie des divisions et de Tapathie qui sévissent trop souvent parmi les catholiques, et d'aucuns ne se font pas faute de les taxer d'imprudence et de fanatisme.

Montalembert connut ces douleurs. Il n'est pas notamment pour les croyants zélés, actifs et clairvoyants, d'amertume plus grande que celle de se heurter à la défiance ou à l'hostilité de certains évêques. Cette amertume n'épargna pas Montalembert. L'archevêque de Paris, Mgr Afïre, demeurait vis-à-vis de lui dans une sorte de contrainte ; l'archevêque de Rouen écrivait ; « Les laïques n'ont pas la mission de s'occuper des affaires de l'Eglise. » C'était là le reproche suprême; on accusait Montalembert de vouloir diriger l'Eglise. A cette époque comme à d'autres, on pouvait demander aux accusateurs quels étaient leurs œuvres et leurs services, et quand on cherche les traces qu'ils ont laissées, on n'en découvre guère. En réalité, prêtres et laïques font partie de l'Eglise militante ; tous ont un patrimoine commun à défendre : c'est leur honneur de ne pas le négliger. Aussi beaucoup d'évêques, plus éclairés, soutenaient et encourageaient Montalembert ; ils applaudissaient à ses initiatives et ne craignaient pas de suivre ses impulsions. Fort de leur appui, conscient de sa fidélité et de l'utilité souveraine de son action, il n'hésitait pas à reprendre les tièdes, les oisifs et les aveugles ; qui donc aujourd'hui songerait à l'en blâmer? Il ne se piquait guère de «prudence», quand il s'agissait de remuer les bonnes volontés qui sommeillaient et de démasquer les prétextes derrière lesquels se réfugiaient les abstentions ; mais lorsqu'il eut à concourir

MÉLANGES 3o5

à une œuvre législative, comme la loi de i85o sur renseignement secondaire, il sut se tenir à l'écart des résolutions extrêmes qui eussent tout compromis sans rien sauver.

Quelles qu'aient été au surplus les épines qu'a rencontrées Montalembert sur sa route jusqu'en i85o, il avait réussi à unir la grande majorité des catholiques ; c'est par l'unionqu'il vainquit. Et si depuis on s'est écarté de cet exemple, il est à espérer qu'on y reviendra tôt ou tard.

Dès i85o, la lutte entre le prince-président et l'Assemblée nationale se développa pour s'aggraver l'année suivante ; elle se compliquait des menaces démagogiques qui devenaient de plus en plus pressantes. De toutes parts on^ annonçait qu'en i852, date à laquelle les pouvoirs du chef de l'Etat expiraient, de graves événements se produiraient : ce n'était pas seulement l'ordre politique datant d'hier qui semblait en question ; c'était l'ordre social, et les menées des socialistes, en se renouvelant sans cesse et en s'étendant partout, jetaient dans les esprits des inquiétudes mortelles. Il n'était pas aisé pour les catholiques, vivement touchés des périls de la société, ni pour les parlementaires épris des libertés publiques, de fixer leur voie dans de semblables conjonctures. Montalembert ne croyait pas que Louis-Napoléon voulût rétablir l'empire ; mais qui donc pourrait lui reprocher d'avoir, sous l'influence des angoisses du moment, reculé devant la responsabilité d'affaiblir l'autorité présidentielle ? Il entretenait donc des relations avec le prince ; il lui rappelait les intérêts de l'Église et s'efforçait de prévenir ou d'atténuer les chocsentre l'Assemblée et lui. On ne sait si le chef de l'Etat

3o6 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

poursuivait dès cette heure T accomplissement d'un dessein nettement arrêté ; ce qui est certain, c'est que l'Asseinblce en était convaincue, et, pénétrée de cette terreur, elle ne craignait pas de l'exaspérer par des mesures empreintes d'une hostilité à peine déguisée. Certains amis du président essayèrent de faire prévaloir une proposition de revision de la constitution, consacrant sa réégibilité et l'institution de deux Chambres ; ils n'y parvinrent pas, et le conflit, paraissant de plus en plus réfractaire aux solutions légales, le prince se décida à ruiner le pouvoir de l'Assemblée et à affermir le sien par un coup d'État.

Montalembert se trouva fort combattu. Dès qu'il apprit les événements de la nuit du 2 décembre i85i, il protesta. Nonobstant cet éclat, le Moniteur du ? décembre le fit figurer dans une Commission consultative créée par le président « en attendant la réunion du Sénat et du Corps législatif». Son premier mouvement fut de refuser; mais aucune publicité ne fut donnée à son refus. Au même moment il reçut une lettre de M. de Morny, portant : « Laissez-moi vous dire un seul mot : il n'y a plus en ce monde que le prince et les rouges ; pouvez-vous hésiter ? » Il se rendit à l'Elysée le 5 décembre. Le prince lui dit : « Ma mission et mon intérêt sont de rétablir l'ordre dans le pays. Je vous assure d'ailleurs que rien n'est changé dans mes dispositions à l'égard de la religion et du Pape » ; il lui promit aussi de respecter la liberté d'enseignement. Que faire ? Les conseils ne lui manquaient pas, et, comme il arrive d'ordinaire dans les circonstances difficiles, ils étaient divergents. Deux considérations paraissent l'avoir entraîné : d'une part l'insurrection qui venait d'éclater dans le midi, et qui jetait comme une lueur rouge sur les préparatifs des démagogues ; de l'autre, l'espoir d'être lun ami et un conseiller écouté. Il accepta donc de faire

MÉLANGES Boy

partie de la Commission consultative ; mais bientôt il eut une seconde détermination à prendre. Le peuple était convoqué dans ses comices, à l'effet de dire s'il voulait le maintien de l'autorité du prince et s'il lui déléguait le pouvoir d'établir une constitution. Cédant aux nobles motifs qui avaient dicté sa première résolution, Montalembert conseilla dès le 12 décembre un vote affirmatif : « Voter pour Louis-Napoléon, écrivait-il, ce n'est pas approuver tout ce qu'il a fait, c'est choisir entre lui et la ruine totale de la France... Je ne vois hors de lui que le gouffre béant du socialisme vainqueur ». Il est vrai que le lendemain ce devait être la dictature ; Montalembert ne l'avait pas prévue clairement ; Teût-il tout au moins pressentie, ne valait-elle pas mieux que les débordements d'une démagogie sans frein ? Grave question assurément ; et ceux qui en pareil cas formulent des condamnations aussi rapides que tranchantes, obéissent bien plus à leurs sentiments personnels qu'à un examen complet et impartial de tous les aspects de la situation. Sept millions de voix contre 640.000 ratifièrent le 20 décembre le coup d'Etat. Quel usage allait faire le prince de son pouvoir ? Déjà à ce moment Montalembert avait des appréhensions : « Je crois, écrivait-il à Mgr Dupanloup, que quant à présent le président est l'instrument de Dieu ; demain peut-être il ne le sera plus. Le jour où l'orgueil, l'ingratitude, l'enivrement de la force le rendront infidèle à sa mission, Dieu saura bien le briser comme verre ou le laisser misérablement périr ». 11 vit le prince au lendemain du scrutin ; il le trouva aimable, mais réservé ; il tâcha d'obtenir des concessions en matière religieuse, scolaire et sociale ; il fut écouté avec bienveillance, mais ne reçut aucune promesse. Le désenchantement entra dans son âme ; il refusa un siège au Sénat, et, comme les décrets se

3o8 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

succédaient, organisant la dictature, prononçant Texil contre^ un certain nombre de généraux et de parlementaires et bientôt confisquant les biens de la famille d'Orléans, il envoya sa démission de la Commision consultative qui du reste ne s'était pas réunie et entra dans l'opposition ; il devait y demeurer pendant toute la durée de l'empire.

On lui a reproché en termes amers ces variations d'attitude. C'est être bien sévère. Les hommes politiques, vivant au milieu des fluctuations des choses, en subissent aisément l'impression ; à certaines heures, c'est l'ordre surtout qui est menacé ; à d'autres c'est la liberté : comment s'étonner qu'ils détendent avant tout l'intérêt momentanément compromis, et qu'ainsi leur conduite présente des inconséquences plus apparentes que réelles ? Ce qui domine, c'est que Montalembert avait une noble cliente dont le sort le préoccupait exclusivement, la cause catholique, et que ses déterminations politiques s'inspiraient toujours du soin de la défendre. 11 avait au surplus une prédilection marquée pour le régime parlementaire ; il croyait à l'efficacité du contrôle des Chambres, et les grands combats de la tribune exerçaient sur son âme qui aimait à s'épancher une attraction invincible .

Il ne faut pas s'étonner dès lors, que, tout en déplorant les atteintes portées à la liberté par le président, il n'hésita pas à accepter une candidature au Corps législatif. H comptait encore que celui-ci jouerait un rôle sérieux, et, dans sa profession de foi, il lui assignait la charge de « soutenir le pouvoir tant qu'il restera fidèle à la mission de restauration sociale que tant de millions de voix lui ont conférée et de lui résister par tous les moyens légaux et légitimes s'il s'écarte de cette voie salutaire ». « Le premier besoin du nouveau gouvernement, ajoutait-il, est d'avoir

MÉLANGES 3oQ

un frein ; il trouvera ce frein dans le Corps législatif : espérons-le du moins ».

L'illusion ne fut pas longue. A peine entré au Corps législatif, Montalembert s'aperçut qu'il y était comme dépaysé ; il se trouva en face d'une Chambre servile, décidée à acclamer toutes les entreprises du président, privée du droit d'amendement et d'interpellation et ne jouissant pas de la publicité des débats. Il essaya pourtant; à l'occasion du budget, il fit la critique du régime nouveau ; puis, il protesta contre la confiscation dont les princes d'Orléans avaient été les victimes ; mais les éclats de sa voix se perdirent dans un silence qui devait s'appesantir ; si étouffés qu'ils fussent, ils déplurent en haut lieu : à ce point, que M. de Persigny s'écria : « Le parlementarisme relève la tête ; Montalembert est un serpent ; mais je l'écraserai. »

Il songea à quitter une assemblée où ses efforts étaient destinés à rester stériles. Plusieurs l'engagèrent à n'en rien faire, et c'est ainsi qu'il continua à combattre seul, victime de l'indifférence générale. L'empire avait été proclamé au milieu d'un enthousiasme réel ; tout lui réussissait. L'Exposition de i855 et la guerre de Crimée avaient affermi ses assises ; les oppositions semblaient mortes ; M. Dupin venait de remonter sur son siège de procureur général à la Cour de cassation ; le peuple paraissait satisfait. Aussi, quand M. de Montalembert prenait la parole, une sorte de malaise se produisait autour de lui ; il le sentait bien, et il caractérisa par un mot sanglant les six années qu'il passa dans cette Chambre ; il les appela des années de « purgatoire législatif». Cependant il resta sur les rangs lors des élections du 21 juin 1857 ; il fit même une tournée dans son arrondissement ; il fut bien reçu, encore qu'on lui reprochât

3iO ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

son hostilité au gouvernement ; mais l'administration le combattit avec une ardeur extrême ; elle le dépeignit comme l'ennemi de l'empereur ; il n'obtint que 4.378 voix sur 29.000 votants. Quand il apprit sa défaite, il adressa au ciel cette prière : 0 Mon Dieu, donnez-moi la résignation et faites-moi accepter toutes les épreuves que vous m'enverrez comme le juste châtiment de mes fautes ». Mais, à bien prendre les choses, la défaite était plutôt pour l'empire que pour lui-même ; un gouvernement n'a pas intérêt à s'aliéner définitivement des hommes comme Montalembert, ni à se priver de leurs avertissements et de leurs conseils ; mais déjà à ce moment, une sorte de vertige poussait le pouvoir aux fausses manœuvres.

La participation aux travaux du Corps législatif ne pouvait suffire à l'activité de M. de Montalembert, et, dans la mesure où les institutions nouvelles le lui permettaient, il mit tout en œuvre pour détruire un régime dont il n'attendait rien de bon.

Malheureusement, en suivant cette voie, il était exposé à rompre en visière avec beaucoup de ses coreligionnaires. Les catholiques se montraient en général favorables à l'empire ; ils n'avaient pas été gâtés par le gouvernement de juillet, et, sous la république de 1848, ils avaient redouté un cataclysme révolutionnaire : le coup d'Etat avait produit l'effet d'un immense soulagement. L'empereur assurait le maintien de l'ordre ; il multipliait les libéralités pour la construction et la restauration des églises ; il entourait le clergé de ses faveurs. Il n'en fallait pas davantage, pour que l'épiscopat, justement préoccupé des intérêts du culte,

MÉLANGES 3il

salucU en lui un prince chrétien et recommandât de le soutenir. L'Univers emboîta le môme pas et accentua les adulations; tantôt il comparait Napoléon III à Constantin, à St-Louis ou à Charlemagne ; tantôt il le louait d'avoir « à sa disposition deux armées se donnant la main pour sa cause au sein du peuple qui les a fournies et qui Taime. Tune composée de 400.000 hommes de guerre, pleine de discipline et de jeunesse sous le vieil honneur de leur drapeau, et l'autre, celle que Napoléon h^ n'eut pas et qu'aucun peuple peut-être n'eut jamais si florissante et si belle, l'armée de la charité, forte de 40.000 prêtres et de 5o.ooo religieuses », et il ajoutait : « Nous n'avons jamais eu qu'une définition et une pratique de la liberté, et c'est celle-ci : il faut que l'Eglise soit libre ».

Jusqu'à quel point les catholiques pouvaient-ils compter sur l'empereur? Un avenir prochain devait le dire. Montalembert l'entrevoyait, et il craignait au-dessus de tout qu'ils ne se solidarisassent avec l'absolutisme, s'exposant ainsi d'avance à rester sans défense aux jours du péril. Ce qui attisait ses indignations, c'est que sous Louis-Philippe et même sous la république, lui et Y Univers avaient marché d'accord ; l'entente avait été rompue un instant à l'occasion de la loi sur l'enseignement secondaire ; mais en somme tous deux avaient servi ensemble la liberté. Après le 2 décembre au contraire, Louis Veuillot adhéra à la dictature ; Montalembert la repoussa. La séparation accomplie, les chocs furent nombreux ; ils se produisaient tantôt à l'occasion des actes du pouvoir, tantôt au sujet d'incidents étrangers à la marche des affaires politiques : c'est ainsi que Louis Veuillot, à la différence de M. de Montalembert, soutint les thèses exposées par l'abbé Gaume dans le Ver rongeur : comme si la solution naturelle et modérée n'était pas d'admettre dans les collèges, à côté des classiques

3i2 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

païens, les auteurs chrétiens Jouissant d'un juste renom» littéraire ! M. de Montalembert chercha à rallier ses troupes ;. il n*y réussit pas, et alors il se décida à frapper un grand coup en publiant un écrit retentissant destiné à montrer ce que l'Église devait à la liberté et ce qu'elle avait perdu par le despotisme. Cet écrit était intitulé : « Les Intérêts catholiques au XIX'^ siècle » .

On comprend ce cri de Tàroe honnête de Montalembert : « Je ne veux pas qu'on dise de mes amis et de moi, que nous n'avons défendu et obtenu la liberté que pour en trafiquer ou la sacrifier à la première occasion ». Puis venait cette profession de foi : « A titre d'épreuve utile, à titre de châtiment mérité, je conçois et j'accepte la dictature, le despotisme même. Dût cette dictature durer non seulement dix ans comme le veut la constitution, mais plus longtemps encore, si ce n'est que comme régime provisoire, comme remède temporaire, je m'incline devant l'arrêt que la France a sanctionné. Je reconnais volontiers que la démocratie française, cette grande débauchée, qui n'a rien ménagé, rien respecté, rien épargné, ne mérite guère d'être ménagée et qu'on est en droit de la traiter comme les débauchés, en la mettant à l'hôpital ; mais je me permets de croire qu'il ne convient pas de prendre l'hôpital pour la terre promise». Sa conclusion découlait de ces prémisses ; il suppliait les catholiques de ne pas associer la cause de l'Église à celle du pouvoir absolu, et vis-à-vis de ce dernier, il recommandait la réserve et l'indépendance.

Le livre eut un retentissement énorme. Il y eut des éloges de choix et des contradictions nombreuses. L'Univers l'attaqua violemment en l'appelant une Marseillaise parlementaire; dom Guéranger multiplia les critiques en disant : « Il vaut mieux n'avoir affaire qu'à un seul tyran que

MÉLANGES 3l3

•d'en avoir cent mille sur les bras». Montalembert répondit par cette prophétie : « Vous serez fouetté avec les verges que vous aurez vous-même bénies ». En somme la masse 'dans le clergé et parmi les catholiques laïques se rangea du côté de V Univers ; rien n'avait encore troublé le mariage tacite qui s'était conclu entre l'empire et eux, et Montalembert, fort isolé, se voyait à 42 ans, suivant ses expressions, plongé dans le néant « où vont désormais, disait-il, se confondre toutes les grandeurs de la France 'Constitutionnelle et parlementaire».

A cinquante ans de distance, on a quelque peine à comprendre l'opportunité et l'ardeur des ces polémiques. 'Ce qui est certain, c'est que les champions opposés étaient avant tout préoccupés de l'intérêt de la religion. L'Univers croyait la liberté nuisible au catholicisme; Montalembert redoutait pour lui, si ses représentants autorisés prenaient parti pour l'absolutisme, « une réaction formidable ». On ^oit reconnaître aujourd'hui que l'engouement pour l'empire était fort peu justifie ; à part quelques largesses, il ne témoignait guère par des actes, qu'il fût favorable à l'influence ' religieuse ; il n'accorda ni l'abrogation des articles organiques, ni l'interdiction du travail du dimanche, ni la liberté de l'enseignement supérieur. De plus, après avoir fait table rase de la liberté, il ne rencontra plus aucun obstacle, lorsqu'à propos des événements d'Italie, il tourna le dos à ses thuriféraires de la veille. Aussi, à tout prendre, on peut envisager le régime nouveau comme ayant été funeste à l'Église, et on doit déplorer -que la servilité de tant de catholiques ait frayé les voies aux entreprises d'un pouvoir qui, à défaut de contrôle, ne connaissait plus de frein.

La protestation de M. de Montalembert ne fut donc fguère icoutée. Mais ce qui Je distingua toujours, c'est la

vaillance. Malgré la défection des troupes sur lesquelles il croyait pouvoir compter, il ne perdit pas courage, et, en vue de résister dans une certaine mesure au courant, il imagina de reconstitjuer et d'améliorer le Correspondant, Pour atteindre ce but, il convenait de placer à sa tête une pléiade d'hommes éminents ; Montalembert s'y employa ; il rencontra des résistances : quelle est l'œuvre qui en soit exempte ? Enfin ses démarches aboutirent, et M. de Falloux, le prince A. de Broglie, Mgr Dupanloup consentirent avec MM. Cochin, Lenormant, Foisset et lui à former le comité de rédaction; Lacordaire promit aussi son concours; M. Douhaire fut nommé secrétaire. Les adhésions obtenues, le prince de Broglie fut chargé de rédiger un article sur la polémique religieuse, article devant servir désormais de programme au recueil, et dès ce moment celui-ci prit un vif essor ; la veille, il n'avait que 672 abonnés ; bientôt il en eut 3. 000 et devint bimensuel. Sous l'active direction de Montalembert qui tenait le gouvernail et le contrôle sévère du comité de rédaction, des noms marquants se groupèrent de plus en plus autour de lui ; MM. de Pontmartin, Villemain, St-Marc Girardin, de Barante, Ampère, de Carné, Marmier, Wallon, de Champagny, Nettement, de Laprade, bien d'autres encore devinrent ses collaborateurs ; la jeunesse ne fut pas écartée: MM. de Meaux, de Gaillard, Beslay, Lacombe, Gigot y reçurent l'hospitalité, et tous ensemble contribuèrent à en faire un organe d'opposition politique, parlementaire et catholique, en. même temps qu'une œuvre d'apologétique ; ils donnèrent ainsi un regain de succès aux idées de liberté ; ils ne contribuèrent pas à rétablir l'union ; mais ils firent sentir, par la vigueur de leurs convictions et l'éclat de leur talent^ que désormais il faudrait compter avec eux. ^

MÉLANGES 3i5

L'Académie offrait à M. de Montalembert un autre champ d'action. Il y était entre le 9 janvier i85i et avait été reip'u par M. Guizot que l'on n'avait plus entendu depuis 1848 et qui le salua du titre d' « homme de guerre dans la vie civile ». Il se donna bientôt pour mission de faire de cette institution un foyer de généreuse indépendance où viendraient prendre séance les. nobles et glorieuses épaves des régimes tombés ; il réussit, et successivement les portes de l'Académie s'ouvrirent devant Mgr Dupanloup, MM. Berryer, de Sacy, de Broglie et de Falloux. L'empereur eut la bonne grâce de ne pas s'en préoccuper outre mesure ; mais il n'en est pas moins vrai, que chaque nomination nouvelle était envisagée comme une victoire sur le pouvoir absolu. Là une sorte de tribune se reconstituait par intermittences, et, en 1857, voyant le matérialisme envahir de plus en plus les âmes, Montalembert saisit le 17 août l'occasion de la séance publique annuelle des cinq Académies qu'il présidait, pour dénoncer le péril : « Il est, s'écria-t-il , au sein de cette chère jeunesse une portion trop nombreuse, plus nombreuse qu'autrefois, qui semble déjà languir indifférente et énervée, les yeux détournés de tout but élevé, de toute responsabilité personnelle, tiède et défiante à l'endroit de tout ce qui s'élève au-dessus du niveau commun, idolâtre de la force et de la multitude qui en est le symbole ». Hélas ! ces objurgations ne devaient pas être écoutées, et l'aiguillon des jouissances se fit de plus en plus sentir, à mesure que l'empire semblait se consolider, pendant que d'autre part les doctrines antichrétiennes exerçaient leurs ravages dans les âmes.

Montalembert ne pouvait s'empêcher, en assistant aux succès de l'absolutisme et à la ruine des libertés

3i6 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAJNES

publiques, de tourner des regards d'envie vers l'Angleterre. Deux fois il s*y rendit durant les premières années de l'empire. Déjà il préparait le grand ouvrage qui devait absorber désormais le meilleur de son labeur intellectuel, et il entendait recueillir sur les lieux les souvenirs monastiques qu'il se proposait de mettre en œuvre. Mais là ne se bornèrent pas ses démarches.

La première fois, il visita les notabilités parlementaires, le Dr Manning récemment converti et qu'il était impatient de voir, la reine Marie- Amélie et les princes d'Orléans ; il assista à des séances de la Chambre des communes ; il se rendit aux Universités de Cambridge et d'Oxford ; il se réjouit de voir partout déborder la vie de l'esprit ; puis, de retour en France, a désolé, disait-il, de quitter la terre des vivants pour rentrer dans la mer morte», il écrivit son livre: De V avenir politique de V Angleterre^ vanta les fortes qualités de ce peuple, et, en le louant d'avoir « l'amour de l'action et l'amour de la liberté », il formula indirectement sur le compte de son pays un jugement qui, pour être sévère, ne parut pas immérité.

La seconde fois, l'accueil qu'il reçut fut encore plus brillant que la première. Il assista à un important débat sur l'Inde à la Chambre des communes. Tout pénétré de la grandeur de ce spectacle, il lut à son retour un article de Y Univers disant: « Le parlement anglais vient de jouer à grand appareil une de ces farces comme on en trouve beaucoup dans l'histoire des assemblées délibérantes. » ♦^Indigné, il écrivit sur ce sujet un article mémorable dans lequel se lisait la phrase suivante : a Quand je sens que la marasme me gagne, quand les oreilles me tintent.

MÉLANGES 3i7

tantôt du fracas des fanatiques qui se croient nos maîtres et des hypocrites qui nous croient leurs dupes, quand j'étouffe sous le poids d*une atmosphère chargée de miasmes secrets et corrupteurs, je cours respirer un air plus pur et prendre un bain de vie dans la libre Angleterre. » Le gouvernement se décida à le poursuivre ; l'Angleterre •étant peu populaire en France, il jugea l'occasion propice ;» Berryer et Dufaure se présentèrent à la barre pour défendre Montalembert, et Ton assista à une superbe joute oratoire. Mais le tribunal ne se laissa pas convaincre ; il condamna l'illustre prévenu à 6 mois de prison et 3,000 Ir. d'amende, avec application de la loi des suspects, dans un jugement qui lui reprocha d'écrire « comme les gens qui ne se respectent point. » Aussitôt l'empereur lui fit grâce ; mais, Montalembert revendiqua son droit d'appel, et la Cour, reconnaissant que le tribunal avait poussé la sévérité trop loin, modéra la condamnation, atténua les considérants du jugement et réduisit l'emprisonnement de 6 à 3 mois. L'empereur se hâta de renouveler l'arrêté de grâce. On peut affirmer que le procès ne fut pas une victoire pour le gouvernement ; par contre il avait fait beaucoup de bien à Montalembert ; il lui avait rendu une situation parmi les parlementaires, et si une fraction de l'opinion resta froide, ce fut celle des catholiques ralliés à l'empire. Comment du reste s'en étonner? Tandis que Montalembert pleurait sur le sort de la liberté perdue, l'empereur et l'impératrice avaient fait un voyage en Bretagne et s'étaient rendus en pèlerins au sanctuaire de Notre-Dame d'Auray. Ce fut, parmi beau- •coup, l'occasion d'une explosion de joie : ils ne savaient .pas qu'un mois auparavant, avait eu lieu à Plombières l'entrevue de NapoLéon III et du comte de Cavour.

3l8 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Il semble cependant que divers indices auraient dû leur recommander la prudence. Déjà, à l'origine, le princeprésident avait paru peu favorable à l'expédition de Rome ; en i856, au Congrès de Paris, le comte Walewski, parlant du gouvernement pontifical, avait dit : « On ne saurait méconnaître ce qu'il y a d'anormal dans la situation d'une puissance qui, pour se maintenir, a besoin d'être soutenue par des troupes étrangères ». Mais le parti-pris ne s'accommode pas de lumières qui dérangent ses calculs ; Montalerabert, lui, fut plus clairvoyant ; à peine la dénonciation officielle du ministre des affaires étrangères de France eûtelle été connue, qu'il publia, pour venger, le Saint- Père, sa brochure Pie IX et lord Paimerston. Puis on s'endormit de nouveau dans une fausse sécurité. Enfin la guerre d'Italie éclata comme un coup de fondre ; elle produisit parmi les catholiques des mouvements variés : l'Z/niVers affecta la confiance ; le P. Lacordaire approuva l'initiative impériale ; Mais M. de Monlalembert s'empressa de lui en exprimer « sa cuisante douleur», et M. de Falloux, dès le mois de février 1859, exposa dans le Correspondant les dangers auxquels l'aide prêtée par la France au Piémont allait exposer le St-Siége. Les événements se précipitèrent : la révolution s'étendait en Italie comme une lâche d'huile ; Napoléon III laissait faire. Alors Montalembert, toujours sur la brèche, malgré une crise aiguë du mal dont il ressscntait déjà les atteintes, publia un écrit de protestation admirable, intitulé : Pie IX et la France en 184c et i8Sç.

On songea à le poursuivre de nouveau ; il fut cité devant le juge d'instruction ; l'affaire n'eut pas de suite ; mais la

MÉLANGES . 3l9

menace ne réussit pas à abattre son indépendance, et, sous son inspiration et celle de ses amis, le Correspondant fit une campagne, sans trêve ni relâche, contre la politique impériale en Italie. Le succès ne couronna pas ces nobles efforts. L'empereur glissa de plus en plus sur la pente où il s'était engagé ; il finit par exhorter le St-Père à renoncer aux provinces révoltées, et, sans souci des services renduset des adulations passées, il supprima Y Univers pour avoir publié une encyclique pontificale relative aux événements. Montalembert soutîrait vivement de ne pouvoir plus efficacement combattre pour le St-Siége ; il applaudit à l'acte héroïque de Lamoricière ; il ne cessait de s'indigner contre Napoléon II ï et Cavour, et, comme celui-ci s'était placé au parlement de Turin sous l'égide des idées de liberté, il riposta dans une lettre fameuse où débordaient tous les sentiments de son cœur : « Grâce à Dieu, lui disaitil, votre politique n'est pas la mienne... Non, vous n'êtes pas la liberté ; vous n'êtes que la violence ; ne nous condamnez pas à ajouter que vous êtes le mensonge. Nous sommes vos victimes, soit ; mais nous ne serons pas vos dupes ». M. de Cavour revint à la charge ; il déclara qu'une fois à Rome, il proclamerait le grand principe de Montalembert : l'Eglise libre dans l'Etat libre. Aussitôt celui ci reprit la plume : « Cette promesse, écrivit-il, vous ne la tiendrez pas. Je ne parle pas de votre bonne foi : je constate votre impuissance. J'ai pour garants de cette impuissance vos ancêtres, vos auxiliaires, vos antécédents. » Et pendant qu'il ferraillait de ce côté, il épanchait ses douleurs dans une lettre à M. Aug. Reichensperger, et il faisait cette prophétie saisissante : « Les princes allemands, protestants et catholiques, qui ont laissé dépouiller le Pape et immoler à petit feu le brave roi de Naples avec l'héroïque Allemande qu'il a pour femme, ces princes-là ont signé d'avance leur

arrêt de mort. L'unité italienne aura pour conséquence nécessaire et inévitable Tunité allemande faite par la révolution, soit que la Prusse veuille être son instrument ou non. »

En présence des dangers qui menaçaient la cause catholique, Montalembert ne pouvait rester, malgré ses dégoûts, étranger à la politique ; elle exerçait du reste sur lui celte attraction puissante à laquelle si peu d'hommes résistent; elle a pour objet le gouvernement des âmes dans le temps, et comment dès lors s'étonner que les catholiques soient préoccupés de prévenir ou de combattre ses déviations ? Aussi bien, à la suite des mécontentements produits par les événements d'Italie, quelques signes apparaissaient permettant de croire à un renouveau pour les idées de liberté et à une participation plus active du pays à ses affaires. Dès 1861, l'empereur, sentant probablement le terrain moins ferme sous ses pas, avait concédé au Corps législatif le droit de rédiger une adresse, la reproduction de ses débats et la faculté de présenter des amendements. C'est pourquoi, quand approchèrent les élections de ib63, les anciens parlementaires se réunirent et décidèrent d'accepter la lutte. Montalembert se disait bien refroidi ; il l'était moins qu'il ne le pensait. Il accepta deux candidatures, l'une à St-Brieuc et l'autre à Besançon. A St- Brieuc, l'évêque, par une manœuvre étrange, suscita contre lui une autre candidature catholique, ce qui assura le succès du candidat radical ; à Besançon, l'autorité ecclésiastique ne l'abandonna pas ; mais, combattu vigoureusement par M. de Persigny, il échoua également. A vrai dire, il ne faisait pas grand fond sur la victoire ; mais qui ne connaît ces états d'âme où l'on espère contre toute espérance ? Montalembert en était là : aussi soufïrit-il cruellement de :Son échec.

MKLANGES 32 1

Le premier Congrès de Malines lui procura bientôt une compensation. Il faut avoir vécu dans ce temps-là pour se rendre compte de l'éclat de ces grandes assises catholiques, des services qu'elles ont rendus et des fruits qu'elles ont produits : l'éclat résulta des grands noms qui prêtèrent leur concours ; les services consistèrent surtout à délivrer les croyants de la torpeur morbide où ils végétaient ; les fruits, qui ont bien dépassé les prévisions des organisateurs, s'étalèrent dans la multitude d'œuvres qui prirent successivement naissance. Le Congrès méritait à tous égards le suffrage et l'aide de M, de Montalembert ; on le pressa de contribuer à son succès ; il s'y décida ; il crut qu'on lui demandait un acte ; il déclara qu'il allait faire en public son testament politique. A peine arrivé le 20 août i863 à Malines, il prononça ses deux célèbres discours sur l'Eglise libre dans l'Etat libre. Plus de quarante ans se sont écoulés depuis lors, et l'impression de ces mémorables journées ne s'est pas effacée de ma mémoire : la hauteur des vues, l'art qui présida à la diction, l'émotion soutenue de la pensée et de la parole produisirent sur l'immense auditoire suspendu aux lèvres de l'orateur un effet inénarrable, et quiconque n'a pas assisté à ce triomphe de l'éloquence humaine ne peut s'imaginer l'enthousiasme qu'il provoqua. Le cardinal Sterckx le félicita ; le roi Léopold I^^ et M . Guizot en firent autant ; M . Dechamps représenta ces superbes harangues comme « un événement qui retentirait longtemps dans le monde politique et religieux ». Mgr d'Hulst a reconnu depuis la parfaite correction de son langage.

Mais, hélas ! Dans la vie humaine, il n'y a pas de jour sans lendemain. M. de Montalembert avait eu soin de dire qu'il parlait « en homme politique, dominé par le sentiment de ce qui est possible et de ce qui ne Test

plus », et, en terminant, il avait ajouté « qu'il soumettait toutes ses expressions comme toutes ses opinions à Tinfaillible autorité de l'Eglise ». Malgré ces précautions, des mécontentements surgirent ; des dénonciations s'affinèrent; des procès de tendances s'élaborèrent, et l'on alla jusqu'à léclamer la condamnation du glorieux lutteur. En relisant les discours de Malines, on a le droit d'être étonné de ce déchaînement de passions ; le cardinal Dechamps me dit un jour, que, sauf deux ou trois expressions, il n'y avait rien à reprendre dans l'exposé et les développements de M. de Montalembert ; mais peut-être faut-il attribuer les dissentiments qui éclatèrent à des confusions dont lui-même eut soin de se garder et qu'une vue plus exacte des choses dissipa petit à petit. N'était-ce pas aller trop loin dans un sens que de dépeindre le régime de liberté comme étant le meilleur dans les temps et chez tous les peuples ? Et d'autre part, n'était-ce pas exagérer en sens contraire que de condamner en bloc toutes les constitutions modernes ? Aujourd'hui les précisions qui manquaient alors se sont fait jour et les catholiques ne peuvent que se rallier unanimement à cette appréciation du P. Lecanuet : a Divinement intransigeante quand il s'agit des principes, l'Eglise montre dans la pratique la plus sage et la plus maternelle condescendance. Les libertés de la conscience et de la presse, si on les considère comme des principes universels et absolus, sont condamnables ; mais, à titre d'hypothèse, c'est-à-dire considérées comme des dispositions appropriées aux conditions de tels et tels peuples, elles peuvent être légitimes, et les catholiques peuvent les aimer et les défendre ». Cette distinction de la thèse et de l'hypothèse n'avait pas été clairement entrevue au début ; elle est généralement admise à l'heure présente et elle permet de rendre justice à M. de

Montalembert. L'opinion du reste dès cette époque s'accommodait mal de l'idée qu'il pût être condamné ; car, bien qu'il ne se fût pas rendu en 1864 ^^ second Congrès de Malines, son souvenir plana sur l'assemblée et son nom y fut fréquemment acclamé.

Seulement à Rome, on craignit que quelques catholiques ne fussent tentés de faire de l'hypothèse la thèse, et l'on crut dès lors devoir renouveler les déclarations antérieures de la papauté. C'est ce qui explique la publication, le 8 décembre 1864, de l'encyclique Quanta Cura et du Syllabus. En réalité, ces documents ne renfermaient rien de nouveau ; l'encyclique reproduisait les principes de l'encyclique Mirari vos de Grégoire XVI, et le Syllabus n'était que le catalogue des erreurs précédemment condamnées par le pape Pie IX. Il faut le reconnaître cependant : l'émoi fut très vif; M. de Montalembert, subissant comme en général les hommes de combat l'impression du moment, s'imagina que son œuvre était condamnée ; il songea à se retirer du comité' de rédaction du Correspondant et à entraîner ses amis dans sa retraite ; on lui expliqua que l'encyclique et le Syllabus se bornaient à rappeler l'enseignement immuable du St- Siège, et qu'ils étaient compatibles avec une large tolérance dans les faits ; il se rendit à ces raisons et il se ressaisit. Bientôt du reste la brochure de l'évêque d'Orléans, en séparant les nécessités contingentes de l'idéal, remit toutes choses en place ; grand fut son succès ; en quinze jours, cent mille exemplaires en furent vendus ; 63o évêques remercièrent son auteur du service rendu à l'Eglise ; le Pape le congratula à son tour, et c'est ainsi, qu'après quelques jours de trouble, on passa du découragement à l'allégresse. Est-ce à dire qu'aucune obscurité ne subsista dans l'esprit de Montalembert au sujet des

documents pontificaux? Ce serait trop s'avancer; parfois il se croyait réduit à Timpuissance, et se figurait que Tinstrument à Taide duquel il défendait TÉglise demeurait brisé dans ses mains. Mais il repoussait avec horreur toute velléité de révolte ; sans cesse il se rappelait M . de Lamennais pour ne point l'imiter : « Je relis avec soin les Affaires de Rome, écrivait-il, afin d'apprendre à ne pas faire ce qu'il a fait. » Puis, définissant le point de vue auquel il s'arrêtait : « Je ne suis pas chargé, dit-il, du gouvernement de l'Eglise ; je ne suis chargé que du salut de mon âme et du soin de mon honneur. L'un et l'autre m'interdisent jusqu'à la pensée d'une insurrection contre le chef de l'Eglise dont j'ai été le soldat et dont je reste l'enfant (i). »

Les débats relatifs à l'encyclique étaient loin d'être apaisés, lorsque le St-Père manifesta la volonté de réunir un. concile universel. La nouvelle fit tressaillir d'aise M. de Montalembert : « Je salue, dit-il, avec autant de bonheur que de respect cette inspiration providentielle de Pie IX qui met ainsi le comble aux grandeurs de son pontificat ». Pourtant, peu après, les deux fractions qui divisaient les catholiques en vinrent aux prises à l'occasion de la prochaine réunion du concile : la question de l'infaillibilité papale provoqua de chaudes controverses, et derrière elles se dessinèrent chez les uns l'espoir et chez les autres la crainte de voir l'Eglise rompre avec la société moderne. Quand on y réfléchit, on ne peut que déplorer les luttes ardentes et fastidieuses que ces démêlés suscitèrent. Assurément, partout où il y a des hommes, il y a des passions, des rivalités, des préoccupations personnelles ; mais, comment ceux qui ont foi dans les promesses divines, pouvaient-ils espérer

(I) Lettre à M. de Malieville qui l'avait engagé à protester contre rencyclique.

OU redouter que le concile obéît aux inspirations d'un parti ? M. de Montalembert, cédant à son tempérament d'homme de combat, ne cacha pas ses appréhensions ; mais en même temps il restait avant tout catholique ; il le proclamait bien haut, tout en puisant dans sa fidélité le droit qu'il s'attribuait de parler et d'agir avec une pleine liberté : « En ce qui touche, disait-il, la direction actuelle des affaires catholiques dans le monde, je suis de l'opposition autant qu'on peut l'être, mais de l'opposition que je crois permise, et je suis bien résolu, quoi qu'il arrive et quoi qu'il m'en «coûte, à ne jamais franchir les limites inviolables. » Et, comme on lui demandait ce qu'il ferait si l'infaillibilité était votée, il parut étonné et répondit « qu'il se soumettrait, qu'il soumettrait sa volonté comme on la soumet à toutes sortes d'autres questions de foi ».

Dans cette mêlée, deux incidents particulièrement douleureux pour lui vinrent le bouleverser.

Il avait écrit à propos de la chute de la reine Isabelle un article où il s'exprimait sans ménagements. Le comité du Correspondant refusa de l'insérer. Aussitôt il donna sa démission et écrivit à M. de Falloux : « Je suis et je veux rester votre ami ; mais c en est fait de notre action commune. Désormais, je ne connais plus le Correspondant ». Sa nature généreuse l'aurait probablement fait revenir de cette décision, si de nouvelles crises intenses de son mal ne l'avaient assailli. Pourquoi faut-il qu'à un pareil moment, la défection du P. Hyacinthe soit venue le frapper d'un coup plus sensible que tous les autres ? Ce n'est pas qu'il n'eût été parfois effrayé de ses dispositions ; il l'avait entendu à certaines heures manifester des préférences pour le protestantisme, et il l'avait engagé au silence et à la soumission ; mais il n'avait pas pressenti une telle chute. Un instant

il espéra ramener « son pauvre cher ami » ; il lui écrivit le 28 septembre 1859 une lettre pathétique : on sait assez qu'il échoua.

Il voguait ainsi au milieu des épreuves, lorsqu'une transformation s'opéra dans le régime politique du pays : l'empire absolutiste fit place à un empire nouveau, s'inspirant dans une certaine mesure des principes parlementaires. Il en éprouva une vive joie ; il entrevoyait pour la France des jours meilleurs ; ses espérances devaient être bien trompées ; mais Dieu lui épargna d'assister à leur effondrement.

Les années qui venaient de s'écouler, bien que n'ayant pas été précisément pour M. de Montalembert des années de vie publique, n'en avaient pas moins été laborieuses. Non content de participer aux débats nombreux et variés dont je viens d'évoquer le souvenir, il travaillait de longue date à un ouvrage sur les moines d'Occident. Dès sa jeunesse, la grande figure de saint Bernard l'avait séduit ; puis, son cadre s'était élargi : il publia en 1860 les deux premiers volumes de Touvragc, volumes dans lesquels se trouve une introduction « passant, selon le témoignage du P. Lecanuet, pour l'œuvre la plus parfaite de son auteur ». Le sujet choisi marque à lui seul de quel côté se tournaient les préoccupations de M. de Montalembert. Les moines ont prié ; ils ont soulagé les pauvres et élevé les générations ; ils ont porté la foi au loin et dirigé les âmes ; ils ont transformé le sol et cultivé les lettres ; ils ont lutté contre les hontes de la Rome païenne et les férocités des barbares : mettre en lumière leurs services multiples est faire acte d'apologétique, et c'est là précisément ce qui tentait M. de Montalembert, toujours

heureux de venger TÉglise et de batailler contre ses ennemis. Mais à mesure qu'il avançait dans sa tâche, tout en luttant contre la maladie qui lui dérobait de longues heures, il s'apercevait qu'il ne le terminerait pas : « Je n'en viendrai pas à bout, disait-il tristement ; mais je marcherai quand même jusqu'à extinction. » Il put ainsi donner encore trois volumes sur les moines de TAngkterre ; puis il rassembla de nombreux matériaux qui permirent après sa mort à M M . de M eaux et Foisset de faire paraître deux volumes roulant principalement sur Grégoire VU et les moines contemporains de ce grand pape. Mais le monument est resté inachevé, et l'on n'y voit même pas figurer l'histoire de saint Bernard, qui offrit au moyen âge le type le plus parfait de la vie monastique.

Quoi qu'il en soit, il fallut à M. de Montalembert beaucoup de courage et je serais tenté de dire d'enthousiasme chrétien pour ne pas abandonner, sous l'étreinte de la maladie, l'œuvre entreprise. Mais il n'était pas de ceux que les obstacles rebutent, et, malgré ses souffrances, il ne reculait devant aucune fatigue pour réaliser le dessein qu'il avait conçu. C'est dans ce but principalement qu'il avait fait de nombreux voyages dans divers pays de l'Europe, recueillant partout des souvenirs et des matériaux, car il voulait que le travail auquel il s'était voué défiât, par l'exactitude des faits, toute critique sérieuse.

Malgré ces labeurs incessants, aggravés par une correspondance très étendue, M. de Montalembert jouissait vivement des joies de la famille et du charme des relations d'amitié. Il possédait un intérieur admirable, et il avait fait son secrétaire d'une de ses filles, Catherine, digne en tous points de cette mission de confiance : tout à coup elle lui déclara sa vocation religieuse. Il se soumit à la volonté de Dieu ; mais il en ressentit une peine humaine, très amère, qui vint se

328 ÉCHOS DhS LUTTES CONTEMPORAINES

mêler à son allégresse chrétienne ; ce double sentiment se: refléta dans son discours de Malines où iï paya un tribut de gratitude « à ces légions de filles héroïques arrachées par le seul effort de leur volonté de nos flancs et de nos cœursensanglantés ». A Paris, il tenait le mercredi des réceptions où affluaient ses coreligionnaires politiques et religieux, beaucoup de ses antagonistes d'autrefois et d'illustres étrangers. A La Roche en Brény, il pratiquait Tun des devoirs essentiels du chrétien, la visite des pauvres ; le soir, il lisait en famille de cette voix séduisante que n'oublieront jamais ceux qui l'ont entendue ; à l'automne, il réunissait les meilleurs de ses amis, Mgr Dupanloup, MM. A. Cochin,. Foisset, le général Changarnier, Lacordaire, l'abbé Perreyve, de Falloux, le prince A. de Broglie, bien d'autres encore, et parmi ces derniers des jeunes gens qu'il cherchait à pousser au combat : pour tous, il était un aimant, et, en s'entretenant avec lui et avec eux, on se rappelait, suivant le mot de Cicéron, que la conversation est un plaisir des dieux. Ces jouissances furent mêlées de larmes: en novembre 1861, il perdit le premier compagnon de ses luttes, Lacordaire. Ils n'étaient pas toujours d'accord ; ils ne s'entendaient ni sur l'ancien régime, ni sur la démocratie, ni sur la révolution française; deux fois même, en 1848 et lors de la guerre d'Italie, le dissentiment fut très vif; mais ils restaient d'accord sur la liberté et la religion. Nul, plus que Montalembert,. n'avait travaillé à l'entrée de Lacordaire à l'Académie : celuici y avait été reçu le 24 janvier 1861 par M. Guizot, ayant pour parrains Berryer et l'ami illustre auquel il devait sa nomination. Hélas ! le discours prononcé alors devait être le chant du cygne. Lacordaire s'affaiblit rapidement ; Montalembert alla le voir à Sorèze ; il le trouva pâle, décharné, se traînant à peine ; deux mois après, la mort avait accompli

son œuvre. 'Rien n'égale î*amertume de semblables séparations ; mais en rompant des liens humains, elles rapprochent de Dieu.

En i865, la maladie dont souffrait Montalembert s'aggrava sensiblement. Il éprouva des douleurs plus cruelles encore que par le passé 4 il les supporta avec une touchante résignation ; il priait avec ferveur et communiait souvent, et les siens s'aperçurent de plus en plus, aux témoignages de sympathie et de sollicitude qu'il recevait de toutes parts, de la place incomparable qu'il continuait à occuper dans le monde catholique. Son martyre dura encore quatre années : en 1868, il devint plus cuisant, et il lui arracha cette plainte : « Il me reste une heure au plus de la journée, que je consacre quelquefois à jeter sur le papier quelques ^étincelles du feu intérieur qui brûle encore en moi. » Sa iin lui apparaissait comme prochaine ; mais il s'y croyait Insuffisamment préparé : « Je n'ai point, écrivait-il, véritablement établi entre mon âme et Dieu la grande union, l'union des saints... J'ai maintenant à vouloir la mort, à la regarder en face... O mort, tous mes chagrins, tous -mes malheurs viennent de ne pas t'avoir connue et pratiquée.

Je n'ai voulu que la vie seule et je l'ai trop voulue pour onoi. Elle m'a brisé, elle m'a brûlé. C'est pourquoi, je ne suis plus bientôt que cendres ou bois mort. Feuilles ^t fruits, branches et tronc, tout sera bientôt dévoré. » Le 6 février 1870, il se traîna une dernière fois à St-Thomas d'Aquin et y reçut la sainte communion. Il en revint ^exténué. Le i3 mars au matin, la mort l'envahit tout à coup. La sœur qui le soignait lui dit : « Faisons ensemble l'acte de contrition. » Il comprit, dit par deux fois : « Pardon, mon Dieu, pardon ! », inclina la tête vers le •crucifix placé entre ses mains et tomba dans l'assoupisse-

33o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

ment final. Ainsi disparut, au milieu du deuil général^ ce grand serviteur de ITi^lise.

