‹ Échos grégoriens des deux centenairesChapitre 26 sur 29 · DISCOURS DE CLOTURE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE CLOTURE

Venite, exulterons Domino, jubileimis Deo salutari nostro.

Ce sont les paroles mêmes que l’Église chante à la veille de ses solennités pour inviter le peuple chrétien à la louange et £t la prière. Nous les lui avons empruntées pour chanter Vinvitatoire qui devait préluder aux solennités du Congrès de musique religieuse et de plain-chant.

Ce Congrès était en eflet, avant tout, un acte de religion et une œuvre d’apostolat sacerdotal,

intéressant au plus haut point le culte chrétien et sa splendeur dans l’Église de Dieu. Il avait pour but sans doute d’éclairer les esprits, mais surtout d’élever et de toucher les cœurs par des chants de louange, dignes du Créateur. Ceinte mus Domino canticum nouum .

Il devait être l’œuvre du clergé tout entier de ce diocèse, et les prêtres si nombreux qui sont venus y prendre part témoignent de l’intérêt que cette œuvre avait pour eux, comme du zèle dont ils étaient animés.

Malgré les circonstances défavorables où il s’est tenu, la coïncidence des grandes fêtes de Saint-Geniez, des distributions de prix, d’un pèlerinage à Lourdes, le Congrès de Rodez n’a pas compté moins de 300 prêtres venus de tous les points du diocèse et des diocèses voisins, et autant de laïques qui ont pris part à ses séances ou à ses diverses auditions.

Ce nombre d’adhésions a dépassé toutes nos espérances, et nous a démontré combien l’œuvre du chant ecclésiastique répond à une nécessité du temps présent, et à une actuelle préoccupation du clergé aveyronnais.

C’est en effet ce qui explique cet empressement avec lequel on a répondu partout à la voix de l’appel : Venite. Si cette voix d’ailleurs n’avait eu d’autre éclat ni d’autre autorité qu’elle-même, nul n’en aurait été frappé, et ses échos se seraient évanouis avec son propre

bruit. Mais, outre qu'elle conviait à une œuvre sainte, on y a senti un désir, un accent du premier Pasteur. Son nom, son prestige, son bienveillant concours et ses paternels encouragements ont triomphé de toutes les difficultés et assuré le succès d’une entreprise, taxée par plus d’un de hardiesse et de témérité. On s’est levé, on est accouru sous la double impulsion du zèle et de l’obéissance.

Quelque impuissante qu’elle tût, cette voix a franchi les horizons du Rouergue. Elle a passé par delà l’Aubrac, le Levezou et les Montagnes noires. Paris, la reine des arts, nous a mandé les princes de la musique, dont le nom est plus qu européen. Toulouse, la cité d’Euterpe par excellence, s’est constituée vassale de Rodez, et cette fois le grand fleuve a rendu hommage lige à son humble affluent du Rouergue, et envié peut-être les accents qu’il sait inspirer aux chantres de ses bords.

Toutes les grandes et vieilles villes du Languedoc avaient envoyé leurs représentants.

Marseille même, pourtant si fière et si dédaigneuse de tout ce qui n’est pas elle ou d’elle, comptait ses députés au Congrès de Rodez.

Mais, contrairement à l’esprit qui souffle sur la Cannebière, ils ont été si modestes qu’ils ont voulu passer presque inaperçus.

Nous donnerons dans le compte rendu de ce Congrès la nomenclature des prêtres 'adhérents;

elle est fort incomplète, les uns ayant voulu garder l’anonyme, les autres ayant négligé d’inscrire leurs noms et qualités sur nos registres officiels.

Honneur donc, et merci à ces nombreux étrangers que l’Église de Rodez a salués d’un accueil fraternel ! Qu’il nous soit permis de distinguer parmi eux les membres du Comité de la Schola cantorum de Paris : leur illustre président, M. Alex. Guilmant, dont on a pu apprécier l’aménité de caractère non moins que le grand talent ; M. Charles Bordes, l’infatigable secrétaire qui manie la baguette du maître aussi bien que la plume de l’écrivain ; les savants Bénédictins de Solesmes, Dom Mocquereau et * Dom Delpech, qui se sont prodigués pendant plusieurs jours à Rodez, et qui ont donné au Congrès tant d’intérêt et d’utilité par leurs doctes leçons.

