‹ Echos et glanuresChapitre 9 sur 51 · Courr. du Can. 6 mars · texte numérisé non relu

Courr. du Can. 6 mars

si religieux intérêt. Nous nous permettrons cependant, pour mieux faire saisir l'impression profonde causée dans le public, de reproduire l'article enthousiaste écrit, à la suite de ce Carême, par l'un des citoyens en vue de Québec, M. L.-G. Desjardins, et publié le 10 avril dans un des journaux de la ville. Voici cette appréciation :

L'auditoire d'élite qui a eu la bonne fortune d'entendre la série de conférences que M. l'abbé Louis Paquet terminait, hier, à la Basilique, se rappellera bien longtemps les heures, beaucoup trop vite écoulées, pendant lesquelles l'éminent orateur sacré l'a tenu suspendu à ses lèvres. Rarement une exposition aussi supérieure de la vérité chrétienne, dans l'une de ses plus importantes manifestations, des paroles aussi éloquentes, des accents aussi émus, sont tombés de la chaire de Notre- Dame de Québec, déjà illustrée pourtant par tant d'orateurs distingués.

Il y avait déjà quelques années que M. l'abbé Louis Paquet n'avait gravi les degrés de la chaire où il vient de remporter un si beau triomphe oratoire, ou plutôt de faire une si grande œuvre de bien, ce qui est toujours, pour le ministre de Dieu, une appréciation plus satisfaisante de son dévouement et de ses heureux résultats. Tout Québec avait conservé le meilleur souvenir de ses premiers et nombreux succès. Aussi la nouvelle qu'il allait donner des conférences pendant le carême reçutelle le plus favorable accueil. On se promettait bien d'être du nombre des privilégiés qui se presseraient autour de la chaire de Notre-Dame. On se disait que les années que M. l'abbé Paquet avait consacrées à l'étude, à la

méditation, avaient dû donner une nouvelle ampleur à son talent, déjà si fortement développé. L'espérance de tous a été de beaucoup dépassée.

Je ne tenterai pas de résumer la thèse chrétienne que M. l'abbé Paquet a si victorieusement soutenue dans ses conférences. Ce serait, de ma part, une présomption contre laquelle me protègent le sentiment de mon insuffisance, et mon profond désir de ne pas être injuste envers l'orateur, envers le prêtre distingué, qui s'est acquis un nouveau titre à ma vive reconnaissance par les instants de ravissement qu'il m'a fait vivre, par les délicieuses émotions dont il a remué mon cœur, par les chauds rayons de la brillante lumière d'en Haut dont il a voulu éclairer mon intelligence. Je souhaiterais seulement pouvoir être assez heureux pour en faire saisir les grands traits à ceux de nos lecteurs qui n'ont pas eu le bonheur d'entendre M. Paquet. Ils y trouveraient une source féconde d'édification, en même temps que de regret de n'avoir pas été du nombre de ceux qui ont eu le grand avantage de recueillir chacune des paroles tombées de la bouche de l'orateur.

Cependant, un acte de bonne volonté, lorsqu'il est sincère, ne saurait mériter de reproche. Au risque d'en être blâmé, je me hasarderai à dire à vos aimables lecteurs que M. l'abbé Paquet nous a fait le tableau à la fois le plus vrai et le plus éloquent de la condition de l'homme sur la terre. Déchu de son bonheur primitif, et de la perfection relative dans laquelle il avait été créé, il est condamné à faire le fatiguant pèlerinage de la vie humaine par un chemin semé de ronces et d'épines. Au cours de la route, il est constamment en proie au chagrin des illusions détruites, des espérances évanouies, des enchantements dissipés ; de la souffrance physique, de la douleur morale. L'histoire offre deux

types bien complets qui résument tous les côtés malheureux de l'existence d'ici-bas.

C'est Salomon, d'abord roi sage, ensuite monarque fastueux et jouisseur, se désabusant des futiles bonheurs par une satiété hâtive, encore capable cependant de s'élever à certaines hauteurs philosophiques et religieuses, et de là regardant le néant des choses du monde, et faisant retentir jusque dans la postérité la plus reculée, ces paroles foudroyantes pour toutes les aspirations malsaines du cœur humain : Tout n'est que vanité.

C'est Job, vertueux, toujours soumis à la loi de Dieu, frappé dans ses biens, dans ses affections les plus chères, dans ses sens par les souffrances les plus cruelles, payant au Très-Haut le tribut, non pas de ses fautes personnelles, parce qu'il est innocent et juste, mais de la solidarité humaine.

Dans les deux cas, toujours la condition déchue, misérable, de l'homme. Au milieu de tout ce que l'imagination peut inventer pour l'enivrement de ses jours, il est aussi malheureux que dans la misère produite par la pauvreté, par la maladie, par l'abandon, par l'injure et l'atrocité de la calomnie.

Que faire alors ? Ah ! du plus profond de sa misère, l'homme a la grande ressource de tourner son regard vers son Dieu, d'aspirer au bonheur éternel, de trouver, même dans cette vallée de larmes, la somme de bonheur seule possible en s'ouvrant, par ses mérites, par ses vertus, par sa résignation, les portes du ciel. De toute la puissance de son être, il doit travailler à la restauration finale qui lui a été promise, à la seule condition qu'il s'en rende digne par son courage et sa persévérance dans les épreuves de la vie.

