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CHAPITRE XXIV

Premières applications. — La première idée de Tapplication de la lumière électrique à Tart militaire remonte à la guerre d'Italie, en 1859. Une Société fut formée à cette époque pour exploiter, en vue de cette application, la pile de Grenet, et Ton put voir circuler dans les rues de Paris une voiture portant une pile et une lumière électrique. La paix de Soiférino mit fin à ces expériences dont, avec les moyens alors connus de produire l'électricité, on n'aurait pu attendre des résultats pratiques sérieux.

En 1867, à l'Exposition universelle de Paris, l'Autriche avait envoyé une parabole métallique de grande dimension, ayant une lampe électrique à son foyer ; à côté, étaient exposés plusieurs dessins montrant diverses applications qui pouvaient être faites de cet appareil à Fattaque ou à la défense des places, ou à d'autres opérations militaires.

Les premières applications pratiques que nous connaissons datent de la guerre franco-allemande, du siège de Paris. On n'obtint, à cette époque, aucun résultat saillant. Gela tient, d'une part, à ce que, pendant cette opération militaire, les attaques par l'artillerie n'eurent lieu qu'à de grandes distances et à ce que des tentatives d'attaque de vive force furent extrêmement rares; d'autre part, à ce que les moyens dont on disposait pour produire la lumière et la projeter à distance étaient hors de proportion avec la portée des engins d'artillerie. Les producteurs d'électricité étaient des piles et la machine de l'Alliance (la machine Gramme était à peine inventée); les appareils, des projecteurs, des réflecteurs paraboliques ou sphéric[ues de petits diamètres, quelc[ues

combinaisons plus ou moins ingénieuses de lentilles et un projecteur lenticulaire.

Ces efforts montrèrent, dès lors, qu'il était nécessaire d'avoir des appareils mobiles, pouvant opérer hors de Tenceinle de la place et susceptibles d'accompagner certaines opérations. A cet effet, on étudia des piles portatives, très ingénieuses d'ailleurs, mais dont les dimensions encore encombrantes ne permettaient pas un emploi courant.

Si la lumière électrique employée dans ces conditions ne parut pas aux assiégés d'une grande utilité, il est probable que les assiégeants n'en jugèrent point ainsi, car dès cette époque, les Allemands s'en occupèrent et l'on voyait figurer en 1873, à l'Ex- ,position de Vienne, dans leur section, un appareil de projection de lumière électrique approprié aux usages militaires et alimenté par une machine dynamo-électrique de Siemens, en mém<5 temps que, quelques travées plus bas, MM. Sautter, Lemonnier et O* exposaient, dans la section française, un projecteur destiné à la marine qu'une machine Gramme alimentait.

L'année précédente, le Danemark et la Russie s'étaient déjà servis d'engins analogues que nous leur avions fournis pour éclairer des passes défendues t)ar des torpilles.

Depuis cette époque, des travaux sérieux ont été faits, et les résultats obtenus dès 1887 par une commission d'officiers français au fort du Mont-Valérien, permettent de compter l'éclairage électrique parmi les moyens utiles de défense dont doivent disposer une place de guerre, un fort, un corps d'armée.

Nous citerons quelques-uns de ces résultats dont nous avons nous-méme été témoin. En employant la machine Gramme à h colonnes, donnant, couplée en tension, 1500 becs carcel, et couplée en quantité 2 500 becs carcel, on rendit visibles, pour des observateurs placés à côté de l'appareil de projection delumièpe, des mouvements de troupes, des maisons, des chariots, à -une distance de 5 000 mètres ; on put, à une distance de 2 700 mètres, apercevoir des soldats et reconnaître qu'ils s'escrimaient à la baïonnette.

Si l'on remarque que, pour un observateur placé près de l'appareil projecteur, la lumière traverse deux fois la distance qui

le sépare du terrain éclairé et que l'intensité de la lumière de retour est inversement proportionnelle, non plus au carré de la distance, mais à sa quatrième puissance, abstraction faite de l'absorption atmosphérique qui, de son côté, agit comme si la distance était doublée, on reconnaîtra que la portée de la vue peut être notablement augmentée en plaçant l'observateur à 1 000 ou à 1 500 mètres du point à éclairer, laissant l'appareil projecteur à 3 ou i kilomètres en arrière, à l'abri de l'artillerie ennemie.

