‹ Eclaircissements geographiques et historiques sur l'iscription d'Adulis, et sur quelques points des inscriptions d'Axoum par m. Vivien de SaintMartinChapitre 3 sur 3 · C. son I.’ÉPOQDE DE LMXSCRIPTION · texte numérisé non relu

C. son I.’ÉPOQDE DE LMXSCRIPTION

En terminant cet examen des données géogra-

' Harris, The Uigklamls oJEthiopia, vol. III, p. 76 . Lond, i84Â , iii-8".

* On peut voir sur ccUe identité les remarques du docteur Boke, dans le Jaanud of the Giogr. Soc, vol. XIII , 1 844, p. a64.

pliiques de l'inscription d’Adulis, on sc demande de nouveau s’il nous est absolument interdit d’en reconnaître l’époque ^ Il nous semble qiTen pesant avec attention toutes les circonstances qui s’y rattachent, il n’est pas impossible d’arriver à une approximation au moins très-probable.

Et d’abord, l’inscription est certainement antérieure à l’année 356, date de la lettre écrite par l’empereur Constance au roi d’Axoum Aïzanas .ou Éla-Sân. Les rapports étaient à cette époque devenus trop fréquents entre l’Éthiopie et l’empire grec, et il est trop souvent mention des Axoumites dans les auteurs ecclésiastiques du temps, pour qu’un événement aussi considérable que la conquête d’une grande partie de l’Arabie ne se trouvât mentionné nulle part s’il eût eu lieu à cette époque. D’un autre côté, l’antiquité de cette conquête ne saurait être reculée au delà d’un certain terme dont on peut poser les limites. Elle ne remonte pas au temps d’Agatharchide et d’Artémidore , car il ressort clairement de leurs descriptions de l’Éthiopie et de la

' Sait croyait que Tinacription d'Àdulis pourrait appartenir au roi Aîzana, contemporain de Tempercur Constance (milieu du iT* siècle). M. de Sacy» tout en montrant que cette conjecture ne pouvait être fondée, ne hasarde lui>même aucune opinion [Nouv. Ann,Jes Voy. t. XII, 1810, p. 3 S&). M. Letronne (qui n'avait pas fait, à la vérité, un examen particulier de la question] avait pensé, à première vue et seulement d'après le style de l'inscription , qu elle pourrait être du commencement du iT* siècle (Joora. dcsSor.iSsS, p. 360]. Pour les monuments d'origine à demi barbare tels que celuici, il parait, en effet, bien difficile que la langue seule puisse fournir une règle sûre d'appréciation chronologique.

mer Rouge ‘ qu’au temps où elles furent écrites (entre les années i loet i oo avant l’ère chrétienne), non-seulement Adulis n’était pas encore fondée, mais, bien plus, qu’il n’existait alors sur le Plateau abyssin au-dessus de la côte rien qui ressemblât â un État politique régulier, et surtout à un État déjà assez fortement organisé pour être devenu un État conquérant.

Il est clair qu’il faut accorder encore un temps assez long pour que le royaume d’Axoum, formé et développé en partie sous l’inlluence des rapports de commerce qui s’étaient établis entre le Plateau et les établissements grecs de la côte, se soit trouvé dans les conditions que l’inscription nous montre ou qu’elle suppose. On peut remarquer aussi, comme autre point de repère, que, d’après une tradition recueillie dans le Lexique d’Etienne de Byzance il ne paraît pas que la ville de Leiice Corne eût été fondée bien longtemps avant l’expédition romaine d’Aelius Gallus en Arabie, laquelle eut lieu en l’année 24 avant l’ère chrétienne.

Il résulte de ces diverses données que l’inscription ne peut ni remonter plus haut que le commencement de notre ère, ni descendre plus bas que le milieu du iv' siècle.

Trois siècles et demi seraient encore un champ

‘ Dans Pliotius (Agatharcli.) Cod. CCL, p. i3ii, cd. Rothoin. p. 41i ed.Beliker; comp. Diodore, iiv. III, c. xn k XLViu. El pour Artémidorc, dans Strabon, liv. XVI, p. 769 cl suiv.

’ Au mot

bien large; heureusement l’inscription elle-même ne nous laisse pas tout A fait sans direction dans ce long intervalle.

