CHAPITRE XII
Observations générales sur la divisibilité de la lumière électrique. — Impossibilité de créer de très-petits foyers avec les moyens actuellement connus. — Invention de M. de Changy. — Rapport de M. Jobart. — Régulateur-diviseur Lacassagne et Thiers. — Expériences de M. Le Roux. — Appareil de M. de Mersanne. — Expériences de M. Jablochkoff aux magasins du Louvre. — Nouvelle communication de M. Denayrouse à l'Académie des sciences.
A peine les remarquables effets de l'arc voltaïque ont-ilâ été entrevus, qu'on a pensé à diviser la lumière électrique et, avant même qu'il existât un bon rég'ulateur pour foyer unique, King* prenait un brevet pour une lampe à fractionnement. Cependant, tandis que la création d'un seul foyer allait de prog^rès en prog^rès et qu'on parvenait à produire un soleil artificiel de 4 000 becs avec iO chevaux de force, grâce aux crayons de cornue que Foucault préconisa, aux lampes Serrin, aux machines Gramme, aux projecteurs Sautter et Mang*in, aux crayons Carré et Gaudoin, la divisibilité restait à peu près stationnaire et ne parvenait pas à sortir du domaine spéculatif pour entrer dans celui des faits accomplis.
S'il fallait nous prononcer entre le procédé King» qui date de i845 et celui de M, Jablochkoff qui date d'hier, nous serions vraiment fort embarrassé pour dire quel est celui des deux qui est le plus près de la véritable solution, sans d'ailleurs méconnaître le mérite exceptionnel des deux inventeurs.
Est-ce à dire que la divisibilité de la lumière électrique soit irréalisable et qu'il faille renoncer à tout jamais à voir
l'électricité remplacer le çaz dans ses multiples applications? Non, cent fois non, la science est loin d'avoir dit son dernier mot sur les transformations de ce fluide mystérieux qui a déjà supprimé la distance et qui pourra très-bien, à un moment donné, supprimer la nuit; seulement nous constatons qu'au point de vue pratique, malgré le bruit et les réclames à l'emporte-pièce faites récemment en Russie, malg^ré les remarquables travaux de M. Jablochkoff et l'initiative non moins remarquable de M. Denayrouse, il n'existe aujourd'hui, 1" mai 1877, rien qui soit d'un emploi facile, rien que l'on puisse recommander pour un essai provisoire et, à foriiori^ pour une installation définitive.
Tous les dix ans une nouvelle idée surgit, les cent voix de la renommée la portent aux nues, puis, après quelques tentatives infructueuses, le silence se rétablit petit à petit. En 1847 on commença à annoncer la découverte que King avait faite, en Angpleterre, des charbons incandescents; en 1857, M. de Changy, en Belg'ique, remplaça le charbon par le platine et combina un rég'ulateur du courant; en 1867, M. Leroux, en France, fit connaître une méthode pour faire passer le même courant alternativement et très-rapidement dans plusieurs rég^ulateurs ordinaires; enfin en 1877, M. Jablochkoff^, officier russe, fait passer l'étincelle sur une lame de kaolin et obtient une série de petites lumières.
Nous croyons que pour qu'un succès complet vienne couronner de si grands eff^orts, il faudra découvrir une nouvelle source d'électricité ou trouver le moyen d'utiliser industriellement l'électricité atmosphérique.
Pour éviter des tentatives onéreuses et des désillusions si fréquentes, il suffirait de connaître l'équivalent mécanique de la lumière comme on connaît celui de la chaleur.
