‹ Echos et glanuresChapitre 11 sur 51 · LE 29 JANVIER · texte numérisé non relu

LE 29 JANVIER

Gloria magna est sequi Dominum.

Le plus grand honneur consiste à suivre le Seigneur.

Eccli. XXIII, 38.

Mes Frères et chers amis,

Il y a des chefs-d'œuvre de peinture qui à eux seuls valent tout un musée. Jamais ils n'épuisent ni ne lassent Tadmiration ; l'œil attentif a beau les contempler, il y découvre toujours quelque nouvelle beauté, quelque perfection de détail ou d'ensemble qu'une première vue, que même des visites répétées n'avaient point d'abord permis d'apercevoir.

Il me semble que la vie de saint François de Sales peut très bien être comparée à l'un de ces chefs-d'œuvre. Mettez-vous à n'importe quel point de vue. Considérez dans son ensemble l'histoire de ce Saint, ou bien attachezvous à quelque mérite particulier de cette grande et noble

figure ; étudiez, dans leur harmonieuse composition, les traits principaux de cette nature douce et forte, ferme et souple, aimante et fière, simple et sublime tout à la fois, et l'intérêt qui vous saisira dès les premières pages, loin de diminuer, s'accroîtra toujours. Suivez à travers les mille et mille péripéties d'une vie pleine des événements les plus divers, l'heureux développement, le progrès constant des qualités naturelles dont la Providence avait doué ce prélat illustre, mais surtout la transformation ( la transfiguration, si je puis ainsi m'exprimer ) de ces qualités sous l'influence d'une religion qui ne répudie aucun don de la nature, mais qui élève tout à une sphère supérieure ; et vous avouerez que, de même que certains tableaux de grands maîtres semblent faits pour exalter et confondre l'admiration de tous les âges, de même aussi l'histoire d'un François de Sales, comme de quelques autres saints, paraît destinée à offrir le modèle le plus parfait, le plus admirable des vertus privées et publiques auxquelles conduit la pratique sincère du christianisme.

L'embarras, dans une telle histoire, c'est de choisir. Comme je veux être bref, je m'inspirerai seulement d'une idée que fait naître l'étude attentive de la vie de saint François ; et laissant presque entièrement de côté les faits euxmêmes, je présenterai quelques courtes réflexions sur l'honneur au point de vue naturel et au point de vue chrétien.

L'honneur ! Voilà un mot qui, dans toutes les langues et chez tous les peuples, joue incontestablement un rôle immense. L'idée qu'il exprime est complexe. Pour les uns, c'est un principe ; pour d'autres, ce n'est qu'un sentiment. Parfois, ce n'est guère qu'un mot ; assez souvent, c'est

tout un code ; pour beaucoup, ce sont les deux à la fois Mot d'autant plus difficile à définir que chacun l'a sur les lèvres, et lui attache cependant les sens les plus divers, quelquefois les plus contradictoires.

Il y a l'honneur de l'homme d'Etat, l'honneur du soldat, l'honneur du marchand, l'honneur de l'étudiant et du collégien. On dit même qu'il y a l'honneur des brigands, et que si le Bédouin des déserts d'Afrique, dont c'est le métier de surprendre et de dévaliser les voyageurs, vous donne une fois sa parole d'honneur, vous pouvez vous confier à sa garde ; il vous protégera et vous défendra au péril même de ses jours.

Chacun en appelle à ce principe ou à ce sentiment de l'honneur comme à un tribunal mystérieux, invisible, autorisant également le juste et l'injuste, l'honnête et le malhonnête, le bien et le mal, la vertu et le crime.

Le prince ou le ministre d'Etat qui garde fidèlement la foi des traités, et celui qui désole et ruine tout un pays par une guerre injuste ; le soldat qui s'expose froidement à une mort certaine pour obéir aux ordres de son chef, et l'émissaire d'une conspiration politique qui assassine lâchement son souverain ; le prisonnier qui endure les plus grands supplices plutôt que de trahir l'amitié, et le duelliste qui arrache la vie à son ami plutôt que de pardonner son affront ; l'homme qui renonce à sa famille, à son avenir, à son pays, pour l'amour de la vérité et suit l'appel de Dieu, et celui qui étouffe la voix de sa conscience et refoule ses convictions jusqu'au plus profond de son âme, plutôt que de compromettre des intérêts de famille ou de vanité nationale ; tous en appellent à l'honneur comme à la règle et au principe de leurs actes, tous font de l'honneur un drapeau derrière lequel ils prétendent abriter leur vie entière. Tous vous diront que le motif de leurs actions, c'est l'honneur ; que l'honneur pour eux est plus pré-

cieux que la vie, que le déshonneur serait pire que la mort.

