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L’ORGUE ET LA VIE RELIGIEUSE

Mes bien chères Sœurs,

Mes Frères,

Ne vous semble-t-il pas que, dans cette solennité religieuse et artistique, une seule voix dût se faire entendre : celle du bel instrument que nous inaugurons ce soir ? Son langage n’est-il pas plus harmonieux et plus éloquent que toute parole humaine? N’avez-vous pas senti, dans ces accents pieux et mélodieux à la fois, l’àme d’un éminent artiste et d’un grand chrétien?

Lorsque l’art puise ses inspirations dans l’idéal et le divin, il produit des merveilles ; il élève, il touche, il transporte. Mais, vous le savez, l’art est inséparable de l’artiste, et il suffit souvent de connaître le nom et le talent d’un auteur pour juger son œuvre. Aussi bien, et je n’ai pas de peine à en faire l’aveu, ne puis-je

apprécier, en profane que je suis, l’orgue et sa perfection, que par la réputation universelle et incontestée de la maison de Cavallié-Coll, d’où il sort, et du maître qui en a fait valoir les richesses, M. de la Tombelle.

Pouvait-il être mieux placé? Fécrin n’est-il pas digne du bijou? Il fallait à cette miniature de cathédrale ce complément indispensable.

Laissez-moi trahir un secret: jamais les humbles filles de Mère Marie du Bon Pasteur, presque confuses d’avoir fait si grand et si beau pour le bon Dieu, n’auraient songé à doter leur chapelle d’un ornement qui pouvait paraître à certains esprits pharisaïques un luxe et une superfétation, s’il ne s’était trouvé dans la place un jeune prêtre, pénétré d’un grand sens artistique, animé de la sainte audace qui triomphe de toutes les difficultés. Je m’en réjouis grandement, et tous les amis du beau se réjouiront avec moi de voir tous les arts, architecture, peinture, sculpture, musique, si bien assemblés et harmonisés dans cet incomparable sanctuaire.

Je sais aussi qu’un sentiment délicat de reconnaissance et de piété filiale a inspiré la générosité de bienfaiteurs et de bienfaitrices, connus de Dieu seul, qui, dans la communauté et en dehors d’elle, ont voulu faire ce cadeau à la vénérable supérieure du Saint-Cœur de Marie, dont l’initiative hardie et les vues larges et éle-

vées. pleinement acceptées et secondées par M. le grand vicaire Touzery, ont conçu et mené à bonne fin ce monument.

Ce que j’v trouve de plus beau encore, c’est cet essaim de jeunes vierges, qui en couvre toute la vaste enceinte ; ce sont ces voix célestes qui font et feront entendre ici un chant nouveau.

A elles peut s’adresser la parole que saint Augustin dit des vierges couronnées : « Elles chanteront un cantique qu’il n’est donné à aucune oreille d’entendre, à aucune voix d’imiter. »

Si je ne craignais d’étre taxé d’exagération, je dirais que nous aurons désormais à Rodez notre Sainte-Cécile de Solesmes.

Oui, mes chères sœurs, vous mêlerez vos chants grégoriens aux accents pieux de votre orgue.

Ensemble vous célébrerez les grandeurs de Dieu et les gloires du Saint-Cœur de Marie. Ses belles voix descendront sur vous comme des échos du ciel, et par lui les vôtres monteront, comme portées par des ailes symphoniques, jusqu’au trône de Dieu, où elles seront mieux accueillies, et peut-être mieux exaucées.

Ce sont ces rapports mystiques entre l'orgue et vous que je voudrais en quelques mots essayer d’établir ; car l’orgue a pour vous des enseignements, et il doit aussi en recevoir de vous.

Le premier enseignement que vous donne ce merveilleux instrument est celui d’une parfaite union dans la charité fraternelle. L'avezvous contemplé dans sa forme extérieure, non pas seulement dans ce gracieux revêtement de moulures et de festons, mais plutôt dans l’harmonieux assemblage de toutes ses parties ? Voyez ces membres distincts, mais non point séparés, je veux dire ses tuyaux argentés, sources de l’harmonie : leurs formes sont multiples, leur grandeur est inégale ; mais une savante gradation les relie entre eux. Pénétrez les entrailles de son organisme ; quelle multitude presque infinie de membres, d’artères, de filaments ! Dieu, il est vrai, opère de plus grandes merveilles, car l’organisme du plus petit des insectes, remarque saint Augustin, dépasse infiniment en perfection tous les chefs-d’œuvre faits de main d'homme.

