FAITES DANS LA CHAPELLE DU SÉMINAIRE PENDANT LE CAREME DE
IRéce^ettc be la IRévclation*
Messieurs,
Il y a, vous a-t-on dit vendredi dernier, deux erreurs également dangereuses, entre lesquelles vient se poser la vérité catholique mille fois proclamée par la voix de l'Eglise et récemment encore par la bouche de Tillustre Pie IX.
1. Voici le programme ou la série complète des conférences qui furent alors données par les abbés Benjamin et Louis-Honoré Paquet.
P Que peut la raison à la recherche de la foi ? — 2° Nécessité de la Révélation prouvée par les faiblesses de la raison. — 3^ Accord ' et alliance de la raison avec la foi. — 4<^ Droits de la science sous la révélation. — 5^ La foi enchaîne-t-elle la liberté de la pensée ? — 6° La saine raison s'oppose-t-elle à l'intolérance religieuse "^ — - 7o La foi spéculative exige la foi pratique.
Les deux conférences de l'abbé L.-H. Paquet, dont nous insérons le texte dans ce recueil, sont la deuxième et la cinquième de cette série.
Ce sujet traité par les deux conférenciers, très important à toutes les époques, offrait en 1870 un cachet spécial d'actuaUté. Lorsque les abbés Paquet entreprirent d'exposer à la jeunesse universitaire et au public québecquois en général les rapports de la foi et de la raison, le Concile du Vatican siégeait, et ce fut là précisément l'un
Certains hommes, effrayés des ravages du rationalisme, se jettent dans Texcès opposé ; et prétendant sauver les droits de la révélation, ils compromettent tout et ne sauvent rien. Pour vouloir faire à la foi une part trop grande et dont elle n'a nul besoin, ils sapent, sans le savoir peutêtre, les fondements mêmes sur lesquels elle s'appuie ; ils ébranlent imprudemment les colonnes du temple de nos connaissances naturelles et surnaturelles. Dans leur zèle pour la défense de la foi, ils oublient que la certitude de la raison est antérieure, — remarquez que je ne dis pas supérieure, — à toute autre certitude ; que son autorité est indéniable, nécessaire, souveraine même dans la sphère qui lui est propre ; et que nier témérairement les droits et les forces de la raison, c'est ouvrir la porte aux conséquences les plus désastreuses, au matérialisme, au doute, à l'athéisme.
On a revendiqué devant vous les droits méconnus de la raison humaine. Vous avez vu quel est son rôle, son devoir, avant la foi et sous le règne de la foi. Vous savez jusqu'où elle peut aller. 11 reste à vous dire quel point elle ne peut dépasser. Un écueil vous a été signale, je viens signaler l'autre. Car si d'un côté on a exagéré le rôle de la foi, de l'autre aussi on a exagéré et l'on exagère encore la puissance de la raison ; et il n'est pas moins important de fixer à la raison les limites qu'elle ne peut dépasser ou celles qu'elle ne peut atteindre, qu'il est nécessaire de venger ses droits.
Disons-le une fois de plus : périsse la religion qui empié-
des objets des délibérations de cette grave assemblée. On remarquera avec plaisir combien les conférences que nous publions ici, et qui représentent une partie du haut enseignement donné à cette époque par l'Université Laval, s'accordent avec la constitution dogmatique du Concile Bel Filius.
ferait sur le domaine sacré de la raison humaine et diminuerait en quoi que ce soit la dignité de l'homme ! Tout système religieux qui prétendrait s'établir sur les ruines ou l'abaissement de l'œuvre de Dieu même, ne pourrait être (lu'une fraude, qu'une hypocrisie, qu'une aberration. Aussi, Messieurs, lorsque j'entreprends ce soir, de vous prouver la nécessité de la révélation, ce n'est certes pas la destruction de la raison que j'entreprends ; mais c'est sa perfection dernière que je tâcherai de vous faire entrevoir. Oui, sa perfection dernière ; car en se soumettant à l'esprit de Dieu, sans cesser d'être humaine, elle devient pour ainsi dire divine ; sans perdre ses principes propres, elle s'allie à d'autres principes amis, supérieurs aux siens, qui lui permettent démonter dans les hautes régions du surnaturel.
N'ayons donc pas peur de découvrir les faiblesses de la raison, les incertitudes auxquelles sa condition native l'expose, et l'impuissance où elle est de résoudre par ses seules forces, et sans le secours de la révélation, le problème de nos destinées.
Saint Thomas, le prince des théologiens, commence sa Somme théologique en se posant la question suivante : '' Est-il nécessaire qu'il y ait, outre les sciences philosophiques, une autre doctrine ? " Cette question du grand théologien, je puis la poser en d'autres termes et demander : La raison suffit-elle à l'homme pour qu'il puisse connaître sa fin surnaturelle, et les moyens d'y parvenir ? En d'autres termes encore : L'homme, laissé à ses seules ressôurses, sans aucune aide supérieure de la part de Dieu, peutil s'élever à la connaissance de certaines vérités surnaturelles, nécessaires au salut, par exemple aux adorables mystères de la Trinité, de l'Incarnation, de la Rédemption, au dogme du péché originel ? peut-il même, en règle générale, arriver à la connaissance des vérités absolument accessibles à la raison humaine ?
Messieurs, la réponse de l'Ange de l'Ecole est aussi celle de tous les docteurs catholiques, celle de l'Eglise entière ; et cette réponse est négative.