Les appareils employés par le gouvernement français pour l'éclairage des places fortes et la défense des côtes se composent d'une dynamo Gramme, d'un projecteur Mangin, d'une machine Brotherhood, d'une chaudière Field.

La dynamo Gramme a des électro-aimants plats ; elle donne, couplée en tension, une lumière de 2 500 becs carcel, et couplée en quantité une lumière de 4 500 becs.

Cette dynamo tourne à des vitesses de 250 à 300 tours, couplée en tension, et de 500 tours couplée en quantité.

 cause de sa destination, cet ensemble : dynamo, moteur et chaudière, peut être installé à demeure sur un socle en maçonnerie ou mieux, comme le représente la figure 308, monté sur un chariot en fer muni de & roues également en fer. La chaudière, dans cette dernière disposition, porte une cheminée mobile et assez basse pour pouvoir passer sous les voûtes des traverses.

Le projecteur employé est celui du colonel Mangin. 11 est établi sur un chariot bas et léger (Fig. 309), qui permet de le porter sur le point de la fortification ou de la côte le plus convenable.

Ce projecteur, décrit en détail dans le Mémorial de F officier du gèniey se compose essentiellement d'un miroir de verre concave convexe, à surfaces sphériques de rayons différents. La face convexe est réfléchissante et est recouverte d'argent. Ce miroir, qui a O'^jQO de diamètre, jouit de la remarquable propriété de ne pas avoir d'aberration de sphéricité, malgré la presque égalité entre son diamètre et sa distance focale.

Le faisceau qui sort du projecteur Mangin, quand la lampe est au foyer de la lentille, est parfaitement limité par une circonférence presque sans pénombre, et n'a de divergence que celle

due à la dimension de la source lumineuse, c'est-à-dire 2 degrés 1/2 environ. La lumière est uniformément répartie sur toute sa surface.

Fig. 309. — Projecteur Bfangin monté sur chariot.

Cet appareil possède la propriété de pouvoir, par le simple déplacement du foyer, lequel s'effectue au moyen d'une vis ordinaire, éclairer à volonté un espace considérable ou de concentrer toute son intensité sur un même point. Cette propriété le rend éminemment propre à un certain nombre d'opérations militaires.

Le projecteur Mangin est souvent installé sur un support à poste fixe, comme il est indiqué (Fig. 310).

MM. Sautter, Lemonnier et O"" ont déjà construit un grand nombre d'appareils photo-électriques pour la marine et la guerre, et, grâce à leur compétence exceptionnelle dans la question, ils ont su combiner les divers organes de ces appareils, de manière à leur assurer un fonctionnement irréprochable.

Nous citerons parmi les principales installations qu'ils ont réalisées, celle destinée à éclairer la passe de la Caraque à Toulon.

Cette passe a 1 800 mètres de large ; elle est défendue par 12 torpilles, dont la position est signalée par 12 bouées rouges. Le problème était de trouver à chaque instant un navire partante toute vapeur de Toulon et cherchant à traverser la passe en divers endroits.

L'expérience a été des plus concluantes.

A peine le navire avait-il franchi le cap qui ferme l'entrée du port, qu'il fut aperçu à plus de 3 000 mètres et, à partir de ce moment, on a pu le suivre, le quitter, le retrouver avec la plus grande facilité.

Ce premier essai terminé, on a voulu se rendre compte du nombre de bouées visibles à la fois. Pour cela on a projeté le faisceau lumineux au pied de la fortification, et l'on a vu nettement la ligne de séparation de l'eau et du sol; puis, élevant peu à peu le faisceau, on a vu successivement la première, la deuxième, la troisième et la quatrième bouée. A ce moment, on a remarqué qu'on pouvait relever le faisceau jusqu'à l'apparition de la douzième bouée, placée à 2 600 mètres, sans perdre de vue aucune des premières, bien que celles-ci ne reçussent pas de lumière directe. Elles étaient éclairées par la lumière que réfléchissaient les corpuscules et les vésicules d'eau répandus dans l'atmosphère.