Mais je ne sais pas où le génie humain se montre plus ingénieux et plus puissant créateur. Dans ce corps que nous soumettons à une sorte d’anatomie, il y a une parfaite unité ; tout converge vers le clavier qui en est comme la tète ; et de ce centre part tout mouvement avec une soudaine rapidité.

Quel admirable symbole, mes chères sœurs, d une communauté religieuse ! N’est-elle pas en effet un seul et même corps composé d’éléments divers, reliés entre eux par les liens sacrés de la hiérarchie, de la subordination, rattachés au clavier de l’autorité, centre du mouvement, par les multiples filaments de l’obéissance religieuse !

Il faut que dans cet orgue mystique, dont les âmes sont les cordes ou les principes harmoniques, tous les membres soient et demeurent à leur place. N'est-ce pas le spectacle qu’offre à l’heure présente à tous les regards la communauté du Saint-Cœur de Marie, avec ses 400 membres qui, quoique disséminés sur le vaste champ du zèle et de la charité, restent toujours attachés à leur maison principale, dont les proportions, même agrandies, sont encore insuffisantes pour les contenir ? Gardez, mes chères sœurs, cette unité de corps par l’esprit de famille qui en est le ciment.

L’orgue n’est pas un corps sans àme. Sous les doigts de l’artiste, ses organes vibrent tantôt seuls, tantôt avec d’autres : ils parlent, ils conversent, se répondant l’un à l’autre, se soutenant, discutant parfois même dans ces dissonances voulues qui préparent et appellent une suave et complète harmonie. Leurs voix ne sont pas

égales. Bien mieux, comme dans la hiérarchie angélique, au dire de sainl Thomas, où aucun esprit bienheureux n’a son semblable, l’orgue a autant de voix que de langues, autant de langues qu il y a de sons dans l’échelle musicale , mais toutes concourent au même but, charmer l’oreille et traduire les sentiments de l’àme. Les jeux et les registres eux-mêmes modifient le timbre des voix, expriment toutes les nuances de l'idée et du sentiment, les uns, la grandeur, la majesté, l’éclat, les autres l’humilité, la bassesse, d’autres la joie, l’allégresse, d’autres la souffrance, la détresse.

L’orgue n’est pas seulement la voix de lame en prières, il est aursi la voix et l’interprète de la nature entière. «Avec l’orgue, dit un auteur, ce n’est plus seulement une note isolée qui frappe ça et là vos oreilles, c’est l’universelle musique qui déploie le pompeux cortège de ses magnificences, de ses charmes, de ses grandeurs. Ce ne sont plus seulement les murmures des ruisseaux, le fracas de la foudre, les chants aériens de la harpe ou les vifs éclats de la trompette. C’est tout cela à la fois. Tout ce qui chante lui prête sa voix :

L’orgue est le seul concert, le seul gémissement Qui mêle aux deux la terre !

La seule voix qui puisse, avec le flot dormant,

Et les forêts bénies.

Murmurer ici-bas quelque commencement Des choses infinies.

Par ses profondes harmonies, par ses accents mystérieux et graves, il excite dans Paine de saintes pensées, et la soulève vers Dieu. Voilà pourquoi l'orgue tantôt mêle ses voix puissantes aux voix humaines, et tantôt les supplée lorsque celles-ci, dans les transports des sentiments de l’àme, se taisent, impuissantes à les exprimer.

Ainsi, mes chères sœurs , devez-vous faire.

Vous composez un orgue vivant : chacune d'entre vous a sa voix ; mais, comme celles de cet instrument, cette voix est soumise à la volonté de celui qui seul a le droit de la faire entendre. Elle doit être tantôt muette et silencieuse, et tantôt elle doit parler dans le concert de la charité et du zèle.Qu'il n'v ait jamais de désaccords par le grincement du murmure ou de l’insubordination, et si parfois les divergences de vues et d'opinions, dans les questions libres et les controverses, produisent de passagères dissonances, que ce soit toujours pour préparer l’harmonie des cœurs et l’unité d’action, fondement et force des communautés religieuses.Qu’il n’y ait qu'un cœur et qu’une àme, et alors, il n’y aura qu’un même sentiment qui ébranlera ou fera tressaillir tous les cœurs et toutes les âmes à l’unisson, souvent dans la joie, parfois peut-être, hélas î dans la tristesse, dans la souffrance et le malheur.

Vous réaliserez ainsi l’idéal de l’union rêvée

par l’apôtre saint Paul pour les premiers chrétiens : (( Si quelqu’un souffre, que tous soient dans la peine ; si quelqu’un se réjouit, que tous soient dans la joie. »

Cette harmonie parfaite qui résulte de la justesse et de l’accord des âmes, elle doit être plus sensible encore dans la prière publique. Vous aussi, mes chères Sœurs, et mieux que l’orgue, vous êtes l’universelle musique, dont les échos sans cesse répétés charment l’oreille toujours attentive de Dieu. Par votre vocation et votre consécration religieuse, participantes à quelque degré de l’éternel sacerdoce du Christ, vous êtes devenues les porte-voix de la terre.