Honneur aux prêtres du diocèse qui sont venus s'instruire auprès des vaillants pionniers de la science musicale, s’édifier et se voir en amis et en frères!

Ce n’est pas en effet à un stade ni à une arène bruyante qu’ils ont été convoqués. C’est à une sorte à’Académie musicale : et, certes, les maîtres n’y manquaient point, si les disciples y étaient nombreux. Ceux-ci ont compris qu’il

valait mieux laisser parler les chefs d’école, les docteurs incontestés delà science que de se jeter inconsidérément dans les contradictions des systèmes et dans des discussions sans issue, écueil de tant de Congrès !... Aussi le nôtre a-t-il été, on peut le dire sans présomption, un congrès d’harmonie, de concorde, d’exposition doctrinale et de démonstration par le fait. Nous n’avions pas le dessein prétentieux de bouleverser le monde, ni de créer une agitation stérile. Nous voulions améliorer ce qui peut et doit être amélioré dans un ordre de choses établi déjà et consacré par l’usage. Pour nous aider dans ce difficile travail, nous avons fait appel aux vrais maîtres de la musique religieuse et du chant liturgique, dont les enseignements ont reçu la sanction de l’expérience, de la saine critique et de l’autorité de l’Église. Abrités d’ailleurs sous un manteau de pourpre, nous étions sûrs d’être à couvert de tous les faux soupçons, et de marcher dans la voie de la docilité et de l’orthodoxie, qui est celle du véritable progrès.

Bien moins encore avions-nous la fatuité de réformer en deux jours tout ce qui est sujet à la réforme dans nos chants liturgiques. Notre Congrès est un point de départ, un mouvement imprimé, et l’on sait que les chars de feu, qui nousemportent à travers les espaces,ont souvent quelque peine à ébranler la lourde masse qu’ils

traînent après eux ; mais, [une fois lancés, ils vont vite comme la vapeur. Tel sera, nous l’espérons, le résultat de nos assemblées. Il faut d’abord ébranler les volontés parfois pesantes, résistantes, chargées de préjugés ou enlizées dans l’indolence.

A cela, les théories ne pouvaient suffire. Il fallaity ajouter la leçon pratique. Aussi dans le programme du Congrès une part très large, bien que mesurée par le temps, a été faite aux exécutions de musique et de plain-chant. Pour donner cette leçon utile, nous avons encore interrogé les véritables maîtres, ceux qui ont puisé l’inspiration de leurs accents religieux aux sources les plus pures de l’harmonie, Dieu et l’Eglise. De ceux-là, notre siècle en possède et nous n’avons garde d’en méconnaître le nom et la valeur, mais ils sont en petit nombre, et chez la plupart encore on ne trouve que des accords mélangés.

Nous avons donc évoqué les échos des âges antiques, et, dans ces mélodies anciennes, notre oreille a saisi des accents de foi, des vibrations d’amour et de prière que notre siècle incrédule ne sait plus communiquer à ses conceptions vides, profanes ou matérialisées. C’est l’incomparable Palestrina qui a épargné à la musique un anathème irrévocable, en la ramenant à des formes plus sévères, et en la portant à son apogée d élévation et de sens religieux. Ce sont ses

nombreux disciples qui se sont inspirés du génie du maître, inspiré lui-même au foyer de l’art chrétien. Rien dans cette musique n’est sacrifié aux passions et aux sens. Chaque voix chante sa mélodie, sa louange ou sa prière, et toutes s’effacent et se perdent dans une ravissante harmonie. N’est-ce pas ainsi qu’on chante au ciel ?