11 est dit que le roi, de retour de ses expéditions, fit ériger le monument dans la vingt-septième année de son règne.

L’inscription ne peut donc appartenir qu’à un prince qui aura régné au moins vingt-sept ans.

Or, si nous jetons les yeux sur la liste des rois {conservée dans les Chroniques d’Axoxun), qui donne le chiffre des règnes', nous ne voyons, entre Éla- Sàn (Aïzanas) et le commencement de 1ère chrétienne, que trois règnes qui répondent à cette condition fondamentale : Éla-Eskendî, trente-sept ans, de 3oa à 33g; Éla-Azguàguâ , soixante-dix-sept ans, de 1 4 à à a 2 1 ; Éla-Aouda , trente ans , de i o i à 1 3 1 .

Nous ferons remarquer qu'il n’y a pas lieu de suspecter l’exactitude de ces chiffres et de ces dates, attendu qu’elles concordent parfaitement avec plusieurs synchronismes que les auteurs grecs fournissent çà et là dans cet intervalle.

C’est donc entre ces trois règnes que notre choix est restreint ; ou pour mieux dire , c’est entre les deux derniers seulement, ceux d’Ela-Azguâguâ et d’Éla- Aouda , car le règne d’Éla-Eskendî doit certainement être exclu.

D’après le rapport des dates, c’est sous le règne d’Eskendî que Frumentius, l’apôtre de l’Éthiopie,

^ Dtlimaiin» Znr Getch. des ab^’ssin. Hcichs, dans la Zcilschr. der lyeutscficn Morfjenl. Gcsellsch. VII, p. 343 et siiiv.

vint pour la première fois chez les Axoumiles (peutêtre vers Sa 5], et y passa plusieurs années avant de revenir à Alexandrie recevoirdcs rnainsdu patriarche Athanase le saint caractère d’évêque *. Or, l’ohservalion que nous avons faite tout à l’heure au sujet d’Éla-Sân , à pl us forte raison pouvons-nous la répéter au sujet d'Eskendî. Il est impossible d’admettre que si des expéditions telles que l’inscription les mentionne avaient eu lieu alors dans la mer Rouge et en Arabie, les auteurs grecs contemporains, qui s’occupent alors beaucoup de l’Ethiopie à cause des affaires de l’Église, n’en eussent pas dit quelque chose. Il nous paraît hors de doute que ces conquêtes sont plus anciennes.

Elles se placent donc de toute nécessité dans le II' siècle de notre ère, à la seconde moitié ou vers la lin du siècle , si elles appartiennent à Éla-Azguâguâ; à la première moitié, si on les attribue à Éla- Aouda.

L’alternative , ainsi resserrée entre deux règnes qui appartiennent au même siècle, n’a plus qu’une importance tout à fait secondaire. Quel que soit celui des deux que l’on croie devoir admettre, les conséquences essentielles qui se tirent de l’inscription, soit pour la géographie, soit pour l’histoire , gardent à peu près le même caractère.

Peut-être l’antériorité même d’Ëla-Aouda seraitelle un motif de préférence, en ce quelle conviendrait bien au rôle de fondateur de l’empire axoumitc * Lebeau, Hist. da Bas^Emp. éd. Saint-Martin, t. I, p. 288 clsuiv.

que l’inscriplioii donne au prince dont elle consacre les actions; mais en l’absence de toute donnée directe, ceci n’est plus qu’une chose d’appréciation.

Nous pensons donc, en résumé, que l’inscription d’Adulis se doit rapporter aux vingt-cinq premières années du ii" siècle de notre ère.

S 3 . SCR LA GÉOGRAPHIE DES INSCRIPTIONS D’AXOl'M. a. I.’INSCRIPTIOX GRECQDE DE SAI.T.

Parmi les monuments épigraphiques qui se sont conservés au milieu des ruines d’Axoum , le plus anciennement connu est une inscription grecque que les anciens missionnaires portugais avaient déjà vue , mais à laquelle ils n’avaient donné qu’une attention très-légère, à en juger par la manière inexacte dont en parle le Père Mendez dans une lettre de 1G26 que rapporte Ludolf*. Elle avait échappé aux regards de Bruce; mais M. Sait la découvrit lors de sa première excursion dans le Tigré, en i 8 c 5 , et il en prit une copie qu’il révisa soigneusement lors de son second voyage de 1810. C’est sur ce texte définitif qu’a été publié celui de M. Bœckh dans le Corpus^.

