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E premier devoir de l'amitié est de garder fidèlement le souvenir de ceux que nous avons aimés, et que la mort a ravis à notre affection. A ce premier devoir s'ajoute celui de faire connaître et de louer les' chers défunts, surtout quand leur vie peut être un sujet d'édification et un modèle à imiter.
C'est ce double devoir que je viens remplir envers le meilleur ami que j'aie rencontré dans ma vie, M. l'abbé Louis-Honoré Paquet.
L'union de nos cœurs a duré trente-cmq ans, et ce fut un ciel sans nuages. Personne ne l'a mieux connu que moi, et nul peut-être n'a pu apprécier comme moi la bonté de son cœur et les charmes de son esprit.
Comme caractère et comme intelUgence, il
était admirablement doué. C'était un homme complet, et le mieux équilibré que j'aie connu. Le temps est venu de lui rendre la justice qu'il n'a pas toujours rencontrée pendant sa vie. Et je veux dire ce qu'il a été, et ce qu'il a fait, dans les différentes positions qu'il a occupées.
Il y a dans le monde des familles choisies que la Providence comble de ses dons, et qu'elle appelle à remplir, tantôt une mission, tantôt une autre, soit dans la société civile, soit dans l'Eglise. La famille Paquet de Saint-Nicolas fut une de ces familles privilégiées, et M. l'abbé Louis-Honoré Paquet ne fut pas le moins distingué de ses enfants.
Il est rare que le pays natal ne grave pas dans l'âme et le caractère de l'enfant quelque empreinte ineffaçable qui lui donne des aptitudes et des goûts particuhers. Saint-Nicolas est une belle campagne, ombragée de vergers et de hautes futaies, et s'élevant au-dessus du beau fleuve Saint-Laurent, qui baigne ses pieds. Les bois qui lui prêtent leur ombrage étaient jadis pleins de gibier, et les eaux qui l'arrosent étaient pleines de poissons.
L'adolescent y devint inévitablement pêcheur et chasseur. Il a toujours gardé un goût très prononcé pour ce double exercice, honnête et sain, et il s'y adonnait avec délices chaque fois que ses graves occupations lui permettaient
de prendre des vacances. Il y devint d'une habileté peu commune, et il était très admiré par les hommes de sport.
Mais le jour vint où le pêcheur de poissons entendit l'appel de la grâce, et devint pêcheur d'hommes, comme saint Pierre et plusieurs autres des apôtres.
Après des études très brillantes au Séminaire de Québec, il fut ordonné prêtre le 21 septembre 1862. Dès l'année suivante, le Séminaire l'envoya à Rome compléter ses études théologiques, en même temps que son frère Benjamin, plus âgé que lui, et le jeune abbé Bégin, devenu depuis un cardinal de l'Eglise Romaine.
Au célèbre Collège Romain, les trois jeunes prêtres canadiens se distinguèrent et firent le plus grand honneur à leur pays.
Par badinage, et pour les distinguer, leurs camarades européens leur avaient donné des surnoms empruntés au langage imagé des sauvages du Canada, et ils appelaient l'abbé Bégin le cerf agile, M. Benjamin Paquet, le castor industrieux, et notre cher ami, le renard subtil.
Ces surnoms font sourire, mais ils ne manquaient pas de sens. Le cerf agile désignait très bien le marcheur, le grand voyageur, qui devait franchir bien des fois les Alpes et l'Océan,
qui irait plus tard de Québec à Rome, plus souvent qu'à son tour, et qui gravirait un jour les hauteurs hiérarchiques où il est arrivé sans fatigue. Le castor industrieux représentait bien celui qui fut un travailleur, un laborieux, qui a bâti des hvres et des édifices, et surtout le Grand Séminaire. Enfin, dans le renard subtil, je reconnais très bien mon excellent ami dont l'esprit brillant et vif pétillait comme un Champagne mousseux, et trouvait une réponse à toutes les subtiUtés des ergoteurs les plus insaisissables.
A son retour de Rome, l'abbé Louis-Honoré Paquet succéda comme ^professeur de philosophie à l'une des illustrations du Séminaire de Québec, l'abbé Chandonnet. Succéder n'est pas toujours remplacer. Mais, cette fois, l'exprofesseur de philosophie, devenu Principal de l'Ecole Normale, était bien remplacé. En 1869, on lui confia l'une des deux chaires de dogme à l'Université Laval, et son enseignement fut absolument remarquable.