En consacrant ces quelques pages de souvenir à M. de Montalembert, j'ai eu moins en vue d'honorer sa mémoire que de rappeler aux tièdes, aux oisifs, aux ingrats, ce modèle incomparable. M. de Falloux lui a rendu un hommage légitime, lorsque, rappelant que « dès le premier jour et sans partage il se dévoua à la cause de Dieu », il a ajouté : « le fondateur, l'orateur, l'agitateur de ce qu'on» nomma le parti catholique, il mérita de personnifier en France et en Europe la lutte laïque soutenue au nom de la foi contre tous les préjugés des gouvernements et despeuples (i)». Aujourd'hui les mêmes périls se déchaînent contre l'Eglise et la société. Combien les exemples de labeur et d'abnégation donnés par M. de Montalembert ne devraient-ils pas trouver d'imitateurs ! Hélas ! les bras manquent ; bien des intelligences restent en friche ; bien des cœurs se dessèchent. En faisant revivre l'image de M. de Montalembert, ne donne-t-on pas aux abstentions,, aux lâchetés et aux désertions une secousse salutaire ? Qu'il soit au moins permis de l'espérer.

(I) Le Parti catholique.

Lettres de Lamennais à Montalembert

Quiconque s'intéresse à Thistoire de T Église, aux combats livrés par ses champions comme aux angoisses que lui causent ses revers et des défections inattendues, est avide des révélations qui peuvent aider à démêler le mystère de la chute de Tabbé de Lamennais. Avoir défendu comme pas un le catholicisme, et puis s'être renfermé à son égard dans une hostilité croissante et irréductible : telle a été, en deux mots, la vie de ce lutteur hors ligne, de cet écrivain incomparable, de cet apostat résolu, et cette vie est si déconcertante, qu'on ne se lasse pas de la scruter pour y chercher des indices de bonne foi et des motifs d'espérance. C'est à ce titre, que la correspondance de l'abbé de Lamennais avec son disciple préféré suscite une curiosité douloureuse chez ceux qui ne sont pas indifférents aux évolutions, même les plus tristes, de l'esprit humain. Le P. Lecanuet et M. de Meaux ont donné, en 1895 et en 1897, quelques extraits des lettres de M. de Montalembert embrassant les années i83o à i835 (i). A son tour, M. Eugène Forgues a

(\y Montalembert; sa jeunesse, par P. Lbcanubt ; Paris, Poussiclgue; 1895. — Montalembert, par le Vicomte de Meaux; Paris, Calmann Lévy, 1897.

publié, en 1898, en leur entier les lettres écrites pendant la même période par M. de Lamennais (i) ; et, encore que les premières ne soient pas complètes, on peut se rendre assez bien compte, en lisant les unes et les autres, de rattachement indéfectible de M. de Montalembert à la foi catholique, de la confiance qu'il conserva longtemps dans les résolutions finales de M. de Lamennais, de l'abandon successif par celui-ci de la plupart de ses croyances.

M. Forgues estime que les lettres auxquelles il a donné le jour « nous font assister au drame intellectuel dont le dénouement seul nous était suffisamment connu jusqu'ici » ; « elles expliquent, dit-il, ce dénouement, le préparent et le justifient. » C'est beaucoup dire. Malgré des attitudes équivoques, M. de Lamennais n'a nullement paru disposé pendant longtemps à franchir le pas décisif qui l'a séparé de la communion de l'Eglise. Comment s'y est-il déterminé tout à coup ? Quelles sont les influences venues, soit de lui-même, soit du dehors, qui lui ont inspiré un éclat que des actes de soumission posés presqu'en même temps semblaient prévenir? Les lettres fournissent bien à cet égard quelques indices ; mais elles ne nous permettent pas de pénétrer jusqu'au fond du travail intérieur qui a dû torturer cette âme en détresse. Elles sont néanmoins pleines d'enseignements, car elles mettent en lumière les infirmités de l'apôtre près de tomber, les blessures de son orgueil, sa persistance à prédire un avenir façonné suivant ses idées personnelles; et, sous ce rapport, elles montrent une fois de plus le peu qu'est

(i) Lettres inédites de Lamennais à Montalembert, par Euo. Forgu£s, Paris, Perrin et C»c, 1898.

i'homme, abandonné aux prétentions de son amour-propre et aux combinaisons d'une imagination désordonnée.

Les quatre premières lettres du recueil de M. Forgues •vont du 8 novembre i83o au mois d'octobre i83i ; elles sont fort touchantes et imprégnées d'un sentiment chrétien très vif et d'un esprit de soumission sans réserve à l'Église. La première accueille les offres de collaboration à V Avenir de M. de Montalembert ; elle se félicite de le voir s'associer u à la défense de la plus belle cause pour laquelle les hommes puissent combattre, Dieu et la liberté. » La quatrième lui annonce dans les termes les plus corrects qu'il s'est décidé, à raison de Thostilité qu'il rencontre, principalement de la part de l'épiscopat, à arrêter la publication de V Avenir et les travaux de l'Agence générale pour la défense de la liberté religigieuse : « Voyons et adorons, dit-il, dans ce qui se passe la sainte volonté de Dieu, et tâchons de le servir d'une autre manière dans la retraite que nous fait sa bonté. »

Que ne persista-t-il dans cette première et salutaire impression ! Mais bientôt il conçut, de concert avec MM. de Montalembert et Lacordaire, la funeste résolution de se rendre à Rome et de mettre en quelque sorte le Saint- Siège en demeure de se prononcer sur leurs doctrines. On sait ce qui résulta de cette démarche imprudente. Les instances des pèlerins aboutirent à la ruine de leurs projets, à l'encyclique Mirari vos et à la nécessité pour eux de se soumettre ou de se révolter.

MM. de Montalembert et Lacordaire ne songèrent pas «un instant à adopter ce dernier dessein ; tout au plus y

eut-il chez eux quelque incertitude au sujet de Topportunité d'une déclaration d'adhésion. Quant à M. de Lamennais, il n'avait pas hésité à renoncer expressément à la publication de VAyenir et à dissoudre l'Agence. Il parut d'abord se féliciter de l'effet de cette résolution ; il s'était retiré à La Chênaie, et de là il manda à Montalembert le 14 octobre i832 : « J'ai reçu une lettre du P. Orioli, écrite au nom du Pape, pour nous témoigner sa satisfaction de notre démarche. Ainsi, nous sommes en règle de ce côté ; on ne nous demande rien de plus que ce que nous avons fait. » Il cherche même à apaiser les souffrances qui tourmentaient le cœur de son disciple : « La foi qui montre les choses sous un jour plus élevé et plus vrai, et le temps qui affaiblit les impressions les plus profondes achèveront de lui rendre la paix et d'autant plus vite, que tu ne résisteras ni à l'un ni à l'autre » ; il l'engage vivement à s'en rapporter à la Providence, « pleine d'amour et de bonté, qui veille sur toi » (i). Un peu plus tard, il lui recommande encore « de se tourner de toutes les forces de son âme vers ce qui ne passe point et ne changera jamais » (2). A quelque temps de là, comme on le pressait de faire une déclaration formelle de soumission à l'enseignement du Souverain Pontife, il hésite par la raison que voici : u Ce serait, à mon avis, une très grande faute que de faire une nouvelle déclaration quelconque ; elle aurait pour conséquence inévitable, oa d'être considérée comme une rétractation de toutes nosdoctrines que le Pape a refusé de condamner, ou d'amener des discussions sur le sens de l'encyclique, qu'on se mettrait de part et d'autre à interpréter au grand scandale des fidèles.

(i) 14 novembre 1832.

(2) 9 janvier 1833.

et à la grande joie des ennemis de la religion fi). » Il se décide cependant à faire quelques jours après, le 4 août, la déclaration sollicitée, et, en avertissant Montalembert de cette démarche, il émet Tespoir qu'elle produira de bons fruits : « Les circonstances, dit-il, m'ont forcé de parler. Espérons que Dieu bénira les motifs qui m'ont décidé (2). » En même temps il se montre résigné : « Personr nellement nous devons nous réjouir de ces persécutions, puisqu'elles nous donnent quelque ressemblance avec Celui qui nous a précédés dans cette voie de douleur et qui nous commande d'y marcher à sa suite... Il faut se résigner à vivre, puisque Dieu l'ordonne, et après tout il sait mieux que nous ce qui est bon à nous et aux autres (3). » Il se défend aussi de toute idée de se séparer de l'Eglise : « Que la science en elle-même soit incompatible avec le catholicisme, c'est ce que je ne croirai jamais ; car, si je le croyais, je cesserais d'être catholique, parce qu'alors il faudrait admettre qu'il y a des vérités qui s'excluent réciproquement, ou que l'ignorance est un commandement divin, d'où il s'ensuivrait que tous les progrès de la civilisation et de l'humanité ont été Tefifet d'autant de violations de la religion de Jésus-Christ (4). » Parlant d'un endroit qu'il avait découvert pour y placer son tombeau : « Une croix, dit-il, gravée en creux dans le roc et quelques mottes de terre sur le pauvre mort, voilà tout. » En attendant, il demande des prières pour lui et il écrit à Montalembert : « Appuyons nos deux pauvres âmes l'une sur l'autre, afin qu'elles s'aident à s'élever au-dessus de la

(I) 28 juillet 1833.

<2) II août 1833.

(3) 31 juillet 1833.

(4) 31 août 1833.

•terre vers Celui en qui seul elles posséderont la paix (i). » A ne prendre que ces extraits et d'autres, on croirait que Lamennais demeurait délibérément Tenfant soumis et obéissant de l'Eglise, et que toute trahison de sa part était impossible. C'est ce qui explique aussi qu'il conservait des relations étroites avec nombre de catholiques, tels que le comte Plater, MM. Rio, Mac Carthy, Denis Benoît (2), de Coux, Gerbet, etc., et que Montalembert lui restait tendrement attaché. Il était, du reste, convaincu de la persistance des sentiments qui l'unissaient à ce groupe d'hommes ; ceux-ci ne l'étaient pas moins, et dans une •lettre que lui adressait l'abbé Gerbet, le 22 septembre i833, celui-ci disait que l'abbé Combalot « se détachait assez visiblement de nousn. Cependant, Lamennais subissait dès ce moment l'assaut de vifs combats intérieurs ; quand on parcourt sa correspondance de cette époque, on y trouve la trace de plaintes et de desseins qui semblaient peu compatibles avec ses croyances. Ce n'était pas la rupture ; il la repoussait ; il exerçait du reste encore les fonctions sacerdotales ; mais il était sur une pente dangereuse, et l'œil de Lacordaire avait discerné, comme je le rappellerai dans nin instant, qu'au lieu de la remonter, il tendait à la descendre.

Les plaintes, il les dirigeait surtout contre le Pape et Tépiscopat ; il ne se séparait pas seulement d'eux en telle ou telle opinion libre ; il enveloppait dans sa réproba- -tion, qui prenait parfois les proportions d'un anathème, ia hiérarchie catholique tout entière ; c'était l'institution même de la hiérarchie qu'il condamnait. Il écrivait : « Il n'y a rien à faire par le clergé ni avec le clergé, à cause

(i) 25 septembre, 5 novembre, 11 novembre 1833. (2) Plus tard M. Benoit d'Azy.

MKLANGES 33/

de Rome et des évèques. Il faut auparavant que Dieu, par des moyens dont lui seul a le secret, ait guéri la. plaie honteuse et profonde qui tue son Eglise. » Puis : « La hiérarchie veut obstinément ce que les peuples ne veulent pas, et repousse absolument tout ce que veulent les peuples. » Et encore : « Qui ne prendrait en haine le principe qui préside à toutes nos sociétés ? Et c'est ce principe que Rome soutient ! N'ayant plus de rois à sacrer depuis qu'ils se moquent d'elle, pour ne pas rester tout à fait oisive, elle s'est mise à sacrer le bourreau. » Une autre fois : « Je voudrais changer notre langage sur un point et substituer le mot de christianisme à celui de catholicisme, pour mieux montrer que nous ne voulons plus avoir rien à faire avec la hiérarchie. » Ailleurs : « Rome est bien le pays de la haine, de la haine basse qui marche dan» l'ombre et blesse en se cachant. » Ailleurs encore : « Il est clair qu'il faut que la société passe prochainement par un despotisme atroce ou par une anarchie temporaire, et peut-être successivement par l'un et par l'autre. La liberté ne viendra qu'après, mais elle viendra sans aucun doute et elle s'établira par le catholicisme, affranchi malgré la hiérarchie... On ne peut rien faire avec le concours du clergé actuel : on ne peut sans crime vouloir ce que la hiérarchie veut, ni faire ce qu'elle fait (i). » A côté de ces incriminations générales, que d'invectives dirigées contre certains prélats ! Parlant de deux membres du haut clergé : « Qu'il n'y ait rien désormais, s'écrie- t-il, absolument rien de commun entre eux et nous » ; puis, de l'archevêque de Paris : « Qu'attendre de l'avenir du catholicisme avec de pareils hommes ? Et ils

(i; 26 janvier, 12 et 34 février, 2 et 8 mai, 22 juillet, 19 octobre

sont tous comme cela, à bien peu près » ; enfin du clergé presqu'entier : « Quelle infâme race qu'une partie du clergé de notre temps I » (i).

Ces attaques désordonnées effrayaient Montalembert : « Agir en dehors de l'Église, lui disait-il, en dehors du clergé et des catholiques, mais c'est impossible, mon bienaimé père.... Comment pourrions-nous jouer un rôle de ce genre, sans nous trouver en présence de la hiérarchie, sans être obligés de la combattre ? N'est-ce pas là pour les catholiques une position intenable? Du reste, je ne saurais admettre avec vous, que la hiérarchie soit corrompue, matérialisée, que sa tendance soit radicalement mauvaise, car toutes mes idées sur l'Eglise seraient bouleversées (2). » Seulement, dans l'attachement puissant qu'il avait pour Lamennais, il ne discernait pas encore clairement que les violences de celui-ci ne visaient pas seulement quelques hommes, mais l'institution même de l'Eglise. Cependant, Lamennais lui avait écrit: « La lutte entre le passé et l'avenir n'est pas finie, et notre erreur a été de vouloir faire servir une partie du passé à réaliser l'avenir. Cela était impossible. Le catholicisme vivra, mais sous des conditions nouvelles d'existence. Quelles, seront-elles ? Encore une fois, c'est le secret de Dieu » ; et quelques jours après : « La décadence de la religion ne s'arrêtera qu'après que Dieu aura opéré une immense réforme dans l'Église (3).» Luther ne parlait pas autrement ; c*est du reste là le langage de tous les hérésiarques : ils ne veulent pas de l'infaillibilité de l'Eglise, mais ils proclament la leur !

(i) I mars, 12 avril, 10 février 1833.

(2) 2 octobre 1833. Au mois d'août 1833, Montalembert était parti pour l'Allemagne ; après un long séjour dans ce pays, il se rendit

.en Italie, et ne revint à Paris qu'en février 1835.

(3) 26 janvier, 5 février 1833.

MÉLANGES SBg

Dans les premiers temps, Lamennais n'était pas décidé à lever le drapeau de la défection ; parfois même il paraissait résolu à l'abstention. Si, le 17 janvier i833, il écrivait : « J'ai besoin de quelques jours pour réfléchir à ce qui concerne nos affaires de Rome avant de prendre un parti », il ajoutait le 5 février, faisant allusion à la réforme à opérer dans l'Église : « Il est clair que Dieu ne veut pas que nous nous en mêlions. Notre tâche est désormais remplie ; nous avons répandu des semences qui fructifieront un jour ; » et le 29 mars : « Jésus- Christ ne se justifia point devant les princes des prêtres ; il se tut. Le Verbe divin s'enveloppa dans un silence non moins divin ; Il savait que ce que qu'on cherchait, ce n'était pas la vérité, mais le prétexte d'une condamnation prononcée d'avance. Sa conduite nous trace la nôtre » ; et le 1 2 avril i833 : « Continuons à nous taire jusqu'à ce que le temps soit venu de prendre une nouvelle position... Que suis-je moi-même ? La feuille séchée qu'emporte le vent. »

Ces dispositions semblaient rassurantes ; mais en même temps il en manifestait d'autres ; deux partis se disputaient sa volonté ; ils se reflètent dans ses lettres. Le 17 janvier i833, il disait : a Que le Pape et les évêques se débrouillent •comme ils pourront, et, au lieu de nous faire les champions du catholicisme, laissons-le entre les mains de la hiérarchie et présentons-nous simplement comme les- hommes de la liberté de l'humanité » ; le 23 janvier : « Nous devons désormais parler comme Français et non comme catholiques; du moins est-ce pour mon compte la position que je suis décidé à prendre, lorsqu'ayant fini mes travaux actuels, le moment me paraîtra venu le recommencer une vie active »; le 26 janv.: « J'ai pris la résolution de m'occuper uniquement de philosophie d'ici à quelque temps et ensuite de pure politique, •quand les circonstances nous permettront de recommencer un journal. » Ce dessein était un peu vague ; mais il ne recelait

340 ÉCHOS DES r.UTTES CONTEMPORAINES

rien de correct ; qu'était cette position de Français à prendre en dehors du catholicisme ? Comment un prêtre, un laïque même, attaché à TEglise, pourrait-il ne pas tenir compte de ses enseignements ? Aussi Montalembert lui répondait le S février : « Je dis que votre passé tout entier, votre gloire, votre attitude aux yeux de l'humanité vous placent malgré vous dans le camp des catholiques... Je dis qu'en renonçant à votre position de prêtre et d'ultramontain, vous scinderiez votre vie en deux et que la dernière moitié serait biea loin d'égaler la première en puissance, en orginalité, en éclat ; je dis enfin que la postérité s'étonnera de ce que, ne pouvant être à la fois père de l'Eglise et chef de parti, vous ayez préféré ce dernier rôle à l'autre, w Mais Lamennais persistait dans des termes inquiétants : a Notre point de vue, disait-il, n'est pas le même... Notre premier soin doit être de transporter notre action, quelle qu'elle soit, hors de l'Eglise en cessant de nous occuper des affaires propres de la religion, et de l'autre côté en évitant de traiter aucune question sous le point de vue théologique », et il ajoutait: « Quant le moment que j'attends sera venu, je ne désespère pas de m'en faire une nouvelle position et qui ne sera pas dépourvue de force. Du reste, si je réalise ce projet, j'en accepterai les conséquences et ne compromettrai que moi (r^.» Le 2 mai, il écrivait de nouveau : « Il ne faut pas nous gêner en politique, mais seulement cesser de parler de l'Eglise et de ses affaires. Que notre cause soit celle de la liberté ; nous la défendrons comme chrétiens, comme hommes, avec une parole haute et franche, et tant pis qui s'en formalisera. » Montalembert insistait pour le silence ; il l'engageait u à plier sous l'orage et à attendre de meilleurs jours.

(1) 2 février 1833.

avec humilité et résignation (i) ». Mais Lamennais répliquait : « Il est nécessaire que je prenne enfin un parti définitif, que je me fixe de quelque manière et, par conséquent, que je sache si je puis compter sur ta coopération indispensable pour continuer l'exécution de mes plans, ou si je ne dois songer qu'à arranger ma vie purement personnelle (2). »

Cependant Montalembert ne désespérait pas encore : « Pour vous, lui écrivait-il le 12 septembre 1 833, dans un langage pressant, aux yeux de Dieu comme à ceux des générations futures, il n'y aura pas dans toute votre vie, si glorieuse, si pure et si pleine, des années plus belles et plus remplies, que ces années de silence et d'inaction que vous croyez perdues pour votre gloire et pour l'humanité. » Bientôt, du reste, il allait lui donner l'exemple de l'obéissance et lui tracer par un acte la voie à suivre. Il avait écrit une préface au Livre des pèlerins de Mickiewicz, que Lamennais avait qualifiée « de touchante et magnifique chose », mais que le Saint-Siège réprouva dans un bref ; Montalembert prit le parti « de la soumission la plus absolue », et il écrivit à Lamennais, le 22 novembre i833 : « Grâce au ciel, je me sens la force de tout sacrifier pour conserver la lumière de la foi, de tout endurer pour rester dans la communauté des fidèles, dans cette union avec l'Eglise qui est le seul refuge des âmes blessées » ; puis, se tournant vers celui qu'il appelait encore son père, il lui adressait l'avertissement suivant : « La masse des catholiques et le clergé, peut-être sans une seule exception, ne se mêleront pas de chercher ce qui est du domaine spirituel et du domaine temporel ; ils s'intéressent tort peu à la liberté, tiennent avant tout à Rome et à la hiérarchie ;

(1) 22 juillet 1833.

(2) 31 août 1833.

ils ne verront en vous qu'un adversaire avoué de tous deux et vous regarderont comme un homme qu'ils doivent fuir et repousser. »

Confiant dans le succès de ces instances si clairvoyantes, Montalembert ne pouvait croire encore que Lamennais songeât à quitter l'Eglise. Lacordaire avait prévu sa chute de longue main, et, dès qu'il en fut convaincu, il s'était séparé de lui. Cette séparation n'avait pas dissipé les illusions de son jeune ami, et, quand celui-ci l'apprit, il avait écrit à Lamennais le 17 décembre i832 : « Je sens plus que jamais, depuis que vous êtes loin, que ma vie est enchaînée à la vôtre. Et ce n'est que justice. C'est vous qui m'avez donné une vie nouvelle. Comment ne vous la consacrerais-je pas tout entière ? » Dix mois après, malgré les inquiétudes qu'attestent ses lettres, il n'échappait pas encore à toute fascination : « Pour ce qui me regarde personnellement, lui mandait-il le 2 octobre i833, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai souvent dit : savoir que, quand même vous adopteriez le parti le plus diamétralement opposé à tout ce que je dis et pense, je n'en serai pas moins le premier de vos associés et coopérateurs. » Mais, s'il parlait ainsi, c'est qu'il pensait aux « vingt années d'éloquente et perpétuelle protestation de dévouement et d'amour pour rÉglise(i) », qui formaient à Lamennais une couronne de gloire et qui, dans sa confiance affectueuse, ne pouvaient être démenties.

Hélas ! il s'illusionnait et Lacordaire ne s'était pas trompé. L'amour-propre profondément ulcéré de Lamennais n'admettait plus aucune contradiction. Il parlait avec amertume du despotisme de Rome, et celui qu'il voulait imposer, le sien, était sans limites I il se plaignait des attaques dont il était l'objet ; mais nul plus que lui ne traitait avec une

<i) 23 novembre 1833.

violence acrimonieuse ceux qui le blâmaient, a L'âme de iLacordaire^écrivait-il, est pour moi un abîme où je ne vois rien. Les dissidences sur les doctrines ne sont qu'un prétexte et un prétexte mal choisi ; x:ar nous n'avons jamais parlé de doctrines » ; et une autre fois : « Je ne crois pas que Lacordaire ait jamais eu ni opinions ni idées d'aucune sorte, nettement comprises et arrêtées dans son esprit. Il a fait parmi nous l'office d'avocat. A présent il plaide une .autre cause, voilà tout (i). » Parlant d'un ouvrage de l'abbé Combalot, dirigé contre lui : « Il dédie, remarqua-t-il, son ouvrage à la Ste Vierge, comme les brigands des Abruzzes mettent leurs vols sou« sa protection et lui en offrent la dîme (2). »

Cette susceptibilité maladive et ces rancunes aveugles, se greffant sur la méconnaissance des bases mêmes du catholicisme et sur l'oubli de la doctrine du Christ, ne présageaient rien de bon. Au milieu des contradictions que retrace sa correspondance, il était cependant apparent qu'il marchait vers l'abîme. Dès le 16 mai i833, il avait annoncé à Montalembert qu'il avait commencé un petit ouvrage « d'un genre fort analogue à celui de Mickiewicz » ; il lui avait recommandé de n'en parler à personne : « Je montrerai, lui disaitil, ce que j'en ai fait, et ton avis m'encouragera à poursuivre ou m'en détournera. » Cet ouvrage devait s'intituler Les paroles d'un croyant. Avait-il, en en traçant las premières pages, conscience de leur gravité ? Hésitait-il encore à les publier ? On peut le croire ; mais ses hésitations devaient finir par cesser ; il s'enfonçait de plus en plus dans son

ihostilité à Rome et dans son culte pour lui-même.

(1) 26 décembre 1832, 26 janvier 1833.

(2) 25 septembre 1833.

Il avait quitté La Chênaie pour s'établir momentanément à Paris, et c'est de là, que le 5 novembre i833, il formula le dessein qui le travaillait : « Dieu veut peut-être, qu'après avoir défendu ses droits contre ceux qui tendent à le chasser de la terre, je défende maintenant contre elle (Rome) ceux de la liberté humaine, en m'opposant à l'établissement d'une théocratie esclave elle-même de la force brutale. » La théocratie n'était pas en cause dans le conflit où il était engagé ;. nul ne songeait à l'imposer, et dès lors il fallait bien voir dans l'acte qu'il méditait la réalisation d'un plan de révolte contre l'Église ; seulement il perdait de vue que le temps des hérésies nouvelles était passé : le cycle des erreurs religieuses avait été complètement parcouru.

Sur ces entrefaites, l'évêque de Rennes, ayant reçu du- Saint-Siège un bref en réponse à une déclaration de soumission* de Lamennais jugée insuffisante, l'interdit provisoirement « afin de savoir quel parti il prendrait à legard du Pape.»- Irrité, Lamennais traita cette décision de stupide ; mais, comme si au moment de franchir la dernière étape, il cherchait une excuse à sa conduite, en incarnant en lui un princip^e vrai sous certains rapports, il écrivit le 19 novembre : a Maintenant il s'agit de savoir s'il existe ou non deux sociétés, l'une spirituelle, l'autre temporelle, distincte et indépendante ; il s'agit de savoir si le catholicisme, soumisdans la première à l'autorité de la hiérarchie, est à son égard libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actesdans la seconde ; il s'agit de savoir si, comme citoyen, comme maire, préfet, député, ministre, il dépend uniquement du

•curé, de Tévêque, du Pape ; il s'agit de savoir en un mot si le Pape est, de droit. Tunique souverain de l'univers au spirituel et au temporel, et si la théocratie absolue est chez les chrétiens le seul gouvernement légitime. Je me tiendrai, moi, au point décisif: soumission parfaite dans Tordre religieux, liberté entière dans Tordre temporel »; et le 25 novembre : « Je ferai, quant à moi, tout ce qu'elle (Rome) -voudra, pourvu que ce qu'elle voudra n'implique point -de ma part aux yeux des chrétiens Tabandon du principe •que je ne puis en conscience sacrifier a ; ce principe, « c'était la doctrine traditionnelle des deux sociétés distinctes, indépendantes chacune dans son ordre ». Jamais Rome n'a abandonné le principe de la distinction des deux puissances qui repose sur cette parole du Christ : « Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu et à César ce qui appartient à •'César » ; mais en même temps elle recommande leur alliance, 'et elle n'admet pas que leur indépendance réciproque aille jusqu'à affranchir la société temporelle, dans l'élaboration •de ses lois, des prescriptions de la justice et de la consécration de certaines régies de morale.

La situation semblait trop tendue pour qu'une solution

définitive n'intervînt pas à bref délai. L'Église ne peut

'tolérer une sorte de duel entre elle et un de ses enfants,

sans rappeler celui-ci à l'obéissance. Le cardinal Pacca

ayant exigé de Lamennais une déclaration de soumission

ipure et simple, Lamennais l'envoya le 12 décembre i833;

jnais, en la faisant connaître à Montalembert, il lui manda

ile lendemain : « Quant à moi, je renonce à la politique

5>ratique, devenue en ce qui nous concerne impossible

«désormais, et à tout sans exception ce qui a rempli ma

-vie antérieure. J'essaierai, quoique bien tard, à en com-

anencer une nouvelle. Je ne te dirai pas mes idées là

«dessus, parce que .je ne veux associer personne à mes

destinées futures, quelles qu'elles soient. Nous nous rejoindrons, je Tespère, là-haut, mais nous marcherons par deux voies sur la terre.»

Que signifiait ce mélange de révolte intime et de soumissionapparente? Montalembert se posa la question* avec angoisse. Il écrivit à Lamennais, le 25 décembre : « Je me perds à chercher le sens de ces paroles déplorables pour moi. Qu'avezvous fait, j'ose le dire, de vos souvenirs ?,.. Vous démentirez donc, je Tespère, ces paroles qui m ont tant surpris et tant affligé. » Mais Lamennais acheva bientôt de déchirer tous les voiles ; il le fit dans une lettre du i«r janvier 1834 ; il explique d'abord que l'adhésion sollicitée de lui u répugnait invinciblement à sa conscience », mais que^ s'il l'avait refusée, « il aurait été désigné au monde comme un schismatique et un rebelle » ; « les réflexions, continue-t-il, que me suggéra cette position étrange me conduisirent à de très grands doutes sur plusieurs^ points du catholicisme, doutes qui, loin de s'affaiblir, se sont fortifiés depuis... Alors je ne vis plus dans cette triste affaire qu'une questionde paix à tout prix ; je me résolus à signer... Mais en même temps je me décidai à cesser désormais toute fonction sacerdotale, ce que j'^ai fait. » « En somme, je crois que l'Église ne peut rester ce qu'elle est, qu'on n'a jamais distingué nettement ce qu'iJ y a de divin et d'humain enelle et que tout se prépare pour sa transformation.» Puis,, comprenant bien que désormais Montalembert et lui se trouvaient aux antipodes, il lui dit que « sa> religion avait quelque chose d'une superstition féminine»,. et qu'il faisait « preuve, en ce qui touche le» choses religieuses» d'une timidité excessive qui va jusqu'à Tanéantissement de la raison. C'est bien pour toi que le Pape est Dieu. »

Il n'y avait guère dans tout cela* dt place pour le doutesur la chute définitive de Lamennais. Cependant., comment

expliquer cette crainte de passer pour un schismatique et un rebelle, et cette signature donnée dans l'intérêt de la paix, à l'instant où il méditait des projets de guerre ? L'âme humaine est pleine de contradictions : Lamennais n'hésitait-il pas à briser le dernier lien ? Son attitude ne laissait-elle pas percer encore une lueur d'espérance ? Toujours est-il que Montalembcrt ne rompit pas avec lui, et que la correspondance des deux amis se poursuivit pendant quelque temps dans les termes les plus affectueux. Lamennais ayant fait part à Montalembert de ses relations avec le chargé d'affaires du St-Siège, Mgr Garibaldi, et avec l'archevêque de Paris, auquel il n'avait rien caché, Montalembert lui répondit : « Je suis désolé que vous ayez laissé deviner l'état de votre âme à l'archevêque, en lui disant que vous ne vouliez plus remplir les fonctions sacerdotales. Faites ainsi, puisque votre conscience vous y engage ; mais, au nom de tout ce que nous avons de plus cher en ce monde, au nom des dernières espérances de la liberté pure et sainte, ne manifestez pas au grand jour des dispositions qui jetteraient l'épouvante et le désespoir dans le cœur de tous vos amis déjà si attristés (1). »

Cet appel déchirant ne devait pas être entendu. Le 2 février, Lamennais annonça « qu'il y avait une intrigue pour l'attirer à Rome où on lui aurait fait une position supposée de son goût » ; mais, ajoutait-il, « je crois avoir coupé court à tous ces projets en contradiction avec mes vues et avec mes idées. »

Quelles étaient ces vues ? Il semble qu'à cette heure elles résidaient tout entières dans la publication de l'écrit dont il avait annoncé le 16 mai i833 la préparation avec l'intention de le soumettre au contrôle de Montalembert.

(I) 26 janvier 1834.

Mais les événements avaient marché ; il renonça à ce contrôle et, le 23 mars 1834, il l'avertit qu'il s'était décidé à faire imprimer Les paroles d'un croyant sans nom d'auteur; en même temps il lui donna cette explication : « En voyant tout ce qui se fait en France et en Europe, en prévoyant tout ce qui s'y fera bientôt, j'ai cru que le silence serait de ma part presqu'aussi infâme qu'une adhésion formelle à ce système exécrable. J'ai voulu hautement protester pour sauver mon honneur et ma conscience. Il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu. » Montalembert répondit vivement : « Vous dites que le silence serait infâme. Quoi I le silence de l'obéissance, de la docilité, de la soumission chez un chrétien,' je ne dis môme plus chez un catholique, serait inlâme ! Mais alors où en sommes-nous ? Qu'est-ce donc que le christianisme depuis Jésus-Christ se taisant devant Hérode jusqu'à Fénelon ? Au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, au nom des croyances . qui vous restent encore, au nom enfin de ma tendre affection pour vous et de la vôtre pour moi, ne cédez pas à cette tentation terrible. Songez devant Dieu qu'à cinquante ans vous allez tout à coup répudier la gloire, la foi, les habitudes de votre vie passée!... Adieu, que Dieu vous éclaire et vous bénisse !(i))) Mais, quand cette lettre arriva, Lamennais, qui était retourné à La Chênaie, savourait déjà l'encens capiteux du succès qu'on lui faisait, a Le succès, dit-il, a dépassé tout ce qu'on devait prévoir et tout ce qu'on pouvait désirer. Des libraires m'ont écrit pour me demander de faire des éditions de mon ouvrage à bas prix pour le peuple. La jeunesse se l'arrache (2). » Comment s'en étonner? L'écrit avait résonné comme le tocsin de la Révolution ;

<i) 8 avril 1834.

(2) 16 mai 1834.

la curiosité générale était éveillée ; les ennemis de TÉglise applaudissaient. Lamennais ne sut pas comprendre que, quand un catholique et surtout un prêtre succombe aux tentations mauvaises de Tesprit, on lui décerne des ovations intéressées, mais que, quand sa trahison est consommée, on le rejette comme un outil inutile. Pourtant, il se préoccupait de Tattitude du Saint-Siège : « Maintenant, écrivaitil, il s'agit de savoir ce que fera le haut clergé, ce que fera Rome excitée et poussée par la diplomatie. »

Il devait attendre quelques semaines avant d'en être informé. Dans l'intervalle, il continua à caresser ses rêves de rénovation religieuse. « Ne t'inquiète pas de l'avenir religieux, disait-il à Montalembert. Dieu en aura soin ; il accomplira lui-même, au sein du christianisme redevenu le centre de l'humanité, les réformes nécessaires et que tout le monde attend. » Dans une autre lettre, parlant des craintes de beaucoup de personnes pour les destinées de l'humanité : « Cet état, observa-t-il, me paraît être une tentation contre la Providence. Comment peut-on jamais désespérer du genre humain ? Dieu me garde de me laisser aller à des idées semblables ! Je sais bien qu'il y aura de nombreux obstacles à vaincre et des maux nombreux à supporter : c'est la loi de ce monde, de ce monde qui a été sauvé par la croix, mais ces obstacles n'arrêteront pas le mouvement providentiel de l'humanité » ; puis, jetant un coup d'œil sur l'avenir de la société : « Quant à l'inégalité des rangs, s*écria-t-il, je suis convaincu que le temps approche où les peuples ne seront plus divisés en plusieurs classes dont les unes aient des privilèges politiques et civils, des droits enfin dont les autres soient privées (i). »

(I) 8 et 25 juin, 5 juillet 1834.

35o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Au commencement de juillet, le Pape condamna les Paroles, Lamennais en informa aussitôt Montalembert : «Cet acte, lui écrit- il le i5, soulèvera contre Rome tout ce qui sent, tout ce qui a vie, tout ce qui appartient à la société future que les peuples enfantent si péniblement. Mais, d'un autre côté, ce même acte, en identifiant de plus en plus la hiérarchie avec le despotisme, achève de poser nettement toutes les questions à résoudre, tue sans retour dans Tavenir le christianisme diplomatique et hâte la fin des abus énormes qui se sont glissés dans le gouvernement ecclésiastique. » Et quelques jours plus tard, parlant de nouveau de la condamnation : « La parole, dit-il, qui autrefois remua le monde ne remuerait pas aujourd'hui une école de petits garçons (i). C'était singulièrement s'égarer. Il se figurait qu'à sa voix le monde se soulevait et abandonnait le Saint- Père. D'autres avant lui s'étaient bercés des mêmes illusions, sans plus de succès ; mais l'histoire se refait toujours, et ses enseignements restent sans action sur le parti pris et l'orgueil individuels.

De divers côtés, ceux qui lui étaient encore attachés s'efforcèrent de prévenir de sa part un nouvel éclat. Il constata lui-même que de Rome, MM. Mac Carthy et d'Alzon lui reconmiandaient un silence absolu, et que le P. Ventura partageait le même avis. A son tour, Montalembert, dont le cœur restait ouvert à l'espérance, lui écrivait le 19 juillet : a Je vous supplie à genoux de m'écouter... Ne désespérez pas ceux qui vous aiment en Dieu et pour Dieu ; faites votre sacrifice ; subissez votre martyre ; immolezvous vous-même. » Il paraissait assez disposé à suivre ces.

(I) 5 août 1834.

MÉLANGES 35 l

conseils ; au moins le , promettait-il ; il appelait Montalembert près de lui ; il lui proposait de voyager ensemble après l'hiver ; il jouissait encore de sa tendresse, car phénomène à coup sûr étrange, il ne se doutait pas que leur affection réciproque dût sombrer par l'effet du divorce de leurs âmes. Pourtant Montalembert ne lui ménageait pas les reproches, et même à un moment, Lamennais riposta avec amertume : « J'ai fait tous mes efforts pour me trouver aussi absurde, aussi imbécile, aussi extravagant que j'ai, l'avantage de l'être à tes yeux et je n'ai pu y parvenir. J*ai cherché aussi à concilier, avec les plus simples égards que tout homme doit à un autre homme, le langage aigre, dur, méprisant, outrageux même dont il t'a semblé bon* d'user avec moi et je n'y ai pas réussi. J'ai donc résolu de cesser entièrement de te parler des choses qui me concernent » ; mais, en même temps il l'embrassait tendrement (i), et Montalembert lui ayant écrit au mois de novembre qu'il partait pour l'Italie, il s'en désola et exhala ce regret : « Voilà bien des mois, bien des mois que je t'attends ! »

On voit assez par ce qui précède, que Montalembert était toujours resté fidèle à l'Eglise. Cependant ses liens avec Lamennais pouvaient, à cet égard, éveiller quelque doute, et dès lors, arrivé à Rome, il crut devoir adresser au cardinal Pacca un acte formel et public de soumission aux deux encycliques. Informé de cette adhésion, Lamennais s'indigna : « Je te plains, mon pauvre Charles, et d'autant plus que je t'aime davantage. Quel dommage qu'avec le plus excellent cœur tu aies si peu de tête ! Et qui donc t'obligeait à une démarche que personne ne demandait de toi, qui, par ce qu'elle a d'unique serai

(I) 10 septembre 1834.

remarquée, commentée et peut avoir une si grande influence sur ton avenir?... Il est écrit que tu seras en tout et toujours conduit par ta mobile imagination » ; il terminait en disant : « Quels que puissent être les dissentiments qui nous séparent à certains égards, rien n'altérera jamais la vive, la tendre, Timmense affection que je t'ai vouée (i). » Il était manifeste cependant qu'une affection, qui ne s'alimentait plus à des sources communes, ne résisterait que malaisément au.\ chocs nés d'attitudes -en tous points contraires.

Montalembert, de retour à Paris, comprit la nécessité de dissiper définitivement les équivoques ; il le fit dans une lettre du 3o janvier i835 : « Je n'ai jamais été, dit-il, Je n'ai jamais voulu être autre chose que catholique et le plus catholique possible : tel vous m'avez connu en i83o, ■et tel je suis encore. » Il reconnaissait ensuite que Lamen- .nais lui avait offert le moyen de concilier avec cet attachement fondamental l'amour de la liberté. Mais «depuis, vous en êtes arrivé à reconnaître et à proclamer tout le contraire : savoir que le catholicisme actuel est inconciliable et le deviendrait de plus en plus avec les convictions de progrès et de liberté. J'ai essayé aussi longtemps que possible de me cacher à moi-même que vos actes et vos paroles aboutissaient à cette conclusion ; mais du jour où il ne m'a pas été possible de me faire illusion à cet égard, j'ai dû manifester hautement, tant pour le repos de ma conscience que pour assurer ma position aux yeux de mes frères dans la foi, que j'étais catholique avant tout. » Il dévoilait ainsi le secret de la longue lutte qu'il .avait traversée; il terminait en disant : « Je vous suis resté fidèle et vous savez, j'ose le dire, avec quel zèle.

(I) 27 d<5cembre 1834.

avec quel amour, jusqu'aux frontières du catholicisme ;. mais, en dehors de ces frontières-là, non, car une loiplus haute que toute affection ou toute conviction humaine a dû m'y arrêter... Tout ce que vous ferez et direzde réprchensible aux yeux des catholiques, ne m'inspirera jamais qu'une vive douleur mêlée à une grande confiance dans les vues de Dieu à votre égard. Vous me regarderez toujours comme un fils tendre et dévoué, j'en-^ puise la douce assurance dans cette charmante lettre que je viens de lire. » Mais des désaccords fondamentaux, enrendant l'union des âmes impossible, ruinent l'amitié làplus étroite. Lamennais parut le pressentir, et il répondit le 5 février : « Nous nous avançons dans la vie par deux routes différentes, et nous parlons deux langues si diverses, qu'avec la mienne je ne puis réussir, même dans les choses les plus simples, à me faire comprendre de toi. Je t'avais parlé de la mobilité de tes résolutions, en ce qui tien^-tt«iquement à la conduite ; tu me réponds que c'est moi qui ai changé d'idées et que tu demeures fixe dans les tiennes. Une conversation de ce genre est, pour moi du moins, fort difficile à continuer. » Quelques jours après, il se prenait à douter que Montalembert eût beaucoup d'envie de le revoir.

Celui-ci fit cependant encore diverses tentatives pour le ramener ; il lui parlait « sur un ton de douleur et de pitié de ses idées et de ses sentiments actuels (i) » ; mais tout était inutile. Pour n'en citer qu'un exemple, voici ce que Lamennais écrivait du Pape : « En ce qui touche le Pape, ai-je avancé un fait, un seul, qui ne soit aussi certain qu'universellement connu ? Je porte, à qui voudra l'accepter, le défi solennel de justifier la politique pontificale par des motifs

(I) i8 avril 1835.

.autres et meilleurs que ceux que je lui ai assignés. Si après cela cette apologie paraît une ironie amère, à qui la faute? » (i) Si triste néanmoins que soit cette correspondance, on y rencontre quelques perles semblant tomber de son ancien écrin. Parlant des tribulations avec lesquelles Montalembert était aux prises : « Il faut, lui dit-il, regarder la main qui t'éprouve et la baiser et la bénir » ; une autre fois : « Heureux qui se défie de soi, se laisse docilement conduire à la Providence et ne tient qu'à sa volonté; car sa volonté est amour, et celui qui humblement y obéit cueillera le fruit de l'amour » ; puis encore ce souhait : a Que le Père céleste te bénisse (2) » I

A partir du mois d'avril i835, les lettres de Lamennais se font de plus en plus rares ; elles s'espacent à peu près de mois en mois ; elles revêtent encore un certain degré d'intimité ; mais elles restent étrangères aux dissentiments qui se reflétaient dans la correspondance antérieure. Il est vraisemblable, du reste, que Montalembert, en ne rompant pas avec Lamennais, se réservait de saisir l'occasion de lui ouvrir ïa porte du retour. Au mois de mai, Lamennais, pour des raisons d'ordre privé, se décida à quitter La Chênaie et à venir s'établir à Paris ; il annonça à Montalembert son arrivée dans cette ville par un billet lui disant : « Me voici depuis hier à Paris, mon cher Charles. J'y suis arrivé très fatigué ; une nuit de sommeil m'a un peu remis. Si tu peux venir me voir, tu me feras grand plaisir ». Ils se virent ; que se dirent-ils ? on ne sait. Toujours est-il que le recueil des lettres de Lamennais se termine par cette courte lettre, écrite par lui le 14 juillet i836:((Je ne saurais te dire où l'on peut trouver La Journée du Chrétien que tu désires.

(1) 15 mars 1835

(2) 29 juillet, 12 novembre 1835, ^7 avril 1S36.

Au reste, elle n'est pas de moi, mais de Tabbé Le Tourneur, à l'exception de la préface. Si j'en avais un exemplaire, je te Toffrirais, mais je n'en ai jamais possédé un seul. Je t'embrasse à la hâte. »

En marge de cette lettre, Montalembert écrivit à l'encre rouge : la dernière : comme si en songeant à la rupture définitive, il éprouvait un violent serrement de cœur I Cette rupture, qui ne pouvait manquer de ce produire tôt ou tard, paraît être née de la circonstance que voici : M. de Montalembert, s'étant marié le i6 août i8î6, se dirigea vers T Italie avec sa jeune femme. De Coire il écrivit à Lamennais et lui demanda l'autorisation « de négocier sa paix avec le S t- Père ». Lamennais ne répondit pas. L'heure de la réconciliation n'était pas venue ; elle ne devait jamais sonner.

Il y a de nos jours une tendance à dire que Lamennais a été un précurseur et que, s'il avait vécu cinquante ans plus tard, il n'eût pas été frappé. M. Forgues, dans l'avantpropos du recueil qu'il a publié, se fait l'écho de cette tendance : a On peut assurément admettre, dit-il, que l'auteur •de l'encyclique De conditione opificum eût hésité à condamner Lamennais et sa doctrine politique. » Une telle appréciation, si elle était exacte, porterait à croire que la vigilance de l'Église, pour combattre l'erreur, puisse être à certaines époques moins éveillée qu'à d'autres, et que le prix d'une âme ne soit pas toujours pour elle également .grand. En réalité, quand elle enseigne ou qu'elle anathématise, c'est qu'elle le doit ; sans doute elle ne se refuse ;pas à de justes ménagements vis-à-vis des personnes ;

mais ici, il ne faut pas oublier que Lamennais avait presque exigé une décision de Rome, et qfle, ne l'obtenant pas, i^ avait témoigné l'intention de reprendre son œuvre.

Or, plus ses dispositions s'accentuaient, plus elles devenaient alarmantes. Lamennais entrevoyait un monde où la liberté serait sans limite et la démocratie sans contrepoids. La volonté du peuple était son dogme, et il envisageait l'autorité de l'Eglise et sa hiérarchie comme en étant la contradiction. C'est ainsi qu'il aboutit à une sorte de christianisme ou plutôt de religiosité vague et mal définie qui n'avait plus rien de commun avec le catholicisme. Certes il n'arriva jusque-là que par degrés, et Dieu seul sait si d'autres procédés ne l'eussent pas arrêté sur la pente de la chute. Mais son esprit excessif et une sorte de foi aveugle dans son sens propre le portaient naturellement vers les extrêmes. Quiconque ne s'agenouillait pas devant lui, était blâmé dans les termes les plus méprisants. J'ai déjà rappelé les jugements qu'il portait sur le Pape et les évêques ; les partis n'échappaient pas non plus à ses censures amères ; parlant des légitimistes, il disait : u Pour peu qu'on les laissât faire, ils se pendraient tous mutuellement jusqu'au dernier qui se pendrait lui-même, afin de prouver qu'il était encore plus fou ce jour-là que la veille ». Ayant à dire son sentiment sur la nouvelle Université catholique fondée en Belgique, il écrivait : « Mon opinion très arrêtée est que rien ne peut réussir en ce genre (i).» Manifestement, il en était arrivé à manquer complètement de mesure et de pondération.