’ CommriU. oi2 5uam Hisl. Aelhiop. p. aS i et suiv. Cp. p. 58 et siûv.

* Corpas inscriptionam tjrœcarum, vol, Ili, i853, p. 5 1 5. — La première copie de M. Sait, avccuoe version anglaise et uo conimeii' taire f est dans la relation de lord Valentin, Traveh in India, etc. xol. III, p. J 92 , 1809 ; la seconde, dans le (second) Voraye to Abjssinia de M. Sait, Lond. i8»4 , îii-A®, p. At 1 . H existe en outre une

L'inscription a pour objet une expédition ordonnée par le roi d’Axoum Aïzanas contre la tribu des Bougaïtes {éôvos rwv ^vyotenôip) qui s’était révoltée, expédition dont il avait chargé ses deux frères Saïazana et Adépbas, et qui eut pour résultat la transmigration forcée d’une partie des Bougaïtes dans l’intérieur du royaume d’Axoum.

Si limité que soit ce fait particulier, l’inscription n’en présente pas moins un véritable intérêt pour l’histoire et l’ancienne géographie éthiopiennes.

Cet intérêt porte sur trois points principaux ; sur le nom même du prince, sur les litres que l’inscription lui donne, et enfin sur la transmigration des Bougaïtes.

Ainsi qu’on l’a remarqué depuis longtemps, le nom du roi Aïzanas et celui de son frère Saïazana, sur cette inscription, sont importants en ceci, qu’ils viennent confirmer l’authenticité de la lettre de l’empereur Constance adressée à Aïzan et à Sazan, qualifiés de rois d’Axqum par saint Atlianase, qui écrivait à la même époque; en même temps que la date bien connue de cette lettre (356) fournit à son tour un moyen de contrôler les listes royales de la Grande Chronique, où le prince qui occupait le trône en 356 est nommé Ela-Sân.

Les titres que prend le roi Aïzanas au début de l’inscription sont ceux de roi des Axômites et des

version latine de M. de Sacy, faite sur ta première copie, dans les Attnalcs des Voyages do Malle-Brun, t. XII, 1810, p. 33 o.

Hômérites, de Raîdan, des Ethiopiens, des Sabailes, de Silé, de Tiamô, des Boagaïtes et de Kasê.

Les titres distincts de roi des Axômiies et de roi des Ethiopiens viennent à l’appui de notre remarque précédente^ au sujet de ce dernier nom. Ceux de roi des Hômérites, de Raîdan et des Sabaïtes, en même temps qu’ils confirment les anciennes conquêtes ej) Arabie mentionnées par l’inscription d’Adulis, semblent indiquer que postérieurement à ces premières expéditions, qui ne dépassèrent pas, è ce qu’il semble, la région littorale, des conquêtes encore plus étendues avaient donné aux souverains d’Axoum une domination plus ou moins effective sur tout l’angle sud-ouest de la Pénmsule arabe, c’est-à-dire sur ce que les Arabes y désignent sous le nom de Yémèn, et les anciens auteurs grecs sous celui d’Arabie Heureuse. On interrogerait inutilement les vieilles traditions des Arabes eux-mêmes sur cette domination éthiopienne antérieure de plusieurs siècles à la naissance de Mahomet; mais outre que la réalité en est attestée par le monument d’Adulis, la conquête bien connue que les Abyssins firent de nouveau d’une grande partie du Yémèn en 5a5^ suffirait, s’il en était besoin, pour confirmer les expéditions antérieures. Hâméiites est la forme grecque de l’ethnique arabe Himyar, qui désigne

' Ci*clessus, p. 34 *

* Lebeau, Hist. du Bas-Empire, t. VIII, 1827, P*

Saint-Martin; Caussin de Perceval, Essai sur lliistoire des drabei lislamisine, 1. 1, 1847* p> i 3 i.