L'expérience est faite, et quelle expérience ! Ce sont six mille ans d'histoire qui sont là pour confondre les prétentions du rationalisme et donner à l'orgueil de la raison humaine le plus complet démenti ; six mille ans d'histoire attestant que la raison de l'homme, loin de pouvoir gravir les sommets escarpés qui voilent à la faiblesse de son regard des mystères impénétrables, n'a même pu exploiter le champ légitime de son activité ni parcourir la carrière naturelle que le Créateur lui avait ouverte.
La philosophie païenne. Messieurs, comme du reste la philosophie incrédule des temps modernes, sur toutes les questions vitales qui regardent la destinée de l'homme et intéressent son bonheur éternel, a fait ignominieusement naufrage.
Et cependant quels noms que ceux des grands philosophes de l'antiquité ! Ne craignons pas. Messieurs, de leur rendre l'hommage qui leur est dû. Plus nous témoignerons notre admiration devant le génie d'un Aristote ou d'un Platon, plus aussi, à la vue de leurs vices et de leurs erreurs, nous resterons frappés de la nécessité d'une lumière supérieure pour éclairer la marche même du génie et guider ses efforts.
Certes, s'il était possible que la raison humaine pût, par elle-même, offrir aux hommes l'ensemble imposant des doctrines que le christianisme leur prêche, la science et la philosophie antiques ( n'en déplaise au naturalisme m.oderne ) auraient plus fait pour arriver à ce résultat que la science et la philosophie incrédule de nos jours. L'histoire ancienne contient des noms bien supérieurs, par la puissance et l'éclat de l'intelligence, à ceux qui représentent le rationalisme contemporain.
Que voyons-nous cependant ? et quel spectacle présente à nos regards l'enseignement de la philosophie païenne relativement aux grands problèmes qui agitent l'humanité ? Sans doute les philosophes ont connu plus ou moins parfaitement un certain nombre de vérités morales et religieuses, renfermées dans le code chrétien, et qui ne sont pas inaccessibles aux lumières de la raison. Les Pères de l'Eglise, qui firent des ouvrages des anciens une étude si profonde, n'hésitent jamais à le reconnaître. Mais ces mêmes Pères de l'Eglise, si versés dans la connaissance de l'antiquité, les meilleurs juges par conséquent auxquels nous puissions recourir, ne se lassent pas de proclamer l'impuissance au moins relative de la raison païenne dans la recherche des vérités qui regardent Dieu, l'âme de l'homme, la destinée future, la règle des actions. Saint Justin, admirateur passionné de Platon, jette là ses œuvres en s'écriant : '' J'abandonne Platon et ses disciples ; sa doctrine est insuffisante. Il n'offre que des fragments et des lambeaux de vérité." Origène, Tertullien, Clément d'Alexandrie, saint Augustin, portent le même jugement sur les grands noms de la sagesse antique. La philosophie ancienne, disent-ils, est incomplète, obscure, contradictoire, souvent fausse et mensongère.
Que lui manquait-il donc, Messieurs, que manquait-il à ces sages de la Grèce, à ces disciples de Rome ? Ah ! il leur manquait la lumière d'en haut, le soleil de la révélation chrétienne. Privés des bienfaits de cette lumière, n'ayant pas su conserver les débris de la révélation primitive que les siècles avaient transmis aux siècles, affaiblis dans leur entendement, corrompus dans leur cœur, ils marchaient en aveugles dans une nuit profonde, faisant de la religion une chose bonne seulement pour la masse du peuple, trop orgueilleux eux-mêm.es ou trop peu convaincus de leurs propres doctrines pour se soumet-
tre à aucun joug religieux. Les meilleurs instincts de la nature, les plus nobles aspirations du cœur, les données les plus claires de la raison, tout était méprisé, méconnu, outragé. Cicéron, après avoir fait un tableau saisissant des principales contradictions dans lesquelles sont tombés les plus célèbres philosophes de la Grèce sur la Divinité, semble frappé lui-même des bizarreries et des horreurs qu'il vient d'exposer ; il ne peut s'empêcher de pousser du fond de son âme ce cri sublime qui exprime si bien le sentiment commun de l'humanité entière : " Hélas ! faut-il donc que ce Dieu que nous connaissons par notre raison, et dont chacun porte au-dedans de soi les ineffaçables traces, ait été chassé de l'esprit de l'homme par les efforts mêmes des hommes ! "
Voilà, Messieurs, où sont allés aboutir les travaux de la philosophie ancienne privée de la lumière surnaturelle.
La philosophie moderne, ai-je besoin de le dire, n'a fait encore qu'ajouter aux* erreurs monstrueuses des anciens. Son crime certes est plus grand, mille fois plus grand, parce qu'elle s'est volontairement isolée de cette lumière divine qui l'inondait et la pénétrait de toutes parts. Elle a fermé les oreilles pour ne pas entendre les échos multipliés de la voix de Dieu parlant par l'organe de l'Eglise ; elle s'est posé elle-même un bandeau sur les yeux pour ne pas lire les effets de la doctrine révélée dans le monde chrétien. A la place du christianisme, à la place de l'Eglise, gardienne et promulgatrice de la vérité divine, elle a mis la Raison, la raison pure.