Il est vrai que M. Forgues fait cette remarque : « Les condamnations prononcées contre lui, il y a une soixantaine d'années, n'ont pu arrêter le mouvement dont il fut

(i) 14 octobre 1835.

xM ÉLANCES 357

rinitiateur et qui aboutit de nos jours aux tentatives plus ou moins bien dirigées de ce qu'on est convenu d'appeler le socialisme chrétien. » Mais c'est une erreur de croire que « le socialisme chrétien », pour donner ce nom aux idées qu'il personnifie, date de Lamennais. Ces idées se retrouvent à maintes époques de l'histoire ; après avoir sommeillé, elles ont pris une certaine recrudescence en 1848, puis de nouveau il y a quelque dix ans ; mais elles sont incompatibles avec toute société bien organisée, et, si elles revêtent une apparence religieuse, elles n'en sont que plus dangereuses ; elles ont pour dernier mot une égalité complète qui, si elle était possible, aboutirait à la tyrannie aveugle et brutale du nombre.

Lamennais, après s'être séparé de l'Église, afiecta dans maintes de ses lettres d'exalter la paix dont, à l'entendre, il jouissait: «Jamais, écrivait- il le 2 octobre 1834, je ne m'étais trouvé si calme et si heureux. J'ai la conscience d'avoir rempli mon devoir, et la lumière que tout ce qui se passe jette pour moi sur les choses m'affermit dans une paix que je ne goûtai jamais si douce, si pleine et si profonde»: et le 9 mars 1 835 : « Vraiment je ne pense pas qu'il pût exister sur la terre un bonheur égal à celui qui maintenant est le mien. » Ses lettres à Montalembert sont précédées, dans l'édition qu'en donne M. Forgues, de son image d'après le portrait peint par Ary SchefFer ; et, à voir ces traits altérés, ce front chargé de soucis et ces yeux qui semblent se concentrer sur une préoccupation triste, on peut croire que, dans les lignes qui précèdent, il dépeignait mal son état d'âme. On assure qu'au moment d'expirer, une larme s'échappa de son œil mourant : elle résumait les angoisses de son esprit ; puisse-t-elle avoir été le signo: du repentir de son cœur !

Un Jésuite au XIX"" siècle :

Le Père de Ravignan

Certains seront peut-être tentés de me dire : « Pourquoi venir encore parler du P. de Ravignan ? il y a plus de quarante ans qu'il est mort ; son nom n'est désormais qu'un souvenir ; il échappe aux préoccupations du jour ». Je pourrais répondre par le mot de Mgr Dupanloup lors de ses funérailles : Defunctus ad hue loquitur ; il parle par ses œuvres et sa vie, et sa mémoire est si peu oubliée que l'ouvrage qui l'a mise en relief continue à voir se multiplier ses éditions (i). Mais j'ai d'autres mobiles encore. Le P. de Ravignan a été une des figures saillantes du milieu du XIX<^ siècle ; il a vu son renom conquérir le monde : il n'a pas dû cet avantage aux caprices du moment ; il a été un des grands serviteurs de l'Église militante et de l'Église compatissante ; il s'est chargé, pour servir la foi, de labeurs incessants et variés ; il a été un des agents les plus puissants d'une renaissance religieuse qui, hélas I n'a guère duré, un grand orateur, un religieux exemplaire, un conducteur d'âmes incomparable. Ne convient-il pas de rappeler une existence aussi féconde, afin de susciter des

(i) Vie du R, P, Xavier dt Ravignan, par le P. db Ponlevoy, 15e édition 1895.

•continuateurs de son apostolat ? Je le sais : Dieu l'avait .admirablement doué ; mais combien de dons répandus ça et là demeurent en friche par défaillance morale ou absence d'efforts I Le P. de JRavignan a vigoureusement lutté contre le mal, en même ten^s qu'il se sanctifiait lui-même : là a été la double source de ses admirables succès. Et si aujourd'hui nous manquons d'hommes jouissant d'une influence égale, si de toutes parts, ailleurs que dans l'ordre scientifique, la médiocrité domine, n^est-ce pas parce que la mollesse du temps s'accommode mal de l'emploi des moyens virils sans lesquels il n'est pas de grandeur humaine? Qu'on me pardonne donc ^e consacrer quelques pages au P. de Ravignan ; au surplus, n'est ce pas au moment où un renouveau de frénésie contre la Compagnie de Jésus s'empare de certains gouvernements et de masses égarées, •qu'il convient de montrer par les hommes d'élite qu'elle a formés et les tendres affections qu'elle a engendrées, ce qu'elle vaut, le bien qu'elle a fait, la couronne de mérite •qu'elle porte ? Retracer la vie d'un de ses meilleurs enfants, c'est interjeter devant le tribunal de Topinion un appel •contre les fuireurs aveugles qui l'assaillent.

La vocation du P. de Ravignan, né en 1793, ne se dessina pas de très bonne heure. Ce n'est pas que sa foi faiblit jamais ; mais d'autres horizons parurent d'abord le tenter. Il songea successivement à la diplomatie et à la «magistrature, et il s'était engagé dans les études de droit, •quand le débarquement de Napoléon de l'île d'Elbe, le poussa dans les volontaires royaux ; il s'y distingua, mérita ;ainsi la faveur du souverain, et, peu de temps après avoir

36o ECHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

déposé les armes, fut nommé à Tâge de 22 ans conseiller auditeur près la Cour de Paris, puis, quatre ans après, . substitut du procureur du Roi.

Il ne semble pas qu'il éprouvât des mécomptes dans cette carrière. Accueilli avec cette défiance trop ordinaire des anciens pour les jeunes, il obtint bientôt, par les mérites qu'il déploya, les vives synjpathies de ses collègues. Maisles succès humains ne rassasièrent pas son âme. Il était resté profondément chrétien ; il faisait partie d'une pieuseassociation dé jeunes hommes, la Congrégation de la Ste Vierge, dénoncée par bien des calomnies qui n'ébranlèrent pas son attachement ; saisi en i8ig par la maladie, il sentit pour la première fois l'appel de Dieu et il en fit part à sa mère. Celle-ci combattit énergiquement ce projet et obtint de lui la promesse d'un délai : ce n'était pas une résistance passagère ; elle devait se manifester à chacune des étapes que son fils se proposait de franchir. Rien ne se conçoit moins. A. la vérité, il n'est pas rare de rencontrer chez des parents du reste fort religieux de telles oppositions ; et cependant est-il une jouissance plus noble que celle de savoir ses enfants voués à leur perfectionnement personnel, à l'œuvre divine, au salut des âmes ? On entend souvent dans lesclasses supérieures se plaindre de ce que les conditions de la société moderne ne leur offrent pas de positions ;. c'est oublier que l'apostolat sous toutes ses formes leur est ouvert et qu'il réclame des ouvriers ; sans doute, l'entrée dans les ordres ne se commande pas ; mais combien ne serait-elle pas facilitée, si le milieu ambiant ne multipliait pas les obstacles et les dégoûts ? Quoi qu'il en soit, le jeune magistrat se soumit ; il continua à remplir ses fonctions, vit le monde, y fut bien reçu, maisn'en rapporta que ce désenchantement qui, à son aspect,, hante les cœurs élevés. En 1822, au terme prochain de

Q'épreuve qu'il avait acceptée, il disait : « Une seule chose est importante à considérer : ce n'est pas la vie, la for- »tune, le savoir, c'est la ciort et l'immortalité. » Et une autre fois : « A quoi donc pensent les hommes ? Il lau- •drait leur crier : « Vous êtes des fous ; à quoi pensez- » vous ? »

Sous l'empire de ces sentiments, il entra à Issy au séminaire de Saint- Sulpice, et il écrivit à sa mère le 5 mai 1822

;pour lui communiquer sa résolution. Elle en fut désolée et

-chercha à l'en faire revenir ; d'autres efforts vinrent de ses compagnons de magistrature. Tout fut inutile ; le délai

•auquel il avait consenti n'avait eu d'autre résultat que de mûrir sa décision et de la rendre inébranlable. Dès le 1 1 juin,

dl fut tonsuré par Mgr Frajrssinous qui l'encouragea en ces termes : « Vous venez de consacrer à Dieu tout ce que vous avez et tout ce que vous êtes. Le monde parlera de vos

:sacrifices ; le monde n'entend rien aux choses de Dieu, vous n'avez rien quitté, ou plutôt vous avez quitté le

•trouble pour la paix, les illusions pour la vérité, le monde

,pour Dieu I »

Ce premier pas fut bientôt suivi d'un second. Voulut-il soumettre sa nature un peu rigide à l'inflexibilité d'une règle «et aux pratiques du renoncement complet ? Toujours est-il -que dès le 2 novembre 1822, il alla frapper à la porte du noviciat des Jésuites à Montrouge et qu'il sollicita d'y être admis, en disant au Frère qui lui ouvrait : « Voici un ^pauvre qui vient vous demander l'hospitalité ; je n'ai que ma personne ; daignez me recevoir par charité ». Quel est donc •cet attrait souverain que, depuis plus de trois siècles, la ^Compagnie de Jésus exerce à tous les degrés de l'échelle sociale sur les âmes fortement trempées ? Elle représente da lutte contre soi-même et la lutte contre les erreurs et les

362 b!CHOS DES^ LUTTES CONTEMiPORAIN^S^

passions du dehors ; de là les attaques dont elle est abreuvée ; de là aussi les attachements qu/élle inspire. Dans- TaccomplissemeiTt de sa* mission, elle n'a pas failli au dessein^ qui Ta enfantée ; elle a pu être affligée par des fautes individuelles ; mais, par l'ensemble de son action, elle a été supérieure : supérieure dans la prédication, dans Tévangelisation, dans la direction spirituelle, dans l'éducation, dans les sciences et dans les lettres ; elle n'a. pas connu la décadence, et c'est pourquoi die est la cible de tous les ennemis de la foi catholique. Mais aussi à quelle discipline prolongée ne soumet-elle pas ses adeptes ! Dix ans de préparationapostolique ne lui paraissent pas excessifls ; après les avoir traversés, le jeune religieux est transformé ; c'est un autre homme ; il est plié à l'obéissance et à l'humilité, tout en> ayant acquis une vigueur morale peu commune.

On peut croire que c'est pour acquérir ces fruits, que le substitut d'hier fixa sa destinée dans la Compagnie de Jésus. M*ne de Ravignan ressentit uue recrudescence de révolte ;, mais son fils persévéra ; il avait cherché la paix en se combattant lui-même ; il la trouva ; il se forma à la prière intense, à cette prière dont le Christ a dit : « Si vous aviez, de la foi comme un grain- de sénevé, vous transporteriez des montagnes », et dans le contentement intérieur qu'il éprouvait, il écrivit à sa mère : « Je voudrais vous faire mieux: comprendre mon bonheur,, poux que votre tendresse consolée pût bien le partager ».

Il passa, conformément à la règle dis l'Otdre, plus de dix. années dans l'obscurité et le travail. Cependant son accès au sacerdoce fut avancé par le& événements. En 1824, il avait prononcé ses vœux et était devenu scolastique ; en* 1828 parurent les ordonnances arrachées au roi Charles X et licenciant les collèges de Jésuites ; il était à ce moment ài Dôle où les Jésuites avaient un collège ; l'évêque du diocèse-

offrit immédiatement à la Compagnie d'élever les sous-diacres au diaconat, et de procéder un mois après aux ordinations pour le sacerdoce ; elle accepta, et c'est ainsi que le 1 5 juillet 1828, le P. de Ravignan devint prêtre ; mais il fiit employé pendant plusieurs années à des offices qui pour ne pas briller au dehors, n'en sont pas moins utiles. De bonne heure, il avait dû s'exercer comme les autres novices à l'éloquence sacrée ; les critiques ne lui manquèrent pas ; l'une d'elles le toucha ; on lui dit qu'il n'avait pas les aptitudes du missionnaire et qu'il ne saurait se faire comprendre du peuple ; il s'attacha à partir de ce moment à être simple et à se rendre « plus populaire ». I) se distinguait du reste par son application soutenue au travail ; on l'appelait dans son entourage, « la barre de fer » ; aussi, après les ordonnances, lorsque la Compagnie, privée du droit d'enseigner, dut se replier sur elle-même et qu'elle s'occupa de former avec un soin croissant ses jeunes religieux, il fut chargé à Saint- Acheul du cours de théologie pour les novices. La révolution de i83o fut le signal d'une nouvelle bourrasque. Des bandes d'émeu tiers se dirigèrent vers la maison de Saint-Acheul et la saccagèrent ; les religieux qui y séjournaient reçurent des destinations diverses, et le P. de Ravignan fut appelé à continuer à Brigue dans le Valais, son cours de théologie ; ce cours, il le donna encore pendant trois ans, se levant de grand matin, travaillant et priant beaucoup, se mortifiant sans cesse. Puis il fut envoyé pendant un an à la maison de retraite d'Estavayer sur le lac de Neufchâtel, pour s'y pénétrer des Exercices de Saint- Ignace qui ne devaient plus cesser d'être son guide fidèle ; de là du reste il donna plusieurs missions, surtout dans les campagnes. Enfin, âgé de 40 ans, ses supérieurs le ramenèrent à la maison de Saint- Acheul, devenue une maison de prières depuis qu'elle n'avait plus pu être une maison d'enseignement, et c'est à partir de

ce moment, en i835,que commença, si je puis m'exprimer ainsi, sa vie publique.

11 avait prêché avec un succès croissant pendant deux années dans diverses églises de la capitale et des départements, lorsqu'en 1837 ^^ ^^^ appelé par l'archevêque de Paris à donner à Notre-Dame la station de Carême et à y continuer Tœuvre des Conférences.

Cette œuvre était toute moderne ; elle avait été inaugurée par Tabbé Frayssinous. Autrefois, les prédicateurs ne s'adressaient qu'à des chrétiens et prêchaient des sermons. Mais, •depuis que l'incrédulité et l'ignorance avaient envahi la société, on avait compris la nécessité d'un genre nouveau, •celui des dissertations qui, sans être inutiles aux catholiques, étaient appropriées à l'auditoire mélangé que l'on s'efforçait d'attirer. Ce n'était pas une mission facile que -celle de remplacer l'abbé Lacordaire qui, dans des conférences brusquement interrompues, avait jeté sur la chaire du Notre-Dame le plus grand éclat. Le premier mouvement de P. de Ravignan fut de reculer ; mais il reçut de ses supérieurs l'ordre d'accepter; il se soumit sans plus délibérer, •car jamais il ne tergiversa avec l'obéissance. Chargé de -ce lourd fardeau, il se livra à une préparation intense ; il pria, puis soumit son plan au général de la Compagnie, le P. Roothaan, qui, tout en l'approuvant, ajouta : « Il faut cependant parler au cœur, surtout dans la conclusion pour rendre pratiques des discours qui ne paraissent s'adresser qu'à l'esprit ». Cet avis fut scrupuleusement suivi.

Ainsi armé, le P. de Ravignan gravit les degrés d'une tribune qu'il devait occuper pendant dix ans, de 1837 à

ï 846. Sa première conférence traita « de la situation morale -de notre époque ». Dans les commencements, il usa de ménagements envers ses auditeurs, et ce ne fut guère qu'en 1839, que son langage se montra tout imprégné du nom de Jésus-Christ ; cependant, dès le début, il mettait sa parole sous Tégide de cet ample signe de croix, devenu légendaire, qui à lui seul était une prédication éloquente, car il témoignait de son respect souverain pour l'instrument de la Rédemption.

Un bon juge, M. Nettement, a dépeint dans les termes suivants la manière oratoire du P. de Ravignan : « La véhémence de la dialectique, l'ironie qui presse, l'onction qui pénètre, l'énergie qui prend de vive force les âmes, voilà les caractères de son talent et de son stvle. Une conviction profonde comme la foi, ardente comme la charité, respire dans l'autorité de son geste animé, de son cœur ému, de son attitude à la fois imposante et suppliante qui semble demander aux âmes qu'elle exhorte ■ grâce pour elles-mêmes. » Aussi l'impression qu'il produisit fut immense. En sortant de sa première conférence, un auteur dramatique s'écria : « Il y a dans les paroles que nous venons d'entendre de quoi faire bâtir plus d'églises que je n'ai composé de pièces ». Presqu'aussitôt on vit se presser autour de sa chaire les plus grandes notabilités

• du temps. Chateaubriand, Lamartine, Guizot, Berryer, Dupin, des médecins, des savants; des conversions se

• dessinèrent ; la jeunesse des écoles elle-même parut ébranlée.

Mais ce n'étaient pas les succès oratoires que recherchait le P. de Ravignan. L'idée qui le hantait, c'était de faire

-de ses auditeurs des chrétiens pratiques ; il n'osa pas la réaliser tout de suite ; au bout de cinq ans, en 1 841, il se hasarda à parler d'une retraite pour hommes pendant

.la semaine sainte, comme devant être le couronnement

des conférences. Il annonça qu'il la donnerait à Téglise de TAbbaye-au-Bois pouvant contenir mille à douze cents personnes ; dès le premier jour, l'affluence fut telle que le lendemain la retraite fut continuée à Saint- Eustache ; Tannée suivante, elle eut lieu à Notre-Dame ; trois mille hommes communièrent le jour de Pâques : une grande victoire avait été remportée sur le respect humain ; elle devait désormais se renouveler chaque année. Il présida lui-même aux retraites jusqu'en 1846, époque à laquelle, sentant ses forces d'autant plus épuisées, qu'il s'était encore prodigué ailleurs, il fut obligé d'interrompre une œuvre si fructueusement poursuivie.

Ce qui marque l'apostolat du P. de Ravignan, c'est la communication étroite qui s'établit entre lui et une foule d'âmes. Le P. Roothaan lui avait donné pour devise : « Allez toujours ! » et, en allant ainsi, il s'était fait pêcheur d'hommes ; les relations comme les confidences lui venaient de toutes parts ; il inspirait naturellement confiance par le prestige de son caractère et de ses vertus, par la force de ses convictions et par la puissance de sa doctrine ; s'il n'avait pas, dans la forme, la magie du P. Lacordaire, il secouait par l'élan auquel il s'abandonnait, il touchait par l'accent pathétique de son verbe. Et il vit ainsi s'agenouiller à ses pieds des pénitents qu'il pouvait qualifier de « fort arriérés », des célébrités dont il disait: « que de grands hommes ignorants dans la foi et malades d'esprit I » Pourtant il trouvait que les fruits qu'il recueillait, si abondants qu'ils fussent, n'étaient pas suffisants, et, après avoir semé le bien, retiré dans sa cellule, il souffrait de n'avoir pu faire davantage. On comprend ce regret de la part d'un cœur si ardemment chrétien ; mais pour nous, combien ne serions-nous pas.

heureux de pouvoir saluer aujourd'hui au firmament de TEglise des étoiles de cette grandeur !

Pendant que le P. de Ravignan était à l'apogée de son influence oratoire, une tempête se déchaîna tout à coupcontre les Jésuites. Aucun motif spécial ne pouvait expliquer ce déchaînement : c'était le renouvellement d'un phénomène qui maintes fois déjà s'était manifesté. La Compagnie de Jésus est à l'avant-garde de l'Église ; elle fait face à tous ses ennemis ; de là les vifs attachements et les haines aveugles qu'elle suscite ; en 184.3 l'impiété redoutait une renaissance du sentiment religieux; il n'en* fallait pas davantage pour provoquer les colères ; et comme les Jésuites portent le fardeau de longues calomnies, on^ jugea à propos, une fois de plus, de les prendre comme boucs émissaires. Journalistes, professeurs, polémistes,, hommes politiques semblèrent se donner le mot d'ordre. A la Chambre des députés, les interpellations se multipliaient et elles mettaient en demeure le ministère d'agir. Le P. de Ravignan alla frapper à la porte de M. Guizot et il l'entretint, a II m'a étonné, a-t-il dit. par la supériorité de ses vues, par son estime pour la Compagnie, par la manière dont il se prononçait contre toutes les préventions et les attaques auxquelles nous sommes en butte. » Mais la haute raison de cet homme d'État n'était pas une digue suffisante : c'était l'opinion qui était égarée :: elle avait ses exigences ; comment y résister ?

Le P. de Ravignan comprit qu'il était dans l'occurrence un bouclier pour la Compagnie; les ennemis de son ordre affectaient de lui faire une position à part et de le séparer de ses frères. Il ne se résigna pas à ce rôle, et, bravant le danger, il revendiqua hautement pour les Jésuites le droit d'exister. Les légistes, que Taine a appelés. « des araignées d'État », soutenaient que, d'après les lois^

ils n'existaient pas. Mais, de même que le P. Lacordaire était rentré en France avec la robe de saint Dominique, •en s'écriant : « Je suis une liberté ! » le P. de Ravignan à son tour déclara que ses frères et lui étaient Jésuites et que nul ne pouvait leur contester la faculté de Têtre. Dans un écrit qu'il publia le 25 janvier 1844, intitulé: De r existence et de V Institut des Jésuites^ il exposa sans ambages ce qu'était la Compagnie et il la vengea des accusations dirigées contre elle : « Quelques Français, -écrivit-il, quelques prêtres, libres dans l'intérieur de leur •conscience de choisir le genre de vie et les habitudes qui leur conviennent, ont choisi les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance et l'Institut de la Compagnie de Jésus, que le Concile de Trente a déclaré pieux. Il n'y a, il ne peut y avoir ici ni infraction d'aucune loi ni assurément aucun danger pour l'Etat... Les vœux qui constituent le religieux ne sont pas, il est vrai, reconnus pas la loi. Qu'importe ! La loi ne s'occupe pas de ces vœux ; on peut les faire : elle les ignore ; les violer : elle demeure indifférente ; mais les proscrire, elle ne le peut pas sans armer le pouvoir de l'inquisition et de l'intolérance les plus odieuses. »

L'écrit fut un événement ; 25, 000 exemplaires s'écoulèrent en 1844. De Rome, le P. Roothaan félicita et encouragea le P. de Ravignan, et celui-ci, gagné par l'espérance, s'écria : « Nous avons conquis, je crois, notre existence de fait ». Mais les persécuteurs se complaisaient dans ridée qu'ils tenaient leur proie ; ils redoublaient d'invectives et de menaces ; ils harcelaient le gouvernement, si bien que ce dernier chargea M. Rossi d'une mission auprès du Souverain Pontife. Cette concession ne les désarma pas; le 2 mai 1845, une discussion s'engagea à la Chambre; Ja Compagnie fut signalée comme « une peste publique » ;

M. Berryer la défendit avec son grand talent ; le P. de Ravignan lui dit en le remerciant : « La cause est perdue et cependant elle sera gagnée. » Elle parut effectivement perdue, car le cabinet déclara qu'il négociait avec le Saint-Père et qu'en cas d'insuccès il recourrait à la. voie administrative.

On demandait au Saint-Siège de fermer les maisons de Jésuites français et de dissoudre les noviciats; il ne pouvait y consentir ; il n'y consentit pas ; mais, avec cette prudence que conseille la longue expérience des choses, iJinforma le général qu'il serait peut-être opportun de fairela part du feu. Le P. Roothaan entra dans ces vues, et,, dès le 14 juin, il écrivit aux provinciaux de France pour les engager à dissoudre les maisons de Paris, de Lyon,d'Avignon et de Saint-Acheul, ainsi que quelques noviciats, en ajoutant : « Nous devons tâcher de nous effacer un peu ». A la réception de cet avis, les Jésuites de France, ardents à la bataille comme tous les soldats engagés dans une mêlée, réclamèrent auprès de leur général, et les choses en étaient là, lorsque le 6 juillet, le Moniteur français publia une note disant : « Le gouvernement a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La Congrégation des Jésuites cessera d'exister en France et va se dissoudre d'elle-même. Ses maisons seront fermées et ses noviciats dissous. » Cette note parut inexplicable; à Rome, M. Rossi se défendit d'avoir rien écrit de semblable. Il semble bien que le cardinal secrétaire d'État avait dit que le P. Roothaan prendrait de lui-même des mesures pour aplanir les difficultés ; cette communication avait été transformée en» décision du Saint-Siège, et du reste la portée en avait été exagérée.

ce moment, en 1 83 5, que commença, si je puis m'exprimcr ainsi, sa vie publique.

11 avait prêché avec un succès croissant pendant deux années dans diverses églises de la capitale et des départements, lorsqu'en iSSy il fut appelé par Tarchevêquc de Paris à donner à Notre-Dame la station de Carême et à y continuer Tœuvre des Conférences.

Cette œuvre était toute moderne ; elle avait été inaugurée par Tabbé Frayssinous. Autrefois, les prédicateurs ne s'adressaient qu'à des chrétiens et prêchaient des sermons. Mais, ■depuis que Tincrédulité et l'ignorance avaient envahi la société, on avait compris la nécessité d'un genre nouveau, celui des dissertations qui, sans être inutiles aux catholiques, étaient appropriées à l'auditoire mélangé que l'on s'efforçait d'attirer. Ce n'était pas une mission facile que celle de remplacer l'abbé Lacordaire qui, dans des conférences brusquement interrompues, avait jeté sur la chaire du Notre-Dame le plus grand éclat. Le premier mouvement •de P. de Ravignan fut de reculer ; mais il reçut de ses supérieurs l'ordre d'accepter; il se soumit sans plus délibérer, car jamais il ne tergiversa avec l'obéissance. Chargé de ce lourd fardeau, il se livra à une préparation intense; il pria, puis soumit son plan au général de la Compagnie, le P. Roothaan, qui, tout en l'approuvant, ajouta : « Il faut cependant parler au cœur, surtout dans la conclusion pour rendre pratiques des discours qui ne paraissent s'adresser qu'à l'esprit ». Cet avis fut scrupuleusement suivi.

Ainsi armé, le P. de Ravignan gravit les degrés d'une tribune qu'il devait occuper pendant dix ans, de 1837 à

ï 846. Sa première conférence traita « de la situation morale •de notre époque ». Dans les commencements, il usa de ménagements envers ses auditeurs, et ce ne fut guère qu'en 1839, que son langage se montra tout imprégné du nom de Jésus-Christ ; cependant, dès le début, il mettait sa parole sous l'égide de cet ample signe de croix, devenu légendaire, qui à lui seul était une prédication éloquente, car il témoignait de son respect souverain pour l'instrument de la Rédemption.

Un bon juge, M. Nettement, a dépeint dans les termes suivants la manière oratoire du P. de Ravignan : « La véhémence de la dialectique, l'ironie qui presse, l'onction qui pénètre, l'énergie qui prend de vive force les âmes, voilà les caractères de son talent et de son stvle. Une conviction profonde comme la foi, ardente comme la charité, respire dans l'autorité de son geste animé, de son cœur ému, de son attitude à la fois imposante et suppliante qui semble demander aux âmes qu'elle exhorte grâce pour elles-mêmes. » Aussi l'impression qu'il produisit fut immense. En sortant de sa première conférence, un auteur dramatique s'écria : « Il y a dans les paroles que nous venons d'entendre de quoi faire bâtir plus d'églises que je n'ai composé de pièces ». Presqu'aussitôt on vit se presser autour de sa chaire les plus grandes notabilités

• du temps. Chateaubriand, Lamartine, Guizot, Berryer, Dupin, des médecins, des savants; des conversions se

• dessinèrent ; la jeunesse des écoles elle-même parut ébranlée.

Mais ce n'étaient pas les succès oratoires que recherchait le P. de Ravignan. L'idée qui le hantait, c'était de faire

-de ses auditeurs des chrétiens pratiques ; il n'osa pas la réaliser tout de suite ; au bout de cinq ans, en 1 841, il se hasarda à parler d'une retraite pour hommes pendant

.la semaine sainte, comme devant être le couronnement

Que faire ? Le P. de Ravignan était consterné ; il émit J'avis d'accepter la lutte et la résistance légale au nom •du droit commun et de la liberté ; il ne pouvait admettre que la Compagnie consentît à se suicider elle-même; qu'elle fût persécutée, c'était le sort auquel elle était exposée : elle irait alors évangéliser les infidèles plus encore -qu'elle ne le faisait ; mais s'incliner devant un gouvernement oppresseur, il ne croyait pas qu'elle dût s'y résigner. Un problème qui, dans Tordre humain, se reproduit partout et constamment, est celui de savoir s'il convient de céder ou de résister. 11 n'en est pas de plus angoissant ; la résistance peut engendrer des cataclysmes, la soumission impliquer l'abdication devant les malintentionnés et les enhardir. Très souvent la force des choses brusque la solution ; ici, le général estima qu'il avait fait quelques concessions, qu'il fallait bien les maintenir, mais que c'était le nec plus ultra. A plus de cinquante années de distance, >il y a lieu de penser que cette résolution fut sage ; en réalité, la Compagnie fut sauvée par ce moyen. Les Jésuites procédèrent donc spontanément aux mesures que le général avait indiquées. Une note qui les énumérait fut remise au gouvernement ; elle mentionnait notamment que le P. de Ravignan n'habiterait plus la rue des Postes, mais demeurerait à Paris et y continuerait son ministère. Soudain Teflervescence tomba : preuve éclatante, s'il en était besoin, du peu de fondement des griefs, même pour ceux qui les avaient accueillis et propagés.

Pendant que se déroulaient les incidents de cette lutte, le P. de Ravignan fut assailli par une grande affliction : il eut quelques démêlés avec l'archevêque de Paris. Le 'fait n'est pas exceptionnel ; les hommes les plus méritants ont connu cette douleur de voir leurs intentions méconnues dans des régions d'où ne devraient leur arriver que des

MÉLANGES 3jl

encouragements et des sympathies, et de ne rencontrer que de la froideur là où le concours s'impose ; mais l'épreuve est le lot du chrétien : c'est son devoir de l'accepter. Mgr Affre se plaignait de la liaison du P. de Ravignan avec des prêtres et des laïques qu'il regardait comme opposés à son administration; finalement, en 1844, ^^ prit diverses mesures à l'égard des Jésuites contraires à l'existence même et au fonctionnement de l'ordre ; le Saint Père, avait suspendu l'exécution de ces mesures ; puis, le différend entre la Compagnie et le gouvernement ayant éclaté, l'archevêque parut vouloir ressusciter son premier projet et assimiler les Jésuites aux prêtres des paroisses. Le P. de Ravignan lui écrivit alors une longue lettre, à la fois humble et ferme, pour lui dire que ses frères et lui ne pouvaient accepter leur sécularisation, qu'à défaut d'entente ils déposeraient à ses pieds les pouvoirs dont il les avait longtemps honorés ; l'archevêque répondit en termes émus, se défendant d'aucune hostilité contre les ordres religieux et en particulier contre les Jésuites, mais déplorant a de n'avoir été mis au courant d'aucun de leurs projets. » Sur ces entrefaites, le gouvernement entra dans la voie de la rigueur et les choses en restèrent là. Mais, trois ans après, Mgr Affre, ayant été frappé mortellement sur les barricades de 1848, envoya aux Jésuites deux de ses prêtres pour leur exprimer ses regrets : grand exemple •d'une âme vraiment épiscopale !

Le Père de Ravignan s'était engagé à prêcher à Notre- Dame un dernier carême, celui de 1847 ; il ne. le put pas ; une retraite donnée à Liège, à l'occasion du jubilé séculaire

de la fête du Saint Sacrement, acheva de réduire ses forces, et, pendant deux années, la maladie, s'en prenant spécialement à son larynx, le condamna au silence. La souffrance qu'il avait déjà connue antérieurement le laissa calme et résigné ; combattu entre le devoir de veiller modérément à son existence et le dédain absolu de la vie, il acceptait, sans se plaindre, les douleurs physiques auxquelles la Providence le soumettait. On l'envoya de divers côtés chercher la guérison ; puis, ses supérieurs décidèrent qu'il passerait à Rome rhiver de 1847-1848. L'Europe était en ébullition ; il traversa l'Italie, toute secouée par la haine de l'Autriche et par des clameurs aveugles contre les Jésuites. Il écrivait : « Mon Dieu ! que de choses étranges et tristes ! Rome, ritalie, la Suisse, l'Espagne, la Belgique et notre pauvre France... Des catastrophes paraissent inévitables. Où donc la Providence nous conduit-elle ? Qu'attendre ? » La révolution de février ne tarda pas à éclater : « Que d'enseignements, s*écria-t-il, mais que d'énigmes ! Adorons la main de Dieu et prions ! » Dans ces conjonctures difficiles, ses frères de Paris le rappelèrent ; il s'empressa de partir et il alla résider rue de Sèvres ; il se sentait du reste guéri. C'est alors que commença pour lui un apostolat, peut-être moins brillant que le précédent, mais aussi laborieux que fécond et qui devait durer dix années. Dix années ; c'est un peu trop dire, car, en i852, il fut de nouveau visité par la maladie ; il fut gravement en danger ; la sœur Rosalie offrit sa vie pour lui ; l'émotion fut générale, tant on craignait la perte d'un tel ouvrier évangélique ; enfin il se remit ; mais la guérison ne fut qu'incomplète ; elle le laissa du reste aux prises avec de sombres tristesses, tristesses que le monde livré aux affaires et aux plaisirs ne comprend pas, mais dont les croyants, épris des intérêts de la foi, connaissent bien les morsures douloureuses.

MÉLANGES Sy?

Le ministère du P. de Ravignan pendant la deuxième période de sa vie fut aussi lourd que varié. Son retour à Paris avait été accueilli avec joie ; les catholiques comptaient sur son influence morale ; ils lui demandèrent beaucoup ; il se dépensa à leur service, sans songer jamais à se ménager, et en jouissant d'une autorité grandissante.

Il reprit ses prédications tant dans les départements qu'à Paris, bien que sa voix ne tût plus tout à fait ce qu'elle avait été. Il fit même des homélies à Notre-Dame sur la Passion les vendredis du Carême, et put y prêcher deux retraites en i85o et i85i ; le 1 8 avril i85i, il compta dans son auditoire le prince-président. Puis il alla, à la demande du cardinal Wiseman, donner à Londres une série de sermons pendant l'Exposition universelle en mai et juin i85i ; d'après son témoignage, il y fit « peu de chose » ; mais il était rarement content de lui-même ; il jeta les semences dans beaucoup d'âmes ; des conversions préparées par ses soins devaient se réaliser successivement, et les relations qu'il forma devaient être fécondes en fruits de salut.

Il se surmena dans tous ses travaux oratoires, tomba malade, et dut renoncer définitivement aux grands auditoires. Cependant en i855. il fut appelé à prêcher le carême aux Tuileries. Il en fit une véritable retraite dans laquelle il apparut avec toute l'austérité de l'homme de Dieu. L'empereur le remercia vivement et lui donna un superbe calice, pour qu'il se souvînt de prier tous les jours pour lui et l'impératrice à l'autel. Mais, est-il nécessaire de dire qu'il ne se laissa pas éblouir par ce contact avec les grandeurs du monde ? Tout en apportant aux souverains et à leur cour la parole divine, il tint à se faire entendre en même temps chez les Petites-Sœurs des pauvres ^*Ia rue Saint Jacques. Pendant les dernières années de sa vie, il

s'attacha à donner des instructions familières à la Visitation, au Carmel, et surtout au Sacré-Cœur. Il avait fondé avec le concours de dames chrétiennes du monde la Congrégation des Enfants de Marie pour réparer les outrages que Notre-Seigneur reçoit dans le Saint-Sacrement, pour lui demander le progrès de la vie intérieure et l'amour des souffrances, recommander à Jésus-Christ les pécheurs, se préparer à une bonne mort et communier à des intentions pieuses. Il la dirigea pendant six ans, l'imprégna de son esprit, prêcha devant elle deux fois par mois sans compter les retraites, consolant, avertissant, encourageant et parfois menaçant. Combien, en effet, n'est-il pas important de pénétrer les femmes de l'esprit chrétien ! Les familles valent ce que valent les femmes ; celles-ci sont certes parfois un peu absorbantes, et leur puissance d'insistance est sans égale ; mais, leur apostolat possède par sa douceur une efficacité incomparable.

Ces labeurs nous ramènent à l'action, qu'il exerça sur les Ames. Combien pourraient être sauvés par quelques paroles réconfortantes, apportant la lumière et le remords ! Le P. de Ravignan s'en rendait compte ; il était un véritable aimant ; il avait le don de convertir les pécheurs ; aussi se dévoua-t-il au tribunal de la pénitence et lui consacra-t-il une bonne partie de son temps. Que de noms illustres recoururent spontanément à lui î Que d'autres furent conduits chez lui par des amis et des proches ! Je pourrais citer la princesse Marie de Bade, duchesse d'Hamilton, le savant Walckenaer, le général Donnadieu, de prince Paul de Wurtemberg, le maréchal de Saint-Arnaud, la princesse Louise Wasa, etc. ; je pourrais rappeler que, sous son inspiration, M. de Chateaubriand dicta, au moment de mourir, un billet par lequel il déclarait « rétracter devant Dieu tout ce qu'il pouvait y avoir dans ses écrits parus ou

MÉLANGES ByS

à paraître de contraire à la foi, aux mœurs et généralement aux principaux conservateurs du bien ». Mais, à quoi bon ? Le P. de Ravignan ne puisait pas dans ces retours un sujet d'orgueil '; il savait qu'il n'était qu'un instrument aux mains de Dieu ; c'est pourquoi il priait et faisait prier sans cesse pour les pécheurs.

Ce n'était pas seulement au confessionnal, c'était au parloir et dans sa correspondance qu'il dirigeait les âmes. Il est dans la vie une foule de circonstances, où, entraîné par les préventions, les ressentiments ou les passions, on risque de s'égarer; l'office du juge est difficile à remplir vis-à-vis de soi-même ; de là l'utilité des conseils d'un ami, et quel meilleur ami peut-on avoir que le prêtre, détaché des choses du monde et tenu par état et vocation à s'inspirer de mobiles supérieurs ! Certes, il faut, pour remplir cette mission, beaucoup de tact et de discernement ; les voies à suivre par chacun sont diverses et distinctes. Mais, à voir les appels multiples adressés au P. de Ravignan, on ne peut récuser les mérites de ses avis. Ce n'est pas que des visites et des relations de ce genre n'eussent pas leurs écueils ; certains étaient conduits vers lui par la curiosité, par le désir de s'entretenir avec une illustration ou même par l'intérêt, car on croyait à son crédit. Mais il ne se livrait pas aisément ; il savait démêler les secrets des démarches. Quand il s'agissait de donner des conseils et des consolations, de recevoir des confidences douloureuses, d'aider dans les embarras et les infortunes, d'éclairer des pères alarmés des désordres de leurs fils et même parfois de se rendre l'arbitre de différends de famille, on pouvait compter sur lui. Sa direction n'avait du reste rien d'excessif; elle s'inspirait bien de ces mots souverains : « Renoncez-vous vous-même, prenez votre croix et suivez-moi » ; mais, en même temps elle recommandait de ne pas rendre « la piété sauvage », et de se prêter

aux usages légitimes, car les chrétiens doivent se garder deprovoquer rcloignemsnt pour leurs personnes et pour leur foi.

C'est surtout vis-à-vis des protestants qu'il déployait toutes les ressources de sa charité éclairée. L'Angleterre et l'Allemagne, sans parler de la France, lui en envoyèrent beaucoup. Il avait pour eux une vraie compassion, et à juste titre, car l'homme est un être enseigné, et il est malaisé de se dégager des préjugés qui ont présidé à l'éducation et à la vie de famille, et qui se sont en quelque sorte incrustés dans la chair et le sang. Il déployait suivant les cas tous les artifices de la prudence et de la fermeté ; Dieu seul connaît les âmes qu'il a ainsi sauvées !

On peut juger d'après ce qui précède du nombre vraiment accablant d'occupations qui pesait sur ses épaules. Il tenait à rester à l'écart de la politique ; il disait à ceux qui voulaient l'entraîner sur ce terrain : « Q.ue me demandez-vous ^ Ne savez-vous pas qu'il faut que je sois aux affaires de mon Père ? » Il sentait d'ailleurs que les affaires temporelles doivent être laissées aux laïques, quand il en est de profondément dévoués aux intérêts de l'Eglise. Cependant, lorsque son intervention pouvait être utile, il ne la refusait pas. Deux ou trois faits sont ici à relever.

Il avait ramené à la religion la mère du général Cavaignac ; il devait y ramener le général lui-même. Quand celui-ci devint chef du pouvoir exécutif, il le consultait; il avait des idées fausses sur l'organisation de l'Eglise et aurait pu, à un moment, prendre à ce point de vue des initiatives regrettables ; mais le P. de Ravignan l'éclaira, et toutes choses restèrent en l'état.

Bientôt surgit la question de la liberté d'enseignement : c'est là une question mixte intéressant à la fois le pouvoir civil et le pouvoir religieux, et devant être, quand on ne

veut pas sortir d'un ordre régulier, résolue par leur commune entente. M. de Falloux, d'accord avec M. de Montalembert, avait lormulé un projet qui fut attaqué avec passion par la gauche et par certains catholiques, ceux-ci lui reprochant de laisser subsister le monopole sous le masque de la liberté. Le P. de Ravignan chercha à réunir tous les défenseurs de la liberté religieuse dans une action commune. Il suffit qu'il ne se prononçât pas ouvertement en faveur des intransigeants, pour que ceux-ci, suivant un procédé qui, depuis, a été maintes fois employé contre des chrétiens dévoués, le dénonçassent au général. Et pourtant, au fond, il était peu favorable au projet ; seulement, il respectait les intentions de ses auteurs; il leur témoignait une estime et une affection profondes, et quand « ces voix amies » lui eurent démontré l'impossibilité d'introduire les changements qu'il avait suggérés, il n'insista pas. On l'avait représenté à Rome comme le sectateur aveugle de MM. de Montalembert, de Falloux et Dupanloup ; il reçut du général l'acte d'accusation ; il n'eut pas de peine à se justifier ; le P. Roothaan, en lui répondant, se déclara satisfait et ajouta : « Si M. de Montalembert et nos autres généreux amis sont attaqués, veuillez bien leur exprimer tous mes regrets et leur dire que la Compagnie est loin de partager de semblables sentiments, et, pour ce qui me concerne, je sais la reconnaissance que je leur dois, et j'espère, avec la grâce de Dieu, ne jamais manquer à ce qu'elle exige de moi. » La reconnaissance ! noble sentiment, mais bien rare en ce monde !

De quel côté était la vérité ? Les faits ne laissent aucun •doute ; la Compagnie put fonder de nombreux collèges ; •ceux-ci fleurirent de plus en plus ; aussi les ennemis de •l'Eglise n'ont pas pardonné à la loi de i85o; ils n'ont

pas cessé de chercher à la mutiler dans son texte et dans, ses effets; ils ont fini par l'abroger.

C'est dans un de ces collèges, le collège de Saint- Etienne, que se produisit dans les premières années du second Empire, un incident regrettable : un élève y brisa une statuette de l'empereur. Le gouvernement averti fit brusquement fermer le collège. Le P. de Ravignan n'hésita pas à mettre l'influence de son nom universellement respecté au service de la Compagnie. Il demanda une audience à l'empereur, fut très bien accuelli, expliqua les faits, les remit au point, mais s'aperçut aussitôt qu'il y avait chez son interlocuteur des préventions contre les Jésuites et qu'on les dépeignait à ses yeux, tantôt comme des socialistes, tantôt comme des légitimistes. A un moment, l'empereur révéla le fond de ses sentiments en demandant comment depuis Henri IV la Compagnie avait toujours été un objet de répulsion. Le P. de Ravignan répondit : « Nous sommes nés pour combattre la Réforme ; sous le règne de Henri IV, avant et après, l'esprit protestant a repoussé les Jésuites. Il y a eu aussi de tout temps, il y a encore aujourd'hui, il y aura toujours un esprit politique parlementaire, gallican, opposé à l'Église romaine. Nous sommes regardés conmie ultramontains, comme très romains ; nous le sommes en effet. Nous, pensons que dans l'Église comme dans l'État, le principe à maintenir, c'est l'obéissance à l'autorité. » L'empereur ne se prononça pas ; mais bientôt après il autorisa la. réouverture du collège de Saint-Étienne ; il avait du reste promis qu'à l'avenir, avant de frapper les Jésuites, il lesavertirait et les entendrait.

Vers le même temps, le P. de Ravignan fut invité àrendre à la Compagnie un autre service, non moins important. Le P. Theiner publia ea 1-852 um ouvrage qui».

traitant des pontificats de Clément XI II et de Clément XIV, était, sous couleur de présenter Tapologie de ces deux papes, très hostile aux Jésuites. Le P. Roothaan lui demanda d'écrire un livre de réfutation ; pour le P. de Ravignan, ce simple désir tombé de si haut était un 'ordre ; il se mit donc à Tœuvre, en dépit de ses labeurs vraiment accablants ; il reprit la question sous un aspect nouveau ; il montra la pression des cours agissant sous Timpulsion du philosophisme, enlevant en quelque sorte au pape la liberté de sa décision et lui arrachant, pour éviter un plus grand mal, une mesure qui avait dû beaucoup coûter à sa conscience. Tout cela était exposé avec une grande modération et une charité inaltérable : la réfutation eut le dernier mot.

Quand le livre parut, le P. Roothaan venait de mourir, après avoir gouverné la Compagnie pendant vingt-quatre ans avec sagesse et prudence. Le P. de Ravignan ressentit vivement cette perte ; il eut bientôt la douleur des hommes qui avancent en âge, celle de voir s'éteindre beaucoup de ses amis, parmi lesquels le docteur Récamier, le comte Mole, le baron Auguste Cauchy, M^^ Swetchine. Aussi^ dans une de ses dernières lettres, il exhala cette plainte résignée : a Je vieillis ; le vide se lait dans mon âme et autour de moi ; il semble qu'il y ait une époque pour l'isolement spirituel. Dieu seul est l'ami, le compagnon ».

Au cours de l'été de iSSy, il subit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter ; il passa par de grandes souffrances, puis alla mieux, eut l'illusion d'une guérison complète, reprit la vie commune des pères et donna môme quelques retraites ; mais ce n'était qu'une halte dans la maladie ; il était vraiment à bout de forces. Le 3 décembre, après avoir converti une protestante, il s'était rendu au confessionnal ; il y fut saisi par une sensation de froid

38o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

et retourna péniblement dans sa cellule. Le jour de Tlmmaculée Conception, il dit sa dernière messe, mais avec une grande fatigue, et vit clairement qu*il était la proie de la mort. Il traîna deux mois dans la souffrance, tout en trouvant par moments le moyen d*exercer son ministère auprès de quelques âmes ; le 14 février, il dit de lui-même: « L'heure est venue pour les derniers sacrements » ; le 24 : « J'approche enfin ; le jour va venir plus tôt que je n'avais espéré «. Il expira le 26 février après avoir fait un grand signe de croix, comme jadis dans la chaire de Notre-Dame.

Lors de ses funérailles, célébrées avec la simplicité qui convient à la Compagnie, mais au milieu d'un immense concours de monde, l'évoque d'Orléans monta en chaire et prononça son oraison funèbre dont je me borne à détacher cette phrase pleine d'espérance : « Je le voyais encore il y a peu de jours ; il était déjà entre les bras de la mort, et des rayons divins semblaient briller sur ce front décoloré ; des clartés immortelles reluisaient au fond de ces yeux qui allaient s'éteindre ; j'entrevoyais derrière lui les splendeurs de la gloire céleste, n

Qu'il me soit permis maintenant de résumer en quelques traits le caractère et les mérites du P. de Ravignan ; on comprendra mieux ainsi quel grand modèle il a offert à ses con tempora i ns .

