S. G. Mgr Elz.-Alex. Taschereau, archevêque de Québec
faibles ou détromper les méchants ? Cependant ces paroles n'ont pas vieilli. Comme la beauté éternelle, toujours ancienne et toujours nouvelle, elles ont encore, elles conservent à jamais leur actualité tout entière. Que dis-je ? leur actualité ! la force de ces paroles s'accroît tous les jours du prestige que leur donne l'accomplissement de plus en plus merveilleux d'une prophétie que dix-neuf siècles trouvent intacte dans son éclatante vérité.
Or, mes Frères, s'il est une occasion où il soit permis de rappeler avec orgueil et confiance les divines promesses de Jésus-Christ à son Eglise, c'est bien assurément celle qui aujourd'hui nous remplit de joie, et où le monde chrétien tout entier s'unit par la pensée et par le cœur pour remercier le Ciel des bénédictions accordées au plus grand des Pontifes et au meilleur des Pères. '^ 0 Pie IX, dironsnous donc tous ensemble, ô Pontife vénéré, illustre parmi les illustres, saint parmi les saints, tu es Pierre, et sur cette pierre, Jésus-Christ, oui Jésus-Christ lui-même, fidèle à sa parole qui ne passe pas, maintient et conservecette Eglise qu'il a fondée pour le salut des hommes et contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront point. "^
Aussi bien, mes Frères, l'événement est grand et solennel. Jamais peut-être pareil concours de circonstances n'a mieux fait éclater la providence spéciale qui veille sur l'Église au milieu des vicissitudes et des catastrophes dont le monde est témoin. Jamais la main de Dieu ne fut plus visible ni plus admirable que dans la conservation quasi miraculeuse d'un Pape, qui, comme successeur de Pierre et représentant de Jésus-Christ sur la terre, n'est pas seulement le fondement inébranlable de l'Eglise, mais encore la clef de voûte du monde civilisé.
Disons donc quelques mots de la Papauté, et dansl'impossibilité où nous serions d'embrasser en son ensemble un sujet si vaste, traçons au moins rapidement quel-
(liios-uns des traits principaux du rôle providentiel confié aux Papes dans l'Eglise et dans la société, rôle rempli par l'immortel Pie IX d'une manière si sublime et si glorieuse.
La Papauté dans l'Eglise : c'est le fondement, le centre de cette unité de foi, de croyance, de gouvernement, qui fait la force et la beauté de l'œuvre de Jésus-Christ.
L'Homme-Dieu, en fondant son Eglise, l'a établie sur les lois souveraines qui régissent le ciel lui-même ; l'unité invisible qui règne dans les profondeurs mystérieuses de la Trinité, est devenue l'unité visible de cette puissante hiérarchie catholique où le pouvoir avec la vérité circule de rang en rang, d'ordre en ordre, où chacun agit, combat, enseigne et meurt à sa place.
Or, au sommet de cette échelle hiérarchique, à la tête de ce corps organisé comme une armée rangée en bataille, que voyez-vous ? le Pontife romain, le Pape.
Il est là pour représenter et constituer l'unité. Faites-le disparaître, et l'œuvre de Jésus-Christ tombe en pièces, comme un édifice dont la base s'écroulerait subitement. C'est lui qui soutient l'Eglise ; lui qui communique à l'Eglise la puissance et la vie ; lui qui distribue à ses membres les trésors de la munificence de Dieu ; lui qui tient dans sa main auguste les rênes qui guident et meuvent ce vaste royaume spirituel. Il parle, il juge, il condamne, il absout, il ordonne : sa parole, parcourant le globe en souveraine, voit s'incliner devant elle tous les esprits et tous les cœurs.
Parcourez toutes les plages, traversez les océans et les mers, portez vos pas jusque sur les rivages les plus lointains comme les plus inconnus, vous rencontrerez partout des hommes que le seul nom du Pape, nom mystérieux et magique, fait tressaillir dans les dernières profondeurs de l'âme. Ils ne le connaissent pas ; ils ne l'ont
jamais vu, et ne le verront jamais. Mais ils appartiennent à l'Eglise de Jésus-Christ, et ils savent que le fondement visible de cette Eglise c'est le Pape, c'est le successeur de Pierre. Ils lui sont unis comme la branche est unie à l'arbre d'où lui vient la vie, comme le ruisseau est uni à la source qui l'alimente à travers l'espace et les obstacles, comme le rayon est uni au centre lumineux d'oii il émane.