Le couronnement de cette lutte de tous les jours pour

le bien, sera la résurrection glorieuse qui, en outre des bonheurs nouveaux dont elle inondera le juste, le fera aussi revivre avec toutes les conditions essentielles qui, même ici-bas, lui permettent d'être relativement heureux au sein de sa profonde misère, s'il s'efforce, en s'appuyant sur la vérité chrétienne, d'élever son âme immortelle jusque sur les hauteurs où elle peut avoir une vision, bien pâle si l'on veut, des gloires éternelles, par la conception du vrai, du beau et de l'honnête, à laquelle il lui est donné d'atteindre.

Ces grandes vérités chrétiennes développées avec un merveilleux talent ; l'orateur se tenant toujours sur les sommets, et ajoutant à la grandeur de la conception, à l'élévation des pensées, la beauté de la forme, la pureté du style, le charme de la diction, la sympathie de la voix, l'émotion de l'accent, la déhcatesse et l'ampleur du geste : voilà les multiples raisons du triomphe d'éloquence sacrée remporté par M. l'abbé Louis Paquet, à ses conférences du carême, dans la chaire de Notre- Dame de Québec.

Je m'arrête. Ce que je dis est si peu digne des grandes paroles de l'orateur, que je lui demande pardon de l'injustice que j'étais à commettre à son égard. Je n'ai à lui offrir que l'excuse de ma reconnaissance et de mon admiration. Les émotions et la jouissance intellectuelle qu'il m'a fait éprouver sont bien à moi. Tout en le remerciant de tout cœur de les avoir produites, je compte sur sa générosité pour qu'il ne garde pas un souvenir trop désagréable de ma témérité, en me laissant entraîner à donner à ceux qui n'ont pas eu le bonheur de l'entendre, une idée aussi incomplète de son œuvre.

Je ne puis terminer sans exprimer l'espoir ^- certain que je suis d'être l'écho du désir de ses nombreux auditeurs — que M. Paquet publiera ses conférences.

Ceux qui n'ont pas eu la chance inestimable de les entendre, auront au moins le grand avantage de les lire. Et ceux qui les ont entendues, seront aussi heureux de les lire et de les relire. Je me promets d'être du nombre de ceux-là, si M. l'abbé veut bien nous accorder cette nouvelle faveur. Un aussi beau travail doit pas-ser à la postérité.

Avant de laisser le Séminaire pour prendre charge des Révérendes Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie, Tabbé Paquet prononça encore à la Basilique deux sermons, Tun à la fin de 1894, Tautre au commencement de 1895. L'auditoire qui pendant vingt-cinq ans avait recueilli aux pieds de cette chaire célèbre les échos de sa parole, allait bientôt le retrouver sur un autre théâtre ; et plusieurs de ceux que Forateur de nos grandes solennités religieuses avait si souvent tenus suspendus à ses lèvres, devaient encore pendant longtemps lui porter, dans l'église des Franciscaines de la Grande Allée, le tribut de leur estime admirative et le témoignage de leur attentive fidélité.

C'est au cours de l'année 1895 que M. l'abbé Louis-Honoré Paquet fut nommé aumônier de la communauté, récemment arrivée à Québec, des Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie.

La première fois qu'il adressa la parole, dans

la chapelle i)rovisoire des Sœurs, aux fidèles qui commençaient à la fréquenter, il prit pour thème de son entretien un sujet bien significatif, et contenant en germe l'œuvre admirable qu'il était appelé à créer : Vamour de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Des notes, qui ont été conservées, nous détachons ce passage :

C'est cet amour de Jésus-Christ, mes Frères, nous ne pouvons en douter, qui a jeté les bases de l'établissement religieux, humble encore, mais plein d'espérance et d'avenir, qui ouvre ses portes à votre piété, à votre religion, à votre zèle pour l'adoration du Saint Sacrement exposé. Quelles grâces incalculables sont déjà le fruit de l'exposition de Notre-Seigneur dans cette modeste et pauvre chapelle ! Et combien il est à souhaiter qu'avant peu de temps l'on voie s'élever sur ces hauteurs, pleines des plus grands souvenirs de notre histoire, et qui dominent n.otre vieille et bonne ville, un temple digne du Roi du ciel et de la terre ! En attendant que votre concours et celui de la Providence élèvent ici cette église qui serait la joie et la bénédiction de vos familles, comme l'honneur et la bénédiction de la ville entière, réchauffez, mes Frères, au foyer divin des mystères eucharistiques, votre amour de Notre-Seigneur.