Il était ardemment croyant ; il avait pour N. S. Jésus- •Christ un amour vivifiant ; il s'inspirait d'une immense foi dans la vertu du Sacrement des autels. Il priait beaucoup, sans que cependant la prière lui fût précisément aisée, et il se nourrissait avant tout de la Bible, de l'Imitation

et du livre des Exercices de Saint Ignace. Il professait pour la Compagnie de Jésus qu'il regardait comme sa mère un tendre attachement, et il s'écriait parfois : « Pauvres gens du monde ! qu'ils sont à plaindre ! Qu'il faut être compatissant pour les âmes ! Quelle grâce que notre vocation ! »

Les vrais prêtres sont des hommes d'oraison et de pratique ; ceux qui s'éloignent de leurs devoirs sacerdotaux ou qui les envisagent comme l'accessoire de leur existence, sont justement suspects. Ce qui domine chez le P. de Ravignan, c'est que toute sa vie a été en harmonie avec ses croyances et son état. Il chérissait la pauvreté ; le dénùment de sa cellule où il recevait volontiers était à lui seul une leçon ; quoiqu'ayant les plus hautes relations et les amitiés les plus précieuses, il entourait de sa sollicitude les petits et les humbles, qu'il était toujours heureux d'évangéliser. Il se montrait en toutes circonstances fidèle à l'humilité et à l'obéissance, et, rarement, je pense, on a vu chez un religieux éminent des exemples d'abnégation et de renoncement aussi multipliés, bien qu'il apportât dans les résolutions et dans l'action une grand force. « Être soi, moins ses défauts », telle était, suivant son expression, l'ambition qu'il portait dans la chaire sacrée.

Sa figure était sévère et recueillie ; elle portait l'image de l'ascendant qui se détachait de sa personne. D'après le témoignage de Mgr Dupanloup, « la douceur qui était le plus vif reflet de son cœur, respirait dans son regard et sur ses lèvres ». Et cependant, il parlait souvent de son indignité, non par vaine ostentation, mais par sentiment de ce qu'il appelait « ses profondes misères ». Il se croyait porté à l'orgueil et à la colère ; il déplorait la violence et la raideur de sa nature ; il se les reprochait fréquemment, surtout quand il fut supérieur de 1849 à i852 ; mais il ne négligeait rien

pour se vaincre, et, comme on lui demandait les remèdes qu'il avait employés pour devenir maître de lui-même, il répondit : « Nous étions deux ; j'en ai jeté un par la fenêtre, et je suis resté seul chez moi ». Après cela, on lui reprochait parfois son air pressé et ses paroles brèves ; il s'en excusait ; mais pourtant comment faire et faut-il se laisser envahir par les indiscrets ? Ce qu'il ne faisait pas, c'était de se résoudre à des concessions incompatibles avec l'esprit chrétien ; il recommandait la guerre aux impressions de la nature ; il inclinait vers la sévérité plutôt que vers la douceur : n'est-ce pas du reste à ces qualités que la Compagnie de Jésus doit d'être restée pure et forte ? et ne conviendrait-il pas que les hommes du monde l'imitassent dans la mesure compatible avec les exigences de leur état ?

Nul n'a mené une vie plus occupée que le P. de Ravignan ; nul plus que lui dont les connaissances étaient étendues et la conversation pleine d'intérêt ne paraissait en situation de jouir de ses relations. Cependant, il aimait la solitude ; déjà au collège, dans une lettre à son père, il témoignait son goût pour elle. Ce goût ne fit que se développer dans l'état religieux. Était-ce le fruit simplement d'une propension intime, ou bien de la vue des misères humaines ? Ce qui est certain, c'est qu'il avait un fond d'ennui et de tristesse. Les hommes voués aux bagatelles et aux frivolités de la vie ont peine à concevoir chez autrui cette disposition d'âme. Mais les préoccupations et les soucis suffisent à expliquer chez ceux qu'ils assiègent l'inclination à la mélancolie. Comment d'ailleurs ne pas ressentir une lassitude croissante, quand on est abreuvé d'agitations extérieures et de déceptions ? Comment ne pas éprouver les atteintes d'un dégoût croissant à l'aspect des iniquités de l'humanité, des haines qui s'acharnent contre l'Eglise, des propagandes à certains égards victorieuses auxquelles se

livre le mal ? Dans les dernières années de son existence, le P. de Ravignan fut plus que jamais en proie à de sombres tristesses ; peut-être y eut-il dans cette épreuve un dessein: miséricordieux de la Providence, destiné à lui faire considérer de plus en plus la terre comme un exil et à tourner d'une manière constante ses aspirations vers Dieu.

Quoi qu'il en soit, cette grande vie de prêtre et de religieux: demeure un sujet de méditations fécondes. Que d'âmes il a sauvées I Que de misères il a consolées 1 Que d'œuvres il a soutenues ! Si les enseignements qui découlent de son labeur et de ses efforts pouvaient lui susciter des imitateurs, la parole de Mgr Dupanloup : Defunctus adhuc loquitur, ser vérifierait aujourd'hui comme en i858 : puisse-t-elle continuer à être une réalité !

Ketteler et Manning

Les deux premiers tiers du XIX^ siècle ont été enivrés •de liberté et d'égalité ; la haine des privilèges rendait suspecte toute institution protectrice de la faiblesse individuelle, et Ion croyait de très bonne foi que l'ouvrier n'avait qu'à bénir un régime qui, en affranchissant son travail de toute entrave, semblait devoir lui donner le bonheur ; on ne méconnaissait pas que la misère engendre bien des souffrances ; mais on comptait sur la charité pour les alléger et les rendre supportables. Petit à petit cependant les travailleurs s'aperçurent que leur condition était à certains égards moins bonne qu'autrefois, et une partie d'entre eux accusèrent la société de ne pas faire dans ses lois une part suffisante aux principes de justice. Les catholiques ne furent pas sourds à ces réclamations ; tous n'en comprirent pas immédiatement la gravité, quelques-uns s'en firent les initiateurs et les auxiliaires, et provoquèrent ainsi le mouvement qui aujourd'hui les entraîne presque partout.

Parmi les initiateurs, le premier fut M^^ Je Ketteler ; parmi les auxiliaires, l'un des plus éminents fut M^

Manning. Le rôle de l'évèque de Mayence a été retracé par Tabbé Kannengieser ; celui du cardinal de Westminster par Tabbé Lemire. Il est intéressant de suivre les phases par lesquelles a passé leur action sociale (i).

Les écrits de Lassalle avaient produit en Allemagne une sorte de commotion dans la classe ouvrière. A ce moment les bourgeois dormaient. Avec une précision qui révèle la sagacité de son coup-d'œil, Ms^ de Ketteler s'aperçut de la nécessité d'imprimer sans tarder aux catholiques une orientation nouvelle et il traça la charte économique qu'il désirait leur voir adopter. 11 fit école, et bientôt la cause qu'il avait prise en main devint celle du Centre allemand. D'autres ne laissent que des traces fugitives de leur œuvre ; lui, il a suscité un ébranlement si puissant, qu'en plein Kulturkampf le Centre n'hésita pas à formuler, indépendamment de son programme religieux, un programme social.

De son côté, le cardinal Manning se posa en champion de la cause du peuple ; il le fit beaucoup plus tard, vers la fin de sa vie ; mais son intervention revêtit immédiatement un éclat tel, qu'on l'a à juste titre rangé parmi les sociologues les plus distingués de notre épopue. Son mérite est d'autant plus grand, qu'il vivait au milieu d'une société saturée encore d'aristocratie ; mais il faut dire à l'éloge de cette société, que la popularité de Mgr Manning lui vint en partie du dévouement éclairé qu'il témoigna aux petits et aux faibles.

Les deux questions qui forment l'un des aspects principaux du problème social sont celles de la limitation des heures de travail et de la fixation d'un salaire minimum. En 1890, le

(i) KcttcUr et r organisation sociale en Allemagtte, par A. Kannbn- GiESER. Paris, Lcthellieux ; i vol. in-12, 1894 ; — Le cardinal Manning, par l'abbé Lemire. Paris, Lecoffre, i vol. in-12, 1894.

chant des ouvriers anglais qui s'étaient mis en grève avait pour refrain : « Nous voulons de plus hauts salaires pour moins d*heures de travail ». Ce refrain exprimait d*une manière concise le besoin d'une augmentation de bien-être qui agite actuellement la classe laborieuse.

Il s'en faut que l'accord soit fait sur les points que je viens de rappeler et en général sur les réformes à introduire dans le domaine du travail. Mais il est utile de constater que l'apanage des initiatives n'appartient pas aux socialistes, et la gratitude publique ne saurait assez remercier Mgr de Ketteler et le cardinal Manning de s'être placés au premier rang des défenseurs des humbles. Ce n'est pas que leurs solutions soient en tous points incontestables. Comment atteindre la perfection d'emblée, quand il s'agit de résoudre des conflits graves entre des intérêts contradictoires? D'ailleurs, on peut se demander si les enseignements de l'expérience ont dit ici leur dernier mot. Mais l'effort auquel il est juste d'applaudir est celui qui avait pour objet, bien loin d'écarter de parti pris les revendications ouvrières, de les scruter de sang-froid avec le vif désir d'arriver à une amélioration de la situation des intéressés. Peut-être la bourgeoisie, satisfaite d'un régime dont elle avait recueilli les avantages, eût-elle tenu les yeux fermés, si des voix autorisées n'avaient pas poussé une grande clameur et ne l'avaient pas réveillée. Une fois le branle donné, une sorte d'émulation s'est produite parmi ceux qu'on accuse souvent à tort d'égoïsme, et, en peu d'années, sous l'impulsion donnée, on a vu en Angleterre, en Suisse, en Belgique comme en Allemagne, toutes les réformes sociales recruter parmi les classes aisées des promoteurs dévoués qui consacrent leur vie à les faire accueillir.

Qui donc s'étonnera qu'il y ait parfois dans ce mou- A^ement des tendances excessives ? L'homme reste avec peine

MÉLANGES SSy

dans une mesure toujours sage, et il en est surtout ainsi, lorsque la maturité de l'expérience n'a pas encore pu régler les premiers élans. Mais il n'en est pas moins vrai que la propension à donner aux principes de justice un développement croissant est un des plus nobles spectacles de notre âge.

On range communément Mf?»" de Ketteler et le cardinal Manning parmi les partisans d'une intervention étendue de l'Etat. Je crois, en effet, qu'ils étaient plutôt interventionnistes ; mais on se tromperait en croyant qu'ils voulussent pousser dans ce sens les choses à l'extrême. M. l'abbé Kannengieser le fait remarquer en ce qui concerne Mprde Ketteler : « on en parle souvent, dit-il, sans connaître suffisamment sa personne, sa vie, ses œuvres et ses idées. » Quant à M^r Manning, tout en admettant à divers points de vue l'intervention de la loi, il exprimait un jour ses sentiments d'une manière énergique, dans une conversation que rapporte M. l'abbé Lemire : « La centralisation, messieurs, disait-il à ses interlocuteurs français, c'est la mort ! » En France et en Belgique on conçoit difficilement l'intervention de la loi sans la centralisation ; en Angleterre, ces deux choses sont indépendantes l'une de l'autre ; l'intervention de la loi n'y implique pas l'ingérence oppressive de l'Etat.

Les deux prélats, au surplus, ont marqué l'importance qu'ils attachaient à l'initiave individuelle par les institutions et les œuvres ouvrières qu'ils n'ont cessé de créer. Mh^ de Ketteler fonda des orphelinats pour les filles et pour les garçons, une maison pour les femmes sans travail, un institut du Bon-Pasteur pour les filles tombées ; il suscita des cercles ouvriers, organisa des caisses de secours et des caisses d'épargne, provoqua l'établissement des sociétés ayant pour objet l'érection d'habitations ouvrières

à bon marché. Le cardinal Manning ouvrit des églises et des écoles ; il étendit son patronage sur une foule d'institutions dues à la charité privée et utiles à la classe laborieuse : « Avant de faire des théories sociales, dit son apologiste, il pratiqua les œuvres ».

Il n'est pas inutile de rappeler ces grandes mémoires à l'attention publique. Les uns verront dans les exemples de personnages aussi haut placés une incitation à secouer leur torpeur ; les autres, témoins de leur dévouement, se convaincront que l'Eglise n'est pas la marâtre dont ses ennemis font un portrait si odieusement inexact. La vie de Mgr de Ketteler et celle du cardinal Manning ont été deux prédications éloquentes, et s'il est bon, pour s'en pénétrer, d'en lire le récit complet dans leurs historienSj il ne l'est pas moins, pour ceux qui préfèrent un enseignement plus court, d'en consigner ici les principaux traits. Mgr Mermillod a dit un jour : « La Révolution se sert du peuple ; elle ne sait pas le servir. » Tout autrement agit l'Église : le peuple n'est pas pour elle un instrument d'ambitions individuelles ; il se compose d'ûmes à sauver, de volontés à redresser, d'intelligences à éclairer, d'hommes à mettre dans la pleine profession de la dignité de leur nature. C'est à cette tâche que se sont voués Mgr de Ketteler et Mgr Manning.

Mgr de Ketteler fut tout à la fois un homme et un évêque ; il avait une volonté de fer et une fougue impétueuse ; il s'est toujours occupé des pauvres, des humbles et des malades, et il a fait de Mayence un centre lumineux dont le rayonnement s'étendait au loin. Avant lui, les-

catholiques étaient fort abâtardis ; il fut un de ceux qui les remirent sur le chemin du devoir, en les arrachant aux enlacements de la bureaucratie.

Sa vocation eut quelque peine à se dessiner. Il entra d'abord dans les fonctions publiques, et il était référendaire auprès du gouvernement de Munster lors de l'arrestation de Mrr de Droste-Vischering. A la suite de cet acte injustifiable, il refusa de servir plus longtemps un pouvoir qui lui demandait, disait-il, le sacrifice de sa conscience, et, éclairé par la persécution sur ses propres sentiments, il se prépara à la prêtrise. Il fut ordonné à Tage de 33 ans, après avoir constaté que « la séparation du monde est une opération qui ne va pas sans douleur ». Successivement vicaire à Beckum et curé à Hopsten, il déploya dans ces deux paroisses les vertus sacerdotales les plus éminentes, et, quand la disette de 1847 survint, il consacra aux pauvres tout son patrimoine.

Tel fut le renom qu'il acquit en peu de temps, qu'il fut nommé député au Parlement de Francfort. Là, il se distingua par ses vues sagement libérales et démocratiques ; il déclara qu'il n'avait accepté un mandat législatif, que pour faire triompher la liberté des sociétés religieuses, la liberté d'enseignement et l'autonomie communale sur le terrain de l'école ; il comprenait, dès ce moment, combien l'éducation populaire du peuple était chose essentielle et il y voua tous ses soins. Sur ces entrefaites se tint à Mayence la première assemblée générale des catholiques allemands : c'est dans cette assemblée et dans celles qui lui succédèrent que se retrempa la vie religieuse de l'Eglise d'Allemagne. L'abbé de Ketteler fut un des orateurs du Congrès de Mayence ; il y prit pour thème : La liberté de r Église et la crise sociale; effrayé des ravages que

Sgo ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

faisaient les socialistes en exploitant la misère du peuple, il convia ses auditeurs à chercher un remède à un si grand mal : cette préoccupation ne devait plus l'abandonner.

Immédiatement après, il prêcha à la cathédrale de Mayence ses célèbres discours sociaux ; le sujet en était la doctrine catholique sur le droit de propriété, la famille et l'autorité de l'Église. On a dit que le grand mérite de Ketteler, c'est d'avoir été le premier à introduire de nouveau dans l'économie politique moderne la conception catholique €t d'avoir déployé dans le domaine de la science, comme dans celui de la vie pratique, le drapeau de la réforme sociale catholique. Le thème de l'orateur devait devenir le point du départ d'une véritable évolution dans les idées économiques, évolution qu'il contribua plus que personne à développer, si bien que le pape Léon XIII a dit un jour de lui : a Ketteler a été mon grand précurseur. »

Son nom, grâce à tous ces travaux, se trouvait en vedette dans l'Allemagne entière. Aussi ne tarda-t-il pas à être nommé prévôt de Ste-Hedwige à Berlin, puis, en i85o, évêque de Mayence, six ans seulement après avoir reçu la prêtrise.

Mayence était dès cette époque envisagée comme la citadelle de l'orthodoxie catholique ; cependant, le clergé s'y recrutait mal ; les jeunes prêtres étaient formés dans les facultés de théologie des Universités, qui étaient imprégnées de rationalisme. Le nouvel évêque, ému de cette situation, rappela à la vie l'Institut théologique de Mayence, y nomma des professeurs d'élite, en fit un véritable séminaire, et vit lés étudiants y accourir de tous les points de l'Allemagne ; bientôt il fonda pour les futurs séminaristes un établissement appelé convict, d'où ils étaient conduits dans les gymnases de l'Etat, mais qui leur permettait, de vivre dans une atmosphère de piété et de préservation.

MÉLANGES Sgi

C'était le moment où une doctrine nouvelle avait été enseignée par un prêtre apostat, Ronge, sous le nom de •catholicisme allemand. Son idée fondamentale était de donner le pas à TÉtat de TÉglise ; cette idée n'était pas neuve ; elle a, dans tous les temps, flatté Tinstinct de ceux •qui évoquent comme un épou vantail la domination temporelle du clergé ou qui par un patriotisme mal compris, se figurent que Ja religion doit être nationale avant d'être l'expression de la vérité éternelle. Mgr de Ketteler combattit la doctrine de Ronge avec la dernière énergie ; bientôt il publia son livre si connu : Liberté^ autorité, Église ; considérations sur les grands problèmes de notre époque ; il s'attacha surtout à revendiquer l'indépendance de l'Eglise, et il écrivit : «Je crois que les persécutions les plus sanglantes ont moins nui à l'Eglise que le servilisme courtisanesque des évêques. » En même temps, il s'en prit à la francmaçonnerie et publia une brochure portant pour titre : Un chrétien croyant peut-il être franc-maçon ?

Tous ces soucis ne l'avaient pas distrait de l'objet principal de ses méditations, le problème social. En 1864, il .publia son livre : La question ouvrière et le christianisme.

Dans la préface, il rappelait l'interrogation que lui avait posée l'Eglise avant de lui donner l'onction épiscopale : «Veux-tu être charitable et miséricordieux envers les pauvres, lies étrangers et les malheureux au nom de Notre-Seigneur ? » et la promesse qu'il avait faite : « Je le veux ». « Comment, continuait-il, pourrais-je donc, après cette promesse solen- .nelle, rester indifférent en face d'un problème qui touche .aux besoins les plus essentiels d'une classe si nombreuse d'hommes ? La question ouvrière me regarde, moi, évoque, •d'aussi près que le bien de tous ceux de mes chers diocésains qui appartiennent à la classe ouvrière. »

392 KCHOS DES LUTTES c:ONTEMPO.RAlNES

Je l'ai déjà dit : à cette heure les classes dirigeantes ne s'occupaient guère des travailleurs. Mais Lassalle venait de fonder V Assemblée générale des travailleurs allemands et de mettre en fermentation tout le monde ouvrier. Les couches supérieures de la société n'avaient pas été frappées de ce mouvement, peu apparent encore, mais qui allait croître dans des proportions inattendues. Mgr de Ketteler en devina l'importance ; il craignait de voir les foules entraînées par les séductions des novateurs ; il comprit qu'il y avait vraiment une question sociale à laquelle il importait de donner les solutions; il résolut de les revendiquer pour le christianisme. De là son livre qui résonna comme un coup de clairon.

Dès les premières pages, il prit, si l'on me permet cette expression, le taureau pas les cornes : « Il n'y a pas à se faire illusion, dit-il ; l'existence matérielle de presque toute la classe ouvrière, par conséquent de la plupart des hommes, ainsi que l'existence de leurs- familles et le problème du pain quotidien nécessaire pour k père, la mère et les enfants, sont abandonnés aux fluctuations de l'offre et de la demande. Je ne sais rien de plus déplorable que ce fait. » Il en recherche les causes et il en trouve deux : « La liberté individuelle illimitée qui a détruit les anciennes corporations et la prépotence du capitalisme qui réduit chaque jour le nombre des ouvriers indépendants et augmente l'armée du prolétariat. » En vain lui aurait-on objecté que l'ouvrier de fabrique travaille de son plein gré. « Ce plein gré, répond-il, est un leurre... Pour l'ouvrier en question, il n'existe ni liberté d'industrie ni liberté d'établissement ; s'il ne veut pas succomber à la faim, il est rivé avec toute sa famille à telle localité, à telle entreprise déterminée. » Puis il indique les remèdes ; il ne les trouve que dans le catholicisme ; seul, le catholicisme a la charité active qui décuple l'aumône matérielle par l'aumône du cœur ; il possède aussi l'autorité

nécessaire pour faire arriver jusqu'à l'ouvrier des enseignements qui le relèvent et lui ouvrent des espérances immortelles ; enfin, il peut être l'inspirateur efficace de groupements sociaux et favoriser la constitution d'associations productives sur le modèle prôné par Lassalle, avec cette différence ■ que, tandis que Lassalle entendait obtenir de l'Etat les ressources nécessaires à la fondation de ces associations, Ketteler invitait les riches à les fournir.

Ce livre qui tenait un langage que les classes supérieures n'avaient plus guère coutume d'entendre, produisit une grande impression dans toute l'Allemagne, et il détourna beaucoup d'ouvriers de s'affilier à Y Arbeiterverein fondé par Lassalle. Il fut bientôt complété par un discours sur le mouyement ouvrier, dans lequel Mgr de Ketteler demandait pour les travailleurs une augmentation de salaire, la diminution des heures de travail et le repos dominical; il préconisait aussi l'interdiction du travail pour les enfants astreints à la fréquentation de l'école et la prohibition du travail des femmes et surtout des mères de famille. Ces idées, presque toutes acceptées aujourd'hui, paraissaient alors des nouveautés hardies. Mais tout en les émettant, Mgr de Ketteler avait soin de répudier la guerre des classes et de recommander la paix sociale. « Ce n'est pas, disait-il, la lutte entre le patron •et l'ouvrier qui doit être l'objectif, il faut tendre au contraire à établir entr'eux une paix équitable, n Par là il prenait le contrepied des excitations socialistes. Il le faisait encore mieux en repoussant tout autre guide que la religion : « Vous voyez, s'écriait-il, que, même catholiques, vous pouvez vous associer aux .efforts et aux mouvements de la classe ouvrière dans leur ensemble sans violer les principes de votre religion. Mais vous voyez en même temps que ces efforts seraient vains et stériles, si la religion et la morale n'en formaient (pas la base. »

Il ne se contentait pas de cette prédication personnelle ; il cherchait à associer à sa cause Tépiscopat allemand. Au moisde septembre 1869, il porta la question ouvrière devant la conférence épiscopale de Fulda ; il détermina ses collègues à s'associer à ses vues et à contribuer de plus en plus à la diffusion des institutions utiles à la classe ouvrière ; petit à« petit le clergé tout entier fut entraîné à sa suite, et Ton vit les jeunes ecclésiastiques entrer en rapport avec les ouvriers, les grouper dans des associations spéciales et créer pour eux. des œuvres variées.

L'année qui précéda sa mort, en 1876, Mgr de Ketteler publia son Projet d'un programme politique. Il y combattait la théorie du « laisser aller » ; il affirmait que TÉtat n'avait pas le droit de se désintéresser de la situation des classes ouvrières, mais qu'il avait le devoir de les aider à se réorganiser en associations corporatives et à les protéger contre toute exploitation inique. Comme mesures d'application, il signalait la prohibition du travail pour les enfants de moins de 14 ans, ainsi que pour les femmes mariées dans les fabriques et les ateliers, l'interdiction du travail dans les usines les dimanches et les jours de fête, la fixation d'une journée normale de dix heures pour tous les ouvriers, la création d'inspecteurs chargés de veiller à l'exécution de ces lois protectrices.

Ce programme ne tarda pas, dans ses idées fondamentales, à devenir celui du Centre allemand ; mais il fallut plusieurs années pour qu'en Belgique on s'en préoccupât.

On a accusé M^ de Ketteler d'être socialiste d'État ou: socialiste chrétien. L'abbé Kannengieser examine la valeur de ce reproche. Il reconnaît q.ue les critiques de Mb^ de Ketteler contre les capitalistes allemands, pour être souvent méritées, ont été un peu dures et trop générales ; et que sous leur influence on a vu des ouvriers demander

MÉLANGES SgS

avec le plus grand calme la dépossession des riches. Il ajoute cette réflexion profondément sage et dont beaucoup devraient faire leur profit : « On a le droit de s'élever contre les abus du capitalisme ; mais on a tort d'appuyer quand on s'adresse directement à l'ouvrier. A ce point de vue, Mgr de Ketteler et en tous cas quelques-uns de ses prétendus disciples auraient agi sagement en s'imposant une plus grande réserve. »

Mais combien n'est-il pas difficile de se tenir sur un terrain bien mesuré, et combien n'est-il pas plus difficile encore d'y renfermer ceux qui vous suivent ! L'ardeur et l'entraînement de la lutte ainsi que l'excitation produite par la contradiction amènent aisément à franchir les bornes que trace la prudence. Toutefois il serait injuste de qualifier Ms^ de Ketteler de socialiste : l'exposé qui précède le prouve suffisamment. A la vérité, dans son fameux Projet, il réclama l'intervention de l'État ; mais, comme s'il s'en était défié, il n'admettait cette intervention qu'« aussi longtemps que les ouvriers ne pussent pas s'aider eux-mêmes par leur propre organisation ». Témoin des misères qui s'étalaient dans le monde des travailleurs, il voyait le parti qu'en tiraient les meneurs révolutionnaires ; il croyait dès lors que des réformes étaient absolument urgentes, et conmient les réaliser immédiatement,, se demandait-il, sans l'aide de l'État ?

Telle était la pensée dominante qui suggéra à Mgr de Ketteler les initiatives qu'il prit. Car par instinct, par goût, par principe, il était partisan de la liberté ; déjà en 1848, il avait célébré « la chute et la mort de l'absolutisme » ; il défendit toujours la liberté individuelle, la liberté d'enseignement, la liberté communale ; s'il demandait l'intervention de l'État, ce n'était en réalité que pour protéger et aider la faiblesse des multitudes. Au surplus^

les réformes pratiques qu'il recommandait sont contestables en certains points ; ce qui fiit la fécondité de son apostolat, c'est qu'il reconnut, pour ainsi dire le premier parmi les catholiques, qu'il y avait une question ouvrière et qu'il fallait la résoudre. Il mourut avant d'avoir pu constater les fruits que cet apostolat avait portés ; mais ce serait faire œuvre d'ingratitude que de lui en disputer le mérite.

Le cardinal Manning réalisa un véritable prodige, celui, d'être accepté par la société anglaise tout entière, en dépit de ses préjugés protestants, comme une de ses illustrations. Il le dut sans doute à sa droiture, à sa piété, à son patriotisme et à un ensemble de qualités qui faisaient de lui, au plus haut sens du mot, un gentlemen ; mais il possédait également, ainsi que le fait remarquer son biographe, les deux seules supériorités que les démocraties acceptent, celles de la science communicative et de la vertu austère. Il se distinguait par sa sociabilité ; on l'appelait l'évêque des pauvres, le cardinal des ouvriers, et sa mort fut pi curée jusqu'aux plus bas degrés de l'échelle sociale.

M. l'abbé Lemire a entrepris, dans le livre attachant qu'il lui a consacré, de montrer « comment M^^ Manning fit son apprentissage de socialiste chrétien. » Je le dirai sans détour ; je n'aime pas l'accouplement de ces mots ; il prête à des équivoques fâcheuses et il engendre •des défiances insurmontables. Mais combien l'auteur n'at-il pas eu raison de mettre en relief la sollicitude éclairée de son héros pour les intérêts des malheureux !

Parmi ces derniers figuraient en première ligne, dans son diocèse, des Irlandais en grand nombre. Il les aimait pour leur foi ; il voulait que justice leur fût rendue, et c'est pourquoi il se prononça pour le Home rule, « On n'a pas le droit, disait-il, d'enlever à un peuple ses libertés et sa terre, et quand d'autres ont commis ce double attentat, on n'a pas le droit d'en bénéficier et de le perpétuer.» Puis, après avoir constaté «qu'il ne trouvait dans toute la carrière de sa vie ni un acte ni un mot qui s'écartât, fût-ce d'une ligne, du plus cordial loyalisme anglais », il ajouta : « Je supplie tous les hommes qui occupent les degrés du souverain pouvoir et tous ceux qui par leur sagesse peuvent guider le cours de la législation, de ne se donner ni repos ni cesse qu'ils n'aient placé l'Irlande dans une absolue égalité sociale, politique et religieuse avec l'Angleterre et l'Ecosse et qu'ils n'aient regagné de la sorte l'amour et la fidélité du très noble, du très généreux, de l'héroïque peuple de la catholique Irlande. » Il disait encore : « On nous objecte leur effervescence, leur ébullition révolutionnaire. Eh ! quand il y aurait chez eux quelques mouvements déréglés, laissez- leur faire l'apprentissage dangereux mais utile de la liberté au lieu de les condamner à l'avilissement incurable par la servitude indéfinie. Point de demi -mesures, mais la franchise et la confiance, le home rule et la land league.n

Il n'était pas de ceux qui, pour servir les ouvriers, ne leur parlent que de leurs droits. Il voyait les ravages que rivrognerie exerçait parmi les Irlandais et il consacra des efforts multiples et soutenus à combattre ce vice. Aussi se fit- il le vulgarisateur et l'avocat de Y Association catholique de tempérance. Il assistait à ses assemblées ; il aimait à passer en revue ses adhérents au nombre de plus de cent mille ; on appelait ceux-ci la garde du

cardinal, et, comme il est peu de puissances plus grandesque l'exemple, il ne prenait jamais ni vin ni liqueur. Il recommandait surtout de préserver les enfants de toute boisson enivrante : à Que les enfants, disait- il, en soient prives par précaution pour l'avenir ! s'ils se voient refuser ces liqueurs dès Tâge le plus tendre, ils ne seront pas tentés ; mais, s'ils en goûtent, ils apprendront à les aimer, et, s'ils les aiment, ils franchiront les bornes et échapperont au contrôle de leurs parents. »

Jusqu'en 188g, le cardinal Manning n'intervint pas directement dans la question ouvrière. Mais ses rapports avec les Irlandais lui avaient appris à connaître les travailleurs et à se rendre compte de leurs souffrances, et, lorsqu'à ce moment éclata à Londres la grève des dockers, instruit par son expérience personnelle, il crut de son devoir d'évêque d'intervenir.

Les ouvriers employés aux docks sont en général le rebut des travailleurs ; ils s'appellent eux-mêmes : « l'espoir perdu de l'armée du travail » ; mal payés, ils savaient pendant longtemps supporté leur sort en silence ; enfin, ils se mirent en grève. Ils demandaient un minimum du travail par jour et un salaire de 60 centimes au lieu de 5o par heure. L'entente ne se faisant pas, la grève se prolongea et fixa l'attention des deux mondes. C'est alors que le cardinal crut deyoir interposer ses bons offices. Il a depuis énoncé les principes qui le guidèrent en cette circonstance : « Lorsque, a-t-il dit, la lutte entre patrons et ouvriers atteint certaines proportions, une intervention au bénéfice de l'ordre public est parfaitement justifiée. Lorsque la tranquillité publique est menacée, l'intervention de l'Etat est obligatoire. Lorsque cette intervention n'a pas lieu et que le péril est imminent, il est du droit et du devoir de tout citoyen loyal, ami de son pays et de son peuple, de se poser en.

MÉLANGES 3gg^

médiateur coûte que coûte entre les forces opposées, afin de les amener à s'entendre. »

Ses premières démarches auprès de M. Norwoord, directeur des docks, restèrent sans effet; mais à peine connues, elles enthousiasmèrent les ouvriers intéressés. John Burns, qui avait provoqué la grève, en leur rendant compte du concours que leur apportait Ms^ Manning, dit : « C'était un grand spectacle que de voir cet illustre cardinal, chargé de ses 80 ans, plein de miséricorde pour le peuple, intervenir en sa faveur auprès de ce Norwoord. Je me suis dit qu'en ce moment le meilleur et le pire modèle de deux classes d'Anglais se trouvaient en présence dans la même chambre. » Ayant été reçu à l'archevêché, il raconta aux grévistes les détails de cette visite : a J'ai été, constata-t-il, profondément impressionné par son attitude calme et résolue, et je puis vous assurer que son cœur s'intéresse à votre grève et qu'il est plein de sympathie pour vos souffrances. »

Des tentatives de conciliation furent également essayées par l'évêque anglican de Londres et le lord-maire ; elles n'aboutirent pas ; mais Me^ Manning ne se découragea pas; il continua à négocier et finit par obtenir des patrons un minimum de 4 heures du travail par jour et les 60 centimes par heure réclamés par les ouvriers, à la condition que ceux-ci rentrassent sans délai dans les ateliers et que les stipulations nouvelles ne fussent applicables qu'à partir du 4 novembre, c'est-à-dire deux mois après. Ces concessions obtenues, il réunit les chefs de la grève et les engagea à accepter ; et, comme un peu d'hésitation persistait parmi eux, il se leva et s'écria : (. Messieurs, si vous refusez de remplir cette mission de paix, j'irai moi-même haranguer la foule des grévistes : 25, 000 d'entre eux sont mes

fils spirituels : ils m'écouteront ! » Cette adjuration entraîna ses auditeurs, et le i6 septembre le travail fut repris.

Le cardinal Manning avait ainsi atteint par son action personnelle un résultat qui, imposé par l'État, n'eût peutêtre pas été accepté facilement. Encore faut-il remarquer, que la médaille eut son revers ; il a été en effet affirmé, en 1894 au Congrès économique d'Anvers, que la réglementation du travail dans les docks de Londres avait privé une partie des ouvriers de leur gagne-pain, les travailleurs faibles ou insuffisants ayant été écartés : tant il est vrai, qu'en matière économique, l'avantage des uns peut être la ruine des autres ! Mais, ce qu'il convient de retenir ici, c'est le rôle bienfaisant du cardinal et la sollicitude dont il se montra publiquement animé pour les intérêts des malheureux. Ces sentiments étaient du reste la règle constante de sa conduite : « Les pauvres, disait-il, doivent pouvoir s'approcher du prêtre, toujours et sans crainte, car le prêtre ne s'appartient pas, et chacun, de par la charité même de Jésus-Christ dont il est la véritable image, a un droit acquis sur lui et sur les services qu'il peut rendre.» Il les voyait au parloir et au confessionnal ; il se pénétrait de leurs doutes, de leurs misères et leurs anxiétés ; il usait avec eux d'une patience inaltérable et cherchait par des institutions et des œuvres charitables à soulager leurs maux.

C'est aussi en vue d'améliorer leur position morale et matérielle qu'il accepta de siéger dans les deux commissions du logement des pauvres et de l'éducation nationale.

Il entra en i885 dans la première de ces deux commissions ; il y fut vivement frappé des renseignements lamentables recueillis sur les habitations ouvrières dans les grands centres industriels et surtout à Londres : « Non, •disait-il, je le déclare, sur des bases pareilles, une société

M K LAN Cl ES 40 1

ne peut pas tenir debout.» Aussi s*associa-t-il à toutes les mesures qui furent préconisées pour améliorer cette situation. L'année suivante, il fut appelé à faire partie de la seconde commission, et il en profita pour réclamer des garanties nouvelles en faveur de la liberté de conscience. Dès la première année de son épiscopat, il avait posé ce principe : « Un enfant chrétien a droit à une éducation chrétienne, un enfant catholique à une éducation catholique.» Il s'était élevé avec force contre l'obligation de fréquenter les écoles protestantes, qu'imposaient les Unions des maisons centrales du travail pour les pauvres ; il avait gagné cette cause et obtenu que les enfants catholiques fussent envoyés dans des écoles catholiques. Lorsque le bill de 1870 avait été présenté, créant les Bureaux scolaires et' leur permettant d'ouvrir des écoles quasi-neutres, il s'était vivement élevé contre cette réforme, et il avait nettement posé la question qu'elle impliquait : « Serons-nous encore ou ne serons-nous plus un peuple chrétien ? » La loi ayant été adoptée, il s'était efforcé d'en conjurer les résultats en créant des écoles libres, et il disait : « Si les écoles primaires anglaises deviennent absolument neutres, il y aura encore chez nous des chrétiens, il n'y aura plus de nation chrétienne. » C'était bien cela : tel est le danger capital de la situation présente, non seulement en Angleterre, mais partout. Mpr Manning ne réussit pas à faire modifier la loi ; il ne put, par le développement de l'enseignement privé, apporter au mal que des palliatifs ; mais ses vues ne furent pas perdues et les Bureaux scolaires n'ont eu qu'un temps. Au sein de la commission de l'éducation nationale, le cardinal Manning demanda que les écoles officielles cessassent d'être ce que le bill de 1870 les avait faites ; qu'on ne mît plus l'argent de l'Etat au service de la neutralité ; qu'on adoptât un système d'éducation

qui encourageât les efforts des maîtres chrétiens, qui respectât la liberté de conscience et conservât aux parents l'exercice de leurs droits les plus chers et les plus sacrés.

Sur tous ces points, il était en communauté de vues avec la grande majorité des catholiques ; mais il aborda bientôt des problèmes plus délicats, ceux qui touchent aux rapports du capital et du travail, des patrons et des ouvriers. L*abbé Lemire prétend que le Saint-Père consulta Mgr Manning pour la composition de T Encyclique Refum Novarum ; que ses conseils furent écoutés et que certaines ' phrases traduisirent ses idées les plus chères. Il observe, que, comme le Souverain Pontife a fait dans l'Encyclique la part de toutes les écoles et de tous les systèmes en restant dans les généralités des principes essentiels, a chacun tire à soi ce document » ; qu'on peut y voir, malgré les réserves et les précautions dont le Souverain Pontife l'a enveloppée, l'intervention de l'Etat admise en principe ; que certes ce n'est pas là le socialisme d'Etat, mais que c'est la rupture nette et officielle avec la fameuse maxime du laisser faire et du laisser passer.

Ce point de vue paraît exact. Mais il est arrivé, comme toujours en pareil cas, que des écoles se sont formées qui ont insisté, en négligeant le reste, sur les parties du document pontifical où elles croyaient trouver le reflet de leurs idées. Mgr Manning a publié un Commentaire de rEncycli- .que et il s'y occupe spécialement de l'intervention de l'État. On pourrait croire dès lors, à première vue, que ses espérances reposaient principalement sur cette intervention. Mais ce serait oublier qu'en Angleterre, les idées d'association sont tellement en faveur, qu'il était pour ainsi dire superflu de faire ressortir l'utilité de leurs applications pour régler les rapports du capital et du travail. Encore Mgr Manning ne passe-t-il pas sous silence l'association comme

MÉLANGES 4o3

moyen de solution ; il le vise au contraire ; il l'appelle le moyen historique, le moyen national ; il n'hésite même pas à reconnaître en principe la légitimité des grèves ; il se prononce aussi en faveur des Trade-Unions qui, parlant aux patrons au nom de centaines de mille ouvriers, obtiennent assez facilement tout ce qu'elles peuvent humainement espérer. Ce n'est donc que quand les associations font défaut ou sont impuissantes, qu'il convient, d'après lui, de recourir à l'État : à ses yeux, ce recours est justifié quand il est nécessaire.

Dans ces limites, l'intervention de l'État n'est plus guère contestée. Elle l'a été par l'école économique libérale. Mais Mgr Manning appelle la doctrine de cette école « une science lugubre. » Il admet donc en principe l'intervention de l'État, parce qu'« entre le patron et l'ouvrier les conditions du marché ne sont pas les mêmes et que le besoin n'est pas le même de part et d'autre. » Puis, il pose la question sur le terrain pratique. « La loi, dit-il, peut intervenir. Dans quelle mesure? Toute la difficulté est là. » Elle est grande, en effet, et l'abbé Lemire fait à ce propos remarquer que « l'interventionnisme est un engrenage ; quand on y met la main, il semble que tout le corps doive y passer. C'est ce qui donne à réfléchir. » Quoiqu'il en soit, Mgr Manning expose son sentiment au sujet de quelques questions pratiques.

Il est quatre points d'abord sur lesquels les idées tendent à se rapprocher de plus en plus : le travail des femmes, le travail des enfants, le repos dominical et le travail de nuit.

Mgr Manning est contraire à tout travail des fenmies qui les appelle hors du foyer domestique ; au moins faut-il, d'après lui, proscrire de leur part le travail excessif ou insalubre et le travail inopportun, par exemple après les couches. Il fixe à 12 ans le minimum d'âge légal pour l'admission

des enfants dans les manufactures, et il se plaint de ce qu'après que la Conlcrence de Berlin eût admis cet âge, le parlement l'eût abaissé à 1 1 ans ; il ajoute : « Tant que nous n'aurons pas introduit dans notre code la limite de 12 ans, les paroles de Léon XIII que je citais plus haut nous brûleront comme un fer rouge. » Il n'est pas plus favorable au travail de nuit qu'il envisage comme un travail contre nature, surtout pour les femmes, et il réclame le respect du repos dominical: « Personne, dit-il, ne saurait impunément outrager la dignité humaine que Dieu lui-même traite avec révérence ni se mettre en travers de la vie spirituelle, cette vie céleste d'ici bas qui nous prépare à la vie éternelle de là haut. » Il rappelle qu'en Angleterre une loi du 27 mai 1878 interdit le travail du samedi aprèsmidi et du dimanche toute la journée dans les manufactures et les plus petits ateliers pour les jeunes gens audessous de 21 ans et pour les femmes de tout âge; de cette façon tous les petits travaux domestiques ou de propreté et de jardinage, tous les achats ou débits qu'on faisait le dimanche matin s'effectuent le samedi soir.

Beaucoup n'admettaient pas, il y a quelques années, que, sur les quatre points qui précèdent, on légiférât. Aujourd'hui, à part les tempéraments que commandent des raisons techniques ou des nécessités urgentes, l'intervention légale est généralement admise. « L*homme, disait déjà Macaulay en 1846, est la machine des machines, celle auprès de laquelle toutes les autres inventions ne sont rien et 'sans lesquelles elles ne peuvent rien. Or, la machine humaine doit se réparer et se remonter tête et cœur ; cela se fait le dimanche. » Mff*" Manning a défendu le même point de vue et il n'a pas peu contribué à briser ou à affaiblir les résistances qui jusque-là avaient refusé de céder.

Mais restent deux problèmes d'une difficulté suprême : la limitation des heures de travail et la fixation d*un salaire minimum. Faut-il admettre ici l'ingérence de la loi ? Mgr Manning répond affirmativement en principe. Mais, comme s'il avait pénétré les inconvénients d'une intervention aussi étendue, il déclare qu'il s'en remet de préférence, en ce qui concerne la limitation des heures de travail, à l'initiative des associations ou à la décision d'arbitres choisis* parmi les patrons et les ouvriers ; toutefois, si l'actionprivée ne suffit pas, il adhère à l'intervention de la loi, fût-elle préventive. Mais alors se dresse une grosse objection. Conmient faire, si les patrons abaissent les salaires et les proportionnent au nombre des heures de travail? M gr Manning dont les idées paraissent s'être progressivement accentuées, écrivit à -Mê^ Doutreloux, évêque de Liège, à l'occasion du Congrès des œuvres sociales de 1890 : « Ma dernière parole semble peut-être violente et hardie. Je ne crois pas qu'il soit possible d'établir d'une manière efficace et durable des rapports pacifiques entre patrons et ouvriers, tant qu'on n'aura pas reconnu, fixé et établi publiquement une mesure juste et convenable réglant les profits et les salaires, mesure d'après laquelle seraient régis tous les contrats libres entre le capital et le travail.

» De plus, comme les valeurs sont soumises dans le commerce à des variations nécessaires, il faudrait que tous les contrats libres fussent soumis à une revision périodique, tous les trois ou cinq ans, afin qu'on pût garder l'accord réciproque sur le contrat. Cette condition doit être insérée dans le contrat même. »

Cette déclarationr ne disait pas clairement qui serait chargé de fixer « la mesure juste et convenable » dont parlait le: T. II 36

cardinal (i), et elle provoqua, surtout en France, de la part de Mf?r Freppel et d'un Congrès qui se tint à Angers, des protestations très caractérisées.

Un autre point de la question du salaire a donné lieu à de vives controverses qui ne sont pas encore tranchées. L'encyclique Rerum novarum a proclamé que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. S'agit-il là seulement de l'ouvrier personnellement, ou bien aussi de sa femme et de ses enfants ? Ms^ Manning se prononça pour l'interprétation la plus large.

Mais il faut bien le reconnaître : sur tous les problèmes qui viennent d'être touchés, il s'est placé à un point de vue plutôt théorique que pratique ; peut être n'a-t-il pas entrevu les difficultés que présenterait l'application de certains des principes qu'il posait, ni les dangers qu'entraînerait pour l'ouvrier l'adoption de thèses trop absolues.

Sa pensée manque du reste un peu de précision : tant il est malaisé de marcher d'un pas assuré dans des chemins qui hier étaient inexplorés ! En veut-on un exemple ? Voici ce que constate l'abbé Lemire : « Sur ce point particulier de la réglementation du salaire, le cardinal se défendit d'avoir entendu le mot réglementation publique dans le sens de réglementation par l'État. L'État ne

f I) Mgr Manning atténua beaucoup dans une lettre écrite à M. Van Overberghe la portée qu'on aurait pu attribuer à la phrase qui précède. On lit dans cette lettre :

« lo Par publiquement, je veux dire par convention ouverte et reconnue ;

« 20 La proportion dont je parle doit être déterminée par les maîtres et leurs employés ;

€ 30 La revision périodique doit être également déterminée par les mêmes contractants ;

« 40 Le recours au législateur doit être éviét, en ces matières, autant que possible. >

.«'interpose point entre le capital et l'ouvrier au nom de ses droits à lui comme propriétaire, mais il intervient •comme arbitre au nom de la paix publique ; ou plutôt il donne aux conventions du capital et du travail une sanction ; il les appuie de contraintes légales. C'est tout autre chose que ce que veulent les socialistes. » La distinction est subtile ; les effets des deux doctrines, si tant est qu'elles soient nettement tranchées, sont les mêmes, •et ce sont précisément ces effets que de bons esprits réputent injustes et nuisibles à l'ouvrier.

On ne doit pas être surpris après cela que l'abbé Lemire admette qu'il y avait dans Manning « un grain d'utopie, n Il en est toujours ainsi quand des idées nouvelles qui n'ont pas encore passé par le crible de l'expérience sont émises ; elles séduisent une foule d'esprits généreux qui, frappés du résultat à atteindre, négligent les objections. Mais quand elles ont subi l'épreuve de la maturité, elles sont souvent abandonnées par ceux qui s'en étaient constitués les plus chauds défenseurs.

Des esprits distingués ont proclamé que des réformes ■sociales importantes étaient irréalisables sans un accord international. Comment, en effet, un peuple en particu- Jier pourrait-il échapper à la concurrence triomphante de. ^es voisins, s'il accommodait seul sa législation aux exigences humanitaires ? C'est pourquoi l'empereur d'Allemagne convoqua le i5 mars 1890 à Berlin les représentants des puissances ; il s'agissait de chercher les bases -de cet accord si désirable. Mais ici encore, il y avait loin du principe à l'exécution ; les résolutions de la Conférence portèrent sur des solutions déjà admises partout ; quant aux autres, on s'abstint de les consacrer. Me^ Manning avait applaudi à l'initiative de l'empereur, et, en même

temps, il exprima le vœu du désarmement des peuples civilisés. Rien n'est plus méritoire que ce vœu : « Depuis, dit l'abbé Lemire, que le service militaire est obligatoire pour tous, les maux qui en résultent sont incalculables : épuisement financier, infériiorité économique, désordressociaux inévitables en dehors de la vie de famille et qui, restreints autrefois à quelques individus, sont étendus maintenant à toute la jeunesse d'un pays, occupations abso* lument improductives ou même déplorables, oisiveté imposée pendant trois ans à des hommes qui seraient le nerf de l'industrie, de l'agriculture, de l'art, de la religion, de la science. » Tout cela est indiscutable, et cependant les cruelles leçons des faits sont demeurées sans prestige. Mgr Manning fut l'un des vice-présidents de la Ligue pour la paix ; il en dirigea le 5« congrès annuel en 1888 ;. mais les nations restent armées jusqu'aux dents !

