EN
Laitdate Dominum in cymbaîis bene sonantibus, laitdate eum in cymbaîis jubilationis ; omnis spiritus laudet Dominum.
Louez le Seigneur au son des cymbales retentissantes, louezle avec des cymbales de joie e' de triomphe ; que tout ce qui vit et respire loue le Seigneur.
Psaume cl.
Mes Frères,
Louer le Seigneur, exalter sa gloire, publier ses bienfaits, c'est le devoir le plus sacré que nous ayons à remplir ; c'est aussi le besoin de nos cœurs.
Mais la grandeur et la majesté de Dieu étant infiniment au-dessus de nos expressions comme de nos pensées, nous sommes dans l'impuissance de les reconnaître dignement. Voilà pourquoi les prophètes de Sion se laissaient aller aux mouvements les plus sublimes et les plus passionnés, invitant non seulement les anges et les saints, mais encore le soleil, la lune, les cieux, la terre, les mers, toutes
les créatures insensibles et inanimées à bénir ensemble le Créateur et le Maître de l'univers. Voilà pourquoi David, entre tous les autres, saisi d'un enthousiasme divin, chante au Seigneur un cantique nouveau ; et il veut qu'on le loue sur la lyre, sur la harpe, sur les instruments à corde et sur les flûtes, au bruit des tambours et des cymbales retentissantes. Laudate eum in tympano et choro ; lauâate eum in cymhalis hene sonantihus.
N'est-ce pas là, mes Frères, l'esprit qui anime cette belle et aimable fête de sainte Cécile ? N'est-ce pas là notre pensée commune, et le sentiment profond dont nous sommes pénétrés en venant ce matin mêler nos prières aux chants joyeux qui résonnent si admirablement sous les voûtes de cette église, aux accords mélodieux de l'orchestre, aux torrents d'harmonie qui jaillissent de cet instrument religieux et solennel qu'on a si bien nommé la voix des églises catholiques ?
Cette grande voix de l'orgue, ces chants et ces accents pieux et mesurés, charment nos oreilles sans doute ; mais ils élèvent aussi nos cœurs et nos âmes vers Dieu, et ils nous aident à rendre ce culte d'hommages et d'adoration que le Seigneur attend de la nature entière et auquel toute la création doit prendre part.
On a dit, et avec juste raison, que les premières paroles du premier homme furent un chant d'admiration et d'amour. A la vue de tant de merveilles que la main libérale du Créateur a partout semées au-dessus de nos têtes et sur nos pas avec une immense profusion, en entendant ces mille voix de la nature qui proclament d'une manière ineffable la puissance, la sagesse, la bonté de l'Architecte suprême des mondes, l'homme se sentit lui aussi, lui surtout pour qui tant de biens ont été créés, il se sentit invinciblement porté à louer son Seigneur et son Dieu, son bienfaiteur et son père ; il trouva dans
son cœur comme une source profonde de bénéciictions et de louanges, et l'hymne de la reconnaissance s'exhala de toutes les puissances de son âme.
Sans doute, mes Frères, les élans de la foi, le doux murmure de la prière, les soupirs de la pénitence, les ardentes aspirations de l'amour, et, pour tout dire en un mot, l'expression d'une vie pure et d'une conscience sans tache, voilà la plus agréable harmonie qui puisse monter aux oreilles du Très-Haut. Mais les sentiments de la piété, quelque enracinés qu'ils soient dans le cœur de l'homme, ne tarderaient pas à s'éteindre, si, pour les soutenir et pour les raviver, la religion n'avait recours à un appareil extérieur, à divers rites et divers symboles qui, en frappant notre imagination, et en nous donnant une plus haute idée de la majesté divine, nous portent à la bénir, à l'adorer, à l'invoquer avec plus de ferveur.
L'homme composé d'un double élément, d'un élément spirituel et d'un élément matériel, a besoin d'être pris par les sens. Et c'est pour cela que l'Eglise déploie les saintes magnificences du culte ; c'est pour cela qu'elle réclame le concours des beaux-arts dont l'origine d'ailleurs, et de l'aveu même des païens, est sacrée, et qui s'empressent à l'envi d'enrichir la religion de tous les genres de gloires. L'architecture lui élève ces temples grandioses, tout pleins de la majesté du Très-Haut, et où l'on ne peut se défendre des plus vives et des plus salutaires émotions. La peinture les orne d'images vénérées ; la sculpture les peuple de statues augustes dont la vue seule est pour nous comme une prédication muette qui, en nous rappelant les vertus des âges passés, nous invite doucement à les imiter. Rien donc de surprenant si l'Eglise appelle aussi à son secours cet art essentiellement religieux qui a sa source dans le ciel même et dont l'origine remonte jusqu'à Dieu, la musique, cette langue des anges, qui
fut peut-être la langue de rhomme avant sa chute, qui est certainement le langage humain élevé à la plus haute puissance, et qui fera la joie et le bonheur des élus dans la patrie.