Chacun des systèmes proposés a d'ailleurs du bon, beaucoup de bon, et, sans aucun doute, il est susceptij)le de rendre des services importants dans des cas spéciaux :
DIVISIBILITÉ DE LA LUMIÈRE ÉLECTRIQUE. 227 le tort des inventeurs est surtout de vouloir trop g^énéraliser l'emploi de leurs appareils et de parler immédiatement de supprimer le gaz d'éclairag*e. Certes rélectricité a déjà un champ immense d'exploitation, et la lecture des chapitres VII et VIII a dû convaincre le lecteur des g*rands avantagées qu'elle présente dans une foule d'applications ; mais de là à prendre partout la place occupée par le g*az, il y a une distance qui, très-probablement, ne sera jamais complètement franchie. Nous n'avons jamais tant admiré la facilité d'emploi, la simplicité d'installation, le fractionnement indéfini et la multiplicité des usagées du g*az, que depuis que nous nous occupons de l'éclairag'e à l'électricité.
Nous n'appelons pas divisibilité de la lumière électrique la production de plusieurs foyers intenses avec la même machine ou avec la même pile voltaïque; il n'est question ici que de petits foyers de i à i5 becs Garcel par exemple. Il est incontestable qu'on peut actionner plusieurs lampes avec un même appareil mag*néto-élec trique, toute la question est alors de savoir si l'appareil imique ne coûte paà plus cher de premier établissement et de mise en action, qu'une série de petits appareils alimentant chacun une lampe. Jusqu'à ce jour nous avons été partisan de ce dernier mode d'installation, mais nous avons toujours encouragée les recherches sur le premier, et il n'est pas impossible que M. Gramme ait encore la g^loire de le rendre tout à fait pratique.
Etant bien entendu que la divisibilité de la lumière électrique est pratiquement irréalisable, quant à présent du moins et avec les moyens proposés jusqu'à ce jour *, nous
I . Il ne faut pas perdre de vue que nous ne parlons que du présent sans préjuger de l'avenir; c'est à peine si de temps à autre nous émettons un avis sur les expériences en cours d'exécution, car nous ne voudrions décourager personne, ni donner un renseignement inexact aux industriels qui désirent connaître notre opinion.
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passons à l'examen des principaux systèmes imag'inés
pour la solution du problème.
Nous avons déjà vu, par le résultat d'expériences directes, que l'invention de M. King*, réinventée par M. Lodyg^uine et perfectionnée par M. Konn, était plutôt convenable pour un foyer unique que pour .la divisibilité; cependant l'incandescence des petits charbons dans le vide offre de grands avantages au point de vue de la fixité de la lumière et de la faible dépense qu'elle entraîne. Il est nécessaire, avant d'en rejeter tout à fait l'emploi, de faire de nouvelles expériences avec des charbons plus minces et plus courts de diverses qualités. Peut-être réussira-t-on à employer ce système, là où il faut une seule lampe et une g*rande rég'ularité de lumière. Des travaux commencés par nous en vue de la réalisation de cette idée seront bientôt achevés, mais il nous est encore impossible d'en formuler le résultat, même approximativement .
On n'a jamais bien su comment M. de Changy opérait; tout ce qu'on peut dire, c'est que ses expériences de laboratoire étaient parfaites, surtout si on les jug*e par la communication suivante, faite à l'Académie des sciences, le 27 février 1858 :
<( Je m'empresse d'annoncer à l'Académie l'importante découverte du fractionnement d'un courant électrique pour l'éclairag'e, provenant d'une seule source, en autant de filets que l'on désire, depuis la veilleuse jusqu'au phare maritime.
(( On sait que l'arc lumineux produit entre deux chiar^ bons ne peut donner qu'un foyer très-intense, très-instable, très-désag*réable et très-coûteux. Un jeune chimiste, physicien, tnécanicien et praticien à la fois, M. de Chang^y très au courant des découvertes et des instruments nouveaux, vient de résoudre le problème de la divisibilité du courant g^alvanique.
