‹ Echos et glanuresChapitre 30 sur 51 · DONNÉES A L'UNIVERSITÉ LAVAL PENDANT L'HIVER DE · texte numérisé non relu

DONNÉES A L'UNIVERSITÉ LAVAL PENDANT L'HIVER DE

Nous ne pouvons songer à publier un texte complet de ces conférences dont l'auteur ne coucha sur le papier que les idées principales. Le lecteur voudra bien se contenter de l'analyse que nous lui offrons, et dans laquelle certains passages plus caractéristiques seront textuellement insérés.

L'abbé Paquet semble avoir pris pour base de son travail, au moins dans les premières leçons, le classique traité de Taparelli. Cet ouvrage de forte substance, mais touffu et peu accessible au commun des esprits, ne pouvait trouver un interprète plus clair et plus fidèle. Suivons le conférencier dans le développement des thèses et des doctrines qui font l'objet de son enseignement.

La première leçon s'ouvre par quelques considérations préalables sur l'importance de ce nouveau cours et sur les maîtres qui en fourniront la pensée directrice.

L'importance du Droit naturel est d'autant plus grande qu'il renferme les premiers principes de la conduite de l'homme tant dans ses rapports avec lui-même que dans ses rapports avec son Créateur et avec ses semblables ; les principes et les règles souveraines qui doivent présider à la constitution de la société, et qui forment par conséquent la base et la norme des relations sociales. C'est au droit naturel à fournir aux autres sciences, notamment à la science légale, les lois morales sur lesquelles elles reposent et qu'elles doivent toujours respecter. Sans cela, nous séparons la légalité de la moralité.

Le conférencier ajoute cette déclaration où se traduisent et sa modestie et sa prudence :

Par nos seules forces, dans une matière si vaste et si ardue, nous ne pourrions que bégayer, et nous risquerions beaucoup de nous égarer. Aussi aurons-nous grand soin de prendre pour seuls guides les maîtres dont la science et l'orthodoxie sont à l'abri du plus léger doute. En ceci, comme en tout le reste, notre route est tracée, et rien ne nous en fera dévier. Rome, la doctrine romaine, voilà l'étoile polaire, le phare lumineux qui nous dirigera dans toutes nos recherches.

Ces recherches du conférencier s'appliquent d'abord à déterminer l'objet de l'activité humaine. L'homme est fait pour le bonheur. ^^ En nous étudiant nous-mêmes, en nous repliant sur nous-mêmes, nous constatons qu'il y a en nous un principe d'activité qui nous porte sans cesse à chercher hors de nous un objet propre à satisfaire nos tendances et les facultés dont nous sommes doués. Cet objet,

terme de nos inclinations, renferme pour nous le bien, le bonheur. '^ Mais il y a les vrais et les faux biens. Le vrai bien de Thomme, être intelligent et libre, ne consiste pas dans Tobjet vers lequel se porte Tune ou Fautre de ses facultés prise isolément, mais dans Tobjet qui répond à sa nature propre, à sa tendance primordiale, à sa constitution d'être raisonnable créé à l'image de Dieu lui-même.

Voilà pourquoi, des trois espèces de biens appelés par les moralistes, le bien honnête ou final, le bien utile et le bien agréable, c'est le premier qui constitue pour l'homme le bien véritable et avant tout désirable. Sans doute, l'homme veut aussi l'utile et l'agréable. Mais il les doit vouloir dans l'ordre, comme subordonnés à l'honnête, lequel seul peut faire que l'utile et l'agréable soient eux aussi des biens dignes de notre nature.

Au début de sa deuxième leçon, l'abbé Paquet exprime la crainte qu'il avait d'abord conçue qu'un cours de Droit naturel, philosophique et didactique, ne réussît pas à grouper et surtout à retenir autour de sa chaire un auditoire bien nombreux.

Je suis maintenant rassuré, ajoute-t-il, et je vous deman-

•de pardon, Messieurs, d'avoir un instant douté de votre empressement à fortifier vos esprits d'études sérieuses, quoique sèches et arides. Une fois de plus je comprends, «t je suis heureux de le dire, que le public de Québec n'est pas un public frivole, qu'il se distingue par le goût des choses de la pensée, par l'encouragement qu'il sait donner aux institutions qui l'invitent à s'asseoir au frugal mais salutaire banquet de la science.