Tout en se vouant à peu près exclusivement à l'œuvre nouvelle qu'on venait de lui confier, l'abbé Paquet ne put se soustraire à toutes les invitations qui continuèrent, pendant quelque temps du moins, de solliciter sa parole. Le 21 avril de cette année 1895, il avait prêché sur

la pauvreté devant les Sœurs et tout le personnel de THôpital-Général, à l'occasion de l'inauguration d'une statue de saint Antoine de Padoue. Au mois de juillet, Mgr l'Archevêque le délégua aux funérailles d'un religieux renommé de l'Ordre du Très-Saint-Rédempteur, qui venait de mourir à Sainte-Anne de Beaupré, le Rév. Père Fiévez ; et, quoique pris à l'improviste, l'abbé Paquet prononça en termes très simples, mais avec une remarquable justesse d'appréciation, l'éloge funèbre du regretté défunt. Le 17 novembre de la même année, l'aumônier des Franciscaines fut l'orateur de circonstance dans une fête organisée à Sillery pour célébrer la restauration toute fraîche de l'église. Il y fit, en ces termes, allusion à l'un des anciens curés de la paroisse, son ami, Mgr Persico :

Pour rappeler ici, mes Frères, un des plus beaux et des plus exceptionnels souvenirs qui puissent s'attacher à une paroisse, il y a près de vingt ans, par un concours merveilleux de circonstances, à la suite de la mort si soudaine du vénérable et regretté fondateur de votre église, la Providence vous donna pour curé un illustre Evêque qui est maintenant revêtu de la pourpre cardinalice. Ce curé d'alors, aujourd'hui l'Éminentissime cardinal Persico, trouva votre église solide sur ses bases, mais pauvre d'ornementation. Il fit appel à votre générosité. Les temps étaient moins durs qu'aujourd'hui. L'activité et l'aisance régnaient partout. Vous sûtes

donner hirp;(uiiont de votre al)on()ance. Je me rai)pelle encore le chiffre énorme qu'atteignit la recette du grand bazar de Sill(My. Ce chiffre à peine croyable témoignait à la fois et de votre générosité et de l'immense popularité de Mgr Persico. Votre église reçut alors une première et très belle restauration.

C'est, croyons-nous, pendant les vacances de cette époque passées chez son très digne et très fidèle ami, Thonorable Sir A.-B. Routhier, à la Pointe au Pic, qu'il faut placer les conférences apologétiques faites par l'abbé Paquet dans la chapelle du lieu et qui eurent un si grand succès, non pas de simple virtuosité oratoire, mais de véritable apostolat catholique. De ces conférences ou, si le mot est trop prétentieux, de ces instructions, il ne reste que quelques pensées éparses sur de rares feuillets. L'honorable juge Routhier, dans l'éloge si beau et si juste publié en tête de ce volume, nous a dit comment l'orateur improvisait. Les sermons improvisés ne sont plus ; mais le bien qu'ils ont produit demeure.

L'aumônier des Franciscaines fut invité à parler à là Basilique devant les Dames de la Sainte-Famille, et, chez les Sœurs de la Charité, devant les Dames de TOuvroir, et il profita de ces occasions pour montrer l'importance de l'œuvre de l'adoration du Très-Saint-Sacrement qu'on venait d'implanter à Québec et qui allait

faire désormais l'objet de son zèle. Le 29 août 1896, sa nièce, Mlle Ludivine Paquet, fille de son frère Adolphe, en religion Sœur Marie de la Visitation, prononçait ses vœux perpétuels dans la chapelle des Sœurs de la Charité ; c'est l'oncle vénéré de la nouvelle professe, l'abbé Louis- Honoré, qui donna, avec une éloquence émue, le sermon de circonstance. Le 17 septembre de la même année, l'aumônier des Franciscaines présida une réception du Cordon Séraphique au couvent de Saint-Anne de Beaupré, et il y prononça une suave allocution.

Tout entier à son nouveau ministère, l'abbé Paquet ne fait plus, en dehors de la chapelle de ses Sœurs, que de rares sermons. Il prêche toutefois en quelques paroisses sur l'œuvre du Très-Saint-Sacrement pour y intéresser la charité des fidèles. Il accepte de parler aux Ursuhnes sur saint Joseph. Puis le Bon Pasteur de Québec voulant célébrer le 25e anniversaire de la profession religieuse de la Rév. Mère Supérieure et de son assistante, l'abbé Paquet, qui avait été, vingt-cinq ans auparavant, à cette profession même, le prédicateur du jour, est invité à prendre de nouveau la parole pour féliciter les heureuses jubilaires.

Le 26 juillet 1897, on le trouve à Sainte-Anne de Beaupré faisant le sermon français de la fête annuelle de la grande thaumaturge du Ca-

nada. L'orateur s'était posé ces deux questions : Qu'est-ce qu'un pèlerinage ? qu'est-ce en particulier que le pèlerinage de la bonne Sainte- Anne ? Inutile d'ajouter qu'il y répondit avec éloquence. On nous permettra de citer cette page retrouvée parmi les notes du défunt :

Le pèlerin souvent, c'est ce malade que je viens de vous faire voir allant respirer un air plus libre et plus fort. Atteint de quelque affection de Tâme rebelle aux remèdes ordinaires, ou bien, encore, se sentant lâche, affaibli dans ses forces morales, il va demander la santé spirituelle dans l'un de ces lieux de dévotion tout imprégnés de vertu et de sainteté. Là, il respire un air nouveau, un air que la piété des générations a embaumé de ses parfums vivifiants ; là, il recueille la bonne odeur du Christ qui s'échappe de la vie et de la personne des saints ; là, il sent son cœur se dilater au souffle de la grâce ; là, s'ouvre devant lui la piscine sainte où il lave ses souillures ; là, son esprit se repose dans le calme de la retraite et dans le silence de la solitude ; là, tout son être moral se retrempe aux sources pures et vives de la foi. C'est comme un traitement spirituel qu'il subit dans ces lieux de pèlerinage qu'on pourrait appeler les stations thermales de la piété, les bains surnaturels où les âmes viennent se régénérer en y puisant une énergie nouvelle.