DIVISIBILITÉ DE LA LUMIÈRE ÉLECTRIQUE. 229 « C'est en sortant de son laboratoire, où il travaille seul depuis six ans, que je viens donner un rapide aperçu de ce que j'y ai vu, c'est-à-dire une pile de i2 éléments Bunsen perfectionnée par lui, produisant un arc lumineux constant, sans intermittence et sans crépitation entre deux charbons rapprochés par un rég*ulateur de son invention, le plus parfait et le plus simple que je connaisse; de plus, une douzaine de petites lampes de mineur, mobiles sur des tring^les ou des fils de cuivre, dont il peut à volonté allumer ou éteindre l'une ou l'autre, ou toutes ensemble, sans que l'intensité de la lumière aug^mente ou diminue par l'extinction des lampes voisines. Ces lampes, contenues dans des tubes de verre hermétiquement fermés, sont destinées à l'éclairag^e des mines à g^risou, aussi bien qu'aux réverbères des rues, qui s'allumeraient et s'éteindraient tous dans une ville en ouvrant ou fermant le circuit. Cette lumière est blanche et pure comme celle du gaz Gillard, avec laquelle elle a ce seul point de contact, que c'est l'incandescence du platine qui la produit. Les tuyaux de conduite de gaz seraient alors remplacés par de simples fils, et ne pourraient occasionner ni explosions, ni incendies, ni mauvaises odeurs.
« Tous les essais de production de la lumière électrique par l'incandescence du platine n'ont pu aboutir jusqu'ici, parce que les fils se fondaient à défaut d'un régulateur-diviseur du courant, et c'est ce problème que M. de Chang^y a résolu sans reste ; il estime que cette lumière coûtera moitié moins que celle du g'az. Une lampe placée au sommet des mâts de navire constituera un sig*nal permanent qui peut durer plus de six mois sans qu'on ait besoin de chang'er le platine. Si l'on en place plusieurs dans des tubes de verre coloré, comme on peut les éteindre ou les allumer rapidement d'en bas, rien n'est plus aisé que d'en former un télég^raphe nocturne. Quant aux phares de côtes, on peut
donner au foyer une telle amplitude, que sa portée lumineuse dépassera celle de tous les lucifers connus jusqu'ici.
«J'ai vu ég'alement une ampoule lumineuse en verre épais, que Ton peut immerg^er à des profondeurs considérables, sans qu'aucun mouvement ou bouleversement puisse réteindre. Elle a déjà été essayée en rivière et a servi à prendre des poissons, qui sont attirés et non effrayés par la lumière. Il est probable que, dans un temps donné, la mer inépuisable, nourrira la terre et que les pêches miraculeuses ne le seront plus.
« Ce simple aperçu suffira pour faire comprendre à combien d'applications diverses peut se prêter la découverte que j'ai l'honneur de sig'nalerà l'Académie, avec la conviction que je n'ai pas été dupe d'une illusion, malgré mon étonnement de voir une lampe s'allumer dans le creux de ma main, et rester allumée en la mettant dans ma poche avec mon mouchoir par-dessus. »
Il ne faudrait pas croire que cette communication ait été faite par une personne étràng*ère à la science, susceptible de s'être laissé tromper par un inventeur enthousiaste. Non, elle émanait de cet esprit vig*oureux, admirablement précis dans les audaces de ses initiatives, dans ce répertoire scientifique vivant, qui s'appelait Jobart, de Bruxelles*.
Nous n'avons pu nous procurer les dessins du rég^ulateur-diviseur de courant, inventé par M. de Ghang*y; mais
i, M. Jobart est né en Bourgogne. Il était alors directeur du Musée royal de l'industrie belge, chevalier de la Légion d'honneur et de François I" de Naples, président de la Société des inventeurs français, président de l'Académie nationale de l'industrie agricole et manufacturière, membre de l'Institut des États-Unis, de l'Institut des provinces de France, de l'Institut polytechnique de Berlin, des Sociétés d'encouragement de Paris et de Londres, des Académies de Dijon, de Reims, de Rouen, d'Angers, de Lille ; commissaire royal aux principales expositions d'industrie, etc., etc., etc.; auteur de divers ouvrages sur l'industrie.
nous avons vu celui qu'imag*inèrent MM. Lacassag'ne et Thiers, et qu'ils firent breveter en 1854.
La théorie de cet appareil reposait sur les observations suivantes, que nous extrayons du brevet.