— Ii3

line nombreuse famille de tribus de l’Arabie méridionale'; cheT! les Arabes eux-mêmes, selon la remarque de LudolP, la plus ancienne prononciation du mot a dû être Hômèr. Personne n’ignore que Saba est une partie du Yémen connue de toute l’antiquité; le nom, mêlé aux plus vieilles traditions des Arabes et des Sémites, se trouve déjà dans la Genèse et dans le Livre de Job. C’était la région réputée la plus riche de l’Arabie, tant par ses productions précieuses que par l’activité commerciale de ses habitants.

Raidan était aussi un canton de l’Arabie Heureuse. Des vers de Maçoudi, cités par Schultens", nous apprennent que Raïdan était la principale forteresse des rois d’Himyar. Ptolémée en nomme les habitants Rhatinæ et l’analogie de position indique qu’il y faut rapporter la ville de Rhaeda’‘, de même que la ressemblance, ou plutôt l’identité des noms, doit faire regarder comme une branche de la même tribu les Rhateni ou Rhaetheni qui occupaient, plus au nord, un territoire montagneux sur les confins de l’Arabie Pétrée et de l’Arabie Heureuse®. Un canton de Riâdh que Tabari mentionne vers l’extrémité occidentale du Hadhramaut'', précisément dans la

' Caussia de Percevai, I» p. 54<

^ CbmmeiUür. ad juom Historiam Aethiop. p. 66.

’ Hisloria imp. vet. Joctanid. p. i58.

^ Lib. I, c. VII , aS» Nobbe.

® Ibid. S 4i •

• Lib. V» c. xvji, 3.

’ Caussin de Porcevai, ouvrage cité, voK 1 , p. 397 .

— kk —

partie du Yémèn où Ptolémëc place les Rhatinœ el sa ville de Rhaeda^, nous indique, selon toute probabilité, la position du Ratdan de l’inscription éthiopienne.

Nous pensons avec M. Sait que Silê est notre Zella, dans le pays d’Adel, au fond du vaste golfe que les anciens ont connu sous le nom de sinus Aduliticas^. Le nom de Tiamô, déjà connu par l’inscription d’AduILs, appartient, ainsi qu’on l’a vu*, au Plateau tigréen.

Le nom des Boagaltes ne souffre aucune incertitude. Ce sont les Bodja ou Boga des géographes arabes, et les Bicharlèh de la nomenclature actuelle, c’est-à-dire celle des deux grandes races de la Nubie orientale qui habite le plus au sud, du côté de l’Abyssinie. Dans les inscriptions éthiopiennes, la forme du mot est Bouga (ou peut-être fieja, selon une autre lecture). L’inscription d’Adulis écrit Bega".

Le dernier nom inscrit au protocole de l’inscription, celui de Kasé^, a fort embarrasse les savants

^ Qu'il ne faut pas confondre, comme on l'a fait quelquefois, avec la BJuida de Lodovico de Barthema, au nord>oucst de Sanâ, Itinerario, iib. II , c. IV, dans Hamusio, vol. I , i563, p. i53.

* C'est le même nom qudJulû. Les deux noms, en effet, tirent également leur origine de la grande tribu des Adoulbh ou Adaîl (les kSovXîTcu de Ptolémée), race de même sang que les Somàl et les Gallas, qui occupe toute cette étendue de côtes (voy. ci-dessus, p. i5).

Ci'dessus, p. 28.

* Ci-dessus, p. 3 o.

^ Telle doit être, scion toute probabilité, la forme nominative du mot, que l'inscription donne au génitif, tov KaVoti.

qui se sont occupés de ces titres. M. Sait hésitait entre deux lectures, roS Koébv.ctTouxao’ou, sa copie, fautive en cet endroit (de même que dans le Corpus de M. Bœckh où elle est reproduite*), ayant confondu l’epsilon ( 6) et le sigma (c), qui diffèrent, en effet, très-peu dans leur ancienne forme majuscule. Dans sa première relation, il n’a, dit-il, aucune conjecture à offrir^; et dans la seconde®, s’arrêtant à sa seconde lecture, il rapporte le mot aux Tagouîé ou Takoué, ainsi qu’il nomme les tribus du Taka. Mais la vraie lecture, Kasou, est fixée par les deux inscriptions éthiopiennes que le Père Sapeto et le docteur Rüppell ont rapportées d’Axoum. Ce dernier croit y trouver quelque analogie avec le district obscur d’Akélo-Kasaï , au nord-est d’Adoua * ; M. Dillmann , dans ses études sur l’histoire de l’Abyssinie lit le mot Kasch , et l’identifie avec l’antique appellation de Kousch.