Pour être un bon professeur, il ne suffit pas de bien connaître la science qu'on est chargé d'enseigner.
Il faut avoir la clarté d'esprit et de conception, la parole facile, la mémoire bien meublée, et posséder un vocabulaire abondant et varié.
Il faut avoir encore des connaissances gêné-
raies sur les branches les plus importantes du savoir humain.
Il faut avoir enfin une bonne voix et l'art de s'en servir, une articulation nette et le ton naturel.
M. l'abbé Paquet possédait tout cela, et plus encore. Car il avait beaucoup d'esprit. Cette faculté n'est pas absolument nécessaire au professeur, mais elle lui est très utile, et elle aide au succès.
M. l'abbé Paquet était donc richement doué comme professeur et ceux qui ont suivi ses leçons ont tous admiré en lui la facilité d'élocution, une clarté exceptionnelle, la correction du langage, le goût littéraire, le tact qui distingue l'homme bien né, et cette noblesse naturelle qui est donnée quelquefois aux enfants du peuple.
L'enseignement qu'il donna à l'Université, pendant près de vingt années, ne l'absorbait pas complètement ; et le professeur de dogme était en même temps aumônier du couvent de Bellevue. Son souvenir y est resté bien vivace.
Cela ne suffisait pas encore à son activité intellectuelle.
Dans le même temps, il était souvent appelé à prêcher tantôt dans la Basilique, tantôt dans les autres églises de Québec et de l'archidiocèse, souvent dans les communautés.
Dans les fêtes patriotiques, et dans les grandes solennités religieuses, il était l'orateur préféré, et nul ne réussissait comme lui dans les discours de circonstances. Lorsque le prédicateur choisi pour certaines occasions faisait défaut à la dernière heure, c'est lui qu'on invitait pour le remplacer. Et c'est alors surtout que chacun admirait son magnifique don de parole et les ressources de son esprit.
Ceux qui ont l'habitude de la parole savent combien il est difficile d'improviser, c'est-à-dire de trouver en parlant la forme qu'il convient de donner à sa pensée. Car le fond du discours exige toujours un temps plus ou moins long de préparation ; et ceux qui prétendent faire de l'éloquence sans aucune préparation quelconque sont des vantards ridicules. J'admets qu'ils puissent improviser des niaiseries, mais non pas un discours convenable.
C'est une vanité puérile de maints orateurs de prétendre improviser, quand ils ont leur manuscrit dans leur poche. Mais il leur arrive quelquefois une mésaventure bien désagréable, dont j'ai été témoin.
Ils commencent en réclamant Vindulgence de V auditoire parce qu'ils ne sont pas préparés, et ils déclament leur exorde, qui malheureusement sent trop l'huile. Mais, comme l'avocat Petit-Jean, des ^' Plaideurs " de Racine,
c'est " le commencement qu'ils savent le mieux, " et voilà que tout-à-coup la mémoire leur fait défaut. Ils s'arrêtent, ils bredouillent, et ils tirent enfin de leur poche le fameux manuscrit, que, la plupart du temps, ils feraient mieux d'y laisser.
M. l'abbé Paquet n'était pas de ces faux improvisateurs, ni de ces sots vaniteux. Il avait vraiment le don de l'improvisation, telle que je l'entends, et il n'écrivait presque jamais. C'est pourquoi il ne reste qu'un petit nombre de ses nombreux sermons et discours ; et je le regrette beaucoup.
Pendant bien des années, j'ai eu l'honneur de l'avoir pour hôte, durant la belle saison, et il desservait ma chapelle, à la Malbaie et à Saint-Irénée. Tous les dimanches, avant la messe, il consacrait au plus une demi-heure à lire l'Evangile du jour, et à se mettre dans l'esprit un petit plan du commentaire à faire. Cette préparation lui suffisait, et nous assurait un très joli sermon, bien dit et bien pensé.
J'ai entendu quelquefois ses grands efforts oratoires dans la Basilique de Québec, et je me souviens qu'il n'y avait qu'une voix dans le public pour le proclamer à cette époque le premier de nos orateurs sacrés. C'était l'opinion que m'exprimait alors l'honorable
M. P.-J.-O. Chauveau, après avoir entendu Tun de ces discours.
Dans la chaire de la Basilique, il avait l'attitude, le geste et le ton de voix d'un homme qui est chez lui, et qui est maître de sa pensée •et de sa parole.
