EN VOYAGE
Avant de quitter Québec pour mon pèlerinage de Rome, j'ai promis aux lecteurs de la Revue Eucharistique, de leur parler, autant que les circonstances le permettraient, des principaux événements religieux dont je serais témoin dans la Ville Eternelle.
Je commence aujourd'hui même à remplir ma promesse, et naturellement c'est de la fête du jour que je dois les entretenir.
La fête du jour, c'est le Cinquantenaire de l'Immaculée ! Le monde catholique tout entier est rempli de cette fête, et le Canada n'a pas été le dernier à célébrer pompeusement un si grand anniversaire.
Mais c'est à Rome surtout, — nous le savions déjà et nous le constatons une fois encore, — c'est à Rome qu'il faut voir les manifestations de la dévotion à la Mère de Dieu.
Rome, malgré le malheur des temps, n'a rien perdu de sa dévotion à la Sainte Vierge. Les démonstrations dont je viens d'être témoin le prouvent surabondamment. Elles ont été générales,
1. Nous reproduisons ici ces quelques pages pour montrer l'abbé Paquet dans le rôle modeste mais intéressant de chroniqueur de la Revue fondée par ses soins et qu'il dirigea avec tant de zèle jusqu'à sa mort.
2. L'abbé Paquet, ayant passé l'hiver de 1904-1905 en Europe, voulut bien de là adresser à sa chère Revue Eux^haristique quelques correspondances. Nous en détachons les passages suivants.
très belles, et extrêmement touchantes. Toutes les églises et chapelles de Rome y ont pris part, et le 8 décembre et le dimanche dans l'octave de la fête, la joie universelle s'est manifestée par une brillante illumination à laquelle la Ville entière a participé, et dont le point le plus brillant était la colonne et la statue colossale érigées sur la place d'Espagne en souvenir de la proclamation du dogme de l'Immaculée-Conception.
De toutes les fêtes organisées pour la Madone, celle de Saint- Pierre, la seule église où le Pape, dans sa condition de captif, puisse paraître, était, — on le comprend, — la plus belle, la plus recherchée par les centaines de mille étrangers qui remplissent Rome en ce moment. J'étais à cette fête, j'ai tout vu, tout entendu, et je me déclare incapable d'en rien dire. Je serais téméraire d'essayer de décrire un spectacle comme celui qui s'est déroulé sous mes yeux dans la Basilique Vaticane le jour de l'Immaculée-Conception. On ne décrit pas les beautés du Ciel. L'apôtre saint Paul, qui en avait eu une rapide vision, n'a pas osé l'entreprendre. Il est vrai que la basilique de Saint-Pierre, même comme elle m'est apparue jeudi, n'est pas le ciel ; mais s'il est une chose au monde qui puisse en donner une toute petite idée, c'est bien la solennité que j'ai contemplée de mes yeux en ce jour inoubliable.
J'y ai vu le Pape. J'ai reçu, avec les 60,000 personnes qui encombraient l'immense Basilique, les bénédictions qu'il distribuait à la foule avec un sourire divin que je n'oublierai jamais. Une chose m'a frappé et a frappé tous ceux qui comme moi ont connu Pie IX autrefois : ces deux Papes se ressemblent ; même stature, même coup d'œil, même son de voix, même sourire, presque même coupe de figure.
L'impression créée par sa présence, son regard, son geste, sa parole, reste profonde, ineffaçable.
Les ordres les plus stricts avaient été donnés de ne pas l'acclamer. A un moment donné, peu s'en est fallu que la consigne ne fût violée. Sans la crainte de désobéir à un Père que tout le monde aime et vénère, les voûtes de Saint-Pierre auraient retenti de gigantesques acclamations.
La cérémonie de Saint-Pierre, commencée à 9 h., s'est terminée
à 1 h. Elle a dépassé en grandeur et en éclat celle des autres églises comme le soleil dépasse en splendeur les astres du firmament.