Que penser, que dire d'un principe qui semble aussi vague dans sa signification, aussi variable et aussi capricieux dans ses applications ? Le plus simple peut-être serait de ne le pas reconnaître ; ce ne serait pas le parti le plus vrai ni le plus sage. Faut-il en effet nier que ce principe existe, parce qu'il est difficile de le bien saisir ? Fautil le condamner, parce que beaucoup en abusent ou l'entendent faussement ? Faut-il le mépriser comme une pure fantaisie de l'imagination, parce qu'il se refuse à une définition rigoureuse ?

Mieux vaut, avec tous les moralistes chrétiens, et avec l'Eglise elle-même, reconnaître que ce principe ou ce sentiment de l'honneur vient de Dieu, qu'il a été implanté par Dieu lui-même dans le cœur de l'homme, et que, dans ce qu'il a de bon, de vrai-, de noble, il est conforme aux règles éternelles d'ordre, de beauté, de grandeur, d'harmonie, dont les lois et les règles temporelles ne sont qu'un reflet.

Dégagez-le de toutes les fausses acceptions que les passions humaines lui prêtent ; étudiez-le surtout chez ceux que l'opinion et la voix publique désignent comme les représentants de l'honnêteté et de la respectabilité même, chez ces hommes intègres dont l'histoire est toute dans ce seul mot : c'est un homme d'honneur, et vous trouverez que ce simple mot renferme et proclame dans son éloquente brièveté les vertus principales qui honorent le plus la nature : la franchise, la loyauté, la courtoisie, le courage.

C'est donc un noble principe, un sentiment honorable. L'homme, avant sa chute, s'en inspirait d'une façon parfaite. Dans l'homme déchu il apparaît encore, mais affaibli, défiguré, mêlé à de faux alliages, comme tout ce que le péché a touché. Il se retrouve cependant au fond de toutes les consciences ; et il est là, comme un souvenir

vivant qui nous rappelle sans cesse notre état de noblesse primitive, comme un salutaire aiguillon qui excite à la lutte pour remonter vers la perfection première d'où nous sommes tombés. Principe imparfait dans sa forme et ses conditions présentes, principe vrai néanmoins, don de Dieu, rayon de lumière émané du soleil de toute justice €t de toute grandeur.

Il existe dans le cœur de l'homme, il y a toujours eu sa place, en dehors même de la foi chrétienne, en dehors de toute révélation. La religion ne l'invente pas ; elle l'élève, elle le purifie et lui restitue sa pleine valeur. Elle fait ici du reste ce qu'elle sait faire pour tous les nobles instincts de l'homme, pour toutes les vertus naturelles et morales. Elle ne détruit rien, mais elle perfectionne tout. Elle salue avec empressement, elle accueille avec bonheur tout ce que la main créatrice de Dieu a placé dans le cœur humain de sentiments élevés et de louables aspirations. L'homme d'honneur qui, par des motifs purement naturels, a su respecter jusqu'ici sa dignité personnelle et les droits des autres, cet homme-là n'a rien à abdiquer, rien à renier pour s'élever jusqu'à l'honneur chrétien ; il n'a qu'à monter encore en donnant à toute sa conduite un mobile supérieur, des motifs plus nobles, une fin surnaturelle.

C'est ainsi, mes Frères, que la religion chrétienne absorbe en elle-même tout don créé et en fait un élément de sa force. C'est ainsi qu'elle s'empare de toute beauté étrangère, pour la dépouiller de ses imperfections et en faire sa propre parure. Nommez n'importe quelle vertu, n'importe quelle aspiration avouable, et vous trouverez dans le panthéon du christianisme une place toute prête pour la recevoir et l'ennoblir. Le principe ou le sentiment de l'honneur, qui implique les principales vertus morales, la religion l'embrasse donc et l'adopte ; puis elle lui donne

le pouvoir de réaliser cet idéal de perfection que la nature entrevoit obscurément, mais que par ses seules forces elle ne saurait atteindre.