Il n'essayait pas d'étonner, ni d'attendrir ses auditeurs, mais il s'efforçait de les éclairer €t de les convaincre. Il ne parlait pas la langue romantique, mais la langue classique. La forme de son éloquence n'était pas celle de certains prédicateurs modernes, parfois trop modernes, qui dans leurs élans vers les étoiles restent souvent dans les nuages. Il appartenait à la vieille école, et il ne dédaignait pas les vieilles formules de la belle langue française. Son vocabulaire n'en était pas moins abondant, correct, et choisi. Jamais de recherche et jamais de vulgarité. Pas de néologismes, pas de phrases à effet, ni de phrases vides. Des idées, des raisons, des arguments. Peu d'images et de figures de rhétorique. Rien de précieux, ni de mièvre. Une belle prose sobre, élégante et virile. Diction toujours naturelle, servie par une voix claire et sonore. Il n'avait ni l'un ni l'autre des deux défauts les plus fréquents chez nos prédicateurs : il n'avait ni éclats de voix, ni intonations conventionnelles. Il ne criait pas. Il ne chantait pas-
Enfin, il possédait une vertu rare chez les orateurs. Il ne cherchait pas les applaudissements, pas plus qu'il n'a cherché pendant sa vie les distinctions et les honneurs.
Une seule chose a manqué à M. l'abbé Paquet : la santé. Quelle que soit la magnificence de ses facultés intellectuelles, l'orateur a besoin de les cultiver sans cesse, et de les perfectionner par l'étude. Pendant longtemps, notre excellent ami a été faible et souffrant, et il a dû s'interdire tout surmenage intellectuel, et la fréquentation assidue des livres. Sa mauvaise santé l'a donc empêché de perfectionner ses riches dons naturels, comme il l'aurait voulu.
Le jour vint d'ailleurs où son Ordinaire l'appela à de nouvelles fonctions très absorbantes qui allaient lui rendre toute étude impossible.
En 1895, Mgr l'Archevêque de Québec le nomma aumônier des Franciscaines Missionnaires de Marie. On croira peut-être que c'était une position de tout repos, et qu'il serait simplement chargé de la direction spirituelle de quelques religieuses. Mais ce n'était pas cela du tout.
Les bonnes dames Franciscaines étaient récemment arrivées d'Europe. Elles étaient pauvres, et il fallait leur trouver les moyens
de vivre et leur bâtir un couvent et une église. Comment créer des ressources à de pauvres et saintes femmes *qui étaient chargées par Mgr l'Archevêque d'adorer Dieu jour et nuit dans le Saint Sacrement ? Comment trouver l'argent nécessaire pour bâtir un couvent et une église qui devaient coûter plusieurs centaines de mille piastres ?
Voilà quelle était la mission que l'Ordinaire confiait à notre ami. Voilà le problème financier qu'il était chargé de résoudre, en même temps qu'il devait éclairer et diriger les consciences d'une communauté de femmes dont le nombre s'accrut en peu d'années au chiffre de cent cinquante.
Les incrédules soutiennent que le miracle est impossible. Mais il est possible puisque celui-là s'est fait. Il y a vingt ans qu'on a commencé à prier Dieu de le faire, et allez voir maintenant ce qui existe à l'endroit où s'élevait jadis une pauvre masure.
Un vaste couvent, en pierre et en brique, couronné d'un dôme qui porte à son sommet la statue de saint Antoine de Padoue. Une belle église, dont l'intérieur orné de balcons et de colonnes est un vrai monument d'architecture, et dont la coupole, qui domine tout Québec, est posée comme un riche diadème sur le trône de Jésus-Hostie. A côté de l'église,
un modeste presbytère pour Faumônier. En arrière, un joli parterre plein de fleurs, un grand jardin potager très bien cultivé, un verger et d'autres beaux arbres, et enfin, dans le coin le plus rapproché du chevet de l'église, un petit cimetière avec une grande croix blanche et noire, au pied de laquelle notre cher ami dort son dernier sommeil.