Voilà ce que c'est que l'unité catholique ; voilà quel en est le lien, le mystère, et la loi. Elle repose tout entière sur un homme, c'est vrai, mais sur un homme en qui demeure l'esprit de Jésus-Christ, sur un homme qui, comme Moïse au Sinaï, abaisse, pour ainsi dire, les sommets de l'éternité, rencontre Dieu aux frontières du temps, converse avec lui bouche à bouche, et rapporte de ses communications avec le Très-Haut une auréole qui fait étinceler sur son front les rayons et les splendeurs de la Divinité elle-même. Cet homme est investi d'une majesté moitié terrestre moitié céleste. A la lumière qui s'en échappe, à l'éclat qui la couronne comme un diadème de feu, il est impossible de ne pas voir l'incomparable supériorité de cette royauté par excellence, que deux mille ans saluent de leurs acclamations séculaires, et qui a rayonné sur plus de deux cent cinquante fronts sans jamais rien perdre de son prestige et de sa gloire.
Anneau vivant d'une chaîne ininterrompue, ferme dans une croyance qui ne change pas, du sein de l'unité dont il est le centre, des régions de la lumière et de la vérité où il habite, le Pape voit aujourd'hui, comme il y a dix-huit siècles, passer, décliner et s'évanouir à ses pieds les dynasties et les empires, les symboles éphémères, les faux principes, les prétendus progrès, les vaines conquêtes. Rien ne le surprend, ni ne l'émeut. Dieu veille sur lui, Dieu veille avec lui ; et ses paroles conservent
toujours, soit clans Tordre spirituel, soit dans Tordre temporel, leur imposante gravité, leurs redoutables effets. Lorsque le Pape parle comme Chef de TEglise, comme Vicaire du Christ, c'est Dieu lui-même qui s'exprime par sa bouche, que celui-ci s'appelle Pierre ou qu'il s'appelle Pie IX.
Et n'allez pas croire, mes Frères, que le rôle du Pape se borne à TEglise. Il s'étend à la société tout entière, par là même que le Pape a été constitué par Jésus-Christ le gardien des principes sacrés sur lesquels reposent les destinées spirituelles et la félicité temporelle des peuples.
La société civile, pour se maintenir et atteindre sa fin propre, a besoin d'autorité. C'est le Pape, organe de Jésus-Christ lui-même, qui avertit les peuples " de rendre à César ce qui est à César, comme à Dieu ce qui est à Dieu." C'est le Pape qui leur déclare que " tout pouvoir vient de Dieu, que c'est résister à Tordre établi par Dieu que de refuser d'y obéir. "
La société, pour être heureuse et prospère, a besoin de liberté, de cette liberté véritable et juste qui est le privilège des enfants de Dieu. C'est encore le Pape, organe visible de l'éternelle vérité, qui défend les droits inviolables des peuples, et qui affranchit les consciences du honteux esclavage de l'erreur.
Autorité et liberté ! Deux grandes puissances dont l'abus amène les grands maux de la société, le despotisme d'où naît la servitude des âmes, l'anarchie qui enfante les révolutions. L'histoire est là pour prouver que le rôle du Pape, depuis dix-neuf siècles, a été de maintenir l'équilibre entre ces deux pouvoirs, de faire régner les rois selon Dieu, de faire obéir les peuples non par force mais par conscience.
Aussi les Papes sont-ils à la fois le rempart de l'autorité et le rempart de la liberté sur la terre. Le monde civilisé a besoin de ce soutien pour ne pas retomber dans la barbarie.
Lorsque le Pape n'est plus à sa place, même temporelle, les âmes ( nous le voyons aujourd'hui ) les âmes semblent désorientées, les nations s'agitent avec inquiétude, comme si Dieu lui-même se retirait du gouvernement des choses humaines. Que le Vicaire de Jésus-Christ reprenne sa place au sommet de la montagne sainte, les peuples revoient alors sous ses traits augustes l'image même de la Divinité ; ils sentent que Tordre est rétabli ; et les esprits rassurés et affermis rentrent peu à peu dans le repos et la paix.
Tel est donc le rôle du Pape dans l'Eglise et dans le monde ; telle est du moins cette mission sublime dans quelques-uns de ses principaux caractères. Car c'est une esquisse rapide que nous venons de faire ; et nous avions hâte de sortir de ces considérations générales pour parler plus directement de celui dont le nom se trouve aujourd'hui sur toutes les lèvres et la pensée dans tous les cœurs.