Kant, le chef de l'école rationaliste allemande, annonce qu'il va faire l'essai des forces de la raison. Ecoutons-le un instant : '' Tous les pouvoirs de la raison, nous dit-il, sont de fait dirigés vers trois graves questions : l'existence de Dieu ; l'immortalité de l'âme ; le libre arbitre. "
Voilà le problème posé, un triple et profond pro})lème. Et quelle solution la raison donnera-t-elle ? Songez^ Messieurs, à l'imj)ortanco de cette solution dont Kant lui-même semble saisir toute la gravité ; elle renferme tout un monde de conséquences : la société entière, le passé, le présent, l'avenir de l'homme, tout dépend de la réponse à cette triple question : Y a-t-il un Dieu ? suis-je immortel ? suis-je libre ? Eh bien ! Savez-vous ce que répond l'illustre philosophe allemand ? Il avoue, il se sent forcé d'avouer, ''qu'il n'a là-dessus aucune opinion fixe, aucune idée arrêtée ! " Faut-il s'étonner après cela que les disciples d'un tel maître en soient arrivés à des conclusions comme celle-ci : '' L'homme est à luimême son propre Dieu ! La religion n'est qu'un rêve ! "
Mais laissons là là philosophie nuageuse et brumeuse de l'Allemagne, et passons sous le ciel sympathique de la France. Ici du moins, sur ce sol français qui nous est cher à tant de titres, nous n'avons pas à nous mettre en garde contre la sévérité de nos propres jugements : notre esprit se sent libre de tout préjugé, de toute prévention. Quelles belles promesses, quels résultats séduisants ne faisait pas entrevoir cette école éclectique inaugurée par le génie facile et la plume si brillante de Victor Cousin ? Entendez-le, dans son discours à la jeunesse française, proclamer que la philosophie est la dernière victoire de la pensée sur toute autre forme ou tout autre élément de progrès ; que c'est le plus haut degré de la vie de l'intelligence, le dernier affranchissement et le dernier développement de la raison ; que c'est la lumière des lumières, l'autorité des autorités. " Jeunes gens, s'écrie-t-il, vous: trouverez dans la philosophie, avec l'inteUigence et l'explication de toutes choses, une paix supérieure et inaltérable ! "
Enfin, nous disons-nous, après avoir prêté l'oreille
la plus attentive à une voix qui résonne d'une manière si douce et promet de si grandes choses, enfin voici le triomphe de la raison qui approche, et c'est à la France que. reviendra l'honneur d'avoir assuré ce triomphe.
Quels furent cependant les résultats de cet éclectisme tant vanté ? Jouffroy, le disciple le plus distingué de Cousin, ne peut s'empêcher de manifester l'étonnement qui le saisit, quand il voit que la nouvelle philosophie laisse de côté l'homme. Dieu, le monde, les relations qui les unissent, les énigmes du passé et les mystères de l'avenir, et tant d'autres problèmes gigantesques au sujet ■desquels on professait le plus pur scepticisme : " Toute la philosophie, s'écrie-t-il, était dans un antre obscur où il n'y avait ni air ni lumière, et mon âme, récemment -exilée du christianisme, se sentait étouffée ! "
Voulons-nous d'autres témoignages ? " L'âme n'est pas distincte du corps, prétend un second philosophe •de cette même école rationaliste, le ciel n'est pas en dehors -de la terre. " " Je vous dis, s'écrie un troisième, que le premier devoir d'un homme intelligent et libre est de chasser incessamment de son esprit et de sa conscience l'idée de Dieu. Car Dieu, s'il existe, est essentiellement hostile à notre nature, et nous nous élevons nous-mêmes aux dépens de son autorité. Nous parvenons à la science malgré lui, à la société malgré lui, chaque pas que nous faisons est une victoire par laquelle nous écrasons la Divinité. Avec le temps, j'idéaliserai mon être, et je deviendrai le chef de la création. Je serai alors l'égal de Dieu. "
Ne croirait-on pas entendre. Messieurs, les propos blasphémateurs des anges révoltés ? Ne semble-t-il pas que le délire de la raison humaine atteint ici les dernières limites ? Voilà cependant l'abîme où elle se précipite, quand elle ne veut s'appuyer que sur elle-même
et quand elle méprise le secours qui lui est offert.
Nous avons maintenant au moins une faible idée des principaux résultats auxquels est arrivée la philosophie tant ancienne que moderne chargée de parler à l'homme de Dieu, de l'âme, des grands et terribles problèmes de son existence présente et future. Dieu : la philosophie l'exile de son domaine, et elle prétend que ce domaine s'étend partout. L'âme, ce n'est qu'une fiction, qu'un rêve, qu'un fantôme. Le ciel, ce n'est qu'une moquerie. En un mot, la philosophie rationaliste chasse du cœur de l'homme toute conviction religieuse héritée ou acquise, les plus brillantes inspirations de l'esprit divin, les plus nobles espérances de la vie future, pour y substituer le doute, l'indifférence, un chaos impénétrable, le désespoir absolu. Remontez, si vous le pouvez, l'histoire du rationalisme jusqu'aux origines les plus éloignées : que verrez-vous ? des ruines, toujours des ruines. Ou si vous apercevez ça et là sur cette route bordée de tombeaux, quelques monuments offrant de loin une apparence de grandeur, approchez ; regardez à la base ; vous y trouverez le vice fondamental qui tôt ou tard amènera la chute.