Qui a accompli toutes ces merveilles ? Dieu, sans doute. Mais c'est M. l'abbé Louis-Honoré Paquet qui a été l'instrument dont Dieu s'est servi pour les accomplir. Et quelle activité, quel zèle, quel dévouement il a fallu déployer pour conduire à bonne fin une œuvre aussi colossale ! De quelle habileté il fallait être doué surtout pour résoudre la question financière, qui est, hélas ! inévitable dans toutes les entreprises de ce monde !
Sans doute, lorsque la caisse du couvent était vide, M. l'Aumônier ouvrait la sienne avec une générosité qui ne comptait pas. Mais ses ressources personnelles n'étaient pas inépuisables ; et c'est un grand étonnement pour moi qu'il ait pu pendant vingt ans maintenir, agrandir, embellir ce vaste établissement, et le laisser à sa mort dans un état de prospérité incontestable.
Il faut qu'il ait été un homme d'affaires tout-à-fait supérieur, et je ne m'étonne plus
que la Caisse d'Economie de Notre-Dame, rinstitution financière la plus florissante du Dominion, ait tenu à le garder au nombre de ses directeurs depuis quinze ans.
M. Tabbé Paquet avait donc tous les talents, et il aurait pu se distinguer dans toutes les carrières.
Cette universalité de facultés lui avait créé des relations dans le monde, agréables pour lui-même, plus agréables pour les familles qui avaient l'honneur de le - compter au nombre de leurs amis, et souvent fort utiles à ses œuvres.
Il va sans dire que ces relations sociales n'avaient rien de repréhensible, et je soutiens qu'il est utile à la religion que l'on rencontre çà et là dans le monde des prêtres intelligents et distingués, qui puissent y défendre le clergé contre toutes les attaques, et qui sachent faire aimer la religion.
M. l'abbé Paquet était très bien qualifié pour remplir ce rôle, et je me suis souvent rendu compte de la saine influence morale qu'il exerçait dans certains milieux.
Il y a des gens du monde qui ne fréquentent guère les églises, et qui ne connaissent pas du tout la religion. Pour les éclairer, et pour les amener au confessionnal, il faut aller les chercher chez eux.
C'est ainsi que M. l'abbé Paquet a pu redresser bien des idées fausses, éclairer bien
des consciences dévoyées, et convertir bien des âmes, souvent honnêtes par ailleurs, qui vivaient loin de Dieu.
Je me contenterai d'en citer trois exemples, dont j'ai connu personnellement l'histoire, et qui étaient même au nombre de mes amis. Je les choisis de préférence à d'autres, parce qu'ils étaient trois types différents de ces hommes du monde qu'il est toujours difficile de faire entrer dans l'Eglise catholique.
Le premier était un Français, libre-penseur,, intelligent, très instruit et naturellement bon. Il aimait la pêche et la chasse, et c'est par là qu'il entra en relations intimes avec mon ami. Ils faisaient souvent des courses ensemble au bord des lacs et des rivières ; et pendant qu'ils péchaient la truite et le saumon, leprêtre essayait de prendre l'âme de son compagnon. C'était un gros poisson difficile à prendre, mais les filets de notre ami étaient si bons, et si habilement tendus, qu'à la fin le gros poisson fut pris. Il se sentit même heureux d'être pris, et il s'attacha de plus en plus à celui qui avait sauvé son âme. Jusqu'à sa mort, il est resté fidèle à cet ami, et à Dieu.
Le second était protestant, fils d'un général américain. Sa famille, très distinguée, passait les étés à la Malbaie, et fréquentait intimement ma maison. Elle finit même par
fréquenter ma chapelle, où prêchait tous les dimanches M. l'abbé Paquet, alors mon chapelain.
Le jeune homme était un garçon très brillant, qui avait obtenu les plus grands succès dans ses études, et qui à Fâge de 22 ou 23 ans, peut-être, était devenu professeur de littérature grecque à TUniversité Harvard.
Sa famille était riche, et le plus bel avenir s'ouvrait devant lui.
Après avoir entendu plusieurs sermons de notre cher abbé sur cette maxime catholique ^' Hors de l'Eglise pas de salut, " il se lia avec lui, et leurs conversations devinrent naturellement des controverses. Quand il retourna reprendre son enseignement à Boston, il était presque décidé à se faire catholique. Quelques mois après, il partait pour Rome, et au bout de trois ou quatre années d'études, il était fait prêtre de l'Eglise Romaine.