Et l'orateur exprimait cette belle pensée :

Nul doute que les pèlerins qui se sont succédé dans ce sanctuaire n'y aient laissé quelque chose d'eux-mêmes, de leui^ prières, de leurs larmes, de leur pénitence, de leurs supplications.

Et le surplus de toutes ces œuvres de foi, de confiance

en la bonne sainte Anne et en son pouvoir auprès de Dieu, y a formé à la longue un capital inestimable, un vaste réservoir de mérites s'ajoutant aux mérites de Jésus-Christ et des Saints, réservoir où nous sommes heureux de venir puiser et qui se déverse sur le pays tout entier.

Le 22 septembre 1897, à roccasion d'une bénédiction d'église et d'une bénédiction de cloches, l'abbé Paquet se transporte à Saint- Malachie pour y faire le sermon de circonstance.

Aux Ursulines, le 2 février 1900, il prononce le sermon de profession de la Révérende Mère Saint-Georges. Le 4 octobre 1901, ses relations cordiales avec les communautés franciscaines le contraignent à accepter la tâche d'ailleurs très agréable d'aller faire, à Montréal, dans l'église des Pères Franciscains, l'éloge du fondateur de l'Ordre des Frères-Mineurs, saint François d'Assise.^ Enfin, en 1908, sa qualité d'ancien professeur et d'ami de l'abbé Georges Côté, curé de Sainte-Croix, le fait désigner par l'autorité diocésaine pour rendre à la mémoire de ce prêtre distingué les derniers

1. Mentionnons aussi l'allocution qu'il prononça le 3 janvier 1907, dans l'église de Saint-Nicolas, à l'occasion des noces d'or de Monsieur et Madame Adolphe Paquet, allocution charmante et marquée au coin de cette exquise délicatesse dont l'abbé Paquet avait le secret.

devoirs. Malgré son âge et malgré les rigueurs de janvier, Tabbé Paquet n'hésite pas à aller porter aux paroissiens de Sainte-Croix Thommage de son estime pour leur pasteur décédé et les consolations touchantes de sa parole apostolique. L'abbé Côté a laissé le souvenir d'un esprit merveilleusement délié et d'une de ces âmes d'élite dont l'exquise sensibilité vibre des plus nobles ardeurs de la foi, de la piété, de la charité, de l'amitié franche et de l'hospitahté cordiale. Son panégyriste s'appliqua à faire ressortir tous ces traits, et il sut trouver dans sa mémoire et dans son cœur des accents d'une vérité sincère et d'une émotion profonde qui impressionnèrent vivement l'assistance.

Pour faire voir au lecteur comment à 70 ans savait encore parler l'abbé Paquet, nous mettrons sous ses yeux cette page rédigée sans souci littéraire et plutôt sous forme d'ébauche :

Ecolier, dans ce vénérable Séminaire de Québec, pépinière inépuisable de saints prêtres et de citoyens distingués, le jeune Côté se fit remarquer par ses brillantes qualités intellectuelles, par son application au travail, par la précoce maturité de son jugement, mais aussi, ce qui vaut mieux encore et ce qui est la marque indispensable du futur lévite, par une conduite irréprochable, par une piété sérieuse, par la plus inflexible régularité dans l'accomplissement de tous ses devoirs, en sorte que maîtres et camarades le proclamaient à l'envi un modèle et un exemple. Je me rappelle qu'à ce moment

là (car j'étais de son temps au Petit Séminaire) on disait même de lui, tant il paraissait grave, tant il aimait à s'isoler et à se faire une petite solitude au milieu des autres, qu'il était plus vieux que son âge. Et ceux qui ne l'ont connu que plus tard, prêtre si vif d'allure, si gai de caractère, à l'esprit alerte et prime-sautier, n'auraient jamais soupçonné la transformation qui s'était opérée en lui. A le voir, à l'entendre lancer aimablement les jets spontanés de l'intarissable verve dont il était si prodigue, on aurait pu croire que, inconsciemment, il voulait offrir une sorte de compensation pour les années trop sérieuses peut-être de sa jeunesse. Son cours d'études terminé, et lorsque vint pour lui le moment d'embrasser une carrière, de se décider soit pour le monde où il aurait pu briller, soit pour l'état ecclésiastique auquel il a fait honneur, le choix ne fut pas difficile. La surprise eût été générale, parmi ses maîtres et ses condisciples, si le jeune Côté sortant du Petit Séminaire, le front ceint de l'auréole de la vertu et du succès, ne fût pas entré sans hésitation et comme de plein pied, dans ce sanctuaire de science et de piété qu'est un Grand Séminaire. C'était à l'heure où la Faculté de Théologie de l'Université Laval complétait ses cadres, grâce à l'arrivée de nouveaux professeurs formés à Rome, dans les écoles les plus autorisées, par les maîtres les plus célèbres de la science sacrée, sous les yeux mêmes du Pape. Le jeune Séminariste, l'âme remplie de nobles enthousiasmes et de saintes ambitions, fut heureux de profiter de la nouvelle organisation. J'étais moi-même attaché à la Faculté de Théologie, et il fut pendant quelque temps mon élève. Je n'ai pas oublié avec quelle ardeur et quel succès l'abbé Côté, tout en remplissant ses fonctions de professeur au Petit Séminaire, suivait cependant les cours de sciences ecclésiastiques donnés par des maîtres dont je ne veux nommer

