‹ Echos et glanuresChapitre 16 sur 51 · Mgr Elz.-Alex. Taschereau, archevêque de Québec · texte numérisé non relu

Mgr Elz.-Alex. Taschereau, archevêque de Québec

bres et d'en stimuler le zèle par la pensée de leur glorieuse destinée.

Car ce qu'il pouvait y avoir de plus heureux pour ces chrétiens, était-ce d'asseoir les bases d'un empire qui éclipserait tous les empires de la terre ? Etait-ce de s'assurer la gloire, la puissance terrestre, et de ravir le sceptre aux mains de leurs oppresseurs ? Non, ce n'était rien de tout cela, mais quelque chose de plus grand et de plus noble ; c'était d'être appelés à la sainteté. Et voilà pourquoi l'apôtre les encourage dans leurs combats et leurs souffrances par cette parole que j'ai prise pour texte et sur laquelle, dans un jour comme celui-ci, il importe de méditer sérieusement : Vocavit nos Deus in sanctificationem. Ce n'est ni pour la gloire, ni pour les richesses, ni pour les vanités de ce monde que Dieu nous a créés, c'est pour la sainteté.

Je veux donc vous dire quelques mots de cette vocation si belle ; et afin de secouer l'indifférence qui s'empare d'un grand nombre à une époque où l'on s'occupe de tout excepté de sa propre sanctification, je vous ferai voir, non pas que la sainteté est nécessaire pour le salut ( c'est une vérité dont nous sommes tous persuadés ), mais qu'il n'y a rien de plus grand que la sainteté dans l'ordre moral et rien de plus utile au point de vue social.

Qu'est-ce en effet que la sainteté, mes Frères ? La sainteté, c'est le résultat de deux éléments, de deux facteurs, de deux causes aussi nobles que fécondes, combinées dans une subHme harmonie : la grâce de Dieu, la liberté humaine ; la grâce de Dieu agissant sur l'homme, et l'homme répondant à cette action par le concours de sa liberté. Aussi la sainteté est-elle en même temps et la plus belle manifestation de Dieu et la plus belle expression de l'homme.

La plus belle manifestation de Dieu : prenez le monde de la nature et le monde de la grâce, et comparez-en les œuvres. Il n'a fallu que quelques jours pour créer l'univers. Ces merveilles de la création que nous ne nous lassons jamais d'admirer, il a suffi d'une parole pour les faire sortir du néant, et c'est comme en se jouant que Dieu les a faites. Mais s'agit-il de notre sanctification ? Il faut alors, suivant l'expression de saint Augustin, comme une longue élaboration dans la pensée de Dieu.

Que n'a pas coûté en effet notre vocation ? Voilà que Dieu lui-même descend du ciel, et qu'il habite parmi nous. Il s'associe des hommes devant lesquels il souffre et il meurt pour leur apprendre à souffrir et à mourir à leur tour ; et, avant de les quitter, il leur laisse pour mission le devoir solennel d'appeler le monde à la sainteté. Le monde résiste; les apôtres meurent, les martyrs tombent ; pendant trois siècles, le sang coule à flots pressés ; mais enfin le ministère sacré est accompli, les hommes entendent l'appel de Dieu, et apprennent le mystère de leur sublime destinée : vocavit nos Deus in sanctificationem. Et ce ministère sacré inauguré par les apôtres, fécondé du sang des martyrs, se continue à travers les siècles.

Ajoutez à cela ce que coûte l'œuvre de la justification. Ce sont des miracles pour fortifier la foi de ceux qui chancellent, ce sont des promesses pour appuyer les espérances de ceux qui croient, des sacrements pour nourrir et accroître leur charité, une Eglise divinement organisée, un sacerdoce qui se renouvelle sans cesse, tout ce qu'enfin la sollicitude d'un Dieu peut imaginer de plus puissant et de plus efficace pour contenir et guider les hommes dans la voie du salut.

Est-ce là tout ? Pas encore. Il manque pour couronnement à cette série de bienfaits, la glorification dans laquelle Dieu se donne mystérieusement à nous et se

verse, pour ainsi dire, en nous par la vision intuitive.