En résumé, le cardinal Manning nous apparaît comme ayant été très partagé sur la question de l'intervention» de l'État en matière sociale. On serait tenté de croire que ses sentiments intimes étaient en lutte avec la nécessité de porter un remède, fut-il même cherché de ce côté,, aux maux dont souffrent les classes laborieuses. En célébrant les mérites de l'encyclique, il a écrit : « Et voilà que des millions de travailleurs ont reconnu dans sa parole les accents d'une affection et d*une tendresse paternelles, et ils ont maintenant de la sympathie pour l'Eglise qui compatit à la multitude, plutôt que pour l'État ou la ploutocratie, ces deux puissances qui ont pesé si lourdement sur eux. »

Cette réflexion est sage ; inspirons-nous de l'esprit de l'Église ; imprégnons-en la conscience publique ; donnons

3ui, dans les œuvres, le moyen de manifester sa fécon- •dite. Là est le salut, plutôt que dans une ingérence froide ^t excessive de TÉtat, qui, si développée qu'elle soit, laisrsera les ouvriers mécontents et la société en proie au flnalaise.

Windthorst (0

Les hommes doués des mérites les plus divers ne manquent pas dans les rangs catholiques. Ils exercent dans tousles pays et dans les domaines les plus variés une action bienfaisante, et ils contribuent ainsi tant au salut des âmesqu'au progrès de la civilisation. Cependant l'opinion, distraite par mille soins, captivée chaque jour par des événe* ments nouveaux, perd aisément de vue ce qu'elle doit aux noms qui ont honoré l'humanité. Peu échappent aux effets de cette règle cruelle. Parmi les exceptions, l'illustre Windthorst occupe une place en relief à côté de Montalembert et d'O'Connell. D'où vient ce privilège si rare? Il vient assurément en partie de son dévouement constant à une grande cause, à la plus grande des causes qui, dans le coursdes temps, se soient offertes aux sympathies publiques. Mais cette explication ne suffit pas : tant d'autres se pressent dans les phalanges militantes du catholicisme I Serait-ce le talent qui donnerait au phénomène sa raison d'être ? Il en est à coup sûr un des éléments ; mais le talent se rencontre partout. Ce qui fait surtout émerger la noble figure de

(I) Windthorst, ses alliés et ses adversaires, par G. Bazih; Les catholiques en Allemagne, par A. Kannbnoibsbr ; Le réveil d'un peuple^ par le même ; Législation prussienne réglant les rapports deV£glisc et de VÉtat (Berlin, 1874), etc.

Windthorst, comme celles de Montalembert et d'O'Connell, de rimmense océan de Toubli, c'est la force de volonté et Tesprit de suite qu'il a mis au service d'un même dessein poursuivi avec une ténacité indéfectible. A ces caractères se reconnaît l'homme vraiment supérieur. Les noms dont la postérité entoure la mémoire d'une auréole, ce sont ceux qui ont imprimé à leur siècle le cachet de leur personnalité, ce sont les champions des nobles pugilats soutenus avec persistance, ce sont les conducteurs des peuples : là est le secret des hommages durables dont certaines natures d'élite sont l'objet.

Windthorst avait presque atteint l'âge de 60 ans, quand éclata la lutte dont il devait être le héros le plus marquant. Beaucoup à cet âge aspirent au repos ; ils se voient, d'ailleurs, fréquemment relégués par les impatients au nombre des invalides. Lui, il fut accepté sans effort ; il essuya pendant près de quinze ans autant de défaites qu'il livra de batailles, mais il lassa ses adversaires au point de les faire renoncer au combat : grand exemple à coup sûr de persévérance morale et de confiance dans son drapeau ! Il disait, lorsque le prince de Bismarck était à l'apogée de sa puissance : (( Désormais, je ne défendrai plus longtemps la cause catholique et je ne me promets point la victoire ; mais, quand je ne serai plus, elle triomphera ; cela, je le crois, puisque je crois au gouvernement divin qui régit le monde, et ma croyance est solidement établie ; c'est elle seule qui m'a soutenu jusqu'à présent. » Espoir réconfortant, en effet, et qui devrait vivifier tous les cœurs catholiques I Mais la récompense n'était pas si lointaine qu'on pouvait le redouter; du vivant même de Windthorst et grâce en grande partie à ses coups, l'édifice élevé contre l'Église s'était écroulé. Je veux retracer en quelques pages les souvenirs de cette grandiose époque.

Né en i8[2 à Meppen, Windthorst entra, à Tâge de 26 ans, à la Chambre hanovrienne, et dès Tabord, il acquit sur ses -collègues une grande autorité. Successivement président de la Chambre et ministre de la Justice en i85i, il resta pendant trois ans et demi à la lète de ce département ; écarté de la vie parlementaire, il redeviqt ministre de la Justice en 1862 ; puis, peu de semaines avant la guerre qui devait enlever au Hanovre son indépendance, il fut nommé procureur général du tribunal de Celles (mai 1866). Son avènement âu pouvoir avait presque tenu du prodige : jamais jusque-là un catholique n'avait été élevé a une si haute dignité. Ce n'est pas que le roi fût porté pour sa personne : « Quand Windthorst est mon ministre, disait-il, il me semble que je navigue sur un vaisseau au mât duquel flotte mon pavillon et qui suit la direction que je veux suivre. Je me cache un instant, je m'endors, et quand je remonte sur le pont, je vois flotter au mât un drapeau qui n'est pas le mien, et le vaisseau a changé de route. » Mais le mérite supérieur de celui qu'on appela dés lors la petite Excellence triompha par deux fois des répugnances royales ; au fond le Roi lui rendait justice ; car, après sa chute du trône, il le chargea de revendiquer ses biens confisqués.

Pendant son passage aux affaires, Windthorst eut deux occasions de témoigner son dévouement à la religion : la première, en détendant son action sur les écoles ; la seconde, en dotant Osnabruck d'un siège épiscopal, créé dès 1824, mais dont l'érection effective n'avait pas cessé <lepuis lors d'être ajournée. Il put ainsi, quoique dans de rares occasions, donner libre cours à ses sentiments ;

mais, en réalité, ce ne fut qu'à la suite de son entrée au Reichstag. et à la Chambre des députés en 1867, ou plutôt à dater de la guerre religieuse, qu'il fut à même de donner sa mçsure.

Les causes de cette guerre ne sont pas exactement con-^ nues ; il est probable qu'elles furent complexes.

Le dogme de l'infaillibilité papale, surtout tel qu'il était défiguré par les polémiques du temps, était bien de nature à heurter les préjugés protestants de M. de Bismarck. Peut-être n'eût-il pas suffi à provoquer de sa part une attitude agressive. Mais le désir d'unifier l'empire nouveau au point de vue non seulement des territoires mais des doctrines, et de lui donner ainsi une assiette en apparence plus solide ; l'espoir de pouvoir assurer, par la formation d'un grand facteur protestant en Europe, la prépondérance de la race germanique sur la race latine ; les encouragements qui lui venaient des docteurs catholiques qui s'étaient révoltés contre Rome, contribuèrent sans doute à fixer ses déterminations. Dans la forme, l'église vieille- catholique devait se différencier de l'église protestante ; mais elle procédait du même principe qu'elle ; par l'effet de ce principe, elle était appelée à s'en rapprocher ; elle ne pouvait, en tout cas, être qu'une église nationale cherchant dans l'Etat son principal appui ; à tous égards, par conséquent, elle apparaissait comme un instrument de règne à l'homme politique que des succès merveilleux avaient ébloui et à qui sa foi religieuse ne donnait pas le pressentiment de la force de résistance des consciences catholiques.

On a dit que la formation du parti qui devait s'appeler le centre, avait été le motif de la mobilisation du gouvernement prussien contre l'Église catholique. Cette supposition est peu vraisemblable. On avait remarqué au

mois de septembre 1870, que, seul des ministres accrédités à Rome, l'ambassadeur prussien, le comte d'Arnim, était venu applaudir par sa présence à l'entrée de Victor- Emmanuel par la porte Pia. D'autre part, sous la date du 24 octobre 1870, le Kronprinz avait consigné dans son journal, que, d'après le langage tenu par Bismarck à son beau- frère, « immédiatement après la guerre on entrerait en campagne contre l'infaillibilité », De longue date, du reste, le parti national-libéral, qui semblait vouloir se ranger autour du pouvoir, s'était montré animé d'une vive haine contre l'Église ; dès 1859, son chef, M. Benningsen, avait dit : « Tout va bien ; nous n'avons plus qu'une citadelle à conquérir, celle de l'ultramontanisme. » Ces indices et d'autres déterminèrent, au mois de janvier 1871, MM. de Mallinckrodt, de Savigny, Windthorst, Reichensperger et le prince de Lôwenstein,. à adresser un appel aux électeurs afin d'obtenir leur concours par la constitution d'un parti de défense religieuse avec un programme bien arrêté ; ils avaient pressenti qu'en face de la puissance impériale, il serait nécessaire de protéger au moyen d'une organisation solide les droits de l'Église : l'Autriche ayant été annihilée, la France écrasée, ]e pouvoir temporel supprimé, qui donc, si ce n'est les citoyens allemands eux-mêmes, pouvait sauvegarder efficacement les intérêts de la liberté religieuse ? Le pays fit un accueil favorable à cet appel ; un comité électoral permanent se forma à Mayence : 5y députés se rangèrent sous la bannière du centre. On comptait parmi eux, indépendamment des signataires, les barons de Schorlemer-Alst et de Loë, M. Lieber, le comte de Frankenstein, Ms^ de Kelteler ; tous étaient des hommes de foi pratique, dont la vie était en harmonie avec les convictions. Le premier chef du centre fut Herman de-

Mallinckrodt, qui, par son ardeur éprouvée et ses nobles qualités, était naturellement désigné pour ce poste de confiance ; il était étroitement lié avec Windthorst, et tous deux furent d*accord pour se placer résolument sur le terrain de la liberté. « Le centre, dit Windthorst dans un discours célèbre, n'est pas une fraction confessionnelle ; il est ouvert à tous sans exception ; le centre ne veut pas seulement la liberté de l'Eglise pour les catholiques, mais pour toutes les confessions... De tout temps le centre a compté des protestants parmi ses membres. Nous demeurerons pour le moment sur le terrain de la tolérance confessionnelle, quand même pour le moment on ne nous en saurait aucun gré. Nous voulons reconquérir la liberté religieuse, la liberté civile, toutes les libertés. » Tel fut essentiellement le programme du parti ; mais il est juste d'ajouter que, sous l'influence de Mgr de Ketteler, il reconnut, dès cette heure, la nécessité de lois sociales ; les réformes relatives aux rapports du capital et du travail ne cessèrent pas d'être l'objet de sesefforts.

Les événements prouvèrent combien la prévoyance de ses fondateurs avait été grande. A peine eut-il été constitué, que le pouvoir se démasqua. Celui-ci semblait avoir tous les atouts dans son jeu, le prestige de victoires mémorables, la restauration de l'empire allemand, les^ préjugés protestants, une majorité compacte, les forces administratives d'un grand gouvernement, le concours de défectionnaires catholiques et même l'appui du premier ministre de Bavière, M. de Lutz. Mais le centre ne recula, pas et il n'hésita pas à soutenir ces luttes héroïques qui causèrent au pays un malaise tel, que presque tout le monde en souhaita la fin.

4i6 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

Les catholiques s'étaient vaillamment conduits sur les champs de bataille de la guerre franco-allemande. Ce fut cependant au lendemain du jour où ils avaient versé leur sang pour la cause commune, que le gouvernement prit contre eux une attitude délibérément hostile, et que, s'adressant tantôt au Reichstag, tantôt aux Chambres prussiennes, il chercha à associer à sa campagne les divers instruments dont il disposait. Bismarck a écrit dans ses Mémoires (i) que son programme était plutôt dirigé « contre le polonisme que contre le catholicisme. » On peut en douter ; car si les Polonais ne furent pas ménagés par lui, les catholiques le furent bien moins encore.

Tout d'abord il prit sous son patronage, en les maintenant dans leurs chaires, les professeurs qui, après s'être élevés contre l'infaillibilité pontificale, avaient suivi Dœllinger dans son schisme ; il déclara, lui protestant, qu'il les considérait comme des fidèles irréprochables, et il supprima la section catholique au ministère des cultes pour remettre la direction des affaires de l'Eglise aux mains de ses adversaires. Puis, dans l'espoir de bâillonner le clergé, il porta une loi d'empire pour réprimer par l'amende et la prison les écarts de langage chez les curés et les vicaires, tandis qu'il entourait de ses faveurs M. Reinkens, qui s'était improvisé évoque vieux-catholique.

L'opposition que rencontrèrent toutes ces mesures ne fit que l'aiguillonner. Aussi fixa-t-il son attention sur la question scolaire. L'école en Prusse était essentiellement confessionnelle, protestante dans les régions luthériennes, catholique dans les autres. Toujours l'État s'était attaché à déclarer ce caractère inséparable d'une bonne éducation de l'enfance. M. de Bismarck passa outre ; et, en dépit

(I) Pensées et Souvenirs, t. Il, p. 157.

MÉI-ANGES 417-

des résistances d'un certain nombre de conservateurs, il obtint des Chambres prussiennes, que l'inspection cessât d appartenir de droit au clergé, et que désormais l'Etat nommât seul tous les inspecteurs locaux et tous les inspecteurs de district. Il s'agissait par là de changer la direction* des écoles et de les placer sous la direction du pouvoir civil, qui venait d'adopter une attitude hostile à l'Eglise. Ce qui aggrava encore la portée de cette réfornie, c'est qu'en la défendant, M. de Bismarck dénonça Tinfaillibilité papale comme un danger. Windthorst répondit : « Le dogme de l'infaillibilité papale n'a rien changé dans les rapports de l'Eglise et de l'Etat » ; puis, s'occupant de l'enseignement : a L'école, dit-il, doit être partagée entre l'Eglise et l'Etat ; je ne souhaite ni pour celui-ci ni pour celle-là de domination exclusive ; mais je veux bien leur coopération, comme cela a existé de tout temps en Allemagne. De plus, je maintiens l'opinion, que le véritable esprit religieux ne peut être séparé du caractère confessionnel de l'école. »

La loi de l'enseignement était destinée à produire des résultats futurs ; mais l'impatience fiévreuse du gouvernement voulait des résultats immédiats ; on résolut d'expulser les Jésuites, et on le fit. A cette occasion, M. de Bismarck, inquiet de la puissance qu'était Windthorst, et redoutant son action dans l'avenir, chercha à soulever contre lui ropinion en Allemagne. L'une de ses monnaies courantes était d'accuser les catholiiques d'être les ennehiis de l'empire ; mais il se flattait surtout de rendre son terrible adversaire la victime de cette accusation retentissante : «Messieurs du centre, dit-il à propos de l'expulsion des Jésuites, dans l'intérêt de la paix religieuse et dies concessions que vous désirez obtenir de bous," je vous engage à vous soustraire à l'empire du chef qui vous conduit.**

Windthorst opposa cette réponse topique : « S'il en est ainsi, que M. le président du Conseil fasse le premier pas dans la voie de la réconciliation en retirant sa loi, et je déclare que je disparais immédiatement. » Mais l'honneur du centre ne permettait pas de laisser croire qu'il accepterait un semblable marché : « Si Ton nous propose, s'écria M. de Mallinckrodt, la cessation des hostilités à la condition de livrer un de nos membres, un de nos compagnons de lutte, non, n'attendez rien de nous... Une telle proposition, nous la regardons comme une injure et nous la repoussons de toutes nos forces sans hésiter. Nous sommes fiers de posséder parmi nous un collègue aussi éminent que le Dr Windthorst. Meppen nous a envoyé dans la personne de notre ami une perle que nous avons enchâssée de notre mieux et dont nous ne consentirions jamais à nous passer.! Le mot resta : « la perle de Meppen » devint le surnom .de Windthorst.

Ces attaques ne firent que grandir son influence. Et Dieu sait s'il la méritait ! Dans le débat sur les Jésuites, il s'éleva à une grande hauteur : « Quant à ce que vous avez prétendu, dit-il, de la domination exercée par les Jésuites sur le pape à Rome, plût à Dieu que notre empire n'eût à subir à Berlin qu'une domination de ce genre ! Nous n'assisterions pas au spectacle de l'omnipotence d'un ministre qui bouleverse à son gré le pays et devant lequel vous vous prosternez dans la poussière. » Puis, perçant tous les voiles : « Ce que vous voulez, s'écria-t-il, c'est une guerre à mort contre le catholicisme ; avouez-le donc. Le schisme de Dœllinger a échoué ; vous essayez maintenant d'établir une église nationale ; il vous faut pour cela, n'est-ce pas, détacher les catholiques allemands du St-Siège et les soumettre au knout de la police ?... Le pas que vous faites en ce moment est un ^premier pas dans la voie qu'a suivie la Commune de Paris.

Vous condamnez sans avoir juridiction ; vous exécutez sans jugement ; vous foulez aux pieds les droits mêmes pour la défense desquels vous êtes ici, les droits que la Constitution garantit à tout citoyen allemand. »

Tout semblait bien combiné pour que le but fût atteint ; placer les aifaires du culte catholique dans les mains de fonctionnaires protestants ; fermer la bouche au clergé ; expulser les meilleurs serviteurs de l'Eglise ; faire des écoles des instruments de règne ; signaler les catholiques comme des gens sans patrie et des ennemis publics : c'était là un ensemble de moyens destinés à réveiller le vieil esprit protestant et à terrifier les catholiques. M. de Bismarck en imagina un autre qu'il envisagea assurément, dans son for intérieur, comme une suprême habileté ; il nomma le cardinal de Hohenlohe ambassadeur de Prusse auprès du St Siège ; le cardinal avait abandonné Rome le jour où les Piémontais y étaient entrés ; son attitude avait à diverses reprises paru manquer de franchise, et ce ne fut pas au surplus un médiocre sujet de surprise que de voir un prince de l'Église accepter la mission de défendre près du Pape un des persécuteurs des catholiques. Le projet échoua. M. de Bismarck s'arma de cet échec comme d'un nouveau grief; mais, s'écria Windthorst, «que dirions-nous si le St Père voulait choisir pour majordome l'adjudant-général de S. M. l'Empereur? »

Les débats se succédaient au Reichstag et à la Chambre prussienne ; les actes de tyrannie du pouvoir se multipliaient; mais les protestations au nom du droit et de la liberté des âmes ne cessaient de les dénoncer. Deux prêtres du diocèse •d'Ermeland ayant été excommuniés, le gouvernement confisqua les biens et les revenus de l'évêque, et prit sous sa protection les rebelles qui étaient, l'un professeur de dogmatique au grand séminaire, et l'autre professeur de

religion au gymaase. Windthorst saisit cette occasion de s'élever de nouveau contre le plan dont Bismarck poursuivait l'exécution : a II importe, dit-il, de préciser le but que vous voulez atteindre. Ce but, c'est l'anéantissement d'une Église fondée par Dieu lui-même. » Mais, loin de témoigner le moindre découragement, il ajouta : a Ce ne sera pas, ce ne saurait être la ruine de TEglise, mais la perte de ceux qui l'attaquent. Le dénouement, le voilà I... Le dessein qu'on a formé d'établir une grande église nationale allemande n'est qu'une utopie. Les dieux d'Etat du paganisme ont pour toujours disparu, et tout essai de nous les rendre doit misérablement échouer... En vérité, je vous le dis, vous ne réussirez pas ! »

Vous ne réussirez pas I Une telle parole a toujours le don d'offusquer les puissants. Au lieu d'écouter les leçons de l'histoire, ils se flattent de pouvoir écraser leurs adversaires, et ils comptent sans la Providence. Aussi M. Falk, le fidèle acolyte du chancelier, déclara que, si les lois déjà adoptées ne suffisaient pas, on en voterait d'autres. Espérait-il effrayer le centre ? S'il conçut cette illusion, il la perdit bientôt. « Il est, déclara Windthorst, une opposition passive, parfaitement légale, que nous pratiquerons, que nous devons, que nous voulons pratiquer, et, tôt ou tard, tout ce qu'on a en vue avec ces lois se brisera contre cette opposition passive. Le fer et le sang n'y feront rien. » Le D*" Falck se rit du cri de la conscience blessée, et il se résolut à passer outre. Pie IX s'étant plaint dans une allocution aux cardhiaux de la persécution que les sociétés secrètes et les pouvoirs publics faisaient subir à l'ÉgKse en Allemagne, le gouvernement s'indigna ; il déclara que des mesures plus sérieuses devaient être prises ; il rappela son chargé d'affaires à Rome et déposa

sur le bureau de la Chambre le 8 janvier 1873, les lois dites de mai,

Bismarck avait trouvé, pour exécuter ses hautes œuvres, un légiste doublé d'un sectaire ; je Tai déjà nommé, c'est le Dr Falk, un de ces outils dont on se sert ou qu'on rejette, suivant qu'on croit ou non en avoir besoin. C'est par les soins de ce dernier que furent préparées les quatre lois précitées, l'une interdisant à tout ministre du culte de prononcer une censure ecclésiastique portant atteinte à l'honneur civil» et spécialement l'excommunication, une autre réglant les formalités pour l'abandon d'une confession religieuse, la troisième réglementant l'éducation des clercs ainsi que la nomination aux postes ecclésiastiques, et plaçant tous les séminaires sous le contrôle de l'Etat, la quatrième constituant une Haute Cour composée de onze membres, chargée de connaître de toutes les affaires ecclésiastiques, et investie du droit de prononcer la destitution des évêques et des prêtres. Ces lois furent déclarées nécessaires par Virchow, à l'effet de lutter en faveur du développement du progrès et de la civilisation ; et à sa suite, dans l'ivresse d'un triomphe auquel on ne pressentait pas de lendemain, on caractérisa la phase religieuse nouvelle d'un mot qui est resté, le Kulturkampf. En vain les orateurs du centre firent-ils entrevoir les conséquences d'une pareille lutte : « C'est la révolution, dit M. Aug. Reichensperger, qu'on propage d'en haut en fortifiant l'élément socialiste. » M. Falk était absorbé par son œuvre de haine : a II faut, avoua-t-il, déromaniser et rationaliser le clergé. » A quoi Windthorst répondit : « Vous voulez faire

de la religion un appendice de la police, former un saint synode au moyen de ce tribunal ecclésiastique que vous avez en vue... En matière de religion, il ne peut être question de nationalité. Le christianisme n'est pas venu pour être prêché aux seuls Allemands, mais à toutes les nations ; toute église abdique qui ne prétend pas à Tuniversalité. L'Eglise catholique surtout a le nom, la vocation et le droit d'accueillir tout le monde dans son sein, et ce droit, elle saura le défendre. »

Des devoirs impérieux s'imposaient aux évêques. Ils avaient à tracer aux fidèles la conduite à tenir en face d'une agression qui, par des moyens, tantôt violents, tantôt cauteleux, avait pour objet de les entraîner dans le schisme ; ils le firent dès le 2 mai 1873. Aussitôt les petits séminaires et les couvents furent fermés ; plus de 400 évêques et prêtres furent poursuivis et condamnés ; par contre, le gouvernement reconnut au D^ Reinkens juridiction épiscopale sur l'Allemagne entière. Mais le courage des catholiques fut à la hauteur des circonstances : le pouvoir rencontra dans la conscience du peuple chrétien une digue puissante. Alors il se décida à forger de nouvelles armes, et, au commencement de l'année 1874, deux lois furent votées, l'une pour interpréter et compléter la loi sur l'éducation et la nomination des ecclésiastiques, l'autre sur l'administration des évêchés catholiques vacants ; en même temps de nombreux délits furent créés contre les prêtres catholiques. Les souvenirs de la Réforme avaient-ils fait naître dans le cœur de M. de Bismarck des espérances de succès ? On peut le penser. Mais les temps étaient bien changés ; la foi catholique s'était développée et épurée dans les âmes, et peu nombreux furent les apostats ; on n'en compta que 22, dix dans chacun des diocèses de Breslau et de Posen, deux dans le diocèse de Culm ; les 4.000 autres prêtres restèrent unis à leurs évêques,

tandis que les curés d*Etat étaient conspués par le peuple, ill 7 avait dans ce spectacle un caractère de grandeur qui semblait devoir faire réfléchir le gouvernement. Il n'en fut Tien ; l'entraînement de la lutte Téblouissait ; les archevêques et évèques de Posen, de Cologne, de Breslau, de Munster, de Limbourg et de Paderborn (i) furent poursuivis, condamnés à la prison, incarcérés et destitués. Peut-être cakulait-on qu'au bout de quelques années, une foule de paroisses manqueraient de prêtres et qu'elles seraient trop heureuses d'en recevoir des mains du D»" Reinkens ; toujours est-il que les sous-ordres se vantaient de mener prochainement les funérailles du catholicisme. Mais, pour que ce dessein pût réussir, il fallait trouver des prêtres apostats et obtenir des populations qu'elles leur fissent bon accueil ; or, aucune de •ces deux éventualités ne paraissait devoir se réaliser.

Au milieu de cette tempête, un deuil cruel vint frapper Tarmée catholique : M. de Mallinckrodt mourut. Il avait combattu jusqu'à la dernière heure ; peu de jours avant ^e disparaître, il avait prononcé un dernier discours dans lequel il avait dit : « Le succès n'a pas encore répondu à vos espérances ; les armes que vous avez employées sont trop faibles sans doute ; vous en prendrez d'autres, soit ! Pour nous, nous n'en voulons qu'une, la croix. Et c'est par elle que nous vaincrons : per crucem ad lucem ! » <3e cri de confiance fut en quelque sorte son testament.

De l'aveu unanime, Windthorst fut désigné pour le remplacer comme chef du centre. Pendant vingt ans, il •devait tenir les catholiques rangés autour de lui : tâche assurément laborieuse au sein d'un parti qui comptait des «conservateurs, des démocrates, des grands seigneurs, des

• (1) Le premier évêque qui fut arrêté et emprisonné fut Tarchevé- •que de Posen, le 3 février 1873 '» l'évêque de Trêves et l'archevêque 4le Cologne subirent peu de temps après le même sort.

bourgeois, mais que la grandeur de la cause à défendre^ le talent et aussi les qualités aimables du général rendirent facile. C*est à partir de ce moment surtout, qu'il déploya toutes ses ressources de tacticien habile et d'orateur incomparable, en même temps qu'il- fk preuve d*un courage indomptable ; prompt à la réplique, il ne s'écartait cependant jamais de la ligne gouvernementale. En maniant les affaires publiques, il avait acquis les lumières de l'homme d'État; il pressentait qu'en restant dans les limites légales, il forcerait le pouvoir à céder. Et cependant, axL moment où il prenait les rênes du centre, tout pliait devant Bismarck. Un jour, vers ce temps, M. Aug. Reicbensperger me dit : « Seul, Bismarck peut nous rendre la paix » ; et comme je m'étonnais, il me répondit que « cette perspective pourrait bien, se réaliser. » Il avait vu clair, lui aussi ; il ne pensait pas qu'un homme placé aussi haut que le chancelier se résignât à perpétuer une situation qui à la longue était de nature à devenir dangereuse pour l'empire.

Cependant l'heure d'une trêve n'avait pas sonné. C'était au prix de combats incessants que la victoire devait être remportée. Windthorst se mesurait constamment avec Bismarck ; les membres de la majorité n'abordaient la tribune qu'en tremblant ; ils redoutaient ses ripostes et ses saillies. Il ne devait pas ces succès à son organe ; celui-ci ne lut offrait pas une grande variété de notes ; mais sa parole jouissait d'une telle maîtrise, que chacun, en l'écoutant, se sentait subjugué.

Les élections de 1874 apprirent au chancelier que, biea loin de gagner du terrain, il en avait perdu : le nombre des membres du centre monta à 94. Ce renfort ne pouvait qu'encourager l'opposition. L'irritabilité nerveuse de- Bismarck était devenue excessive, et, ne connaissant plusde bornes, il crut devoir faire jeter en prison l'abbé Majunke,.

MÉL/VNGES 425

•député au Reichslag, coupable d'avoir écrit certains articles dans la Germania. Ce dédain de Tinviolabilité parlementaire lui coûta cher ; le Reichstag protesta, et M. Majunke fut rendu à la liberté ; mais, à part cette circonstance exceptionnelle, le gouvernement fut secondé par la servilité •de la majorité : cette dernière se trouva bientôt appelée à lui en donner de nouveaux gages.

Pie IX ayant déclaré nulles les lois de mai et exhorté les fidèles à la résistance, Bismarck, témoin de l'impuissance de la prison et de Texil, se résolut à porter une loi supprimant les traitements ecclésiastiques ; et, comme •on était encore dans la période d'aveuglement, on répéta plaisamment que cette loi constituait une cure de faim, eine hungerkur. Le texte ^tait impératif : « A partir du jour, disait-il, où la présente loi sera publiée, on suspendra le paiement de tout ce que le gouvernement allouait jusqu'ici aux diocèses, ^ux institutions et aux ecclésiastiques faisant partie de ces diocèses. La môme mesure sera étendue aux fonds ecclésiastiques que l'Etat administre d'une manière permanente. Les traitements ecclésiastiques seront rétablis, lorsque l'évêque en fonction ou l'administrateur diocésain aura promis par écrit d'observer les lois de l'Etat. » En d'autres termes, on disait au clergé inférieur : « Si vous mourez de faim, c'est la faute des évèques et ■du Pape ! « C'était le pJacer entre sa conscience et le besoin ; certes, ce mayen n'avait pas le mérite de la nouveauté ; mais on peut dire cependant qu'à raison de son caractère odieux, il semblait, en plein XIX« siècle, au moins démodé. Et, comme, pour mettre le sceau à la manœuvre, un article formel de la loi autorisait le gou- •vernement à rétablir Je traitement des prêtres qui, par deurs actes, manifestaient l'intention d^obéir aux lois de

TEtat ; ce qui arracha au baron de Schorlemer cette exclamation : « Le gouvernement pousse les prêtres à vendre leur foi contre le salaire de Judas, tout en prenant soia de faire disparaître les traces de ce honteux marché ! »

La loi fut publiée le 25 avril 1-875. Ainsi se trouvai complètement pourvu l'arsenal des armes dirigées contre r Église catholique, « armes fortes et tranchantes », disait la Correspondance provinciale, et dont l'effet était ainsi caractérisé par cet organe officiel : « Les chefs du mouvement catholique ne sauraient plus se faire illusion qu'ils puissent attendre ou seulement qu'il soit possible que le pouvoir de l'Etat recule dans cette voie où une nécessité absolue l'a forcé d'entrer. » De son côté, le 7 octobre 1875, le procureur-général de Posen, dans un réquisitoire, entonna cet hosannah : « Il ne fiaut pas être prophète pour affirmer avec certitude que l'heure de Sedan a sonné pour la hiérarchie catholique en Prusse. Dans trente ans au plus tard, les paroisses catholiques seront toutes privées de pasteurs et les églises seront fermées. »

Une dernière loi, celle-là dirigée contre les communautés religieuses, fut votée avi< mois de mai 1876. « Je vous le dis, s'écria Windthorst, parce que je crois que c'est la vérité, c'est au profit du socialisme que vous travaillez » ; et, comme la majorité interrompait violemment : « Si le peuple, reprit-il, vient à perdre le secours et la protection que lui offrent les congrégations, il se laissera entraîner au courant des idées socialistes. Demandez donc aux agitateurs socialistes où ils rencontrent le terrain le plus favorable à leurs doctrines I »

Sur ces entrefaites, Ms»" Ledochowski^, toujours en prison, fut nommé cardinal. Bismarck, de plus en plus irrité,, redoubla d'ardeur contre le clergé et les communautés religieuses. Il accusa le centre de se livrer à des menées

révolutionnaires, u Non, répliqua Windthorst, la résistance passive n'est pas une révolution.... Nous combattons sur le chemin de la loi et dans les limites de la loi. Ces limites, nous ne les franchirons jamais ! »

Bientôt les élections de 1877 furent pour le gouvernement un grave avertissement. Rien ne fut négligé de sa part pour écraser le centre ; il n'y parvint pas ; le centre conserva toutes ses positions ; d'un autre côté, le nombre de sièges obtenus par les socialistes était minime ; mais les suffrages recueillis par leurs candidats avaient singulièrement grossi ; de 325. 000, ils s'étaient élevés 3493.000. La prédiction de Windthorst commençait à se réaliser. Un débat surgit bientôt au Reichstag au sujet de ces progrès. Le gouvernement ayant insinué que le socialisme découlait de l'ultramontanisme, Windthorst releva le gant : « Voulez vous savoir, s'écria-t-il, où se trouvent les causes du fléau ? Cherchez-les et dans les théories libérales de l'Etat et dans les mœurs de la société... M. le Ministre veut-il combattre avec nous le socialisme ? Il doit renoncer au Kulturkampf et penser sérieusement aux moyens efficaces pour faire disparaître cette misère matérielle... Seule, la doctrine de la croix, de l'amour du prochain, de l'obéissance, la reconnaissance de l'autorité peut nous donner le salut... Si vous témoignez aux déshérités une charité active, comme le font les religieux que vous chassez ; si, réunissant vos efforts à ceux des congrégations, vous ramenez l'espérance dans le cœur des malheureux par la promesse de la récompense qui les attend ; si vous leur rappelez que le pauvre est prédestiné au bonheur éternel, alors, vous pouvez prétendre à la victoire de la société ; avec vos écoles d'où la religion est bannie^ toute amélioration est nécessairement impossible. »

On le voit : Windthorst envisageait comme remède souverain aux maux sociaux la restayration de la doctrine chrétienne et de son empire sur les âmes. Mais, en même temps, chaque fois qu'une réclamation populaire lui paraissait fondée, il la prenait sous son patronage : seulement, il en cherchait surtout la solution dans le rétablissement des bons rapports entre les patrons et les ouvriers : « Une des grandes erreurs de notre époque, disait-il au Reichstag le i8 avril 1877, c'est de croire que les patrons et les ouvriers sont deux puissances ennemies. Le véritable intérêt des premiers ne peut être soutenu que s'il est conforme au plus grand bien des seconds, et les uns et les autres ont pour intérêt commun, que les rapports entre maîtres et employés soient vraiment affectueux. »

Tous ces faits et ces débats ne produisirent pas d'effet immédiat ; mais ils donnèrent à réfléchir, et la lassitude commençait à gagner les agresseurs. Sur ces entrefaites, le 2 mai 1878, Pie IX vint à mourir. De son vivant une entente eût été difficile, les froissements étaient trop grands. On pouvait espérer beaucoup, au contraire, de l'avènement de son successeur. Des lettres furent échangées entre Léon XIII et l'empereur Guillaume; elles laissèrent peu d'espoir ; mais aussitôt après, deux attentats ayant été dirigés contre l'empereur, celui-ci ne put s'empêcher de remarquer que, si on avait laissé au peuple sa religion, de tels événements ne se seraient pas produits. Telle fut son attitude, que le ministre des cultes crut devoir donner sa démission Le gouvernement résolut de se défendre, et déposa un projet de loi « pour châtier <|uiconque entreprendrait publiquement par la parole et par des écrits de miner l'orde légal et moral, w Windthorst ne se fit pas faute de mettre une fois de plus le

-doigt sur les causes du mal. « Eh quoi ! dit-il, votre politique est un mépris absolu de Tautorité qui se trouve •en contact immédiat avec le peuple, et vous vous étonneriez que le peuple s'ingurgeât contre d'autres pouvoirs ! » Puis, parlant de l'enseignement : « La conséquence fatale de l'enseignement actuel, ajouta-t-il, c'est l'impiété. » Les déclamations socialistes ne lui donnaient que trop raison et se résumaient dans ce mot de Bebel : « Sur le terrain politique, nous poursuivons le régime républicain, sur le terrain économique le socialisme, sur le terrain religieux l'athéisme. :> Continuer le Kulturkampf dans ces conditions, c'eût été pousser l'aveuglement jusqu'à l'aberration (1). Des hommes politiques appartenant à des partis divers, manifestaient le désir d'en finir avec lui, si bien que Windthorst put faire la constatation suivante : « Dans les deux camps retentit le même cri d'alarme, et ce n'est pas

(1) Dans ses Pensées et Souvenirs, Bismarck donne au revirement dans lequel lui-môme il s'engagea, une cause d'ordre très secondaire : « 11 était plus important, dit-il, d'avoir dans le ministère un compagnon de luttes de cette capacité et de cette vaillance (le ministre Falk) que d'empiéter sur l'indépendance de son département établie par la Constitution, et de prendre sur moi la responsabilité de gérer le ministère des cultes ou de le pourvoir d'un nouveau titulaire. J'ai persisté dans cette opinion tant que j'ai pu déterminer Falk à rester. Mais des influences féminines de Cour et des autographes où se marquait la défaveur royale le froissèrent au point que, contre mon gré, il fallut le laisser partir. Ce n'est qu'alors que j'entrevis une revision de l'œuvre qu'il laissait et que je n'avais pas voulu aborder tant que mon intervention eût entraîné une rupture entre nous (t. Il p. 154). » Ainsi, d'après ce récit, la fin du Kulturkampf n'aurait pas eu d'autre cause que la retraite volontaire de Falk, et sans cette dernière, maintenue contre le désir de Bismarck, la persécution eût continué ! L'enchaînement des événements me paraît, au contraire, établir que le départ de Falk a été un effet plutôt qu'une cause, et il est fâcheux pour la mémoire de M. de Bismarck qu'il se soit dépouillé contre toute vraisemblance du mérite d'avoir discerné les périls de toute nature > qu'eût engendrés la prolongation de la lutte religieuse.

43o ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

un appel aux armes ; non, de toutes parts, on réclame la fin des hostilités, la paix ; et les protestants en ont pour le moins autant besoin que nous, peut-être plus encore. » Bismarck en paraissait lui-même convaincu ; mais, ne voulant pas s*humilier devant les chefs du centre, il prit un biais et tâcha de négocier avec le- St-Siège.

Seulement, il semblait s*ètre coupé toute retraite, en prononçant ce mot fameux : « Nous n'irons pas à Canossa ! » Aussi, dans la première entrevue qu'il eut en 1878, à Kissingen, avec le nonce à Munich, il se contenta d'offrir l'envoi d'un ambassadeur à Rome, et il exigea la reconnaissance des lois de mai : lui, qui savait tant de choses, il n'avait pas encore compris ce qu'était une conscience catholique ! Dans une seconde entrevue où il négocia à Gastein en 1879 avec le nonce à Vienne, il fit un pas en arriére, en se contentant de réclamer pour le gouvernement le droit d'agréer tout candidat à une fonction ecclésiastique, et par voie de conséquence, un droit de veto. Les négociations n'aboutirent pas ; elles révélaient cependant de la part du chancelier la volonté d'en finir, et comme il était un esprit plein de ressources, il prit l'initiative de modifications successives aux lois de mai en 1880, 1882 et i883.

Ces modifications n'étaient que des atténuations. Elles ne pouvaient satisfaire le centre : a Une entente amicale avec le chef de l'Eglise, déclara Windthorst, et sur ce fondement la revision des lois de mai, tel est le chemin, le seul qui conduise à la paix. Si l'on cherche vraiment un.

accord sincère et qu'on veuille ensuite nous soumettre un projet de revision, pour ma part, je sais personnellement qu'on ne rencontrera aucune opposition. » En même temps il se défendait d'être un adversaire irréconciliable du gouvernement : « Voulez- vous, lui disait-il, que nous déposions les armes ? Alors, donnez-nous la paix. Si vous nous la refusez, soyez sûr que le peuple catholique, d'accord avec ses représentants, n'hésitera pas ; il ne cédera qu'au jour où seront reconquises les libertés de l'Eglise et la liberté de conscience. Car c'est un duel terrible où nous sommes engagés. C'est le combat de la foi contre l'incrédulité. Pour tout dire, c'est la révolte contre Dieu ou la soumission sous la croix. Or, cette croix, ne l'oubliez pas, c'est le symbole de la victoire ; puisque nous luttons pour sa défense, le triomphenous est assuré. »

La situation du gouvernement n'était pas facile. U avait surexcité les passions protestantes; il tenait à ne pas s'aliéner' les libéraux-nationaux ; il était aux prises avec les exigences de cet ennemi que chacun porte en soi, l'amour- propre. Mais la volonté d'arriver à la paix dominait toutes ces résistances. M. Benningsen s'écriait bien : « Rome est à peu près vaincue ; les populations sont fatiguées ; encore un an, deux ans de patience et nous moissonnerons les fruits de notre excellente politique, car nous nous serons assujetti le pape. » Mais le gouvernement ne parlait plus^ ainsi ; il fit usage, avec une modération croissante, des lois qu'il avait obtenues. Windthorst, voulant profiter de ces dispositions, proposa successivement deux lois, l'une rétablissant le libre exercice du culte par les prêtres catholiques en ce qui concerne le sacrifice de la messe et l'administration des sacrements, l'autre réinscrivant au budget les fonds fournis jadis par l'Etat au clergé. Toutes deux furent repoussées ; mais la réaction commencée danS'

les faits ne devait plus s'arrêter ; les rapports diplomatiques venaient d'être renoués entre le St Siège et TAllemagne, et, dans certains diocèses, les traitements ecclésiastiques furent rendus.

Au mois d'octobre 1882, le centre gagna encore aux élections quelques voix ; il se montrait de plus en plus « une tour imprenable », et il fallait bien que le pouvoir tînt compte de ce facteur indomptable de la politique allemande. Aussi, dans le discours du trône du 14 novembre suivant, l'empereur prononça ces paroles : 0 Grâce à la bienveillance du chef de l'Eglise catholique, les relations entre mon gouvernement et la Curie romaine ont été rétablies; je le constate avec joie. Ces sentiments amicaux que, de notre côté, nous ne voulons pas étouffer, exerceront, j'en ai l'espérance, une influence favorable sur les négociations politico-religieuses. »

De nouvelles atténuations furent apportées aux lois existantes ; mais on persistait à ne pas rendre à tous les prêtres la liberté de distribuer les sacrements et d'offrir le saint sacrifice. Windthorst s'en plaignit et présenta une motion destinée à porter remède à cet état de choses : « Le nombre, dit-il, de nos paroisses veuves de pasteurs, s'accroît de jour en jour ; leur misère devient chaque jour plus affreuse, et dès lors retentit avec plus de force que jamais la protestation des catholiques. Sans doute il vous est impossible, à vous autres, de comprendre l'épreuve à laquelle sont condamnés les catholiques privés de sacrements ; peut-être seriez-vous disposés à traiter de folie une telle réclamation ; mais moi, je sais que ce n'est point de la folie ; c'est une épreuve très réelle, et nous n'avons aucun droit de blesser ainsi la liberté de conscience. » Il échoua, mais il était visible que le temps lui donnerait

raison ; en attendant, plusieurs sièges épiscopaux furent pourvus de titulaires distingués.

Bientôt deux concessions importantes furent faites. On' supprima l'agréation préalable pour les charges ecclésiastiques amovibles, et l'exercice du saint ministère fut concédé,, non seulement dans les paroisses dépourvues de curés, mais dans tout lieu où on désirait l'exercer. Désormais la messe put de nouveau être célébrée partout ; puis, dans divers diocèses, on rétablit les traitements ecclésiastiques; des évêques furent graciés ; on ne fit d'exception que pour les archevêques de Cologne et de Posen. Le Kulturkampf dépouillait ainsi toute violence ; mais on était encore loin du but. Windthorst ne manquait pas de le faire ressortir, et Bismarck se plaignait de voir ses bonnes intentions méconnues. Mais la petite Excellence lui répondait : Voulez-^ vous savoir pourquoi le trouble n'est pas apaisé, pourquoi, d'un bout à l'autre de l'Allemagne, tous les cœurs semblent glacés ? Regardez votre œuvre 1 Regardez le Kulturkampf ! C'est lui qui chasse loin du pays les douces brises qui fondraient les frimas, et l'auteur du Kulturkampf, c'est le prince de Bismarck, lui seul ! Tant que sa main puissante n'arrêtera pas les hostilités, le mal qu'il déplore ne fera que s'accroître... Ah! je ne l'ignore pas : un tel langage n'est guère politique ; on devrait aborder d'une façon si délicate des questions de cette importance î c'est avec une main gantée de velours qu'il faudrait y toucher 1 Oui ; mais si l'on marche au devant des événements e» étouffant le bruit de ses pas, on risque de s'arrêter e» route, et pendant ce temps, les événements poursuivent leur cours désastreux. En vérité, si nous voulons pour l'Allemagne le calme et la paix, il est nécessaire d'extirper 1& mal dans ses racines ; il nous faut à tout prix étouffer le Kulturkampf... Un jour pourra venir où les yeux

s'ouvriront, où ils devront enfin s'ouvrir ; car il y a plus d'un intérêt en jeu, non seulement du côté des masses populaires, mais aussi dans les plus hautes régions du pouvoir. A coup sûr, il n'y a guère eu dans notre histoire un moment plus solennel. Voyez donc, les nuages s'amoncellent à l'horizon I Si l'Etat et l'Eglise restent toujours en lutte, la catastrophe sera effroyable ! »

Cependant le St-Siège, témoin des dispositions faborables du gouvernement et toujours porté à la conciliation, demanda à Windthorst par l'entremise de Mgr Galimberti, nonce à Vienne, de désarmer. Connaissant mieux que personne les nécessités de la lutte si vaillerament entreprise, Windthorst répondit qu'il était prêt à désarmer, «mais pas avant le retrait formel des lois de mai.» «On nous jure, ajouta-t-il, qu'on ne les appliquera plus ; pour aujourd'hui, cela peut suffire ; mais qui nous répondra de l'avenir? La liberté des catholiques est un droit; estil possible de l'abandonner à la merci d'un ministre ? » Aussi, attaqua-t-il avec un redoublement de vigueur la politique scolaire du gouvernement. Celui-ci, vexé, chercha .à se mettre de plus en plus dans les bonnes grâces du St Père. Il le choisit comme arbitre dans l'affaire des îles •Carolines, négocia pour que les deux sièges de Posen et •de Cologne fussent, après la démission des titulaires, pourvus à la satisfaction des deux autorités et acheva de rétablir les traitements ecclésiastiques.

Il restait peu de concessions à obtenir sur le terrain religieux. Le gouvernement se décida à en faire encore quelques-unes : il renonça à Texamen des clercs, rouvrit les séminaires qui existaient avant 1873, et supprima la Cour ecclésiastique de Berlin. Ces gages de bonne volonté étaient tels, que le St-Siège pria le Centre de cesser son

opposition à une mesure à laquelle le gouvernement attachait le plus grand prix, le septennat militaire.

Mais les partis ont des engagements et des convictions auxquels il leur est malaisé de se soustraire. De si haut que vînt le conseil, le centre ne crut pas pouvoir y déférer; toutefois il demanda au St-Siège si celui-ci croyait qu'il devait disparaître. Le St-Siège répondit négativement, mais ajouta que son intervention provenait de ce que la question du septennat était liée à des questions d'une portée religieuse et morale. Windthorst persista, sans que Rome, donnant un grand exemple de modération, poussât le conseil plus loin. Bismarck échoua ; mais convaincu que le centre, indirectement désavoué par le Pape, serait battu, il se décida à dissoudre le Parlement.

