Mgr E.-A. Taschereau, archevêque de Québec
par elle rend ses oracles : l'Eglise enseigne, c'est Jésus- Christ qui enseigne. Il est avec l'Eglise par les pouvoirs qu'il lui confie et qu'elle exerce : l'Eglise commande, c'est Jésus-Christ qui commande. Il est avec l'Eglise par son action sanctificatrice : l'Eglise baptise, bénit, consacre, dispense les sacrements, c'est Jésus-Christ qui par elle applique aux hommes les mérites infinis de sa mort.
Mais est-ce là toute la présence et toute la vie de Dieu dans l'Eglise catholique ? Non, mes Frères, Jésus-Christ y est encore d'une autre manière, bien plus élevée, et bien plus parfaite : il y est spécialement et substantiellement dans la réalité de sa personne et de sa double nature. Nos temples, — et c'est leur gloire, — nos temples catholiques le possèdent comme le ciel lui-même le possède, sous d'autres formes, il est vrai, avec moins d'éclat sans doute, mais avec non moins de vérité : il y est, il y meurt, il y renaît sans cesse pour recommencer sa vie et reproduire sa mort. Il n'a pas voulu attendre la consommation des choses pour se communiquer à son épouse mystique ; dès cette vie, il lui a donné ce qui semblait ne devoir appartenir qu'à la patrie d'en haut. L'Eglise jouit déjà de sa présence réelle, et dans le ciel, lorsque les nuages se seront dissipés, lorsque le voile se sera déchiré, lorsque la face du Seigneur Jésus sera apparue dans toute sa gloire, l'Eglise ne possédera rien qu'elle n'ait ici-bas adoré sur ses autels.
Mes Frères, la solennité inaugurale qui nous rassemble aujourd'hui n'a pas précisément pour objet immédiat d'exciter votre dévotion envers l'auguste sacrifice de la messe. Le premier pasteur de ce diocèse vous convoqueplutôt pour honorer dans la sainte Eucharistie la présence du Dieu qui a fait le monde, et qui l'a sauvé. Nous sommes donc conduits par le but même de cette cérémonie à
faire quelques courtes considérations sur ce que c'est en soi que la présence réelle ; et, j'ose l'espérer, ces considérations vous aideront à mieux comprendre quels sont les devoirs spéciaux qui vous incombent pendant ces jours d'exposition solennelle.
La présence de Dieu sur la terre. Dieu avec les hommes, voilà, mes Frères, toute la religion. L'absence de Dieu, Dieu loin des hommes, c'est à la fois l'irréligion et l'immoralité.
Etudiez l'histoire religieuse et les rapports du monde avec son auteur. Vous remarquerez qu'il y a en Dieu comme un besoin de s'approcher de l'homme, et d'entrer, dès cette vie, en société avec lui. Il y a, dit excellemment TertuUien, une inclination divine pour nous, un penchant qui entraîne le Créateur vers nous.
Aussi l'homme est à peine sorti des mains divines que déjà Dieu ne peut plus se détacher de son image, et qu'il vient converser avec lui dans le jardin des délices. L'homme pèche ; Dieu se retire. Mais bientôt l'amour l'emporte sur la justice ; Dieu revient à l'homme par le pardon ; il lui promet de se faire un jour le compagnon de son exil et de partager avec lui ici-bas les labeurs et les souffrances de son pèlerinage.
Mais ce jour arrive trop lentement au gré de son amour, Dans son impatience, il nous visite par ses anges ; il se révèle lui-même sous les emblèmes du culte qu'il nous prescrit ; et il semble que par ces apparitions du Seigneur au sein de la loi ancienne, que par ces rites et ces symboles de la Synagogue, Dieu se soit plu en quelque sorte à devancer les siècles et à faire comme un essai de sa future incarnation.
Enfin la mesure des jours est remplie. Le Verbe, qui est dans la Trinité la révélation que Dieu se fait à luimême de sa propre nature et de sa propre grandeur, veut
être sur la terre la manifestation de Dieu à l'homme. II s'incarne dans les entrailles virginales de Marie ; il se fait homme, l'un d'entre nous, et la génération qui a vécu avec lui peut dire avec l'apôtre saint Jean : '' Nous l'avons entendu et nous l'avons vu, nos yeux l'ont contemplé, et nos mains ont touché le Verbe de vie. "
Mais, par l'effet même et le caractère de sa mission,, le Fils de Dieu ne peut rester éternellement sur la terre. Va-t-il donc se séparer sans retour de l'humanité ? Est-ce que le mystère des communications divines va s'arrêter et se perdre dans l'ombre mystérieuse de la mort ? Et le Fils de Dieu n'aura-t-il paru au milieu de nous que pour emporter bientôt avec lui toutes nos joies et tous nos espoirs, ne nous laissant que les tristesses de son départ et l'inconsolable regret de son absence ?