que deux, le savant et illustre prêtre qui devint plus tard l'Eminentissime cardinal Taschercau, et celui qui est aujourd'hui le premier Pasteur, le Père vénéré de ce diocèse, Sa Grandeur Mgr Bégin. La faculté de Théologie de l'Université Laval, fière à bon droit des nombreuses phalanges de prêtres instruits formés par ses soins, ne saurait assurément oublier que parmi ses élèves des premiers jours, nul ne fut plus brillant ni ne lui fit plus d'honneur que l'abbé Georges Côté. Devenu prêtre, l'abbé Côté donna à son Aima Mater les prémices de ses travaux. Et ce qui fait bien voir la variété comme la souplesse de ses aptitudes, c'est que le Séminaire, qui le connaissait, n'hésita pas à lui confier la classe la plus importante de la partie littéraire du cours d'études, la Rhétorique. Inutile d'ajouter qu'il justifia pleinement cette confiance. Il n'eût tenu qu'à lui sans doute de rester l'une des têtes dirigeantes des deux plus grandes institutions enseignantes de notre pays, le Séminaire de Québec et l'Université Laval. Mais là n'était pas sa véritable vocation. S'il y avait en lui la flamme d'une intelligence supérieure, la vivacité d'un esprit pétillant et délié, il y avait surtout, dans son cœur de prêtre, un zèle ardent pour les âmes. De là son attrait spécial pour le ministère pastoral. Et en vérité, c'était bien là le champ d'action qui convenait à son tempéramment de feu, à sa dévorante activité, au besoin qu'il éprouvait de se dévouer tout entier. Vicaire à la Basilique pendant plusieurs années, il a laissé dans la ville de Québec, comme prédicateur, comme directeur de conscience, comme homme de devoir et d'action, un souvenir que le temps n'a pas effacé. Il avait quitté depuis longtemps déjà ce poste d'honneur qu'on l'y voyait reparaître avec un vif plaisir, chaque fois que certaines circonstances rappelaient à ses supérieurs que la parole de l'ancien vicaire de la

Haute-Ville pouvait honorer les plus belles fêtes patriotiques et religieuses. Ce prêtre si bien doué, qui semblait fait pour les milieux les plus cultivés, n'avait cependant au cœur qu'une seule véritable ambition. A l'exemple de Notre-Seigneur, s'il ne repoussa pas les grands et les riches, s'il sut même leur prodiguer les délicatesses d'un dévouement éclairé, il rechercha les petits et les humbles qui sont en général les âmes les plus sincères et — l'Evangile nous le dit — les meilleurs amis de Dieu.

Mais revenons aux Sœurs Franciscaines, et aux fonctions de leur aumônier. Nous avons vu que celui-ci, dès son entrée en charge, s^ était tracé le programme qu'il allait accomplir si magnifiquement : créer, pour le Très Saint Sacrement, au cœur même de Québec, un foyer d'adoration ; former à Jésus-Hostie des Sœurs adoratrices ; et grouper autour de ce centre des concours précieux et des sympathies généreuses.

Ce dernier point était important. Et la parole si bien connue et si hautement appréciée de l'éloquent aumônier, allait assumer la tâche de le réaliser. Il s'agissait surtout d'attirer et de retenir l'attention du public sur les merveilles et les bienfaits incomparables de la Très Sainte Eucharistie. Dès septembre 1895, l'abbé Paquet inaugura sur ce sujet inépuisable une série d'entretiens qu'il devait poursuivre pendant plusieurs années, tout en les entremêlant, selon les besoins du temps et les sugges-

lions de la liturgie, de prônes, d'homélies et de sermons de circonstance.

J'ose, disait-il dans sa première instruction, j'ose entreprendre, non sans beaucoup d'hésitation, une série de courts entretiens sur l'Eucharistie. Je dis : non sans beaucoup d'hésitation ; quelle voix humaine ne tremblerait pas devant un sujet si grand, si écrasant ? Pourtant, il n'en est pas qui soit mieux approprié à cette chapelle, puisque sa destination principale, son œuvre journalière, est l'adoration de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le sacrement de son amour. Je ne puis dire, je ne sais vraiment de combien d'entretiens se composera la série que je commence ce soir. Elle peut être longue, très longue : d'autant plus que nous aurons à l'interrompre de temps en temps pour traiter différents sujets de circonstances qui se présenteront au cours de l'année ecclésiastique. Dieu veuille que ces instructions eucharistiques, commencées dans cette chapelle provisoire, puissent se continuer et se terminer dans une autre chapelle, plus vaste, plus convenable, plus digne de l'hôte divin qui fait ses délices de demeurer avec nous, dans l'état sacramentel sans doute, mais aussi réellement que si nous voyions de nos propres yeux sa personne adorable !