Grâce à l'intensité de la source lumineuse et à l'exactitude de concentration des rayons que donne le projecteur Mangin, la puissance du faisceau était telle que les corps placés en dehors de son action et à 10 mètres au-dessous de lui, étaient parfaitement visibles.

On fit ensuite une troisième expérience.

La porte divergente fut placée devant le faisceau lumineux^ qui se trouva étalé et qui permit de voir, de l'autre côté de la passe, à 3 000 et 3 500 mètres, un champ de plus de 200 mètres.

Fig. 310. — Projecteur Mangin à poste flie.

de longueur, éclairé sufQsamment pour rendre faciles toutes les opérations de l'artillerie.

Enfin, on voulut reconnaître quelle portée maxima on pouvait atteindre. La porte divergente fut supprimée et le faisceau concentré fut envoyé sur les hauteurs qui dominent la ville de Toulon. Ce fut avec la plus grande satisfaction que les observateurs, munis de bonnes jumelles et placés près de Tappa-

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reil optique, découvrirent la caserne du Mont^Faron, située à 9 500 mètres de distance et à 500 mètres d'altitude.

Les conclusions furent unanimes. H est certain que Tenseinble de ces appareils constituait une protection efficace contre les bateaux torpilles qui essayeraient de franchir la passe. Ces bateaux seraient découverts à temps pour être battus par les feux du fort, et des officiers, placés dans des postes spéciaux pourraient provoquer l'explosion des torpilles noyées, au moment précis où lesdits bateaux ennemis arriveraient dans leur rayon d'action. Ces expériences ont été faites par une nuit sombre. Une légère brume empêchait l'atmosphère d'être absolument pure.

L'efficacité des appareils Gramme et Mangin a été également reconnue dans des expériences faites pour l'éclairage de la passe nord du port de Cherbourg.

Plusieurs bateaux devaient franchir cette passe et être reconnus de l'endroit où se trouvaient placés les appareils photoélectriques. La plupart furent parfaitement reconnus ; puis le jet de lumière fut dirigé constamment sur l'un d'eux. Quand le capitaine qui commandait ce bâtiment vint près des observateurs, il leur adressa de vifs reproches : la lumière électrique l'avait empêché de gouverner et il avait failli, à plusieurs reprises, se heur ter dans d'autres embarcations. On peut conclure de ce fait, que les navires ennemis sur lesquels se concentrerait un semblable faisceau lumineux, ne pourraient pas entrer dans le port et seraient obligés de virer de bord.

Pendant la guerre turco-russe, les bords de la mer Noire ont été protégés par des appareils semblables qui ont fonctionné toutes les nuits, au port d'Odessa notamment.

Pour les signaux de guerre, M. Gramme a étudié une machine de très petite dimension, qu'on peut faire mouvoir à bras. Cette machine, actionnée par quatre hommes, produit une lumière équivalente à 50 becs carcel, environ. Elle a des électro-aimants plats, est montée sur chariot et reçoit le mouvement de deux manivelles agissant sur un double jeu d'engrenages. Sa construction est rustique et convient éminemment au rôle qu'elle est appelée à remplir.

État actuel du matériel. — Pour les forts, on se sert de petites dynamos qui alimentent un certain nombre de lampes à incandescence dans les casemates et un projecteur à arc, placé extérieurement. Le peu de place et d'eau dont on dispose, force à faire usage de machine motrice et de dynamo accouplées directement et consommant peu de vapeur pour leur puissance mécanique, laquelle dépasse rarement 10 chevaux. Le projecteur Mangin de 0"*, âO est celui qui rend les meilleurs services ; c'est d'ailleurs le plus employé.

En Angleterre, on s'est préoccupé d'abriter ce projecteur des coups de Tartillerie ou des balles, en le mettant dans une casemate et en envoyant un faisceau réfléchi sur un miroir placé à l'intérieur. Ce miroir peut se remplacer presque instantanément sans que l'opérateur ait besoin de sortir de sa casemate.