Ah ! il est donc bien vrai que notre sanctification, c'est la raison suprême des œuvres de Dieu, et le terme qu'il s'est proposé dans son action extérieure, et que tout ce que nous voyons lui est subordonné. Omnia propter eledos, nous dit l'Ecriture, tout n'a été fait, tout ne subsiste qu'à cause des élus. Que les élus disparaissent de la terre, et le monde n'a plus sa raison d'être. Sans doute Dieu est admirable dans toutes ses œuvres, admirable dans la création des choses visibles, admirable dans ces merveilles de la nature qu'il a semées sous nos pas, et qui éblouissent nos regards ; mais il est admirable surtout dans cette création invisible qui a coûté les larmes et le sang de son Fils, admirable dans l'œuvre de notre. sanctification, et c'est là vraiment la plus haute et la plus belle manifestation de Dieu.

Mais la sainteté est aussi la plus belle et la plus parfaite expression de l'homme.

On vante souvent et avec raison les hauts faits des héros. Dans les actes vraiment héroïques l'humanité naturelle nous paraît élevée jusqu'à son dernier sommet. Il y a cependant une différence immense entre le héros et le saint. Voulez-vous connaître la distance qui les sépare ? Examinez seulement leurs préoccupations et le mobile de leurs actions. Ce que le héros considère, c'est la force de l'ennemi qu'il combat, c'est la brèche pratiquée aux murs de la place ; ce qui l'inquiète, c'est un empire qui semble pencher vers sa ruine, c'est une nation qui baisse, c'est une gloire militaire qui s'éclipse. Mais le saint ! lui aussi voit sans doute toutes ces choses ; il ne méprise ni ne déprécie les actions naturelles ; mais il porte les yeux plus haut. Savez-vous ce qui préoccupe les saints ? c'est de savoir si Dieu avance ou recule dans le monde ; ce qui les inquiète, c'est de savoir s'il y a des langues dans

lesquelles on ne le chante pas, un coin de terre dans lequel ne ne l'adore pas. Leur ambition, à eux, c'est de s'associer à Dieu même dans l'œuvre de la sanctification des hommes. Leur regard se projette aussi sur le monde, mais il se confond en quelque sorte avec le regard même de Dieu, et c'est le coup d'œil le plus élevé qui puisse mesurer la terre. L'opinion forme les héros, la conscience forme les saints. Supposez qu'il n'y ait plus là l'enthousiasme populaire pour l'applaudir, le héros tombe de son piédestal, car il a besoin qu'on le regarde et qu'on l'approuve. Mais un saint ! Ah ! vous pouvez faire taire, si vous le voulez, cette opinion dont il n'a que faire ; vous pouvez le débarrasser de cette admiration qui l'importune ; vous pouvez même efifacer cette postérité qui n'entre pour rien dans ses déterminations ; car c'est Dieu et Dieu seul qui est le mobile de ses actions ; il n'y a que Dieu qui soit à la hauteur de ces natures sublimes.

J'avais donc raison de dire, mes Frères, que la sainteté est ce qu'il y a de plus grand dans l'ordre moral. J'ajoute maintenant qu'il n'y a rien de plus utile au point de vue social.

A quoi bon les saints dans le monde ? entend-on dire quelquefois. J'avoue que s'il suffisait, pour conserver et sauver une société, de chiffres et de soldats, on pourrait peut-être se poser semblable question. Mais, mes Frères, il faut aussi dans un corps social des mérites et des vertus ; il faut à une société de bons exemples pour faire équilibre aux scandales ; il lui faut l'abnégation évangélique, l'esprit de sacrifice, pour contrebalancer l'égoïsme et la cupidité ; il faut à toutes les nations, de toutes les races et de tous les âges, la sainteté, la sainteté personnifiée au moins dans quelques-uns de leurs membres, pour leur faire pardonner

les vices et les désordres qui les déshonorent et qui finiraient tôt ou tard par attirer sur elles les vengeances du ciel.

A quoi bon les saints ? Et qu'est-ce donc, encore une fois, que Dieu s'est proposé dans la création, si ce n'est de former des élus ? Ah ! malheur à la société qui ne compterait plus de saints dans ses rangs ! Dans la pensée de Dieu, elle n'aurait plus sa raison d'exister ; ce serait une partie brisée de l'œuvre divine, une ruine qui tiendrait la place d'une espérance, en attendant que Dieu la fît disparaître par un de ces coups efïrayants qui arrivent parfois lorsque la mesure de sa justice est comble, et que le jour des vengeances, après s'être fait longtemps attendre, éclate enfin !