C’était bien le sentiment du Pape Pie IV qui dit un jour, après avoir entendu une œuvre du grand maître : « L’apôtre saint Jean nous a révélé les secrets de la Jérusalem céleste ; un autre Jean nous a fait entendre les concerts. »

N’est-ce pas l’impression que nous avons tous éprouvée, en entendant cette grande musique dans notre cathédrale et dans l’église de Saint-Amans ? Un habile maître e n fera ressortir les richesses mélodiques, et portera sur ces exécutions un jugement bien autrement autorisé que le nôtre. Il nous appartient cependant de rendre ici un hommage de reconnaissance aux 2ô0 exécutants, et aux volontaires qui ont gracieusement prêté le concours de leur voix dans toutes nos auditions, non moins qu’aux dévoués maîtres qui les ont préparés. La maîtrise, le chœur des séminaristes, les orphéons du Petit Séminaire de Saint-Pierre, du pensionnat Saint- Joseph, du pensionnat Saint-Louis de Camonil, la schola de l’Institution Sainte-Marie ont rivalisé de zèle et d’empressement.

Mais enfin, la grande musique polyphone de Palestrina semble faite pour les Cathédrales, ou les églises qui leur ressemblent. Il faut avouer qu’elle s’harmonise bien avec les vastes enceintes. La pratique prouve cependant qu’elle n est point déplacée dans des temples plus modestes et plus étroits. Du reste, cette musique, comme toute musique chorale, n’est et ne peut être qu’une exception dans la maison de Dieu, où le chant liturgique, appelé chant grégorien, doit avoir une place prédominante qui peut même être exclusive. Voilà le chant qu’il fallait surtout faire entendre dans nos auditions du Congrès. Mais, quel chant?

D abord celui que nous avions sous les yeux, dans notre édition diocésaine. 11 11 e s’agissait donc point de faire un examen, une étude comparée des éditions, d’établir un choix entre divers types mélodiques pour substituer à nos livres de chœur d’autres livres plus parfaits ou moins parfaits.

Le Congrès de Rodez, en effet, a évité à dessein de traiter du choix d’une édition de plainchant, et d émettre un vœu dans ce sens.

On sait tous les efforts qui ont été tentés dans ces derniers temps pour arrivera l’unité liturgique en cette matière. On 11 ’ignore pas non plus les montagnes de difficultés qui se sont le-

vées à rencontre de cette grave entreprise. Le Saint-Siège lui-même, qui désire cette unité, mais dont la sagesse procède toujours avec lenteur et tolérance, n’a pas cru devoir passer outre, et tout en exprimant un désir, il n’a pas imposé de volonté.

A notre avis, et nous sommes bien osé de l’émettre, cette grave question sera résolue plutôt par le fait que par l'autorité. L’unité du chant doit se faire d’abord dans la manière de chanter et dans la méthode suivie. Le désaccord est bien plus, en effet, dans le mode d’exécution que dans les divergences des textes. Combattons l’ignorance, formons les voix au solfège, h des règles grégoriennes uniformes et simples, et nous aurons ainsi le premier élément, et le plus important, de l’unité désirée. Si vous connaissez vos notes et les lois fondamentales du chant, de la lecture, du rythme, de la psalmodie, vous serez apte à chanter convenablement, aperto libro , dans n’importe quelle édition : Digne, Rennes, Paris, Ratisbonne, Solesmes, etc., etc.

Loin de nous cependant de croire et d’avancer que, chantés suivant les mêmes principes, ces textes mélodiques si différents d’ailleurs aient la même valeur artistique et musicale. S’il manquait des notes, des mesures, des cadences à une mélodie de grand maître, elle paraîtrait et serait en réalité, malgré l’habileté du chanteur,

tronquée, incomplète, pauvre d’harmonie ; mais elle pourrait être supportable.

Ce que nous soutenons, c’est qu’il faut commencer par l’unité de la méthode , avant d’obtenir l’unité de texte. Notre congrès n’a donc pas conclu au changement de livres choraux pour le diocèse de Rodez ; ce point est d’un ordre tout administratif, et laissé, bien entendu, à l’entièie discrétion de 1 Ordinaire, qui probablement maintiendra longtemps encore le statu quo.