Le matériel mobile de la maison Sautter, Lemonnier et C** est ordinairement groupé sur une locomobile analogue à celle représentée (Fig. 308), mais supportant en outre un projecteur Mangin de 0°", 40 et une bobine sur laquelle est enroulé un câble souple à deux conducteurs.

Cet appareil est assez mobile pour accompagner les différents corps d'armée et assez puissant pour pousser les investigations jusqu'à 3 000 mètres du point oii il est arrêté. Il peut servir accessoirement pour éclairer des travaux d'établissement de ponts ou pour établir par projections sur les nuages ou directement, des communications télégraphiques entre deux corps d'armée, à des distances pouvant atteindre 200 kilomètres.

Le poids de la locomobile avec tous ses accessoires est de 3 tonnes, le fourgon contenant l'eau et le charbon pèse 1 200 kilog.

Quand l'appareil est utilisé à la recherche des blessés, il est préférable d'avoir un champ éclairé plus étendu, avec une portée moindre; à cet effet, le projecteur est muni à son avant d'une porte composée de lentilles piano-cylindriques qui étalent le faisceau horizontalement. On peut y adjoindre, dans certains cas, des miroirs auxiUaires de M. Burstyn, officier de la marine autrichienne, qui empruntent au faisceau principal une partie de sa lumière pour la porter dans d'autres directions ; avec le secours

des miroirs Burstyn^ on peut éclairer plusieurs points simultanément. L^appareil étant mobile autour de deux axes à angle droit. Topérateur peut diriger le faisceau dans une direction quelconque de l'espace.

MM. Sautter, Lemonnier et G^ construisent également un grand appareil destiné aux travaux de siège, soit pour Tattaque, soit pour la défense.

Dans Fattaque, pour inspecter les travaux de l'assiégé, éclairer les points que doit battre Tartillerie, découvrir et prévenir les sorties. Dans la défense, pour renseigner sur les mouvements de l'assiégeant, avant et après l'investissement, démasquer l'établissement des tranchées de l'attaque, découvrir et arrêter les attaques de vive force.

A ce grand appareil est adjoint un matériel de pylônes mobiles qui permet d'installer très rapidement (en une heure environ) un éclairage électrique d'une grande surface d'éclairement, pour une gare de débarquement, un chantier déport, etc., au moyen de 6 foyers à arc voltaïque.

L'appareil complet se compose de trois chariots : le premier ne porte que la chaudière, la machine à vapeur et une dynamo Gramme de 80 ampères ; le second porte un projecteur Mangin de 0°^, 60 de diamètre, les lampes électriques, les pylônes et un câble souple à deux conducteurs ; le troisième contient la provision d'eau et de charbon.

Le projecteur Mangin est descendu pour le service et installé sur un socle mobile en treillis, analogue à celui représenté (Fig. 311), mais de plus grandes dimensions.

Ge matériel, relativement très condensé, permet aux officiers bien exercés et placés dans une situation convenable, d'apercevoir, par une nuit obscure, mais sans brume, des objets de cou- ' leur claire, à une distance de 4000 mètres.

Pour la défense des côtes et des passes, on a adopté des projecteurs Mangin de 0",90, munis de portes donnant au faisceau des divergences déterminées et éclairant généralement de 6^ à 25° de manière que, quelle que soit la rapidité de marche du navire surveillé, il puisse être visé pendant le temps qu'il reste dans le faisceau lumineux. Ge projecteur est monté

sur un socle garni de roues et circulant sur un chemin de fer.

Le courant est produit par une dynamo Gramme débitant 100 ampères sous 60 volts. Pour obtenir tout l'effet possible de ce projecteur, dont la portée est de 5 000 mètres, l'observateur

Fig. 311. — Projecteur Mangin sur socle en treillis.

doit être placé en avant et relié à l'homme chargé de la manœuvre par un téléphone.

Applications aux navires de guerre. — Les applications aux navires de guerre des appareils de projection lumineuse ont été précédées de quelques installations sur des bâtiments divers que nous allons rappeler en quelques mots.