Toutefois, Messieurs, et j'ai hâte de le dire, il y a ici un piège à éviter, une erreur à parer. Défions-nous de l'exagération, sous quelque forme qu'elle se produise ; et ne confondons pas deux objets parfaitement distincts. Autre chose en effet est la capacité absolue de la raison, autre chose l'exercice de cette même raison. De ce que certains hommes, préjugés à l'avance contre la vérité surnaturelle, entraînés par leurs passions, aveuglés par la corruption de leur cœur, n'ont pu franchir certaines limites ou atteindre certaines bornes, s'en suit-il que la raison ne soit par elle-même capable de rien ? Non : ce n'est pas l'exercice mais les méfaits de la raison, ce n'est pas l'usage, mais l'abus des forces intellectuelles
qu'il faut blâmer chez eux. Ces hommes-là retinrent la vérité de Dieu dans V injustice, pour me servir du langage énergique de l'apôtre saint Paul. La vanité obscurcit leur intelligence, la perversité troubla leur cœur, et faisant profession d'être sages, il ne furent en réalité que des insensés. — C'est là le crime que saint Paul reproche aux philosophes de l'antiquité. A plus forte raison pouvons-nous l'imputer à la philosophie incrédule des temps modernes.
C'est au nom même de la raison. Messieurs, au nom de cette raison essentiellement droite, essentiellement amie du vrai, donnée par Dieu à l'homme pour connaître et faire aimer la vérité, que nous devons à l'exemple de l'Apôtre, nous élever avec force contre les tentatives impies du rationalisme, et lui reprocher d'avoir préféré les ténèbres à la lumière, le chaos et la confusion à l'ordre et à l'harmonie, la mort à la vie. Oui, Messieurs, au nom de cette même raison humaine par laquelle nous nous élevons à la foi, au nom de cette même faculté naturelle par laquelle notre soumission à la loi surnaturelle, à la parole révélée de Dieu, devient une soumission libre et intelligente, une soumission méritoire par conséquent, nous devons protester contre la sacrilège audace de ces prétendus sages qui s'efforcent de détruire l'œuvre même de Dieu en se renfermant dans une orgueilleuse indépendance, et qui ne réussissent qu'à jeter le trouble dans les consciences, le désespoir dans les cœurs, le désordre dans la société entière.
Nous pourrions. Messieurs, prolonger bien au delà de cet exposé l'humiliante histoire des défaillances de la raison humaine.
Nous n'avons voulu en signaler que quelques traits ; et ces quelques aperçus suffisent, croyons-nous, au but que nous nous sommes proposé. Ils suffisent à prouver
non seulement la nécessité absolue d'une révélation divine concernant les choses de l'ordre surnaturel, mais même la nécessité morale d'un tel secours pour mettre à la portée de tous, des petits comme des grands, des ignorants comme des savants, la vérité religieuse, et pour établir entre l'homme et son Créateur des relations stables, exemptes de toute incertitude et de toute obscurité.
Où en serions-nous, Messieurs, où en serait l'humanité entière, si la raison eût été laissée absolument sans guide ; si, dès l'origine du monde, elle eût été seule appelée à gouverner les instincts de l'homme, à régler les mouvements de son cœur et de son esprit, et à le diriger vers ses éternelles destinées ? Où en serions-nous ? dans la situation la plus pénible et la plus déconcertante. Tourmentés d'instincts et d'aspirations que nous ne pourrions pleinement satisfaire, entourés d'énigmes et de problèmes que nous ne saurions complètement résoudre, environnés d'une nuit ténébreuse qu'aucune lumière, ne viendrait totalement dissiper, nous ressemblerions à des voyageurs abandonnés sur une plage stérile et battue par les flots, et incertains de la route qui mène à la patrie. Concevons-nous toute l'infortune d'un pareil sort ? Nous faisons-nous une idée juste de ce que serait chacun de nous, de ce que serait la famille, de ce que serait la société; si dès le moment de la création. Dieu ne s'était fait luimême le précepteur de l'homme, s'il ne l'avait pris pour ainsi dire par la main pour le conduire à travers les écueils et les dangers de la vie, en d'autres termes, s'il ne s'était manifesté à l'homme par l'éclatante lumière de sa révélation ?
C'est pourquoi, Messieurs, après l'exposé sommaire que nous avons fait des faiblesses de la raison, nous pouvons, je crois, le conclure en toute sûreté : il y a dans le cœur de l'homme un vide immense que seules les promesses et les assurances de la parole divine peuvent rempUr. Il
y a dans les mystères qui enveloppent notre existence présente et future, des profondeurs cachées sur lesquelles le flambeau vacillant de notre raison ne jette aucune clarté ou ne fait parvenir qu'à grand'peine des lueurs trop incertaines et mêlées de trop d'ombres.
Saluons donc, en finissant, avec tout l'enthousiasme de notre esprit et toute la reconnaissance de notre cœur, cet inappréciable bienfait de la révélation qui nous apporte du ciel le secours dont nous avons un si grand besoin ; saluons surtout cette révélation chrétienne, qui par là même qu'elle renferme et complète les différentes parties de la révélation mosaïque et de la révélation primitive, nous met en possession de tous les avantages et de tous les privilèges de la loi de grâce.
Dieu en soit mille fois béni ! Nous jouissons pleinement, nous catholiques attachés à l'Eglise du Christ, nous jouissons en toute liberté, de cette lumière céleste qui, comme nous l'avons vu, manqua aux uns et fut méprisée par les autres. Nous avons grandi à la clarté si douce de ce soleil resplendissant qui éclaire les ténèbres de notre intelligence et réchauffe les froideurs de notre âme. Grâce au bonheur particulier d'une naissance et d'une éducation chrétienne, nous avons la foi, nous l'avons pleine et entière, ferme, inébranlable, sans que jamais elle ne nous ait coûté aucun effort, sans que jamais nous ayons ressenti ni les angoisses du doute ni les agonies de l'incertitude.