On sait que lorsqu'un courant, pour se rendre à sa destination, est obligée de traverser un liquide moins conducteur que les réophores employés, l'intensité ou la quantité d'électricité mise en mouvement dans un temps donné est en raison inverse de la résistance offerte par le liquide interposé. Cette résistance peut être aug*mentée ou diminuée, soit en diminuant ou en aug'mentant la conductibilité du liquide, soit en aug'mentant ou en diminuant la surface immerg'ée. On sait ég^alement que la puissance magnétique d'un électro-aimant varie avec l'intensité du courant; que lorsque les surfaces des conducteurs immergées sont en métal inaltérable, on peut obtenir à l'état libre le gaz résultant de la décomposition du liquide, et qu'enfin la quantité de g*az obtenue dans un temps donné est en raison directe de l'intensité du courant.
Pour mettre ces principes en état de produire le résultat demandé, MM. Lacassag^ne et Thiers coupaient en deux l'un des conducteurs d'une pile en activité, attachaient une lame de platine à chaque extrémité et suspendaient les lames dans l'intérieur d'une cloche de g^azomètre en verre. Le g^azomètre contenait de l'eau acidulée. La cloche s'abaissait ou relevait, suivant que l'on donnait ou non issue aux g*az formées. L'ascension de la cloche produisait naturellement une diminution d'intensité g^alvanique, tandis que sa descente produisait l'effet inverse.
Un électro-aimant, muni d'une armature à levier, avec ressort antag^oniste, complétait le système.
Voici comment l'appareil fonctionnait :
On commençait par réguler le ressort antag*oniste de l'électro-aimant pour l'obtention d'un courant déterminé.
Tant que Fattraction mag*nétique était plus grande que la tension du ressort, Tarmature restait en contact et les g*az provenant de la décomposition de l'eau, ne pouvant s'échapper, faisaient monter la cloche, ce qui diminuait les points de contact des lames de platine, et, par suite, l'intensité du courant. Il arrivait un moment où l'équilibre s'établissait, et même où la force du ressort dépassait celle du magnétisme; l'armature de l'électro s'éloig^nait alors, ouvrait un robinet par lequel s'échappait un peu de g*az, et les choses reprenaient bien vite leur cours normal. Dans un régulateur bien régulé, le robinet restait continuellement entr'ouvert et l'armature était très-rapprochée de l' électro-aimant sans jamais le toucher.
11 est facile de concevoir qu'un semblable rég^ulateur appliqué à chacune des petites lampes de M. de Ghangy empêcherait les fils de platine de se brûler ; mais la seule complication qui résulterait de cette combinaison la rendrait absolument inapplicable, quand même elle n'aurait aucun autre inconvénient en pratique.
MM. delà Rive et Elie Wartmann, tous deux physiciens à Genève, ont observé qu'avec une pile qui fonctionne bien et un rég'ulateur très-sensible, on peut interrompre le courant pendant un trentième de seconde sans que l'arc varie ; mais que, si l'interruption dure davantag^e, l'arc faiblit pour s'évanouir lorsque le courant a cessé depuis un dixième de seconde.
Mettant à profit cette observation, M. Le Roux a obtenu de très-beaux résultats, qu'il a conîmuniqués à l'Académie des sciences le 30 décembre 1867. Voici quelques extraits de sa communication :
« L'étincelle de la pile électrique est incapable g*énéralement de jaillir entre deux conducteurs séparés. (11 a, fallu 3500 éléments isolés avec un g^rand soin pour avoir une étincelle n'ayant qu'une fraction de millimètre de Ion-
gueur.) Les courants d'induction produits par les machines mag^néto-électriques ont une plus grande tension, c'est ce qui explique la lumière produite par les machines à courants non redressés.