Voulons-nous des exemples qui nous fassent mieux saisir la vérité de cette proposition ? Jetons un instant les yeux sur quelqu'un de ces héros de la foi en qui s'est reflété davantage le véritable et sublime idéal du caractère chrétien. Et puisque c'est la fête de saint François de Sales qui nous réunit aujourd'hui, arrêtons-nous à ce dernier. L'histoire des saints, qui est une histoire de héros, n'offre guère de plus grands noms que Qelui-là.

Nous avons vu que le mot honneur éveille dans l'esprit l'idée de quatre vertus principales. Eh bien ! ces quatre vertus, la franchise, la loyauté, la courtoisie, le courage, naturelles à l'homme parce que Dieu les a mises en germe au fond de son âme, saint François de Sales, sous l'influence de la religion, les porta jusqu'à la plus haute perfection. Et l'on peut dire de lui par conséquent, qu'il fut l'un des types les plus parfaits de l'honneur chrétien.

La franchise ! Comme gentilhomme chrétien, il la portait écrite sur sa noble figure ; il pratiquait dans tous ses actes cette franche et scrupuleuse droiture de vues, de motifs et de moyens qu'on ne rencontre pas toujours même chez les personnes soi-disant vertueuses. Il était de ceux pour qui la parole donnée équivaut à la sainteté du serment, de ceux qui s'attachent honnêtement et franchement à la vérité et jamais n'en trahissent la cause, de ceux qui font tout passer après l'honneur.

C'est assez dire que la loyauté, cette autre vertu caractéristique des grandes âmes, héréditaire par conséquent dans la famille de saint François de Sales, s'alliait chez lui

à la franchise dans toutes ses actions, dans sa conduite envers ceux qui lui confiaient leur cœur, dans son dévouement à la cause de Dieu et des âmes, dans son inviolable attachement à l'autorité.

Parlerai-je de son courage ? Sans doute, c'est la douceur qui domine dans ce noble caractère ; mais une douceur qui n'est ni molle, ni peureuse. Rappelez-vous ce trait de sa jeunesse, lorsqu'attaqué le soir, dans un lieu écarté, par des confrères jaloux de sa vertu, et trop lâches pour se montrer en plein jour, il n'hésita pas à tirer son épée et à s'en servir de telle manière que ses vils assaillants furent forcés de lui demander grâce et excuse. Rappelez-vous encore les périls de tous genres auxquels il ne craignait pas de s'exposer, lorsqu'il s'agissait d'accomplir un devoir : car ce ne fut pas sans courir pour sa vie les plus grands dangers qu'il parvint à ramener à la foi des pays entiers.

Il fut aussi le type de l'homme aimable et poli. Mais la courtoisie, chez lui, ne consistait pas dans ce simple vernis extérieur, ces manières et ces attitudes qui sont toutes de surface. Elle avait sa racine dans un coeur rempli de la charité chrétienne, brûlant de l'amour de ses frères, convaincu de la dignité et de la grandeur que donne à l'homme son union avec Dieu par les doubles liens de la nature et de la grâce. Il se trouva des personnes qui lui firent un reproche sévère de ce qu'ils appelaient sa coupable tolérance, son dangereux esprit de conciliation. Il fut même, à cause de cela, dénoncé à l'autorité ecclésiastique. Il prêchait, disait-on, plutôt en ministre qu'en prêtre ; il abaissait la dignité de la chaire et de la controverse religieuse jusqu'à appeler ses contradicteurs des frères. Les protestants, s'écriait-on, en font trophée, ils se promettent de l'attirer à leur parti ; c'est mauvais signe ! Et l'on ne cessait de répéter que son langage de fraternité tendait à établir société entre la lumière et les ténèbres, entre les enfants de

Jésus-Christ et ceux de Bélial, François de Sales souffrait en silence ces injurieuses dénonciations. Sans jamais rechercher les applaudissements des hérétiques, il ne croyait pas la cause de Dieu en danger parce qu'il lui arrivait d'en recevoir ; et il sut profiter de la sympathie que lui valait sa modération vraiment chrétienne, pour gagner à l'Eglise ceux que l'erreur et le préjugé retenaient loin d'elle.