Le centre se défendit valeureusement, et, dans une grande assemblée tenue à Cologne, le 6 février 1887, Windthorst fit l'apologie du parti dont il était le chef. Il rétablit d'abord la vérité au sujet des rapports du centre avec le Vatican : « Le Saint-Père, dit-il, émet dans sa lettre ce principe essentiel, que, dans les questions civiles, le centre, comme du reste tout bon catholique, peut voter d'après ses propres convictions. Ce principe doit être maintenu, car c'est la base même de l'existence d'un parti. » Puis, rencontrant l'objection tirée du désir exprimé par le Pape, il répondit : « S'il nous était possible de déférer à •ce désir, nous l'eussions fait volontairement ; mais à l'impossible nul n'est tenu. Nous n'aurions pu consentir à cela qu'en sacrifiant notre propre existence, » A l'appui de cette réflexion, il fit valoir que « le centre s'était toujours opposé à l'augmentation des charges militaires, comme il avait promis de travailler à la diminution des impôts, et que c'était sur la foi de ces promesses qu'il avait été élu ; il ne pouvait donc manquer à ces engagements.»

« La tactique était, ajouta-t-il, de se débarasser du centre et spécialement de Windthorst ; mais le vieux Windthorst vit toujours et il espère lutter encore. » Si nous ne formons pas un corps ferme et uni, s ecria-t-il, tous nos efforts seront vains.... Si mon attente était trompée, si le centre devait succomber, élevez-lui un tombeau^ et gravez sur la pierre : « Jamais vaincu par ses ennemis, mais trahi par ses partisans » . Et comme la salle protestait, il reprit : « Ainsi, Messieurs, jamais trahi par ses partisans ? En vous quittant, j'emporte cette espérance et je vous dis merci du fond du cœur. Quelque difficiles que soient les circonstances, si nous restons toujours fidèles à nos croyances et aux intérêts que nous défendons, Dieu sera avec nous, car la cause pour laquelle nous luttons, c'est la cause de Dieu I »

Le résultat des élections répondit à ces espérances ; un mandat fut perdu par les catholiques ; mais, par contre, ils avaient gagné 35o.ooo voix ; Bismarck était battu ; frappé de la force du centre, il consentit à de nouvelles modifications aux lois de mai ; désormais le Kulturkampf^ à part un peu d*ivraie qui subsistait, pouvait être considéré comme terminé; toutes les armes, dont il s'était servi, s'étaient successivement émoussées au contact de l'unité et de la cohésion catholiques.

Le centre ne crut pas cependant que le moment fût venu pour lui de se reposer : la question scolaire méritait toute son attention. Dès 1875, au Congrès de Mayence, Windthorst avait dit : « Nous voulons l'école confessionnelle, et si droit n'est pas fait à nos revendications, nous devons tout mettre en œuvre pour faire disparaître le monopole scolaire et conquérir la liberté d'enseignement. » Il n'avait jamais abandonné cette pensée, et, en 1888, il soumit au Landtag un projet de loi sur l'enseignement

MPXANGES 437

religieux dans les écoles, destiné à rendre cet enseignement efficace et à entourer de garanties la nomination des instituteurs. Une discussion mémorable s'ouvrit. « Le système scolaire antérieur à 1872, dit Windthorst, a suffi pour faire, non seulement du peuple prussien, mais du peuple allemand ce qu'il est aujourd'hui. C'est dans les écoles d'alors qu'ont été élevés les hommes qui ont rendu l'Allemagne grande, et je suppose que les résultats obtenus avant 1872, on les obtiendra encore en adoptant le même régime scolaire. En ce temps-là, la religion était à la base de l'éducation populaire. » Q^uelques députés protestants combattirent la proposition de Windthorst, en soutenant que la Prusse était un Etat protestant et qu'à ce titre elle pouvait régler à son gré le régime scolaire des catholiques. Mais >yindthorst reprit : (( La Prusse est un Etat mixte, et si elle cesse de rêtre,elle ne conservera pas l'hégémonie en Allemagne. Croyez-vous donc que 1 5 millions de catholiques allemands soient disposés à accepter en quelque manière la suprématie d'un Etat exclusivement protestant ? Jamais ! » Le ministre des cultes, M. de Gossler, repoussa la proposition ; mais il fit remarquer qu'il n'y avait plus que 190 prêtres qui fussent privés de la tutelle des écoles et que l'interdit qui les frappait allait être levé pour la moitié d'entre eux. C'était une concession ; mais elle n'était pas suffisante. Aussi, après le rejet de la proposition, les réclamations redoublèrent.

Le gouvernement se décida à faire quelque chose ; mais le projet qu'il déposa en 1890, bien loin de donner satisfaction aux catholiques, consacrait la main-mise de l'Etat sur l'éducation populaire. Windthorst protesta vivement : u Par l'école qu'on veut créer, dit-il, et grâce aux dispositions de ceux qui auront à la conduire, à la surveiller, l'Eglise catholique

sera amenée au point où devaient la mener les lois persécutrices, et c'est ce que nous ne pouvons ni ne voulons tolérer. Avec l'aide de Dieu, nous repoussons également ce nouvel assaut, et j'espère que nous aurons de notre côté toutes les âmes droites et honnêtes de cette Chambre. » On nomma une commission ; Windthorst, malgré ses 80 ans, y combattit avec une verve extraordinaire ; il n'obtint pas gain de cause, mais telle fut l'énergie qu'il déploya dans cette campagne, que le gouvernement abandonna son projet.

Bismarck paraissait de plus en plus frappé de la force du centre ; il venait d'assister au rejet du septennat, qui fut repoussé par 260 des 397 membres de la Chambre. Il demanda à Windthorst une entrevue, et celle-ci eut lieu le i5 mai 1890. Que se passa -t-il entre eux ? Windthorst ne l'a pas révélé. Mais Guillaume II qui, depuis quelque temps, supportait avec impatience la domination du chancelier, le manda pour obtenir des explications. Bismarck refusa d'en donner. Il offrit sa démission ; il ne s'attendait certes pas à ce qu'elle fût acceptée ; il se croyait, à l'exemple de tant d'autres, indispensable. Mais l'empereur le prit au mot et le créa duc de Lauenbourg. Bismarck, exaspéré, se retira à Friedrichsruhe. Windthorst avait l'âme trop haute pour piétiner le vaincu. 11 n'hésita même pas à lui rendre justice en pleine Chambre ; « Le Kulturkampf, dit-il, a été commencé par le prince de Bismarck ; mais c'est aussi lui seul qui a ramené la paix religieuse dans la mesure dont nous en jouissons. Lui seul avait la puissance de faire triompher l'œuvre de pacification ici et ailleurs. Je suis heureux de saisir cette occasion pour lui exprimer publiquement ma gratitude. »

Cependant, parmi les rares résultats du Kulturkampf qui subsistaient, il en était un que Tétat de paix qui venait de prévaloir ne permettait pas de maintenir. Un

fonds de 20 millions formé des traitements ecclésiastiques injustement détenus par l'État, restait sans emploi. Un ;premier projet avait pour but de payer au clergé une rente annuelle de 700.000 fr. ; il échoua ; finalement, en janvier 1892: lés 20 millions furent restitués; ils furent partagés entre les diocèses par les soins d'une commission composée de trois ecclésiastiques et de deux laïques nommés par les évêques et qui avait reçu pour mission de les répartir entre les personnes ou les institutions justi- .fiant de titres authentiques.

Ainsi se terminait, à peu de chose près, celte longue Jutte (i). Bismarck était relégué dans une sorte d'exil. Windthorst jouissait d'un prestige incomparable : il était le vainqueur. Comment avait-il réussi ? Sans doute son indomptable énergie avait, avec l'aide de Dieu," été l'une des causes du succès ; mais ce succès, il le devait aussi À la puissante organisation du centre, à laquelle il avait 'Consacré de si persévérants efforts ; c'est ce qu'il s'agit -de montrer en peu de mots.

Windthorst était convaincu que la fraction dont il était le chet devait, pour conserver sa force, - plonger ses

(i) Dans ses Pensées et Souvenirs, Bismarck cherche à atténuer les •concessions qu'il a successivement faites. II a écrit : « j'étais d'autant plus disposé à préparer la paix, que nous étions parvenus à placer les écoles sous le contrôle de l'État, à supprimer les articles •constitutionnels visant les rapports de l'État avec l'Église et la section catholique > (t. Il, p. 160). Mais il ne semble pas que ces modifications à l'état des choses antérieur lésassent gravement les droits des catholiques, du moment où les lois de mai étaient abrogées et où un esprit nouveau présidait à la direction de l'enseignement.

racines dans le peuple catholique, et que celui-ci n'avait d'autre espoir de vaincre que par une union étroite. Cetteunion était cimentée chaque année par de grandes assemblées qui se tenaient successivement dans les principales villes de l'Allemagne : c'était là que les plans étaient tracés, les programmes arrêtés, les troupes mobilisées. Les chefs y prenaient la parole, y donnaient des mots d'ordre, y prévenaient toute tentative de discorde, et les soldats en sortaient avec une énergie plus grande ; réconfortés par la direction reçue, ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Windthorst, malgré ses immenses travaux et son grand âge, ne manquait jamais d'assister à ces congrès ; il y prenait toujours la parole et son apparition à la tribune ne cessait d'être accueillie par des acclamations frénétiques ; chaque fois il abordait un sujet approprié aux circonstances.

En 1881, à Bonn, il montra les avantages de l'école chrétienne : « Les libéraux ont compris, dit-il, qu'avec la génération actuelle, ils n'ont pas atteint leur but. Aussi s'cfïorcent-ils d'empoisonner les générations de l'avenir, et, pour arriver à leurs fins, ils veulent livrer renseignement aux mains de l'État, créer des écoles où les enfants seront élevés à leur, image et dans lesquelles on enseignera le catéchisme libéral. C'est pourquoi, dans la lutte que nous soutenons contre eux, se trouve engagé tout l'avenir de la jeunesse. Nous mériterions les reproches de la postérité, si, dans des circonstances aussi graves, nous ne savions pas déployer une énergie suffisante pour empêcher d'immenses catastrophes. »

A Francfort-sur-le-Mein, en 1882, il marqua 'ic des assises annuelles que tenaient les catholiques : « Pourquoi, s'écria-t-il, nous réunissons-nous chaque année, si ce n'est pour témoigner toujours de nouveau, de van

MEIJVNGES 441

monde entier, que nous sommes et que nous voulons -demeurer les fils soumis de notre Mère ? C'est aussi pour réclamer la conservation des institutions catholiques et nous encourager à une fidélité de plus en plus inébranlable. Et n'en doutez pas ; c'est une réelle puissance que chacune de ces manifestations, et si, de jour en jour, par la parole et les actes, nous prenons soin de faire valoir nos revendications, vous verrez qu'à la longue elles seront comprises, et d'elles sortira, comme une conséquence nécessaire, la liberté de l'Eglise. »

En 1886, à Breslau, Windthorst préconisa le rétablissement des anciennes corporations et l'organisation d'associations d'industriels, d'apprentis et d'ouvriers ; il se montra surtout préoccupé de la jeunesse : « Si nous prenons soin, dit-il, de rassembler la jeunesse catholique allemande pour la préparer aux sérieux labeurs de la vie, nous resterons toujours unis, et partout et toujours nous serons respectés. Faisons cela, c'est nécessaire. » Et, pendant qu'il exhortait à l'union, il dénonçait l'impuissance des déclamateurs : « Tout le monde, s'écriait-il, parle de la solution de la question sociale, mais continue à fumer tranquillement son cigare et à vider son verre sans vouloir travailler. Pourtant la solution ne saurait s'obtenir sans travail, et ce travail nous est absolument nécessaire, si nous voulons sortir victorieux de la lutte que sans doute nous aurons à soutenir. » Dans une autre -occasion, il dit encore avec infiniment de vérité : « C'est •à bon droit que dans nos réunions la question sociale a •occupé une grande place. Mais quiconque veut être sincère doit avouer humblement, que l'étude de cette question est loin d'être terminée. La plupart de ceux qui ^'en occupent dans les journaux et dans les mes ne la «connaissent pas. » Combien ces paroles ne sont-elles pas

marquées au coin de la vérité, non seulement en Allemagne, mais partout !

A Fribourg, en 1888, il recommanda la presse catholique et revendiqua la liberté d'exister pour les communautés religieuses : « Elles doivent toutes revenir, dit-il ; nous voulons qu'elles soient toutes rétablies chez nous commeavant le Kulturkampf, toutes, entendez-vous ? sans exceptionaucune, les congrégations d'hommes comme les congrégations de femmes, les franciscains comme les jésuites. »

Il ne devait pas voir se réaliser complètement ce dernier vœu. Mais au moins il resta sur la brèche jusqu'au dernier jour. En 1890, au Congrès de Coblence, il adressa en quelque sorte ses adieux à son auditoire : « Je ne sais pas combien de fois encore, dit-il, il me sera donné de vous adresser la parole. A mon âge, le soir est arrivé, la nuit peut tomber d'un coup. Je prends donc aujourd'hui congé de vous, en vous demandant de me conserver un souvenir aussi amical que le fut votre accueil et de penser un peu à moi dans vos prières pour les morts. »

Il lui restait cependant une dernière œuvre à accomplir. Frappé de la nécessité de rendre durables les résultats^ conquis, ému des progrès des novateurs dangereux, il constitua à Mayence, le 20 novembre 1890, une grande Association qu'il appela le Volksverein fur das katholisches Deutschland, espèce de ligue populaire, s*étendant à tout le territoire de l'empire et destinée à défendre l'ordre politique et l'ordre social contre le socialisme, par la diffusion progressive des idées propres à réaliser une réforme sociale selon l'esprit du christianisme. Un appel au peuple catholique allemand fut lancé ; Windthorst y disait : « A cet ennemi qui veut nous assaillir, il faut opposer le boulevard de notre puissante organisation... Unissons nos efforts et marchons à lui en rangs serrés. Formons une

coalition immense qui embrasse toutes les régions de notre patrie. Cette coalition aura pour résultat d'organiser nos forces, de multiplier nos moyens de propagande, de diriger et de renforcer méthodiquement notre action sur le terrain de la presse, des brochures et des assemblées. De la sorte, les socialistes nous trouveront armés jusque dans les villages les plus reculés et partout nous repousserons victorieusement Terreur, en faisant luire la vérité aux yeux du peuple.»

On le voit, toujours fidèle à ia même ligne de conduite, Windthorst cherchait à imprimer un caractère d'unité au mouvement catholique allemand ; il ne recommandait pas au point de vue politique des associations rivales ou au moins distinctes, les unes pour les bourgeois-, les autres pour les ouvriers ; il entendait que tous les catholiques, unis de cœur et d*âme, se réunissent dans une seule association pour défendre Dieu, leurs foyers et la patrie, et, à cet effet, il fit admettre qu'on ne réclamerait de chaque membre qu'une cotisation d'un mark.

L'appel fut entendu de toutes parts ; le i3 février i8gi, eut lieu à Cologne la première assemblée de l'Association nouvelle ; elle comptait déjà cent mille membres ; ce nombre a doublé depuis lors.

La tâche de Windthorst était accomplie : Dieu pouvait rappeler à Lui son serviteur. Vers la fin du mois de février 1891, il fut pris d'un rhume opiniâtre ; sa vue s'artaiblissait de plus en plus ; mais son activité était sans bornes ; il entendait bien rester sur le champ de bataille, tant que les forces ne lui feraient pas défaut. Il continuait à suivre assidûment les séances du Reichstag et du Landtag ; le 16 mars, il y parut encore ; mais le soir, son indisposition augmenta et bientôt les progrès du mal se firent rapides. L'empereur lui-même vint s'inscrire sur le registre des

- ■ Il — ■—--..-

visiteurs, Timpératrice envoya des fteurs ; le St-Père transmit sa bénédiction ; de toutes parts, adversaires et amis accoururent pour témoigner leurs sympathies. « Le peuple allemand, écrivit la Galette de Cologne^ sa constante ennemie, n'apprendra pas sans émotion, surtout à Theure où le centre paraît monter en triomphateur sur les ruines de la loi scolaire, que Thomme actif et éminent qui, par une stratégie habile, a conduit son parti à la victoire et aidé Tultramontanisme à la conquête du pouvoir, est menacé dans sa vieillesse Devant son lit d'agonie, tous les dissentiments politiques doivent se taire et tous les cœurs battre à Tunisson pour le sort d'un homme dont l'influence a été si prépondérante en Allemagne. »

Il ne tarda pas à être envahi par le délire. Il prononçait des phrases entrecoupées : « Nous n'avons fait la guerre que pour obtenir la paix... Une paix durable !... pas à recommencer demain... Donc, Messieurs, au revoir, j'espère que nous nous retrouverons dans un esprit de concorde. » Une demi- heure avant le moment suprême, il recouvra sa pleine connaissance. Sa fille en profita pour lui demander pardon. « Mais, mon enfant, dit-il, nous ne nous sommes jamais offensés. Comment va ta mère ? Tu la salueras de ma part. » Puis il s'associa aux prières des agonisants. A ces mots : « Mon Père, je remets mon âme entre vos mains », la parole s'arrêta et le malade laissa échapper un dernier soupir.

Peu de mémoires reçurent plus d'honneurs. L'empereur, dès qu'il apprit la fatale nouvelle, se rendit à la maison mortuaire pour exprimer ses regrets. Le cardinal Rampolla télégraphia : « La nouvelle de la mort de l'illustre Windthorst, ce défenseur infatigable des droits de l'Église, nous a remplis d'une profonde douleur. Le St Père élève vers

Dieu d*ardentes prières pour le repos éternel de celte âme privilégiée, » Le piince-évêque de Breslau présida à ses funérailles à S*«-Hedwige et prononça son éloge funèbre.

L'homme qui disparaissait ainsi au milieu de l'émotion générale avait été un orateur écouté, un organisateur hors ligne, un tacticien d'une habileté exceptionnel,le, un lutteur persévérant et indomptable ; sa force était si grande, qu'un jour Bismarck se prit à dire : « Je suis le seul homme de l'empire qui ait le courage de faire de l'opposition à M. Windthorst. » Mais il était surtout un chrétien fervent, un confesseur persévérant de sa foi ; il combattait, la croix en main ; c'était en elle qu'il puisait sa confiance dans l'issue de la grande bataille qu'il livrait, a Ne m'oubliez pas dans vos prières », avait-il dit au Congrès de Coblence : c'était la seule récompense qu'il ambitionnât ; elle ne lui manqua pas ; son désintéressement était admirable ; il vécut et mourut dans la médiocrité, convaincu de la grande force que donne à l'homme politique son détachement des biens terrestres. Un jour, ses amis voulurent lui acheter une maison de campagne où il pût se reposer pendant les vacances parlementaires. Il refusa, mais insinua qu'il les verrait avec plaisir ériger dans la ville de Hanovre une église consacrée à la sainte Vierge. Ce vœu fut exaucé, et bientôt s'éleva dans cette ville la « Marien-Kirche 9 : c'est là que reposent ses restes, sous un autel que le Pape avait donné.

Beaucoup d'enseignements se dégageaient de cette belle vie ; mais il en était un qu'il convenait de signaler entre tous aux catholiques allemands : Windthorst n'avait pas cessé de consacrer ses efforts à maintenir l'union au sein du peuple chrétien. Aussi, lorsqu'après la mort de l'illustre champion,' le St-Père, par un honneur exceptionnel, écrivit

aux chefs du centre pour louer Windthorst » de ne s'êtrejamais laissé ébranler par les efforts de ses adversaires nt par les flots mobiles de la popularité », il leur recommanda en même temps, « de suivre fermement ses traces et de conserver parmi eux cette étroite concorde qu'il a constamment et soigneusement gardée dans les rangs dont il avait la direction. » Et, de son côté, Mgr Kopp, dans Toraison funèbre qu*il consacra, n'hésita pas à prodiguer à son auditoire les mêmes conseils : «Avec lui, Messieurs, dit-il, vous étiez une phalange étroitement unie, une tour inexpugnable. En sera-t-il toujours de même ? Si cet ami fidèle, ce chef dévoué pouvait maintenant vous parler à ma place, quelle serait sa réponse ? « Mes chers amis, » dirait-il, soyez unis ; notre alliance s'est formée au milieu » des menaces d'un temps orageux ; doit-elle cesser aa » moment où les nuages se dissipent ? » Gardez la concorde pour laquelle nous avons tant combattu, tant souffert, tout sacrifié. Elle a consolé le peuple catholique, rempli le monde d'admiration ; elle nous a concilié nos adversaires. Votre union dans l'avenir assurera la paix parmi vous, elle sera le palladium de vos forces, un gage du développement normal des affaires publiques. Je vous en conjure : soyez unis ! »

Soyez unis ! Windthorst ne voulait pas seulement l'union ; il employait les moyens propres à la réaliser. Ailleurs, on crie aussi : Union ! Union ! mais c'est la séparation qu'on pratique. Que l'exemple de Windthorst ne soit pas perdu I En Allemagne, il ne l'est pas ; aussi le centre a conquis un certain nombre de sièges nouveaux aux élections de 1898 pour le Reichstag et la Chambre prussienne. Au lendemain de cette victoire, Bismarck descendait dans la tombe ; son œuvre anticatholique était morte avant lui ;

mais le centre catholique brille d'un éclat croissant ; il donne un président au Reichstag, il espère obtenir Ifr rappel des jésuites et la mémoire de Wiiidthorst plane sur ses vaillants travaux 1

Le père Didon

J'ai rencontré le P. Didon au Congrès de Malines de 1891. On l'attendait avec curiosité et sympathie. A peine fut-il arrivé, que le bruit se répandit qu'il se refusait à parler. On crut qu'il y avait là de sa part un peu de coquetterie ; il n'en -était rien. Peut-être s'expliquera-t-on son désir de garder le silence après avoir lu les pages qui suivent. Enfin, il céda aux instances ; il demanda un thème au Cardinal de Malines, -et, docile à sa suggestion, il parla de l'union des catholiques. L'auditoire s'aperçut, en l'entendant, que son discours ne constituait pas une œuvre préparée de longue main, et, en somme, l'impression fut peu profonde. Ce qui frappa le plus en lui, c'étaient ses yeux noirs, ombragés d'une arcade sourcilière puissante et encadrés dans une physionomie révélant, en même temps qu'une vive intelligence, une volonté ardente. On ne peut s'y tromper du reste en jetant les yeux sur le portrait qui orne le livre que lui a consacré le P. Reynaud(i) : c'était une figure vivante, combattive, légèrement provocatrice. Il a laissé des œuvres de valeur ; et cependant son action a été fort discutée ; elle ne paraît pas avoir été durable. Son biographe a écrit : « La masse croyante

(I) Le P, Didon, sa vie et son œuvre, par le P. Stanislas Rbynaud* Paris, Perrin et C«. i vol. de 393 pages.

le suspecta, parce qu'il était un moderne ; la masse incroyante le suspecta, parce qu'il était un croyant. » Est-ce biei> cela ? Qu'il fût un croyant convaincu, il n'y a pas à e» douter ; mais souleva-t-il des oppositions parce qu'il était un moderne ? Cette appréciation renferme une équivoque,, et il convient de la dissiper : c'est ce que j'essaierai de faire.

Le P. Didon naquit en 1840. Son père passait pour libéral et républicain ; sa mère était fort pieuse. Ces deux influencesplanèrent sur ses premières années et fixèrent ses attachements. Avant qu'il eut terminé ses études, il était décidé à devenir dominicain. Un jour, il avait rencontré à Grenoble un moine à la robe blanche et au manteau noir ; il demanda qui était ce moine ; on lui répondit : « Un dominicain » ; « Et que font les dominicains ? » interrogea-t-il ; « Ils étudient et ils prêchent » ; « Et bien, reprit-il, je serai dominicain ». Vers le même temps, Lacordaire vint prêcher à Grenoble ; Henri Didon alla l'entendre et fut gagné par cette fascination que le célèbre conférencier projetait. Bientôt, il entra au noviciat de Flavigny ; il marqua sa prédilection pour la vie de Silvio Pellico et celle de saint Dominique, l'une, disait-il, « pour nourrir ma mélancolie », l'autre « pour me sanctifier et connaître par avance le beau modèle que doit suivre un bon dominicain ». En i856, il revêtit l'habit monacal : il avait seize ans et demi.

Cette précocité de détermination révélait une vocation nettement dessinée et une fidélité pleine d'entrain à l'appel de Dieu. Jamais du reste cette vocation ne ressentit la moindre défaillance. Cependant le noviciat était rude et les.

mortifications qu'éprouvaient les jeunes postulants abon- -dantes. Henri Didon ne recula pas, et en i858, il prononça ses vœux entre les mains de Lacordaire, alors déjà sur le <iéclin, mais dont la personne exerçait encore un rayonnement puissant. Au cours de ses études de religictix, il ne distingua pas la sCkreté de son jugement et la vigueur de sa raison» en même temps qu'il se complaisait dans les ingéniosités de la charité. On ne tarda pas à l'envoyer à Rome pour compléter ses connaissances théologiques. Ce fut pour lui une grande joie que de voir et de visiter celle qu'il appelait « cette immortelle et divine Rome » ; mais, comme si là plus qu'ailleurs le spectack humain lui permettait de lever un coin du voile qui recouvrait Tavenir, il écrivit : « Prions pour le triomphe de la cause de Dieu. Les épreuves, les luttes s'annoncent fonnidables, et nous avons besoin <l*une torce immense, de la force, de l'énergie des martyrs. Qui sait si les martyrs ne ressusciteront pas ?» Il revint de Rome en 1862 ; on lui donna au couvent de Ste-Marie- Madeleine à St-Maximin une chaire de professeur, la chaire de l'Ecriture sainte ; il prit pour sujet de son cours les Evangiles, et, laissant de côté les querelles d'exégèse, parfois «tériles, que soulèvent des esprits pointilleux et froids, il s'attacha à faire aimer le récit de la vie et des paroles du Christ. Au mois de décembre de la même année, il reçut l'ordination sacerdotale ; puis, peu après, il fut nommé docteur en théologie. Sa santé ayant reçu un premier ébranlement, on se demanda si la vie sédentaire lui était bonne ; on Tessaya à la prédication ; il réussit ; du coup il apparut comme propre aux grands auditoires. Il fut envoyé â Paris : c'était en iS65 ; il avait 25 ans, et jusque là, ce <^ui l'avait dominé, c'était sa foi, c^ctait le désir de la répandre, de la propager.

Le milieu de Paris l'attirait ; il s'y trouva bien ; il aimait la vie, le mouvement, les relations intellectuelles •qui s'y rencontrent, et, pendant toute sa vie, il conserva une prédilection pour ce champ de bataille où les lutteurs se déploient volontiers, « pour la chaleur de la grande fournaise où s'élaborent le bien et le mal». Ce n'est pas qu'il y resta toujours ; mais Paris devint son centre d'action. De là il alla, de 186 5 à 1880, prêcher à Londres, à Liège, mais surtout dans nombre de villes de France, en même temps qu'il se faisait entendre dans diverses paroisses de ia capitale. Il donna des sermons et surtout des conféjences, et il ne semble pas être demeuré étranger aux impressions humaines que suscite chez l'orateur la parole publique. Tantôt il écrivait de Lyon : « Je ne puis mieux vous donner une idée de mon succès qu'en vous disant : « les chanoines eux-mêmes sont é ment il] es » ; tantôt i -se plaignait de ce que son auditoire ne se laissait pas secouer, et il gémissait de l'affaissement « de cette terre et de ce siècle usés ». Mais aussi combien la conférence n'est-elle pas un genre difficile ! Dans le sermon le prêtre parle de haut ; il enseigne les vérités de la foi ; il instruit les fidèles ; il puise sa force dans l'autorité dont il est revêtu ; dans la conférence, il discute, il provoque la contradiction ; il répond aux objections, et cependant il est seul à élever la voix : pas d'interruptions ! pas ^'applaudissements I l'aiguillon manque et c'est pourquoi les écueils abondent. Le P. Didon toutefois était soutenu par le sentiment de la mission qu'il se croyait appelé à remplir ; il percevait la nécessité de l'apostolat ;

son ambition était de s*en montrer digne ; il y trouvait un levier puissant.

Nul n'était plus touché que lui de Taspect inquiétant des luttes, des divisions et des abaissements de notre époque. Il déplorait ce qu'il appelait « l'hébétement du sens religieux ou l'absence du goût pour les choses de Dieu )). Il était effrayé surtout de voir la paralysie, l'anémie, l'atrophie morale des jeunes générations ; il constatait avec douleur ce phénomène si répandu en France, qui fait qu'on y naît et qu'on y meurt en général chrétien, mais qu'entre le berceau et la tombe on y vit comme si on ne l'était pas. « Le monde et l'Eglise, disait-il, tendent à se séparer plus profondément ; l'abîme se creuse tous les jours, » et il ajoutait : « Il me semble que l'impulsion donnée par le P. Lacordaire est épuisée : il me semble que la tactique suivie par son admirable génie doit changer. »

Je le crois aussi. Mais le P. Didon s'arrêta-t-il à un remède efficace ? Nous le verrons bientôt. Ce qui est certain, et il faut le rapporter à sa louange, c'est qu'à ses yeux aucun remède ne pouvait réussir sans une effusion plus grande de la religion. Aussi s'efforça-t-il de la provoquer, et, dans ses nombreuses prédications qui se répandaient comme une lave, il faisait avant tout œuvre de prosélytisme ; il était convaincu que les hommes à eux seuls sont impuissants à guérir les maux qui travaillent la France : il y faut Dieu ; c'était son aide qu'il poussait ses auditoires à rechercher ; et, tout plein de la flamme qui brûlait en lui, il s'écriait « qu'il était impatient de voir se lever la génération virile qui comprendra les beautés de la foi et de la science, les harmonies de la religion éternelle et de nos jeunes générations affamées de lumière et de liberté ». Il montrait à ses contempor^' '«j l'Evangile comme le port du salut, et,.

s'associant à un mouvement qui a grandi depuis : « N'est-ce pas, affirmait-il, le livre par excellence, celui qu'il faudrait lire sans relâche, nous traçant en lignes ineffables le portrait vivant du Christ, tel qu'il a voulu se faire connaître à nous, portrait auquel il ne faut rien enlever ni ajouter? Ceux qui ajoutent comme ceux qui retranchent sont impies ; les uns diminuent, les autres faussent le Christ, tous lui manquent de respect ».

Les enseignements qu'il prodiguait à pleines mains ne perdaient rien à venir d'un moine. Le siècle, tout imprégné encore de la pafole du P. Lacordaire et du P. de Ravignan, n'était nullement offusqué de la robe qu'il portait ; il est même permis de dire qu'il suscitait de vives attractions dans les milieux les plus divers : il était une espérance. Du reste il défendait les moines avec l'attachement profond qu'il portait à son ordre. « Ils ne s'inclinent tant devant Dieu, s'écriait-il, que pour avoir le droit de rester debout devant les hommes, à la différence de ces âmes serviles et courbées qui ne s'affranchissent du joug divin que pour s'humilier plus bas, ce semble, et ramper devant une idole ou un bras de chair. » Aussi fut-il profondément ému de la chute du P. Hyacinthe ; il le blâma en termes énergiques ; et si lui-même ne ménagea pas les hardiesses, jamais la tentation d'une défection ne vint effleurer son esprit.

Ses prédications furent à peine interrompues par la guerre franco-allemande. Ce n'est pas que les événements qui la marquèrent ne remuèrent pas son âme de patriote. Dès les premiers jours, il réclama un poste d'aumônier; il l'obtint, fut enfermé à Metz et s'y dévoua dans le ministère d'une charité active. Après la capitulation, il se réfugia à Genève, et bientôt il alla prêcher le carême à T. H 29

Marseille. Frappé de rabaissement de son pays, il parla de la régénération de la France et il la chercha dans une extension de l'éducation chrétienne. Mais, cédant aux tendances excessives de sa nature, il laissa échapper des paroles de colère contre les vainqueurs ; puis, se retournant vers ses concitoyens, il s'écria : « Je pousse vers vous, Français, mes frères, un cri d'angoisse, et je vous dis de faire retentir formidable comme un rugissement le cri de la délivrance : affranchissons le territoire I » Une idée fixe Tétreignit à partir de ce moment : le relèvement de la France ; à cet effet, il se résolut à combattre plus que jamais « le fait de l'irréligion, fait grandissant, fait malheureusement national et français, » et, pour s'assurer la victoire, il disait : « Je reste plus convaincu que jamais de cette nécessité pressante de refaire un monde nouveau, des âmes neuves, des convictions catholiques et une France démocratique et chrétienne ». Une France à la fois démocratique et chrétienne : c'était son rêve ; je le montrerai dans un . instant de plus près ; les événements devaient donner à ce rêve un démenti éclatant et douloureux.

Au milieu de tout ce travail oratoire qui lui avait procuré une renommée étendue, il publia quelques ouvrages. Les uns renfermèrent une partie de ses conférences : l'un d'eux était intitulé : L'homme selon la science et la foi ; un autre : La science sans Dieu ; tous deux marquaient la pensée prépondérante de sa vie. Un autre ouvrage traita de V enseignement supérieur et des universités catho^ ligues : que d'efforts n'avait-il pas fallu déployer pour conquérir en faveur des catholiques une place dans l'enseignement supérieur ! Mais cette place restait disputée ; les libéraux et les radicaux, héritiers des théories absolutistes, revendiquaient le monopole pour l'État, autant dire le monopole pour eux-mêmes, puisqu'ils étaient l'État ;

quelques-uns résistaient ; mais ils se faisaient clairsemés •et Ton pouvait prévoir l'époque prochaine où un torrent ^'intolérance antireligieuse emporterait toutes les digues. Le P. Didon le craignait-il? On peut en douter, car il •avait confiance dans la République, au moins au moment où il écrivit son livre. Il dépeignit l'enseignement supérieur catholique comme un remède à la science positiviste et à la philosophie rationaliste ; mais déjà les oreilles se fermaient et il est douteux que ses accents en faveur de la liberté aient laissé des vestiges durables.

Je viens de retracer en quelques lignes la carrière du P. Didon pendant quinze années. Mais cette carrière ne se poursuivit pas sans contradiction, et elle devait aboutir à un éclat. Il avait le sincère désir de réformer le monde par la religion, et nul ne peut récuser son témoignage, quand il disait : « Ce que je désire uniquement et avec passion, c'est le règne doctrinal et social de l'Évangile ». Mais il a négligé les moyens pratiques, sans lesquels on ne bâtit que sur le sable. Par contre il se complaisait <lans certaines idées vagues et générales, et parfois il s'abandonnait à des déclamations ; dans cette voie, les imprudences se commettent aisément.

Dés 1874, il loua, dans une lettre privée, un livre, le Retour du Christ^ qu'il n'avait lu que superficiellement et qui n'était pas recommandable. La lettre fut publiée et de vives réclamations se firent entendre. Son supérieur, le P. Chocarne, saisi d'une plainte de l'archevêque de Paris, l'éloigna de la capitale et l'envoya successivement à Flavigny et au Havre. Le P. Didon se lamenta, demanda

de pouvoir revenir à Paris pour poursuivre ses étudesscientifiques, mais ne Tobtint que près d'un an après. D'autre part, traitant dans ses prédications des sujets épineux, il était exposé à susciter contre lui des dénonciations. Elles ne lui manquèrent pas. Il voulut se justifier auprès de Tautorité suprême, se rendit à Rome et demanda à voir le Pape. Léon XIII le reçut très bien, le combla d'encouragements, et, en le quittant, lui dit : « Continuez, Didon, continuez ! » Il se sentit raffermi et plus décidé que jamais à suivre la route qu'il s'était choisie.

Mais cette route était pleine d'embûches. Nul ne lui reprochera d'avoir été un moderne, de recommander l'emploi dans la lutte des armes du jour, de se préoccuper de l'éducation du peuple, du soulagement de ses misères spirituelles et physiques ; pour tout catholique, c'est un devoir impérieux de ne pas négliger ces soucis salutaires. Mais iallait-il pour cela incarner le salut de la société dans la république et la démocratie, unies, je le veux bien, au christianisme, mais brisant ouvertement avec tout le passé ? Fallait-il jeter l'anathème aux catholiques, les uns retenus par des attachements séculaires, les autres se refusant à modeler leur allure sur la sienne, un peu emportée et fiévreuse ? Tantôt il écrivait : « Le règne de l'Evangile s'élèvera, j'en ai la conviction, sur les ruines de monde vieilli que les faux libéraux et les réactionnaires du cléricalisme sont en train de détruire. Qu'ils se hâtent donc : ce n'est par moi qui les dérangerai dans cette sinistre besogne.» Tantôt il se plaçait, disait-il, « entre les faux conservateurs qui s'immobilisent et les radicaux destructeurs » ; et, après qu'il eût voté en 1870 contre le candidat gouvernemental et le plébiscite, il s'écriait : « Nous allons offrir au maître une lâche majorité, la majorité des prudents, des tranquilles avant tout, des pieux conservateurs.»

Je sais bien qu'il s'inspirait jusqu'à un certain point de l'école dominicaine contemporaine, visant à se distinguer par son originalité et à se faire accepter du siècle. Mais encore eut-il convenu de garder une certaine mesure et de ne pas désafiectionner les serviteurs nombreux de l'Eglise •dont l'idéal n'était pas précisément le sien.

Le P. Didon devait bientôt s'apercevoir des dangers auxquels il s'exposait. En 1879, la question du divorce •était brûlante en France ; il résolut de la prendre pour sujet de ses conférences de TAvent à St-Philippe du Roule. La pensée était excellente et j'ai à peine besoin de dire qu'il était décidé à défendre avec énergie l'indissolubilité du mariage. Mais, comme ses préoccupations étaient « ondoyantes et diverses », il froissa dans ses développements nombre de chrétiens. Le Cardinal Guibert, archevêque de Paris, se fît l'organe auprès dé lui des plaintes qu'il avait reçues « de gens respectables et dévoués aux œuvres catholiques » ; il lui communiqua, d'après son propre récit, « l'expression effarouchée, scandalisée des âmes pieuses.» Sur quoi le P. Didon remarqua : « Mais, grand Dieu ! je ne puis pourtant pas me réduire à zéro pour ces bonnes âmes. Si je les offense, qu'elles se retirent ; si je fais du bien aux pauvres publicains, pourquoi m'opposerait- on les bonnes âmes ?» Il persista donc ; mais les plaintes continuèrent ; l'archevêque intervint de nouveau et demanda que les conférences fussent suspendues ; pour le P. Didon, c'était un ordre ; il s'inclina respectueusement. Seulement il publia les conférences qu'il avait prononcées •et celles qui devaient suivre ; il en fit un livre, et, •dans ce livre, il aggrava les choses par l'introduction •qu'il y inséra. On lisait dans cette introduction des conrsidérations comme celles-ci :

« Oui, il est vrai qu'en fait, non pas en droit, il y a entre la France moderne et le catholicisme une opposition. Oui, dans le fonctionnement actuel du catholicisme prévaut un esprit puissant d'autorité, tandis que dans la France règne un souffle ardent de liberté. (!) Oui, dans le catholicisme de notre siècle, les individualités cherchent à s'aôranchir et quelquefois à s'émanciper follement. Oui, dans le catholicisme, le caractère monarchique va se développant avec une prépondérance marquée, tandis que dans nos sociétés modernes de l'Occident, le self govem^ ment prend un e^sor toujours plus énergique. De là entre l'Eglise et certaines sociétés une opposition et un contraste qui frappent tout observateur. »

Il y avait beaucoup d'injustices dans ces généralisations. Le P. Didon, après les avoir énoncées, contestait qu'il y eût un antagonisme réel • entre le catholicisme et la société moderne. Mais, pour expliquer d'où venaient les animosités et les violences de cette dernière, il écrivait : « Je n'hésite pas à le dire : on confond ce qui devrait être distinct. Certains mêlent imprudemment la politique à la religion ; d'autres, non moins imprudemment, mêlent la religion à la politique. Ceux-ci veulent faire de la religion un instrument de politique, ceux-là à temps et contre-temps veulent faire de la politique un instrument de religion. »

Tout cela était à l'adresse de ceux qu'il avait appelés « les réactionnaires du cléricalisme et les conservateurs pieux » ; et il ne faut pas s'étonner qu'ils se rebiffassent contre ces coups de cravache immérités.

Le P. Didon aurait dû comprendre qu'il était allé trop loin, et l'interruption de ses conférences sur le divorce eût dû être pour lui un avertissement. Il n'en fut rien ; et, s'étant engagé à prêcher la carême de 1880 à la

MÉL.\NGES 459

Trinité, il choisit pour sujet la réconciliation du catholicisme avec la société moderne. Il y avait chez lui comme un parti pris d'aborder les thèmes les plus périlleux. Si encore il les avait traités avec prudence I Mais, dès la première conférence, il se produisit autour de ses développements une véritable bataille d'idées. Le général l'appela à Rome ; mais le P. Chocarne s'entremit et obtint que les conférences pussent se terminer. Le P. Didon ne jugea pas cependant à propos de mettre une sourdine à sa parole ; il s'occupa successivement du catholicisme et de la liberté, du catholicisme et de la démocratie, du catholicisme et du mouvement économique. Les préventions que son nom soulevait étant nombreuses, il y eut une explosion de mécontentements, et c'est enveloppé de cette atmosphère, que, confiant cependant, il arriva à Rome le 7 avril.

Le général l'accueillit avec d'autant plus de bonne grâce qu'il se croyait obligé de lui signifier un ordre d'exil. Il lui dit : « Vous avez pris une mauvaise voie ; vous n'êtes pas un apôtre ; vous êtes un tribun ; vous ne convertissez pas les incrédules, vous les confirmez dans leur incrédulité ; vous n'avez pas l'esprit de l'Évangile ; vous avez compromis l'ordre en disant qu'il était dans vos idées ». Le P. Didon ne se défendit pas et demanda ce qu'il devait faire. Le général répondit : « Vous devez vous retirer à Corbara, en Corse, dans un couvent solitaire ; vous ne confesserez pas, vous ne prêcherez pas ; vous prierez et vous étudierez jusqu'à nouvel ordre ». Le coup était rude ; le P. Didon espéra peut-être le détourner en demandant une audience au Pape ; cette audience, il ne l'obtint pas et il partit pour sa destination nouvelle.

Son biographe a écrit : « Il souôrait d'être enseveli vivant dans ce tombeau de Corbara, lui qui était habitué

aux rumeurs de la foule et au bruit de la bataille ; il souffrait d'être la victime d'ennemis invisibles qui avaient travesti sa pensée et dénaturé la pureté de ses intentions ». Il s'était cependant pleinement soumis, tout en ressentant les morsures des révoltes humaines. La décision qui l'avait frappé était-elle méritée ? L'un de ses amis illustres, Pasteur, la qualifia d'insensée, et M . de Falloux, bon juge d'ordinaire, exprima le vœu que « son humble soumission nous rendrait l'un des apôtres dont notre siècle a le plus besoin ». On peut croire cependant que ce n'était pas sans de graves motifs que le général s'était arrêté à une sentence pénible pour son ordre. Il a été dit du P. Lacordaire qu'il faisait monter les auditeurs sur les confessionnaux, tandis que le P. de Ravignan les y faisait entrer. Il en était de même du P. Didon, et peut-être ses supérieurs lui rendirent-ils un véritable service, en l'empêchant d'aller jusqu'au bout dans ses élans impétueux.

Il comptait que l'hiver amènerait sa délivrance ; mais rien ne lui vint du général. Au mois de janvier 1884, il apprit que sa mère était près d'expirer ; il accourut, sans avoir la consolation de lui fermer les yeux ; il espérait au moins qu'après cette épreuve, son exil prendrait fin. II se trompait. Le général lui dit : « Le moment n'est pas encore arrivé de quitter Corbara » ; il lui accorda un mois de congé, en ajoutant : « Surtout n'allez pas à Paris et tâchez que les journaux ne s'occupent pas de vous. Ce sont ceux qui se disent vos amis et la presse qui semble vous porter tant d'intérêt, qui vous nuisent le plus ». Le mois expiré, il retourna à Corbara, toujours brisé, mais toujours résigné. Il avait soif de vie et de mouvement ; éloigné de ses amis, il ressentait les angois- .ses de la séparation ; il se croyait dans une sorte de

nuit et de néant ; cependant il résista : Malgré mes chutes sur la route du sacrifice, écrivait il, je ne défaille pas». Enfin, il fut récompensé de son héroïsme. Au mois de septembre, il eut une entrevue avec le général qui l'autorisa à rentrer à Paris « pour reprendre son ministère apostolique » ; en même temps il fut entendu qu'après un séjour de deux à trois mois dans la capitale, il pourrait se rendre en Allemagne et puis en Terre Sainte pour compléter les matériaux qu'il avait amassés en vue d'écrire une vie du Christ.

Il partit donc pour TAllemagne. Il voulait consulter de près les grands travaux de l'exégèse allemande relatifs aux Livres saints. Il parcourut successivement Leipzig, Berlin, Halle, Goettingue, Munich et Tubingue. Il suivit ça et là les cours des Universités, fut frappé de la vitalité du protestantisme en Saxe, bien que cette vitalité se révélât plus par l'hostilité au catholicisme que par des doctrines positives, et fit une ample moisson d'observations variées ; puis il se rendit en Palestine, où les grandes scènes bibliques lui apparurent dans leur grandeur .et avec leurs enseignements vivifiants, souffrit de voir ces lieux ravagés par des dominations successives, revit pourtant le Christ dans sa vie mortelle et rentra à Paris au mois de juin i883.

Il avait rapporté d'Allemagne tant d^impressions vivaces, qu'il crut devoir les mettre en œuvre dans un ouvrage qui précède celui qu'il se proposait d'écrire sur le Christ. Le livre des Allemands fut, comme ses devanciers, attaqué et aussi loué ardemment. Il renferme sur les Universités d'Outre- Rhin bien des observations intéressantes ; mais le P. Didon ne crut pas devoir s'en tenir là ; il estima une fois de plus devoir rompre des lances en faveur de la démocratie « et sa conséquence nécessaire, le suffrage universel », de même •qu'en faveur de la liberté, « seul moyen, d'après lui, pour

amener la paix dans les esprits et préparer la solution des problèmes auxquels l'opinion publique est appliquée » ; après quoi, se lançant dans les généralités qui lui étaient familières, il conclut ainsi : « Il n'y a plus à regarder en arrière vers les temps finis où de telles passions (celles de l'égalité de la liberté) ne s'étaient pas éveillées, pas plus qu'on ne regrette l'époque où les forces de la nature n'avaient pas dit leur nom. Le devoir est de préparer les temps nouveaux, tels que, suivant le cours de l'évolution générale, les amène la Providence ».

On ne doit pas être trop surpris, dans ces circonstances, que l'autorité ecclésiastique supérieure continuât à lui interdire les grandes prédications. Elle lui permettait des sermons aux congrégations religieuses : « Ces petites prédications, observait-il, n'effarouchent pas mes maîtres. On me laisse faire ; c'est le seul ministère apostolique qui me soit possible )). 11 pouvait aussi se faire entendre aux mariages. Mais il aurait voulu autre chose : « Je suis encore retenu à Paris par un mariage qu'il faut bénir, écrivait-il le 25 juillet 1886. Des discours matrimoniaux ! voilà l'unique lot qui me reste de ma vie d'apôtre. Comme Dieu se plaît à dérouter mes rêves ! » Et plus tard, le 25 mars 1887 : « Voilà encore un discours à préparer. Toute mon éloquence est réduite à des allocutions matrimoniales : ô dérision de la destinée ! »

Il s'inclinait ; mais il gémissait : « Etait-ce, remarquait-il, pour rester muet, qu'il s'était fait Frère Prêcheur? » Aussi 1 il envisageait sa vie comme « une vie de concentration terrible où il s'ensevelissait », et il ajoutait : « La prédication m'est à peu près interdite. L'autorité de l'Ordre d'une part, l'autorité épiscopale d'autre part redoutent également le bruit que je pourrais faire et elles ne semblent voir ni l'un nil'autre le bien qui pourrait résulter de mon apostolat. Cette frayeur ne fait que s'accoître depuis la publication de mon»

livre sur les Allemands, et je suis captif sous les chaînes que forge cette épouvante » .