Ne craignons rien. Il a dit que ses délices étaient d'être avec les enfants des hommes ; il l'a dit, et c'est par un acte de puissance souveraine qu'il va prouver la vérité de sa parole. Il institue le sacrement de l'Eucharistie, et grâce à cette merveille divine, il peut maintenant remonter vers les cieux ; il peut aller s'asseoir à la droite de Dieu son père, et se livrer éternellement à l'adoration des anges qui l'appellent de tous leurs vœux. Il saura bien faire des heureux dans le ciel sans pour cela se condamner à faire des orphelins sur la terre.
C'est qu'en effet, mes Frères, Notre-Seigneur a trouvé dans ce sacrement, le secret de se multiplier lui-même sans rien perdre jamais de son indivisible unité. A la voix et par la puissance de ses prêtres, il recommence en quelque sorte son existence ; que dis-je ? il la reproduit indéfiniment et sur des milliers d'autels à la fois ; et on a la joie de le trouver, en substance et en vérité, partout où il y a des tabernacles qui le gardent, et partout où se trouvent des créatures humaines auxquelles il se donne
et s'unit. Ce ne sont donc plus seulement des signes qui le représentent ; ce n'est plus seulement une froide image que nous possédons de lui, comme ces portraits inanimés que la tendresse d'un père laisse à ses enfants pour se rappeler à leur mémoire. Non : c'est Jésus-Christ lui-même en personne, avec son humanité sainte et sa divinité auguste, que l'Eglise catholique possède ; il est là, présent^ et vivant sur cet autel, présent et vivant dans la poitrine de tous ceux qui le reçoivent, plus véritablement encore qu'une âme est présente à une autre âme, quoiqu'il y ait entre elles l'enveloppe grossière des organes corporels. Il a dit qu'il serait avec nous jusqu'à la consommation des siècles; il n'a pas, certes, manqué à sa parole, et l'Eucharistie a accompli, en la dépassant même, sa sublime promesse.
C'est ainsi, mes Frères, que Jésus-Christ a trouvé le secret de réaliser le grand but qu'il s'était proposé, celui d'étendre, de dilater sans mesure les bienfaits de son incarnation. Par l'incarnation, en effet, Jésus-Christ était dans le monde, mais il n'appartenait qu'à une partie du monde ; il vivait parmi les hommes, mais il ne se communiquait qu'à une seule génération et à un seul peuple. Par l'Eucharistie, il reçoit l'immensité et l'immortalité sur la terre. Heureuse sans doute la contrée qui garde l'empreinte divine de ses pas ; heureux le siècle qui l'a vu naître ; heureux le peuple qui fut le contemporain de son avènement, le spectateur de ses œuvres et de sa vie ! Mais nous, chrétiens, nous n'avons rien à envier ni à la Judée saintement fière d'être la patrie d'un Dieu, ni au peuple évangélisé de ses lèvres, ni à ses apôtres nourris de ses pensées et de ses confidences intimes. Jésus-Christ est avec nous comme il était avec eux, et sa vie est devenue le bien propre, le patrimoine universel de l'humanité. Chaque temple catholique n'est-il pas un autre Bethléem,
chaque autel une autre crèche où chaque jour Jésus-Christ renouvelle le mystère de sa naissance ? Chaque tabernacle n'est-il pas un autre Nazareth, une autre Judée, un autre Calvaire ? Grâce à l'Eucharistie, les mystères adorables de l'Homme-Dieu se trouvent comme résumés dans un seul et touchant mystère qui se perpétue dans toute la suite des temps, et qui se reproduit dans toute la série des générations. De telle sorte qu'il est donné à chaque être humain de contempler cette œuvre divine, et de jouir de ce bienfait divin comme s'il n'appartenait qu'à lui seul.
Un Dieu présent dans le Tabernacle ! Quel honneur pour nos temples, et quelle faveur pour nous ! Le passé n'a rien vu de plus grand que les temples de la Synagogue ; et cependant, quelle distance du sanctuaire de Salomon au sanctuaire catholique ! Ici ce ne sont plus des symboles et des emblèmes : ce temple, c'est l'habitation de Jésus-Christ ; c'est à la lettre, et dans toute la rigueur du terme, la maison de Dieu. De là, mes Frères, cette vénération qui s'empare de vos âmes lorsque vous franchissez le seuil de cette enceinte, lorsque vous pénétrez dans une église catholique, fût-ce la plus simple et la plus pauvre. Vous sentez qu'un monde supérieur s'ouvre devant vous, et avec lui tout un ordre nouveau de pensées, de sentiments et d'aspirations. Et votre cœur, saisi de la plus religieuse émotion, n'éprouve plus qu'un besoin, celui d'adorer et de prier.
Un Dieu vivant dans le Tabernacle ! 0 Eglise catholique, c'est là votre privilège et votre gloire ! Et avec quelle certitude nous reconnaissons en vous, à ce signe, cette société sainte que l'apôtre voyait descendre du séjour de Dieu et sortir glorieuse de ses mains, parée comme l'épouse pour la noce de l'époux céleste, alors que du trône s'échappait une voix qui disait : " Voici le
tabernacle de Dieu parmi les hommes ; ils seront mon peuple, et moi je serai leur Dieu ; et, comme leur Dieu, j'habiterai au milieu d'eux ! "
Oui, c'est là la gloire de l'Eglise catholique, et c'est aussi sa consolation.