Par vous, l’Église chante et prie. Les terreurs des consciences troublées, les tressaillements d’allégresse, les actions de grâce, tous les frémissements des âmes enfin doivent passer par votre cœur qui doit les ressentir et les exprimer.

Quel rôle admirable et beau vous allez remplir chaque jour dans ce sanctuaire ! Et pour mieux vous en acquitter, vous vous formerez de plus en plus à ce chant divin que l’Église a consacré depuis des siècles. Vous goûterez et vous ferez entendre ces mélodies grégoriennes si suaves, si touchantes, si fortes où tous les sentiments trouvent leur plus fidèle expression.

L’orgue, mes chères Sœurs, ne joue pas sans artiste.il faut que son doigt presse la touche. Alors, du sein d’un réservoir secret, un souffle

puissant s’échappe et va faire vibrer la corde sensible ou le tuyau sonore. La volonté humaine, a dit un évêque, est comme une corde vibrante ou une lèvre musicale ; pour lui faire produire un son agréable à Dieu, c’est-à-dire un acte méritoire, il faut qu elle soit excitée par le souffle inspirateur de l’Esprit-Saint qui est la grâce intérieure. L'artiste divin, c’est Jésus- Christ, qui, au moyen des grâces extérieures multiples, pèse délicatement sur la touche du clavier, et envoie ainsi le souffle de son Esprit où il veut.

Avec quelle promptitude le son éclate sous les doigts de l'artiste qui eflleure à peine la touche de l’orgue ! Avec quelle promptitude votre volonté doit répondre à l’action divine, aux inspirations de l’Esprit Saint !

Telles sont les leçons principales, mais imparfaitement exprimées, qui se dégagent pour vous de la considération attentive de ce bel instrument et de ses sonorités vivantes !

Si l’orgue vous donne des enseignements, il doit à son tour en recevoir de vous, et de l’enceinte pieuse où il est placé. L’orgue est avant tout un instrument religieux, Vivum Dei ori/anum, le" vivant organe de Dieu, comme on disait au moyen-âge.

Dans ces derniers temps, on a bien essayé de le laïciser. Fidèle à sa mission, l’orgue a résisté.

« L’instrument peut-être le plus propre à faciliter cette sorte de compromission, disait un orateur, dans une solennité semblable à celle qui nous réunit, est l’orgue installé à Paris dans la salle des fêtes du Trocadéro. On l’a sollicité de se prêter à des intentions purement profanes, de laisser sa majesté native pour se faire l’interprète banal d’idées sans élévations, étrangères à ce qui peut émouvoir l’âme ; on a dû y renoncer, parce qu’on s'est vite aperçu qu’il continuait à parler religieusement. »

« C’est au rervicc divin, a écrit M. Widor, c’est aux offices de l’Église que l’orgue doit et devra toujours sa plus grande gloire. »

Bien avant M. Widor, Prudence, un poète chrétien du iv e siècle, avait chanté la mission de l’art religieux et de l’orgue en particulier.

Organa disparibus Calamis quod Consona niscent ,

Christum Concélébrant, Christian sonant, omnia Christian.

« 1 oui ce que l’orgue, aux tuyaux inégaux, fait retentir d’harmonieux, tout cela célèbre le Christ, parle du Christ, contribue à la gloire du Christ. »

Si telle est la mission de ce vivant organe de Dieu, partout où 1 art et la munificence du peuple chrétien le placent, combien cette mission devient plus religieuse et plus sacrée encore dans un sanctuaire comme celui-ci, au sein d’une communauté fervente et recueillie, sous les doigts d’une vierge consacrée au Seigneur.

Helas ! que de fois, ailleurs, l’organe de Dieu devient, malgré lui, l’organe du monde, l’écho trop fidèle des symphonies passionnées du théâtre, ou bien encore, sous des doigts inhabiles, un bruyant instrument dont les accords légers' fantaisistes, trahissent un auteur sans inspiration et sans piété, et jettent dans les âmes troublées mille distractions avec de coupables réminiscences.