Le lecteur sait de quelle façon heureuse et par quelle construction artistique et, nous pourrions dire, monumentale, ce vœu a été exaucé.

Nous ne pouvons songer à analyser ici, pas même sommairement, les instructions faites sur l'Eucharistie par l'abbé Paquet et dont les seuls canevas remplissent plusieurs cahiers. En

parcourant rapidement ces simples ébauches, nous y avons noté un souci constant de l'exactitude théologique, une merveilleuse précision de la pensée et de l'expression, des tableaux d'idées très nourris et pleins de doctrine. Cette doctrine s'inspire de la pensée profonde de l'Eglise. Dès 1895, et bien avant les enseignements de Pie X, nous lisons un passage comme celui-ci :

Après ce que nous venons de dire, faut-il nous étonner que l'Eglise conseille si fortement à ses enfants la communion fréquente, mêm.e la communion quotidienne ? N'est-ce pas plutôt un mystère difficile à comprendre que tant de chrétiens instruits de leur religion, honnêtes, réguliers, vertueux, se contentent du minimum exigé par la loi ecclésiastique et ne reçoivent qu'au temps de Pâques le sacrement royal de l'Amour divin ?. . . Il y aurait inintelligence et erreur à en tenir éloignées des âmes pour lesquelles ce pain quotidien serait une force nécessaire à leurs grandes épreuves, un aliment réclamé par une responsabilité qui les écrase, ou même simplement la nourriture exigée par leur avancement ou leur persévérance dans la voie de la sainteté.

Çà et là, les notes arides du prédicateur s'animent et nous livrent quelques pages bien vivantes ; tel ce passage sur le viatique :

A l'heure suprême de l'agonie, deux pensées, deux préoccupations remplissent l'âme du mourant : le passé, l'avenir. Quelque chrétienne et vertueuse qu'ait pu être la vie d'un homme, il est dans la nature des choses qu'à

ce moment critique, le passé se dresse devant lui avec ses égarements et ses fautes, l'avenir avec ses incertitudes et ses craintes. Qui viendra alors au secours de Tagonisant ? qui lui donnera la grâce d'expier de nouveau le passé, de le purifier dans un dernier acte de repentir et d'amour ? qui pourra faire produire à cette vie qui s'éteint un germe de vie immortelle ? qui changera le dernier soupir en une flamme d'amour ? qui transformera la triste chambre mortuaire en un portique des cieux ? Qui ? le saint viatique : Jésus, breuvage de vie, pain des anges, froment d'immortalité. Il vient, par ce viatique dans lequel il a condensé tous les mérites de ses souffrances et de sa mort, affirmer sa victoire sur Satan, achever l'œuvre de sa rédemption, nous agréger pour jamais comme des membres dignes de lui à son corps immortel et glorieux.

Citons encore une autre belle page, sur rinfluence sociale de l'Eucharistie :

L'Eucharistie, c'est, en vérité, la force de l'Eglise. Humainement, l'Eglise catholique manque de tout. Elle n'a ni les séductions sensuelles du Coran, ni la puissance armée du Czar, ni les forces gouvernementales des hérésies devenues religions nationales, comme c'est le cas aux deux grands foyers de la Réforme, l'Angleterre et l'Allemagne. Elle n'a rien de cela, rien de ces moyens humains ou diaboliques. Cependant comparez-la, je ne dis pas avec l'Islamisme qui rampe dans la fange et la honte, mais avec les Eglises séparées. Le schisme possède l'Eucharistie ; mais il la détient en captivité ; il l'enferme ; il l'étouffé ; il la réduit à une espèce d'inutilité méprisable. Aussi, ces Eglises schismatiques sont-elles frappées d'immobilité et de stérilité. Le Protestantisme a fait pis. Il a rejeté de son sein le Christ eucharistique,

le principe de toute unité, de toute vie, de toute fécondité. Aussi, s'émiette-t-il en autant de sectes qu'il compte d'adeptes ; et sa dernière planche de salut, l'espérance au moins que ses ordres étaient valides et que le pouvoir sacrificateur lui était resté, cette dernière planche vient de glisser sous ses pieds et de lui échapper sans retour. Seule l'Eglise catholique fait sa vie, son aliment quotidien de l'Eucharistie ; seule, elle l'honore, y recourt constamment, presse ses enfants de l'invoquer et de s'en nourrir ; seule elle lui dresse des autels et des trônes ; seule elle l'arbore publiquement comme une bannière d'espérance et un signe de ralliement. Seule aussi, faisant envie à ses rivales qui ne peuvent cacher ni leur étonnement ni leur admiration, elle présente le plus sublime spectacle de la vraie force : non pas de cette force qui est orgueil, domination ou fureur ; mais de la force calme, majestueuse, perpétuellement active et féconde, vivante image de la toute puissance même de Dieu.

Le 22 juillet 1900 avait lieu au sanctuaire eucharistique de la Grande Allée un pèlerinage des Tertiaires franciscains de Montréal. La nouvelle église, non encore parachevée, se dressait déjà dans sa très élégante structure. L'aumônier y reçut les pèlerins de saint François par une allocution vibrante d'émotion et d'un réel intérêt historique. On en trouvera plus loin le texte reconstitué le mieux possible, à l'aide de notes malheureusement incomplètes.