Puis le conférencier entreprend d'établir sur quel objet il faut placer le bien final de l'homme, c'est-à-dire le bonheur. Voici son raisonnement : l'homme, par la nature même de son intelligence qui le distingue de la brute, perçoit non pas un bien seulement, mais le bien, le bien illimité, indéfini, abstraction faite des bornes de la matière, de l'espace et du temps. Or, la volonté suit la perception de l'esprit ou la connaissance intellectuelle. La volonté donc se porte vers le bien, le bien universel, le bien sans limites, le bien infini.

Arrêtons-nous un instant, dit l'abbé Paquet, et tâchons de nous bien pénétrer de l'importance du principe que nous venons de poser. Ce principe est gros de conséquences. Il décide la question de l'immortalité de l'âme, il résout le problème d'une vie future ; il trace la ligne de démarcation ou plutôt il creuse l'abîme qui nous sépare des pseudo-philosophes pour qui la destinée humaine gît tout entière dans les biens et les jouissances de la vie présente. Etrange abus de l'intelligence et de la raison dont ces hommes ne comprennent ni la grandeur ni la

portée ni les hautes et sublimes aspirations et qu'ils ravalent au niveau de l'instinct borné de la brute.

Le drame de la vie humaine, s'il a son prologue sur le théâtre de ce monde, ne peut donc y avoir son épilogue.

Les biens terrestres même légitimes ne peuvent faire le bonheur de l'homme : ils sont limités, mélangés de mal, instables, périssables ; jamais ils ne pourront satisfaire un être dont l'opération propre est la pensée, et qui, par la pensée, s'élance plus prompt que l'éclair au delà des frontières les plus éloignées de ce monde visible. La science, les plaisirs honnêtes, les richesses, la gloire, les honneurs, sont des biens intermédiaires que l'homme peut goûter en passant, mais dans lesquels il ne trouve pas le repos complet après lequel il aspire. Ecartons donc tout bien fini, puisqu'aucun d'eux n'épuise les forces et les aspirations dç notre nature. Que reste-t-il comme l'objet propre et définitif de notre volonté ? le Bien infini, l'Etre illimité. Dieu lui-même.

C'est dire " que le bonheur complet n'est pas de ce monde ; que la perfection de la vie présente consiste à tendre sans cesse vers ce Bien éloigné qui s'offre à nos regards entouré de voiles et de mystères, et dont la beauté rayonne dans les œuvres de la création. " La joie que nous goûtons dans ce bonheur imparfait ne nécessite pas notre volonté. De là les combats que nous soutenons, et à travers lesquels nos facultés se frayent un chemin vers le bonheur final.

Ces facultés, ajoute réminent professeur, le philosophe les étudie dans l'état purement naturel où le Créateur aurait pu nous laisser, et dans lequel elles eussent réclamé une fin digne de leur noblesse. Le théologien, lui, les étudie dans l'état surnaturel, c'est-à-dire élevées et ennoblies par les dons mystérieux de la grâce et de la gloire.

Le conférencier termine par cette remarque aussi profonde que juste : la perfection de rhomme dans l'état de béatitude où nous verrons et posséderons immédiatement Dieu, est avant tout intellectuelle ; la perfection de ce monde, où rhomme tend vers le Bien infini de tous les ressorts de sa volonté et de sa liberté, est avant tout morale.

Dans sa troisième leçon, F abbé Paquet débute par ces mots : ^' Il n'est pas de question que rhumanité ait agitée avec autant de passion, et qui Fait agitée plus profondément elle-même que la liberté " ; et c'est cette question que le conférencier aborde, se proposant tout à la fois de constater la liberté et de la bien définir.

Nulle preuve de la liberté n'est plus simple ni plus convaincante que celle du sens intime :

Le sens intime, cette voix intérieure qui nous parle sans cesse et ne peut mentir parce qu'elle est l'écho de notre nature, résout cette question qui est le fondement même de

toute la morale. Le sens intime nous dit que nous sommes libres. Aussi toute langue qui prononce les mots de vertu et de vice, de mérite et de démérite, de louange et de blâme, de récompense et de peine, de conscience et de remords ; tout ordre qu'on donne, toute loi qu'on promulgue, tout conseil qu'on demande, tout repentir qu'on exprime, tout châtiment qu'on inflige, tout pouvoir qui se constitue, tout ce qui se fait et se dit parmi les hommes, tout parle en faveur de la liberté humaine, tout nous montre quel est là-dessus le sens intime du vulgaire et des classes sociales les plus élevées.