Remercions-en, Messieurs, le Dieu de toute vérité, de toute justice et de toute miséricorde ; remercions-le de nous avoir épargné ces épreuves terribles, ces luttes désespérantes où tant d'autres chancellent et succombent ; et promettons que, tous les jours de notre vie, nous emploierons à le mieux faire connaître, et à le faire aimer davantage les forces naturelles de notre raison et les lumières surnaturelles de notre foi.
Xiberté 5e la Science
Messieurs,
Dieu a donné à l'homme l'intelligence, et c'est afin qu'il s'en serve. L'homme qui abdiquerait les droits de son esprit, s'abdiquerait lui-même ; il abdiquerait son titre le plus noble et le plus glorieux, celui qui le constitue roi de la création. Il est dans les desseins de Dieu que l'homme, être raisonnable et libre, déploie, perfectionne les forces de sa raison et de sa liberté, et les applique à la recherche du vrai. Or le vrai, sous toutes les formes, et dans toutes les branches des connaissancesdivines et humaines où nous pouvons l'atteindre et en jouir, c'est la science.
Prétendre donc, comme l'ont fait tant de faux apôtres de la science, que la révélation, ou que l'Eglise, dépositaire de la révélation, met des entraves au libre essor del'esprit humain dans ses recherches et dans ses travaux,, c'est une impiété et une folie. Autant vaudrait dire que Dieu a posé dans l'homme un principe essentiellement, actif et qu'il lui interdit en même temps l'activité, un principe essentiellement investigateur et qu'il lui défend l'investigation.
C'est là cependant. Messieurs, l'accusation qu'on n'a pas craint de lancer, et que bien des bouches répètent encore contre la révélation. Le rationalisme et la science incrédule prétendent que la religion enchaîne l'esprit humain et veut en faire un esclave. Ils affirment triomphalement que les découvertes de la science démentent les Livres Saints et contredisent la parole de Dieu. L'as-
tronomie, s'est-on écrié, retire d'un seul coup à la croyance •catholique le ciel de dessus la tête, la géologie, le sol de dessous les pieds. Il y a antagonisme entre la philosophie et la révélation, entre les découvertes de la science •et les données de la foi.
L'accusation, Messieurs, n'est pas d'hier, et bien probablement on la répétera encore demain, malgré les réponses victorieuses que la science elle-même, — la vraie •science celle-là, — lui a tant de fois opposées.
Pour nous, qui savons, qui croyons que Tassertion des adversaires n'est qu'audacieuse et impie, nous n'avons pas à entrer ce soir dans aucun détail scientifique pour prouver, par exemple, que tel passage des Ecritures ou tel dogme de notre foi ne se trouve pas en opposition avec la liberté et le progrès des sciences. Fidèle au programme que nous nous sommes tracé dès le début de 'Ces conférences, nous nous bornerons à exposer certaines observations, à rappeler certains principes, pour nous convaincre une fois de plus que la révélation respecte la dignité et la liberté de la science, qu'elle en favorise les progrès, et qu'elle en féconde les plus utiles résultats.
Deus scientiarum Dominus est, disent les divines Ecritures. En Dieu nous devons saluer le Maître souverain "des sciences. C'est lui qui est l'auteur de toute vérité et •de toute sagesse, l'auteur par conséquent aussi bien de la vérité naturelle que de la vérité surnaturelle. C'est le même Dieu qui parle par la bouche des prophètes et des écrivains sacrés, instruments de sa volonté et organes de ses oracles ; et qui se manifeste par les œuvres multiples de la création, par les mille voix de l'univers, par les accords ineffables des mondes visibles et invisibles. La nature et la révélation découlent de la même source suprême, se rattachent au même principe immuable : ce sont deux rayons échappés du même foyer infini, deux
échos de la grande voix qui parle de toute éternité et dont les paroles se réalisent dans le temps.
Il ne peut donc y avoir d'opposition réelle entre ces deux moyens de connaître le vrai. La vérité est une, ou elle n'existe pas. Essentiellement la révélation et la science sont alliées et amies, et leur devoir comme leur intérêt mutuel, c'est de maintenir et de resserrer les liens qui les unissent.
Aussi, Messieurs, n'est-ce pas la révélation que l'on pourra jamais accuser, avec quelque apparence de justice, de vouloir briser le sceau de cette alliance intime et nécessaire. Elle respecte la dignité et la liberté de la vraie science. Elle reconnaît volontiers que la science a un domaine propre, et que dans les limites de ce domaine elle est souveraine. Elle lui reconnaît le droit, comme le proclamait Pie IX dans une lettre fameuse à un Evêque d'Allemagne, d'user de ses principes et de sa méthode, de se développer d'elle-même et par elle-même dans les conditions qui lui sont particulières.
Elle sait du reste que sans elle, sans la science et la raison, elle n'aurait pas dans le monde de point d'appui ; elle sait que c'est par la science qu'elle entrera triomphante dans l'esprit de l'homme ; que la science pour elle, c'est comme la tige vigoureuse qui la supporte, comme le rempart qui la couvre et la protège, comme le mur puissant qui l'entoure et la défend contre les incursions de l'ennemi.
La science, d'autre part, a besoin, pour s'épanouir au soleil, d'une " juste liberté, " justa libertas, suivant l'expression employée encore par Pie IX. Dans la sphère qui lui est propre il lui faut l'espace, et l'absence de toute entrave. C'est là son droit, qu'elle y tienne.