« J'ai obtenu les mêmes effets avec une pile de 50 éléments Bunsen, le courant interrompu pendant un ving»tcinquième de seconde jaillit jusqu'à 0",003 d'intervalle. Ce fait ne serait peut-être pas sans intérêt au point de vue des applications de la lumière électrique, j'y vois une solution du problème infructueusement poursuivi jusqu'ici du fractionnement de cette lumière. En attendant, nous pouvons déduire de cette expérience quelques conséquences. Quand le courant passe entre deux conducteurs de manière à produire l'arc voltaïque, il paraît dès maintenant probable que la condition de ce passag^e n'était pas l'arc voltaïque lui-même, mais l'élévation de la température. La conductibilité du milieu interpolaire n'est peut-être qu'une exten* sion de celle que M. Ed. Becquerel a constatée dans les g*az échauffés et qui se trouverait considérablement accrue par suite de l'élévation énorme de la température. Peut-être aussi le charbon qui. forme les électrodes a-t-il une tension de vapeur sensible à cette température et cette vapeur vient-elle accroître la conductibilité du milieu. »
M. Le Roux a pu ainsi diviser la lumière, en lançant au moyen d'une roue distributrice qui tournait rapidement, le courant d'une pile de Bunsen, alternativement dans deux rég^ulateurs, de manière à ce qu'il passât dans chacun d'eux pendant le même nombre de fractions de seconde. Dans ces conditions les deux lumières étaient parfaitement ég^ales.
En i873, M. de Mersanne se fit breveter pour diviser les courants électriques d'après le même principe que M. Le Roux. L'invention porte sur des éléments de construction mécanique si élémentaires, si connus, si peu susceptibles
d'être brevetés, que nous n'en aurions même pas parlé si Tannée suivante M. de Mersanne n'avait pris un certificat d'addition présentant une disposition sinon pratique, du moins origcinalé.
Dans cette disposition la roue distributrice de M. Le Roux est remplacée par un arbre horizontal portant une série de cames. Des g^alets articulés à des tigres métalliques reçoivent de ces cames un mouvement alternatif et font plong^er, dans des g'odets pleins de mercure, des tigres verticales. En donnant à l'arbre une g^rande vitesse on peut, par ce moyen, mettre successivement en contact plusieurs lampes avec le courant voltaïque et diviser ainsi une source unique d'électricité en plusieurs parties ég^ales ou inég'ales, suivant la combinaison des interrupteurs.
L'année dernière, dans notre voyag*e à travers les g^randes villes des États-Unis, nous avons cherché à connaître les travaux faits en Amérique sur l'éclairag^e à l'électricité, et nous n'avons trouvé nulle part d'installation tant soit peu pratique. Plusieurs physiciens nous ont parlé des efforts qu'ils avaient tentés en vue d'arriver à la divisibilité des courants, mais aucun d'eux ne put nous montrer un appareil méritant une simple mention. Nous sig^nalerons seulement, comme étant la plus récente, la patente prise par M. Henry Woodward en 1876, relative à l'incandescence d'un charbon dans un g'az raréfié doué de la propriété de ne pas se combiner chimiquement avec le carbone roug*e.
Nous avons déjà parlé des boug*ies à charbons parallèles de M. Jablochkoff, il nous reste à donner quelques renseig»nements sur les expériences que l'on fait actuellement aux Grands Magasins du Louvre et sur la note présentée par M. Denayrouse le 17 avril dernier à l'Académie des sciences.
Aux Grands Magasins du Louvre ^ l'installation de M. Ja-
DIVISIBILITÉ DE LA LUMIÈRE ÉLECTRIQUE. 235 blochkoff a pour objet d'aug^menter Téclairag^e de la salle dite MarengOj comprise entre les deux grandes g^aleries long'itudinales de Rivoli et Saint-Honoré. Cette salle reçoit déjà Une Vive lumière du g*az, tant des 11 lustres qui r éclairent en propre que de toutes les salles qui l'entourent au rez-de-chaussée et à l'entre-sol, et dont elle n'est séparée que par de g^randes arcades. Tout autour de la salle Mareng^o et aux deux tiers environ de la hauteur, règ*ne une g^alerie en encorbellement sur laquelle on a fixé les flambeaux électriques.