Captif ! pas autant qu'il le croyait. Car il consacra « son ensevelissement » à achever ses études sur la vie de Jésus- Christ ; il fit même à cet effet un second voyage en Terre Sainte, et de tout ce labeur sortit une œuvre remarquable et qui cette tois, par son exactitude et sa sincérité, fut hautement appréciée.

Pendant qu'il écrivait les dernières pages de la vie de Jésus^ il fut nommé par les Pères d'Arcueil directeur de l'école Albert-le-Grand. C'était de leur part une inspiration heureuse. La chaire semblait décidément ne pas convenir à ses brillantes facultés, et où pouvait-il les mieux exercer que dans la formation de la jeunesse ? Les travaux de cette mission nouvelle l'absorbaient, lorsque l'archevêque de Bordeaux l'invita en 1 892 à prononcer un sermon dans sa cathédrale. Le P. Didon accepta ; il y vit une occasion de s'épancher, de déverser le trop plein de son cœur gonflé de regrets et de sévérité à l'adresse de beaucoup de ses coreligionnaires. Il prit pour thème : YUnion des catholiquesde France, et il s'efforça de démontrer aux adhérents des vieux partis qu'ils devaient renoncer à leurs préférences politiques pour constituer un grand groupe chrétien au milieu des désordres politico-religieux dont la France avait à souffrir. En faisant cela, il pouvait se réclamer de conseils venus de haut ; il ne semble pas pourtant que l'événement lui ait donné raison ; sous des actions diverses, les a vieux partis » se sont désorganisés ; la France y a-t-elle gagné ? et la religion ? et la liberté ? N^est-on pas en droit de croire

au contraire que, si ces noyaux de résistance avaient été conservés, ils eussent, au sein de la tempête, attiré à eux beaucoup d'hommes que Tiniquité révolte, mais qui aujourd'hui ne trouvent de centres nulle part pour organiser cette résistance ? Quoi qu'il en soit, le P. Didon ne put se flatter d'avoir réussi par son sermon : celui-ci souleva d'énergiques récriminations, attisa les mécontentements et suscita des luttes. Les plaintes arrivèrent jusqu'à Rome ; et de là, comme il devait prêcher le carême à la Madeleine, le général lui recommanda d'écarter de ses conférences les questions politiques ; il se fit violence et prêcha sur la croyance en la divinité de Jésus-Christ.

Mais tout cela ne constitua qu'un intermède dans la vie nouvelle que lui réservait la direction de l'école d'Arcueil. A peine était-il installé dans ses nouvelles fonctions, qu'il reconnut la nécessité des réformes, au point de vue tant de l'éducation physique que de l'éducation morale. Au lendemain de son installation, le P. Chocarne lui avait tracé le programme suivant : « Nous sommes si déchus ! Quand je compare le milieu de ce siècle avec sa fin, la jeunesse d'alors et celle d'aujourd'hui, nos belles et glorieuses luttes d'alors pour la liberté d'enseignement et toutes les libertés politiques et d'ordre social avec l'aplatissement, le désarroi, le gâchis actuel, je me dis que vous êtes appelé à nous refaire une jeunesse d'avenir, des mœurs publiques chrétiennes, sur les ruines actuelles. Il n'y a plu« de mœurs publiques chrétiennes, il y en avait alors. En face de l'ennemi on s'était organisé. On avait des comités, des journaux, des réunions, •des programmes, des doctrines, on demandait la liberté au nom du droit commun : c'était la devise et le drapeau de tous. La division n'est venue que plus tard. On avait, il est vrai, des généraux comme Cochin, Montalembert, Lacor- .daire ; aujourd'hui on en trouverait encore, mais isolés,

découragés, chefs sans soldats. En face de la menace de demain, qu'y a-t-il ? Rien. A la Chambre un groupe de députés en déroute ; au dehors, un clergé sans cohésion, des catholiques qui me font l'effet d'un troupeau de moulons affolés. Et la jeunesse, où est-elle ? » Ces constatations n'étaient que trop exactes. Mais la campagne en faveur du ralliement à une république, dont les tendances conformes à un passé inquiétant s'accusaient déjà, n'avait-elle pas été une des causes du désarroi ? Ce qui est certain, c'est que le P. Chocarne avait raison, après avoir tracé le mal, d'ajouter : « Créez un courant, élevez le niveau des esprits autour de vous, arborez un drapeau, établissez un cercle d'action où l'on prendra le mot d'ordre. »

C'était peut-être trop espérer ; en tout cas, ce ne pouvait être là qu'une œuvre de longue haleine. Mais le P. Didon s'y adonna avec activité et courage. Il développa et il agrandit l'école d'Arcueil ; il y fît une part plus large aux exercices physiques ; il s'attacha à donner aux élèves une plus grande vigueur morale ; d'après lui, on avait eu tort, depuis le commencememt du XIX^ siècle, de faire des hommes passifs, mous, inertes, sans iniliave ; il fallait susciter en eux la responsabilité. Telle fut la tâche qu'il assuma dans son ministère d'éducateur ; le mérite en fut bien vite apprécié, et l'école d'Arcueil comme l'externat de St-Dominique qu'il fonda à Paris virent leur population s'accroître d'année en année. Il ne croyait pas cependant avoir atteint la perfection, çt, pour faire dans cette voie de nouveaux progrès, il se rendit en 1899 ^^ Angleterre pour y étudier de près les systèmes scolaires qui y fleurissent. Il saisissait du reste les occasions que lui offraient ses fonctions pour entrer en contact avec des auditoires. En 1898, la distribution des prix lui suggéra l'idée en présence du général J amont, de parler de l'esprit

militaire ; il l'exalta, s'étendit sur ses avantages, non sans mêler aux considérations qu'il esquissa des exagérations de langage ; et, comme s'il ne reculait jamais devant la tentation de s'exposer à être vivement discuté, il afiirma qu'il était « démocrate, républicain, » et qu'il avait a le culte de celte forme du pouvoir électif dans laquelle l'élu n'est presque rien et la loi tout». L'élu presque rien! La loi tout ! C'est bien à ces extrémités que nous conduit cette fausse démocratie que, dans divers milieux, on courtise de nos jours.

Mais si le P. Didon ne réussissait guère, ne cherchait même pas à comprimer le vieil homme, il paraissait appelé À faire beaucoup de bien dans le domaine de l'enseignement. Hélas I la mort, dans ses arrêts mystérieux, ne tient pas compte des espérances humaines. Au mois de mars 1900, il quitta Paris avec l'intention de se diriger vers Rome, en passant d'abord par Bordeaux et Toulouse. Arrivé dans cette dernière ville, il ressentit tout à coup une vive douleur à la poitrine ; le médecin fut rassurant ; mais la science des hommes, quoi qu'ils fassent, est toujours courte ; le mal s'aggrava en quelques instants et le terrassa dans la plénitude de ses forces et de son activité ; il n'avait que soixante ans.

Si l'on envisage la vie du P. Didon d'un coup d'œil d'ensemble, on est tenté de croire qu'elle n'a pas donné sa pleine mesure. La cause doit-elle en être cherchée dans sa, propre attitude ou dans une intervention inopportune de ses supérieurs? Etant donné l'éclat dont son nom a un instant joui, certains se sont sentis portés à regretter

les défenses dont il a été frappe. Mais si la prudence n'obtient pas toujours la même faveur que le talent retentissant, il n'en résulte pas qu'elle ait tort. Le P. Didon était certes animé d'intentions droites : sa soumission met ce point en dehors de toute contestation ; il avait le désir le plus sincère, je dirai le plus ardent, de développer le règne du Christ et de combattre le bon combat de son siècle ; il mettait aussi au service de ses desseins les facultés les plus brillantes et il se dépensait volontiers sans compter. Mais le choix des moyens qui avaient ses préférences ■apparaît souvent comme discutable. Il était, je l'ai déjà rappelé, un homme moderne et il tenait à ce qu'on le sût ; personne ne peut le lui reprocher ; mais n'avait-il pas une trop grande confiance dans des thèses qu'il croyait, si elles étaient acceptées par les catholiques, pouvoir être xitiles à sa cause ? Àvait-il des ménagements suffisants pour des attachements et des répugnances respectables ? Ne brisait-il pas trop volontiers avec des coreligionnaires qui, pour ne pas penser comme lui, n'en étaient pas moins dévoués aux mêmes intérêts ? N'avait-il pas de notre époque et de ses tendances une opinion trop favorable qui le portait à des complaisances dangereuses ?

Son biographe résume ses sentiments dans les termes que voici : a II avait en horreur le pessimisme et le scepticisme ; il croyait à Dieu, au vrai, au beau, au bien, et malgré les désordres, les antagonismes, les haines de notre âge. il voulait qu'on gardât la foi et l'espérance. L'esprit qui plane sur le chaos actuel, d'après lui, est un esprit de vie et non un esprit de mort. Notre siècle a des aspirations scientifiques, démocratiques, libérales, philanthropiques, et ces diverses aspirations sont légitimes, ^t il faut les aimer en les rattachant au christianisme

qui en est la source et qui en sera la force protectrice. * Lui-même disait vers la fin de sa vie : « Notre temps a le culte de la justice sociale, le culte de la libre concurrence qui permet de prétendre à tout, d'arriver à tout, sous le contrôle de la sagesse et de la prudence, le culte du respect et de la tolérance pour ceux qui n'ont ni nos croyances ni nos opinions. Servons de notre mieux les trois causes qui font l'honneur du XIX^ siècle. ,}

Cette note paraît bien optimiste, et Ton peut douter qu'elle eût été maintenue dans son intégralité, si le P. Didon avait vécu quelques années de plus, et s'il avait pu assister au triomphe de l'arbitraire et à la ruine de la liberté dans la France républicaine, sans que des tentatives sérieuses de résistance se manifestent de la part de « ce siècle » pour lequel il avait de si vives sympathies. Certes, nous devons servir, aimer et tâcher de sauver notre temps ; nous devons nous réjouir des progrès qu'il réalise à divers points de vue et nous emparer, pour la défense du christianisme, des armes qu'il met à notre disposition ; nous devons aussi, en ayant les yeux fixés sur le passé, être bien convaincus de l'impuissance de la prétendue science à établir une contradiction entre nos croyances et les découvertes modernes. Mais d'autre part, il serait puéril de contester les dangers de l'heure présente ; il serait surtout aventureux de trouver aux maux actuels des panacées dans des mots et des réformes dont les événements contemporains autorisent à contester le mérite. L'attitude qui s'impose aux croyants, c'est de faire, sans défaillance, tout leur devoir dans une situation très difficile; c'est aussi, je le crois, de réserver leur opinion sur les meilleurs modes de gouvernement des peuples. L'humanité est mobile ; les idées de demain ne seront plus celles

d'aujourd'hui; les engouements passent; l'expérience éclaire; et il est dès lors périlleux de vouloir incruster ses sympathies dans des systèmes qui n'ont pas subi l'épreuve u temps.

L'enseignement des langues latine et grecque

L'enseignement classique a pour lui une tradition longue et imposante. Dans le passé il peut se prévaloir du cordial appui de tous les hommes marquants, de tous les esprits élevés, et l'on chercherait vainement un progrès qu'il aurait empêché ou enrayé dans quelque domaine que ce soit. Cependant, à maintes reprises, au cours du siècle dernier, il a été battu en brèche ; il a triomphé de ces oppositions ; mais aujourd'hui, il est attaqué avec un acharnement extrême ; on cherche à faire de lui l'antithèse de l'esprit moderne, et, comme le besoin d'innovation est une des caractéristiques de notre époque, quelques-uns estiment qu'il doit de ce côté aussi recevoir des satisfactions.

J'ai en i863, au Congrès de Gand, organisé par l'Association pour le progrès des sciences sociales, défendu la cause des langues grecque et latine. L'expérience et la réflexion ne m'ont pas fait changer d'avis. D'autres paraissent ébranlés ; et, bien que l'enseignement des humanités continue à être inspiré par le culte des lettres anciennes, il convient de signaler quelques défections, même parmi les intelligences d'élite. Assurément le grec et le latin, ainsi que les grands

noms qui ont honoré leurs littératures, sont protégés par une prescription exceptionnelle et Ton peut 'répéter ici ces vers d'André Chénier :

Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère, Et depuis trois mille ans Homère respecté £st jeune encore de gloire et d'immortalité.

Cependant la tendance de notre temps est d'écarter les arguments d'autorité, et même parfois, de se plaire à les •contredire aveuglément. C'est pourquoi Tassant livré aujourd'hui aux langues anciennes est plus redoutable qu'il ne l'a •été autrefois. Des écrivains distingués y contribuent. M. Prins, dans un opuscule brillant (i), s'est rangé parmi eux ; M. Jules Lemaître aussi ; et avec eux d'une part M. Dejace, •qui, bien que se tenant à quelque distance, peut être soupçonne, sous le couvert des concessions qu'il fait, de se résigner à un lâchage total (2), et d'autre part M. Kurth, qui, tout en condamnant la pratique actuelle, n'a pas réussi à édifier un système capable de défier les critiques (3). Beaucoup résistent, et, parmi eux, M. Waltzing, le P. Verest, M. Alfred Fouillée (4), M. Bourgeois. Quelques-uns de ces noms disent à eux seuls qu'on n'a pas encore réussi à transformer la question en question cléricale : « Le prestige des langues anciennes, a dit M. Bourgeois dans l'enquête ordonnée par la Chambre des députés, est loin de disparaître.

(1) V Éducation générale et la formation de V esprit humain,

(2) Le problème de l 'éducation et la réforme de renseignement secondaire {Revue Générale, mars 1902).

(3) Discours à l'Académie sur les humanités de demain (7 mai 1902).

(4) Il convient cependant de remarquer que M. Fouillée est d'avis •d'affaiblir l'enseignement du grec : « L'étude prolongée du grec, dit-il, n'est plus aujourd'hui nécessaire, tandis que le latin demeure un élément vital de la haute culture française, et, ajoutons-le, de la haute culture internationale > (Les études classiques et la démocratie^ p. 87).

Je ne crois pas à la désertion de renseignement classique. Il y aura toujours de ce chef une supériorité particulière, un affinement, une élégance de Tesprit que les familles aiséessouhaiteront pour leurs enfants. » Toutefois, il ne faut pas oublier que nous sommes en pleine démocratie, et que, sous un tel régime, les aspects nobles et élevés des choses, les points de vue désintéressés, les envolées vers l'idéal ont peu de succès chez le grand nombre ; au contraire, les arguments utilitaires, les idées médiocres, les considérations n'exigeant pas d'effort intellectuel sont fortement goûtés, et, sous leur impulsion, n'est-il pas à craindre que les vieilles barrières ne soient renversées ? « Lorsqu'il y a cinquante ou soixante ans, sous Louis- Philippe, disait en 1896 M. Jaurès en s'adressant à la Chambre des députés, la bourgeoisie est arrivée au pouvoir, au gouvernement, aux affaires, elle avait compris que le prestige de la seule richesse ne lui suffisait pas, et elle essayait, en appelant à sa tète des hommes imprégnés de la culture antique, en la défendant partout, d'ajouter pour elle à l'ascendant grossier de l'argent le prestige d'une noble culture. Vous faites de singuliers progrès dans la décadence. »

Le mot est dur, je le crois vrai. Faut-il nous précipiter dans la décadence ? faut-il laisser aller les choses sans essayer de résister ? Tel ne peut être le devoir de ceux qui ont à cœur de conserver le patrimoine intellectuel de l'humanité. Je sais qu'il est des hommes qui voudraient faire la part du feu, en sacrifiant le grec. Ils se trompent ; le bloc une foi entamé n'opposera plus qu'une résistance affaiblie. Les langues grecque et latine sont sœurs par une longue et commune fortune, par la perfection qu'elles ont atteinte, par l'immortalité de leurs chefs-d'œuvre, par l'action qu'elles ont excercée sur les destinées du monde. Les écarter toutes deux, borner même

l'ostracisme à Tune d'entr'elles, c'est nous priver de sources fécondes en richesses variées, c'est renoncer à un commerce où nombre de générations ont puisé leur vigueur intellectuelle en même temps que des leçons de bon goût et de beauté.

Pourquoi alors, dira-t-on peut-être, pourquoi insister ? Vous défiez-vous d'une cause si méritante? Mais, aujourd'hui plus que jamais, il ne suffit pas d'avoir raison pour l'emporter. Les adversaires des langues anciennes ont pour •eux les objections faciles, les aperçus de surface, qui tentent les hommes positifs, les intelligences blasées, les esprits sans élan, si nombreux dans les sociétés vieillies : ce sont là des forces redoutables, et il est bon de ne pas .les négliger.

Je vais droit à l'objection fondamentale. Elle peut se irésumer ainsi : u Le grec et le latin sont des langues mortes ; à quoi bon étudier des langues qu'on ne parle .plus? Ne serait-il pas plus utile de connaître à fond l'an- .glais et l'allemand parlés par de grandes nations dont le génie semble planer sur tout l'univers, et avec lesquelles nous entretenons des relations constantes ? » De là à conclure que, dans l'enseignement, il conviendrait de subrstituer ces idiomes modernes aux idiomes anciens, il n'y ^ qu'un pas, et on le franchit aisément.

L'objection qui précède est mélangée de faits et d'une tendance. Je les aborderai successivement.

Est-il vrai d'abord que le grec et le latin soient des langues mortes au point où on se plaît à le dire ? Ces langues n'ont pas été seulement les langues principales de

Tantiquité ; leur étude a fleuri pendant tout le moyen âge et même dans les temps modernes. On dit parfois que cette étude date de la prise de Constantinople et de la faveur avec laquelle les maîtres fuyant Byzance ont été accueillis dans l'Europe occidentale. Sans doute Tépoque de la Renaissance coïncide avee un vif essor donne au culte des monuments littéraires d'Athènes et de Rome. Mais, au moyen âge, le monde lettré et savant se servait de la langue latine, et c'est en 1341, que Pétrarque, appelé communément le fondateur de l'humanisme, entra dans la Ville éternelle, y fut couronné de lauriers et alla déposer à St-Pierre le couronne qu'il avait reçue. Depuis lors, le latin et le grec n'ont pas cessé d'être cultivés par les esprits éclairés ; les chefs-d'œuvre qu'ils ont produits ont été l'aliment constant des générations qui se sont succédé ; on aime à y voir retracées les grandesleçons d'une portion importante de l'histoire et les exemples mémorables que des peuples célèbres et des héros ont donnés. Le latin en particulier a été la langue du droit romain, l'une des sources du droit actuel et non la moindre ; elle a été la langue du moyen âge savant ; c'est la langue des inscriptions et des médailles ; c'est celle de l'Eglise dont l'action sur la marche de l'humanité ne peut être méconnue, même par ses adversaires les plus déterminés ; c'est encore dans certaines Universités celle dont on se sert lors des grandes cérémonies ; en Allemagne et en Angleterre, la plupart des programmes, des offices et des diplômes universitaires sont rédigés en langue latine ; c'est dans cette même langue qu'ont été écrits maints ouvrages de botanique et d'anatomie. Le latin forme aussi un trait d'union entre le passé et le présent ; il constitue en outre un lien entre les élites des peuples modernes ; il est en réalité associé à toute notre existence

dans son origine et son développement (i). Les nations mêmes qui ne peuvent se réclamer d'une descendance latine les envisagent comme une préparation nécessaire aux grandes situations sociales et à la plus haute culture intellectuelle. Les présenter dans ces conditions comme un legs sans vie du passé, c'est non seulement se mettre en dehors des faits, mais témoigner une ingratitude injustifiable ; c'est en quelque sorte se priver d'un des éléments constitutifs de notre fortune intellectuelle.

Est-il vrai d'autre part, qu'il y aurait pour nous grand profit à abandonner les langues anciennes pour les langues modernes ? Et quand, au point de vue de l'organisation de notre enseignement, on parle de ces dernières, c'est l'anglais et Tallemand qu'on vise d'ordinaire.

Assurément nul plus que moi ne voudrait que les adolescents en sortant des humanités fussent pourvus de connaissances aussi variées qu'étendues, et, si l'homme comme l'enfant se mouvaient dans des conditions de temps et de vigueur différentes des conditions actuelles, j'applaudirais des deux mains à un système leur inculquant l'allemand et l'anglais en même temps que le grec et le latin ; c'est du reste une erreur de penser que les langues

(i^ M. Emile Ollivier, dans une lettre du 5 septembre 1902 à \ Éclair de Paris, tîmet le vœu que le latin redevienne c une langue universelle, au moins pour les choses de la science et de la pensée», et il fait la remarque que voici: < Grâce à l'usage universel du latin, l'unité intellectuelle était beaucoup plus grande dans les sociétés d'autrefois que dans nos sociétés modernes. Un pamphlet d'Ulrich de Hutten ou d'Erasme produisait une commotion presque instantanée en tout pays, qu'aucun écrit d'idiome moderne ne produit plus. Il existait alors un auditoire européen, et c'est pourquoi Dante écrivait en latin son traité de la c Monarchie», Pétrarque son poëme de * l'Afrique », que Nicole traduisait les « Provinciales » en latin et que Descartes donnait presque simultanément ses < Méditations » dans les deux langues. >

modernes soient complètement négligées ; les enfants rei^oivent, au cours de leurs classes, des notions de ces langues, suffisantes, pour qu'ils puissent ultérieurement, s'ils le jugent à propos, les approfondir et se mettre au courant des <KUvres marquantes de leurs littératures. Mais croit-on que la substitution que Ton propose produirait les effets merveilleux qu'on en attend ?

Et d'abord, comment garantir que l'allemand et l'anglais, même étudiés à fond durant les humanités, ne seraient pas oubliés ? Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, ce n'est que par des exercices sans cesse répétés que les connaissances acquises dans les études se conservent. Combien n'y a-t-il pas d'hommes, même parmi ceux qui, dans leur jeunesse, se sont signalés par leur application et leurs succès, qui oublient l'histoire, la géographie, l'algèbre, la géométrie, parfois même la grammaire ? On objectera peut-être que l'usage de l'anglais et de l'allemand se conservent par les relations de peuple à peuple. Mais à côté de ceux qui ont avec nos voisins des rapports d'affaires, combien n'en est-il pas qui n'ont pour ainsi dire jamais l'occasion de se servir de ces langues ? Pour les premiers, on a institué les études professionnelles qui font à l'anglais et à l'allemand une part beaucoup plus large que les études humanitaires ; mais pour les autres, pour ceux notamment qui sont engagés dans les professions libérales, l'utilité d'un enseignement développé des langues comtemporaines se fait beaucoup moins sentir.

Puis, pourquoi vouloir donner à l'anglais et à l'allemand la place dont seraient chassés le grec et le latin ? pourquoi n'y pas accueillir l'espagnol, parlé dans toute l'Amérique méridionale et une partie de l'Amérique septentrionale, et dont au temps de Corneille l'influence s'est si vivement fait sentir sur le mouvement littéraire français ; les idiomes

slaves, d'une richesse inouïe, et dont des œuvres récentes ont provoqué un ardent mouvement de sympathie de la part du monde occidental ; le russe dont la sphère d'action embrasse tout Test de l'Europe et la moitié de l'Asie et qui sert de langage à un peuple formant l'un des facteurs principaux de la civilisation moderne ; l'italien qui a enfanté d'admirables productions, dont les notes harmonieuses séduisent ceux-là mêmes auxquels ils est étranger et qui reflète si heureusement les pensées et les sentiments d'un peuple vers lequel chacun se sent porté par une sorte d'attraction invincible ? Pourquoi aussi ne pas remplacer le grec et le latin par la chimie, la physique, la météorologie, l'astronomie, la géologie, la biologie, l'archéologie, que sais-je encore ? Nul ne peut méconnaître l'utilité qu'il y aurait à ce que nous fussions tous initiés à ces sciences, et combien d'entre nous, à chaque pas dans la vie, ne se prennent pas à regretter l'ignorance dont ils sont frappés à leur endroit ?

On répondra qu'il n'est pas possible en six ou sept années de tout apprendre, surtout alors que les facultés sont encore faibles et qu'elles demandent à être éveillées avant d'être fécondées. Précisément. Il faut donc faire un choix. Mais pourquoi fixer ses préférences sur l'anglais et l'allemand ? Pourquoi leur donner le pas sur toutes les connaissances que je viens d'énumérer ? Pourquoi vouloir s'en servir pour bannir le grec et le latin ?

Il importe de le dire clairement : c'est qu'on croit découvrir dans l'étude de ces langues une utilité positive, pratique, •dont les bénéfices peuvent être recueillis dans le commerce quotidien de la vie. Un tel motif ne me touche pas : sans reconnaître, je viens de l'établir, que cette utilité soit aussi grande qu'on le prétend, le but assigné à cette étude par ses

promoteurs constitue, selon moi, le motif principal qui milite contre la substitution que Ton préconise.

Il est bien certain, en effet, que l'enseignement prépondérant de Tanglais et de l'allemand portera ceux auxquels Ih sera départi à apprendre à les manier facilement et usuellement. La mémoire sera surtout mise à contribution ; oncherchera à converser dans ces langues avec aisance ; les exercices intellectuels, la formation du goût, l'initiation aux: chefs-d'œuvre seront relégués à l'arrière- plan. Or, quelle est la mission essentielle des humanités ? Le mot l'indique ; ce sont les humaniores liiterœ ; il s'agit par l'étude des langueset de leurs meilleures productions, de former l'homme, d'assouplir son intelligence, de lui donner la politesse et ladistinction de l'esprit, de lui insuffler le goût des belles choses, de lui apprendre à réfléchir et à raisonner. A l'âge où l'enfant est sur les bancs du collège, il ne pense guère par lui-même ; au moins ses facultés ne vont pas d'elles-mêmesau delà d'un certain niveau médiocre ; et ce n'est que par la traduction qui l'oblige à s'assimiler et à rendre d'une façon claire et intelligible la pensée d'autrui, ce n'est que par le contact avec des langues parfaites et des œuvres de premier ordre, que petit à petit il s'élève au-dessus des bassesses de sa nature. Voilà pourquoi le latin et le grec ont toujours été et doivent rester la clef de voûte des humanités. Dira-t-on que tout cela peut s'acquérir également par l'étude de l'anglais et de l'allemand ? J'ai déjà répondu ; outre que ces langues ne présentent pas au même degré la majesté du grec et l'harmonie du latin, elles susciteraient chez l'enfant bien plus le désir de retenir des mots pour s'en servir couramment, que la préoccupation d'enrichir son fonds intellectuel et de chercher, par un effort souteûu, à imiter, ne fût-ce que de loin, les productions les plus parfaites qui soient sorties de la plume de l'homme : « On ne peut songer, a

dit le Dr Verriest (i), à mettre en balance les six années de culture intellectuelle de nos humanités avec la connaissance d'une langue étrangère. Au cours de ces six années, Tesprit est soumis à un travail incessant, et par le contact des hautes lettres, il reçoit ou devrait recevoir une éducation générale qui n'a rien de commun avec la simple connaissance de langues modernes ou même de langues anciennes. »

J'ai toujours admire cette règle de conduite écrite au frontispice d'un collège anglais : a Ici, on forme des hommes. » Tel est, en effet, l'objet principal des humanités. Surcharger le programme des branches d'enseignement, c'est dessécher l'esprit au lieu de l'ouvrir et de l'étendre ; lui présenter l'appât de langues à parler facilement avec les contemporains, c'est lui apprendre des mots, ce n'est pas cultiver son intelligence, épurer son goût, tremper son caractère. Dans le siècle où les intérêts matériels jouent un si grand" rôle et étreignent tant d'individualités, ne convient-il pas de laisser une place aux études désintéressées, en faisant entrevoir dans la vie à ceux qui s'y livrent un idéal intellectuel, en éveillant eneux ce que Pascal appelait a la faim des choses spirituelles ?» N'est-il pas bon de leur inculquer le culte de la beauté qui nous vient surtout d'Athènes et de Rome ?

Certes, je ne méconnais pas l'utilité de l'enseignement professionnel, des connaissances commerciales et industrielles, de l'instruction scientifique ; il est même vrai de dire que pour la majorité des hommes de notre temps, tout cé[\ conduit à des carrières répondant à des besoins indéniables. Mais est-ce à dire qu'il n'importe pas de ménager une autre voie à ceux dont les parents ne sont pas indifférents à l'amour des lettres et à la formation des goûts les plus délicats, en même temps qu'ils veulent procurer à leurs enfants, au

(I) Discours à l'Académie de médecine, le 22 mars 1902.

milieu des épreuves de la vie, des ressources puisées dans la compagnie d'amis qui ne trompent pas ? Ne l'oublions pas -d'ailleurs : après les humanités vient l'enseignement supérieur. Cet enseignement est un enseignement spécial : pour les uns, c'est le droit; pour d'autres la médecine; pour d'autres encore le génie civil ou les méthodes professorales. Un tel enseignement donne aux intelligences un tour particulier ; il y emmagasine des connaissances qui peuvent être indispensables, mais qui n'ont pas d'autre objet que de conduire à l'exercice d'une profession déterminée. Or, je le demande, n'est-il pas bon, qu'à côté de cette direction particulière, donnée aux jeunes gens en vue de carrières nettement tracées, plane une direction générale, venant des humanités et permettant, au moins aux heures de loisirs, de trouver un refuge dans des préoccupations plus nobles et étrangères à des intérêts lucratifs ?

Pour moi, une telle question ne comporte pas deux solutions, et c'est précisément parce que l'enseignement classique s'inspire du désir de procurer à l'esprit les plus nobles jouissances, parce qu'à la différence des langues modernes, il échappe à tout calcul d'intérêt, qu'il mérite de conserver dans les humanités une prépondérance, que les siècles ont consacrée.

Que signifie après cela ce reproche sempiternel, consistant à dire, que le grec et le latin s'oublient ? Hélas I telle est l'infirmité humaine, que tout s'oublie dans des mesures diverses à défaut d'une culture sans cesse renouvelée. Mais ce n'est pas tant pour se souvenir du grec et du latin qu'on les enseigne, c'est, pour me servir d'une •expression souvent employée et toujours vraie, parce qu'ils sont de merveilleux instruments de gymnastique intellectuelle, que jusqu'ici la préférence leur a été donnée.

On critique, je ne l'ignore pas, les longues leçons de grammaire latine et grecque : est-il donc nécessaire, diton, de passer cinq ou six ans à décliner des substantifs et à conjuguer des verbes grecs et latins ? Ce reproche s'adresse bien moins à l'étude des langues anciennes qu'aux méthodes employées pour les apprendre. Peut-être à ce point de vue des réformes devraient-elles être conseillées. Cependant je ne sache pas qu'on puisse étudier une langue quelconque, sanç s'initier à sa grammaire : celle-ci a pour objet la formation des phrases, et, comme l'a dit Stuart Mill, « la structure de chaque phrase est une leçon de logique » . En général du reste, la grammaire est connue après la quatrième, et si jusque là elle absorbe de longues heures, c'est bien plus parce que le professeur n'a pas à s'occuper seulement de quelques élèves d'élite, mais qu'il doit diriger des classes de quarante à cinquante enfants, que là il y a toujours des retardataires, et qu'à moins de les négliger complètement, il faut bien se condamner à des répétitions multiplées. Ceci dit, je souhaite autant que qui que ce soit, que l'enseignement des humanités s'élève, et que, dans les cours supérieurs, il soit vraiment un enseignement d'éloquence et de poésie.

M. Prins, pour combattre les langues classiques, a opposé la civilisation dans laquelle nous nous mouvons à celle qui inspirait les écrivains grecs et latins : « En somme, a-t-il écrit, alors que, malgré sa grandeur, Rome est une société de logiciens au sens pratique, à l'esprit subtil, traduisant en règles juridiques la philosophie d'un haut égoïsme, nous, nous prêtons Torcille à la voix de la

conscience collective et de la justice sociale. » Et plus loin : « Pour en revenir au mérite des humanités classiques, on peut résumer la question en affirmant qu'elles ne sont pas pour les esprits moyens la meilleure préparation à la vie, car l'éducation intellectuelle n'est profitable aux jeunes générations, que quand elle s'accorde ^vec l'esprit du temps. Or, l'esprit du temps n'étant plus ^réco-latin, l'enseignement secondaire classique sera de plus en plus un enseignement de mots, de moins en moins un enseignement d'idées.»

Les faits ne justifient pas cette appréciation ; car l'on ne voit nulle part que l'enseignement classique ait nui 4iu mouvement de la civilisation contemporaine, ni fait dévier ou rétrograder ce que M. Prins appelle « l'esprit ^u temps.» L'erreur de cet écrivain distingué me paraît double.

D'abord il se figure à tort qu'une civilisation se confectionne ou s'organise, comme on crée un ouvrage quelconque ; elle est au contraire la résultante d'un ensemble de faits et d'influences qui ont lentement agi sur l'humanité ; et comment contester à ce point de vue, que la civilisation romaine ait exercé une action durable sur les civilisations qui lui ont succédé?

M. Waltzing a mis ce point en lumière dans quelques lignes qu'il est bon de relire : a L'homme, a-t-il écrit, qui veut comprendre le monde où il vit, c'est à-dire notre civilisation moderne, doit connaître les origines de cette civilisation. Le présent ne s'explique que par le passé. Or, notre civilisation plonge ses racines dans le monde <ancien. C'est le génie antique qui a créé les sciences, les arts et les lettres. Les Grecs et les Romains sont nos ancêtres intellectuels. Il y a plus : en bien des choses, ils sont encore nos maîtres. Sans doute, le temps est passé

-OÙ l'on déclarait que, sauf en religion et en morale, leur idéal devait être le nôtre, où on les proclamait impeccables, inimitables et surhumains. La critique historique a ♦détruit ces • illusions : les Grecs, comme les Romains, étaient des hommes, et des hommes de leur temps. Mais nous devons remonter à eux, souvent pour nous inspirer de ce qu'ils ont fait, toujours pour nous expliquer ce que nous sommes. Sans la connaissance de l'antiquité, le monde moderne demeure un mystère impénétrable » (i).

Le général du génie Liagre ne pensait pas autrement : 0 Notre civilisation, a-t-il dit, n'est pas seulement la conséquence historique du génie de la Grèce et de Rome ; mais l'influence des langues anciennes sur les littératures française, germanique, anglaise, a laissé dans celles-ci des empreintes ineffaçables » (2).

Ozanam avait devancé MM. Liagre et Waltzing dans • ces appréciations : « Toute la civilisation païenne ne périt pas et né devait pas périr », a-t-il judicieusement observé... « elle est conservée en partie par le christianisme qui recueille tout ce qu'il y avait en elle de grand, d'équitable, de généreux, de bienfaisant » (3).

Et avant Ozanam, avant MM. Waltzing et Liagre, saint Basile et saint Augustin avaient défendu les lettres anciennes. Saint Basile s'était plu à montrer dans les œuvres des poètes et des prosateurs de la Grèce tout ce qui s'y rencontre de glorieux pour l'esprit humain, en même temps qu'il avait cité avec éloge les exemples d'Aristide, de Thémistocle et de tant d'autres. Saint Augustin, de son côté.

(1) Les Études classiques et les auteurs chrétiens (article paru dans !e Messager de Bruxelles).

(2) Paroles rapportées par M. Kuborn à l'Académie de médecine, le 22 mars 1902.

(3) La Civilisation au V^ siècle, p. 306.

Tantiquité ; leur étude a fleuri pendant tout le moyen âge et même dans les temps modernes. On dit parfois que cette étude date de la prise de Constantinople et de la faveur avec laquelle les maîtres fuyant Byzance ont été accueillis dans l'Europe occidentale. Sans doute Tépoque de la Renaissance coïncide avee un vif essor donné au culte des monuments littéraires d'Athènes et de Rome. Mais, au moyen âge, le monde lettré et savant se servait de la langue latine, et c'est en 1341, que Pétrarque, appelé communément le fondateur de l'humanisme, entra dans la Ville éternelle, y fut couronné de lauriers et alla déposer à St-Pierre le couronne qu'il avait reçue. Depuis lors, le latin et le grec n'ont pas cessé d'être cultivés par les esprits éclairés ; les chefs-d'œuvre qu'ils ont produits ont été l'aliment constant des générations qui se sont succédé ; on aime à y voir retracées les grandesleçons d'une portion importante de l'histoire et les exemples mémorables que des peuples célèbres et des héros ont donnés. Le latin en particulier a été la langue du droit romain, l'une des sources du droit actuel et non la moindre ; elle a été la langue du moyen âge savant ; c'est la langue des inscriptions et des médailles ; c'est celle de l'Eglise dont l'action sur la marche de l'humanité ne peut être méconnue, môme par ses adversaires les plus déterminés ; c'est encore dans certaines Universités celle dont on se sert lors des grandes cérémonies ; en Allemagne et en Angleterre, la plupart des programmes, des offices et des diplômes universitaires sont rédigés en langue latine ; c'est dans cette môme langue qu'ont été écrits maints ouvrages de botanique et d'anatomie. Le latin forme aussi un trait d'union entre le passé et le présent ; il constitue en outre un lien entre les élites des peuples modernes ; il est en réalité associé à toute notre existence

dans son origine et son développement (i). Les nations mêmes qui ne peuvent se réclamer d'une descendance latine les envisagent comme une préparation nécessaire aux grandes situations sociales et à la plus haute culture intellectuelle. Les présenter dans ces conditions comme un legs sans vie du passé, c'est non seulement se mettre en dehors des faits, mais témoigner une ingratitude injustifiable ; c'est en quelque sorte se priver d'un des éléments constitutifs de notre fortune intellectuelle.

Est-il vrai d'autre part, qu'il y aurait pour nous grand profit à abandonner les langues anciennes pour les langues modernes ? Et quand, au point de vue de l'organisation de notre enseignement, on parle de ces dernières, c'est l'anglais et l'allemand qu'on vise d'ordinaire.

Assurément nul plus que moi ne voudrait que les adolescents en sortant des humanités fussent pourvus de connaissances aussi variées qu'étendues, et, si l'homme comme l'enfant se mouvaient dans des conditions de temps et de vigueur différentes des conditions actuelles, j'applaudirais des deux mains à un système leur inculquant l'allemand et l'anglais en môme temps que le grec et le latin ; c'est du reste une erreur de penser que les langues

(i) M. Emile Ollivier, dans une lettre du 5 septembre 1902 à \ Éclair de Paris, émet le vœu que le latin redevienne < une langue universelle, au moins pour les choses de la science et de la pensée>, et il fait la remarque que voici: < Grâce à l'usage universel du latin, l'unité intellectuelle était beaucoup plus grande dans les sociétés d'autrefois que dans nos sociétés modernes. Un pamphlet d'Ulrich de Hutten ou d'Erasme produisait une commotion presque instantanée en tout pays, qu'aucun écrit d'idiome moderne ne produit plus. Il existait alors un auditoire européen, et c'est pourquoi Dante écrivait en latin son traité de la «Monarchie», Pétrarque son poëme de « l'Afrique », que Nicole traduisait les « Provinciales » en latin et que Descartes donnait presque simultanément ses « Méditations » dans les deux langues. »

modernes soient complètement négligées ; les enfants re- <;oivent, au cours de leurs classes, des notions de ces langues, suffisantes, pour qu'ils puissent ultérieurement, s'ils le jugent à propos, les approfondir et se mettre au courant des <Euvres marquantes de leurs littératures. Mais croit-on que la substitution que Ton propose produirait les effets merveilleux qu'on en attend ?

Et d'abord, comment garantir que l'allemand et l'anglais, même étudiés à fond durant les humanités, ne seraient pas oubliés ? Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, ce n'est que par des exercices sans cesse répétés que les connaissances acquises dans les études se conservent. Combien n'y a-t-il pas d'hommes, même parmi ceux qui, dans leur jeunesse, se sont signalés par leur application et leurs succès, qui oublient l'histoire, la géographie, l'algèbre, la géométrie, parfois même la grammaire ? On objectera peut-être que l'usage de l'anglais et de l'allemand se conservent par les relations de peuple à peuple. Mais à côté de ceux qui ont avec nos voisins des rapports d'affaires, combien n'en est-il pas qui n'ont pour ainsi dire jamais l'occasion de se servir de ces langues ? Pour les premiers, on a institué les études professionnelles qui font à l'anglais et à l'allemand une part beaucoup plus large que les études humanitaires ; mais pour les autres, pour ceux notamment qui sont engagés dans les professions libérales, l'utilité d'un enseignement développé des langues comtemporaines se fait beaucoup moins sentir.

Puis, pourquoi vouloir donner à l'anglais et à l'allemand la place dont seraient chassés le grec et le latin ? pourquoi n'y pas accueillir l'espagnol, parlé dans toute l'Amérique méridionale et une partie de l'Amérique septentrionale, et dont au temps de Corneille l'influence s'est si vivement fait sentir sur le mouvement littéraire français ; les idiomes

slaves, d*une richesse inouïe, et dont des œuvres récentes •ont provoqué un ardent mouvement de sympathie de la part du monde occidental ; le russe dont la sphère d'action embrasse tout l'est de l'Europe et la moitié de l'Asie et qui sert de langage à un peuple formant l'un des facteurs principaux de la civilisation moderne ; l'italien qui a enfanté d'admirables productions, dont les notes harmonieuses séduisent ceux-là mêmes auxquels ils est étranger et qui reflète si heureusement les pensées et les sentiments d'un peuple vers lequel chacun se sent porté par une sorte d'attraction invincible ? Pourquoi aussi ne pas remplacer le grec et le latin par la chimie, la physique, la météorologie, l'astronomie, la géologie, la biologie, l'archéologie, que sais-je encore ? Nul ne peut méconnaître l'utilité qu'il y aurait à ce que nous fussions tous initiés à ces sciences, et combien d'entre nous, à chaque pas dans la vie, ne se prennent pas à regretter l'ignorance dont ils sont frappés à leur endroit ?

On répondra qu'il n'est pas possible en six ou sept années de tout apprendre, surtout alors que les facultés sont encore faibles et qu'elles demandent à être éveillées avant d'être fécondées. Précisément. Il faut donc faire un choix. Mais pourquoi fixer ses préférences sur l'anglais et l'allemand ? Pourquoi leur donner le pas sur toutes les connaissances que je viens d'énumérer ? Pourquoi vouloir s'en servir pour bannir le grec et le latin ?

Il importe de le dire clairement : c'est qu'on croit découvrir dans l'étude de ces langues une utilité positive, pratique, dont les bénéfices peuvent être recueillis dans le commerce quotidien de la vie. Un tel motif ne me touche pas : sans reconnaître, je viens de l'établir, que cette utilité soit aussi grande qu'on le prétend, le but assigné à cette étude par ses

que comme des véhicules et de donner à Tesprit, au caractère, à la volonté, leur pleine vigueur, Tentière possession d'eux-mêmes, h II faut moins meubler Tâme humaine que la forger, » a dit excellemment Montaigne. Et puis, qui ne voit que placer la traduction à côté du texte, c'est supprimer tout effort de la part de l'élève, c'est éliminer le labeur au moyen duquel il s'assimile aujourd'hui la pensée d'autrui ?

M. Kurth, tout en proclamant que «les humanités anciennes sont une religion qui se meurt », ne s'associe pas à la solution proposée par M. Dejace ; il en présente une autre ; il reconnaît du reste que l'anarchie règne parmi les novateurs (i), et cet aveu montre une fois de plus, que si la critique est aisée, l'art est difficile.

Rendons à M. Kurth cette justice, qu'il repousse a le système d'enseignement technique et utilitaire baptisé du nom d'humanités modernes », et quil condamne « la bifurcation des études parquant une partie des élèves dans le compartiment professionnel, et en introduisant une autre dans le sanctuaire des humanités ». Mais alors, dira-t-on, que demande-t-il ?

Voici la préoccupation qui le domine : « La civilisation moderne avec sa riche variété de langues et de littératures, avec le prodigieux trésor de ses sciences, avec ses inépuisables ressources d'ordre moral et matériel, surgit devant nos esprits comme un sujet d'études infiniment plus vaste, plus fécond et d'un intérêt • plus urgent que l'antiquité. Ces prémisses étant posées, M. Kurth voudrait

(i) Après avoir parlé « des prétentions effrénées de tant d'héritiers », M. Kurth ajoute : < C'est l'anarchie parmi les novateurs, c'est leur impuissance à s'entendre sur un système viable qui est restée jusqu'à présent la ressource la plus assurée de la tradition pédagogique. *

faire de la langue et de la littérature nationales les pivots de réducation. Est-ce tout ? Oh !. non : « Une certaine connaissance de la langue latine sera à jamais nécessaire à tout esprit cultivé.» M. Kurth le démontre excellemment, bien qu'il paraisse ne recommander que l'étude de la latinité chrétienne. Au latin il joint les langues étrangères ■et il écrit : La nécessité de parler et d'écrire plusieurs langues s'impose aujourd'hui avec une espèce d'évidence à tout homme qui ne veut pas se voir fermer une partie de la civilisation.» Combien de langues et quelles langues -exige M. Kurth? Il ne le dit pas ; mais il ajoute: « Le symbole de la mission universelle réservée à l'esprit cultivé, ce sera le don des langues, ce sera cette faculté précieuse entre toutes, de correspondre avec l'ame de tous les peuples et d'être chez soi partout où il y aura une nation civilisée. »

Ces idées ont certes une part de beauté ; mais, comme tous les théoriciens, M. Kurth perd de vue les faits et il «'abstient de tracer le programme pratique destiné à réaliser la réforme qu'il semble préconiser. M Kurth, dis-je, perd ■de vue les faits ; il oublie que la langue et la littérature nationales sont aujourd'hui enseignées ; qu'elles le sont directement dans les cours dont elles forment l'objet, et indirectement par la nécessité pour l'élève de respecter leur génie dans les traductions ; il oublie que, s'il est des esprits supérieurs capables d'embrasser en grand nombre les langues et les littératures étrangères, un tel effort ne peut être sollicité de la généralité ; il oublie qu'en enlevant aux langues anciennes leur rôle prépondérant, il prive des jeunes esprits, au point de vue de leur formation, des ■avantages qu'elles présentent et qui ont été mis en lumière dans les pages précédentes. J'ai dit aussi que M. Kurth ne donne pas à son système un caractère pratique. Adhérer

à son programme, c'est introduire dans l'enseignement secondaire toutes les langues étrangères ou au moins la plupart d'entr'elles. Y pense-t-il ? et, si même la chose était possible, ne serait-ce pas là méconnaître le but essentiel des humanités ?

Au moins, dira-t-on, le grec sera sacrifié. Je ne sais. A lire la plus grande partie du discours de M. Kurth,. on serait tenté de croire qu'il l'abandonne. Mais quand il arrive à la péroraison, il se reprend et il écrit : « La cause de l'antiquité hellénique ne cessera d'être plaidée au tribunal de l'esprit humain par ses poètes et par ses philosophes... Le génie moderne mettra fin à l'hégémonie scolaire de l'antiquité, et il revendiquera pour lui le droit de présider à l'éducation intellectuelle des générations futures. Mais il n'oubliera pas la dette que l'humanité à contractée envers la Grèce. »

En somme, le grec sera-t-il proscrit ? A cet égard la pensée de M. Kurth est demeurée dans le vague. Tout son discours d'ailleurs atteste une fois de plus le danger des thèses. Le professeur dans sa chaire ou l'académicien à la tribune d'une assemblée savante peut donner libre cours à des idées généreuses ou même aventurées, et celles-ci, lorsqu'elles sont revêtues d'un certain vernis oratoire, séduisent aisément. Mais l'homme politique, l'administrateur, le réformateur ne peuvent se contenter de leurs imprécisions, et ils sont en droit de leur poser cette question, qui est la pierre de touche de maintes innovations : quelle est votre formule ?