Jusqu'à la mort de notre ami, il a entretenu avec lui une correspondance pleine d'affection et de reconnaissance.
Le troisième appartenait à la vieille garde des pécheurs impénitents. Gentilhomme jusqu'au bout des ongles, très cultivé, occupant une haute position sociale, et riche, avec des loisirs, il s'était arrangé la vie la plus heureuse
selon le monde. Maison de ville et maison de campagne, luxe, confort, cuisine supérieure, dîners exquis (auxquels j'étais souvent invité avec mon ami), société que les Anglais nomment sélect, rayons pleins de livres, tables chargées de journaux et de revues, cet homme avait tout ce qui peut donner des jouissances dans la vie, sans négliger même le côté intellectuel. Les bonheurs de Tâme, et les besoins de la vie surnaturelle étaient seuls oubliés.
Il y pensait pourtant ; car à l'horizon de cette vie de plaisirs il voyait s'avancer un convive qu'il n'avait pas invité, et qui ne promettait pas d'augmenter sa gaîté — la vieillesse.
Un soir d'octobre, nous dînions seuls ensemble, et la conversation tomba sur l'histoire des religions. La véritable histoire ne lui était guère connue, et je lui dis ce que j'en savais. Quand le café et la liqueur nous furent servis au salon, j'en étais arrivé à la vie de Jésus-Christ, et je lui en fis un résumé que je m'efforçai de rendre touchant. Mais je ne crois pas que mon éloquence fût nécessaire.
Il s'était mis à pleurer comme un enfant, et il me dit : ^^11 y a longtemps que je ne fais pas de rehgion, mais je n'ai jamais perdu la foi. "
Je racontai la chose à mon cher abbé, et
il entreprit dès lors sa conversion. Elle ne fut pas si difficile qu^on aurait pu le croire, et elle fut définitive.
Quand la mort entra dans sa demeure peu d^années après, M. Fabbé Paquet était à son chevet, et il mourut comme un bon chrétien.
Voilà comment le pêcheur de poissons devenu pêcheur d'hommes savait gagner des âmes à Dieu dans le monde. Et que d'autres brebis perdues il a rapportées au bercail, en les prenant sur son dos comme le Bon Pasteur !
Mais cette mission spéciale dans le monde ne lui faisait pas négliger les âmes d'élite confiées à ses soins dans son couvent.
Et maintenant sa carrière est finie, et nous tous, ses amis, le pleurons amèrement. Mais nous avons tort, puisque c'est la terre qui est l'exil et le ciel qui est la patrie. Si nous savions l'aimer, nous nous réjouirions de voir que son exil est fini.
0 mon ami ! vous êtes retourné au point de départ qui est aussi le point d'arrivée. Il y a près de soixante-dix-sept ans, tout petit, inconscient et faible, porté dans les bras d'une femme, vous sortiez de l'église, où vous aviez reçu un nom, et la vie chrétienne.
Aujourd'hui, redevenu inconscient et même sans vie, porté sur les épaules de vos frères
franciscains, vous sortez de Téglise et de la vie terrestre pour entrer dans la vie céleste, qui n'aura point de fin.
Quelles belles funérailles on vous a faites, et qu'elle était magnifique votre église projetant sur votre tombe ses gerbes éblouissantes de clarté ! Votre pompe funèbre ressemblait à un triomphe ; et quand la procession des nombreuses vierges de votre couvent défila dans la grande nef, portant chacune à la main la lampe pleine d'huile des vierges sages, nous avons cru que le ciel même s'ouvrait au-dessus de votre tombeau et l'inondait de célestes clartés. C'est alors que votre mémoire a été vengée de toutes les morsures de cette vie, et que vous avez triomphé.
Mais vive Dieu ! Vous n'avez pas eu le prix sans la course, ni la couronne sans le combat.
Un jour, peut-être, les voix humaines cesseront de parler de vous. Mais les pierres en parleront encore, lapides clamabunt !
Et elles seront éloquentes les pierres qui composent le beau couvent et la splendide église des Franciscaines !
Ce sera votre monument funéraire, le plus beau et le plus durable qui puisse immortaliser votre nom.