« L orgue, a dit un spirituel évêque, ne sau" rait ni sauter ni rire. »

C est surtout sur son frontispice qu’il faut écrire ces paroles du poète: Cui mens diuinior atque os magna sonaturum. « Ici il y a une âme divine et une bouche qui va dire de grandes

choses ». Certes, ce n’est pas dans cette église que l’on pourra redouter les écarts et les profanations dont l'orgue est trop souvent le sujet. Epouses du Christ, qu’avez-vous à chanter sinon le Christ ? l’orgue fera comme vous, il mêlera sa voix à la vôtre. Vous chanterez en chœur surtout, car la voix isolée est à peine tolérée dans l’office divin. Il n’y aura point d'artiste jalouse de se faire remarquer, eut-elle d'ailleurs été douée de la voix la plus étendue et la plus belle.

L’orgue accepterait-il mon conseil ? je lui dirais : sois discret et réservé pour faire entendre tes jeux, pour les varier inconsidérément, sans liaison et sans harmonie.

J’aime mieux des concerts harmoniques sur l'orgue que toutes ces modulations mièvres ou romanesques se succédant pour flatter l’oreille, que tous ces solos de voix humaine, venant après le haut-bois, le cor, la musette, etc... En cela, si j'en étais digne, je serais de l’école palestinienne que le Saint Siégea déclarée la plus religieuse et la plus autorisée. Je suis particulièrement heureux d’énoncerces principes et de donner à l’orgue qui m’écoute cette leçon dans une chapelle où la musique de Palestrinaet le chant grégorien tendent à conquérir une place exclusive.

Pour qu’il en soit ainsi, que faut-il? Un artiste imbu de ccs principes, connaissant la liturgie,

pénétré d'un profond sentiment religieux, possédant les aptitudes professionnelles, formé à la manipulation de ce délicat instrument, capable d'improviser religieusement et d’exécuter correctement. Il faut une habileté peu commune et des exercices multipliés ; car, si le roi des instruments, comme l’a appelé Mozart, produit de merveilleux effets sous le jeu d’un grand maître, il devient insupportable quand il est maltraité. L’adage est toujours vrai : Corruptio optimi pessima.

Le vôtre, mes chères sœurs , sera toujours respecté. Ah ! sans doute, il ne parlera pas toujours aussi bien que tantôt, car celui qui vient de le faire chanter est un de ces artistes qui peuvent avoir des rivaux, mais qui par leur caractère personnel, sont eux-mêmes, et n’ont point de pareils. Vous avez pu en juger, en particulier, dans ce morceau de sortie, où sur le thème connu de la Royale, M. de la Tombelle a composé et exécuté une œuvre magistrale, sévère et brillante à la fois.

Laissez-moi vous féliciter, en terminant, d’avoir confié ce trésor d’harmonie à l’organiste de la cathédrale de Rodez. Il ne saurait être en de meilleures mains. Je crains bien que l’orgue de M. Mutin, successeur de M. Cavallié-Coll n’ait ses préférences. M. Lainiche trouvera là une compensation à toutes les fatigues, et, le dirai-je, à tous les dépits que lui

causent les jeux usés, durs et récalcitrants du vieil orgue de notre basilique.

Plus d’une lois aussi, j’imagine, il retentira sous les doigts de M. l’abbé Rabat, à qui il est redevable en partie de son existence et de sa beauté, et je ne doute pas qu’avec un tel instrument cet élève d’hier ne passe bientôt maître.

C’est à eux, vivant organe de Dieu que je te livre maintenant. Chante le Christ, parle du Christ, à ces âmes virginales qui t’écouteront et te comprendront, puisqu’elles en sont les épouses ; parle-leur de sa gloire, de ses amabilités, de ses tendresses; transporte-les dans l’allégresse des grandes solennités et des triomphes de l’Église; au jour de leurs noces solennelles, chante leur céleste épithalame.

Conduis-les au banquet divin, et que les voix plus douces que celles des anges leur murmurent les paroles du Christ à l’oreille du cœur. Chante les sanglots de leur repentir pour mieux briser leuràme et la préparer au pardon ; chante les accents de leur amour ardent, lorsque, sous son étreinte, leur âme défaillera, et que la parole expirera sur leurs lèvres. Sonne toujours les notes de la joie, jamais les notes de la tristesse et du désespoir, et même, lorsque l’Église priera sur leur dépouille mortelle, fais entendre des chants d’allégresse et d’espérance, car ce sera pour elles l’heure des noces éternelles dont celles

de ce jour ne sont qu'un gage imparfait, un pale symbole et un lointain avant-goût.

Et maintenant, reprends ton chant que je me reproche d'avoir si longtemps interrompu. « Que ta voix, majestueuse et puissante comme le mugissement des grandes eaux, nous rappelle à tous de nouveau les grandeurs de l’Agneau toujours immolé et toujours vivant ! que la beauté de tes saintes mélodies nous fasse soupirer après l’audition des cantiques éternels ! »

Ainsi soit-il.

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