La véritable signification du mot nous paraît beaucoup plus proche et plus simple. Placé comme il l’est à côté des Bougaites ou Bodja, il nous semble tout naturel d’y retrouver le nom de Khas que les Bodja du Taka et des plaines avoisinantes du côté de l’est donnent à leur pays®. Ce nom n’a pas

« Vol. III, p. 5i5.

* Voyait en Abyssinie, i. II, p. 237, de la trad. française, Paris, 1812; et Annales des Voyages, t. XII, i8io, p. 335.

* Voyage to Abyssinia , p. 4 n • Lond. 1 8 1 4 , in-4*.

* Reise in Abyss. TI, i84o, p. 282.

^ Zeitsckr. derDeatsch. Morgenl. Gesellsck. VII, i853,p. 356.

* Ant. d’Abbaclie, dan* le Rulletin de la Soc. de Géogr. XVIII, i84î , p. 2o.'i, Riirckhardt , ynhia, p. 34i» . pcrit Gasrh.

été inconnu aux écrivains arabes de l'époque du khalifat. Dans Maçoudi (x‘ siècle), les Khasa sont une tribu bedja*; et Abou’lféda (xiv* siècle) place le pays des Khasa (et non Alkkasa, en joignant l'article au nom) au nord du Habesch, entre la mer et le NiP. C’est bien notre pays de Taka’. Que cette appellation de Khas ou Khasa des tribus bedja du sud dénote un rapport d’origine avec les Gazi, ou Agazi, du Tigré*, c’est ce que nous n’avons pas à examiner ici. Les notions qui nous ont été fournies par les récents explorateurs sur l’ethnographie du Plateau abyssin révèlent bien d’autres indices de parenté originaire entre la population aborigène de cette haute région et celle des plaines iniérieures du côté du nord.

Quant au troisième point que nous avons signalé dans l’inscription de Sait, la transplantation d'une nombreuse tribu de Bodja dans l’intérieur du royaume axoumite , nous y voyons cet intérêt particulier, qu’on y peut trouver l’origine du nom encore existant d’une grande province d’Abyssinie, celle de Béghemdèr. Béghemdèr signifie littéralement terre (inidèr) des Béga; c’est une contrée montagneuse qui s’étend au sud-ouest du Sémèn (cette région des neiges que f inscription d'Adulis nous a fait con-

' Cité par M. Quatremère, Mémoires histor. et ÿéojr. sur l’Égypte, t. If, i8i 1, p. i55.

* Abou’lféda, trad. par M. Reinaud,t. II, p. 337.

^ C'rat peut-être à cette dénomination que se rapporte une information ineiactement recueillie par Bruce, dont il a été question précédemment ( ci-dessus , p. 36).

‘ Ci^leasus, p. 36 et suiv.

— kl —

naître), entre le cours supérieur du Takazzé et le grand lac de Tzana, le Coloë de Ptolémée.

h. LES INSCRIPTIONS ÉTHIOPIENNES DE mjPPELL.

Deux inscriptions éthiopiennes ont aussi été trouvées, comme l’inscription grecque de Sait, au milieu des ruines de l'ancienne cité d'Axoum; elles ont également pour objet des expéditions d’un roi d’Âxoum contre des tribus du Nouba, au-dessous des pentes septentrionales du Plateau abyssin. Ces deux inscriptions furent découvertes en i83o par un prêtre du pays, et le docteur Rûppell, qui les vit trois ans plus tard, en prit des copies (malheureusement défectueuses) qu’il a publiées en fac-similé dans l’Âtlas de sa seconde relation L’une des inscriptions (que M. Rûppell désigne par le n° i) se compose de trente lignes; l’autre (n° a), beaucoup plus riche en détails et en noms géographiques, mais aussi la moins bien conservée, a cinquantedeux lignes. L’une et l’autre sont en langue ghîz ou éthiopien ancien, et les caractères, très-différents de l’alphabet éthiopien actuel, sont semblables, à part quelques modifications secondaires , à ceux des inscriptions himyârites que l’on a également découvertes de nos jours dans le sud-ouest de l’Arabie. Plusieurs savants se sont exercés sur ces deux inscriptions, d’après la copie du docteur Rûppell : d’abord un prêtre abyssin du Caire, à qui le voyageur