En 1867, M. Berlioz, alors directeur de la société V Alliance,

installait à bord du Jérôme-Napoléon , une machine électrique avec un projecteur placé à quelques mètres au-dessus du pont et destiné à diriger la lumière sur l'horizon. Le succès de cette première application fit beaucoup de hruit et amena d'autres commandes à la même société. Parmi les applications qui suivirent, nous citerons celles du Saint-Laurent^ du Forfait^ du éCEstréeSy et celle plus récente de la France, de la Société des Transports maritimes de Marseille. Eh bien, à l'exception de la dernière, dont nous ignorons le sort, il ne reste rien de toutes ces installations, et nous avons vu à Saint-Nazaire la carcasse tout oxydée de l'appareil électrique du Saint-Laurent.

Cependant les machines de V Alliance étaient bonnes, les rapports des capitaines sur leur emploi étaient favorables, et ce n'est malheureusement pas que les sinistres maritimes soient devenus plus rares.

Les causes de l'insuccès viennent surtout de ce qu'on n'a pas eu assez de constance dans les expériences, qu'on s'est arrêté au moindre inconvénient qui a surgi, au lieu de chercher à l'annuler. Le déplacement dans les commandements a également nui au maintien des appareils à bord.

Il y a aussi le point de vue économique, qui, ici, comme partout ailleurs, a joué un grand rôle : on espérait qu'en augmentant la sécurité, les compagnies d'assurances feraient une réduction dans les primes; ce résultat n'ayant pu être obtenu, on est bientôt arrivé à considérer l'appareil électrique comme un objet de luxe. De là, l'abandon du système essayé souvent à grands frais.

En moins de deux ans, nous venons, à notre tour, d'installer des machines Gramme à bord de plusieurs navires de guerre français, danois, russes, anglais et espagnols ; nous reprenons à la Compagnie Transatlantique la suite d'expériences depuis longtemps interrompues, et nous avons l'espoir de voir nos efforts aboutir à la réalisation du problème ^

Jusqu'à présent nous n'avons éprouvé aucun mécompte et

l.Nous écrivions le paragraphe précédeut et les pages suivantes qui 8*y rattachent^ en 1879, dans la '2* édition de cet ouvrage.

nous travaillons sans cesse à améliorer nos premières dispositions afin d'en tirer encore un meilleur parti.

Parmi les applications récentes, nous citerons celles faites par MM. Sautter, Lemonnier et O® sur le Livadia et le Pierre-le- Grande de la marine russe ; le Richelieu et le Suffren, de la marine française, etc., etc., et celles faites par M. Dalmau à bord des navires cuirassés espagnols Numancia et Vitoria.

Le Livadia est muni d'une machine Gramme donnant 500 becs carcel environ, avec laquelle on distingue nettement des édifices à une distance de 3 000 mètres. Plusieurs fois, il est entré la nuit et s*est mis à quai dans les ports d'Odessa et de Gonstantinople, aussi facilement que s'il eût fait jour.

La lumière électrique lui fut particulièrement utile une nuit, à l'entrée de l'hiver, où le froid continu, qui régnait depuis plusieurs jours, s'étant encore accru pendant sa navigation, il craignait d'être pris par les glaces. Il fallait aller chercher de suite un refuge dans une rivière à l'entrée de laquelle la barre ne laisse qu'un chenal balisé d'une vingtaine de mètres. Grâce à son projecteur, il distingua parfaitement le chenal et atteignit à toute vitesse l'abri de la rivière,

A bord de tous ces navires, l'éclairage électrique a été utilisé avec grand succès pour renouveler la provision de charbon sans attendre le jour.

La marine française a fait installer à bord du Richelieu et du Suffren des machines Gramme très puissantes commandées directement par une machine Brotherhood et envoyant la lumière par des projecteurs lenticulaires. De nouvelles installations vont suivre.

Le nouvel engin d'attaque, la torpille^ portée ou remorquée, met, on le sait, les plus gros cuirassés à la merci d'un de ces rapides canots porte-torpilles. L'expérience a en effet démontré que, quelque vigilante que soit la surveillance à bord d'un navire de haut bord, une attaque nocturne par une chaloupe portetorpille réussit souvent. Le bateau rapide filant 15 ou 18 nœuds est arrivé à son but avant qu'on ait soupçonné sa présence. Il en est autrement si le navire, but de l'attaque, peut explorer l'horizon dans toutes les directions à une distance de deux à trois milles.