Les fêtes en l'honneur de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge, sont à peine terminées. Depuis le 8 décembre il ne s'est pas passé un seul jour sans que, dans une église ou dans une autre,, n'ait eu lieu quelque pieuse et brillante solennité avec un immense concours de fidèles. L'amour des Italiens pour la Madone est vraiment prodigieux ; vous le trouvez dans toutes les classesde la société, et c'est à qui le manifestera avec plus de vivacité et d'enthousiasme.
Dans toutes ces démonstrations, une chose m'a frappé et m'a. profondément édifié. C'est la part qu'y ont prise les laïques et parmi eux les hommes les mieux posés dans la société romaine. J'assistais l'autre jour à une séance littéraire et musicale en l'honneur de l'Immaculée, dans l'église des Saints Apôtres. Un Cardinal présidait. Le programme, outre des morceaux de chant exécutés par un chœur d'au moins cent voix admirablement exercées, se composait de récitations, tantôt en prose, tantôt en vers, sur les grandeurs et les privilèges de la Sainte Vierge. La plupart des orateurs étaient des laïques de la bonne société romaine. C'était plaisir de les entendre exalter, avec l'emphase propre à l'éloquence italienne, la Femme incomparable qui a écrasé sous ses pieds le serpent infernal, celle qui est l'honneur, la gloire, la joie d'Israël et de l'humanité tout entière, le modèle par excellence de la femme chrétienne, la Mère aimable, la Mère admirable, la Mère aimante et miséricordieuse de Jésus. L'immense église était remplie. Le programme, quoique long, ne l'était pas encore assez pour satisfaire la dévotion des auditeurs. Il a fallu répéter certains morceaux, en particulier une cantate composée, il y a 50 ans, lors de la définition du dogme de l' Immaculée-Conception, et qui, paraît-il, n'a jamais été exécutée depuis, précisément parce qu'elle demande un très grand nombre de voix cultivées et une longue préparation.
Mon pèlerinage touche à sa fin. Du vaisseau qui me ramène à New-York, en route pour Québec, je vais essayer de réunir quelques-unes des impressions éprouvées au cours de la visite que j'ai faite à Lourdes et les communiquer aux lecteurs de la Revue Eucharistique.
L'attrait principal de mon voyage à Rome était d'assister aux inoubliables fêtes de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge, fêtes qui ont attiré dans la Ville Eternelle tant de milliers de pèlerins de toutes les parties du monde catholique, et dont un grand nombre de protestants ont également voulu être témoins.
Après Rome, après les solennités de la Basilique de Saint- Pierre, après les délicieuses émotions de l'audience et de la bénédiction du Pape, que pouvais-je désirer de mieux que voir Lourdes, ce petit coin de terre illustré par tant de miracles depuis un demi-siècle, Lourdes, l'endroit mille fois béni par les apparitions de la Reine du Ciel à une humble petite paysanne ?
Voir Lourdes, c'était, il me semble, mettre le couronnement à mon pèlerinage. J'y suis resté depuis le Vendredi-Saint jusqu'au jour de Pâques au soir.
Ce n'était pas encore le temps des grands pèlerinages. D'habitude, ils ne commencent guère que dans la seconde semaine de mai. Cette année la liste s'est ouverte par le pèlerinage national Belge, immédiatement suivi du pèlerinage national des hommes de France, lequel n'a pas dû réunir moins de cinquante mille personnes. En parcourant l'Ouest de la France, de Lourdes à Paris, j'ai pu constater que partout on se préparait activement à grossir les rangs de cette formidable armée d'hommes, et qu'on voudrait faire de ce pèlerinage une solennelle protestation contre les mesures iniques dont les catholiques souffrent si cruellement à l'heure actuelle en France.
Je disais donc qu'il n'y avait à Lourdes, au moment où je m'y suis trouvé, que des pèlerins isolés, et encore en assez petit nombre. C'est moins imposant comme spectacle et comme manifestation religieuse, mais plus satisfaisant pour la piété personnelle. Dans les grandes foules on est gêné, et souvent on n'arrive à voir
les choses que de loin. Pour une première visite, je préférais me trouver au milieu du petit nombre.