Dieu ne défend pas de parcourir, page par page, ligne par ligne, ce beau livre de la nature qu'il a ouvert devant nous. Il nous invite même à nous aider des manifestations
de ce livre merveilleux et profond, pour connaître et admirer davantage les infinis attributs de son auteur. S'il existe encore quelque page de la création dont le sens ait échappé jusqu'ici à l'œil scrutateur de la science, s'il se trouve encore, dans les entrailles de la terre, au fond des mers immenses, ou là-haut dans les profondeurs infinies qu'habitent les astres, s'il se trouve encore des mystères à pénétrer, des hypothèses à établir, des problèmes à résoudre, que la science se mette à l'œuvre, ^qu'elle perfectionne ses instruments, qu'elle multiplie ses calculs et ses recherches, qu'elle plonge au fond des mers, ou s'élève au delà des nues ; encore une fois, c'est son droit. La foi, loin de contester ce droit, lui en assure le libre exercice. La foi fait plus ; elle s'assied elle-même à côté de la science, lui offre l'appui de son bras, lui prête volontiers le secours de ses lumières.
Mais, Messieurs, tout droit a ses limites, et toute liberté a ses bornes. Que la science se renferme dans sa sphère, qu'elle use de ses principes à elle, qu'elle s'attache à sa méthode légitime, personne ne songera à lui déclarer la guerre. Mais du moment que la science sort de son domaine et met le pied sur le territoire sacré de la révélation, ce n'est plus une alliée qu'elle rencontre, c'est une ennemie : une ennemie aux mains de laquelle sa propre audace met des armes puissantes ; une ennemie qui sait d'autant mieux se défendre que jamais elle n'attaque ; une ennemie fière aussi de son indépendance et de sa liberté, juste, équitable dans ses actes comme Dieu lui-même dont elle promulgue les ordres et soutient les intérêts, mais qui ne consentira jamais, qui ne pourrait, sans trahison, conseatir à aucun compromis ni à aucune faiblesse.
Si donc la science vient à nier ou à contredire la révélation ; si elle se détourne de Dieu et ne tient plus compte
de sa parole, que fait alors la foi ? La foi alors prend visà-vis de la science le rôle de maîtresse et de souveraine. Elle avertit la science de sa témérité ; elle lui montre du doigt les abîmes où elle court, les écueils où elle risque de faire naufrage ; elle élève opportunément la voix et parle avec l'autorité qui lui appartient : *' Quelque étendu que soit le champ de vos études, dit-elle à l'imprudente, le mien est encore plus vaste, il ne connaît pas de limites ; si élevés que soient les principes qui vous guident, les miens le sont bien davantage, ils s'appuient sur la parole de Dieu même, c'est-à-dire sur la vérité par essence ; si brillant que soit le soleil qui éclaire vos laborieuses et savantes recherches, ce soleil pâlit à côté de la lumière divine qui m'inonde de ses torrents. Je suis en possession de la vérité absolue, je ne puis rien céder de cet héritage. Toute science sans Dieu est fausse ou fautive; toute science qui sépare son enseignement du mien ne peut aboutir qu'à l'erreur. "
Voilà, Messieurs, le langage que tient la révélation. Il y a de la fierté dans ces paroles : c'est vrai. Mais, remarquons et sachons comprendre quels graves intérêts sont en jeu. Il s'agit de ce que nous avons de plus précieux, des principes mêmes de la vie religieuse et sociale de millions et de millions d'âmes humaines et de créatures raisonnables. Et si la science a le droit d'exiger qu'on respecte ses sueurs, la religion elle a le devoir, le devoir impérieux de garder intact et inviolable le code sacré qui renferme les destinées éternelles de l'humanité. Elle ne peut ni ne doit souffrir que les découvertes de la science, réputées vraies aujourd'hui, et dont on doutera peut-être demain (l'histoire est là pour le prouver), elle ne peut, dis-je, souffrir que certaines découvertes soi-disant scientifiques, sous quelqu'apparence de vérité qu'elles se présentent, viennent d'un seul coup jeter le trouble dans les esprits, le déses-
poir dans les cœurs, en faisant table rase des croyances universelles.
Et remarquons bien, Messieurs, qu'en agissant ainsi, la révélation ne porte nullement atteinte à la saine liberté de la science. La révélation, encore une fois, est en possession de la vérité. Donc jamais la vraie science ne pourra se trouver en conflit avec la foi. Est-ce à dire qu'il sera toujours facile de saisir les points de liaison de la foi et de la science ? que le mystère ne planera jamais sur la question de leur accord ? qu'on ne pourra même pas découvrir entre elles des contradictions apparentes ? Assurément non. Autrement, il faudrait conclure que notre raison a tout pénétré et que notre science est universelle. Ce que nous prétendons, c'est qu'on ne peut trouver, c'est qu'on ne trouvera jamais de contradictions ouvertes, claires, positives, évidentes, entre les dogmes certains de la révélation et les résultats sûrement établis de la science. Or, c'est là toute la question. On aura beau dire que la nuit règne encore sur bien des points qui touchent en même temps au domaine de la raison et à celui de la foi ; on ne fera que constater une fois de plus un fait que nous connaissons déjà trop, le fait de notre ignorance.
Impossible donc, Messieurs, d'admettre le moindre antagonisme véritable entre la révélation et la science digne de ce nom. Il y a entre elles alliance naturelle, nécessaire, fondée sur l'essence même des choses, sur le caractère de la vérité qui est une. De la part de la révélation il y a aussi respect constant, équitable, pour la dignité et la liberté de la science. La lutte ne commence que lorsque celle-ci oublie son devoir et franchit ses propres frontières.