Vous le voyez, mes Frères, par ces quelques traits rapides, si la nature s'était montrée généreuse envers saint François de Sales, la grâce se montra prodigue. En dehors de l'influence religieuse, François eût été une âme d'élite ; sous le souffle de la religion, il devint le héros chrétien, que nous connaissons et que nous admirons ; c'est-à-dire qu'aux qualités naturelles de l'homme d'honneur la religion ajouta chez lui cette forme surnaturelle qui sanctifie, élève et perfectionne l'homme tout entier.

Et maintenant, chers amis, pour terminer ces quelques réflexions par une conclusion pratique, je me permettrai de demander si l'honneur chrétien n'a pas aussi des droits sur nous et ne nous impose pas des devoirs. Noblesse oblige, dit-on, et c'est vrai. Mais montrez-moi une noblesse plus haute et plus digne que celle de la vertu chrétienne. Nous sommes disciples de Jésus-Christ, enfants de l'Eglise de Jésus-Christ, c'est un titre de noblesse. Ce titre oblige par conséquent, et tout catholique qui se pique d'honneur, doit tenir aux quatre vertus que nous avons nommées.

A quoi servirait au descendant d'une grande famille d'être né dans les rangs de la plus pure noblesse, si par sa conduite il se déshonorait lui-même, souillait l'éclat de son nom, et compromettait la gloire de ses ancêtres ?

Les avantages d'une naissance illustre, s'ils ne servent pour lui (le base à une carrière honorable, ne lui vaudront que plus de honte. Quel profit, donc, et quel avantage sera-ce aussi pour nous d'avoir reçu de nos ancêtres des traditions de foi, de vertu et d'honneur, si nous ne faisons aervir ces traditions glorieuses de fondement et de point de départ à une vie irréprochable ?

Vous aspirez, Messieurs, à une position élevée dans le monde ; vous visez à une carrière brillante, éclatante ; vous songez déjà à la gloire, à la réputation que vos talents et l'effort de votre travail pourront vous acquérir. C'est une ambition saine et légitime, en soi ; et la religion, loin de vous en blâmer, vous encourage et vous bénit.

Mais n'oubliez pas une chose essentielle : c'est que plus nous sommes haut placés dans le monde, plus le poste que nous occupons est en vue, plus aussi est grande notre responsabilité envers Dieu, envers l'Eglise, envers la société. C'est de la tête que doit partir l'exemple, l'exemple de la franchise, l'exemple de la loyauté, l'exemple de la courtoisie chrétienne, l'exemple du courage chrétien. Qu'un simple soldat abandonne son poste et trahisse son devoir, il se déshonorera aux yeux de ses camarades, et voilà tout. Mais qu'un officier déserte son drapeau et commette un acte de traître ; voilà toute une armée en déroute. Pourquoi ? parce que tous les yeux sont fixés sur lui, et que le mauvais exemple qui part de haut, c'est la pierre qui se détache des cîmes et qui entraîne tout dans sa chute.

Ayons donc, mes Frères, ce courage chrétien ; que jamais, et pour aucun motif, et dans aucune circonstance, nous ne méritions l'infamante qualification de lâches. Soyons des hommes de cœur non seulement aux yeux du monde, mais en face de notre conscience, et sous le regard de Dieu. L'honneur chrétien, pas plus que l'hon-

neur militaire, pas plus que l'honneur social, n'est compatible avec aucune lâcheté, avec aucune malhonnêteté, avec aucune hypocrite déloyauté.

Faisons-nous de cet honneur une cuirasse et un bouclier.

Viennent alors les assauts du monde, de la chair et de Satan ; viennent le choc impétueux des passions, les mille combats du devoir, au milieu des mille entraînements du mal caché sous tant de formes diverses et sous les couleurs les plus séduisantes ; semblables aux saints dont nous sommes les descendants, à l'exemple surtout de l'illustre François de Sales, cet aimable et parfait patron de la jeunesse catholique, nous saurons opposer à toutes ces attaques l'inébranlable rempart d'une religion solide, d'une conscience ferme, loyale et courageuse. Nous saurons mettre en pratique cette parole d'un ancien et que saint Bernard rappelle dans ses œuvres : Omnia si perdas, Jamam servare mémento. Quand il faudrait tout perdre, souciez-vous du moins de sauver votre honneur.

C'est à cette condition que nous serons et que nous demeurerons véritablement honorables aux yeux de Dieu comme aux yeux du monde, devant le ciel comme devant, les hommes.

Ainsi soit-il.

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