* m Abyssinien, II , i 84 o, p. 269 et 277 cl suiv. cl pl. V de i’Atlas.

les communiqua à son retour’; puis le professeur Rôdiger, en 1889, dans un journal savant d'Allemagne’’; puis enfin M. Dillmann, dans le Journal de la Société orientale de Leipzig’. De son côté, un savant missionnaire italien de la société des Lazaristes, le Père Sapeto, qui s’est occupé très à fond de la langue et de la littérature éthiopiennes, à relevé, en 1889, une nouvelle copie de l’inscription n° 2 , et en a publié, dans les Nouvelles Annales des Voyages de 1 845 *, une traduction française adressée à M. Letronne, traduction qui ne paraît pas avoir été connue de M. Dillmann. Il est fort à regretter que le P. Sapeto n’ait pas donné, en même temps que sa traduction, le fac-similé de sa propre copie, avec une transcription en caractère moderne et l’indication de ses restitutions. Nous devons dire que malgré les efforts de tant d’hommes capables, les doutes qui peuvent subsister sur la lecture de quelques-uns des anciens caractères, joints à l’état d’altération des inscriptions elles-mêmes et aux incorrections patentes de la copie du docteur Rûppell’, laissent encore de grandes incertitudes sur les versions, dissemblables en beaucoup de points, qui en ont été données, notamment sur la lecture des noms géographiques. Nous croyons que jusqu’à ce qu’on ait

' RûppeU's Abyssinien, t. II, p. a 8 o.

’ HttUische aUÿemeine Lilteratar-Zeitung, n°* io5 et 107 , et Reise de Rüppeli, II, 381.

’ Zeitschrift der Deutschen MorqenL Gesellsch. t. VII , 1 853, p. 355.

‘ T. Il,p. 3oo.

‘ Dillmann, l. c. p. 355; Sapeto, p, 3og.

Digi-ted bv

fait sur les lieux mêmes un nouvel et rigoureux examen des pierres inscrites, il serait prématuré d’entrer dans des recherches de détail dont les bases pourraient se trouver fausses.

Toutefois, en comparant les études de M. Dillmann avec la version de la grande inscription de cinquante-deux lignes telle que l'a donnée le P. Sapeto, on voit que plusieurs parties des inscriptions peuvent être dès à présent regardées comme certaines. Tels sont notamment les titres que prend le roi d’Axoum en tête des deux monuments. Ces titres, sauf en un seul point, sont identiques à ceux qui se lisent dans l’inscription grecque de Sait. Il y a seulement quelques variétés d’orthographe, qui tiennent à la dilférence des idiomes. Pour le grec k^fjÛTai, l’éthiopien donne Axoum; pour Ù,(ivphai, Hamèr, Hamara ou Ilimyâr (selon les lectures un peu différentes du P. Sapeto , du prêtre abyssin du Caire et de M. Dillmann); pour 'S.aêdtnai, Saba; pour ’StXéri, Selkèn (Sapeto), Salhèn (Dillm.), ou Salahèii (prêtre abyssin); pour Tia/aà, Tzaîom, Tziyama ou Tziamo; pour Bovyasnai , Bouaa, ou Bega; enfin, pour Koun? (ou Koéros), Kassoa, Kasch, ou Kas. Le nom des Ethiopiens, que l’inscription grecque marque parmi ces titres , ne figure pas dans les inscriptions ghîz; par contre, le roi prend dans celles-ci un titre, Bésé Halèn, qui n’est pas dans le grec. Sur ce titre, M. Dillmann n’a évidemment pas d’opinion bien nette L Le P. Sapeto^ traduit homme d’ Halèn. Si

* Zeitschrift, p. 356, — * L, c. p. 3oo.

J. As. Extrait n" lo. (i 863.)

celle dernière inlerprétation esl exacte, Halèn semblerait un nom de tribu, de la tribu à laquelle appartenait le roi; mais ce nom est d’ailleurs absolument inconnu dans l'ethnologie abyssine.