A quoi bon les saints ? Ah ! sachons-le bien, la sainteté, sous quelque forme qu'elle existe, soit qu'elle se retire au fond des cloîtres, soit qu'elle se pratique dans le sanctuaire de la famille, soit qu'elle se répande dans la vie active par l'exemple de la vertu et le soutien des œuvres de Dieu, la sainteté est avant tout une puissance de préservation. Cinq justes auraient sauvé Sodome ; Ninive ne dut son salut qu'à la pénitence, c'est-à-dire à un retour sincère vers la sainteté. Dieu n'aurait pas hésité à détruire par le déluge l'humanité entière si la sainteté n'eût eu, du m-oins, quelques représentants dans Noé et sa famille.

Remercions Dieu, mes Frères, de ce que, dans sa bonté, il a voulu établir parmi les homm.es la solidarité des mérites et des vertus. Les calculs de la sagesse humaine peuvent sans doute avoir leur part dans le maintien et la préservation des sociétés, mais c'est la sainteté qui les sauve.

La sainteté est partout un principe de résurrection et de vie. Et plus il y aura de vertu sanctificatrice parmi les peuples, plus s'amélioreront dans toutes les classes de la société les conditions de progrès et de stabilité.

Consultez l'histoire du passé : vous trouverez toujours un saint à la tête des grandes régénérations sociales. Et lorsqu'il y a des ruines quelque part, lorsque le souffle de la colère de Dieu a passé comme un tourbillon vengeur sur quelque nation coupable, sur quelque ville criminelle, ce n'est ni un sophiste ni un diplomate qu'on verra appelé à l'œuvre de la réparation ; ce sera un homme de Dieu, un saint, un apôtre de la vraie doctrine et de la morale évangélique, un autre Ezéchiel chargé de souffler quelque chose de son âme sur des ossements arides. Et c'est ainsi qu'un peuple ressuscite.

N'en avons-nous pas vu maintes fois, dans le cours des siècles et aux époques les plus agitées, les plus frappants exemples ? Oui, dans toutes les grandes crises sociales, lorsque la diplomatie a parlé et n'a pu réussir à maintenir l'ordre, lorsque la sagesse humaine a épuisé tous ses calculs, lorsque la politique a dit son dernier mot et qu'il n'en est résulté que des paroles et du sang, il faut que la religion intervienne ; il faut que l'influence religieuse personnifiée dans les saints, arrive à temps pour redresser les âme.« vers le ciel ; il faut un de ces hommes tels que le monde a pu en admirer, un saint Bernard, un saint Vincent Ferrier, un saint François-Xavier, un saint Vincent de Paul, pour ramener Dieu dans les idées et dans les cœurs, pour réveiller tout un peuple du sommeil fatal de l'indifférence et de l'incrédulité, pour prêcher avec courage la croisade de la sainteté.

Voilà, mes Frères, l'un des rôles de la sainteté dans le monde ; voilà quelle action elle est appelée à exercer au point de vue social.

Apprenons donc à honorer dans les saints la véritable grandeur morale, et à estimer en même temps à leur juste valeur les services qu'ils rendent à la société. Les saints sont ce qu'il y a de plus beau et de plus utile dans la créa-

tion. Nous ne pourrions mettre en doute cette proposition sans porter la main sur le plan divin, sans méconnaître le but éternel que Dieu s'est proposé en créant l'homme à sa propre image et à sa propre ressemblance. Mesurons notre estime et notre culte pour les saints sur l'estime que Dieu leur porte, sur les honneurs dont il les entoure.

Mais que notre admiration ne soit pas un hommage sans mérite et sans fruit ! L'Eglise, en ce jour de la Toussaint où nous célébrons la fête de nos ancêtres, de nos parents, de nos amis, de ceux que nous avons connus et aimés et qui ont mérité le ciel par leur vertu, l'Eglise, dis-je, ne se contente pas de présenter les saints à notre vénération, mais elle les propose surtout à notre imitation. Laissonsnous toucher et persuader par leur exemple, par l'exemple, cette autorité si forte, si douce, si pleine d'onction et si pleine de charme, et qui saisit notre nature par deux côtés à la fois, par l'esprit et par le cœur.

C'est par la sainteté que les justes ont été la consolation de la terre et l'espérance du ciel. Par la sainteté aussi, nous remplirons dans le temps la mission d'utilité et d'honneur que Dieu nous a confiée, et nous nous assurerons des titres impérissables au repos et à la gloire de l'éternité bienheureuse que je vous souhaite de tout mon cœur avec la bénédiction de Monseigneur.

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