Il y a, à l'heure où je vous parle, un homme, un vieillard octogénaire qui (chose inouïe dans les fastes de l'Eglise ) depuis plus de trente ans remplit à la lettre, et d'une manière admirable, ce rôle dont je viens de vous rappeler les plus grandes lignes ; un homme qui garde, au sommet de l'Eglise catholique, le trésor général des célestes oracles dont il est le dépositaire ; un homme qui, constitué divinement le centre de l'Eglise, veille constamment à maintenir l'unité sans division, l'intégrité doctrinale sans tache et sans mélange, l'indépendance sans entraves, prêt à lutter jusqu'au péril de sa vie contre quiconque voudrait ou l'entamer ou l'asservir ; un homme dont la mission est aussi grande que le monde, dont la parole jette les enseignements aussi loin que le jour lance ses feux, dont l'œil attentif cherche sans cesse, dans le plus profond des espaces, les peuples errants afin de les éclairer, dont l'oreille, toujours penchée sur l'abîme des siècles, épie toutes les aspirations à la vérité pour y satisfaire, tous les bruits
(l'erreur pour les confondre, tous les soupirs de servitude religieuse ou morale pour affranchir ou consoler les âmes qui les exhalent ; un homme qui, en dépit des rois et des maîtres de la terre, en dépit de la force et de la persécution, possède, même au milieu de l'exil, même dans l'abandon, le dépouillement et la servitude, une puissance sans bornes, un pouvoir immuable, une souveraineté exemplaire, une royauté plus haute et plus noble que toutes les royautés du monde, comme le ciel est plus haut que la terre qu'il domine, comme l'océan est plus vaste que le fleuve qui s'y jette, comme l'éternité est plus grande que le temps qui s'y engloutit. Cet homme, vous le connaissez comme moi, vous l'admirez comme moi, vous l'aimez comme moi, et vous l'appelez comme moi du nom de roi, du nom de Pontife, du nom de Père ; cet homme unique et sans égal, c'est Pie IX.
Et pour vous persuader que nous n'exagérons pas, voyez plutôt. Voilà trente et un ans que les événements de ce règne merveilleux se déroulent sous les yeux du monde. Durant ce long espace de temps, qu'il n'a été donné à aucun Pape de parcourir depuis saint Pierre, quel éclat ! quelles attitudes ! quelle grandeur ! L'heure n'est pas venue de résumer les actes d'une vie qui occupera un rang à part dans l'histoire du genre humain. Et du reste la Providence n'a pas dit son dernier mot sur ce pontificat qui dure encore. Mais déjà que de moments solennels dans cette grande carrière, que de victoires intellectuelles et morales pour qui sait apprécier les choses de ce monde à leur juste valeur, et les rapporter à leur véritable fin, qui est le règne universel du Christ ! La révolution démasquée dans ses moyens et dans son but ; les erreurs contemporaines, sous quelque nom qu'elles se cachent, signalées, réfutées, frappées à mort par la proclamation solennelle des droits absolus et supérieurs de la vérité ; la doc-
trine, la vie et la charité chrétienne répandues et développées dans l'univers entier ; tout l'ordre surnaturel réaffirmé et consolidé dans l'éclatant privilège de Marie si intimement uni au dogme de la Maternité divine et à l'économie entière de la Rédemption ; l'unité liturgique venant resserrer et fortifier les liens de la foi par la prière commune ; le principe d'autorité placé désormais, par la définition papale, hors de toute atteinte et recevant sa plus large consécration du sentiment unanime d'un concile œcuménique ; la vertu et la sainteté exaltées par des jugements solennels et glorifiées avec d'autant plus d'éclat que les vices et les désordres de la société moderne tendent à les rabaisser davantage ; un mouvement d'union, tel qu'il ne s'en est pas vu de plus grand dans l'histoire, s'opérant au nom d'une voix respectée et obéie de tous ; la hiérarchie catholique rétablie au milieu de l'hérésie et du schisme ; les missions parmi les infidèles reprenant une nouvelle vie, avec les deux cents sièges épiscopaux ou vicariats apostoliques érigés sur la surface du globe : quelle somme d'œuvres pour un seul pontificat, quelle incomparable splendeur !