Aussi ai-je pu tout voir, tout étudier d'aussi près que j'ai voulu, admirer, je dirais presque savourer à loisir, la grotte d'abord, l'endroit le plus sacré et le plus intéressant, — puisque c'est là que la Sainte Vierge est apparue dix-huit fois à Bernadette, — puis la fontaine miraculeuse où tant de malades et d'infirmes ont trouvé leur guérison, enfin l'église du Rosaire, la Crypte et la Basilique, véritable chef-d'œuvre de force, d'élégance et de simplicité, où sont littéralement entassés des milliers d'ex-voto qui témoignent de la reconnaissance des pèlerins.
La Sainte Vierge avait demandé par Bernadette aux prêtres de lui élever une chapelle à l'endroit des apparitions. On peut dire que cette chapelle, construite avec l'argent du monde entier, se compose des trois parties que je viens de mentionner: la Crypte, la Basilique et le Rosaire. Chacune est venue à son temps, à mesure que les foules ont accouru et que les ressources se sont accumulées. L'ensemble, avec la place superbe qui se trouve en face, les avenues qui y conduisent, les montagnes qui servent d'encadrement, la jolie rivière du Gave qui baigne ces lieux enchanteurs, est d'un effet saisissant qu'on ne peut se lasser d'admirer.
Mais pour le pèlerin, le point de vue matériel, tout beau qu'il soit, n'est que secondaire. Ce qui impressionne surtout et empoigne l'âme, c'est de savoir, de sentir que la Sainte Vierge a fait choix de ce lieu même pour le sanctifier par sa présence, qu'elle s'y est proclamée l'Immaculée-Conception, qu'elle y a accompli d'ineffables desseins de bonté et de miséricorde pour la France qu'elle a toujours aimée d'un amour de prédilection, mais aussi pour le monde entier.
Lorsque, le cœur plein d'émotion, vous baisez ce rocher qu'elle a foulé de ses pieds, où elle a daigné s'entretenir avec une enfant de notre pauvre terre et lui communiquer ses désirs, ne vous semble-t-il pas que vous vous trouvez plus près du Ciel ? Vous voyez vous-même en esprit la Vierge Immaculée, vous croyez l'entendre parler, vous sentez qu'en parlant à Bernadette elle parle au monde entier, que par conséquent elle vous parle à vous
en particulier. Aussi avec quelle ardeur vous la priez, avec quelle foi, quelle confiance vous avez recours à son pouvoir d'intercession auprès de son Fils !
Ces pensées, ces impressions, se pressaient dans mon esprit, dans mon cœur, dans mon imagination, et j'éprouvais un sentiment que je ne saurais définir.
Je me disais, entre autres choses : Quelle meilleure preuve faudrait-il donc au plus incrédule pour le convaincre que la Sainte Vierge, Mère du Sauveur des hommes, est bien dans les desseins de Dieu, avec le Rédempteur lui-même, le lien qui doit unir la terre au Ciel ? Les apparitions de Lourdes, comme celles de la Salette, comme tant d'autres moins éclatantes mais non moins authentiques, ne font-elles pas voir jusqu'à l'évidence la vérité de ce rôle de corédemptrice que lui reconnaissent et l'Eglise et la piété des fidèles ? Ne démontrent-elles pas que c'est par Elle que nous devons aller à la source de toutes les grâces, au trône de toutes les miséricordes, Jésus-Christ notre Sauveur ?
Ces réflexions viennent naturellement à l'esprit du pèlerin qui touche pour la première fois ce sol sacré, qui pour la première fois appuie sa tête sur le rocher même où, à plusieurs reprises consécutives, se sont posés les pieds de la Vierge Immaculée.
Inutile de dire que, pèlerin moi-même, je me suis fait un devoir, au cours de ma visite au plus célèbre des sanctuaires de la Sainte Vierge, de donner une part de mes pauvres prières à tous ceux qui me sont chers, sans oublier les lecteurs de la Revue Eucharistique.