Deux machines de VAlliance alimentent 6 boug^ies. Un petit dispositif assez ing^énieux permet de remplacer les boug^ies au fur et à mesure qu'elles s'usent sans interruption sensible de la lumière. Les boug*ies sont g^arnies de g^lobes diffusants et munies de réflecteurs pour renvoyer la lumière en avant.
Les boug^ies se composent de deux crayons de carbone de 0°*,004 de diamètre sur 0",12 de long^ueur (fabrication de M. Carré), isolés par une petite lame en matière siliceuse fixés sur deux tubes en cuivre et reliés entre eux par un tampon en amiante. Une petite tig*e cylindrique en charbon en communication avec la pointe des deux crayons sert à l'aliumag^e des boug^ies.
Il est difficile d'apprécier l'intensité lumineuse obtenue par l'électricité, parce que le g*az de la salle n'est jamais éteint complètement et que les g^aleries voisines envoient beaucoup de lumière; cependant, à l'aide d'un photomètre de poche, nous avons constaté que chaque boug^ie a approximativement une puissance de 20 à 25 becs. Les irrég^ularités sont faibles, mais assez fréquentes. Il existe un petit tremblotement presque continuel dans tous les foyers, provenant de la nature des crayons, des variations de vitesse du moteur, etc., et auquel vient s'ajouter un mouvement spécial qui fait chanter le g*lobe diffusant et qui
236 ÉCLAIRAGE A L*ÉLECTRIGITÉ.
semble être dû à une sorte d'ébullition de la matière siliceuse interposée entre les charbons.
Les boug*ies peuvent, nous assure-t-on, durer trois quarts d'heure. Au Louvre on les remplace toutes les demiheures.
L'examen de cet éclairag*e doit porter non-seulement sur les effets apparents que tout le monde peut apprécier en quelques vifeites, mais aussi et surtout sur ses frais d'installation et sur sa dépense par heure et par unité de lumière; et, comme il s'ag^it de lumière électrique, le mieux est de le comparer aux installations électriques déjà existantes; celle de la fabrique de caoutchouc de M. Ménier, à Grenelle, par exemple.
Considérés au point de vue purement scientifique, les travaux de M. Jablochkoff ont une valeur incontestable; ils prouvent que l'on peut placer trois arcs voltaïques sur un même courant électrique et que deux charbons parallèles, séparés par une lame siliceuse, produisent une lumière beaucoup moins intense, mais tout aussi régulière et moins intermittente que celle obtenue avec un régulateur et des charbons de cornue. Ils prouvent également que l'arc vollaïque est susceptible de fournir un foyer lumineux beaucoup moins vif, et par suite, plus facile à installer dans un petit local que celui obtenu par les charbons en opposition.
La possibilité de diviser la lumière électrique, dans des essais ou pour des démonstrations scientifiques, était déjà prouvée par l'installation faite chez M. Florent, à Saint- Pétersbourg, au moyen de la lampe Konn ; mais le point caractéristique des nouvelles expériences porte sur la divisibilité au moyen de l'arc voltaïque dans lair ambiant, tandis que celui des expériences de M. Konn portait sur les ba'guettes incandescentes dans le vide. Là est toute la différence.
Il est certain qu'en continuant ses belles études et grâce
au concours actif de M. Denayrouse, M. Jablochkoff arrivera à produire la lumière plus économiquement et à diminuer sensiblement les frais d'installation que son système exigée actuellement ; mais il n'est pas moins certain qu'au point de vue des applications industrielles, l'installation faite aux mag^asins du Louvre ne démontre absolument rien, si ce n'est que le nouveau mode d'éclairag^e donne des résultats économiques très-inférieurs à ceux de l'éclairagpe électrique ordinaire.
Cela est facile à établir.
Les 2 machines et les 6 porte-bougîes de l'installation Jablochkofî coûtent au moins autant que 6 ^ machines Gramme et 6 lampes Serrin. Les 6 boug*ies donnent 240 becs Carcel*. 6 machines Gramme avec des charbons Gaudoin donnent 3 000 becs Carcel. A frais de premier établissement ég^aux, une installation avec rég'ulateur produit donc 12 fois plus de lumière qu'une installation avec boug^ie.