De tous les arts en effet il n'en est pas qui s'associe aux solennités religieuses d'une manière aussi admirable. Nous voyons la musique au service de toutes les religions, et, — chose assurément bien digne de remarque, — dans tous les temps et chez tous les peuples, même les plus grossiers, elle a toujours fait partie du culte divin. Or, si les faux cultes, trouvant dans l'art musical l'expression la plus vive des sentiments de l'âme, l'ont consacré à chanter des divinités mensongères, le culte catholique, qui résume l'ensemble des rapports entre l'homme et le vrai Dieu, pouvait-il ne pas l'adopter pour illustrer ses croyances et célébrer ses mystères ?
Jetez, mes Frères, un coup d'œil rapide sur les annales de notre foi, et vous verrez que le christianisme, en admettant la musique dans ses cérémonies et ses sanctuaires, n'a fait que continuer et consacrer solennellement des traditions déjà établies par Dieu lui-même et pratiquées dans la loi ancienne. Sans parler des patriarches, qui durent, eux aussi, suivre en cela l'instinct de la nature, à peine les Hébreux sont-ils constitués en nation distincte, que l'histoire nous les montre recourant aux beautés du chant et aux ressources de l'art, pour louer convenablement le Seigneur. Célèbres dans les annales de la poésie et de l'inspiration sont les cantiques sublimes de Moïse, de Débora, de David, de Judith. Et non seulement David composa lui-même des psaumes et des cantiques ; il établit en outre des chœurs réguliers de chantres et de musiciens pour louer Dieu dans le Tabernacle. Salomon, son fils, organisa, à son tour, la musique du Temple. Enfin, Esdras se fit un devoir de réta-
blir cet usage sacré après la captivité de Babylone.
C'est ainsi, mes Frères, que sous rancienne loi, figure et préparation de la loi nouvelle, la musique servait déjà à rehausser le culte du vrai Dieu. Et quand arrivèrent les jours désirés de la rédemption, quand enfin brilla, au milieu de la nuit de Noël, l'aurore de ce Soleil de paix et d'amour qui devait illuminer et réchauffer la terre, ce fut au son de la musique que s'inaugura cette ère fortunée. Vous connaissez le récit biblique : un ange se détache des chœurs célestes ; il vient annoncer aux bergers l'heureuse nouvelle de la naissance du Sauveur ; et aussitôt une multitude innombrable d'esprits célestes font retentir les airs de leurs chants d'allégresse ; ils chantent, pour la première fois, à des oreilles terrestres, ce Gloria in excelsis Deo qui depuis n'a cessé de se faire entendre pendant nos offices, et que tout à l'heure encore nous écoutions avec la plus vive émotion. Plus tard, lorsque le Fils de Dieu fait homme décide d'entrer triomphant dans Jérusalem, il veut aussi que la musique embellisse cette solennelle ovation. Des milliers de voix éclatent de toutes parts et forment autour de lui un immense concert. Toute la foule se presse sur ses pas en chantant à l'envi : " Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Salut et gloire au Fils de David ! "
Appuyé de ces hauts exemples, l'apôtre saint Paul recommande plusieurs fois aux fidèles de s'exciter mutuellement à la piété par des hymnes et des cantiques spirituels. Et dès lors aussi nous voyons les Papes, les Evêques, tous les pasteurs du monde chrétien, organiser avec soin la musique ecclésiastique, et s'occuper de siècle en siècle de son amélioration. C'est ainsi que l'Eglise, héritière des traditions les plus nobles, ouvre à la musique le sanctuaire de ses temples ; et, la choisissant pour compagne inséparable et fidèle auxiliaire de toutes ses
pompes, elle a recours aux charmes de ses mélodies, à la puissance de ses accords, pour redire les hymnes de l'espérance et célébrer les mystères de la foi.