Nous ne suivrons pas le conférencier dans la discussion souvent subtile des systèmes à forme fataliste et nécessitante qu'il s'est appliqué à réfuter. Cette réfutation témoigne de la grande force d'intelligence de l'abbé Paquet. Contentons-nous de citer cette dernière réponse accessible à tous les esprits :

De même qu'à ceux qui nient le mouvement, il suffit d'opposer un fait, savoir de marcher, de même aussi à ceux qui nient la liberté, sous quelque spécieux argument que puisse se présenter leur négation, il suffit de répondre par un fait clair et décisif, dont le sentiment ne nous abandonne jamais, et qui est d'accord avec toutes les langues et toute la conduite humaine. Ce fait invincible est celui que m'atteste ma conscience lorsque, me trouvant placé sous l'empire du plus fort des motifs possibles, celui de ma conservation par exemple, elle me dit, elle me fait clairement sentir qu'il dépend de moi, uniquement de moi, de céder ou de résister à ce motif, de faire ou de ne pas faire ce qu'il me suggère.

Se demandant ensuite en quoi consiste la liberté, le savant professeur démontre que ce n'est pas une puissance 'de l'âme distincte des autres puissances, mais une qualité inhérente à la volonté dont sont doués les êtres intelligents. Et le rapport de la liberté à la volonté peut être en quelque sorte assimilé à celui qui règne entre la raison et Tintelligence. L'intelligence perçoit nécessairement les vérités évidentes ; mais, là où l'évidence manque, la raison ne procède que par des opinions et des probabilités. De même la volonté cherche partout et nécessairement le bonheur ; mais, ^' parce que ce bonheur se présente à elle, incarné, pour ainsi dire, et limité en des objets finis qui ne peuvent ni la fixer ni la contraindre ni épuiser ses désirs, elle s'y attache librement. "

La quatrième leçon pousse encore plus loin l'analyse du concept de la liberté. Elle établit que l'acte de choisir, fonction propre de la liberté, ne saurait être séparé sans danger ni de la volonté qui en est le principe, ni de l'intelligence qui en est la règle.

Faites de la liberté ce qu'elle est réellement, une propriété de la volonté éclairée et gouvernée par la raison : alors vous donnez une règle et un frein à cette force puis-

santé du libre arbitre ; vous resserrez le champ de son action dans les limites mêmes où, d'après l(;s desseins du Créateur manifestés dans notre nature, l'intelligence et la volonté doivent s'exercer légitimement, et la perfection de la liberté consistera dans la perfection même de ces deux puissances. Séparez la liberté de l'intelligence et de la volonté : qu'avez-vous ? une force brutale, un cheval fougueux et indompté qui court au hasard sans frein si guide, une bête féroce qui jette partout l'épouvante, ces monstres à figure humaine qui, au nom de la liberté,, organisent l'émeute et la révolution.

De là plusieurs conséquences importantes. 1^ La liberté ne consiste pas dans l'absence de toute entrave, soit pour l'esprit, soit pour le cœur.

Quel est l'élément de la pensée humaine ? la vérité.^ C'est là le champ où les esprits se meuvent à l'aise, de même que l'air est l'élément où vole l'oiseau, que l'onde est l'élément où nage le poisson. Au delà de certaines bornes, le vrai cesse d'être, le champ du vrai s'arrête là où commence le faux. Dirons-nous que cette limite diminue notre liberté ? Dirons-nous que c'est attenter à un droit de l'homme, à son privilège d'être libre, que d'éclairer le précipice, mettre en saillie l'écueil contre lequel la pensée pourrait aller se briser ? Autant vaudrait dire que les lumières disposées la nuit le long de nos rues, pour prévenir les accidents, nuisent à la circulation, ou bien encore que les fanaux dressés sur un récif, pour en écarter les navires, s'opposent à la liberté de leur course.

Les mêmes règles doivent s'appliquer à la volonté. La

liberté de la volonté ne consiste pas à tout faire, mais à se maintenir dans les limites du bien. Autrement, il faudrait effacer dans nos sociétés la distinction du bien et du mal, et faire reculer la civilisation au delà même des frontières de la barbarie.