Au reste, — et c'est ce que je veux maintenant vous faire voir, — la révélation, non contente de respecter la liberté de la science, en a toujours encouragé les efforts et fécondé les résultats.
Ici, Messieurs, ma tâche devient facile. Et je regrette seulement que le temps ne me permette pas d'ouvrir tout entières devant vous, les annales de cette grande et divine institution, à laquelle nous sommes tous si fiers d'appartenir, la seule, disons-le, — ses ennemis eux-mêmes sont forcés de l'avouer, — qui ait su conserver intactes, à travers la marche des siècles, les différentes parties de la révélation primitive et de la révélation chrétienne.
S'il était vrai que la foi entrave les efforts de la science, qu'elle lui lie les ailes et l'empêche de s'élever d'un vol hardi vers les hauteurs où elle peut atteindre, l'histoire de l'Eglise et de ceux qui furent ses organes, garderait des traces de cette hostilité ouverte ou latente.
Que nous apprennent cependant les Livres Saints ? Ils nous apprennent que Moïse, l'élu de Dieu, l'auteur inspiré des plus anciens livres du monde, fut instruit dans toutes les connaissances des Egyptiens, c'est-à-dire qu'il n'ignora rien des sciences de son temps. Que nous apprennent-ils encore ? Que Salomon, le favori du Seigneur, le plus sage des rois, était aussi le plus savant des hommes. " Venez à moi, dit la Sagesse, et je vous enseignerai. La science est plus précieuse que l'or, et ses paroles sont plus douces que le miel ; ses chemins sont beaux, et ses sentiers pacifiques. Elle est pareille à un arbre de vie : heureux celui qui peut en goûter les fruits ! Dites à la Sagesse : Tu es ma sœur, et que la science soit votre amie. " Ce langage. Messieurs, est un langage inspiré. C'est la parole de Dieu même, et une partie de cette révélation que l'on accuse d'humilier et d'avilir la science !
Que voyons-nous encore dans les Livres Sacrés ? Jésus, à peine adolescent, ne craint pas de paraître au milieu des docteurs de la Loi, qu'il étonne par ses réponses. Bientôt, il prêchera, de l'accent le plus simple et sous forme de paraboles, tout un ensemble de doctri-
nés inaccessibles aux plus grands génies de la Grèce. Il appellera à lui Paul le sage comme Pierre le pêcheur, et avant que les apôtres commencent la prédication de l'Evangile, il leur fera communiquer d'en haut le don de la science et des langues.
Que nous montre, en outre, l'histoire des premiers siècles de l'Eglise ? L'histoire des premiers siècles chrétiens, c'est sans doute l'histoire de l'héroïsme et du sang versé pour la défense de la foi ; c'est aussi, et non moins sûrement, l'histoire de la science. Où trouver, dans les annales du monde, une légion de savants aussi noble et aussi imposante que celle des Pères de l'Eglise ? Ce sont eux, Messieurs, ce sont les TertuUien, les Origène, les Clément d'Alexandrie, les Basile, les Grégoire de Naziance, qui proclament ce principe si vrai, si large et si fécond dans ses résultats : tout ce qui a été dit de bon et de juste, appartient d'avance au christianisme. Aussi recueillentils avec soin la sagesse antique, tout en l'épurant des scories et des faux alliages qu'ils y rencontrent. L'Eglise n'est point ombrageuse ; elle est essentiellement hospitalière, a-t-on dit : jamais parole ne fut plus vraie. Et voilà pourquoi nous voyons Aristote et Platon, dépouillés de leurs nombreuses erreurs, pompeusement introduits dans les écoles catholiques du moyen âge sous le manteau de saint Thomas et de saint Bonaventure.
C'est donc à l'Eglise que nous devons les trésors, soigneusement conservés, de la science des anciens.
L'Eglise sait, même au milieu de la persécution, favoriser les progrès de la science. " Repousser l'étude des sciences profanes, c'est condamner l'homme à descendre au rang des brutes, " s'écrie Clément d'Alexandrie. " La science est la lumière de l'âme raisonnable," dit saint Jean Damascène. '' La science, ajoute saint Augustin, ne peut jamais être mauvaise, puisqu'elle est la conquête
^e l'intelligence et de la raison. " " Lsl science, dit encore saint Grégoire de Nazianze, est le premier des biens que nous pouvons posséder. . . Il ne faut pas mépriser la science, même la science profane, vue comme le voudraient quelques-uns, gens à courte et sans aucune culture, qui désirent que tout le monde leur ressemble, pour mieux se cacher dans la foule et éhapper ainsi au reproche d'ignorance. "
Voilà, Messieurs, quelle était la doctrine des Pères relativement à la science ; et nous avons là la doctrine catholique de tous les pays et de tous les âges.
Aussi, voyez avec quel soin, et au prix de quelles patientes recherches et de quels minutieux travaux les moines du moyen-âge s'appliquent-ils à conserver, pendant les siècles de barbarie et d'ignorance, les monuments et les travaux scientifiques du passé. La science reste comme un dépôt précieux entre les mains des fils du monastère. C'est là, dans les saintes retraites des cloîtres, que se retrouve, que s'accroît, que s'enrichit l'héritage de l'antique savoir. Ce sont des prêtres et des moines qui consacrent leurs veilles, leurs sueurs, leur vie tout entière, à multiplier les copies de ces vieux manuscrits que nous admirons aujourd'hui, et qui n'avaient pas alors les échos retentissants de la presse pour pénétrer dans toutes les parties du monde. Du fond des cloîtres, des moines donnent l'essor aux sciences naturelles. C'est un chanoine de l'Eglise de Pologne qui conçoit le système du monde. C'est au nom de l'Evangile, et sous les inspirations de l'Eglise, que Christophe Colomb découvre une moitié de la terre. Il faudrait faire séparément l'histoire de chaque siècle pour avoir une idée du nombre et de la valeur de tous les hommes de science et de religion qui, encouragés par la voix des Papes, se sont élancés, chercheurs intrépides, à la poursuite
des secrets de la nature, pour venir ensuite suspendre leurs trophées aux portes de TEglise catholique et incliner respectueusement devant la foi leurs fronts éclatants de lumière et de fierté'.