Considérée à ce point de vue, dans les rapports intimes qui l'unissent au sentiment religieux, à tout ce qu'il y a de plus saint et de plus auguste parmi les hommes, la musique devient elle-même une chose sainte, une science sacrée, un art mystique ayant son véritable type dans le ciel où les esprits bienheureux répètent sans cesse d'une voix unanime : Saint, Saint, Saint, est le Seigneur, le Dieu des armées ! Et il semble que cet art divin ait été donné à l'homme dès l'origine, afin qu'il puisse de loin mêler ses faibles accents à l'immortel concert céleste auquel il participera un jour, et aussi pour qu'il lui soit permis de puiser dans la pensée des joies de l'éternité un adoucissement aux chagrins et aux amertumes de la vie.
La musique religieuse, outre qu'elle embellit et rehausse le culte, est donc encore et tout à la fois une consolation et une espérance. C'est comme un rayonnement ineffable de la félicité des cieux, que Dieu laisse arriver jusqu'à la terre, et qui caresse de ses doux reflets nos peines et nos tristesses. C'est comme un écho lointain des chœurs angéliques, qui vient nous redire nos glorieuses destinées, et qui nous rappelle que, dès la vie présente, notre plus chère occupation doit être de chanter le Seigneur. C'est comme une chaîne mystérieuse qui relie l'Eglise de la terre à l'Eglise du ciel ; car elle unit les voix suppliantes de ceux qui combattent aux mille voix de ceux qui ont triomphé ; elle confond dans un même concert les chants de l'exil et ceux de la vraie patrie ; elle donne au pèlerin de cette vallée de larmes un avant-goût des joies et des voluptés de la terre promise.
Dans un jour comme celui-ci, mes Frères, on aime à se représenter les augustes magnificences de l'antique
Sion, pleines de glorieux souvenirs et tout empreintes de la majesté de Jéhovah. Dès que les joyeuses fanfares des trompettes du temple avaient donné le signal de la fête tant désirée, une foule empressée inondait les saints parvis ; et tandis que des milliers de lévites unissaient leurs voix au son des instruments, tandis que le grand prêtre priait et intercédait pour Israël, Israël saisi d'allégresse s'écriait : " Hosanna, hosanna à l'Eternel, au Très-Haut, au Bienfaiteur et au Sauveur de Sion ! "
Or, mes Frères, le Dieu dont la gloire est descendue sur le temple de Salomon, est aussi le Dieu qui réside substantiellement dans nos églises ; et, pour l'honorer dignement, n'est-il pas bien juste que la religion déploie, comme elle le fait aujourd'hui, tout ce qu'elle a de plus grand, de plus touchant, de plus magnifique ? N'est-il pas juste qu'elle appelle à son aide ces harmonies mystérieuses qui pénètrent l'âme, lui font rêver un monde meilleur, et lui ouvrent, pour ainsi dire, les portes de la Jérusalem céleste ? La voix de l'homme n'est ni assez forte ni assez pure pour percer les nuages, et pour s'élever jusqu'au trône de Dieu ; mais l'orgue catholique, mais les voix combinées de l'orchestre lui prêtent leurs sons, tantôt majestueux comme la clameur des grandes eaux, tantôt doux, légers, gracieux comme ceux de la lyre des anges. Les échos de cette grande musique, roulant du vestibule au sanctuaire, font vibrer nos âmes, les émeuvent et les transportent, par de là les espaces, jusqu'au Dieu d'amour et de bonté que la nature entière chante dans d'inexprimables concerts.
Puissions-nous donc, mes Frères, comprendre et sentir ce qu'il y a de grand et de consolant dans les magnificences du culte catholique ! Puisse cette fête de la musique sacrée, si heureusement établie dans cette belle église où les arts se donnent rendez-vous, imprimer à tout notre être
des mouvements de foi, exciter dans nos cœurs des sentiments d'amour et de reconnaissance pour une religion qui s'adapte si bien à tous les besoins, à toutes les aspirations honnêtes de notre nature sensible ! Puissions-nous, à l'exemple de l'illustre patronne de l'art musical, apprendre à préluder par les chants de l'exil aux chants de la patrie céleste ! C'est là que, après nous être livrés, dans nos solennités saintes, aux réjouissances de la foi, et après avoir murmuré ici-bas toutes ces mélodies de la musique terrestre, pâle et faible écho des harmonies du ciel, c'est là que nous mêlerons nos voix aux chœurs des vierges, des martyrs et des confesseurs, aux concerts des anges et des saints, et que nous ferons notre bonheur de chanter avec eux, dans d'ineffables cantiques, les louanges et les gloires du Dieu de toute beauté, de toute sainteté et de toute justice. Ainsi soit-il.
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