2^ Il suit de là que la liberté de Terreur, comme droit, n'existe pas.

Cette liberté écarterait l'intelligence de sa fin naturelle, la vérité. Dans la vérité, l'intelligence trouve sa perfection, sa félicité et sa gloire. L'erreur n'a aucun droit sur l'intelligence ; elle ne peiit que l'opprimer et la déshonorer. C'est ce que l'Evangile nous dit d'une façon sublime : Veritas liherahit vos; la vérité est libératrice.

3^ Il suit encore de là que la liberté du mal, comme droit, ne saurait être admise.

Cette liberté éloignerait la volonté de sa fin, de sa perfection et de sa félicité, qui sont le bien. Comme la vérité «est la maîtresse des esprits, la vertu est la reine des âmes. Le mal est la tyrannie de la volonté, comme l'erreur est la tyrannie de l'intelligence. La liberté morale consiste à repousser ce despotisme, à secouer le joug de cet esclavage que l'Evangile nous signale encore de la manière la plus claire en disant : Quifadt peccatum, sewus est peccati; celui qui commet le péché en est l'esclave.

Et ici le conférencier, pénétré de l'importance d'une question si mal comprise d'un grand nombre, cite saint Thomas et '^ les bons vieux scolastiques, ces géants de la science qui dominent

de si haut nos progrès modernes, " pour faire voir que la faculté de faire le mal n'est pas de l'essence de la liberté, mais qu'elle en est le défaut et l'amoindrissement. Il montre comment ^' d'une simple définition fautive jaillissent des idées qui peuvent affecter et bouleverser la société tout entière. " Il en appelle à Dieu et aux anges bienheureux qui sont libres sans pouvoir mal faire ; et il conclut que si l'homme possède ici-bas ce pouvoir, c'est que la vie présente est un stage d'épreuve et que nous y avons été mis par Dieu pour nous parfaire nous-mêmes par l'exercice de cette liberté dont nous pouvons abuser, mais dont nous devons bien user.

4° Enfin, il suit de ces principes qu'une société qui donne à ses membres, dans la sphère qui lui est propre, la liberté du mal est moins parfaite que celle qui la leur refuse. Vérité fondamentale et qui est le contre-pied de l'erreur libérale.

De la cinquième leçon nous ne dirons que quelques mots. Le conférencier, rencontrant sur son chemin la grande objection tirée de la prescience de Dieu contre la liberté, ne pouvait se dispenser d'y répondre. Sa réponse, éloignée

de toute présomption, ne tend qu^^' à soulever un petit coin du voile qui recouvre un grand mystère. ''

La prescience de Dieu est une vérité incontestable. L'abbé Paquet le démontre avec toute la clarté d'un esprit vigoureux, habitué au jeu des spéculations dogmatiques. La liberté de l'homme est une autre vérité dont le conférencier a donné antérieurement des preuves solides. Ce sont les deux bouts de la chaîne, qu'il tient fermement en ses mains. Pour les réunir, l'éminent disciple de l'illustre Franzelin rejette certains systèmes et s'attache à celui qui lui semble le plus plausible. Toutefois, sa raison si droite ne peut se défendre d'un doute sérieux ; et il termine par ce mot du comte de Maistre, sensé dans sa paradoxale hardiesse, ^^ qu'il n'y a point de philosophie sans l'art de mépriser les objections. "

La sixième leçon descend sur un terrain plus pratique. Il s'agit de la liberté de conscience et dg la liberté des cultes. Ces deux sortes de liberté ne doivent pas être confondues ; l'une est individuelle, l'autre est sociale.

On peut définir la liberté de conscience : la faculté d'adhérer librement par l'intelligence et

la volonté à ce que Ton sait être la vérité et le bien. Ainsi entendue, cette liberté n'est pas une conquête de la Révolution, laquelle a tout fait pour l'opprimer, mais un droit naturel hautement protégé et proclamé par l'Eglise. L'exemple des martyrs est là pour le prouver. Et '' l'Eglise qui développe chez ses enfants des sentiments d'une aussi admirable générosité pour maintenir l'inviolabilité des droits de la conscience, cette même Eglise use des égards les plus déhcats, d'un respect sans bornes à l'égard de la conscience de ceux qui ne lui appartiennent pas. " " Les lois canoniques interdisent avec une sévérité implacable tout moyen de prosélytisme qui aurait un caractère quelconque de violence, et elles édictent des peines sévères contre quiconque commettrait l'attentat de conférer le baptême aux enfants juifs ou infidèles sans le consentement exprès des parents. " Saint Thomas démontre que la pratique contraire répugne au droit naturel.