Les noms de localités et de tribus mentionnés dans le corps même de l’inscription n° 2 , soit comme alliés ou sujets, soit comme ennemis du roi, sont nombreux. Ce qu’on y voit dès à présent avec certitude, c'est que l'expédition a lieu contre un territoire arrosé par le Takazzé, au-dessous du Plateau dans la direction du pays de Taka , et qu'une partie des faits de guerre rapportés par l’inscription a pour théâtre le pays compris entre le Takazzé et une autre rivière nommée Séta,Sida ou Seîda(\es lectures varient). Cette rivière n’a pas changé de nom : c’est le Sétît, que les explorations contemporaines nous ont fait connaître comme un affluent du Takazzé , au-dessous des derniers gradins du Plateau abyssin. Les ennemis du roi sont qualifiés de Noba; ils sont signalés comme païens, par opposition aux Axoumites, qui sont chrétiens. Nombre de villes (c’est-àdire de bourgades et de villages) sont prises et brûlées, notamment vers le confluent du Takazzé et de la Séla.

La dénomination àeNoba appliquée aux habitants du Taka ne manque pas d’un certain intérêt historique. Comme lés deux inscriptions éthiopiennes ont été reconnues devoir être de la seconde moitié du vi‘ siècle, ainsi qu’on va le voir, elles se trouvent précisément contemporaines du roi Silco, ce

chef chrétien des Noubades de l'Éthiopie inférieure, auquel une inscription copiée , en 1 8 1 9 , par M. Gau dans un temple de l’ancienne Tabnis (Kalahchèh), et plus encore les savants commentaires de M. Niebuhr et de M. Letronne snr cette inscription ^ ont donné de nos jours une grande notoriété. Or, comme la trihu berbère des Nolades de Silco occupait la vallée même du Nil en remontant au-dessus de l’Égypte, et que les Bodja du Taka appartiennent à un groupe de populations tout à fait différent , entre le Nil et la mer Rouge, il semblerait que la dénomination de Noba que notre inscription applique à ces derniers n’a pu provenir que de leur sujétion antérieure au chef puissant des Nobades. Ce serait un de ces peuples païens du sud chez lesquels le roi Silco se vante d’avoir porté ses armes victorieuses , et nous aurions ainsi un indice des limites qpie son empire avait atteintes de ce côté. Nous avons là , dans tous les cas , le premier exemple de l’extension du nom des Nubiens jusqu’aux frontières de l’Abyssinie , et nous y pouvons sûrement reconnaître le point de départ de cette grande appellation de Nubie qui passa bientôt après dans l’usage habituel des Arabes d’Égypte, et qui s’est ainsi substituée, comme dénomination géographique, à l’antique appellation à’Éthiopie.

L’inscription n° i a de même pour objet une

' Letronne, Nouvel examen de l'inicrtpiion grecque du roi Silco, dans le Journal des Savants de 1835, et dans les Mémoires de l'Acad. des inscr. t. IX , 1 83 1 .

razzia royale poussée dans la même direction. Dans les noms que l’on y a lus, il en est qui pourraient s’appliquer à des cantons ou i\ des tribus du pays de Taka ou des territoires avoisinants; mais notre observation sur l’incertitude des noms de la grande inscription dans les versions actuelles s’applique à ceux-ci avec encore plus de raison. Il faut attendre.

Quant à l’époque des inscriptions, elles appartiennent indubitablement l’une et l’autre à un seul et même prince. Malheureusement le commencement du nom est mutilé sur les deux pierres. Le n® i donne les deux dernières syllabes zéna; le n° 2 , seulement la dernière, na. On lit ensuite l’indication fils d’Éla Amidâ. On s’accorde à reconnaître ici un roi Tazéna, qui, dans une des listes de la Chronique d’Axoum*, est marqué comme le successeur d’Alamîdà et le prédécesseur de Kaleb. Il y a, en rapportant ces noms à ceux des autres listes, quelques difficultés de détail; mais au total il reste hors de doute que les deux inscriptions sont du vi' siècle de l’ère chrétienne, conséquemment postérieures de deux siècles et plus à l’inscription grecque d’Aïzanas copiée par M. Sait.

* Dilimann, dans la Zeitschrift der Deatsch, Morgenl. GeseUsch, VII , 1 853 » p. 349» lislc c, n“ 7; Sapclo , Noav. dnn. des Voy, t. II de 1845, p. 307.

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