Mais, dira-t-on, si nous gardons nos livres de chant ordinaire, pourquoi ne pas garder aussi notre méthode de chant traditionnelle? — Quelle méthode, s’il vous plaît? Nous n’en a\ons aucune, ou plutôt nous en avons des centaines, j’allais dire des milliers, puisqu’il est de fait que chaque paroisse et chaque chantre même possède la sienne.

Je sais bien que les méthodes prétendues classiques ne manquent pas. On en invente presque chaque jour. Laquelle avons-nous choisie ? car enfin il importe de faire un choix, si nous voulons nous entendre et nous comprendre. Entre toutes, nous avons préféré la méthode bénédictine, paice qu il nous semble de plus en plus démontré qu’elle est de toutes la plus simple , la plus rationnelle , la plus autorisée et la plus avantageuse. Chacune de ces assertions devrait être prouvée par le raisonnement et par l’expérience. C est la 1 objet d’une dissertation qui ne

peut avoir sa place dans un rapide exposé.

Du reste, le Congrès en a donné une preuve assez frappante, ce nous semble, dans les diverses auditions de chant grégorien qu’il a fait entendre.

Cette méthode a été assez fidèlement observée dans l’exécution de la messe et des vêpres,chantées par les nombreux élèves de deux établissements religieux dans l’église du Sacré-Cœur.

Les puristes ont pu y remarquer bien des fautes de détail, mais les règles fondamentales du chant grégorien ont été généralement bien pratiquées par ces chœurs nombreux, préparés à la hâte, et qui, soit dit pour rendre hommage à leur zèle et à leur application, avaient auparavant beaucoup de défauts et peu de qualités.

Ces exécutions ont été suivies d’auditions de chant grégorien pur et selon toutes les délicatesses de l’art : la différence des unes aux autres était sensible, mais la ressemblance entre les unes et les autres ne l’était guère moins.

Cette expérience prouve aussi l’heureux mélange que l’on peut faire, dans les cérémonies, des mélodies anciennes, hymnes, séquences, répons, et des textes modernes. Cet usage n’aurait rien que de louable, et ne saurait être préjudiciable à l’unité du chant que l’on veut obtenir, pas plus qu’un emploi discret de la musique proprement dite ne peut lui être contraire. Sans doute, il appartiendrait à l’Église de dé*-

fendre de chanter dans les offices les mélodies de saint Grégoire, et d’imposer tel chant qu’il lui plairait, comme il lui appartiendrait de proscrire Palestrina, Mozart et Gounod ; mais l’Église est trop sage pour porter de si ridicules anathèmes ; et elle n’a qu’un désir, celui d’assurer et de promouvoir la dignité du culte divin et l’édification des fidèles.

Voilà pourquoi, sans discuter la valeur très discutable des diverses méthodes de plain-chant, le Congrès de Rodez a suivi, préconisé et recommandé celle des Bénédictins de Solesmes.

Nous ne croyons pas qu’un vrai progrès dans le chant liturgique puisse se faire en dehors d’elle. Cette méthode d’ailleurs n’est pas nouvelle dans le diocèse. Ses principes ont été vulgarisés par M. Touzery, vicaire général, dans son (( Etude historique et pratique du plainchant », parue en 1888, et dans son récent opuscule Méthode pratique de plain-chant.

Revertimini ad fontes sancti Gregorii. Il faut donc remonter aux sources de saint Grégoire, pour retrouver le secret de chanter dignement, correctement les cantilènes liturgiques que ce grand pontife nous a léguées comme le symbole de la louange chrétienne.

Nova sint omnia Corda , voces et opéra.

Esprit saint, divin enchanteur des âmes, touchez les cordes de nos lyres, afin qu’elles chantent un cantique nouveau. Colombe mystérieuse qui avez enseigné au saint pontife les ravissantes mélodies du ciel,venez voltiger sous les arceaux de nos cathédrales et de nos temples magnifiques, et murmurer à nos oreilles les cantiques des siècles passés ; mais du moins appreneznousà les redire comme il faut, à prieren chantant et à chanter en priant !...

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