Impossible assurément, remarque ici le conférencier, de trouver une doctrine, à la fois plus modérée et plus juste. Et cette modération contraste singulièrement avec Tacharnement que mettent les soi-disant modérés de nos jours à s'emparer de l'enseignement public en violant les lois de la famille et celles de l'Eglise.

Quant à ceux que l'Eglise a reçus dans son

sein et qui renient la foi de leur baptême, cet acte d'indocilité, et cette violation des promesses les plus solennelles, n'est pas sans mériter les plus sévères rigueurs.

Et si Tapostasie ou même la simple hérésie devient scandaleuse et dogmatisante, en d'autres termes, si elle s'emploie à faire des prosélytes, dans ce cas, l'Eglise, comme société parfaite, soucieuse de sa propre conservation, a le droit et le devoir de réprimer un attentat qui peut entraîner sa ruine. Et si ce crime antireligieux se commet dans une société façonnée tout entière et animée par le catholicisme et où la profession d'une même croyance fait partie, à titre d'élément principal, de l'ordre public établi par la loi, c'est la vie même de la société chrétienne qui se trouve menacée. Pourquoi alors l'Eghse et le pouvoir civil unis ensemble ne pourraient-ils pas empêcher la manifestation d'opinions qui bouleversent radicalement l'ordre établi par la loi ? En ce cas, l'autorité politique est tenue de prêter son appui à l'Eglise, et, au besoin, de recourir à la force physique, pour garantir aux membres de la société un bien qu'ils considèrent comme le bien suprême, le bien de la foi véritable nécessaire au salut éternel.

C'est l'histoire de l'Inquisition, et la raison qui lui a donné naissance.

Quant à la liberté des cultes, le conférencier résume toute la doctrine relative à cette grave question en deux propositions établissant ce qu'on est convenu d'appeler la thèse et l'hypothèse.

[ 245 ] Première proposition :

La liberté des cultes considérée en elle-même, abstraction faite des conditions particulières de temps et de pays déterminés, est absurde à raison du faux principe de Tindifférentisme sur lequel elle repose ; elle est en outre antisociale, à raison des divisions et des autres effets malheureux qu'elle produit. Par conséquent, elle ne peut jamais être considérée comme un bien absolu ; beaucoup moins encore peut-elle être convoitée et introduite comme telle.

Deuxième proposition :

La liberté des cultes envisagée, non pas d'une manière absolue, mais au point de vue des conditions spéciales où un peuple donné est susceptible de se trouver, peut être considérée comme un moindre mal. Et dans ce cas il ne répugne pas qu'elle soit tolérée et garantie même par des gouvernements catholiques.

Dans Texposé de cette doctrine, relevons l'observation judicieuse suivante de l'abbé Paquet :

Nous ne voulons pas omettre de faire remarquer que la disposition, nous allions dire l'obstination de certains orateurs ou publicistes à s'en tenir strictement au côté pratique de la question, sans vouloir s'élever plus haut ou pénétrer plus avant, pourrait devenir la source d'une confusion sérieuse, propre à jeter des ombres sur* la vérité et à la transformer en erreur. Il est bon en efïet de tenir constamment le regard de l'esprit fixé sur l'idéal, sur le but à atteindre : autrement on risque de considérer comme

excellent en soi ce qui ne peut se justifier que par les circonstances.

La septième leçon roule sur la liberté de la presse ; et voici les conclusions auxquelles arrive le conférencier :

1^ La liberté de la presse, loin d'être un droit naturel, n'a aucun fondement dans la nature des choses ; — 2° Quoique, dans certaines circonstances données, elle puisse être considérée tout comme la liberté des cultes, comme un moindre mal, cependant prise en elle-même elle est une source de dissensions religieuses, de discordes politiques, et de désagrégation sociale. — 3° Les mesures préventives en matière de presse valent infiniment mieux que les mesures répressives.