11 voit rennemi une dizaine de minutes avant d'être atteint, c'est assez pour se défendre, si même cette attaque n'est pas empêchée par le seul fait qu'elle est découverte.

Les installations à bord des navires étaient complétées par un projecteur lenticulaire, ayant pour fonction de concentrer en un faisceau cylindrique les rayons émanés de la lampe, et de donner à l'opérateur les moyens faciles de diriger la lumière sur un point quelconque de l'espace. A cet effet, l'arc voltaïque d'un régulateur Serrin était placé au foyer d'une lentille de Fresnel de 0 m. 60 de diamètre, composée de 3 éléments dioptriques et 6 éléments catadioptriques.

La lampe et la lentille étaient portées dans un tambour en fonte, mobile autour de son axe vertical et oscillant autour de son axe horizontal, sans que les positions relatives de la lampe et de la lentille changent; d'où il résultait qu'en repos comme en mouvement, le point lumineux restait au foyer optique et ses rayons continuaient à être envoyés dans l'espace, en faisceau, suivant Taxe optique de la lentille.

Ce projecteur possède des mouvements tournants et oscillants pouvant être successifs ou simultanés, et ayant pour objet de diriger l'axe optique et, par suite, le faisceau lumineux dans toutes les directions et sous toutes les incUnaisons.

L'opérateur était placé debout derrière le projecteur, il effectuait des manœuvres au moyen de poignées disposées très commodément.

Par le seul fait de son introduction dans l'appareil, la lampe était mise dans le circuit électrique et ne cessait de s'y trouver, quels que fussent les mouvements imprimés au cylindre mobile.

Une petite lunette, placée sur un des tourillons du cylindre, projetait sur un écran de verre dépoli l'image des charbons et permettait de suivre la marche de la lampe, sans qu'il fût nécessaire d'ouvrir le cyUndre. Une vis faisait varier la position de la latnpe lorsqu'il s'agissait de ramener au foyer le point lumineux ou de l'en écarter pour produire une divergence plus ou moins grande du faisceau. Une deuxième vis et une manette servaient à maintenir le faisceau dai^s une direction déterminée : la vis en

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arrêtant le mouvement tournant, la manette en empêchant Tos-^ cillation.

Pour les usages de Tartillerie, une disposition particulière permettait de déplacer lentement, au moyen de vis tangentes, le faisceau lumineux, afin de l'amener exactement dans une direction déterminée à l'avance.

L'appareil complet était placé sur un socle en fonte qui se fixe sur la passerelle d'un navire, à l'intérieur d'une casemate dans un fort, ou sur un chariot mobile. A l'aide d'un interrupteur, on supprimait à volonté le courant sans qu'il fût utile d'arrêter la machine.

La machine électrique et son moteur étaient installés dans la chambre des machines ou en tout autre emplacement. La vapeur était empruntée aux chaudières auxiliaires.

On pouvait ainsi avoir de la lumière au mouillage et sans qu'il fût nécessaire d'être sous pression dans les grandes chaudières.

L'emplacement affecté au projecteur lenticulaire a beaucoup varié. Installé d'abord sur la passerelle du commandant, on a préféré sur le Livadia mettre le socle à poste fixe tout à fait à l'avant et y monter l'appareil optique quand on voulait éclairer. A bord de la frégate cuirassée la lyumancia, de la marine espagnole, on a disposée l'avant, une plate-forme; c'est sur cette plate-forme qu'est mis le projecteur et que se tient l'officier qui le manœuvre.

Cette disposition nous parait avantageuse : elle permet à l'observateur d'être placé en contre-bas de la zone, du faisceau et de ne pas être gêné par lui ; mais elle n'est possible que lorsque l'avant ne porte pas de beaupré.

Sur le Téméraire^ de la marine royale anglaise, on a placé deux projecteurs, l'un à tribord, l'autre à bâbord.