Et, pourtant, ce n'est là qu'une partie et un sommaire des choses admirables que l'illustre Pontife actuel a accomplies sous nos yeux dans l'Eglise et dans le monde depuis un tiers de siècle. Nous ne pourrions, sans dépasser les Umites d'un simple discours, je ne dis pas les apprécier, mais même les énumérer.
Heureux, pouvons-nous dire après cela, heureux le monde, s'il savait rendre hommage à une royauté si sainte, à une paternité si bienfaisante, et en accepter docilement la tutelle ! Heureuses les nations si elles comprenaient le devoir qu'elles ont de faire remonter vers le Pontife suprême un reflux d'obéissance et d'attachement, proportionné à la majesté de son pouvoir, et à l'immense
charité qui de son cœur s'épanche sur le monde ! Heureuses les sociétés, si on les voyait, comme jadis, se réfugier sous son sceptre et s'abriter sous sa main ! L'humanité jouirait du bonheur qu'elle poursuit de ses rêves les plus ardents. Les peuples se réuniraient dans une vaste unité de croyances et de sentiments. De l'Orient à l'Occident, des pôles à l'équateur, les cœurs s'appelleraient et se répondraient, impatients de voir s'abaisser les barrières qui les divisent, et de substituer à leur vie morcelée, et à leurs mouvements hostiles, une vie commune et de pacifiques aspirations.
Seul, le catholicisme, avec son chef suprême, pourrait ainsi lier les divers tronçons du genre humain en un seul et même faisceau. Seul le Pape représente des principes et des croyances capables de réunir les esprits en une seule et même foi. Seul le Pape exerce une puissance assez douce pour captiver tous les cœurs, assez haute pour que les rois puissent la subir sans abaissement, assez indépendante pour que nulle nation n'ait sujet de la redouter, assez souple pour pouvoir s'étendre sans changer de base, et pour accueillir sous ses ailes tous les pays, toutes les races et toutes les langues. Le pouvoir papal constitue la plus solide garantie, non seulement du bonheur religieux, mais de l'harmonie sociale et de la paix internationale.
Pour nous, enfants de cette terre bénie du Canada qui, par une protection toute spéciale de la divine Providence, avons jusqu'ici échappé aux troubles et aux égarements qui agitent la plupart des nations et les tiennent suspendues au-dessus des abîmes, n'oublions pas, ah ! n'oublions jamais ce que, comme peuple, nous devons à l'Eglise, à la Papauté, et en particulier au grand et immortel Pontife qui occupe aujourd'hui la chaire de Saint-Pierre.
Que de fois sa main bienveillante ne nous a-t-elle pas bénis ! Que de fois son cœur paternel n'a-t-il pas étendu
jusqu'à nous la meilleure part de sa sollicitude ! De quels bienfaits ne nous a-t-il pas comblés, nous catholiques de ce pays, nous enfants de la Nouvelle-France, nous surtout habitants de cette vieille Métropole, premier berceau de la foi, premier foyer de la lumière et de la vérité chrétienne dans l'Amérique du Nord ! Le nom même de cette église élevée à l'insigne honneur de Basilique, rappelle la bonté et la générosité de Pie IX à notre égard. Et aujourd'hui (qu'on me permette au moins cette brève allusion à l'un des événements les plus importants de notre histoire religieuse), nos yeux n'ont qu'à se tourner vers le trône de cette Basilique pour faire germer dans nos cœurs et éclater sur nos lèvres un sentiment profond de reconnaissance envers le Pontife, et le Père, qui dans sa sollicitude, nous envoie un représentant direct de sa puissance, de sa sagesse et de son amour.
Ah ! protestons encore une fois de notre soumission filiale, de notre dévouement absolu à celui qui veut bien nous donner des marques si touchantes d'intérêt et de tendresse ; unissons-nous au concert que forment aujourd'hui tous les cœurs catholiques du monde entier, et disons tous ensemble : Dominus conservet eum.
Oui, que Dieu protège Pie IX ; que Dieu le conserve ; que Dieu prolonge encore le miracle de son admirable vieillesse, que Dieu le fasse échapper à la malice de ses ennemis ; que Dieu lui donne de voir, avant de descendre dans la tombe et d'être placé sur nos autels, le triomphe de la vérité, le triomphe de la justice, le triomphe deja charité, le triomphe, en un mot, de la sainte Eglise de Jésus-Christ.
Ainsi soit-il.
Confcrcncea eur le Droit naturel