A l'appui de la seconde conclusion, citons ce tableau tracé de main de maître et qui n'a pas vieilli :

Il est vrai que, spéculativement, des gouvernements bien intentionnés peuvent emprunter à la discussion publique de nombreuses et utiles lumières. Mais il faudrait pour cela que la discussion fût conduite loyalement et franchement, par une presse indépendante et soucieuse avant tout des intérêts communs. Or, je le demande, où se trouve, même dans les pays constitutionnels, la presse véritablement libre, planant au-dessus des intérêts de parti et ne visant qu'au bien commun de la société ?

Est-ce celle que soldent les gouvernements pour défendre tout ce qu'ils font ou tout ce qu'ils projettent de faire, même les actes les plus iniques, les plus excessifs, les plus arbitraires ? Est-ce celle de l'opposition systématique chargée de battre en brèche par tous les moyens, honnêtes ou déloyaux, la citadelle du pouvoir, pour qu'elle tombe aux mains du parti que cette presse représente ? Est-ce celle qui spécule sur le scandale, sur la calomnie, sur le mensonge, sur la crainte qu'a tout homme qui se respecte de se voir traîné dans la boue par des gens sans aveu, sans conscience, sans personnalité même, et de ne pouvoir obtenir réparation qu'au prix d'une publicité qui augmente le mal au lieu de le guérir ? — L'intérêt politique prime tous les intérêts, le succès politique prime tous les succès. C'est ce qui fait qu'après les luttes religieuses qui sont les plus fatales, les plus acharnées sont les batailles politiques. Et pour promouvoir l'intérêt politique, pour arriver au succès politique, on va jusqu'à sacrifier tous les autres intérêts, ceux de la famille, ceux de la société, ceux mêmes de la vie future. On s'arroge le droit d'endoctriner les masses par de spécieux sophismes, de les exciter par les déclamations les plus provocantes, et de poursuivre ses adversaires jusque dans le sanctuaire sacré du foyer domestique. De là un malaise quasi universel. Et lorsque, comme aujourd'hui, le mouvement vertigineux des portefeuilles, des fonctions publiques, des élections parlementaires ou municipales éveille et échauffe sans relâche à chaque coin de rue les colères et les passions, comment voulez-vous que ce malaise n'aille pas jusqu'aux haines les plus vives, jusqu'aux divisions les plus profondes, et jusqu'à la dissolution de l'unité sociale ?

Le conférencier montre ensuite combien il

est difficile de réparer le mal fait par la presse, et il signale les écarts et le manque de scrupule d'un trop grand nombre de journaux, surtout à l'endroit du prochain :

Parmi les journalistes qui se donnent la mission d'éclairer quotidiennement le public, combien y en a-t-il dont les intentions soient vraiment droites et pures, combien qui brûlent d'un zèle véritable pour la vérité et la justice, combien qui soient prêts à mettre de côté l'intérêt personnel ou l'intérêt d'un parti pour le bien général, combien qui s'inspirent de sentiments vraiment chrétiens, combien qui se rappellent chaque jour qu'il faut aimer le prochain comme soi-même, qu'il ne faut faire d'injustice à personne, qu'il ne faut pas mentir, qu'il ne faut pas calomnier, qu'il ne faut pas révéler les torts cachés de sesfrères, qu'il ne faut pas faire de jugements téméraires, encore moins les écrire, que la réputation du prochain est une chose sacrée qu'il ne faut pas chercher à détruire ? Quels sont, je le demande, les journalistes d'aujourd'hui qui se mettent sous les yeux ce petit code pratique de la loi chrétienne et qui s'examinent le soir pour voir si par hasard ils n'y ont pas manqué ? Et pourtant, Messieurs, la loi de l'Evangile est faite pour les journalistes comme pour les autres ; et si c'est un péché de calomnier son prochain ou même de médire de lui devant quelques personnes, ce ne doit pas être assurément un moindre péché d'imprimer la médisance ou la calomnie à des milliers d'exemplaires et de lui faire faire en vingt -quatre heures tout le tour d'un pays.

Nous arrêtons là ces extraits et ces remarques toujours pleines d'actualité. L'auteur, en ter-

m inant ses réflexions sur la liberté de la presse, déclare s^être inspiré de la célèbre revue italienne la Civiltà cattolica. Ajoutons nous-même que tout son cours de droit naturel s'est inspiré de la plus pure et de la plus solide doctrine catholique.

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