On emploie également la lumière électrique sur les canots à vapeur employés en vedette et munis d'un appareil de projection permettant, soit de fouiller l'horizon à une distance de 1500 mètres, soit de correspondre par rayons lumineux avec le navire dont ils dépendent.

Le peu de place et le peu de force dont on peut disposer sur

ces canots exigent des appareils très légers, peu encombrants et par suite beaucoup moins puissants que ceux dont nous avons parlé.

L'appareil projecteur n'est plus l'appareil lenticulaire, mais bien le projecteur Mangin de O^'SO de diamètre, installé à l'avant de la chaloupe ; l'opérateur peut diriger les rayons dans tous les sens.

Le courant électrique est porté de la machine à la lampe par un câble simple à double conducteur et assez isolé pour qu'il puisse être dévidé hors du canot et tremper dans la mer afin de ne pas gêner la circulation à bord.

Matériel actuel des navires de guerre. — Plus l'attaque des torpilleurs est redoutée, plus, à bord des navires de guerre, on a multiplié les projecteurs et augmenté leur puissance.

La marine française, qui a eu l'initiative de ces installations, est encore aujourd'hui la mieux dotée par le nombre et par les judicieuses appropriations du matériel électrique.

Il n'y a, en ce moment, que les canots à Vapeur et les torpilleurs qui ne possèdent qu'un seiil projecteur. Sur les croiseurs on en met deux au minimum, l'un à bâbord, l'autre à tribord; sur les cuirassés, on en met au moins quatre, un de chaque bord, un à l'avant et le quatrième à l'arrière.

Lorsque le projecteur est unique et qu'on peut conserver l'indépendance complète de la source d'électricité qui l'alimente, on fait usage d'une dynamo accouplée direcjtement avec un moteur Brotherhood. Les types les plus en usage sont ceux qui desservent le projecteur de 0", 30 avec un courant de 13 ampères pour les canots, ceux qui desservent le projecteur de 0"", 40 avec un courant de 26 ampères pour les torpilleurs, et enfin ceux qui alimentent le projecteur de 0°", 60 avec un courant de 45 ampères pour les gros navires.

Les faisceaux lumineux qui émanent de tous ces projecteurs peuvent être étalés horizontaleaient, suivant les besoins des recherches, par l'adjonction d'une porte divergente, composée de lentilles cylindriques piano-convexes, étendant beaucoup le champ d'exploitation.

Certaines puissances maritimes ont cru efficace de protéger leurs navires par une ceinture continue de lumière obtenue au moyen d'une série de projecteurs à champs juxtaposés. C'est pour obtenir ce résultat que sur le cuirassé Ivat, de la marine danoise, on va installer 8 projecteurs donnant des faisceaux ayant chacun une amplitude de 45**.

Les dispositions d'attaque sont bien secondées par les projections lumineuses. La surveillance et le bombardement d'Alexandrie par la flotte anglaise ont été puissamment aidés par les appareils Mangin. Le débarquement à Ismaïlia, pendant la même guerre, s'est effectué la nuit avec des projecteurs de la flotte mis à terre.

Dans la guerre de Tunisie, lors du débarquement devant Sfax, la prise des batteries qui défendaient la côte, s'effectuèrent à la lumière électrique. Les troupes, éclairées par les faisceaux des projecteurs, passaient des navires dans les chaloupes. Les faisceaux les accompagnaient jusqu'au point de débarquement et éclairaient la descente à terre. L'opération se fit avec une telle rapidité que la défense n'eut pas le temps de s'organiser.

La campagne de Chine est trop récente pour qu'il soit utile de rappeler tout le parti que l'amiral Courbet sut tirer des nouveaux engins devant Foutchéou, surtout pendant les nuits qui suivirent la sanglante répression, alors qu^il fallait prendre à revers les forts et regagner la mer en fermant les passages.

L'usage des projecteurs Mangin est devenu général dans les marines militaires. MM. Sautter, Lemonnier et C** avaient hvré plus de 1 500 de ces appareils en 1887 ; la marine française en possède 400 à elle seule.

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