En admettant que les 2 machines de V Alliance absorbent 5 chevaux de force, ce qui est un minimum, 2 machines Gramme avec la même force produiraient 1 000 becs Carcel au lieu de 240 produits par les 6 boug*ies. Là encore l'avantagée est considérable en faveur de l'éclairag'e au moyen de rég^ulateur.
Mais c'est surtout lorsqu'on compare la consommation des crayons de carbone que la supériorité de l'ancien système devient saisissante. Une boug*ie électrique, qui
I . Ce chiffre n*a rien d'absolu, nous avons trouvé de 20 à 25 becs par bougie, et nous avons prié deux personnes de vérifier notre évaluation; Tune a estimé 22 becs, l'autre 30. Cependant, comme il est très-difficile de prendre des mesures exactes, nous ne serions pas étonné d'avoir noté un chiffré un peu faible. En tout état de cause, nous admettons 40 becs par bougie, en faisant observer que môme en doublant ce nombre, la conclusion qui résulte' de notre comparaison ne serait modifiée en aucune manière.
dure une demi-heure, coûte au moîns 0',50, ce qui correspond à 1 franc par heure pour 40 becs et à 12^50 par heure pour 500 becs; or la même quantité de lumière est produite chez M. Ménier, à Grenelle, avec 0',25 de crayons ordinaires. La dépense de crayons est donc 50 fois plus grande par l'emploi de la boug'ie que par l'emploi du rég'ulateur.
Nous ne saurions trop répéter que M. JablochkofT parviendra vite à réduire dans une certaine mesure les écarts considérables que nous sig'nalons; les machines de V Alliance sont chères, maisil est possible de les fabriquer à meilleur marché; les bougies sont ég^alement susceptibles d'être établies beaucoup plus économiquement. Le seul fait sur lequel nous désirons insister, c'est qu'actuellement il est matériellement impossible de remplacer avantag'eusement les régulateurs par des bougies.
L'essai fait dans les Grands Magasins du Louvre est trèsintéressant, il attire la foule, les journaux en parlent avec éloge, et, s'il n'est pas absolument pratique, il n'en mérite pas moins de fixer l'attention publique comme le germe d'un grand progrès qui sera peut-être fécondé dans un avenir prochain.
En somme, on ne peut tirer de cet essai aucune conclusion favorable ou défavorable ; c'est peut-être un acheminement vers la solution, mais à coup sûr ce n'est pas la solution. L'effet obtenu montre surtout la différence des couleurs de la lumière électrique et de la lumière du g^az. C'est à peu de chose près ce qu'on remarquait il y a quelques années sur le boulevard des Italiens, lorsque M. Tessié du Motay faisait des expériences de gaz oxy hydrique.
La note présentée à l'Académie par M. Denayrouse est relative à la suppression complète du charbon dans la production de la lumière électrique.
M. Jablochkoff a eu l'idée d'introduire dans le circuit
DIVISIBILITÉ DE LA LUMIÈRE ÉLECTRIQUE. 239 central d'une machine mag'néto-électrique le fil intérieur d'une série de bobines d'induction et de faire passer l'étincelle d'induction sur une lame de kaolin placée simplement entre les deux extrémités du fil extérieur de chaque bobine. La lame de kaolin, interposée, s'échauffe, rougit et devient lumineuse.
Le courant passe d'abord sur une amorce plus conductrice placée sur le rebord de la lame de kaolin.
Par ce moyen, M. Jabloclikoff espère parvenir à produire 50 foyers lumineux avec une seule machine mag^nétoélectrique ; c'était ce qu'espéraient aussi MM. King*, Lodyg'uine, Kohn, Kosloff et de Chang'y. Puisse M. Jablochkoff être plus heureux que ses devanciers ! Nous lui souhaitons de g'rand cœur le succès.