Lorsque les fêtes et les circonstances suggestionnaient sa parole, l'abbé Paquet, quoique vieillissant, savait retrouver son éloquence des

anciens jours. Le Jeudi-Saint au soir surtout, pour commémorer le drame sanglant de la Passion, l'orateur empruntait au mystère même de la Croix et à sa tragique vertu des accents tour à tour graves, onctueux et pénétrants. Les archives des Dames Franciscaines ont conservé, de Tune de ces allocutions, quelques pages qui n'en sont sans doute qu'un pâle résumé, mais que l'on a cru quand même devoir mettre sous les yeux du lecteur.

Tout en donnant, les dimanches et fêtes, au public réuni dans la chapelle du Saint-Sacrement, les instructions dont nous venons de parler, l'abbé Paquet ne négligeait pas, il s'en faut bien, celles dont l'Archevêque de Québec lui avait confié la direction. Dès son entrée en charge, il commença pour les Sœurs elles-mêmes, avec des catéchismes aussi clairs que solides, une série de conférences spirituelles embrassant tous les devoirs et toutes les vertus de l'état religieux, et qui constituent un véritable cours de théologie ascétique. Il ne reste de ce cours que des cadres généraux, et des plans remplis d'idées sans doute, mais dépouillés des développements dont le conférencier savait si bien les revêtir. Telles qu'elles sont néanmoins, ces ébauches sont précieuses, et nous comprenons le soin touchant et religieux avec lequel les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Que-

bec les conservent. Elles ont là non seulement la pensée du théologien qui fut leur mentor spirituel, mais Tâme sacerdotale tout entière de celui qui mit tant de zèle et éprouva tant de bonheur à leur tracer les voies de la perfection.

C'est à l'occasion d'une prise d'habit (30 août 1906), que le dévoué aumônier parlait ainsi aux jeunes novices de la perfection religieuse :

Vous l'avez déjà commencée, cette œuvre si belle, si noble. Vous allez la poursuivre, je l'espère, je le demande à Dieu pour vous, avec une ardeur généreuse. Représentez-vous cette sainteté et cette perfection comme une montagne. Vous faites aujourd'hui les premiers pas vers ces sommets bénis. Tous les jours de votre noviciat, vous avancerez dans cette voie sacrée. Vous gravirez parfois, je tiens à vous en avertir, des sentiers pénibles, des pentes escarpées. Ne vous laissez jamais aller au découragement. Le bras de Dieu sera toujours là pour vous soutenir, et sa voix si douce pour vous consoler. Vous l'entendrez, cette voix, dans le calme de la prière, et dans les colloques qui, aux heures d'adoration, s'établiront entre vous et le futur époux de vos âmes. Elle vous dira : ''Ma fille, soyez fidèle, soyez généreuse, soyez vaillante." Si vous prêtez alors une oreille docile, et si vous suivez les conseils que Jésus versera dans vos cœurs, vous atteindrez, je m'en porte garant, les plus hauts sommets de la perfection évangélique.

Combien de fois l'abbé Pâqeut, soit aux cérémonies de la vêture, soit à celles de la profes-

sion religieuse, fit dans son église de touchantes allocutions appropriées au caractère de ces fêtes si hautes et si pures ! L'orateur ne se répétait jamais. Nous avons eu sous les yeux la substance de plusieurs de ces discours. Une même suprême pensée les inspire ; mais le thème immédiat varie avec chacun d'eux. On en trouvera plus loin deux modèles, qui nous ont paru propres à intéresser spécialement les âmes pieuses.

Cette revue sommaire est déjà longue ; et pourtant nous sentons combien elle est incomplète. Que de sermons et d'allocutions prononcés par l'abbé Paquet au cours de ses cinquante années de parole publique, dont il ne reste absolument aucune trace écrite ! L'orateur parlait pour ses auditeurs, et non pour la postérité. Ce que nous avons pu recueillir et mentionner suffira néanmoins pour faire comprendre quelle large place l'ancien professeur de Laval et le regretté aumônier des Franciscaines de la Grande Allée tient dans l'histoire de l'éloquence canadienne.

Nous n'ajouterons que quelques mots.

L'œuvre oratoire de l'abbé Paquet, dans les manifestations multiples et parfois très diverses où elle s'est produite, a donc été très consi-

dérable. Et pour Faccomplir avec Tadmirable succès qui a marqué toute la carrière de Torateur, il a fallu des dons insignes et des qualités maîtresses.

Chose très importante pour un prédicateur, Fabbé Paquet possédait un riche fonds de savoir théologique. Ses connaissances acquises à Rome, — et on sait qu'elles le placèrent au premier rang des étudiants du Séminaire français,— avaient fait de lui un théologien à la fois érudit et pénétrant.