Nous nous rappelons, mes Frères, l'histoire d'Israël au désert. Lorsque l'arche du Seigneur l'accompagnait dans sa marche vers la terre promise et partageait icibas sa condition et ses destinées, le peuple se consolait auprès d'elle des lenteurs du voyage, et il se faisait de l'arche vénérée comme une seconde patrie : prier devant elle, c'était toute sa force ; offrir à ses pieds ses holocaustes, c'était toutes ses fêtes ; la posséder, et y fixer son regard, c'était toute sa joie et tout son bonheur !
Le tabernacle où Jésus réside est aussi, mais d'une manière beaucoup plus vraie, l'arche de l'Eglise voyageuse dans le désert de ce monde et en route vers l'éternité. Pour elle également, ce tabernacle sacré est ici-bas la patrie : prier devant l'autel, voilà sa force ; y offrir la victime sans tache et expiatrice de toutes les fautes, voilà ses fêtes ; posséder et contempler sous l'hostie sainte le Dieu qui a tout fait de rien et qui a racheté l'humanité de son sang, voilà sa joie, sa consolation, sa béatitude.
Ces sentiments de l'Eglise doivent être les nôtres, mes Frères, surtout pendant cette solennité des Quarante- Heures que le premier Pasteur de nos âmes vient d'établir dans ce diocèse ; solennité qu'il a voulu inaugurer lui-même par les fonctions les plus solennelles, et à laquelle il vous convie de la manière la plus vive et la plus pressante. Vous croyez à la présence réelle de Jésus-Christ au milieu de vous ; vous croyez que, pendant ces heures bénies d'adoration, c'est bien Jésus-Christ lui-même, votre Créateur et votre Rédempteur, qui sera jour et nuit exposé sur cet autel. Ravivez donc, par un élan sin-
cère et généreux, cette croyance ; réchauffez, stimulez votre foi, faites-la passer dans la pratique de la vie et traduisez-la par des actes et par des œuvres ; sachez remplir, envers le Dieu de l'Eucharistie, les devoirs que cette divine présence vous impose.
Ces devoirs consistent surtout à venir visiter Notre- Seigneur, et à ne pas le laisser solitaire sur cet autel où il sera exposé pour y recevoir vos louanges, vos prières, vos amendes honorables, vos adorations, vos remerciements, vos soupirs et vos larmes.
Vous vous empresserez donc, mes Frères, d'accourir à la voix de la religion qui vous appelle ; vous serez heureux de former une cour nombreuse autour du Roi des Rois siégeant pour vous sur ce trône de gloire et de miséricorde que votre foi et votre amour lui ont préparé.
Rien pendant ces beaux jours, ne troublera votre piété. Un religieux silence, si propre à la méditation des choses célestes, et aux saintes effusions d'un cœur pénétré de l'amour divin, régnera constamment dans l'enceinte sacrée. Toute voix humaine doit se taire en présence du Dieu trois fois saint ; toutes les harmonies de la terre doivent faire silence pour ne pas interrompre l'intime et sublime colloque de Notre-Seigneur avec l'âme fidèle.
Et en venant visiter cet ami divin de vos âmes, vous n'oublierez pas que la dévotion des Quarante-Heures a surtout pour but de réparer les outrages que Jésus-Christ a reçus et reçoit encore si souvent dans le Sacrement de son amour. Prosternés humblement à ses pieds, vous lui offrirez un cœur contrit et humilié ; vous le supplierez de pardonner, et vos propres ingratitudes, et celles du prochain ; vous lui demanderez de faire pénétrer dans toutes les âmes pécheresses la grâce d'un sincère repentir, et de leur inspirer à toutes une insurmontable horreuipour la profanation de l'adorable Eucharistie.
L'expérience démontre (jue l'adoration perpétuelle, depuis longtemps déjà établie à Rome et dans diverses parties de l'univers catholique, produit partout les plus bpaux fruits de grâce et de salut.
En répondant généreusement à l'appel que l'on fait à votre piété, vous aussi, mes Frères, vous attirerez sur vous, sur vos familles, sur votre paroisse et sur le pays tout entier, les bénédictions et les faveurs du ciel. Et cette parole que je vous citais au début de cette instruction : '' Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles, " cette parole divine dont l'accomplissement regarde l'Eglise universelle, aura pour vous une signification toute particulière et bien consolante : plus que jamais, Jésus-Christ, par sa présence ininterromp.ue sur les nombreux autels de cette ville et sur ceux de tout le diocèse, sera l'Hôte adoré de nos églises, et plus que jamais surtout, par l'effet de sa bonté et par l'efficacité de sa grâce, il sera la joie, la force et le soutien de vos cœurs. Ainsi soit-il.