• Les raisons les plus sérieuses militent donc en faveur du maintien de l'enseignement classique. Mais peut-être sera-t-oa

MKLANGES 491

tente de dire qu'il est peu compatible avec la démocratie. Tel n'est pas l'avis de M. Fouillée : « Une démocratie mal entendue, dit-il, peut seule être hostile par instinct, par nature, à tout ce qui semble une élite ». Malheureusement la démocratie s'inspire trop souvent de cette préoccupation. Elle a une tendance à tout abaisser à un niveau inférieur, ou en tout cas moyen ; le pouvoir appartenant au grand nombre, elle envisage aisément d'un œil jaloux les conceptions élevées, les vues d'ensemble et de haut, les études et les aspirations auxquelles les masses sont nécessairement étrangères. Elle appelle du reste souvent au pouvoir des hommes venus des classes laborieuses, hier encore absorbés par des intérêts positifs, frappés des considérations de surface ; pour eux les exigences de la haute éducation intellectuelle sont difficiles à percevoir. Ce n'est pas à dire toutefois qu'il faille céder à ce courant ; au contraire, il convient de réagir. Qu'on le veuille ou non, la société, sous peine de s'enfoncer dans le désordre, sera toujours partagée en différentes classes, et il est de l'intérêt de tous, que les classes supérieures fassent accepter leur influence par la supériorité de leur intelligence comme par leur dévouement, et qu'elles se gardent de se laisser gagner par les attraits peu nobles d'une certaine égalité dans la médiocrité. La richesse, intelligemment employée, soutenant des grandes bonnes œuvres publiques, est dans leurs mains une force utile. Mais combien aussi le culte des lettres, la distinction et l'élégance du ton, des manières et de la diction, ducs au commerce des esprits élevés, ne sont-ils pas de nature à rehausser leur situation I Que les socialistes et les radicaux recommandent la ruine des hautes études pour enlever à la bourgeoisie une des raisons du prestige dont elle jouit, on le comprend ; mais que celle-ci prête les mains à sa propre déchéance, ce ne serait rien moins qu'une abdication.

La bourgeoisie aura-t-elle ici le sens de ses propres intérêts comme de ceux de la civilisation ? L'avenir le dira. Elle est aux prises, il faut bien en convenir, avec le système du bourrage, si je puis m'exprimer ainsi, qui a remplacé le système de la formation de l'esprit. De toutes parts on rencontre des gens proclamant qu'il est utile de connaître telles et telles branches et se plaignant de ce qu'au cours des études, on ne les enseigne pas ou qu'on les enseigne trop peu. Cette tendance est des plus dangereuses ; car elle conduit à charger artificiellement la mémoire de l'élève en négligeant l'essentiel, c'est-à-dire la fécondation des facultés intellectuelles. Et cependant, combien ne passent pas pour des réactionnaires, lorsqu'ils s'opposent, même timidement, à ce que les programmes soient sans cesse encombrés de matières nouvelles ! Au moins l'élève retient-il quelque chose de cet amas de connaissances qu'on cherche à entasser dans son cerveau ? Il serait puéril de le méconnaître : les défaillances de la mémoire chez les générations nouvelles n'ont d'égales que la stérilité de l'intelligence. L'enfant fatigué, essoufflé, énervé, prend en dégoût ses maîtres et leur enseignement ; et, après cela, on s'étonne de ce qu'arrivé à l'âge d'homme, il ne sache rien et qu'il étale ingénument sa pauvreté lamentable !

Il importerait donc de changer de fond en comble les méthodes et les procédés que la seconde moitié du X1X« siècle a instaurés. Le ministre dont le courage ira jusqu'à balayer les élucubrations pédantcsques des demi-savants, qui, sans lien approfondir, se figurent être des encyclopédies vivantes et qui voudraient former la jeunesse à leur image, ce ministre-là aura bien mérité du pays et de la civilisation I

L'éducation des femmes et le féminisme

Le féminisme est un de ces mots que notre époque aime à employer ; il a l'avantage des mots vagues, celui d'une grande élasticité : il permet à ceux qui l'invoquent sans réfléchir, de se dégager, le cas échéant, de certaines applications que leur légèreté n'avait pas entrevues. A l'un des pôles figurent ceux qui voient dans le féminisme rémanicipation des femmes ; ils voudraient abolir la puissance maritale et établir l'égalité entre les époux, rendre accessibles aux femmes les métiers, emplois, professions libérales, carrières industrielles et autres actuellement réservés aux hommes, leur accorder le droit de suffrage et celui d'occuper des fonctions publiques. A l'autre pôle se rangent ceux pour qui la doctrine du féminisme bien entendu se borne « suivant l'ordre de Dieu et le vœu de la nature à s'efforcer de faire de la femme la compagne respectée de l'homme, son associée dans les devoirs et les luttes de la vie, à agrandir sa place au foyer domestique tout en lui inspirant le respect du pacte conjugal et le culte de la famille » (i).

(i) Chabaud. Les Précurseurs du féminisme, MM^'^^ de Maintenons de Genlis et Campan, Paris, Pion, 1901.

La question a été débattue par un point à la Chambre des représentants en 1902 ; il s'agissait de savoir s*il convenait d'attribuer aux femmes le droit de suffrage. J'ai exprimé à cette occasion (1) mon sentiment dans lestermes suivants, que je reproduis ici :

a Quelques-uns s'imaginent que ceux qui sont les adversaires du suffrage des femmes, le sont parce que la femme serait un. être inférieur à Thomme.

» Messieurs, pour nous, la femme est l'égale de Thonmie devant Dieu ; elle est son égale au point de vue des droits de la conscience ; elle est son égale au point de vue des destinées éternelles.

)) La femme est aussi l'égale de l'homme au point de vue social ; il n'y a pas à ce point de vue d'infériorité pour elle ; toute l'histoire du christianisme proteste contre le sentiment contraire.

» Au moyen-âge, les chevaliers avaient adopté comme devise : « Dieu et ma dame ». N'est-ce pas le christianisme qui a formé la sœur de charité laquelle est l'objet des admirations et du respect du monde entier ? Et dans la famille comme dans la société, sous l'empire du christianisme, la femme est l'objet de tous les égards ; elle occupe la première place !

» Depuis sainte Monique jusqu'à Blanche de Castille, depuis Jeanne d'Arc jusqu'à Jeanne de Chantai, depuis Elisabeth de Hongrie jusqu'à Elisabeth de France, les catholiques n'ont pas cessé d'offrir des femmes en modèles à l'humanité, et nombreuses sont celles que l'Église a placées sur ces autels.

» Mais si l'égalité existe entre la femme et l'homme vis-à-vis de Dieu et dans la société, il est impossible de

(i) 5 mars 1902.

méconnaître que la femme soit autre que Thomme et qu'elle ait des aptitudes différentes de celles de Thomme. Si, en général, l'homme est doué d'une plus grande vigueur intellectuelle, d'une plus grande énergie morale, d'une force physique plus grande, Dieu a mis dans le cœur de la femme une plus grande tendresse, et il en a fait ainsi la gardienne du foyer et l'éducatrice de l'enfant.

» Et, grâce à ces aptitudes diverses, le mariage forme une société où l'homme et la femme ont chacun à remplir des rôles qui s'harmonisent : l'homme étant surtout occupé du souci des choses extérieures et de la gestion des affaires temporelles, la femme ayant surtout la charge de la direction du ménage et le soin d'élever les enfants. Ce n'est pas tout : elle est et elle doit être l'ornement de la société : par sa grâce, sa distinction et son urbanité^ elle doit empêcher que l'homme ne s'absorbe dans lesspécialités.

» Voilà pourquoi en principe je ne suis pas partisan du droit de suffrage des femmes. Je crains qu'elles ne soient arrachées à leur ménage et à leurs enfants et qu'elles ne perdent cette royauté du foyer domestique, qui est leur plus bel apanage.

» Assurément ce n'est pas le fait d'aller voter une fois ou deux par an, qui pourrait empêcher la femme de remplir ses devoirs ; mais ce que je redoute, c'est qu'elle ne soit englobée dans l'engrenage des associations et des publications et qu'elle ne soit arrachée ainsi à l'accomplis^ sèment de la mission élevée et des devoirs sacrés qui lui incombent.

» Au congrès catholique de Bonn, en 1881, l'illustre Windthorst disait :

u Les mères sont les femmes du ménage (hausfrauen) — » c'est le nom qu'on leur donne ; — par conséquent la

» maison doit être leur résidence habituelle. C'est là qu'elles » forment leurs enfants à la prière et veillent sur leur » enseignement.

« Quel dommage, s'exclameront quelques auditrices, » quel dommage que les femmes ne votent pas ! En effet, ii Mesdames, je n'hésite pas à croire que le scrutin n'en » serait que meilleur ; mais il ne faut pas briser l'unité « du ménage ».

H Tout est là, et ces paroles de Windthorst résument en principe mon opinion personnelle sur le suffrage des femmes.

» J'ajoute que dans la vie humaine, dans la vie publique comme dans la vie privée, on ne fait pas toujours ce que Ton veut et que l'on ne peut pas toujours faire triompher son idéal. Il est un proverbe qui dit qu'entre deux maux il faut choisir le moindre. Il pourrait donc arriver telles circonstances où la droite serait appelée à délibérer sur le point de savoir si le suffrage des femmes ne serait pas un moindre mal que le suffrage pur et simple et exclusif des hommes.

» Tels sont mes sentiments sur la question ; ils scr- Ariront de règle de conduite à mon attitude aussi longtemps que j'aurai l'honneur de siéger dans cette Chambre».

La réflexion n'a fait que me confirmer dans ces sentiments, et c'est, pour les développer quelque peu, que je me suis décidé à écrire ces pages. Sans méconnaître que certaines améliorations puissent être apportées dans les lois qui ont trait à la condition de la femme, j'estime qu'il faut lui conserver son caractère essentiel et traditionnel.

A Torigine des sociétés humaines, la femme semble avoir eu dans la famille la place que Dieu lui avait asssignée. Mais elle ne tarda pas à en déchoir et à sentir peser sur elle, ici l'autorité paternelle, là l'autorité maritale : « L'avilissement de la femme, au lieu de diminuer, a écrit M. Lamy(i), s'accrut à mesure que la société antique se prolonge. Les trois peuples qui ont été les maîtres de la civilisation ancienne, l'Egypte, la Grèce et Rome, ont commencé par le mariage stable où l'épouse trouvait quelque dignité». Les philosophes, bien loin de réagir contre la déviation des mœurs primitives, en firent une doctrine : « Il y a un principe bon, proclama Pythagore, qui a créé l'ordre, la lumière et l'homme ; il y a un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme». Et Platon lui-même, malgré la hauteur habituelle de ses vues, ne craignit pas d'écrire : « Les âmes des hommes seront punies à la seconde génération en passant dans le corps d'une femme, et à la troisième, d'une bête » ; pour lui, la femme n'était qu'un instrument de plaisir aux mains de l'homme ; il voulait, dans sa république, les femmes communes entre tous les hommes.

L'Evangile redressa ces erreurs intéressées des passions de l'homme. Il érigea en principe l'égalité de l'homme et de la iemme devant Dieu ; il leur assigna les mêmes destinées immortelles, et du coup il rétablit la famille: sur ses véritables bases. La famille est une société, et,.

(i) Lamy, La Femme de demain. Paris, Perrin et C»*, 1901.

comme dans toute société il faut une autorité, Thomme ^n resta le chef; mais la femme redevint sa compagne, réducatrice de Tenfant et la directrice du foyer, et à ce triple point de vue, elle mérita honneur et respect. La primauté de l'homme dans Tunion conjugale cessa d'être envisagée comme le fruit d'une inégalité de nature ; elle fut maintenue à titre de nécessité et à raison chez lui d'une plus grande fermeté d'esprit ; mais, bien comprise, elle devait être aussi douce que conciliante et s'inspirer de sentiments d'entente n'ayant rien de commun avec l'oppression. La femme d'ailleurs eut désormais des droits imprescriptibles et une mission : des droits imprescriptibles, car sa conscience de chrétienne ne pouvait être violentée; une mission : c'était de répandre partout la contagion de 5es vertus, de donner des saintes à l'Église, des servantes aux pauvres et aux malades ; c'était aussi, par la solidité de ses exemples, de remplir un véritable apostolat : « Les femmes, déclara saint Jean Chrysostôme, peuvent prendre part aussi bien que les hommes aux combats pour la jcause de Dieu et de l'Église ». Ce n'est pas seulement dans les carrières publiques, spécialement réservées aux hommes, que ces combats se livrent ; ils se manifestent aussi dans la famille, dans les écoles, dans les solitudes conventuelles, en face des pouvoirs oppresseurs ; et nombreuses ont été les femmes qui ont rempli ainsi les devoirs dont elles avaient la charge.

Jamais l'Eglise ne s'est écartée de ces noiions fondamentales ; elle a défendu avec persévérance la dignité et les intérêts de la femme, et lorsque la sensualité des barbares et même celle de certains princes des temps modernes ont cherché à rompre l'indissolubilité des mariages, elle a opposé à leurs desseins une résistance inflexible, en même temps

-qu'elle prescrivait à tous les chrétiens les mœurs les plus sévères.

Pourtant il s'en faut que la formation intellectuelle de la femme s'imposât dès l'abord comme une conséquence de la révolution introduite dans les idées par le christianisme. Bien des causes expliquent cette lacune. Pendant des siècles les guerres, les difficultés de communications, le peu •de sécurité des routes, l'ignorance de l'imprimerie, rendaient une culture générale presque impossible ; si bien que les hommes souffrirent de ce mal presqu'autant que les femmes. L'Eglise à la vérité conserva avec soin le dépôt des lettres ; tout le personnel attaché au culte devait recevoir une certaine instruction ; les monastères surtout devinrent les asiles du savoir, et, sous leur égide s'ouvrirent ça et là des écoles. Mais ce ne fut que petit à petit qu'on comprit l'utilité d'un développement moins restreint des connaissances humaines. Les hommes bénéficièrent des premiers efforts qui furent tentés dans ce sens ; les femmes, à une époque où les relations sociales étaient rares et difficiles, se virent un peu négligées ; absorbées par la vie d'intérieur, par les soins du ménage et l'éducation des enfants, elles paraissaient avoir moins besoin d'instruction que les hommes, s'occupant, les uns des affaires publiques, les autres de commerce et d'industrie. On courut donc au plus pressé ; mais le mouvement naturel des choses et une perception plus nette des •destinées de l'humanité devaient faire sonner l'heure où les avantages du savoir généralisé apparurent clairement. Ce furent les jeunes filles appartenant aux classes élevées qui profitèrent d'abord de ce progrès des idées ; mais il ne tarda pas à s'étendre aux filles du peuple, et de ce double 'CÔté une noble émulation se dessina.

Au XVIJe siècle, il y avait bien quelques femmes lettrées, -devant leur instruction, soit à des maîtres savants, soit à

comme dans toute société il faut une autorité, Thomme ^n resta le chef; mais la femme redevint sa compagne, réducatrice de Tenfant et la directrice du foyer, et à ce triple point de vue, elle mérita honneur et respect. La primauté de Thomme dans Tunion conjugale cessa d'être envisagée comme le fruit d'une inégalité de nature ; elle fut maintenue à titre de nécessité et à raison chez lui d'une plus grande fermeté d'esprit ; mais, bien comprise, elle devait être aussi douce que conciliante et s'inspirer de sentiments d'entente n'ayant rien de commun avec l'oppression. La femme d'ailleurs eut désormais des droits imprescriptibles et une mission : des droits imprescriptibles, car sa conscience de chrétienne ne pouvait être violentée; une mission : c'était de répandre partout la contagion de jses vertus, de donner des saintes à l'Église, des servantes jaux pauvres et aux malades ; c'était aussi, par la solidité jde ses exemples, de remplir un véritable apostolat : « Les femmes, déclara saint Jean Chrysostôme, peuvent prendre part aussi bien que les hommes aux combats pour la jcause de Dieu et de l'Église ». Ce n'est pas seulement dans les carrières publiques, spécialement réservées aux hommes, que ces combats se livrent ; ils se manifestent aussi dans la famille, dans les écoles, dans les solitudes x:onventuelles, en face des pouvoirs oppresseurs ; et nombreuses ont été les femmes qui ont rempli ainsi les devoirs dont elles avaient la charge.

Jamais l'Eglise ne s'est écartée de ces noiions fondamentales ; elle a défendu avec persévérance la dignité et les intérêts de la femme, et lorsque la sensualité des barbares fit même celle de certains princes des temps modernes ont cherché à rompre l'indissolubilité des mariages, elle a opposé À leurs desseins une résistance inflexible, en même temps

-qu'elle prescrivait à tous les chrétiens les mœurs les plus sévères.

Pourtant il s'en faut que la formation intellectuelle de la femme s'imposât dès l'abord comme une conséquence de la révolution introduite dans les idées par le christianisme. Bien des causes expliquent cette lacune. Pendant des siècles les guerres, les difficultés de communications, le peu •de sécurité des routes, l'ignorance de l'imprimerie, rendaient une culture générale presque impossible ; si bien que les liommes souffrirent de ce mal presqu'autant que les femmes. L'Eglise à la vérité conserva avec soin le dépôt des lettres ; tout le personnel attaché au culte devait recevoir une certaine instruction ; les monastères surtout devinrent les asiles du savoir, et, sous leur égide s'ouvrirent ça et là des écoles. Mais ce ne fut que petit à petit qu'on comprit l'utilité d'un développement moins restreint des connaissances humaines. Les hommes bénéficièrent des premiers efforts qui furent tentés dans ce sens ; les femmes, à une époque où les relations sociales étaient rares et difficiles, se virent un peu négligées ; absorbées par la vie d'intérieur, par les soins du ménage et l'éducation des enfants, elles paraissaient avoir moins besoin d'instruction que les hommes, s'occupant, les uns des aflaires publiques, les autres de commerce et d'industrie. On courut donc au plus pressé ; mais le mouvement naturel des choses et une perception plus nette des destinées de l'humanité devaient faire sonner l'heure où les avantages du savoir généralisé apparurent clairement. Ce furent les jeunes filles appartenant aux classes élevées qui profitèrent d'abord de ce progrès des idées ; mais il ne tarda pas à s'étendre aux filles du peuple, et de ce double 'CÔté une noble émulation se dessina.

Au XVIJe siècle, il y avait bien quelques femmes lettrées, ^devant leur instruction, soit à des maîtres savants, soit à

5o2 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

de la religion, du souverain et de la France : « Dieu, disaitelle, ne m'a mise là que pour m'attacher au salut du roi ».

Si je rappelle ces faits, c'est pour faire comprendre comment et pourquoi M"^^ de Maintenon s'occupa d'œuvres d'enseignement ; elle y voyait une manière d'apostolat. Dans l'acte de son décès, sous la date du 17 avril 1719, on lit « qu'a été inhumée très haute et très puissante dame Françoise d'Aubigné, M"^e de Maintenon et institutrice de la Maison royale de St-Louis ». Cette charge a été occupée par elle pendant trente ans ; elle a été la principale affaire de sa vie. Il n'est pas rare de voir des personnes éminentes attacher un prix prépondérant à celle des qualités ou des fonctions dont elles sont revêtues, que le monde prise le moins, mais qui est méritoire devant Dieu ; lorsqu'elles le font, elles donnent la mesure des sentiments de vertu chrétienne qui les animent.

M»nc de Maintenon avait eu de bonne heure une vocation et des aptitudes particulières pour l'enseignement ; elle s'était montrée pénétrée du désir d'assurer aux jeunes filles pauvres une éducation sainte et laborieuse ; elle donnait le catéchisme quand elle le pouvait, et son zèle scolaire la fit s'intéresser au succès de diverses maisons d'éducation, celles de Montmorency, de Rueil et de Noisy, auquelles elle prodiguait les meilleurs conseils. Dès 1684, s'adressant à l'un des établissements qu'elle patronait, elle disait : « Qu'on fasse entendre aux élèves ce qu'on leur dit et ce qu'on leur lit ; qu'on leur apprenne à parler français, mais simplement ; qu'elles écrivent de même ; qu'on leur parle chrétiennement et raisonnablement ; qu'on les reprenne continuellement, mais avec douceur et patience ; qu'on les aime toutes également ; qu'on égaie souvent leurs instructions ; qu'on ne leur en fasse pas de trop longues ». C'était là un sage

MÉLANGES 5o3

çrogramme d'éducation qui allait devenir la pensée inspiratrice d'une fondation de premier ordre. En i685, d'accord avec Louis XIV, elle constitua une maison d'éducation nouvelle, destinée aux jeunes filles nobles sans fortune dans le petit village de St-Cyr au bout du parc de Versailles : -c'est la Maison dont le nom officiel fut Maison royale de St-Louis, mais qui fut plus connue sous le nom de Maison de St-Cyr. Elle ne la confia pas à un couvent, mais à une communauté, assigna aux maîtresses un habit qui, sans avoir le caractère d'un habit religieux, portait une croix sur la poitrine, et s'en réserva la direction suprême.

La Maison établie, elle ne s'en détacha plus ; il s'agissait pour elle de forger des âmes : aucun but dans la vie ne lui paraissait supérieur. On enseigna à St-Cyr l'histoire ancienne et moderne, la géographie, le style, la musique, le dessin. On y cultivait la mémoire ; on cherchait à y rectifier les prononciations vicieuses ; on y préparait les élèves à devenir de bonnes ménagères, en les initiant aux travaux à l'aiguille et en les associant aux soins de l'office, de la cuisine et de ia lingerie ; mais, au-dessus de tout, on s'efforçait de leur inculquer la modestie, le naturel, la noblesse dans les manières ; la religion imprégnait l'atmosphère de l'établissement -et dominait les diverses branches d'enseignement. Le programme peut se résumer en deux mots ; il avait pour objet de faire des jeunes filles des femmes du monde accomplies et de bonnes chrétiennes.

Mais il ne suffit pas de constituer ; il faut maintenir : ce fut la principale préoccupation de M"»® de Maintenon. Elle allait sans cesse à St-Cyr, y passait des journées entières, instruisait, surveillait, multipliait les conseils aux -élèves et les instructions aux maîtresses, recommandait à toutes la sévérité pour soi-même et l'indulgence pour autrui, assistait même aux récréations, indiquait comment elles

5o4 ECHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

devaient être réglées et insistait pour qu'on y apportât de la gaieté et qu'on fît ainsi aimer la maison. Elle sentait bien à quel point il convenait d'éviter l'ennui, dont la contagion est une source de périls majeurs, et elle multipliait les avertissements destinés à en prévenir les atteintes. Elle substitua aussi les peines morales aux peines corporelles ; elle préconisait les moyens de douceur et de persuasion ; elle bannissait ce qui irrite et aigrit ; elle disait aux maîtresses : « Soyez des mères par la sollicitude, la tendresse, le dévouement, la fermeté de main sans rudesse, qui font la mère de famille obéie autant que chérie, des mères en tout et toujours ». Elle les exhortait aussi à instruire les élèves sur la piété convenable aux gens du monde et sur les obligations du mariage; elle-même saisissait toutes les occasions de donner de bons avis à celles d'entr'elles qui se mariaient, et elle ne manquait pas de leur dire que le mariage est « l'état où l'on éprouve le plus de tribulations, même dans les meilleurs. »

Ainsi dirigée, la Maison de St-Cyr ne pouvait tarder à atteindre un haut degré de prospérité. Elle était aussi un modèle pour tous les établissements du même genre appelés^ à se fonder. Ce n'est pas qu'elle ait été à l'abri des traverses ; aucune œuvre humaine n'y échappe. Mais la main ferme qui la gouvernait l'en fit sortir victorieusement. C'est ainsi qu'un moment des dissensions y éclatèrent par suite de l'influence des idées de M^^ Guyon ; le grand sens de M^^ de Maintenon aidée du bon vouloir du roi réussit à y mettre rapidement bon ordre. Une autre épreuve surgit à l'occasion d'une innovation dont elle avait pris l'initiative. Elle avait demandé à Racine de composer une pièce mêlée de chants sur un sujet moral et religieux^ pièce à réciter par les pensionnaires de St-Cyr. Il accepta, composa Estker et trouva dans les jeunes élèves des^

MÉLANGES 5o5

interprètes remarquables. La première représentation fut donnée devant le roi, le dauphin et diverses personnes de la Cour ; elle eut un grand succès ; d'autres suivirent, à laquelle assistèrent de nombreuses illustrations. L'éloge des actrices se pressa sur toutes les lèvres ; le roi et M"»^ de Sévigné ne furent pas les derniers à les prodiguer. M"»« de Maintenon s'effraya ; elle craignit les rivalités et les envies ; elle redouta les effets d'une exaltation que ne pouvaient manquer d'engendrer les louanges ; elle le dit au roi qui partagea son avis ; si bien qu'après qu'Atkalie eût été représentée une fois sur le théâtre de St-Cyr, un •ordre royal vint interdire aux élèves de jouer en public. M°>û de Maintenon ne s'en tint pas là ; elle crut devoir réformer l'établissement : « Il faut, écrivit-elle, reprendre .notre établissement par les fondements et les bâtir sur l'humilité et la simplicité ; il faut renoncer à nos airs ^e grandeur, de fierté, de suffisance, à cette liberté de parler, à ces manières de raillerie toutes mondaines, enfin .à la plupart des choses que nous faisons. » Elle alla plus Join et ajouta : o On écrit trop à St-Cyr ; on ne peut trop en désaccoutumer les demoiselles... N'en faites pas des réthoriciennes ; ne ' leur inspirez pas le goût de la conversation ; ne leur montrez plus de vers : tout cela élève l'esprit ». C'était pousser la réaction trop loin. La réformatrice ne tarda pas à s'en apercevoir, et elle adoucit les mesures qu'elle venait de prendre. En même temps elle rappelait aux maîtresses qu'elles n'étaient pas un ordre contemplatif, et que « St-Louis était fait uniquement pour former les demoiselles ».

Tout cela atteste à quel point M™e de Maintenon avait

les yeux fixés sur St-Cyr ; déjà du vivant de Louis XIV,

«lie donnait « à ses chères filles», suivant son expression,

e meilleur de son temps comme le meilleur de son âme ;

5o6 KCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

après la mort du roi, elle se réfugia parmi elles, en. s'écriant à son arrivée : « Je ne veux que Dieu et mesenfants » ; elle y vécut avec la plus grande simplicité et y mourut en 17 19. Son souvenir y subsista; sa direction, resta la règle de la Maison et demeura un guide pour les établissements similaires. St-Cyr se maintint jusqu'en- 1793 ; un décret de la Convention le fit disparaître.

L'œuvre de M™« de Maintenon fut reprise à la fin du XVllie siècle et au commencement du XIX^ par M^^ de Genlis. Ce n'est pas que la vie de celle-ci offrit l'unité de celle-là ; elle vécut d'abord au milieu de la licence et des frivolités des temps qui précédèrent la Révolution, et plus tard seulement elle imprégna ses ouvrages des véritables principes de la morale chrétienne. Ce n'est pas non plus, qu'elles eurent toutes deux le même mobile : M"^e de Maintenon était guidée par l'amour du bien, et elle voyait dans l'enseignement une des formes de la charité ;. pour M">e de Genlis, l'instruction était une occupation et un but. Ce n'est pas enfin que leur activité se révéla de la même manière : M»"e de Maintenon dirigea un établissement scolaire important ; M^^ de Genlis, après avoir enseigné dans sa jeunesse les petits bergers, devint la gouvernante des trois enfants du duc d'Orléans ; elle écrivit des nombreux ouvrages de pédagogie et publia soixante-quatre volumes de tous genres. Mais l'une et l'autre se préoccupèrent des exigences d'une éducation, sérieuse des filles et elles s'efforcèrent d'en tracer les grandes lignes.

M™« de Genlis donne pour base à son plan d'éducation^ ce qui suit : « Le but général des études est de former le cœur et l'esprit, c'est-à-dire de cultiver, d'étendre et de perfectionner les facultés intellectuelles de l'élève, de lui offrir un cours complet de morale, de lui donner le:

MÉLANGES Soy

goût de la science, de la littérature et des beaux-arts » ; puis, convaincue de la diversité des inclinations chez les enfants, elle ajoute : « En général, tout individu bien organisé est doué d'une disposition, d'une aptitude particulière à une science ou à un talent quelconque. Il est très important de connaître cette disposition afin de la mettre en œuvre, et Ton ne peut y parvenir qu'en formant un plan d'étude très étendu et très varié. J'ai donc fait entrer dans ce plan l'étude des langues anciennes et vivantes, de l'histoire, de la mythologie, de la littérature, de l'histoire naturelle, de la botanique, de la chimie, de la physique, de la géographie, des lois, du dessin, de l'architecture, des arts mécaniques, de la pharmacie, etc., sans négliger les exercices du corps ». On peut reprocher à ce plan l'un des vices de tout l'enseignement actuel, c'est-à-dire la multiplicité des branches d'enseignement, qui écrase la mémoire sans développer l'intelligence ; mais, on doit reconnaître que. quand M^^ de Genlis s'attachait en outre à donner aux princes qui lui étaient confiés des leçons de choses, en visitant avec eux des monuments, des musées, des églises et des manufactures» en leur enseignant l'ordre et l'économie, en fixant ainsi vivement l'attention des jeunes esprits qu'elle devait éveiller, elle posait un précédent excellent.

Lorsque l'éducation des princes d'Orléans fût achevée, la mission d'institutrice de M^e de Genlis prit fin. Mais elle continua dans ses livres à exposer ses vues en matière d'enseignement. Elle le fit d'abord dans un ouvrage intitulé : Adèle et Théodore, C'est là que se révéla principalement au lendemain des événements du XVIII® siècle son évolution religieuse : « Qu'entend-on, y disait-elle, par la conscience? Un sentiment intérieur qui, par le remords qu'il nous cause, nous punit de nos fautes...»

5o8 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

La conscience n'est qu'un guide peu sûr sans la religion. Donnez donc à votre élève des sentiments religieux ; persuadez-le bien que, dans tous les moments de sa vie. Dieu le voit et l'entend. » Bientôt, elle dirigea ses initiatives d'un autre côté, et, pénétrée de l'utilité de donner à la jeunesse le goût de la vie champêtre, elle dressa un projet d'école rurale pour l'éducation des filles. Elle y adhéra en termes exprès aux idées générales de M"»« de Maintenon en fait d'enseignement : « L'illustre et vertueuse fondatrice de S^-Cyr, écrivit-elle, a tracé dans ce genre le meilleur plan d'éducation qu'on ait imaginé jusqu'ici, et ce plan est tel, quon peut à la vérité y ajouter, mais qu'il est impossible d'en rien retrancher ». Puis, détaillant le programme des écoles dont elle préconisait l'établissement, elle y fit figurer « la religion qui comprend la morale », l'écriture, l'arithmétique, l'anglais, l'allemand, l'italien, quelques notions d'histoire et de géographie, le dessin, la peinture des fleurs, l'économie intérieure d'une maison, la distillation, la boulangerie, la botanique. C'était beaucoup ; M"»« de Genlis, en esquissant ces projets, était en avance sur son époque ; mais ses conceptions, de même que celles de M"»» de Maintenon, n'ont pas été perdues ; elles ont été largement mises en oeuvre, au cours du XIXe siècle, principalement dans sa seconde moitié.

Une troisième femme, au commencement du siècle dernier, traça les voies à suivre : c'est M™* Campan. Ancienne dame d'atours de Marie-Antoinette, ancienne lectrice de Mesdames, elle chercha dans l'enseignement, après la révolution, des moyens d'existence. C'est assez dire que sa décision ne s'inspira pas des mobiles qui avaient guidé M™« de Maintenon et M"»« de Genlis : « Pour M^^ de Maintenon, dit M. Chabaud, l'enseignement avait été

MÉLANGES Sog

presqu'un sacerdoce ; pour M™* de Genlis, il était un entraînement, une gymnastique de l'esprit ; pour M™« Campan, il fut un métier et une carrière ».

Elle avait, après la chute de Robespierre, ouvert un pensionnat à St Germain-en-Laye, en s*assurant, pour attester ses principes chrétiens, la collaboration d'une religieuse de Tenfant Jésus ; elle y avait établi une modeste chapelle que le Directoire, préludant à la politique radicale, fit fermer ; nonobstant ce mécompte, elle avait vu le succès couronner ses efforts ; les filles du meilleur monde y affluaient ; Hortense de Beauharnais fut au nombre de ses élèves.

Elle attira ainsi les regards de Napoléon, auquel rien n'échappait. Ayant résolu en 1806 d'ouvrir à Ecouen une Maison destinée à l'éducation des filles de ses soldats, la Maison de la Légion d'honneur, il en nomma directrice, puis surintendante, M'^^ Campan. Celle-ci, dès la première heure, se donna pour mission de restaurer en France l'éducation des femmes et de faire des mères. Elle le dit à l'empereur qui lui répondit : a Eh bien, Madame, que les Français vous doivent l'obligation d'avoir élevé des mères pour leurs enfants ».

Ses vues se trouvent consignées dans un Traité d'éducation divisé en quatre parties, dont les trois premières sont consacrées à l'éducation maternelle et la quatrième à l'éducation publique. En ce qui concerne l'éducation maternelle, je relève les notions suivantes ; elle prescrit aux mères d'instruire les jeunes filles des dogmes de la religion par l'étude •du catéchisme appris par cœur, et d'en confirmer les éléments par la lecture journalière de l'Évangile — trop oubliée, hélas ! de nos jours, — de les former à la pratique de la charité, de leur enseigner l'économie et de les occuper <ies soins domestiques, de ne pas les conduire au théâtre. -Quant à l'éducation publique, elle doit, selon M^^ Campan,

5lO ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

être réservée à celles qui ne peuvent suivre « les pensions du jours », c'est-à-dire les cours données par des professeurs distingués et variés. M»"« Campan proscrit les punitions corporelles et les délations ; elle recommande Témulation sans la surexciter par la présence du public et les distributions de prix mondaines ; elle préconise « la surveillance discrète des jeux et des divertissements». Faut-il renoncer aux distributions des prix ? Ne convient-il pas de tenir compte de la faiblesse humaine dont les efforts demandent à être soutenus ? Ces questions sont toujours débattues ; et quanta la surveillance discrète des jeux, M. Chabaud en dit ceci : « Cette discrétion nous laisse loin des récréations de S^ Cyr, que la présence et la grâce de M"^e de Maintenon faisaient si gaies et si instructives à la fois. La Révolution a passé par là et mis sur les jeux innocents l'empreinte de sa règle inflexible et maladive qui deviendra l'idéal de l'éducation universitaire ».

Quoi qu'il en soit, la perfection n'est pas de ce monde, et si l'œuvre de M"^^ Campan est susceptible d'être contredite en quelques points, on ne peut lui refuser le mérite d'avoir fait faire des progrès à l'éducation des filles et de lui avoir imprimé une excellente impulsion. En cela du reste, elle fut soutenue par Napoléon. Celui-ci, dont le bon sens était admirable quand il n'était pas gûté par l'orgueil ou l'esprit de domination, lui avait dit : u La Maison d'Ecouen doit avoir pour but unique de faire des femmes simples, élevées dans les principes d'une piété solide. Faites-nous des croyantes et non des raisonneuses. Je veux faire de ces jeunes filles des femmes utiles, certain que j'en ferai par là des femmes agréables. Si je permettais qu'on ne fît des femmes agréables, on n'en ferait que de petites mondaines». Et mettant ces préceptes en application, il substitua les mots « tous les jours » aux mots « le dimanche et le jeudi », jours auxquels

MÉLANGES 5ir

M"»e Campan dans son programme avait restreint l'assistance à la messe.

Il est à peine nécessaire de dire, que les directions de Tempereur étaient, d'une manière générale, celles que M™«' Campan mettait en pratique. Quand en 1814 la Maison' d'Ecouen fut supprimée pour être réunie à celle de St-Denis,^ créée en 1809 et ayant la même destination, M"ïe Campai> ne considéra pas sa mission comme terminée ; dans sa retraite, elle s'occupa d'écrire au sujet de l'éducation des jeunes filles de la classe pauvre ; elle rédigea de nombreux petits traités d'éducation ainsi que des histoires et des proverbes pour l'enfance. Tous ces ouvrages sont dominés par la pensée-mère qui avait inspiré sa conduite d'éducatrice, et voici les conseils qu'elle prodiguait et qui l'attestent v « Sachez parfaitement l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament ; que toutes les paroles de l'Évangile soient gravées dans votre cœur, autant que dans votre mémoire... Dans la connaissance parfaite de notre sainte religion,vous trouverez toutes les bases de la vertu, l'amour de Dieu, le respect pour vos parents, l'autorité souveraine pour leslois de votre pays, pour les propriétés de votre prochain. Vous y apprendrez que la charité chrétienne nous prescrit d'aimer et de bien traiter nos semblables, de secourir les pauvres dans leurs besoins, de respecter et de consoler lesvieillards, de soigner les infirmes et les malades » .

Ce n'est qu'à la longue, que les bonnes semences lèvent et portent tous leurs fruits. Le XIX« siècle, il faut lui rendre cette justice, a suivi les traces indiquées par Mesdames de Maintenon, de Genlis et Campan. En dehors de l'enseignement général qui a été largement développé, des enseignements spéciaux ont été organisés : les écoles ménagères et les écoles professionnelles sont là pour le prouver ; elles ont précisément pour objet de donner aux

5l2 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

femmes les aptitudes spéciales qui leur sont nécessaires dans les diverses positions qu'elles sont appelées à occuper Les ordres religieux n'ont pas été les derniers à se charger de l'éducation des filles de toutes les conditions, et, «'ils sont aujourd'hui si vivement attaqués, c'est qu'au fond on leur reproche de trop enseigner ; leurs adversaires donnent ainsi la mesure de leur attachement pour la liberté et le progrès intellectuel ; beaucoup d'entr'eux n'ont que des passions et des haines sous l'étiquette de grands mots humanitaires.

Il faut donc recommander aux femmes le savoir. M. Lamy le démontre en termes excellents. Je détache de ses développements deux points de vue. « Une femme, ^it-il, pour laquelle les joies sérieuses de l'intelligence sont devenues une habitude ^t un besoin se défendra mieux contre la banalité des relations. Elle ne sera pas réduite à fuir dans le monde l'ennui et à remplir par un flux de paroles le vide de ses pensées». Puis, n'est-il pas bon qu'elle soit instruite pour diriger l'éducation de ses enfants ? N'est-il pas à craindre, sinon, que ses fils lui échappent, même alors qu'ils continuent à lui témoigner de la tendresse ? (. Elle n'a qu'un moyen de garder son autorité sur leur esprit, dit M. Lamy, c'est de leur parler à tous les âges la langue dont ils sentent le besoin, et, dans l'âge où ils s'instruisent, le langage du savoir. Qu'elle s'instruise donc pour eux, sinon pour elle »>.

Tout ceci est du bon féminisme ; et si le féminisme n'avait pas d'autres sens, il ne rencontrerait guère aujourd'hui de contradicteurs. Mais on fait trop souvent de ce

MÉLANGES 5lî

mot le synonyme d'émancipation des femmes, et c*est ici que la défiance s'éveille à juste titre.

Qu'entend-on par là ?

Faut-il rompre la société conjugale telle qu'elle a été réglée par le Code civil et proclamer l'égalité absolue de rhomme et de la femme dans le mariage ? J'ai déjà dit que leur égalité devant Dieu et dans les choses de Dieu est une des conquêtes du christianisme ; en outre, dans la direction du ménage et Téducation des enfants, les femmes auront toujours, quelles que soient les lois, une part considérable et souvent prépondérante ; enfin, si elles le veulent, il leur est loisible, par leur grâce et leur urbanité, d'exercer sur les relations sociales un empire qu'en vain on tenterait aujourd'hui de leur disputer. Mais de là, faut-il conclure que, dans la société conjugale proprement dite, la volonté de la femme puisse être l'égale de la volonté de l'homme ? Certes, dans les bons ménages, les conflits demandent à se résoudre par des concessions mutuelles ; l'homme surtout a le devoir de ne pas abuser de sa force et de ne pas insister quand il s'agit d'objets secondaires. Mais, ces réserves faites, une société peutelle subsister, si on pose en règle qu'elle n'aura pas de chef? Il y a des résolutions à prendre: si l'accord ne se fait pas entre les époux, comment les différends serontils vidés ? et peut-il être sérieusement question de réclamer l'intervention du magistrat pour les trancher ?

Qu'après cela il soit bon d'apporter quelques améliorations au régime institué par le Code civil, c'est à voir. Déjà le législateur s'est préoccupé de l'intérêt bien entendu de la femme en portant les lois sur l'épargne de la femme mariée et sur le contrat du travail, et en cela il a voulu la préserver des effets de l'incapacité ou du mauvais vouloir du mari. Il lui a donc reconnu le droit

.de se faire ouvrir un livret à la Caisse d'épargne et d opérer certains retraits sur les sommes qui y sont ins- CTÏtQS ; il Ta autorisée à engager son travail avec l'autorisation de son mari, et, à son défaut, avec celle du juge de paix, à toucher son salaire et à en disposer pour les besoins du ménage dans certaines conditions déterminées ; il a aussi interdit au mari d'aliéner les instruments de travail de la femme et les meubles qu'elle acquiert au moyen de son salaire (i). Faut-il faire davantage, lui permettre, par exemple, d'être témoin dans les actes de ia vie civile, tutrice en dehors du seul cas aujourd'hui admis, membre du conseil de famille quand elle n'est pas veuve ascendante, modifier les règles relatives à la communauté, placer l'adultère du mari sur la même ligne que ^elui de la femme? Ne convient-il pas, en dehors de la société conjugale, d'admettre la femme à la recherche de la paternité dans l'intérêt de son enfant mineur?

Tout cela est à examiner ; mais de ce que des changements de ce genre peuvent être débattus et éventuellement accueillis, il serait imprudent de conclure que les bases du mariage dussent être bouleversées.

Y a-t-il lieu d'autre part de leur ouvrir l'accès des professions réservées jusqu'ici à l'homme ? Sur ce terrain, une vive campagne a été menée ; elle n'a guère réussi et il ne semble pas que les femmes, à peu d'exceptions près, aient cherché à s'y associer. On ne modifie pas les lois de la nature ; par ses aptitudes, par les tendances de son cœur, par l'ingéniosité de ses soins, avec lesquelles «'harmonise une longue tradition, la femme est la gardienne ^t l'organisatrice du foyer, en même temps que l'éduca- Irice de l'enfant. Comment remplirait-elle ces devoirs, sans

(I) Lois des lo fcvrier et lo mars 1900.

MÉLANGES 5l5

lesquels il n'y a pas de famille possible, si elle . dissipait son temps et son activité au dehors, dans Texercice de professions absorbantes ? Je sais qu'il est des exceptions. Des femmes sont institutrices ; mais, par la force des choses, la plupart d'entr'elles sont célibataires, et celles qui ne le sont pas, laissent derrière elles un foyer disloqué. Des femmes sont ouvrières : « Il y a, a dit Jules Simon (i), dans notre organisation économique un vice terrible qui est le générateur de la misère et qu'il faut vaincre à tout prix, si Ton ne veut pas périr, c'est la suppression de la vie de famille... La femme devenue ouvrière n'est plus une femme. » Ces paroles sont sévères ; elles ne sont que trop vraies ; et l'effort de tous les amis de l'humanité est dirigé aujourd'hui vers la suppression graduelle du travail industriel des femmes, et, en attendant que ce but soit atteint d'une manière complète, vers les restrictions qu'il comporte. Déjà il n'en est pour ainsi dire plus qui descendent dans les fosses ; n'arrivera-t-on pas à les écarter complètement des usines et des fabriques ? Ce serait certes un progrès à réaliser, sinon par les lois, au moins par les mœurs ; mais, en tous cas, si un féminisme mal conçu -devait être écouté, ce serait l'extension de cette situation mauvaise qu'il faudrait encourager, et qui donc y songe sérieusement ?

Reste l'exercice des droits politiques. Ici, il n'existe pas d'obstacle absolu, si l'on borne cet exercice au droit de vote ; mais il faut bien reconnaître que la mission sociale de la femme ne la destine pas aux luttes du forum. Sans doute on a vu, au cours de l'histoire, des femmes gouverner des Etats avec une hauteur de vues et une entente des besoins publics vraiment remarquables ; mais, sans

(i) L Ouvrière.

5l6 ÉCHOS DES LUTTES CONTEMPORAINES

même rechercher si ce ne sont pas là des faits exceptionnels, n'est-il pas évident qu'en les jetant activement dans les luttes politiques, on les éloignerait des devoirs spéciaux qui leur incombent ? Cependant, en cette matière, il faut répéter : suprema lex, salus populi ; et s'il était démontré que le salut de la société, intéressant les fenmies autant que les hommes, exigeait qu'on leur conférât le droit de suffrage, je m'y résignerais, tout en regrettant que les circonstances nous imposassent une telle nécessité.

En résumé, c'est surtout le développement de l'éducation des femmes qu'il faut viser. « Faites-nous des croyantes », écrivait Napoléon ; « formez des mères », disait M°»e Campan. Ces deux mots indiquent les principes directeurs de l'enseignement à leur donner.

Pendant longtemps, l'incrédulité ne s'est guère préoccupée de cet enseignement. Est-ce par suite d'un certain mépris pour la femme? Toujours est il, qu'un de ses organes, Schôpenhauer, répétant les anciens, a écrit : « Les femmes forment un degré intermédiaire entre l'enfant et l'homme, lequel, à proprement parler, est le seul type de l'humanité (i). » Est-ce parce qu'un secret instinct révélait aux incrédules que la pureté et la dignité du foyer sont intimement unies à la conservation de la foi chez la femme ? Peut-être bien. Mais, dans ces derniers temps, la haine l'a emporté sur l'intérêt; l'incrédulité ne doit plus être l'apanage de l'homme ; c'est l'incrédulité totale qui doit prévaloir. « Là où sera la femme, a écrit Bebel, sera la victoire.» C'est

vraisemblablement sous l'inspiration de cette pensée, que les socialistes, d'accord avec les libres penseurs de la bourgeoisie, cherchent maintenant à s'emparer de l'éducation.

(i) Partrga et Paralipomena, II, 650, cité par M. Lamy.

des filles : enseignement laïcisé, maîtresses libres penseuses, tel est le programme qu'ils ont proclame et dont ils poursuivent l'exécution

Ce programme trace aux catholiques, je dirai plus, à tous les partisans de la stabilité sociale et de la paix du foyer domestique, les devoirs impérieux qu'ils ont à remplir. Inspirer la confiance aux familles par des écoles et des pensionnats fortement constitués, défiant toute concurrence et alliant l'instruction civile à l'éducation morale et religieuse, faire de la propagande en faveur de ces établissements, montrer les dangers des conceptions du socialisme et de l'impiété, voilà quel doit être le noble but de nos efforts en matière scolaire ; à nous de ne pas faillir à cette mission. C'est assez dire, et telle est ma conclusion, que d'une façon générale, les catholiques peuvent s'approprier cette déclaration de M. d'Haussonville : « Je ne suis pas partisan de ce qu'on appelle pompeusement l'émancipation des femmes ; mais je suis partisan de Tamélioration de leur condition sociale dans la mesure du possible ».

Page 1