Ni ses occupations, ni Fétat presque toujours chancelant de sa santé ne lui permirent d'exploiter ce fonds comme il l'eût voulu, par des études habituelles spéciales : toutefois, de nombreuses années d'enseignement, jointes à sa grande facilité naturelle et à la remarquable puissance de son esprit, jointes aussi au contact et à la collaboration d'hommes éminents comme son collègue l'abbé Bégin, l'avaient familiarisé avec les principales difficultés qu'offre la science sacrée ; et, lorsqu'il parlait, il était sûr de sa pensée et maître de son sujet. Il jouissait de toute la confiance de son archevêque Mgr Elz.-Alex. Taschereau ; et ce dernier lui en donna souvent des preuves manifestes.^ En 1878, l'Archevêque de Québec lui

1. Voir notamment une lettre de Sa Grandeur publiée dans V Evénement du 4 avril 1877.

fit l'honneur de le choisir comme l'un de ses théologiens au vf Concile Provincial.

Cette confiance était méritée. Les conférences doctrinales de 1870, alors que l'abbé Paquet n'était encore qu'au début de sa carrière, dénotent chez l'orateur une intelligence remarquable par l'élévation du regard et l'ampleur des conceptions. L'esprit n'y a pas encore atteint toute sa maturité ; il s'y déploie cependant dans un noble élan et avec une belle vigueur. Les conférences faites par l'abbé Paquet, quelques années plus tard, sur le droit public de l'Eglise et sur le droit naturel, révèlent un effort plus libre, et une plus parfaite maîtrise. Aucune question subtile ne l'effraie ; et aucun problème épineux n'est posé sans recevoir de lui une solution claire et précise.

La clarté était en effet, soit dans sa conversation, soit dans ses sermons, soit dans ses conférences, une des grandes qualités de l'abbé Paquet. Sa pensée lucide se reflétait, comme en un miroir, dans la pure et ferme limpidité de son langage. C'est ce qui a fait, à l'Université, le succès de son enseignement ; c'est ce qui, pour une bonne part, faisait partout la beauté de ses allocutions et assurait partout l'influence de ses exhortations. Lisez-le bien : sa langue ne s'embarrasse d'aucun faux ornement, de même que son idée ne s'enveloppe

d^aucun nuage. La phrase parfois se déroule en d'assez longues périodes, mais sans que rien n'en suspende l'effet, ni n'en mêle le jeu varié, ni n'en fasse dévier le mouvement. Chaque mot se pose bien à sa place, comme le pied sur une terre sohde. Et le discours, comme la pensée, s'avance, non sur un gazon semé de fleurs, ni à travers une forêt d'images, mais sur la route calme et libre de l'éternelle vérité.^

Ces qualités oratoires étaient rehaussées, chez l'abbé Paquet, par un débit d'une singulière puissance. Son attitude même, toujours si distinguée, et sur laquelle rayonnaient des yeux d'une clarté profonde, imposait à l'auditoire. Il était de taille moyenne. Mais lorsque sa tête si noble, et blanchie de bonne heure par la souffrance, apparaissait au-desssus de la chaire, l'orateur grandissait de tout ce que la majesté du port et le prestige de la renommée ajoutent, dans l'esprit des hommes, aux premières impressions du regard. Son geste était digne, sobre, naturel, élégant. Il se détachait de sa personne, sans heurt et sans violence. Il n'avait rien de brusque, rien de saccadé, et dans les

1. Ceux en particulier qui ont lu les trois discours publiés à la fin du volume : Souvenir des noces d'or sacerdotales de M. Vabbé L.-H. Paquet (Québec, 1912), auront, nous en sommes sûr, éprouvé comme nous cette impression.

plus grands mouvements oratoires, dans les plus larges et les plus puissantes envolées, puissant et vigoureux lui-même, il demeurait ce qu'il doit être, l'instrument soumis de celui qui parle et le serviteur docile de sa pensée.

Que dire de la voix de Tabbé Paquet ? Ceux qui Font entendue jadis, fraîche encore et toute pure, n'ont pu en perdre l'inoubliable souvenir. C'était une voix magique. Admirable dans le chant d'une mélodie canadienne ou dans celui d'une prière d'Eglise, elle l'était davantage peut-être dans l'exercice de la parole publique. Elle avait une force, un éclat, une sonorité incomparables. Elle retentissait comme une trompette ; elle vibrait comme un timbre d'argent ; elle pénétrait comme une lame aiguë dans l'âme de l'auditeur. Et cet organe si souple et si riche, et si approprié à tous les besoins de l'orateur, servait merveilleusement le jeu d'une diction où l'articulation la plus nette et les inflexions les plus justement nuancées donnaient à tout le discours tout son lustre et toute sa valeur.

Tel a été celui qui pendant cinquante ans, d'abord sur les théâtres de la grande prédication et de l'éloquence académique, puis dans l'ombre discrète d'une humble chapelle franciscaine, a manié avec tant de succès l'art de la parole.

La maladie lui a interdit le chemin des honneurs auxquels du reste il n^aspira jamais, mais vers lesquels courent tant d'hommes superficiels et vains. En mourant, il a laissé sur sa tombe mieux que des honneurs : une mémoire vénérée de milliers d'âmes pieuses et reconnaissantes, l'estime et l'admiration profonde de tous ceux qui l'ont intimement connu, la réputation méritée d'un théologien très averti, d'un prêtre très zélé, d'un administrateur très habile et très clairvoyant, et surtout le renom d'un des plus remarquables orateurs sacrés qui aient honoré notre race.

C'est le jugement porté sur lui par des lettrés de la plus haute compétence, et nous croyons que ce sera aussi le jugement de l'histoire.

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