En effet, Messieurs, toujours et partout l'Eglise s'est réjouie du réveil de l'esprit humain ; partout elle s'entoure de lumières ; partout vous la voyez favoriser le progrès des arts et des sciences et marcher elle-même à leur tête, montrant au monde, comme le disait il n'y a encore que quelques semaines, l'illustre et vénéré Pie IX, " que les arts et les sciences ont trouvé chez elle un appui et un concours qui ne leur ont jamais fait défaut ; que c'est par ses soins, et en s 'inspirant du souffle catholique, que les arts particulièrement se sont élevés à une perfection qu'ils ne dépasseront jamais, sous le pinceau et le ciseau inspirés des Michel-Ange et des Raphaël. "
L'Eglise fait plus encore. Elle féconde les résultats de la science. Toujours préoccupée du bien de l'humanité, elle rapporte et subordonne à cette fin la science et ses découvertes. Elle enseigne que si les sciences sont pour l'homme une source de jouissances douces et pures, elles ne lui sont pas données uniquement pour qu'il en tire un plaisir égoïste et stérile. A ses yeux, le meilleur et le plus digne usage que l'homme puisse faire de ce qu'il sait, c'est de l'employer au bien de tous. Dans sa doctrine, le vrai chrétien doit tout diriger, même la science, vers le but suprême de la vie. Et voilà comment les études déjà si nobles du savant, la religion les ennoblit encore. Elle leur donne leur dernière et éternelle destination ; elle leur prête pour ainsi dire un caractère surnaturel ; elle veut que l'homme d'études trouve dans les sciences un aliment pour le cœur aussi bien que pour l'esprit, et qu'il ne les cultive, suivant la belle expression de Descartes, que '' pour en faire un tabernacle à Dieu. "
Respectons donc, Messieurs, les droits de la science. C'est notre intérêt et notre devoir, c'est le désir de Dieu, c'est la pratique constante de l'Eglise. Mais respectons aussi les droits infiniment plus sacrés de la révélation.
Cette révélation, nous l'avons dit, ne s'oppose pas à ce que l'esprit humain réclame son plein exercice, à ce que la science dérobe au foyer de la vérité de nobles étincelles ; à ce qu'elle montre avec fierté, comme autant de preuves de sa grandeur et de sa puissance, l'immense série de ses découvertes, les étonnantes transformations que tous les jours elle opère dans le monde, les montagnes traversées de voies souterraines, les mers réunies et confondues, les distances effacées, les mondes les plus éloignés communiquant ensemble avec l'instantanéité de la foudre. Elle ne s'oppose à aucune de ces belles initiatives, à aucun de ces légitimes progrès ; et s'il était possible à la science d'accomplir dès aujourd'hui toutes ses œuvres et de compléter dès aujourd'hui toutes ses conquêtes, la religion serait la première à l'en louer et à l'en bénir. Mais ce qu'elle lui demande en retour, c'est de ne pas oublier sa faiblesse ; c'est de ne pas concevoir de ses propres forces une estime excessive qui la tromperait elle-même et tromperait les autres ; c'est de ne pas séparer, par un schisme sacrilège^ sa cause de celle de Dieu ; c'est enfin, et par cela même, de ne chercher qu'en Dieu et dans l'Eglise de Dieu sa règle et sa mesure souveraine.
Aussi, le chrétien sincère ne s'inquiète-t-il pas des contradictions apparentes qui peuvent exister entre le livre de Dieu et le livre de la nature. Il chemine au milieu des choses créées avec des vues assez hautes et un regard assez éclairé pour y découvrir partout le doigt de Dieu et partout la marque de son infinie perfection. Il voit cette marque divine gravée sur les roches antiques
•du globe terrestre ; il l'aperçoit écrite en lettres étincelantes sur l'innombrable multitude des étoiles ; il la reconnaît jusque dans les éclats retentissants de la foudre «et la voix puissante des mers en courroux.
S'il rencontre sur sa route des problèmes difficiles il résoudre et s'il se voit arrêté dans ses efforts pour concilier et harmoniser diverses manifestations enveloppées d'ombres et de mystère, il n'accuse pas la Sagesse éternelle, mais il accuse sa propre sagesse. Il ne s'en prend pas à Dieu de ce que son œil, fini et borné, est incapable de pénétrer l'infini. Loin de s'élever par l'orgueil, il s'abaisse ; il sonde son impuissance et sa misère ; et il soupire après le moment où tous les voiles seront enfin déchirés, où toutes les énigmes seront enfin résolues, où toutes les obscurités se dissiperont, où la lumière se fera victorieuse dans son esprit, où il ne verra plus les choses en figure mais en réalité, où il contemplera Dieu face à face et, dans la lumière de Dieu, tous les êtres, visibles et invisibles, pendant les siècles des siècles.